Le Maghreb pris entre deux feux

Publié: 19 mars 2011 dans Construction Maghrébine

Le Maghreb pris entre deux feux

par Ali Bensaad, Le Monde, 29 octobre 2005

En étau. Le Maghreb est pris entre une Europe qui se verrouille et une Afrique que la contraction du monde amène à ses portes. Assignés au rôle de limes, les pays maghrébins ont revêtu l’habit du « supplétif de la répression », amplifiant à l’égard des migrants africains des violations qu’ils exercent déjà contre leurs citoyens. Ils répondent ainsi aux injonctions de l’Europe, qui les oblige à réadmettre, en plus de leurs nationaux, les migrants qui ont transité par leur territoire. En outre, elle leur impose une « assistance » policière directe dans la surveillance des flux migratoires. Mais, surtout, elle joue du chantage à l’aide. Ses dirigeants ont été explicites, en novembre 2004, en parlant d' »intégration complète de la question de l’immigration dans les relations existantes et futures de l’UE avec les pays tiers ». Ils ont exigé « le renforcement des capacités aux frontières méridionales de l’UE » tout en promettant une aide aux « pays qui font preuve d’une réelle volonté de s’acquitter des obligations qui leur incombent ». A la conditionnalité démocratique, l’Europe a substitué une conditionnalité migratoire.
Mais, ce faisant, l’Europe ne tourne pas seulement le dos aux valeurs fondamentales de son traité, elle multiplie aussi les facteurs de fragilisation à ses portes méridionales. Le renforcement de la fonction répressive des pays maghrébins alors que leur passif démocratique est déjà lourd ne peut qu’alimenter, en plus de l’instabilité, l’émigration de leurs propres citoyens. Cette politique tend à vider l’Etat-nation de sa substance, d’où un affaiblissement de ses capacités de régulation sociale et spatiale, en particulier, le contrôle de son territoire. Affaiblissement qui ne nuit nullement à la perpétuation des groupes dirigeants, depuis les agents complices des trafics jusqu’aux dirigeants qui se légitiment par leur nouveau rôle de « sentinelle avancée ». L’acceptation, par exemple, par la Libye, de la présence de militaires italiens sur son sol pour y surveiller les migrants a permis à ses dirigeants de se réintroduire dans le jeu international comme partenaires sécuritaires, faisant de l’Italie son « courtier » obligé.

L’externalisation de la question migratoire par l’Europe accroît les tensions entre pays maghrébins, mais aussi entre ces derniers et les pays sahéliens. Elle fragilise cette « ligne de faille » qui parcourt le Sahara. Faille entre des niveaux de développement différents, entre deux systèmes géocivilisationnels qui n’ont pas encore fini, de la Mauritanie au Tchad, en passant par le Mali et le Niger, de reconstruire un équilibre dans leurs rapports.

Si le drame qui se joue n’est pas de l’entière responsabilité des pays maghrébins, ils contribuent à l’aggraver. Les régimes maghrébins qui tirent sur les migrants et les bannissent dans le désert sont les mêmes qui ont tiré sur leur jeunesse dans les rues d’Alger (Algérie), Casablanca (Maroc), Tunis (Tunisie) et Benghazi (Libye), qui ont banni leurs opposants dans le désert du Tassili, en Algérie, ou le bagne de Tazmamart, au Maroc. La Libye détient dans ses geôles le plus vieux prisonnier politique journaliste, Alger y laisse, sans soins, un autre journaliste que les protestations de la communauté internationale n’ont pas réussi à lui arracher.

Les régimes maghrébins voient dans ce rôle de « supplétif de la répression » un moyen de marchandage avec les pays européens. Après l’avoir niée, ils mettent en exergue la forte présence de migrants sur leurs territoires : la protection de l’Europe devient ainsi une sorte de « rente géographique ». En revanche, ils continuent à refuser d’admettre que les migrations africaines font dorénavant partie de la réalité interne de leurs pays. Se voilant la face, les officiels continuent à parler de « transit », alors que près de trois millions d’Africains subsahariens vivent, malgré tout, de la Libye au Maroc, dans une semi-clandestinité. Ils sont exploités par des secteurs de l’économie qui, comme en Europe, fondent leur prospérité sur cette main-d’oeuvre précaire. Une véritable économie de la traite se met en place, qui mêle mafias maghrébines et sahéliennes ainsi que notables locaux et fonctionnaires corrompus. Forçant le trait, les journaux maghrébins parlent eux-mêmes de « traite des esclaves » . En Libye, où ils sont, de loin, les plus nombreux, même les enfants trouvent naturel d’appeler un migrant africain « Abd », c’est-à-dire esclave. Qui peut nier, au Maghreb, leur exploitation éhontée et la xénophobie qui la facilite ?

Mais le déni de réalité persiste. Les régimes maghrébins ne veulent pas voir qu’ils reproduisent – voire aggravent – à l’égard des migrants africains les ségrégations subies par les migrants de leurs propres pays en Europe. Pourtant, les blessures en sont toujours vivaces dans la mémoire collective et fondent, pour une part importante, l’identité maghrébine par rapport à l’Occident. Des réactions s’organisent pourtant au Maghreb, où nombreux sont ceux qui, descendants de « bicots », refusent de voir d’autres personnes traitées de « négros ». Elles laissent entrevoir l’émergence de cette question comme un des catalyseurs des sociétés civiles maghrébines.

Ali Bensaad est enseignant-chercheur à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman.

par Ali Bensaad
Article paru dans l’édition du 29.10.05

 

 

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