Les américains en Algérie: Pétrole, magouilles et terrorisme

Publié: 19 mars 2011 dans analyse & opinion

Les américains en Algérie: Pétrole, magouilles et terrorisme

Hocine Malti, Algeria-Watch, 13 octobre 2007

Depuis son arrivée au pouvoir Abdelaziz Bouteflika a insufflé une dynamique nouvelle à la diplomatie algérienne. Les relations politiques avec de nombreux pays ont été revigorées ; celles avec les Etats-Unis en particulier qui ont connu deux phases :

– la première qui a duré d’avril 1999 à la fin de l’année 2005 a été celle d’un rapprochement permanent, qui s’est intensifiée au lendemain des attentats du 11 septembre. Les deux pôles du pouvoir algérien, le président et le clan des généraux (les Janviéristes), étaient en phase et recherchaient tous deux un rapprochement et une coopération de plus en plus étroite avec les Américains ;

– la seconde a démarré avec la maladie de Bouteflika. Depuis janvier 2006, son attitude vis-à-vis d’eux a complètement changé ; on a senti qu’il ne voulait plus de cette coopération. Il a rejeté toutes leurs avances, remis en cause les fabuleux privilèges qu’il leur avait accordés, renoué des relations avec leurs bêtes noires et multiplié les déclarations pernicieuses quant au rôle qu’ils jouent dans la réactivation du terrorisme en Algérie. Le clan des généraux n’est pas d’accord sur cette nouvelle orientation ; il souhaiterait poursuivre, voire approfondir la coopération avec les USA.

Vers quoi vont-elles évoluer maintenant ? Vers une déstabilisation du régime algérien, par tous les moyens, y compris les plus violents ?

La lune de miel

On se souvient qu’à l’occasion de sa première visite aux Etats-Unis, en septembre 1999 lors de la réunion annuelle de l’assemblée générale des Nations Unies, Abdelaziz Bouteflika avait pris contact avec son ami d’enfance, celui avec lequel il avait usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’école à Oujda, Chakib Khelil, et lui avait proposé de rejoindre l’équipe gouvernementale qu’il était entrain de constituer. Il l’avait alors nommé conseiller à la présidence avant de le désigner ministre de l’énergie et des mines au début de l’année 2000, un poste qu’il occupe encore aujourd’hui. Entre autres raisons qui avaient motivé ce choix, il y avait le fait que l’intéressé avait passé, à cette date, quelques 30 années aux USA. Il y avait fait ses études universitaires, avait travaillé durant quelques années dans une société conseil ayant pignon sur rue à Dallas (Texas), avant de rejoindre la Banque Mondiale à Washington vers la fin des années 70, où il a été en charge des études et évaluations pétrolières pour la zone Amérique latine. Lors de ces longues années passées aux Etats-Unis, Chakib Khelil avait noué de profondes relations avec les pétroliers texans, dont certains occupèrent plus tard des fonctions éminentes dans l’administration Clinton et dans celle de George W. Bush. C’était donc pour le président algérien le candidat idéal pour le poste de ministre en charge du secteur pétrolier, compte tenu des relations qu’il envisageait, déjà à cette date, d’entretenir avec les Américains.

Abdelaziz Bouteflika sortait, comme on le sait, d’une longue traversée du désert au cours de laquelle il avait vu le monde changer par rapport à ce qu’il était durant les années 60 et 70 quand il avait été l’un des plus proches collaborateurs du président Houari Boumediene : le bloc soviétique n’existait plus, le non alignement était devenu une notion désuète et il n’y avait plus qu’une seule super puissance, les Etats-Unis. Ces facteurs, auxquels s’ajoute son désir probable d’échapper autant que faire se peut à l’influence de l’autre grande puissance qui compte en Algérie, la France, ainsi que son ambition de voir les Américains lui accorder un traitement au moins égal à celui réservé aux deux autres leaders du monde arabe, le roi Fahd et le président Hosni Moubarak, sont autant d’éléments – parmi d’autres – qui l’avaient amené à vouloir entretenir une relation privilégiée avec l’administration américaine. N’oublions pas non plus que lors de l’élection présidentielle d’avril 1999, Abdelaziz Bouteflika s’était retrouvé seul en course à la veille du scrutin, que les autres candidats s’étaient retirés en dernière minute, considérant que les dés étaient pipés et que l’armée avait décidé de soutenir le « candidat indépendant » Bouteflika. C’est donc un président mal élu qui était arrivé à la tête de l’Etat. Bénéficier dans ces conditions du soutien du président de la plus grande puissance mondiale lui permettait d’acquérir la légitimité qu’il n’avait pas eue par les urnes, de s’imposer face à ceux qui l’avaient choisi pour remplacer Liamine Zeroual et aussi ne pas être un « trois quart de président », comme il ne cessait de le répéter. A cette date, (nous sommes en 1999/2000, les attentats du 11 septembre n’ont pas encore eu lieu) il n’existe qu’un seul moyen pour acquérir les bonnes grâces de l’administration américaine : il faut l’intéresser au secteur pétrolier algérien. Ceci se vérifiera tout particulièrement avec l’arrivée à la Maison Blanche de l’équipe de pétroliers texans emmenée par George W. Bush.

Si le choix de Chakib Khelil correspond bien à la politique de rapprochement que Bouteflika envisageait d’instaurer avec les Etats-Unis, elle remplissait d’aise les Américains aussi. Lors de la trentaine d’années qu’il a passées en Amérique, Chakib Khelil a appris à connaître ce pays mieux qu’il ne connaît celui de ses parents. Il est devenu un ardent défenseur de la politique ultra libérale prônée au sein de la Banque Mondiale, tout comme il est aussi devenu un fervent partisan de la politique « d’ouverture » des lobbys pétroliers américains. La presse algérienne a même rapporté qu’il avait la nationalité américaine. Si l’on rajoutait à cela les relations étroites qu’il a tissées au pays de l’oncle Sam, il représentait donc bien un jackpot pour les Etats-Unis. Ils sont d’ailleurs nombreux en Algérie, y compris au sein de la classe politique et au sein de l’équipe dirigeante elle-même, à considérer que l’intéressé est un cheval de Troie US placé au point le plus névralgique du pouvoir algérien ; certains, telle Louisa Hanoune le disent même à haute voix. On s’est rendu compte avec l’arrivée de George W. Bush et son équipe à la Maison Blanche, puis au lendemain des attentats du 11 septembre, combien il était important pour l’administration US d’avoir un interlocuteur si bien disposé à son égard et si haut placé dans la hiérarchie gouvernementale algérienne.

Moins de quinze jours après sa prise de fonctions, George W. Bush mettait sur pied un groupe de réflexion dénommé NEPD Group (National Energy Policy Development Group), présidé par le vice président Dick Cheyney. La tâche assignée à ce groupe de travail était d’étudier et proposer une politique nationale énergétique destinée à aider le secteur privé mais aussi l’Etat fédéral et les collectivités locales à promouvoir pour l’avenir, la production et la distribution d’une énergie sure, d’un coût abordable et respectueuse de l’environnement.

Le rapport présenté au président américain constatait que les Etats-Unis faisaient face à un sérieux déficit énergétique, le plus grave enregistré depuis les embargos des années 70. Il constatait aussi que si le rythme de production d’énergie devait rester jusqu’en 2020, le même que celui enregistré durant la décennie 1990 – 2000, ce déficit serait encore plus important. « Si les choses restaient en l’état, ce déficit détruirait indubitablement notre économie, minerait notre standard de vie et porterait atteinte à notre sécurité nationale », y est-il dit. Rien que cela, ce sont l’économie, le standard de vie et la sécurité nationale qui sont en jeu.

Le groupe de réflexion remarquait aussi que les Etats-Unis produisaient 39% moins de pétrole qu’ils n’en produisaient en 1970 et que dans les 20 années à venir ils importeraient deux barils sur trois, ce qui représenterait une dépendance encore plus grande de puissances étrangères « qui n’ont pas toutes nécessairement pour point de mire les intérêts de l’Amérique. » La première grande conclusion que tirait le groupe de travail de ces constatations est qu’il fallait augmenter la sécurité énergétique des Etats-Unis en prenant un certain nombre de mesures au plan intérieur. Il n’en reste pas moins que 52% des besoins en pétrole et 15% à 16% de la consommation de gaz continueraient à venir de l’étranger. « Il nous faut donc renforcer notre sécurité énergétique en coopérant avec certains pays clés. Nous devons renforcer nos alliances commerciales, approfondir notre dialogue avec certains pays producteurs de pétrole et faire en sorte d’augmenter la production de pétrole dans les pays occidentaux, en Afrique, dans la région de la mer Caspienne et dans d’autres régions du monde ayant des ressources en huile abondantes. » Le NEPD Group recommandait au président de faire de la sécurité énergétique des Etats-Unis une priorité des relations commerciales et politiques avec l’étranger.

Parmi les pays clés cités dans le rapport se trouve l’Algérie qui, au même titre « que le Koweït, Oman, Qatar, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Yémen ont tous, jusqu’à un certain point, ouvert leurs secteurs pétroliers à l’investissement international. Cet état de fait constitue une importante opportunité à encourager l’investissement étranger dans ces importants pays producteurs de pétrole. Nous devons donc élargir avec eux nos intérêts commerciaux et stratégiques communs. » A l’issue de ce constat, le NEPD Group recommandait au président d’apporter le soutien des Etats-Unis à ces pays, dont l’Algérie nommément citée, dans leurs efforts d’ouverture de leurs secteurs de l’énergie à l’investissement étranger.

Plus loin encore, le groupe de travail recommandait au président d’instruire le secrétaire d’Etat, le secrétaire au commerce et le secrétaire à l’énergie de fournir aux compagnies pétrolières américaines l’aide nécessaire pour la conquête des marchés étrangers. Le président devait également demander à ces mêmes secrétaires d’agir, dans le cadre des organisations internationales et dans le cadre des relations bilatérales avec d’autres pays, dans le sens de l’instauration de règles et procédures pour l’investissement étranger qui soient claires, sans entraves et transparentes ; ils devaient également préparer le terrain pour les compagnies pétrolières américaines travaillant à l’étranger et s’attacher à réduire les barrières au commerce et à l’investissement.

Le rapport recommandait aussi qu’un nouveau système de sanctions, qui tiendrait compte de la sécurité énergétique des Etats-Unis, soit mis en place et devienne un outil important de la politique étrangère américaine.

Le rapport constatait que l’Afrique subsaharienne recèle 7% des réserves pétrolières mondiales, que le pétrole africain est de très haute qualité, qu’il contient peu de soufre et qu’il répond aux critères les plus rigoureux de raffinage ; il est par conséquent destiné à prendre une part de plus en plus importante dans les centres de raffinage de la côte Est des Etats-Unis. Le Nigeria, l’Angola, le Tchad, le Gabon et le Congo Brazzaville sont considérés comme étant les pays africains appelés à fournir à l’avenir des quantités de plus en plus importantes de pétrole et de gaz au marché américain.
Last but not least, c’est dans le chapitre sur la Russie que le groupe de réflexion faisait une autre recommandation extrêmement importante ; il faut réformer les contrats de partage de production (Production sharing agreement – PSA) qui lient les compagnies pétrolières aux pays producteurs.

Avant d’examiner les conséquences des recommandations contenues dans ce rapport sur les relations algéro-américaines, rappelons que ce travail a été fait durant les tous premiers mois de 2001, donc bien avant les attentats du 11 septembre. Cependant tout y est dit et certains évènements sont même, dirions-nous, prédits. Résumons.

1°/ – Un cri d’alarme est lancé : le déficit des Etats-Unis en pétrole et gaz est extrêmement important, il faut y remédier coûte que coûte. En conséquence, la sécurité énergétique du pays doit primer sur toutes les autres considérations et être l’objectif prioritaire de toute l’administration ; même les sanctions contre les fauteurs de troubles doivent en tenir compte. Terrain d’application : l’Irak, invasion du pays, accaparement de ses ressources naturelles.

2°/ – Il faut aider certains pays, dont l’Algérie, à ouvrir leurs secteurs énergétiques à l’investissement étranger.
Terrain et modalités d’application : Algérie, loi sur les hydrocarbures, puis l’OPEP plus tard.

3°/ – Aider les compagnies pétrolières américaines travaillant à l’étranger, réduire les barrières au commerce et à l’investissement.
Modalités d’application : réforme des contrats de partage de production.

Terrains d’application : Algérie, Russie, puis tous les pays producteurs (théorie des dominos).

4°/ – Les pays subsahariens sont appelés à devenir gros fournisseurs des Etats-Unis en pétrole et gaz.

Terrain d’application : le Sahel.

Modalités d’application : Pan Sahel Initiative (PSI), Trans Saharian Counter Terrorism Initiative (TSCTI), puis AFRICOM.

Que se passe-t-il pendant ce temps en Algérie, comment réagissent les différents centres de pouvoir à cette option tout pétrole de l’administration Bush et comment évoluent les relations pétrolières et politiques algéro – américaines ?

Le groupe de réflexion du NEPD en était encore à ses toutes premières séances de travail quand le ministre de l’énergie Chakib Khelil passait, le 3 mars 2001, un contrat avec la firme new-yorkaise Pleasant and Associates pour « Assistance à l’élaboration de la nouvelle loi sur les hydrocarbures ». Un second contrat passé avec la même firme était signé en février 2002 sous l’intitulé de finalisation de la nouvelle loi. Il s’agissait en réalité de propositions faites par ce bureau d’études quant à la manière de présenter à l’opinion publique algérienne, aux cadres supérieurs de la Sonatrach, aux syndicalistes de l’UGTA et aux milieux politiques, les dispositions de la nouvelle loi qui, comme on le sait, allaient être complètement à contre courant de la politique suivie jusque là par l’Algérie. D’autres bureaux d’études américains ont également participé à l’élaboration d’autres paramètres annexes de la nouvelle loi, dont les paramètres fiscaux. La firme, américaine également, Ernst & Young a été chargée, en décembre 2002, d’étudier et proposer les statuts et l’organisation d’Alnaft. Tous ces contrats ont fait l’objet d’un financement par la Banque Mondiale dans le cadre de l’accord de prêt intitulé « Energy and mining technical assistance loan » (EMTAL).

Nous avons eu, plusieurs fois par le passé, l’occasion de nous étendre sur les principales dispositions de cette loi et de dire à quel point elle allait à l’encontre des intérêts de l’Algérie. Nous avons aussi maintes fois répété, qu’au final elle aboutissait à transférer entre les mains d’entreprises étrangères, américaines en particulier, le contrôle des ressources naturelles du pays et partant de sa souveraineté. Comment d’ailleurs pouvait-il en être autrement sachant que cette loi n’était que la première mise en application des dispositions contenues dans le rapport du NEPD Group ? Comment pouvait-il en être autrement quand on sait que les deux documents ont été élaborés en parallèle, à quelques kilomètres de distance dans Washington, à la même période et s’inspirait d’une même philosophie ultra libérale ? Comment pouvait-il en être autrement quand on sait que le ministre de l’énergie était lui-même totalement acquis aux thèses washingtoniennes et donc prédisposé à les mettre en application ? On se souvient que Chakib Khelil a fait, durant quatre longues années, feu de tous bois pour prêcher la « bonne parole » jusqu’à amener le président Bouteflika à promulguer par ordonnance la nouvelle loi au début de 2005.

Il faut dire qu’à cette date, celui-ci était également très favorable à un plus grand rapprochement avec les Etats-Unis. Il n’était pas seul à vouloir ce rapprochement, la haute hiérarchie de l’armée le voulait aussi. Il entreprit en novembre 2001 une grande tournée aux US à la tête d’une importante délégation, dont son ministre de l’énergie, tournée au cours de laquelle il rencontra le président George W. Bush, des hommes politiques, des représentants du monde pétrolier et des patrons de sociétés spécialisées dans la fabrication de matériel de défense. Au président américain auquel il exprimait encore une fois sa compassion pour le peuple américain suite aux attentats du 11 septembre, il proposait aussi l’assistance de l’Algérie dans la lutte anti terroriste. On sait que parmi les Algériens qui avaient été combattre en Afghanistan, se trouvaient des agents du DRS qui, à leur retour, avaient ramené une moisson d’informations sur les GIA ; ils avaient aussi collecté de précieux renseignements sur les Talibans et sur Al Qaïda. En mettant cette mine de renseignements à disposition des Américains, Abdelaziz Bouteflika avait placé définitivement l’Algérie du côté de l’axe du Bien, tel que défini par George W. Bush. C’est à compter de cette date que des liens de plus en plus puissants allaient être tissés entre la CIA et le Département du renseignement et de la sécurité algérien (DRS).

C’est aussi à compter de cette date que tous les hauts responsables américains, président compris, se mirent à déclarer qu’ils avaient beaucoup à apprendre des Algériens, ce qui signifiait donc que les méthodes utilisées par ces derniers dans leur lutte contre le terrorisme étaient bonnes. L’administration américaine qui leur délivrait ainsi un « certificat de bonne conduite » rendait du même coup un service énorme à certains membres de la haute hiérarchie de l’armée algérienne qui craignaient de subir un jour le sort d’Augusto Pinochet ou du président serbe Slobodan Milosevic, en raison des crimes, disparitions et autres exactions en tous genres qui leur étaient imputés. Par ce résultat « positif » Abdelaziz Bouteflika avait, du coup, marqué un point important au plan des luttes internes au pouvoir.

Dans le domaine pétrolier il avait, lors du même voyage, rencontré les représentants de grosses compagnies auxquelles il avait demandé de venir en Algérie et « … d’être nos partenaires dans la production, la commercialisation et le transport du gaz et du pétrole dans le monde. Le secteur pétrolier algérien n’est, pour le moment pas privatisable ; il n’en offre pas moins toutes les garanties d’un partenariat durable avec un immense partage des gisements algériens. »

Bouteflika a maintenu, tout au long de l’année 2002, cette orientation pro américaine. Le 22 novembre de cette même année, il publiait dans le Washington Times, un article écrit de sa propre main dans lequel il disait : « L’Algérie ambitionne de devenir le premier producteur de pétrole du continent africain et ainsi assurer aux Etats-Unis la sécurité énergétique supplémentaire dont ils ont besoin. »

Il est donc clair qu’à cette date et pour un grand nombre de raisons, Abdelaziz Bouteflika tenait absolument à une alliance avec les Etats-Unis et était tout à fait disposé à mettre entre leurs mains le pétrole et le gaz algériens. Les évènements l’ont cependant obligé de geler, dans une première phase, ce qui n’était alors qu’un avant projet de loi sur les hydrocarbures. C’est parce qu’il craignait que d’une part, la fronde de l’UGTA et la grève nationale qu’elle avait décrétée ne lui coûtent sa réélection en 2004, dans le cas où il ferait adopter la loi, mais parce qu’il craignait aussi les foudres de Washington dans le cas contraire, qu’il avait reporté à plus tard la décision finale.

Nous étions alors au début de l’année 2003, une année marquée en Algérie par un évènement important, aux conséquences incalculables sur la scène politique intérieure et sur les relations avec les Etats-Unis ; nous voulons parler de l’enlèvement des 32 touristes européens par Amara Saïfi alias Abderrezak El Para et de sa cavale à travers le Sahara algérien, le Mali et le Tchad

L’opération est connue de tout le monde, aussi nous n’y reviendrons pas. Nous noterons cependant qu’il s’agissait d’une énorme opération de mystification montée par le DRS et destinée à faire croire que le Sahel était devenue une zone de non droit, un nouvel Afghanistan, la région du monde dans laquelle Al Qaïda s’installerait à l’avenir. Y avait-il connivence entre les services secrets américains et algériens, comme le disent certains ? On ne le sait pas. Il faut noter néanmoins que l’objectif visé, celui du prétexte que recherchaient les Américains pour s’installer durablement dans le Sahel, a été atteint. C’est en effet dans le courant de cette année 2003 qu’a été lancée la Pan Sahel Initiative (PSI) destinée officiellement à assister le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie dans la détection et le monitoring des mouvements suspects des personnes et de biens à travers et à l’intérieur de leurs frontières, l’objectif final étant, selon les textes du Département d’Etat « de protéger les intérêts liés à la sécurité nationale des Etats-Unis d’Amérique en Afrique, dans deux domaines : la conduite de la guerre au terrorisme et le maintien de la paix et de la sécurité dans la région. » Par cette phrase tout est dit : il s’agit bien de protéger les intérêts liés à la sécurité nationale des Etats-Unis. Rien à voir donc avec les intérêts des pays bénéficiaires de l’assistance. Cette initiative a été transformée trois années plus tard en Trans Saharian Counter Terrorism Initiative (TSCTI) pour englober 6 pays supplémentaires dont l’Algérie.

Le motif réel de l’installation de l’armée américaine dans le Sahel était cependant tout autre ; le NEPD Group nous l’a annoncé dans son rapport final remis au président George W. Bush. Il s’agissait de protéger les nombreuses installations pétrolières de la région exploitées par les compagnies américaines ou qui livrent du pétrole et du gaz aux Etats-Unis. Quelles sont ces installations que cite le rapport?

– Le Nigeria a exporté en 2000 une moyenne de 900 000 barils par jour à destination des Etats-Unis sur une production totale de 2 100 000 barils par jour. Durant la prochaine décade la production du Nigeria devrait atteindre 5 millions de barils par jour (chapitre 8, page 11).

– L’Angola a exporté en 2000 vers les Etats-Unis une quantité moyenne de 300 000 barils par jour sur une production totale de 750 000 barils ; cette quantité va doubler durant les 10 prochaines années (chapitre 8, page 11).

– Un consortium international qui inclut des compagnies américaines [il s’agit de Chevron – Texaco et d’Exxon – Mobil] a investi 3,5 milliards de dollars dans la construction du pipeline Tchad – Cameroun par lequel doivent transiter 250 000 barils de pétrole par jour. C’est la plus importante infrastructure réalisée à ce jour en Afrique (chapitre 8, page 11). Ce pipeline est entré en fonctionnement dans le courant de l’année 2003 ; la totalité du pétrole qu’il charrie part vers les US.

– L’USAID (U. S. Agency for International Development) a fourni l’assistance technique nécessaire à la mise sur pied d’un pool énergétique pour l’Afrique de l’Ouest, à la construction d’un gazoduc dans lequel sont impliquées de nombreuses entreprises américaines [Halliburton est l’une d’entre elles] et à la création d’une agence de régulation, le tout devant permettre au Nigeria et au Ghana de devenir exportateurs de gaz et d’électricité (chapitre 8, page 11).

– Le gazoduc ouest africain, terrestre et sous marin, d’un millier de kilomètres de long, doit relier le Nigeria, le Togo, le Bénin et le Ghana. Il est construit par des entreprises américaines avec financement de l’Export Import Bank (chapitre 8, page 11).

Après cette énumération, les auteurs du rapport recommandaient au président de charger le secrétaire d’Etat, le secrétaire à l’énergie et le secrétaire au commerce de réactiver le forum de coopération économique et commerciale Etats-Unis – Afrique et de dynamiser le dialogue Etats-Unis – Afrique dans le domaine de l’énergie, avec pour finalité de promouvoir un environnement plus réceptif aux initiatives américaines, qu’il s’agisse de commerce, d’investissements ou d’exploitation. Ils doivent à cet effet prendre les initiatives nécessaires pour aider les pays africains producteurs de pétrole à augmenter la stabilité et la sécurité des livraisons de pétrole et des investissements réalisés (chapitre 8, page 11).

Tout est dit à travers ces quelques lignes, la PSI, la TSCTI et l’AFRICOM sont justifiés par avance ; rappelons encore une fois que ce rapport date de février/mars 2001 et qu’il est donc bien antérieur au lancement de ces actions militaires. Pour compléter le tableau, rappelons enfin que les compagnies pétrolières américaines sont aussi présentes en masse en Algérie et en Libye où elles contrôlent une très grande partie de la production.

Aujourd’hui la TSCTI est en voie de disparition pour laisser la place à une structure pérenne nettement plus importante, celle d’un commandement particulier pour l’Afrique, l’AFRICOM. Pour tout cela, merci qui ? Merci le DRS algérien qui a fourni le motif de départ à l’installation permanente de forces américaines au Sahel et au-delà.

L’alliance algéro – américaine a atteint son zénith en février 2005 quand Abdelaziz Bouteflika a décidé par ordonnance l’entrée en vigueur de la loi sur les hydrocarbures qu’il avait gelée deux années auparavant. Cette loi contenait, comme on le sait, deux dispositions extrêmement importantes. La première accordait à toute entreprise pétrolière étrangère le droit de posséder entre 70% et 100% des réserves et de la production de tout gisement qu’elle exploitait en association avec la compagnie nationale qui ne pouvait détenir qu’un maximum de 30% d’intérêts. De même, cette loi prévoyait que le rôle d’opérateur était systématiquement accordé au partenaire étranger. Ces deux dispositions et de nombreuses autres, moins fondamentales mais néanmoins importantes, avaient pour conséquence que la propriété des réserves contenues dans les gisements algériens, le rythme auquel elles seraient produites, la masse des investissements engagés et la maîtrise de l’outil de production, étaient autant d’éléments qui étaient ainsi transférés entre les mains des compagnies pétrolières étrangères, américaines dans leur grande majorité. C’est donc une part importante de la souveraineté nationale qui était concédée à des intérêts américains. L’autre conséquence très importante de cette loi est qu’elle remettait en cause la structure des relations en vigueur jusque là entre les pays producteurs et les compagnies pétrolières, celle du partage de production (Production sharing agreement – PSA). Elle remplaçait ce type de contrat par des contrats de concessions qui avaient cours jusque dans les années 60 et contre lesquels les pays producteurs avaient mené des batailles épiques avant d’en obtenir la suppression. En somme, cette loi remettait en selle le système qui avait permis le pillage des richesses pétrolières des pays producteurs par les grandes multinationales et créait une brèche dans les rangs de l’OPEP.

A cette date, la lune de miel avec les Etats-Unis était telle que l’ambassadeur américain à Alger, Mr. Richard Erdmann, déclarait à la presse que pour la première fois depuis qu’elle était indépendante, l’Algérie partageait avec les Etats-Unis une même vision commune politique et économique.

Le retour de manivelle

Et puis, vint la maladie de Bouteflika qui allait tout remettre en cause. Dans les jours qui ont suivi son séjour à l’hôpital, on assista à un défilé de hauts responsables américains à Alger venus tous s’enquérir de la nouvelle situation qui s’était ainsi créée, dont le plus fameux était le ministre de la défense Donald Rumsfeld. La conclusion à laquelle ils aboutirent était que le « règne » de Abdelaziz Bouteflika était terminé. Etait-ce le résultat d’analyses politiques de la diplomatie et des services secrets américains ou était-ce une « suggestion » des services algériens ? On ne le sait pas. Ce que l’on sait par contre, c’est qu’à compter de cette date les Américains décidèrent de passer par-dessus la tête du président algérien et de traiter directement avec les patrons du DRS. Du côté de ces derniers, on était évidemment heureux d’une telle approche qui les renforçait dans leur pouvoir et dans leurs convictions ; ils sortaient finalement vainqueurs d’une lutte feutrée, féroce et souvent violente qui les avait opposé à celui qu’ils avaient mis au sommet de l’Etat afin qu’il les protège et qu’il applique fidèlement leur politique.

Abdelaziz Bouteflika semblait être très affecté moralement par sa maladie. Il était devenu très mystique et moins pugnace qu’auparavant ; il semblait moins décidé à se battre contre les généraux janviéristes pour son maintien au pouvoir. Il ne parlait plus de référendum pour une révision de la constitution qui lui aurait permis de postuler pour un troisième mandat. Il ne parlait plus de désigner un vice président qui aurait été un successeur potentiel et qui lui aurait servi de couverture face aux mauvaises intentions éventuelles des uns et des autres. On avait l’impression que le pouvoir avait moins d’attrait pour lui qu’autrefois, qu’il n’y voyait qu’une gloire devenue tout d’un coup très éphémère et de peu de valeur face à des questions existentielles plus fondamentales. C’est à un changement profond de la personnalité de Bouteflika et de son attitude vis-à-vis des problèmes politiques que l’on assistait.

Au plan de ses relations avec ceux qui l’avaient fait roi, il semblait se dire que s’il devait, un jour et d’une manière ou d’une autre, quitter le pouvoir, il ne faudrait pas que cela profite aux généraux janviéristes. Il se mit alors à détruire tout le tissu de bonnes relations qu’il avait établies avec la France et les Etats-Unis afin de les priver du « certificat de bonne conduite » que constituait à leurs yeux le traité d’amitié avec la France et de la couverture internationale contre toute poursuite judiciaire éventuelle que leur fournissait l’alliance avec les Etats-Unis.

La tactique qu’il a adoptée vis-à-vis des Américains depuis maintenant deux années a consisté à remettre en cause tous les privilèges qu’il leur avait accordés auparavant dans le domaine qui les intéresse au plus haut point, celui des hydrocarbures. Il a aussi mis fin à certains contrats très juteux qui avaient été attribués à certaines firmes pétrolières américaines. Il a dissout la société mixte algéro-américaine créée il y a une douzaine d’années en association avec une filiale de Halliburton, la firme que dirigeait Dick Cheyney avant son accession à la Maison Blanche ; de même il a revu à la hausse les impôts que payaient les sociétés pétrolières en Algérie. Ces mesures et bien d’autres, que nous allons passer en revue qui concernent la lutte globale contre le terrorisme, ont été très mal perçues du côté américain, à partir du moment où elles remettaient en cause les fondements mêmes de la politique adoptée par l’administration de George W. Bush pour l’installation permanente des troupes américaines en Algérie, au Sahel et par delà dans toute l’Afrique. C’est aussi la grande initiative du président américain de bâtir un Grand Moyen Orient, dominé par les Etats-Unis qui était sérieusement affectée. Etait également affectée, par ces « provocations » du président algérien, la symbiose instaurée par la CIA avec les alliés du DRS.

La première décision, mais aussi celle qui a affecté le plus les intérêts américains a été l’annulation en juillet 2006 des principales dispositions de la loi sur les hydrocarbures adoptée une année et demi auparavant. Il a mis fin à toute possibilité d’attribution de concessions aux entreprises pétrolières étrangères, qui avait été une mesure prise spécialement pour les firmes américaines. A nouveau et comme par le passé, toute compagnie pétrolière étrangère désireuse de travailler en Algérie ne peut le faire que dans le cadre d’un partenariat avec l’entreprise nationale Sonatrach qui doit obligatoirement détenir une participation minimum 51%. De ce fait le contrôle des opérations, le niveau et le rythme des investissements, le taux de production et donc toute la politique d’exploitation des gisements reste entre les mains de l’Etat algérien, par l’intermédiaire de sa société nationale. La propriété des réserves de pétrole et de gaz reste entre les mains de l’Etat également ; le partenaire étranger ne peut plus décider tout seul du niveau des investissements, ce qui était le cas dans la loi passée en 2005. Il était en effet fort possible qu’en raison du pourcentage de participation très élevé détenu par ce dernier (70% au minimum), il pouvait, à tout moment décider d’un niveau d’investissement tel que l’entreprise nationale se trouve dans l’impossibilité de suivre et renonce par conséquent à l’exploitation du gisement concerné et à la propriété des réserves pétrolières qu’il recèle.

Par ailleurs, la loi qui venait d’être annulée prévoyait que le rôle d’opérateur sur tout gisement en association était assumé par le partenaire étranger prioritaire. Il devenait, dans ce cas, celui qui connaît le mieux le gisement et qui ne communique à son associé minoritaire algérien que les données qu’il veut bien lui fournir. Il pouvait bien entendu maquiller la vérité, si cela servait ses desseins. C’est une pratique courante des grosses multinationales pétrolières dans leurs opérations dans les pays du Tiers Monde. L’exemple le plus typique d’une telle pratique nous vient des Etats-Unis précisément, où l’on a vu une grosse entreprise, Enron, maquiller durant des années ses résultats financiers, un scandale qui a éclaboussé l’équipe dirigeante de la Maison Blanche.

Vint ensuite le scandale de l’affaire BRC (Brown & Root – Condor) dont certains détails ont été publiés dans la presse. Rappelons que cette entreprise est une société mixte algéro-américaine d’engineering et construction qui, contrairement à ce qui a été dit dans les journaux algériens, possède peu de moyens propres humains et matériels pour réaliser les énormes projets qui lui ont été confiés par la Sonatrach, ses filiales, le ministère de l’énergie, celui de l’intérieur et celui de la défense. C’est en réalité la maison mère, Brown & Root, elle-même filiale de Halliburton, qui possède ces moyens ; dans les faits, BRC ne servait que de courroie de transmission entre celle-ci et les clients. Elle a servi également de centrale d’achat de matériels divers, n’ayant très souvent aucun lien avec la nature de ses activités, tels que des meubles, de la literie (!) et surtout du matériel militaire. On trouve parmi ce matériel ces fameuses mallettes de commandement, achetées aux Etats-Unis, pour le compte du ministère de la défense, dans lesquelles les Américains avaient installé des micro puces qui ont permis à l’état-major de l’armée américaine et à la CIA de se tenir informés en permanence et en temps réel des activités et des secrets de l’armée algérienne. D’ailleurs, avec le temps, BRC est devenu une véritable antenne de la CIA en Algérie de par l’accès privilégié qu’elle avait aux deux secteurs les plus sensibles du pays, les hydrocarbures et la défense. L’une des raisons pour lesquelles Abdelaziz Bouteflika a déclenché une enquête sur les magouilles qui avaient lieu dans cette entreprise, est précisément celle de mettre à jour cette « collaboration avec une puissance étrangère », ce qui est le motif d’accusation retenu à l’encontre du directeur général de l’entreprise actuellement sous les verrous. Ce n’est pas uniquement ce personnage qui se trouvait dans le collimateur du président algérien, mais aussi et surtout ses complices et commanditaires au sein de l’armée. Bouteflika voulait révéler au grand jour l’énorme défaillance des services de sécurité, due à la connivence de certains chefs militaires avec des membres du lobby militaro-industriel américain, tous motivés par l’appât du gain. Ceci explique d’ailleurs les surfacturations – une spécialité de Halliburton – qui ont atteint jusqu’à 700% qui avaient cours au sein de BRC. Disons tout de suite que même après que ces agissements délictueux furent découverts, le président algérien, ministre de la défense n’a pris aucune sanction contre les personnes mises en cause. Il faut croire qu’elles sont aussi puissantes, voire encore plus puissantes que lui. Il y aura peut être, un jour, un procès, mais comme de coutume en Algérie, ce sont des sous fifres qui paieront. Il n’en reste pas moins, cependant que c’est là une action d’une très haute importance qu’a déclenchée Bouteflika, une affaire extrêmement sensible par laquelle il s’est attaqué à d’énormes intérêts, tant du côté américain, qu’algérien. Il a tari une source importante de renseignements de la CIA, en mettant fin aux activités de son outil de contrôle principal des secteurs économique et militaire algériens. Il a aussi tari la source financière qui alimentait les comptes des uns et des autres. Il s’est, par contre, très certainement fait des ennemis mortels de chaque côté.

Un autre dossier sensible et très juteux pour ceux qui en auraient été les bénéficiaires, est le contrat d’El Merk qu’il a annulé. De quoi s’agit-il ? Le projet El Merk consistait en la construction d’un centre de traitement de pétrole et de gaz sur le bloc 208, situé à une centaine de kilomètres du champ de Hassi Berkine sud qui appartient à la Sonatrach et à Anadarko, qui l’exploitent en partenariat, la compagnie américaine en étant l’opérateur. Le projet comprenait le centre de production lui-même dans lequel devaient être traités du pétrole brut, du condensat et des GPL, les terminaux d’expédition de chacun de ces produits ainsi que l’infrastructure d’accompagnement (une centrale électrique et un centre de production et de traitement d’eau, entre autres). En plus des productions de Sonatrach et d’Anadarko, cet énorme hub devait traiter aussi celles de l’Eni, de Maersk Olie, de Burlington Resources, de Talisman et de Teikoku oil. Le contrat d’engineering et construction avait été attribué dans une première phase par Anadarko, avec l’accord de Sonatrach, à BRC en mars 2006 avant d’être annulé par Abdelaziz Bouteflika une année plus tard. Le projet estimé à environ 3,5 milliards de dollars aurait certainement fait l’objet de surfacturation et de versements d’énormes commissions aux mêmes partenaires, complices dans le scandale BRC. La réalisation de ce hub aurait aussi accordé un droit de regard à Anadarko sur les activités des autres entreprises ; de même qu’elle aurait disposé de la possibilité de moduler leurs productions respectives, en fonction de ses intérêts particuliers. En s’opposant à l’entrée en vigueur de ce contrat, Bouteflika a porté, encore une fois, un coup sévère aux énormes intérêts de ceux qui étaient impliqués dans cette affaire, les lobbies pétroliers texans, si proches de la Maison Blanche et la CIA. Autant dire qu’il s’est attaqué là aussi à des intérêts vitaux des Etats-Unis d’Amérique. Il va sans dire que des membres de la haute hiérarchie militaire algérienne ont également fait les frais de son action.

En même temps qu’il annulait la loi sur les hydrocarbures au début de l’été 2006, Bouteflika a décidé de revoir le barème de l’impôt qu’elle avait instauré et qui avait allégé les charges fiscales des compagnies pétrolières. On dit que ce sont ses amis du Golfe qui lui auraient fait remarquer que le nouveau système était plutôt défavorable pour les caisses de l’Etat. Le calcul de l’impôt sur les bénéfices commerciaux devrait dorénavant tenir compte de la hausse vertigineuse des prix du pétrole brut qui ont atteint aujourd’hui les 65 à 70 dollars le baril. Le principe retenu prévoit que les entreprises pétrolières auraient à payer à l’avenir un impôt de 100% sur la tranche du prix de vente supérieure à 30 dollars le baril. Cette décision a eu l’effet d’un violent coup de tonnerre dans le ciel déjà bien perturbé des relations avec les compagnies pétrolières américaines. Bizarrement, ce furent les seules parmi toutes les compagnies étrangères présentes dans le pays à protester violemment contre ces nouvelles dispositions, allant même pour certaines, jusqu’à menacer de mettre fin à leurs activités en Algérie, alors qu’elles y sont installées depuis très longtemps et qu’elles y ont investi des dizaines de milliards de dollars. Elles étaient probablement convaincues que la loi telle qu’elle avait été concoctée par un bureau d’études new-yorkais avec la bénédiction de la Banque mondiale serait mise en application sans grosses difficultés, grâce aux efforts de leur ami, ministre de l’énergie. Cette loi aurait aussi constitué un précédent favorable qu’elles auraient fait valoir dans leurs activités dans d’autres pays producteurs. Les Américains n’ont d’ailleurs toujours pas perdu l’espoir que les choses se retourneront à nouveau en leur faveur et comptent beaucoup pour cela sur les efforts de leur ami Chakib Khelil. Ceci suppose que Bouteflika ne sera plus au pouvoir ce jour-là. On comprend alors que ce soit là le plus gros souhait des lobbies pétroliers américains et de leurs amis de la Maison Blanche.

Quoi qu’il en soit, on a assisté après ce nouvel épisode de la saga pétrolière, à une très nette détérioration des relations avec les Etats-Unis. En l’espace de quelques mois, Abdelaziz Bouteflika venait d’annuler toutes les concessions qu’il avait faites durant les 7 années précédentes au clan des pétroliers installés au pouvoir aux USA. Il en était arrivé jusqu’à mettre en cause la pérennité de l’exploitation du pétrole et du gaz algériens par des firmes américaines ; c’est donc l’approvisionnement des Etats-Unis en hydrocarbures depuis l’Algérie qui n’était plus garanti et partant de là, c’est selon l’esprit et la lettre du rapport du NEPD Group, la sécurité des Etats-Unis qui était en jeu.

On peut donc s’attendre au pire, d’autant que l’action de Bouteflika ne s’est pas cantonnée au seul secteur des hydrocarbures et que ses nouvelles amitiés avec des gens considérés par l’administration américaine comme « pas fréquentables » ont augmenté l’irritation de la Maison Blanche.

On se souvient que le président algérien avait bravé la colère des syndicalistes de l’UGTA, qu’il avait fait fi de l’avis des spécialistes et qu’il avait ignoré les critiques des partis politiques quand, emporté par son ambition, il avait répondu aux désirs de l’administration américaine en adoptant, par ordonnance en février 2005, la nouvelle loi sur les hydrocarbures. Maintenant qu’il a décidé d’ignorer les menaces des uns et des autres, il a suffi d’une rencontre avec le président vénézuelien Hugo Chavez, pour qu’il change d’avis, celui-ci l’ayant convaincu du tort qu’il allait causer à son propre pays et aux autres membres de l’OPEP. Il est évident que le fait qu’il ait reçu celui que les Américains considère comme le nouveau Castro et qu’il accède à sa demande ne peut qu’avoir augmenté l’inimitié de George W. Bush et son équipe.

On se souvient aussi que durant des mois, avant, pendant et après l’invasion de l’Irak, la diplomatie algérienne n’avait que très mollement réagi à l’évènement ; idem du côté de Bouteflika, ni condamnation, ni critique, si ce n’est quelques vagues considérations très édulcorées. Or voilà qu’aujourd’hui, au moment où les Américains évoquent de plus en plus clairement une action militaire éventuelle contre l’Iran, on le voit recevoir à Alger leur nouvelle bête noire, le président iranien Mahmoud Ahmadinedjad et s’exprimer sur ce que l’on appelle « l’affaire du nucléaire iranien », réconfortant la position de ce dernier et condamnant a contrario celle des Américains.

On a assisté également au cours des 18 derniers mois à d’autres changements d’attitude de la part de Abdelaziz Bouteflika vis-à-vis des Etats-Unis dans l’autre domaine qui les intéresse au plus haut point, celui de la coopération militaire.

Au mois de mai 2006, la chaîne de télévision américaine abc diffusait une série de reportages réalisés dans la région de Tamanrasset dans lequel elle montrait des GIs en action avec des militaires algériens auxquels ils fournissaient, nous disait-on, une certaine assistance technique. Elle confirmait ainsi, images à l’appui, l’information rapportée deux ans auparavant par le journal satyrique Le Canard enchaîné, selon laquelle l’ambassadeur de Russie à Alger, Mr. Vladimir Titorenko avait informé son collègue français de « la présence d’au moins une bonne vingtaine d’experts militaires américains, commandés par un général deux étoiles et cantonnés à quelques 350 kilomètres d’Alger avec pour mission de préparer d’éventuelles opérations d’appareils gros porteurs américains, lors de missions militaires en Afrique et au Moyen Orient ». Cette émission confirmait aussi, en partie, les rumeurs qui avaient circulé dans la presse quant à la présence d’une base américaine au Sahara. Il y eut à l’époque plusieurs démentis plutôt mous sur la question, mais ces derniers mois le niet algérien est devenu plus fort et plus net : il n’y a pas et il n’y aura pas de base américaine au Sahara, nous dit-on. On peut imaginer que sur ce point aussi la déception américaine a été grande, tant l’affaire semblait être dans le sac.

Et puis, il y a eu la question du siège de l’AFRICOM qui a constitué un gros point de friction. Les Américains auraient souhaité, semble-t-il, qu’il soit situé en Algérie, car le pays par lui-même leur offre un certain nombre d’avantages en raison de sa situation géographique. La seconde raison très importante qui motiverait ce choix est que l’armée algérienne a acquis une grande expérience dans la lutte anti terroriste et que ses services de renseignements sont passés maîtres en matière de manipulation et de noyautage des groupes islamistes, ce que les Américains ne savent pas trop bien faire. Enfin, les Américains savent que le sort du clan des janviéristes dépend de la couverture qu’ils pourraient leur fournir et que par conséquent ceux-ci seront pour eux des alliés fidèles. On retrouve ici une situation identique à celle qui a existé dans les années 60 et 70 dans les relations des juntes chilienne et argentine avec le Pentagone. Du côté algérien, on a plusieurs sons de cloche sur la question. Bouteflika fait savoir depuis quelques mois déjà que l’Algérie n’accueillera pas le siège de l’AFRICOM. Il a même exprimé ostensiblement sa désapprobation quant à la création de ce nouveau commandement américain en délégant à la réunion des chefs d’états-majors des pays du TSCTI de Dakar, au cours de laquelle les Américains ont annoncé la nouvelle, quelqu’un d’autre que le chef d’état-major.

Au sein de l’armée elle-même, on trouve au sommet de la hiérarchie officielle, des hommes qui lui sont acquis et qui soutiennent donc sa position. Cependant, ces hommes-là ont un pouvoir très limité. Le pouvoir réel est, comme on le sait, entre les mains des patrons du DRS, qui restent aujourd’hui « les défenseurs du Temple » ; ils sont les véritables leaders du clan des janviéristes, les derniers encore en poste, ceux qui veillent sur les intérêts du groupe. Ceux-ci par contre, souhaiteraient ardemment, pour toutes les raisons que nous avons déjà énumérées, que l’AFRICOM soit dirigé depuis Alger.

Rappelons enfin parmi les gestes « inamicaux » de Bouteflika à l’égard des Américains, la coopération qu’il a cherché à instaurer avec les Russes en mandatant son ministre de l’énergie, qui n’était pas d’accord, pour passer de multiples accords avec le géant du gaz russe Gazprom. Il a de même donné – contre l’avis de son ministre également – une suite favorable à l’idée du président Poutine, soutenue par les Iraniens, de création d’une OPEP du gaz.

Quid de l’avenir ?

Si l’on essayait de résumer l’attitude de Bouteflika, on dira que d’avril 1999 à décembre 2005, depuis le 11 septembre 2001 surtout, il a tout fait pour se rapprocher des Etats-Unis, parce qu’il avait besoin d’eux d’une part, mais aussi parce qu’il subissait la pression permanente des généraux qui le poussaient dans les bras des Américains. Tout leur était permis en Algérie, toutes les portes leur étaient ouvertes, ils avaient droit de regard, voire de contrôle sur deux secteurs vitaux et stratégiques du pays, les hydrocarbures et la défense. Quel est le symbole de souveraineté le plus élevé d’un pays, si ce n’est son armée ? En Algérie, ce symbole était en passe de devenir un outil entre les mains des Américains, un instrument mis à leur disposition pour mener leur guerre globale contre le terrorisme international, un bouclier pour défendre leurs intérêts à des milliers de kilomètres de leur territoire.

Que représentent, par ailleurs, le pétrole et le gaz en Algérie ? Les deux mamelles du pays, dirait-on de manière imagée, mais encore 98% des ressources en devises, autant dire la source de vie des quelques 30 millions d’Algériens, puisque quasiment plus rien n’est manufacturé sur place, que tout est importé et donc payé en devises. En décembre 2005, les Américains étaient sur le point de s’accaparer de cette source de vie, de drainer vers eux les ressources naturelles que la nature a mis à disposition de la génération actuelle et des générations futures d’Algériens.

Et puis, patatra … Bouteflika se mit, tout d’un coup, à détricoter l’ouvrage qui avait été tissé durant sept années. Il arracha des griffes de l’équipe de texans de la Maison Blanche, assoiffés de pétrole, les milliards de dollars que représente l’industrie des hydrocarbures algérienne, qu’il leur avait concédés durant la période précédente. Il osa mettre un coup d’arrêt à l’écoulement du pétrole – la sève de la puissance américaine – qui allait abreuver directement depuis l’Algérie l’économie étasunienne, grâce aux « bienfaits » de la loi sur les hydrocarbures. Il osa stopper l’effusion de dollars qui partaient depuis le Sahara algérien vers Halliburton, l’entreprise qui symbolise le mieux la puissance de l’équipe actuellement aux commandes aux Etats-Unis, en mettant fin aux activités de sa filiale algérienne. Par cette décision, c’est aussi un autre acte extrêmement grave qu’il eut l’audace de commettre ; il a tari la source de renseignements que cette filiale représentait pour la CIA. Il se permit de porter atteinte à la sécurité des Etats-Unis en faisant chanceler sur leurs assises des compagnies pétrolières US, solidement installées depuis plusieurs années dans le pays et qu’elles envisagèrent un instant de quitter, ce qui aurait provoqué une grave perturbation dans l’approvisionnement en pétrole de la première puissance mondiale. Il eut l’outrecuidance de renvoyer d’un revers de la main la présence des GIs dans le Sahara algérien en s’opposant à l’installation d’une base, refusant à l’armée américaine le droit de faire, à l’avenir en Algérie, un aussi « bon travail » qu’elle ne le fait aujourd’hui en Irak ou en Afghanistan. George W. Bush avait dit au lendemain des attentats du 11 septembre que les nations du monde étaient dorénavant placées devant un choix manichéen ; elles ne pouvaient être que pour ou contre les Etats-Unis. En refusant l’installation d’une base et en mettant en cause l’existence même de l’AFRICOM, Bouteflika n’a-t-il pas mis son pays dans le camp de ceux qui sont contre les Etats-Unis ?

La somme de toutes ces décisions montre qu’effectivement Bouteflika est passé, aux yeux des Américains, du statut d’allié privilégié à celui de personnage indésirable, voire d’ennemi. Un tel changement d’attitude est encore plus difficile à avaler quand il vient d’un ex allié ; cela s’appelle de la traîtrise. On le constate tous les jours dans les faits et tous les spécialistes de l’Algérie vous le diront : les relations entre les deux pays, ou plus exactement entre Abdelaziz Bouteflika et l’administration US, sont d’un froid glacial. Il est devenu, à leurs yeux, un personnage dangereux, dont ils aimeraient bien se débarrasser. Le DRS qui constate qu’il n’a plus de prise sur lui comme par le passé, considère probablement qu’il est devenu encore plus dangereux pour le clan des janviéristes qu’il ne l’était auparavant. Il aimerait bien, lui aussi, s’en débarrasser.

Durant cette même période de près de deux années qui viennent de s’écouler, on a aussi assisté à une série de choses curieuses. Le GSPC, nous dit-on, est devenu Al Qaïda au Maghreb islamique ; il est donc passé du statut d’organisation terroriste algérienne à celui d’organisation mondiale, ennemi n° 1 des Etats-Unis. Il faut donc que ceux-ci s’occupent sérieusement de l’Algérie ! De plus et en un tour de mains, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ses méthodes d’action ont changé, ses opérations sont devenues plus spectaculaires et les quelques groupes que l’on disait hagards se sont transformés en une organisation redoutable.
Question : comment expliquer ce brusque changement que l’on ne peut que qualifier d’exploit extraordinaire ? A-t-il reçu un coup de pouce et de la part de qui ?

Durant cette même période, on a vu l’ex GSPC revendiquer des attentats d’une extrême gravité, contre le Palais du gouvernement, symbole de l’Etat, puis contre le président de la république en personne.
Question : comment cette organisation que l’on disait moribonde, qui ne s’était jamais attaquée à aucun chef de l’armée qui les combat journellement depuis 15 ans, par quel miracle donc cette organisation a-t-elle pu s’attaquer aussi facilement au président de la république, chef suprême des armées ? Comment expliquer qu’elle ait décidé d’attenter à la vie de celui-là même qui avait promis à ses membres l’absolution de tous les crimes grâce à la charte sur la réconciliation nationale ?

Durant cette même période on a vu aussi le GSPC commettre un attentat contre un bus de transport du personnel de BRC, un attentat bizarre d’ailleurs puisque l’on a tiré sur l’avant du véhicule, tuant ainsi le chauffeur, qui ne pouvait être qu’algérien et son voisin libanais.

Question : comment expliquer qu’Al Qaïda s’attaque ainsi au personnel d’une entreprise qui est censée représenter la puissance américaine, alors qu’elle ne s’est jamais attaqué à une quelconque installation d’une compagnie pétrolière américaine ?

Le puzzle devient plus complexe, mais aussi peut être plus facile à résoudre, quand on se remémore les données de base :

Sachant que les Américains ne veulent plus de Bouteflika,

Sachant que le GSPC est infiltré et instrumentalisé par le DRS,

Sachant que des attentats spectaculaires, graves, curieux et inexplicables ont eu lieu ces derniers temps,
Sachant que le président algérien lui-même a émis des doutes sur les véritables auteurs de l’attentat qui l’a visé et affirme avec véhémence qu’il y a une main étrangère derrière ces actions,

Sachant que tous les analystes politiques, de même que les journalistes algériens, pensent qu’il s’agit en réalité d’une main américaine, que Bouteflika n’a pas osé dénoncer publiquement,

Sachant qu’avant lui, déjà son ministre de l’intérieur avait, à plusieurs reprises, laissé entendre que le GSPC n’était pas nécessairement l’auteur de certaines actions qu’on lui avait imputées,

Alors, et si l’on se pose les quelques questions supplémentaires suivantes, on aboutira probablement à la solution de l’énigme :

– Qui fait quoi dans ce maelström ?

– Qui manipule qui ?

– A-t-on de bonnes raisons de croire que la main à laquelle pense Bouteflika, qui serait derrière l’attentat de Batna,

est une main américaine ?

– Qui est le véritable commanditaire de ces actions ?

– Y’a-t-il une répartition des rôles entre la CIA, le DRS et Al Qaïda au Maghreb islamique ?

– Qui est le chef d’orchestre ?

– Qui sont les exécutants ?

 

 

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