Forum Nord-Sud

Publié: 25 mars 2011 dans analyse & opinion, Recherches et études

Forum Nord-Sud

Clermont-Ferrand, le 23 novembre 2002

Intervention de Hocine Ait-Ahmed

Mesdames, Messieurs,

C’est toujours un honneur de prendre la parole devant une assemblée comme la vôtre.

Mais cet honneur, aussi grand soit-il, se double d’une charge terrible. Il est en effet terriblement pesant de prendre la parole pour parler de millions de femmes et d’hommes écrasés par la dictature, l’extrême pauvreté et la guerre et qui n’arrivent pas à trouver une écoute à la mesure de leurs souffrances.

Prendre la parole en ces temps très durs s’accompagne pour le militant que je suis depuis plusieurs décennies d’une exigence de vérité.

Cette vérité pour ne pas rimer avec vanité se doit de le faire avec dureté. Mais aussi grand que puisse être l’inconfort provoqué par cette dureté, il demeure dérisoire face aux malheurs qui frappent une partie conséquente de notre humanité.

Il y a cinquante ans, quand je prenais la parole dans des forums internationaux pour porter la demande d’indépendance de millions d’Algériennes et d’ Algériens en révolte contre l’intolérable persécution coloniale, cette prise de parole m’apparaissait comme une balise certaine sur le chemin de la liberté.

Ce fut indéniablement le cas, mais au prix de tant de sacrifices.

Aujourd’hui, face à l’inversion des principes, à la perversion des idéaux démocratiques et aux aveuglements politiques, devant la multiplication des abdications devant la raison d’Etat avec ses logiques de guerre et de prédation, que de militants au Nord et au Sud dévoués à la globalisation des droits la personne humaine, toutes catégories confondues, s’interrogent. Bien que déterminés à porter l’exigence de liberté et de justice de millions de gens éreintés par l’exclusion, la dictature et la terreur , les démocrates sincères et conséquents interrogent , aujourd’hui , la parole politique elle-même.
En d’autres termes, la question lancinante qui se pose à eux est la suivante :

Ø Que manque-t-il à la parole politique pacifique qui l’empêche aujourd’hui d’être le vecteur de l’espoir face au désastre?
Car, n’en doutons point, le désastre, faute d’avoir été prévenu est bien là.

Cette question n’est pas destinée à tester les capacités rhétoriques d’une classe de lycéens. Encore que je sois persuadé que beaucoup d’entre vous gagneraient à entendre ce que les jeunes générations auraient à développer autour de ce propos.
Mais la question de l’inefficacité de la parole politique pacifique coule d’elle-même par tous les interstices d’un siècle qui n’a pas su tenir ses promesses…

Faut-il absolument rappeler le nombre effarant d’enfants, de femmes et d’hommes qui meurent quotidiennement de faim, de maladie ou massacrés faute d’avoir pesé dans l’élaboration des politiques qui leur sont imposées ?

Force est de constater que dans bien des pays du Sud les indépendances ont été confisquées par des régimes qui leur doivent tout mais qui les ont vidées de leur sens. Mon pays n’est pas en reste dans cette dérive de la décolonisation, bien au contraire, puisque le détournement y a porté sur la raison d’être même de l’Etat algérien, à savoir le droit du peuple algérien à l’autodétermination , un droit inaliénable sacré et si cher payé.

Force est également de constater qu’au Nord, des systèmes politiques qui doivent tout à la liberté et à la démocratie ont aidé à les étouffer à chaque fois que les intérêts des plus puissants d’entre eux le commandait.

 » L’habitude du désespoir qui est pire que le désespoir « . Albert Camus

Cette rencontre entre l’incurie des uns et les calculs des autres est ce qui dessine l’actuelle impuissance de la parole politique devant  » l’habitude du désespoir qui est pire que le désespoir  » – selon le mot de Camus – parce elle est à la fois la cause et l’effet du déchaînement des intégrismes de droite et de gauche , des extrémismes et des logiques de guerre.
Ce qui manque à la parole politique aujourd’hui est tout simplement d’être vraie. C’est probablement le cas depuis longtemps déjà mais c’est aujourd’hui que des dizaines de milliers d’hommes et de femmes en prennent massivement et brutalement conscience.
Pour les plus jeunes d’entre eux, comme ces lycéens qui sur tous les continents et même si on ne les y invite pas dissertent sur la question de l’impuissance politique, une partie est déjà acquise à la violence sous toutes ses formes. Une autre partie pense que l’on peut redonner à la politique son efficacité si on l’inscrit ailleurs que dans la fiction l’illusion et le mensonge.
Et quelle plus grosse mystification peut leur jeter à la figure la politique que celui qui s’impose partout aujourd’hui sous les traits de la guerre dite préventive, alors que la prévention appartient en propre à la politique et que la guerre est l’expression de son échec.

Et si on ne devait parler que de l’Algérie pourrait-on taire l’odieux scandale des 200’000 morts, des milliers de disparus, des centaines de milliers de veuves et d’orphelins, des millions de personnes déplacées durant les dix dernières années dont le seul tort est d’avoir pesé moins lourd que le pétrole et les généraux qui en contrôlent l’accès ?
Le plus révoltant dans ce renouvellement cyclique du sacrifice des peuples du Sud aux calculs et aux intérêts égoïstes des stratèges du Nord, est le refus méthodique et constant d’entendre les propositions politiques destinées à éviter les désastres à venir.

Faut-il absolument rappeler les incessantes demandes de condamnation des violations massives et systématiques des droits de l’homme, les trucages électoraux ou la pressante exigence d’une commission internationale d’enquête sur les massacres de civils ?

Faut-il rappeler la plate-forme de Rome et les perspectives de paix et de démocratie qu’elle ouvrait mais qui n’a pas pesé longtemps et surtout pas davantage que les cris des suppliciés sur les politiques adoptées à l’égard de l’Algérie.
Dernièrement encore, un projet de résolution sur les droits de l’homme dans le cadre des accords d’association entre l’Algérie et l’Union Européenne a été édulcoré à l’extrême par des parlementaires européens de gauche et de droite qui n’ont pourtant que le mot Démocratie à la bouche.

Si les hommes ne sont pas toujours responsables de leurs échecs, ils sont néanmoins comptables des batailles qu’ils n’ont pas menées.

L’effacement du politique devant le militaire est probablement ce qui a le plus caractérisé cette dernière décennie.
Non seulement en Algérie où nous payons le prix fort en termes de vies humaines de dislocation sociale mais également à travers les quatre points cardinaux de notre planète, où le devoir international d’assistance à peuples en danger, continue de fonctionner à géométrie variable, et en tout cas à doses homéopathiques , soustrayant de fait des pays comme l’Algérie, la Birmanie, la Palestine, l’Afrique centrale, la Tchétchénie, la Colombie et l’Iraq, à l’empire du droit international et des traditions de solidarité sans frontières qui constituent véritable socle de notre civilisation . Je vous remercie .

Hocine Ait-Ahmed

 

 

 

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