La philosophie du porc, vision du Nobel en prison Liu Xiaobo

Publié: 25 mars 2011 dans actualité, Droits de l’homme, international

La philosophie du porc, vision du Nobel en prison Liu Xiaobo

Par Pierre Haski | Rue89 | 23/03/2011 | 11H58

 

Lors d’une récente rencontre avec un diplomate chinois, je lui suggérais l’idée que le prochain président chinois, Xi Jinping, programmé pour prendre ses fonctions l’an prochain, puisse commencer son mandat en graciant Liu Xiaobo, le prix Nobel de la paix emprisonné en Chine. « Vous n’y pensez pas », s’est exclamé mon interlocuteur, « ce serait interprété par les Chinois comme un signe de faiblesse ».

Peu de temps après, je rapportais cette conversation à un intellectuel libéral chinois qui ne fut pas surpris. Il ajouta :

« Ce n’est pas faux, et une libération de Liu Xiaobo serait perçue comme un encouragement à critiquer le gouvernement et le Parti communiste. »

Un raisonnement qui, en l’absence d’ouverture politique, condamne Liu Xiaobo à demeurer prisonnier encore de longues années, après sa condamnation à huit ans de prison, en décembre 2009, pour son rôle dans la rédaction et la diffusion de laCharte 08 des dissidents chinois, qui revendique une transformation démocratique pour leur pays.

Restent ses écrits, accessibles pour la première fois pour le public français, grâce àJean-Philippe Béja, sinologue qui connaît personnellement Liu Xiaobo, et qui a choisi et traduit les textes réunis dans un recueil joliment titré « La Philosophie du porc et autres essais », publié par Bleu de Chine, ancienne maison d’édition indépendante désormais dans le groupe Gallimard.

Vaclav Havel : « Votre gouvernement cèdera »

Il faut découvrir et lire les écrits de Liu Xiaobo, ne serait-ce que pour la raison exposée par Vaclav Havel, l’ancien dissident tchèque devenu Président, qui n’est pas resté insensible à la Charte 08 en résonance avec sa propre Charte 77 de l’époque communiste, qui fut un acte de résistance majeur au sein du bloc soviétique. L’ex-dissident tchèque écrit au dissident chinois :

« Je suis persuadé notamment que si le public du monde entier persiste à s’intéresser à votre sort, votre gouvernement cèdera, vous rendra la liberté, et, avec le temps, relâchera également tous les autres prisonniers politiques chinois.

Les autorités de votre pays, qui elles aussi pensent forcément à leurs intérêts, ne manqueront pas de comprendre combien le type de célébrité que leur vaut la persécution de personnes telles que vous les dessert. »

Liu Xiaobo : « Les porcs s’endorment quand ils sont rassasiés »

Le titre, « La Philosophie du porc », est tiré d’un des essais de ce recueil, qui remonte à septembre 2000, et qui décrit la stratégie suivie par le Parti communiste depuis la répression sanglante du mouvement démocratique de la place Tiananmen, en juin 1989, auquel participa Liu Xiaobo.

Liu rappelle comment Deng Xiaoping, le patriarche retraité qui avait repris du service pour décider de l’usage de la force contre les occupants de la place Tiananmen, et pour remplacer le réformiste Zhao Ziyang à la tête du Parti communiste chinois, avait relancé quelques temps après les réformes économiques qui ont transformé la Chine en ce qu’elle est aujourd’hui.

Une manière, selon Liu Xiaobo, d’« acheter la mémoire des masses avec la promesse d’“aisance relative” ». Le dissident écrit, avec une plume incisive :

« Dans cette atmosphère d’abrutissement et d’amnésie de toute la nation, les élites ont créé une “philosophie du porc” sous prétexte de “retour vers l’académique” (“xueshuhua”) et de “localisation” (“bentuhua”) pour collaborer avec l’idéologie dominante.

Celle-ci s’adapte fort bien au discours hégémonique qui place “l’édification de l’économie au centre” : elle met toute sa sagesse au service de la “philosophie de l’aisance relative” pour prouver que le seul moyen de développer l’économie consiste à maintenir la stabilité, et démontre la rationalité des échappatoires du type du “droit à l’absence d’Histoire”.

En un mot, elle explique comment faire pour que les porcs s’endorment quand ils sont rassasiés, et mangent quand ils se réveillent ; elle les maintient au mieux au stade des besoins primaires, alimentaires et sexuels, sans leur laisser le droit à de plus grandes ambitions. »

Et cette phrase accusatrice, encore très actuelle, adressée au régime chinois mais aussi, et peut-être surtout, à ses concitoyens qui acceptent de vivre comme des « porcs » :

« En Chine, pratiquement tout le monde a le courage de défier sans vergogne la morale. Tandis qu’on ne trouve presque personne qui ait le courage moral de défier la réalité sans vergogne. »

Liu Xiaobo a eu ce courage, et en paye encore le prix fort. Mais il fait partie d’une infime minorité qui a assumé le risque. Dans une belle introduction, Jean-Philippe Béja, son ami, souligne pourtant :

« Dans une réaction très “havélienne”, ce moraliste affirme qu’il faut vivre dans la vérité. Si tout le monde refuse le mensonge et accepte le léger risque que fait encourir une telle attitude, le régime fondé sur le mensonge s’effondrera. »

Face aux révolutions arabes, le « bonheur pour tous » en Chine

S’il avait été en liberté en ce moment, Liu Xiaobo se serait régalé des réactions du pouvoir chinois aux révolutions arabes, et des glissements sémantiques de la novlangue du Parti communiste.

 

Les appels à manifester pour une « révolution de jasmin » en Chine ont semé la panique à Pékin, qui a réagi avec la main très lourde. Des arrestations préventives de dissidents, journalistes, avocats, activistes, qu’ils aient été mêlés ou pas à cet appel à manifester venu de sources non-identifiées, et des policiers présents massivement sur les lieux de protestations désignés sur le Web, dépassant en nombre les hypothétiques manifestants.

Et lors de la dernière grand-messe du parlement chinois, dans le bâtiment massif gréco-stalinien de l’Assemblée nationale populaire, sur la place Tiananmen, un nouveau concept est apparu, celui du « bonheur pour tous », remplaçant celui de l’« aisance relative » qui présidait lorsque Liu Xiaobo a écrit ce texte. Le « bonheur » comme programme, qui n’y souscrirait pas ?

Cette promesse du « bonheur pour tous », faite alors que le monde résonnait de l’écho du soulèvement victorieux des Tunisiens et des Egyptiens, reste dans la logique décrite par Liu Xiaobo dans sa « Philosophie du porc ». Le Parti communiste chinois fait le pari qu’en développant l’économie et en élevant le niveau de vie des Chinois, il tuera dans l’œuf toute demande de réforme politique, et perpétuera son monopole du pouvoir.

La contestation peut aussi venir de la classe moyenne

La leçon qui peut être tirée des révolutions arabes, et il y en a pour la Chine malgré les différences évidentes, c’est qu’un pouvoir fort n’est pas à l’abri des contestations, y compris provenant des classes moyennes bénéficiaires de l’ouverture économique ; que la demande de liberté d’expression, du droit de choisir ses dirigeants, de révulsion face à la corruption et aux inégalités sociales, sont de puissants moteurs, quelles que soient les latitudes.

Dans sa préface à la « Philosophie du porc », Vaclav Havel écrit à son « collègue » Nobel emprisonné :

« Ne vous inquiétez pas de l’issue incertaine de votre combat pour les droits de l’homme, de ne pas savoir si et quand il portera des fruits concrets. Je parle d’expérience : pour notre part, nous nous sommes efforcés de faire des bonnes choses parce qu’elles étaient bonnes, sans calculer l’échéance ou l’importance du profit.

C’est une attitude qui présente plus d’un avantage, prévenant toute possibilité de déception tout en garantissant la bonne foi des efforts consentis. Les manœuvres tacticiennes n’inspirent pas, ou tout au plus d’autres manœuvres. A la lecture de votre Charte 08, je suis persuadé que vous vous rendez compte de tout cela. »

Vaclav Havel : « Tirez la leçon de nos tâtonnements »

Le premier président de la Tchécoslovaquie, puis République tchèque post-communiste ajoute un petit conseil personnel :

« Quoi qu’il en soit, vos devriez vous préparer aussi à l’éventualité d’une victoire rapide. En général, j’ai tendance à me méfier de ceux qui pensent trop aux lendemains, mais jusqu’à un certain point, il faut s’y préparer. Là encore, je parle d’expérience.

Ce serait magnifique si, dans votre action, vous arriviez à tirer la leçon des tâtonnements et des troubles que nos pays ont traversés après la chute du pouvoir communiste et à éviter ces accidents de parcours. »

Ces lignes, Liu Xiaobo ne les lira pas tout de suite. Il est toujours enfermé dans sa cellule, seul prix Nobel de la paix vivant derrière des barreaux.

Photo : sur le stand Gallimard au dernier Salon du livre de Paris, en mars 2011 (Pierre Haski/Rue89).

 

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