Les officines du régime algérien face à l’éventuel soulèvement populaire : Un plan «B–Eprouvette»

Publié: 25 mars 2011 dans analyse & opinion

Les officines du régime algérien face à l’éventuel soulèvement populaire : Un plan «B–Eprouvette»

Djameleddine BENCHENOUF, Salah-Eddine SIDHOUM, Le Quotidien d’Algérie, 25 février 2011

Plus de vingt ans après l’Europe de l’Est, le vent de la libération souffle sur le monde arabe. Trois dictatures, des plus féroces, viennent de tomber face à la volonté des peuples. Ni les sinistres moukhabarates, ni l’hypertrophie des forces de répression, ni les milices n’ont pu résister à l’ardent désir populaire de changement. Et, désormais, trois pantins-dictateurs, hier encore « tout-puissants » potentats, se retrouvent désormais dans la poubelle de l’Histoire. Il n’est rien resté de leur sinistre présence, que les stigmates de leurs monstrueuses prédations.

Le régime illégitime d’Alger, secoué par la révolte de janvier dernier, par une jeunesse marginalisée, montre des signes de panique.

Comme tous ceux qui lui ressemblent et qui ont fini par être balayés, malgré les évènements récents qui ont bouleversé la situation, dans la région, le régime algérien, autiste à l’évidence, montre qu’il n’a rien compris de ce qui se passe autour de lui. Après près de 50 années de pouvoir sans partage, qui ont mené le pays vers une faillite sanglante, il persiste dans sa fuite en avant et tente encore une fois un replâtrage d’un système obsolète et injuste, qui vacille sur ses fondements.

Là, où tout politicien censé aurait préconisé de passer le relais, voire de se démettre avant qu’il ne soit trop tard pour le faire, et d’impulser une dynamique de changement véritable, qui ferait table rase du passé, pour mettre en place les voies et moyens pour mener à bien une transition en douceur, ceux qui nous dirigent louvoient, replâtrent, et rusent, pour contourner la crise, plutôt que d’y remédier. Stratèges géniaux qu’ils se croient être, ils ont découvert la panacée. Offrir des friandises à un peuple qui crie famine. A un peuple qui a faim de liberté et de dignité.

Ils croient pouvoir éteindre un feu de forêt avec quelques seaux d’eau, et pouvoir conjurer les lourdes menaces qui pèsent sur leur régime, par de vaines incantations. Et, dans leur aveuglement, ils mettent en place une vaste supercherie, une opération de ravalement des façades, pour faire croire à une volonté de changement de leur système.

Le replâtrage…

Des ordres sont donnés aux administrations locales pour répondre aux doléances des citoyens, par les habituelles méthodes populistes, qui consistent à régler des problèmes par des décisions hâtives, souvent contraires à leurs propres dispositions règlementaires. Une façon pitoyable et génératrice de plus grands problèmes, pour gagner du temps, croient-ils.

Les formalités administratives, souvent absurdes, mises en place par une bureaucratie tatillonne, sont allégées sans aucune étude sérieuse.

Les prix des denrées alimentaires, après une flambée spectaculaire et spéculative, au début de l’année, provoquée par la mafia économique de l’import, redeviennent abordables comme par enchantement. Par la grâce de mesures opaques, dont on ne sait rien, et qui sont, en réalité, subventionnées par le trésor public. Des prix qui deviennent abordables, pendant que les spéculateurs continuent à s’enrichir. On donne aux populations de la main droite ce qu’on lui subtilise de la main gauche. Comme d’habitude.

Les mercenaires politiques, jusque là cantonnés aux « sales besognes », et qui se faisaient forts de réguler le marché par une gestion rigoureuse de l’économie, sont relégués au silence, alors qu’il y a à peine quelques semaines, ils bombaient le torse à la Chambre Nationale d’Enregistrement (APN), se faisant forts de « combattre » les lobbies financiers qui vampirisent des secteurs entiers de l’économie nationale.

Lors de la révolte des jeunes contre la hogra et la marginalisation, en ces jours de triomphe de la Révolution de Jasmin, nous avions attiré l’attention de l’opinion publique sur le grenouillage boulitique qui s’ébrouait sous nos yeux. Nous avions dénoncé ces tentatives lamentables de « changement » de système, dans le système, par le système. Des gesticulations à grands renforts de réclame politique, qui ne pouvaient aboutir à rien de vraiment concret, et qui ne feraient que compliquer, encore plus qu’elle ne l’était, la grave crise politique de légitimité du pouvoir.

Ces faits, des pratiques de manipulation, voire de subversion, patentes et avérées, se déroulent pourtant au vu et au su de tout le monde.

L’état d’urgence vient d’être formellement levé. Après presque deux décennies, durant lesquelles il a permis aux barons du régime, à ses clientèles, et à ses parentèles, de piller en toute quiétude les richesses du pays, et même de mettre en place tout un dispositif législatif et règlementaire scélérat pour légaliser le pillage systématique, et même systémique, de toutes les sources génératrices de profit.

Mais cette levée dans l’urgence …..de l’état d’urgence, qui veut faire croire qu’elle n’est dictée que par le fait que le régime a vaincu le terrorisme, s’est opérée dans une totale opacité. Rien n’est révélé aux populations de certaines dispositions dites nouvelles lois « anti-terroristes » passablement floues, une sorte d’auberge espagnole de la loi, que le régime pourra interpréter et manipuler à sa guise, dans le traitement de ce qu’il lui plaira d’entendre par « terrorisme ».

Un scénario de série « B »…

Au même moment, des marches censées êtres des initiatives de la société civile, sont suscitées en sous-main, dirigées de façon plus ou moins visible, par des politicards de laboratoire et autres opportunistes rejetés par l’opinion, pour couper l’herbe sous les pieds à une véritable contestation populaire. Et pour que cela ne soit pas trop flagrant, il a été fait de sorte que des militants sincères des Droits de l’Homme et du syndicalisme libre, y soient embarqués. L’échec cuisant de ces initiatives tonitruantes, fortement relayées par la presse dite indépendante et l’usage immodéré qui en a été fait, pour faire croire que la revendication populaire était fondamentalement différente de celle des autres peuples maghrébins, a finalement entraîné l’éclatement de cette « manifestation » de la société civile. Le mariage de la carpe et du lapin n’a pas eu lieu, finalement. Les militants sincères qui y avaient cru, ont entendu, distinctement, la réponse du peuple. Parce qu’il ne suffit pas, il ne suffit plus, d’émettre des professions de foi.

La mise en chantier d’un décor en trompe-l’œil est en cours. Les échafaudages et les étais sont installés. Des annonces, à doses homéopathiques, pour ne pas tuer le poussin dans l’œuf, sont savamment distillées. Des fuites d’informations « confidentielles » sont organisées.

Des interviews d’ « experts » viennent saupoudrer la grosse tarte, pour enfoncer les portes ouvertes, et convaincre les convaincus, parce que de toute façon, hormis les « initiés », personne ne comprend mot dans toutes ces circonvolutions qui se veulent subtiles, et qui ne sont que de vagues galimatias.

Ces intellectuels organiques, issus de la police politique, convoqués pour la circonstance, pour nous tracer, via une « analyse » dans la presse, une sorte feuille de route , ne disent rien d’autre, en fait, que de désigner le locataire d’El Mouradia (responsable à leurs yeux de tous les maux de l’Algérie) comme le fusible idoine. Une sorte de suite logique à l’évacuation des présidents Benali et Moubarak. A la différence que ces derniers ont été éjectés par leurs peuples, et non par les faiseurs de présidents.

Et donc, ils susurrent, doucement d’abord, entre les lignes, puis de façon de plus en plus explicite, que ce Président qu’ils ont installé à la tête du pays doit quitter la scène politique, à l’amiable, lui rappellent-ils, tant qu’il est temps. Avec un ton doucereux qui confine à la menace voilée. Façon de lui dire qu’il a le choix entre partir de son plein gré, ou avec un coup de botte au postérieur.

Le reste du scénario est tout aussi mièvre. Comme ces films dont on devine la fin dès les premières séquences, et qui sont d’excellents soporifiques. On nous apprend ainsi, sans le crier sur tous les toits, mais en en faisant un secret de polichinelle, que des options pour des élections législatives et présidentielles anticipées sont à l’étude. On aimerait bien savoir où, en fait. Qui est le virtuose dans ces « bœufs », qui est le véritable maître du jeu dans cette opération de sauvetage du régime? Nous ne croyons plus à cette sempiternelle tête de turc qu’est le général Toufik, qu’on nous sert à toutes les sauces. Toufik le « rab » est-il aussi puissant qu’on veut nous le faire croire ? N’y a-t-il pas dans son environnement un autre personnage dont le nom de famille est deux fois « reb »? Entre-autres très nombreux barons et autres proches du sérail qui pèsent de plus en plus lourd dans la balance…

Maquignons et cadavres politiques…

Des rumeurs persistantes, un peu trop même, comme s’il s’agissait de ballons-sondes, font état de contacts entre Mouloud Hamrouche et le Haut commandement militaire. On nous apprend même que les approches auraient passé le cap des préliminaires, et que des négociations se dérouleraient, en ce moment même, sur tout l’échafaudage. Et même que des apartés ont eu lieu avec les représentants d’ États occidentaux, pour sécuriser le champ des opérations. Certains observateurs ont en déduit que ces rumeurs coïncident tout naturellement et de manière logique avec les propositions de Mr Mehri et l’appui …..appuyé que Mr Aït Ahmed leur a donné. A fortiori que les liens politiques entre ces trois personnages sont notoires. La seule interrogation lancinante réside dans l’appui de Monsieur Mehri, et surtout de Monsieur Aït-Ahmed, à une telle entreprise. Se peut-il qu’un leader de l’opposition, comme Monsieur Aït-Ahmed, dont la perspicacité est légendaire, puisse ainsi se fourvoyer dans un tel guêpier ?

Mais il semble que le locataire d’El Mouradia, ce fusible désigné de l’oligarchie, n’est ni aussi docile qu’on le voudrait, ni disposé à entrer dans le rôle qu’on veut lui faire jouer. Il aurait, lui aussi, trouvé son propre fusible, celui dont on dit qu’il est l’homme des sales besognes, pour pouvoir terminer paisiblement son troisième mandat, et pourquoi pas, d’ici là, inverser le rapport de forces au sein des gangs pour prétendre à un quatrième mandat ? Ou de désigner à sa succession l’héritier qu’il s’est choisi, au sein de sa propre fratrie, nous dit-on.

Un autre compromis, médian et consensuel, entre ces gens qui font de la politique comme des maquignons affairés dans un marché de bestiaux, consisterait à ménager les uns et les autres, en faisant nommer Monsieur Hamrouche à la tête du Gouvernement, avec l’engagement public du Président Bouteflika qu’il ne se représenterait pas à un troisième mandat.

Et, bien sûr, cette séquence serait agrémentée de scènes inspirées du théâtre de boulevard. Ainsi, outre le changement de gouvernement, l’élimination de quelques mercenaires politiques par trop impopulaires, et l’octroi de quelques strapontins à des « opposants » de salon, des mesures sociales populistes dont l’impact serait immédiat, seraient prises (création de milliers d’Entreprises de jeunesse, dans l’improvisation, distribution de logements, kiosques pour les jeunes, légalisation de l’économie informelle, indemnités de chômage, aides aux plus démunis, aux handicapés, etc….). Le régime, qui ferait tout pour ne pas être balayé, aurait consenti plus de 50 milliards de dollars pour ces mesures dont il pense qu’elles seraient suffisantes pour désamorcer la tension sociale, en attendant que le vent de révolte qui souffle sur le Maghreb et le Moyen Orient s’apaise progressivement.

C’est un bis repetita de la supercherie de 88. Avec la complicité de ceux qu’on désigne sous le qualificatif usurpé de classe politique et intellectuelle.

Des cadavres politiques seront déterrés pour « présider » aux destinées de l’Algérie, avec la participation de nouvelles têtes. Des technocrates et des opposants de service.

Ils constitueront la nouvelle vitrine d’un pouvoir finissant. Qui est bien le seul à ignorer qu’il est déjà mort, et que ses gesticulations sont autant de spasmes.

Le Pouvoir apparent, qui sera chargé de « réformer » (encore une fois) un système politique moribond n’aura qu’un seul avantage: La manne considérable qui le maintiendra sous perfusion. Il n’aura d’autre mérite, ni d’autre mission, par ailleurs, que d’acheter la paix sociale à tout prix, pour faire perdurer un régime prédateur.

Mais, dans ce marché de larrons, le peuple ne sera pas dupe. Il est vrai que la corruption de couches plus larges de la population fera gagner du temps à ce régime. Mais c’est une fuite en avant. Il sera rattrapé par les évènements plus tôt qu’il ne croit. Parce que le peuple va assister à la renaissance des peuples voisins, à l’avènement de démocraties à ses portes. Il va découvrir, s’il ne le savait déjà, que la dignité ne s’achète pas, puisque ses voisins ont donné leurs vies pour la conquérir. Et le peuple sait que ceux qui l’ont meurtri dans sa chair, qui l’ont pillé, dévasté son pays, et compromis son avenir, ne seront jamais ceux qui le relèveront de l’ornière où ils l’ont précipité. Ceux qui sont à l’origine de la destruction du pays, ne peuvent pas être les plus aptes à la reconstruire.

Tel est vraisemblablement le scénario qui se concocte dans les officines de la police politique et de lobbies divers et variés. Un scénario qui permettra de modifier la façade d’un pouvoir maffieux. Une oligarchie qui continuera, il ne faut pas en douter, à être le vrai maître du jeu, qui restera, comme d’habitude, dans l’ombre du pouvoir informel, pour régner en maître, et continuer à piller tranquillement les richesses du pays. C’est cela la vérité crue, l’amère réalité de ce qui se trame contre le peuple algérien.

Les Algériens accepteront-ils encore une fois une telle supercherie politique qui ne réglera nullement la question de la légitimité du pouvoir et qui aggravera un peu plus la crise politique qui perdure depuis 62 ? Réagiront-ils ? Où succomberont-ils à la vaste campagne de corruption des masses qui se prépare ?

N’existe-t-il pas au sein de ce système politico-militaire des patriotes sincères et courageux pour contrecarrer cette suicidaire fuite en avant ? Cette autre menace qui ne fera qu’aggraver la situation…

Notre jeunesse trouvera-t-elle des ressorts puissants, pour s’organiser à l’instar des autres jeunesses de la région ? Résistera-t-elle au son des sirènes, pour prendre son destin en main ?

Sommes-nous incapables de nous rassembler au sein d’un Front du changement comme l’ont fait les tunisiens avec l’accord du 18 octobre et les Egyptiens au sein de l’Association nationale du changement ?

L’Algérie est-elle devenue stérile de compétences politiques et intellectuelles sincères et engagées ? Est-elle condamnée à être à la merci d’une fausse élite constituée d’imposteurs, reliques des frontières et de ses petits mercenaires politiques recrutés dans les amphis de l’université par la police politique ?

Devrons-nous attendre le tsunami populaire qui offrira l’occasion, encore une fois à l’oligarchie militaro-financière de faire couler le sang de nos enfants ?

Autant de questions que seul le peuple algérien est en mesure de résoudre.

Nous sommes convaincus, pour ce qui nous concerne, que seul un changement radical du système politique viendra à bout de la grave crise de légitimité du pouvoir.

Il est impérieux, plus que jamais, d’œuvrer à rassembler toutes les volontés, sans exclusion ni exclusive, par le dialogue et la concertation. Un très large consensus autour d’un compromis politique pour constituer cette force politique, capable d’accompagner la révolution populaire qui pointera, tôt ou tard, à l’horizon et qui viendra signifier sa retraite définitive à ce régime.

C’est cette force politique fédératrice du peuple dans sa libération, qui permettra aux volontés sincères au sein du régime actuel et dans l’institution militaire débarrassée de son oligarchie, de franchir le pas, et de négocier une transition démocratique qui permette d’aboutir à l’élection d’une assemblée Constituante.

Seule une force politique de cette nature, impulsée par une large adhésion populaire, et non par des tractations bassement politiciennes, et surtout sordidement opportunistes, pourra tracer la route, pour une autre Algérie, une Algérie dont ont rêvé ceux qui lui ont tout sacrifié, jusqu’à leurs vies.

 

 

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