Quelques réflexions sur la désinformation

Publié: 4 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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Quelques réflexions sur la désinformation

La guerre est la pire des dérives de notre civilisation. Non seulement elle est la cause d’une multitude de morts, mais elle assure la pérennité du système impérial en renflouant l’économie quand celle-ci est en crise. Or, il est évident que ce dernier résultat n’est pas avouable : le pouvoir ne peut pas laisser croire que la guerre assure la survie du capitalisme libéral. Il faut maquiller la sordide réalité en juste cause. Faire avaler la guerre à l’opinion publique, la présenter comme un devoir moral, une nécessité sécuritaire, un sacrifice présent en vue de bienfaits futurs. L’opération exige le conditionnement des esprits. Nous en arrivons à une dernière dérive, qui ne détruit pas les corps sur les champs de bataille mais qui détruit les têtes en corsetant la pensée : la perversion de l’information.
Nous vivons dans un monde de fausseté. Le constater n’est pas nouveau. Les prêcheurs de vertu sont de faux innocents, les engagements électoraux sont de fausses promesses, les stars “pipoles” sont de fausses idoles, l’érotisme médiatique est une fausse sexualité, la publicité est une fausse documentation, les spectacles sont une fausse mise en scène, les nouvelles de journaux sont une fausse connaissance, les copies d’objets de luxe sont de fausses richesses. Il y a des exceptions, bien sûr, mais elles ne prouvent que la règle. L’aliénation est devenue un phénomène de société.
Aliénation veut dire à la fois détournement et démence. C’est le premier sens qui est important. Que notre société soit folle est matière à opinion ; mais que bien des composants de notre civilisation soient détournés ne fait aucun doute.
A la base de l’aliénation on trouve le mensonge. Le mensonge peut être inconscient ou conscient. Le mensonge inconscient est un énoncé auquel on croit et qui se révèle inexact : c’est le mensonge objectif, involontaire. Le mensonge conscient est un énoncé qu’on sait être inexact auquel d’autres doivent croire : c’est le mensonge subjectif, voulu.
Les deux mensonges coexistent dans les composants de notre civilisation que sont l’éducation, l’information, la culture. Quand les créationnistes américains apprennent aux enfants que Dieu a fabriqué le monde en sept jours, certains d’entre eux sont convaincus de ce qu’ils disent, d’autres propagent leurs inepties sciemment. Quand les commentateurs de l’actualité affirment que Bush a défendu la démocratie en Irak, les uns en sont sincèrement persuadés, les autres pensent qu’il était nécessaire d’occulter les buts pétroliers de sa guerre. Quand les critiques du cinéma ou de la chanson exaltent la carrière d’une vedette, il y a ceux qui l’admirent de bonne foi et ceux qui taisent opportunément les sombres épisodes de sa biographie. Cela dit, seul le résultat compte. Que le mensonge soit objectif ou subjectif, involontaire ou voulu, il reste un mensonge. La réalité est aliénée. Ce qui est présenté comme une vérité est un faux.
Mais comment déterminer ce qui est vrai ou faux ? Quels sont les critères de la vérité et du mensonge ? Les faits sont bien sûr le dernier recours. Dans les sciences exactes, l’expérimentation les rend déterminants. Mais dans notre société d’aliénation, les faits ne sont plus décisifs. Ils peuvent être manipulés, interprétés, ignorés ou démesurément grossis. C’est leur traitement qui prédomine, la façon dont on en rend compte. C’est ce traitement, et les conclusions qu’on en tire, qui est l’essence de notre information.
A l’origine, l’information était connaissance, réservée à une élite. Les clercs y puisaient les sources de leur enseignement, les gouvernements, les orientations de leur pouvoir. En haut lieu, on s’en servait pour justifier les décisions, ou tromper l’ennemi, car désinformation et intoxication existaient déjà dans la diplomatie. Elle était une denrée de qualité, complément indispensable du savoir et de la responsabilité.
En se transformant en journalisme, c’est à dire en passant du petit nombre aux masses, la connaissance devient message. La circulation horizontale dans les sommets fait place à un va-et-vient entre les dirigeants et les administrés. Il ne suffit plus de régner, il faut persuader les sujets d’accepter le règne. Le dominant doit convaincre les dominés. Inversement le peuple peut se faire entendre, par représentants interposés. Ce qui descendait sous la forme d’impératifs, remonte sous la forme de critiques ou de revendications. La conscience collective, qui n’était qu’un magma ignoré des grands, donne naissance à un bâtard désormais incontournable : l’opinion publique.
L’information est la vitamine des pouvoirs. Pouvoir sur la nature par la connaissance, pouvoir sur l’entourage par le conditionnement, pouvoir de l’homme sur lui-même par une meilleure expression, tous sont alimentés par l’information. On informe, et on s’informe, pour conforter son emprise sur la réalité, son influence sur un milieu, ou simplement la portée de sa voix. Sortir de l’ignorance rassure, et assure. Le ressort est l’insatiable curiosité de l’esprit : l’échange et l’accumulation du savoir, quel qu’il soit, consolide le jugement et raffermit l’action.
Toute information contient donc un ferment de pouvoir. On peut plus dans la vie, en sachant mieux. Un truisme qui explique comment l’explosion collective des medias a bouleversé le contexte politique et social : elle a répandu dans le peuple un pouvoir jusque là limité, en multipliant le nombre des informés.
Un pouvoir étrange, indirect.
Pas celui de gouverner, quoiqu’on assimile souvent affranchissement de l’information et démocratie : les journalistes ne sont pas les élus de leurs lecteurs, bien qu’ils en relayent souvent l’avis, et les meilleurs des sondages n’aboutissent qu’à des consultations, pas à des mandats.
Pas celui de s’imposer : dans les démocraties, la vérité est souvent restreinte, dans les Etats autoritaires le mensonge est officialisé.
Pas celui non plus de se faire entendre de façon construite, d’impulser des mouvements durables : les vagues, les modes, ont une vie éphémère. Il leur faut d’autres structures pour atteindre à l’efficacité.
Plutôt un contre-pouvoir diffus, une présence, qui se mesure à des symptômes informels : enthousiasme, désaveu, rébellion, inertie. Un contre-pouvoir qui a son poids cependant, le poids du nombre, et qu’aucun gouvernement ne peut plus négliger.
Les régimes totalitaires le redoutent, et n’ont rien de plus pressé que de l’étouffer par la répression ou de le canaliser par l’orthodoxie. Les régimes démocratiques l’acceptent bon gré mal gré, sans renoncer à la tentation de le contrôler. C’est en voyant combien le contre-pouvoir de l’information gêne les institutions qu’on peut le considérer comme une garantie de liberté.
Le Siècle des « Lumières », baptisé ainsi en l’honneur de l’éclairage libérateur du savoir, et la Révolution de 1789, qui vit éclore 350 journaux où il n’y avait que quelques feuilles, montrent à quel point information et progrès sont des notions conjointes. Beaucoup de révolutionnaires étaient journalistes, et leurs noms sont inséparables des titres qui ont agité la nation : Camille Desmoulins et « Les Révolutions de France et de Brabant », Brissot et « Le Patriote français », Marat et « L’Ami du Peuple », Hébert et « Le Père Duchène ».
Ils avaient déjà une haute idée de leur mission. Mirabeau accusait le roi de « mettre les scellés sur la pensée », et Marat flétrissait avec 150 ans d’avance les arguments modernes de la censure. « C’est là le langage des despotes, le langage des tyrans, écrivait-il. Alarmés de toute commotion qui peut ébranler leur autorité et renverser leur empire, ils traitent d’incendiaires les écrits destinés à réveiller le peuple de sa léthargie… Ils prêtent aux auteurs le dessein criminel de vouloir dissoudre la société. Sous prétexte de maintenir la tranquillité, ils réclament l’obéissance aux lois… » Et Robespierre ajoutait, dans un discours aux Jacobins de mai 1971 : « Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen ; publier librement ses pensées sur le vices ou sur la bonté des lois est le droit de tout homme et l’intérêt de la société entière ; c’est le plus digne et le plus salutaire usage que l’homme puisse faire de sa raison ».
L’information sans entraves est sans doute un indice de civilisation et de progrès. Au cours de l’Histoire, elle a fait tache d’huile à chaque pas en avant de l’humanité. Mais une fois énoncée cette évidence, il faut reconnaître que son amplification pose des problèmes.
L’émergence du contre-pouvoir de l’opinion publique a modifié les principes de gestion des Etats. Les politiciens doivent désormais tenir compte d’une présence collective qui les oblige soit à réprimer plus durement, soit à composer avec plus de subtilité.
Le développement des moyens d’informer a engendré des couches de professionnels qui forment un ensemble nouveau. Les informateurs, forts d’un côté des libertés arrachées aux gouvernements, de l’autre de l’appui de leurs audiences, constituent une puissance en elle-même, le fameux « Quatrième pouvoir », entre l’institution et le citoyen, comme les services forment un secteur nouveau en économie entre la production et la consommation.
L’élargissement de la communication a rallumé le séculaire querelle entre la distinction des initiés et la vulgarité du grand public. Qualité contre quantité : la bataille continue à faire rage entre les tenants de l’éducation élitiste et les adeptes du divertissement à la portée de tous.
La concurrence entre médias oblige a sacrifier l’authenticité à la vitesse, et la chasse au « scoop » entraîne souvent la propagation hâtive de nouvelles non vérifiées.
La multiplication des sources et des canaux de diffusion permet les coups de pouce de la conformité au système à toutes les étapes des parcours, qui modifient le contenu ou le sens des dépêches au gré des autorités.
La situation de précarité financière des grands médias en accroît la dépendance politique et publicitaire. Leur contenu doit se plier aux pressions du gouvernement et des annonceurs.
Le ruisseau de renseignements qui s’est transformé en torrent de messages risque de saturer, et d’endormir à nouveau, les masses qu’il a éveillées. L’information se retourne contre elle-même, et court le danger de provoquer par ses excès indifférence et engourdissement.
Cet univers complexe de l’information n’échappe pas à sa propre usure. En France, il s’est enlisé dans le monopole de ce que Régis Debray a appelé la « médiacratie ». Enfermés dans leurs relations de connivence, membres d’une caste faisant partie de « l’élite » de la nation, fuyant tout remous qui menacerait leurs avantages, les médiacrates entretiennent un journalisme sans aspérités. Pas d’excès, peu d’innovations. L’acceptation de ce qui va de soi, la découverte des évidences, la célébration de la célébrité. Le sirop est pimenté par les ragots, mais dans l’ensemble on aime mieux courtiser les têtes d’affiches que fouiller les poubelles. Le menu de routine comprend des grumeaux de banalité dans le potage du consensus.
Notre information est molle. L’immobilisme de la médiacratie s’appuie sur l’âge de nos structures. Les efforts des informateurs les plus percutants se heurtent à l’inertie des institutions. Le Quatrième pouvoir a usé ses crocs sur les trois autres. Comme le disait Edwy Plenel, du temps où il avait encore quelques velléités critiques : « Notre pouvoir gêne le pouvoir, mais ne le déstabilise en aucune manière. Pourquoi ? Parce qu’à l’inverse de ce qui se passe aux USA, les institutions démocratiques ne prennent pas le relais. Sans le travail d’enquête publique des diverses commissions parlementaires, les scandales du Watergate ou de l’Irangate auraient fini comme ici, en eau de boudin… ».
Sur ce terrain, le meilleur des grands tirages est sans doute le Canard enchaîné. Je me souviens d’une époque où, le mardi soir, arrivaient au « marbre » de l’imprimerie les chauffeurs des ministères chargés de rapporter à leurs patrons inquiets ce que le journal allait épingler comme scandale le mercredi matin. Le Canard fait toujours peur, mais quelle est la suite donnée par le microcosme politique à ses dénonciations ? Parfois un démenti embarrassé, plus souvent le silence. La chape de plomb retombe, avec un argument décisif : une feuille satirique, ça ne se prend pas au sérieux.
Les révélations se heurtent à de massifs obstacles à vaincre, et les médias ne sont pas dévorés par l’envie d’en venir à bout. Le temps n’est plus aux séries d’articles incisifs, aux campagnes de réformes, aux émissions vengeresses. On loue les beaux exemples, comme Albert Londres, mais on se garde de les imiter. Les débats télévisés se déroulent dans la rassurante complicité de la pensée unique, entre figurants dont on est sûr à l’avance qu’ils vont plutôt échanger quelques flèches spirituelles que ruer dans les brancards. Quand un dissident trop incontrôlable est exceptionnellement invité, on prend bien soin de l’encadrer par un nombre suffisant de contradicteurs dans la norme. Ses saillies sont ainsi aplaties par le fer à repasser de la conformité.
Faute de pouvoir figurer dans les médias, les bons investigateurs se réfugient dans l’édition. C’est triste à dire pour les moyens d’expression audio-visuels ou écrits, mais ce sont les livres qui offrent souvent au public un fragment de vérité. Ce n’est pas un hasard. Dans l’édition, l’information est tenue en laisse par la réduction de son écho. Limiter la vision de la réalité à l’édition est en amoindrir la portée : les bibliophiles ne rivalisent pas en nombre avec les téléspectateurs ou les lecteurs de journaux.
Tout cela engendre un certain fatalisme, résultat du consensus cotonneux de la pensée uniforme. Confronté aux politiciens qui le déçoivent et aux informateurs obséquieux, le quidam se sent comme un fétu dans un océan qui le noie. La passivité l’envahit. Il est étranger chez lui, seul dans la foule. Il ne regarde plus, parce qu’on ne le voit pas. Il n’entend plus, parce que personne ne l’écoute.
Le sentiment d’impuissance ne s’amoindrit pas dans le raz de marée de la communication moderne. Un raz de marée où les vagues se succèdent sans se distinguer les unes des autres. La moindre nouvelle est reprise partout de la même façon jusqu’à plus soif, l’événement est couvert par des centaines de journalistes qui disent la même chose, le personnage à la mode est exploité dans les mêmes termes jusqu’à la corde, les campagnes de lancement serinent le contenu du film ou du livre jusqu’à la nausée. A force d’être interpellé, on ne réagit plus. L’excès d’images, de sons ou de textes, identiques et édulcorés, se perd dans un « effet matelas », selon la formule de Bernard Béguin, d’une opinion mithridatisée.
Notre information est aseptisée. La liturgie des coups de chapeau engendre la léthargie du public.
Cela dit, cette information, même édentée, reste un virus redoutable. Aucun pouvoir ne résiste à la tentation de la domestiquer.
Dans les systèmes fermés, où le pouvoir est total, le contrôle de l’information est d’inspiration militaire. Clausewitz avait déjà observé que les guerres ne faisaient que porter à un paroxysme
meurtrier les rapports entre les peuples, sans changer la nature de la société. Pendant les hostilités, la vie se poursuit, en uniforme. Les medias fonctionnent toujours, mais les autorités jouissent d’une raison d’Etat qui leur permet de substituer aux nouvelles civiles les communiqués de l’état-major. Merveilleuse situation, où le pouvoir peut distribuer le fatras « arrangé » de l’information officielle, imposé par la discipline patriotique. Les avantages sont trop évidents pour qu’on y renonce à l’arrêt des combats. Pourquoi changer en temps de paix ce qui marche si bien en temps de guerre ? Les régimes autoritaires n’hésitent pas : ils continuent à emprisonner le journalisme dans la propagande, même sans ennemis à l’horizon.
L’ennui est que tous les gouvernements, même démocratiques, et même en dehors des états d’urgence, ont la nostalgie de cette confortable mobilisation. L’information est si reposante, quand on la tient bien en mains… Comme ils ne peuvent pas l’orienter ouvertement, ils ont recours à des moyens indirects : la réglementation, les aides, ou l’influente suggestion.
Pouvoir de la parole donc, et non parole du pouvoir. Belle formule. Mais, observent les réalistes, votre information libre, dont nous admettons qu’elle ne souffre pas d’être teintée, ne peut se diffuser dans l’anarchie. Il faut tout de même un minimum de règles du jeu.
De règles du jeu, certes. Mais pas d’interventions sur les joueurs. Toute la différence est là. Elle est souvent difficile à mettre en évidence, car les gouvernants passent leur temps à essayer d’intervenir en faisant semblant de seulement régler le jeu. Moi ? Je ne fais qu’améliorer l’état de la route pour que tout le monde puisse y rouler, dit l’Etat la main sur le coeur, en posant subrepticement des freins supplémentaires aux voitures.
Ceux qui mettent des freins aux moyens d’expression savent bien ce qu’ils font. Le pouvoir, même affichant sa démocratie, ne résiste pas à la tentation de la censure. Qu’il contrôle directement les medias, qu’il en fasse le procès, ou qu’il affecte de leur faciliter la tâche, il a toujours été terrorisé par la notion d’une information vraiment indépendante. « Comment pouvez-vous diriger une démocratie avec une télévision libre ? » demandait André Malraux à l’Américain Pierre Salinger en 1962. Une question à laquelle Sarkozy a donné une éloquente réponse ; il a privé la télévision publique française des ressources publicitaires qui lui assuraient une relative indépendance et s’est attribué le pouvoir d’en désigner le patron. Autrement dit, il a refermé son poing sur un petit écran gouvernemental dont la liberté d’expression rappellera l’ORTF unique du général de Gaulle. En accordant quelques bénéfices supplémentaires aux chaînes privées dont les responsables sont des amis. Quant à la presse, la parodie d’“états généraux” qu’il a organisée en excluant les journalistes et les syndicats des groupes de travail réservés aux patrons, a montré qu’il entendant veiller à ce qu’elle se conduise bien. Ce faisant, il illustre bien la méthode. Les démocraties censurent plus discrètement que les dictatures, mais aucune n’échappe à la volonté de maîtriser son image dans l’opinion. Lorsque cette image est en jeu, le mieux est de réduire les médias au silence, ou de s’assurer de leur bonne tenue, avec plus ou moins d’énergie selon les régimes et les moments.
Au cours des dernières décennies, les censures se sont perfectionnées avec l’expérience. Michel Guerrin a bien montré comment, depuis leur laxisme dans la guerre du Vietnam (dont les envoyés spéciaux, libres de pénétrer partout, ont accéléré la fin), les autorités ont appris à éliminer les présences indésirables. Les Américains ont interdit aux correspondants d’assister à leur débarquement à la Grenade, les Britanniques ont empêché les envoyés spéciaux de suivre la guerre des Malouines, et en octobre 1988, ont défendu la diffusion d’interviews des belligérants irlandais (IRA, Sinn Fein ou paramilitaires protestants). Les Israéliens ont interdit l’accès des territoires palestiniens occupés, les Africains du Sud celui de leurs zones d’émeutes et de répression policière.
Les militaires, affichant leur sollicitude pour les reporters, ont mis au point une savante organisation de « pools » qui les empêche efficacement de travailler. Ce système d’encadrement du reportage s’est généralisé depuis. Dans les zones de guerre, comme l’Afghanistan et l’Irak, ou la bande de Gaza, les journalistes sont ou totalement exclus ou triés sur le volet pour être militairement accrédités. Et sous le prétexte qu' »on ne peut pas vous protéger », il leur est interdit d’aller où l’armée ne veut pas qu’ils aillent et de voir ce qui ne doit pas être vu. C’est-à-dire les bavures des troupes d’occupation, les « dommages collatéraux », le pillage des biens locaux, les massacres de civils. Les états-majors ont verrouillé l’information dans le monopole jalousement exclusif des discours autorisés, seules sources de renseignements. Les conférences de presse du porte-parole de l’OTAN pendant la guerre des Balkans, Jamie Shea, sont restés célèbres pour leurs partis pris et leur vacuité. Elles étaient à ce point tendancieuses et soporifiques qu’elles avaient perdu toute crédibilité. Tout au moins en ce qui concerne les correspondants lucides. Les autres – la grande majorité – ont avalé les mensonges sans sourciller… ou se sont endormis.
La censure ne se limite pas qu’aux précautions des galonnés en périodes d’hostilités. Son ombre se projette aussi, dans la vie ordinaire, sur les medias jugés contraires à l’ordre moral. On parle beaucoup des libertés françaises. Elles existent, c’est indéniable. Mais il faut savoir qu’est tapi dans la coulisse un mécanisme de contrôle du cinéma, de l’édition et de la presse, qui est un des plus perfectionnés, et des plus hypocrites, du monde.
Hypocrite, parce que, officiellement, rien n’est défendu. Produire un film, publier un livre ou sortir un journal n’exigent aucune autorisation préalable. Mais derrière la façade, un système sophistiqué permet au pouvoir de faire converger sur ce qui n’est pas convenable un ensemble d’interventions, de blocages, et d’interdits partiels qui en rendent l’expression pratiquement impossible. On a le droit de. Mais l’autorité peut faire en sorte qu’on ne puisse pas. C’est un régime d’étouffement indirect, qui ne dit pas son nom, mais qui est d’autant plus dangereux que théoriquement il n’existe pas.
Sans doute le gros de la canonnade est-il dirigé sur ce qui a trait à la sexualité. l’Ordre moral, toujours affolé par ce qui se passe au-dessous de la ceinture, a pour vocation de séparer le sexe du restant de la vie et de l’enfermer dans un ghetto de bienséance qui rassure les constipés du bas-ventre. Mais depuis un certain temps, il s’y est ajouté un essor inquiétant des procès en diffamation.
L’exemple de l’hebdomadaire Voici, entre autres, peut faire hausser les épaules à ceux qui ne s’intéressent pas à la vie des “pipoles“. Mais il est très significatif. Ce journal se moque (gentiment) des vedettes de l’actualité – de la mondanité ou du spectacle – en révélant leurs amours ou leurs excès. Or ces frimeurs de la haute société ou de la scène, dont l’ego ou le métier ne connaît la jouissance que par sa promotion dans les médias, ont mis au point un véritable racket de poursuites judiciaires. Ils extorquent des dédommagements à cette publication à chaque fois qu’elle publie une photo qui n’a pas été autorisée par la “victime“ ou son attaché de presse. Les tribunaux condamnent la “violation“ d’une intimité que ces hypocrites ne cessent d’étaler. Ce qui est grave, c‘est qu’en visant la liberté de sourire de quelques guignols, on risque d’atteindre des libertés plus larges. Notamment celle, par exemple, de dénoncer un politicien pourri, de qualifier grossièrement une crapule, ou de critiquer les idoles intouchables comme la police, l’armée ou les religions. L’appareil répressif a souvent prouvé qu’on glissait facilement du filtrage d’incartades légères au filtrage des opinions, et qu’on se servait souvent du prétexte de la décence pour écraser le dissentiment.
Il suffit de considérer la régression puritaine dans laquelle s’enfoncent les Etats Unis, et la propension qu’a l’Europe de les imiter, ou la violence de certaines réactions cléricales qui intimident les autorités en les poussant à sanctionner des “offenses” faites aux convictions religieuses, pour être convaincu qu’on n’est jamais à l’abri.

Louis Dalmas.
Extrait de mon livre “Le bal des aveugles“.

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