Une coopération au point mort : Le « non-Maghreb » coûte cher au Maghreb

Publié: 5 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion, Construction Maghrébine

Une coopération au point mort
Le « non-Maghreb » coûte cher au Maghreb

Le conflit du Sahara occidental représente toujours l’un des obstacles majeurs à une coopération indispensable entre le Maroc et l’Algérie, freinant les échanges régionaux qui pourraient se développer conjointement avec la Tunisie. Pourtant, une complémentarité existe entre les trois pays et, si elle était encouragée par l’Union européenne, une collaboration politique et économique aiderait à résoudre bien des problèmes de la rive sud de la Méditerranée.

PAR FRANCIS GHILES

A quelques kilomètres d’Oujda, capitale de la région marocaine de l’Oriental, le visiteur est confronté à une situation ubuesque : la route vers l’Algérie est barrée par des engins de travaux publics, quelques agents de sécurité déambulent et un calme étrange règne sur ce lieu qui devrait être un point de passage encombré entre les deux pays d’Afrique du Nord les plus peuplés. Ce silence reflète la mésentente entre Rabat et Alger depuis une génération. En revanche, plus au sud, à Figuig, les soldats algériens traversent tranquillement la frontière pour prendre un café dans le royaume, tandis que les Marocains rendent visite à leurs cousins républicains sans que personne ne trouve à redire à ces échanges familiaux.

Le « coût du non-Maghreb » peut se décliner selon des partitions différentes : énergie, banques, transports, agroalimentaire, éducation, culture ou tourisme. Le commerce entre Etats d’Afrique du Nord équivaut à 1,3 % de leurs échanges extérieurs, le taux régional le plus bas du monde. Deux conférences intitulées « Du coût du non-Maghreb au tigre nord-africain (1) » et un rapport du Peterson Institute (2) ont amplement mis en relief les avantages dont bénéficieraient les peuples d’une Afrique du Nord dont les frontières seraient ouvertes. Quand on réunit des chefs d’entreprise maghrébins, la plupart n’expriment qu’une envie, celle de pouvoir se déployer dans un espace qui transcende les divisions nationales.

Les pauvres comme les riches paient l’incapacité des élites à concevoir un projet commun. Alors que le monde connaît des bouleversements sans précédent depuis 1945, le Maghreb reste aux abonnés absents. Les pays de la région n’ont guère fait de propositions à l’Union européenne concernant leur place dans le processus de Barcelone (3). Seront-ils plus actifs vis-à-vis du « processus de Barcelone – Union pour la Méditerranée » ? Il est permis d’en douter (4).

Le Maghreb possède de nombreuses ressources : du pétrole, du gaz, des phosphates en abondance, une production agricole variée et souvent de qualité — mais un déficit croissant en céréales —, des paysages magnifiques qui attirent des millions de touristes étrangers chaque année. Sa population, peu âgée, dispose d’une qualification qui a fortement augmenté depuis les indépendances. La transition démographique — le passage de taux de naissance et de mortalité élevés à des niveaux sensiblement plus faibles — est acquise, mais des millions de jeunes continuent d’arriver sur le marché du travail — 50 % d’entre eux sont déjà au chômage. Remédier à ce déferlement exigerait, pendant deux décennies, un rythme de croissance plus élevé que celui de la Chine. Au vu de ces réalités, la perte des deux points de croissance que coûtent les frontières fermées représente un défi.
Tous les ans, des milliers de personnes se noient en Méditerranée dans l’espoir de travailler en Europe ; des diplômés s’expatrient — parfois l’équivalent de la moitié d’une promotion d’école d’ingénieurs — car ils trouvent peu de débouchés dans leur pays, où les oligarchies monopolisent trop souvent les bons postes pour leurs enfants. Huit milliards de dollars de capitaux privés fuient la région chaque année et s’ajoutent au stock existant, estimé à 200 milliards de dollars. On assiste à ce que l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, M. Abderrahmane Hadj Nacer, qualifie de « formation d’une bourgeoise moderne » hors des frontières du Maghreb.

Phosphates marocains,
gaz algérien

Depuis la fondation de Carthage, sept siècles avant l’ère chrétienne, l’Afrique du Nord a su jouer de sa place stratégique et influer sur les affaires du monde : au XVIIe siècle, les flottes de Salé, d’Alger et de Tunis ont acquis leurs lettres de noblesse — plus d’Anglais résidaient au Maroc et en Algérie en 1660 que dans les colonies du Nouveau Monde, et les chefs d’Etat européens traitaient avec les dirigeants maghrébins sur un pied d’égalité (5). Aujourd’hui, le Maghreb doit faire face non seulement à sa désunion et à l’Europe, mais aussi à la planète entière.

Déclinons le coût du non-Maghreb dans le registre énergétique. L’Algérie est le troisième pourvoyeur de gaz pour l’Europe, après la Russie et la Norvège. Le Maroc détient près de la moitié des réserves mondiales de phosphates ; mais, pour les transformer en engrais, il faut de l’énergie, du soufre et de l’ammoniac, trois intrants dont l’Algérie dispose en abondance et à des prix très compétitifs.
Parmi les grands marchés d’engrais de l’Office chérifien des phosphates (OCP), on trouve l’Inde, le Brésil et la Chine. Un partenariat entre la Sonatrach algérienne, l’entreprise publique qui joue un rôle central dans l’industrie pétrolière nationale, et l’OCP pourrait faire du Maghreb la base de production d’engrais la plus compétitive du monde, entraînant dans son sillage de nombreuses entreprises de sous-traitance et des investisseurs des cinq continents, sans compter un nombre incalculable d’emplois.

En dehors des droits que le Maroc perçoit pour le passage du gaz d’Algérie vers la péninsule Ibérique, par le gazoduc Pedro Duran Farrell, aucune coopération ne lie les deux pays. Mieux, un nouveau gazoduc, le Medgaz, entrera bientôt en service et reliera directement l’Algérie à l’Espagne, alors même que les capacités du premier ne sont pas pleinement utilisées.

Examinons maintenant le coût du non-Maghreb dans l’automobile. Il ne viendrait à l’idée d’aucun dirigeant algérien de monter un fonds souverain (6), de profiter de la crise pour investir stratégiquement dans Renault ou toute autre entreprise internationale pour appuyer un transfert de technologie pourtant fort désirable. Acquérir une part du capital de Renault, négocier avec le Maroc pour faire du projet de Tanger — construction, d’ici à 2012, d’une usine produisant quatre cent mille véhicules par an — une entreprise commune avec la France et l’Algérie, qui y pense ?
Le refus total d’Alger d’envisager ce type d’investissement stratégique tient à deux raisons : une volonté de garder le contrôle absolu sur les ressources du pays, ce qui exclut toute transaction dont la réglementation obligerait à une certaine transparence et à l’application de règles prudentielles internationalement reconnues ; l’absence dans l’équipe gouvernementale de personnes ayant la capacité d’imaginer de tels scénarios. Les dirigeants marocains ne se mobilisent pas plus pour une telle coopération.

Le coût du non-Maghreb se mesure aussi dans le secteur de l’agroalimentaire. Longtemps, les pratiques restrictives de la politique agricole commune (PAC) ont dressé des obstacles à l’exportation des agrumes et tomates nord-africains en Europe. Désormais, leur libéralisation, la révolution dans les habitudes de consommation alimentaire des Maghrébins, les changements de stratégie des multinationales de l’agroalimentaire, la fin des subventions occidentales aux exportations de céréales et l’émergence, dans les trois pays, d’une génération d’entrepreneurs privés ambitieux se conjuguent pour bouleverser la situation.

Les échanges à l’intérieur d’un même secteur industriel — et l’agroalimentaire ne déroge pas à la règle — contribuent de manière substantielle à la croissance : la région maghrébine pourrait offrir un laboratoire de choix, d’autant plus que l’agroalimentaire est lié à un secteur gros employeur de main-d’œuvre. Il n’est que de regarder l’extraordinaire développement des exportations d’huile d’olive tunisienne et le partenariat entre sociétés tunisiennes et espagnoles dans ce secteur, la régénération de vignobles longtemps abandonnés, même en Algérie, pour saisir ce que des rapports modernes entre entreprises privées de la région et d’Europe peuvent apporter en termes de transferts de technologie, de marchés à l’exportation, de richesses.

Sans ouverture de ses frontières, comment utiliser de façon optimale les atouts dont cette région disposes ? Comment protéger ses richesses halieutiques et pastorales ? Comment optimiser l’utilisation des ressources en eau ? Comment la rendre moins dépendante des importations de céréales ? Les conséquences de la mondialisation génèrent des incertitudes croissantes : organismes génétiquement modifiés (OGM), changement climatique, coût de l’énergie, contrôle des pandémies. Dans un monde où le prix des denrées alimentaires croît, un Maghreb importateur net de céréales est menacé. Profiter des possibilités qu’offre la mondialisation tout en se gardant de ses effets négatifs est le défi qu’il doit relever pour aider les classes rurales pauvres : tout progrès du secteur agricole réduirait l’écart entre zones campagnardes et urbaines.

Le Maroc et la Tunisie exportent des produits alimentaires vers l’Europe et au-delà. Même en Algérie, l’investissement privé dans ce secteur croît rapidement. Tout cela contraste avec un volume d’échanges interrégionaux très bas — à moins que l’on ne considère le cannabis comme un produit agroalimentaire ! Les entrepreneurs privés maghrébins se trouvent tiraillés entre leur désir inassouvi de construire des partenariats, tant à l’échelle de la région qu’à l’international, et les défis qu’ils ont à relever pour y parvenir.

Dans ce secteur comme dans d’autres, si les Etats ne dégèlent pas leurs relations, le Maroc et la Tunisie continueront de développer leurs partenariats et exportations à l’international, et nombre de problèmes communs resteront sans réponse. L’absurdité de cette situation est d’autant plus grande que la culture culinaire du Maghreb et des pays de la Méditerranée est de plus en plus appréciée de par le monde. Cette culture commune, qui plonge ses racines dans l’histoire, ne pourra s’exprimer en termes de valeur ajoutée — investissements, production, emplois — qu’avec la construction d’entreprises à l’échelle du Maghreb et en coopération avec les multinationales déjà actives dans la région.

Pour conclure, ce qui frappe l’observateur, c’est le peu de cas que les élites maghrébines font de leurs nombreuses et talentueuses diasporas en Europe, en Amérique et au Proche-Orient, attitude qui contraste singulièrement avec celle de pays comme la Chine et l’Inde. Les pouvoirs ignorent cette formidable fenêtre sur le monde, ces jeunes qui sont autant de ponts avec l’extérieur. Les Marocains installés à l’étranger envoient chaque année dans leur pays d’origine un montant en devises deux fois plus important que celui des investissements directs étrangers ; ils possèdent 6 milliards d’euros en dépôt sur des comptes bancaires marocains, 38 % du total. Quand le Maroc, l’Algérie et la Tunisie demanderont-ils à leurs diasporas d’être les ambassadeurs de la modernisation de leurs pays d’origine ? Quand trouvera-t-on au Maghreb l’équivalent de The Indus Entrepreneurs (7), un réseau indien fondé en 1992 dans la Silicon Valley, et qui rassemble plus de douze mille membres répartis dans quatorze pays ?
Pour sa part, l’Europe reste frileuse : elle ne parvient pas à offrir des projets de partenariat ambitieux à ses voisins du Sud ; ses élites et ses médias cultivent trop souvent la peur de l’Autre, assimilé à l’islam radical. Elle a institué une politique de visas digne de Franz Kafka, qui entrave même la circulation des élites ; elle se refuse à voir que l’Afrique du Nord peut être, plutôt que le problème, une part de la réponse à ses propres angoisses, devant le vieillissement de sa population et la montée en puissance de la Chine.

Francis Ghiles
http://www.monde-diplomatique.fr

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