Said Khelil « Il faut rompre avec la pensée uniciste »

Publié: 19 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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Il faut rompre avec la pensée uniciste »

Entretien avec réalisé pour LQA par Zineb Azouz et Radjef Said
Figure emblématique de la revendication citoyenne et ancien dirigeant au FFS, Said Khelil nous livre, ici, à l’occasion des festivités du printemps berbère, sa lecture sur les événements que vit ces derniers jours notre pays.
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LQA : On est à la veille du 20 avril, mais on parle beaucoup plus du printemps arabe que du printemps berbère. Sommes nous sortis de la revendication identitaire ? Sommes nous entrés pour autant dans la logique du printemps arabe ?
Said Khelil : Il faut dire que l’un n’exclut pas l’autre. On peut dire qu’il s’agit là d’une jonction inédite. Longtemps on a vécu dans un environnement hostile, dans une idéologie négatrice ou l’on a tenté par tous les moyens de dénaturer le sens de nos revendications démocratiques et citoyennes pour nous isoler du reste du monde, et voici qu’aujourd’hui le vent de la liberté souffle à l’Est. Cela nous interpelle. Mais encore une fois de plus, on doit comprendre que l’aspiration à la liberté, à la dignité et à l’émancipation est le propre de tous les peuples. C’est pour cela qu’il faut revoir en urgence et en profondeur nos stratégies de lutte…
LQA : Donc nous sommes bel et bien sortis de la revendication identitaire…
Said Khelil : Il faut rompre avec les rites commémoratifs au style du système et nous inscrire dans une large dynamique de lutte…Il faut se saisir des enseignements du printemps berbère et des autres mouvements de protestation qui l’ont suivi pour relancer le débat dans le sens d’initiatives d’actions qui se projettent dans la logique du changement.
LQA : Comment concevoir ce changement alors que les partis n’arrivent plus à mobiliser ?
Said Khelil : Pour être honnête, le travail de mobilisation est très dur et pénible à la fois, car il s’agit de ramer à contre courant jusqu’à tout récemment. Ceci dit, au-delà de leur jeune histoire, ces structures politiques sont guettées par la centralisation de la décision, par des leaders inamovibles (quels que soient leurs mérites), par les pièges tendus par le régime (participation au pouvoir local et à l’APN) et l’usure d’une société essoufflée par un quotidien morose sans saveur, un quotidien sans rêves, précaire. Faire de la politique, c’est faire rêver et vendre de l’utopie avec la conviction qu’elle est possible. Il s’agit donc de faire un état des lieux, de cette fausse ouverture du champ politique, de ce libéralisme sauvage et de cette presse qui sert toujours intelligemment le régime en donnant l’impression qu’elle est du coté du peuple, pour s’organiser en conséquence dans des structures démocratiquement instituées, après avoir courageusement accompli son autocritique. Par ailleurs, le moment est venu d’opérer une rupture avec l’héritage du mouvement national dans sa philosophie uniciste et dans son paternalisme détenteur des vérités absolues. Les militants et les cadres politiques doivent désormais s’outiller aujourd’hui de concepts modernes adaptés aux réalités de notre époque. Donc il s’agit de rompre une bonne fois pour toutes avec le ronronnement de la pensée nationaliste et ses dérivées intégristes.
LQA : Mais on a l’impression que l’opposition refuse le travail de mobilisation. Elle refuse d’investir le champ politique et d’occuper la rue…
Said Khelil : La rue n’est pas la panacée. D’ailleurs certains partis essayent depuis la révolution du Jasmin de l’occuper, on a vu le résultat. Les expériences vécues par nos frères et voisins du monde arabe oscillent entre le pire et le meilleur. Vous n’avez qu’à regarder l’exemple de la Tunisie et celui de la Libye. Au fait, il n’existe pas de modèle pour opérer un changement radical dans un pays. N’empêche qu’il faut suivre de prés tout frémissement d’une société grosse, à terme d’un profond désir d’émancipation. Il faut se tenir prés à accompagner toutes actions allant dans ce sens.
LQA : Dans les faits, Mr Khelil, que préconisez vous pour faire avancer l’option du changement ?
Said Khelil : Vaste programme. Sans prétention, il s’agit d’entretenir tout espace de liberté et guetter l’opportunité pour s’engouffrer et élargir la moindre brèche arrachée au pouvoir. J’ai conscience que ce sont des généralités, mais sur le terrain, les difficultés sont immenses au point de décourager les plus acharnés d’entre nous. Il n’existe pas de voie royale pour arriver à la transformation sociale. Maintenant qu’on n’a pas pu organiser un transfert de pouvoir familial, une théocratie édulcorée, nous sommes dos au mur : nous n’avons d’autre choix que celui d’aller au changement. Il faut d’abord changer notre comportement. L’algérien doit se réconcilier avec la science, réacquérir son civisme, son savoir faire, sa générosité, sa solidarité et sa hargne au travail. Chaque geste positif, chaque acquis de savoir, chaque refus de corruption et de violence, chaque posture de dignité fera reculer un régime qui veut faire de nous une espece d’hominidés réduite à la subsistance biologique qui va de l’huile au sucre.
LQA : Etes vous d’accord avec celles et ceux qui veulent associer une partie de l’ANP au processus de changement ?
Said Khelil : Je vous renvoie à la période qui a suivi l’arrêt du processus électoral, lorsque nous avion proposé au FFS une initiative pour la transition démocratique…Nous avons toujours affirmé que cette institution constitue la colonne vertébrale de l’Etat algérien. Elle doit par conséquent assumer un rôle historique et assurer un arbitrage et une garantie pour le changement démocratique. Mais nous ne pouvons pas éluder le rôle de la police politique dans notre pays. Le DRS jouera t-il le jeu ? Acceptera t-il de dépasser ses querelles internes et ses luttes de clans ? De toute manière, l’impasse est telle que de l’avis de tous les analystes et de tous les experts, le statut quo n’est pas tenable. Il s’agit aujourd’hui de sauver le pays en évitant une deflagration sociale. Pour cela nous n’avons pas le monopole du patriotisme et de l’idéal démocratique. Il s’agit de trouver un compromis historique avec toutes ces forces. Je ne vois pas pourquoi ce qui a été possible chefs nos voisins tunisiens et égyptiens ne le serait pas chez nous. Au delà des différences culturelles, historiques…la permanence de la quête de liberté et de la dignité demeure chez tous les peuples. Un travail exaltant et immense nous attend, parce qu’il s’agit de prendre conscience de notre mission historique qui consiste à remettre sur rails des institutions, une économie gravement atteinte. Lorsqu’il y a volonté politique, rien n’est impossible.
LQA : Vous avez suivi le discours de Bouteflika…
Said Khelil : Inutile d’aller plus loin. On n’est pas encore sorti de l’auberge du seul fait qu’il envisage déjà l’amendement de la constitution par un parlement croupion. Cependant, je souhaite dire un mot à propos de notre jeunesse. Aucun cadre politique, ne peut prétendre canaliser cette jeunesse bouillonnante. Elle est lucide. Il suffit de voir comment elle a balayé tous les syndicats obsolètes qui sévissaient dans nos universités et s’offrir un cadre d’action autonome et démocratique qui l’a portée jusqu’aux portes de la présidence. Belle leçon de lutte porteuse d’espoir. Si nous devons coordonner avec cette énergie juvénile, nous devons nous remettre en cause en tant que cadres partisans ou acteurs suffisants.
Posté in ;www.lequotidienalgerie.org

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