Arezki ABBOUTE : « L’avenir des droits de l’homme et des libertés en Algérie s’annonce compromis »

Publié: 27 avril 2011 dans actualité, culture

Arezki ABBOUTE, un des acteurs d’avril 80 et un des 24 détenus. Il nous a accueillis dans son bureau à l’université Mouloud Mammeri pour se livrer à cœur ouvert à nos lecteurs sur les 31 années de combat pour Tamazight et la démocratie.

Kabyle.com : Ce 20 avril, vous avez participé à la marche à laquelle a appelé le MAK, puis vous avez rejoint la maison de la culture de Tizi-wezzu pour donner une conférence sur Avril 80. Quel est votre message ?

Arezki ABBOUTE : Effectivement, comme à chacune des marches organisées dans le cadre de la commémoration du 20 avril, cette année aussi, je n’ai pas failli à la tradition puisque, par de-delà les initiateurs de ces marches (université, RCD, FFS ou MAK), je m’étais fait un devoir d’être au rendez-vous pour marquer cet événement qui m’a toujours tenu à cœur. Si, en plus, cela me donne l’occasion de rencontrer quelques uns des anciens militants du MCB, vous pouvez alors imaginer toute la joie que je peux ressentir.

Quant à la conférence que j’ai animée à la maison de la culture de Tizi-Wezzu, comme d’ailleurs toutes celles que j’ai pu animer à différents endroits de la région, celle-ci se voulait juste un modeste témoignage sur les événements du printemps amazigh.

Y a-t-il un message dans tout cela ? Si c’est le cas, je pense que c’est d’abord un message d’espoir et de conviction, une conviction de voir, dans des temps pas trop lointain, la consécration de Tamazight comme langue officielle et ensuite, une manière à moi d’espérer que par-delà les divergences que peuvent avoir les militants de la cause amazighe, la journée du 20 avril doit toujours constituer ce repère qui va nous aider à transcender ces divergences et à aller de l’avant pour encore plus d’acquis.

Kabyle.com : Vous avez appelé à évaluer ces 31 ans de combat pour Tamazight, pour voir les atouts et les défaillances. Et si on vous demande de faire cette évaluation en bref ?

Arezki ABBOUTE : Oui, je crois qu’il n’est pas inutile de rappeler que s’il faut se réjouir de l’ambiance de fête qui a caractérisé cette journée du 20 avril 2011, comme on l’a vu lors de la marche organisée par le MAK (Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie), il n’en demeure pas moins qu’il faut se souvenir également que notre combat n’a toujours pas encore totalement abouti puisque Tamazight n’est pas consacrée par la constitution algérienne, comme langue officielle. Ce 31ème anniversaire du printemps amazigh doit, à mon avis, nous servir de halte et constituer une occasion pour faire justement le bilan de ces 31 ans de combat, pour Tamazight, qui viennent de s’écouler.

Si je dois me prononcer maintenant sur ce qui a pu être arraché au cours de toutes ces années, je crois pouvoir affirmer qu’il y a eu de nombreux acquis, dont le plus important et le plus significatif reste, à mon avis, la constitutionnalisation de Tamazight comme langue nationale, depuis l’année 2002. Il faut cependant mettre un petit bémol et rappeler que pour que cet acquis soit rendu possible, il avait fallu à la Kabylie payer un très lourd tribut puisque pas moins de 130 jeunes ont été assassinés par les gendarmes durant les événements du « printemps noir ».

Kabyle.com : Vous avez parlé d’un combat vertical perverti en combat horizontal. L’opposition a-t-elle une part de responsabilité dans le malheur de Tamazight ?

Arezki ABBOUTE : En parlant du « combat vertical » et du « combat horizontal », je n’ai pas visé le combat qui a été mené pour la reconnaissance de Tamazight comme langue nationale et officielle, mais, plus généralement, le combat pour la démocratie. En effet, à tort ou à raison, j’ai toujours cette impression que les deux partis implantés en Kabylie (FFS-RCD), perdaient souvent de vue que l’ennemi de la démocratie et de la cause amazighe a été et reste toujours, pour moi, le pouvoir arabo-islamique et, je pensais franchement qu’avec le temps les petites escarmouches et les quelques « échanges d’amabilités » entre ces deux partis, finiront par cesser pour ne se consacrer plus qu’à l’essentiel. Ce n’est malheureusement pas le cas puisque, tout récemment encore, de graves divergences sont apparues quant aux actions à organiser après les manifestations populaires de janvier 2011. Et, à moins de traîner encore le poids de la peur d’être accusés d’alliance Kabylo-Kabyle, je ne vois pas vraiment ce qui peut bien justifier que plus de 20 années après leur création, le rapprochement entre eux reste impossible.

Ceci étant rappelé, je profite de votre question pour vous dire que même si, et comme vous pouvez le constater d’ailleurs, je ne me prive pas d’exprimer mes opinions, il ne faut cependant pas compter sur moi pour dénigrer et taper sur les partis politiques, particulièrement, sur ceux de l’opposition démocratique.

Kabyle.com : L’Université, celle qui a fait naître le mouvement 80, comment estimez-vous son rôle aujourd’hui ?

Arezki ABBOUTE : Avant de répondre au deuxième point de votre question, je voudrais tout d’abord vous faire remarquer que si, effectivement, l’étincelle fut allumée à l’université de Tizi-Wezzu, lorsque les autorités locales avaient décidé d’interdire la conférence sur les « poèmes kabyles anciens » que devait animer M.Mammeri, cet établissement n’avait cependant pas « fait naître » le mouvement d’avril 80 comme vous l’affirmez, mais il n’avait fait que le porter simplement, soutenu dans cela par l’hôpital de Tizi-ouzou, sonelec(aujourd’hui : ENIEM), sonitex de Dra Ben Khedda….

Quant au rôle que doit être celui de l’université de Tizi-Ouzou dans le combat pour la démocratie en général et de Tamazight en particulier, je pense que celui de catalyseur et de rassembleur pour gérer les divergences qui s’expriment au sein de la communauté universitaire, comme le prouve la célébration, en rangs dispersés, du printemps amazigh, lui siérait parfaitement bien.

Kabyle.com : A votre avis, pourquoi, contrairement à la Tunisie, à la Libye et les quelques pays arabes, en Algérie, le soulèvement populaire est tué dans l’œuf ?

Arezki ABBOUTE : En répondant à cette question, je sais ne pas faire preuve de beaucoup d’originalité puisque mon avis sur ce point n’est pas trop différent de celui de nombreux autres citoyens qui ont eu à s’exprimer sur ce sujet.

Comme eux, je crois, moi aussi, que la barbarie et la violence sans égal qu’ont subies les Algériens durant ces 20 dernières années ont marqué de façon indélébile leur esprit. Je pense que ceux qui ont vécu ces atrocités ne souhaitent, aujourd’hui, rien d’autre que de voir la paix sociale se réinstaller même si cela se fera au prix de nombreux renoncements. Cette situation est, bien entendu, mise à profit par un pouvoir dont le seul souci est de s’inventer toutes sortes de subterfuges pour gagner du temps et rester au pouvoir. Si l’on ajoute à cela l’incapacité de l’opposition à s’unir pour espérer peser sur le cours des événements, nous comprendrons peut-être plus facilement pourquoi, en Algérie, la contestation peine à démarrer. Mais pour combien de temps encore ?

Kabyle.com : Comment voyez-vous l’avenir de Tamazight, des droits de l’Homme et des libertés dans cette atmosphère ?

Arezki ABBOUTE : Même si je suis habituellement d’un tempérament plutôt optimiste, j’avoue qu’après plus de 20 ans d’un régime d’exception, la situation des droits de l’homme et des libertés ne peut que s’en ressentir. Aujourd’hui encore, et bien que l’Etat d’urgence ait été levée, on continue pourtant d’interdire les marches dans la capitale, prétextant une situation sécuritaire encore fragile. Dans cette atmosphère, ce n’est pas faire preuve de pessimisme que de dire que l’avenir des droits de l’homme et des libertés en Algérie s’annonce plutôt compromis même si nous assistons à l’émergence d’une société civile dynamique qui, certes, a encore besoin d’être aidée, mais reste l’un des derniers espoirs pour l’effectivité des droits de l’homme dans notre pays.

Quant à Tamazight, je pense que la phase la plus difficile est déjà passée car, rien que de voir le dynamisme dont font preuve les enseignants de Tamazight, la mobilisation des étudiants du département de langue et culture Amazigh de l’Université M.Mammeri, je garde un grand espoir pour l’avenir de celle-ci même si, par ailleurs, je n’ignore rien de difficultés qui restent encore à surmonter.

Entretien realisé par Madjid Amazigh

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