L’obscur objet d’un débat interdit sur les lignes rouges
Par Ahmed Selmane . lanation.info
Mardi 26 Avril 2011

La lecture des journaux pour fastidieuse qu’elle soit est parfois édifiante. On peut au détour d’une « analyse » découvrir, clairement formulé, l’infini agacement des différentes déclinaisons du régime sur la question du «changement». L’un de ces écrits de l’agacement post-Bouazizi qui saisi le système algérien n’hésite pas à exiger un débat à pas cadencés et en ordre serré où les intervenants s’exprimeraient sur la base de « questions fermées qui n’autorisent pas les approximations, les longues digressions et les perversions qui vont avec ». Gare aux « déviateurs » et aux « déviants » qui se piqueraient d’essayer de franchir les sacro-saintes « lignes rouges » qui officiellement n’existent pas. Mais qui sont néanmoins présentes. « Le système algérien a toutes les apparences du pluralisme et toute la réalité du parti unique », observe M.Abdelhamid Mehri.

Apparences partisanes

Dans les apparences partisanes du système, il est dévolu à Ahmed Ouyahia, actuel premier ministre et chargé du RND, le rôle du rabat-joie. Le méchant qui refroidit les ardeurs, affirme que l’Algérie ne connaît pas de crise politique et qu’il n’y a rien à changer. Les autres apparences – ou apparitions – du système se chargent de nuancer sur le mode de « tout va bien » mais « améliorons » : changeons de gouvernement, allons vers un régime présidentiel dit l’un, parlementaire rétorque l’autre. Et pour que toutes les « questions fermées » soient énoncées, on aura, dans la fantomatique scène politique sous contrôle, des gens qui « oseront » poser la question du départ d’Abdelaziz Bouteflika comme étant la clé voire la finalité du changement. Une fois ces pistes lancées – et alors qu’à l’étranger les américains en particulier pressent les régimes amis de faire quelque chose pour leur éviter les contorsions auxquelles ils ont du se résoudre en Egypte -, le chef de l’Etat décide donc de lancer une réforme textuelle

Questions fermées

Changer quelques lois et la Constitution, voilà donc des questions « fermées » officiellement annoncées avant d’être énoncées. Les sujets sont « cadrés » pour reprendre l’analyse agacée d’un membre de la confrérie soucieux de l’ordre et de son maintien. Changer les lois et la Constitution n’est pas inutile. Des constitutionnalistes peuvent ressortir, dans les journaux, les arguments de débats qui n’ont rien de nouveau sous le soleil, des universitaires transformés en « néo-mouhafed » des temps « pluralistes » ont droit à la télévision pour décortiquer la parole officielle et, accessoirement, des étudiants en droit et sciences politiques peuvent rafraichir leurs connaissances. Mais en Algérie on change des textes – et parfois des têtes – pour que le régime ne change pas. On n’est pas sorti de cette configuration. C’est le premier constat à faire. L’Algérie n’a pas un problème de textes. Suggérer des discussions sur les imperfections d’une Constitution et de lois qui ne sont pas appliquées permet de déplacer le débat. Or, le seul débat pertinent en Algérie – et il n’a rien de subversif – porte sur la mise en conformité du pouvoir réel avec le pouvoir légal. Le vrai débat est bien celui qui porte précisément sur les « lignes rouges » elles-mêmes. C’est la « question ouverte » qui rend secondaire toutes les questions fermées. Il est clair que le régime qui se sent conforté par des recettes pétrolières conséquentes ne va pas se mettre en « débat » pour le plaisir des opposants. Il y a un combat à mener pour le changement qui, nécessairement, sera de longue haleine.

Évolutions inquiétantes

La Turquie progresse vers la démocratie dans un combat qui dure depuis des décennies entre une société qui tente de s’affirmer et un « Etat profond » informel qui, depuis Atatürk, exerce une tutelle sur elle. Le premier enjeu est donc de « déverrouiller » le débat sur le changement, de le définir clairement et de l’articuler au vécu des algériens. Comment créer le vrai débat malgré les écrans de fumée ? Il n’y a pas de réponse évidente. Il est certain cependant qu’il ne faut pas attendre que le régime le fasse. Le « débat textuel » qu’il annonce ne peut sortir des questions « fermées » auxquelles il a d’ailleurs déjà répondu. Il faut d’autant plus forcer ce débat que les évènements en cours dans l’aire arabe montrent qu’un changement qualitatif inquiétant est en train de s’opérer : des forces d’oppositions internes qui se sont pendant longtemps interdits, par instinct patriotique, toute accointance avec l’extérieur n’hésitent plus à jouer à cette carte. Raisonnablement, ces évolutions inquiétantes devraient amener les acteurs « intelligents » du régime à engager, avec la société, le changement démocratique différé depuis la fin des années 80. Mais les cas libyen et syrien sont là pour démontrer que la rationalité n’est pas le propre du système autoritaire. Ces mêmes cas montrent qu’à trop créer des « lignes rouges » censées être infranchissables, on pave le chemin vers le pire. « N’y a-t-il pas parmi vous un homme raisonnable ? ». La question ne se pose déjà plus dans certains pays arabes…
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27 avril 2011

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