Affaires américaines – De Ben Ali à Ben Laden… ou la chute des idiots politiques utiles

Publié: 10 mai 2011 dans actualité, international
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Affaires américaines – De Ben Ali à Ben Laden… ou la chute des idiots politiques utiles
Par Ahmed Selmane lanation.info
Mardi 3 Mai 2011

L’exécution de Ben Laden – et l’immersion immédiate de son corps au prétexte, ridicule, de respecter la règle musulmane de l’enterrement rapide – est une affaire américaine. Il est presqu’inutile, mis à part un souci d’historien, de s’appesantir sur la dimension clair-obscur de la «fin » de la star Ben Laden qui vivait tranquillement dans un manoir à une quarantaine de kilomètres de la capitale d’un gouvernement vassal. La véritable question est de savoir si la fin du feuilleton Ben Laden met un terme à une gestion impériale du monde arabo-islamique par les manipulations et les guerres ? Aucun « spécialiste » de plateau ne se hasarde à l’affirmer. Et par principe de précaution et de préservation de l’emploi, ces « spécialistes » soulignent avec insistance que « Ben Laden est mort » mais qu’« Al Qaïda n’est pas enterrée ». Le feuilleton – un art américain parfaitement maitrisé – peut ainsi continuer. Après tout Ben Laden campait le rôle relativement secondaire – et substituable – de la personnification du mal, tandis que l’acteur principal, les Etats-Unis, l’archange du Bien, est toujours là, prêt à poursuivre la partie. L’hypothèse optimiste – si tant est que cela ait du sens à ce niveau – est que la décision d’éliminer Ben Laden après de « bons et loyaux services » est la conséquence de la confirmation définitive de son inutilité. La Tunisie et l’Egypte où des régimes vassaux « remparts » présumés contre l’islamiste ont été bousculés par des sociétés qui tentent de reprendre leur droit le montrait amplement. Ni les appareils de répression, ni le discours anti-islamiste n’ont suffit.

Une nuit américaine

La fuite de Ben Ali et la chute de Moubarak ont créé, pour les sociétés arabes, une brèche significative dans l’enfermement hermétique – on l’oublie un peu trop – où elles ont été placées après les attentats du 11 septembre 2011 et la « Global War » des néoconservateurs, fourriers du complexe militaro-industriel américain. Dans cette vaste aire arabo-musulmane, la décennie écoulée a été celle d’une nuit américaine où, derrière l’ombre d’un mouvement terroriste surdimensionné, on a mené des guerres (pour le pétrole ou pour liquider une cause, celle des palestiniens) avec l’assentiment obligé de régimes autoritaires soumis, à qui l’hyper-puissance tutélaire ne manquait pas de rappeler leur peu de légitimité. Bush, président américain de peu d’intelligence mais bien encadré par des stratèges ploutocratiques (Dick Cheney notamment) qui savaient précisément ce qu’ils voulaient, aura laissé dans l’histoire de ces régimes, l’espace d’un bref moment, une sainte frayeur nommée GMO (Le Grand Moyen Orient). Rien de sérieux, mais un message suffisant pour obtenir « l’obéissance » des régimes qui confirmaient, clairement, qu’ils ne tenaient plus leur légitimité que du rôle de « rempart » et de supplétif qui leur était dévolu par le centre.

Des « remparts » handicaps

Les mouvements de révolte en Tunisie et en Egypte – dont l’issue reste encore incertaine – ont introduit, à la surprise des stratèges américains, les sociétés comme acteurs nouveaux. Les « remparts » pouvaient désormais devenir un handicap. Le schéma mis en place après septembre 2001 s’en est retrouvé perturbé. Outre la puissance militaire, la force du système hégémonique américain réside dans une remarquable d’adaptation et un opportunisme avéré. On lâche Ben Ali et Moubarak en escomptant rattraper le cours des événements, on prend des « actions » – au sens boursier et militaire – dans la rébellion libyenne pour montrer qu’on ne laissera pas les sociétés aller dans la direction qu’elles souhaitent ; et, last but not least, on se débarrasse de Ben Laden, symbole même de la décennie écoulée. Barack Obama, image bien plus avenante des Etats-Unis que son prédécesseur, engrange un vrai bonus électoral après une liquidation qui redonne du moral aux américains. Des américains qui, eux aussi il faut le rappeler, ont perdu de leurs libertés au cours des années Bush-Laden. Ces constats n’assurent pourtant pas une meilleure lisibilité de la politique américaine à l’égard du monde arabe. Il est probable que Washington continuera à manœuvrer sur tous les registres en surveillant, avec attention, les mouvements de sociétés arabes qui peuvent créer des problèmes mais qui offrent aussi – c’est un fait – des possibilités d’interventions directes en bénéficiant avantageusement de l’onction onusienne. Il est clair que pour les sociétés arabes – et cela a été toujours le cas en dépit de la propagande – que Ben Laden et sa nébuleuse n’offraient aucune perspective et servaient, volontairement ou non, les desseins de la grande alliance entre les Etats-Unis et les autoritarismes locaux. La disparition de « l’icône » Ben Laden n’introduira pas de changement dans ce domaine.

Solde de tout compte de la décennie Bush-Laden

L’Impérium militaire américain continuera à soutenir les « bons » autoritarismes jusqu’à ce qu’ils ne servent plus et deviennent contre-productifs pour son ordre. Il cherchera à profiter du mouvement des sociétés pour asseoir davantage son emprise sur les régimes ou pour intervenir directement sur l’alternative à mettre en place. En un mot, l’intrusion « inattendue » des mouvements de contestation civiques, pour perturbante qu’elle soit, élargi la panoplie des modes d’intervention de l’empire. Il est évident que cette marge d’action plus grande donnée aux Etats-Unis et aux occidentaux, n’est pas – ou n’est plus – une raison suffisante pour inhiber les mouvements de contestation politiques dans les sociétés arabes. A contrario, le thème du terrorisme et de la menace islamiste et d’Al Qaeda n’est également pas – ou n’est plus – un facteur d’inhibition. Dans ce « solde de tout compte » de la décennie Bush-Laden, il ressort clairement que, pour garder la main, les Etats-Unis sont prêts à sacrifier les responsables politiques arabes les plus fidèles. Politiquement, cela signifie que les Etats et les régimes arabes se retrouvent dans une situation de fragilisation sans précédent. La seule manière pour les personnels politiques en place d’en sortir sans trop de dégâts serait qu’ils prennent l’initiative de réformes politiques démocratiques endogènes sérieuses surtout que le scénario libyen d’intrusion directe de l’armada militaire occidentale est désormais extensible partout. Les Etats-Unis ne changeront pas de politique vis-à-vis du monde arabe si celui-ci ne change pas. Du point de vue de Bush comme d’Obama, Moubarak, Ben Ali ou Ben Laden incarnent parfaitement les idiots politiques utiles… jusqu’à ce qu’ils ne servent plus à rien.

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