Par Arezki Derguini
Mercredi 11 Mai 2011

Notre jeunesse réussira-t-elle à trouver une bonne inscription dans le monde ou devra-t-elle subir ce à quoi elle a été disposée : prendre sans trop demander et être livrée aux vents d’est et d’ouest? Réussira-t-elle à ne pas être coincée, impuissante, entre la société pour laquelle elle a été préparée et celle qu’elle devrait construire, la vie à laquelle elle aspire et celle dont elle a les moyens ?

Sa crise n’est pas simplement celle du régime politique de ses sociétés, de ses élites, comme l’Occident se plaît à le répéter, lui qui a tendance à se charger de nous dire trop souvent ce qui est bon pour nous, à nous fabriquer des élites et à nous en priver quand elles disconviennent. Je le soupçonne aujourd’hui de vouloir nous focaliser sur une mauvaise séquence, nous préparant comme à un échec programmé.

La crise est d’abord celle d’un monde qui ne peut plus soutenir un mode de production et un mode de vie, ainsi que celle d’une division du travail internationale, qui ont entretenu une population dans un certain mode de vie mimétique et lui ont refusé de pouvoir le soutenir par elle-même. Alors que chez les anciennes nations industrielles la mise au travail généralisée a dévalorisé le travail domestique et a conduit à un vieillissement des populations, chez les sociétés dîtes en fin de transition démographique (la réduction des décès a fini par être rattrapé par celle des naissances) le mode de vie mimétique a réduit le nombre de bouches à nourrir par famille. Malheureusement elles doivent faire face à des besoins plus grands avec l’accroissement du nombre d’adultes, tels ceux qui donnent l’autonomie à chacun, et qui pour avoir des droits doivent avoir un emploi.

La baisse du taux de fertilité de la population par la modification du mode de vie ne garantit pas la création d’un emploi décent, elle le laisse en suspens, ni ne garantit le continuel soutien du mode de vie antérieur. C’est maintenant au fort taux de population active et à son faible taux d’occupation qu’il faut faire face. Ce qui aurait pu être une chance lors des premières révolutions industrielles s’avère a priori un handicap avec la dernière. On se flatte d’avoir achevé le processus de transition démographique (le taux de fertilité féminine est arrivé au seuil de 2.1 enfants par femmes) après avoir dissocié la question démographique de la question productive, il nous faut maintenant faire face à la transition économique.

C’est là une véritable crise que celle à laquelle va être exposée la jeunesse de la région Afrique du nord et du Moyen Orient (MENA) : une forte proportion de la population en quête d’un premier emploi dont l’Occident va accueillir la fraction la plus riche et demander aux oligarchies locales de gérer la plus pauvre. Car, affirmons le, pour que la démocratie puisse être le système d’autogestion de cette population active excessive, il faudra que cette population (et) le monde consentent à des ajustements douloureux. Après avoir usé des élites actuelles, l’Occident se prépare à nous en proposer d’autres dont il connaît seul les secrets et qu’il nous faudra user à nouveau pour en avoir de nouvelles. Il y a longtemps que les habitudes ont été prises, lui de penser pour nous et nous de lui confier ce soin.

La révolte de la jeunesse est donc coincée entre une forte population avec un fort taux d’expectation et les faibles moyens de le satisfaire. Une population active trop forte pour un trop faible taux d’emploi. Des besoins d’adultes multipliés, un immense besoin d’avoir des droits. La jeunesse aspire à vivre comme « tout le monde » au moment où le modèle occidental dominant entre en crise. Ainsi aspire-t-elle à adopter un modèle finissant. On ne cesse de le constater, nos sociétés sont en retard d’une ou de plusieurs révolutions. Le monde que nos sociétés imitent vit largement au-dessus de ses moyens. Et comme nous avons désappris à penser, nous avons renoncé à expérimenter, lorsque vivre au dessus de nos moyens ne se pourra plus, nous ferons la révolution, nous nous offrirons un bouc émissaire et nous nous referons une conscience. Il est extrêmement bizarre que le parallèle avec la Grèce ne soit que très peu présent.

L’enjeu et les chances de succès de la nouvelle révolution démocratique résident dans l’invention d’une nouvelle société et d’un nouveau mode de vie dans lesquels, nos jeunesses et le monde entier, sont parties prenantes, et qu’elles ne pourront donc pas à elles seules inventer. Une nouvelle société, un nouveau mode de production, un nouveau « way of life » pour elle-même et pour le monde.

Aucun État, aucune société locale, ne peut se reproduire ni se développer et par être surcroît être souverain sans s’intégrer de plus en plus au monde. On l’aura compris les sociétés et les jeunesses du MENA, sont avec celles des maillons faibles européens (Grèce, Irlande, Portugal, etc.), les premières à devoir affronter la crise de l’ancien régime d’accumulation, à devoir accepter une remise en cause de leur pouvoir d’achat. Les premières à devoir penser la remise en cause du monde actuel.

Pour la société algérienne cela a quelque chose de l’ordre de l’ironie, elle serait vouée comme à aller d’une révolution à une autre.

Les réjouissances de l’Occident ne sauraient cacher ses inquiétudes quant à la nouvelle révolution démocratique. Car en vérité celle-ci participe moins d’un nouveau rayonnement de ses valeurs que d’une accélération de la crise du modèle occidental et de la mise en place d’un nouveau régime d’accumulation et d’une nouvelle configuration du monde.

La nouvelle révolution émerge dans un contexte mondial caractérisé par l’apparition de nouveaux acteurs, ainsi que par une perte de marchés (anciens et nouveaux escomptés) par les occidentaux, un mouvement de concentration des puissances productives autour de quelques pôles et une redistribution du pouvoir d’achat mondial.

Mon hypothèse est qu’au moment où les anciennes divisions du monde établies par les puissances occidentales ne tournent plus à leur profit mais à celui des nouvelles puissances émergentes, les USA songent à en établir de nouvelles en accélérant la mutation de l’ancien régime d’accumulation.

Les maillons faibles sont les premières victimes. Trois zones vont connaître de fortes turbulences et de profondes restructurations : elles vont de l’Europe à l’Asie des Sud. Une division ancienne est particulièrement visée, celle du sous continent indien. Le « double jeu » pakistanais qui résulte de la division postcoloniale de l’Inde et du Pakistan, coûte aux USA et à l’Europe, beaucoup plus qu’il ne peut rapporter.

Les élites actuelles du MENA vont donc être parmi les premières victimes de la crise. D’autres ajustements plus importants devront avoir lieu qui mettent en cause des dispositions sociales plus fondamentales. Les élites actuelles doivent accepter une alternance pacifique qui rende possible le débat, la capitalisation de l’expérience, afin que les sociétés puissent se poser les vraies questions et qu’une réelle élite, et non une élite de substitution, puisse émerger.

Pour que la démocratie puisse être l’instrument de la souveraineté sociale et de l’invention d’une nouvelle société, il faudrait qu’elle se prévale d’un sens très pragmatique : elle devra accompagner la transformation de la société, ses expérimentations, ajustements internes et externes plutôt que d’essayer de lui fixer des valeurs, ce qui serait à mon avis, la meilleure façon de la faire échouer.

La démocratie correspond à l’émergence des masses dans le champ décisionnel, et ce n’est pas un hasard, si elle accompagne la conception de la société comme construction humaine et historique. La société sans classes historiques, telle la nôtre, peut avec le système démocratique se projeter dans l’avenir et construire son unité . La supériorité de son système réside dans l’unité qu’elle réalise entre la conception et l’exécution de ses décisions, ses actions. De ce point de vue, elle est le système le moins coûteux, ce qui assure sa réforme constante, son approfondissement historique.

C’est dans ce sens qu’on peut parler de la démocratie comme nécessité technique, comme machinerie sociale. Bien que produite par les sociétés industrielles de classes, la démocratie n’y a pas trouvé son milieu d’excellence qui suppose une plasticité sociale que ne possède pas toujours la société de classe et qui opérerait un meilleur ajustement des attentes et des possibilités.

Les conditions fondamentales d’une expérimentation et d’une progression réelle (inscription de la société dans le monde comme acteur souverain) est que la société (qui n’a pas toujours existé contrairement à ce que beaucoup se laissent penser) puisse représenter pour ses membres un bien commun incontestable. Or l’usage actuel de la rente s’oppose à une telle représentation de la société. Il définit le jeu social comme un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne l’autre le perd. La coopération est un coût. Or, ce n’est pas le seul usage possible, comme le montre l’exemple de la Norvège. L’usage actuel dilapide notre capital naturel et contrarie la formation des autres capitaux (dutch disease).

La question de la rente pose un redoutable problème de décision : qui peut fermer la vanne sans affronter en retour la pression qu’exercerait sur lui tout le système de distribution, s’il ne bénéficiait pas du consentement de ses bénéficiaires immédiats ? Dans un système rentier, par définition monopoliste, il est illusoire de croire que la démocratie puisse conduire à la souveraineté, à un « gouvernement du peuple » qui ne soit pas celui du « contribuable ». Il y a une disposition fondamentale dans les sociétés du MENA, selon laquelle les tribus de ces régions ne peuvent s’entendre que contre elles-mêmes (économie de la prédation), n’être réunies que sous la domination de l’une d’entre elles (dans la promesse d’un tribut futur), autrement vouées à la dispersion. La rente conforte cet habitus. Aussi n’y aura-t-il personne pour fermer la vanne et renvoyer chacun à sa contribution quant à l’œuvre collective. Nous préférerons attendre que le liquide dans la vanne sèche de lui-même pour retourner à notre dispersion ou d’autres prédations.

En attendant, avec la multiplication des candidats adultes, le système de répartition de la rente essaye de définir des critères de distribution. On associe comme il convient le droit au revenu avec certaines prestations de travail. Mais la forte croissance du nombre des candidats à avoir des droits et la distribution des droits monétaires qui en donnent accès, conduit à l’inflation des postes par rapport aux besoins, d’où la multiplication des petits travaux de jardinage, d’entretien, ainsi que des allocations de chômage déguisées qui ont toutes pour conséquence la dégradation du travail, des métiers, du sens de la responsabilité et le dégoût de soi. Les « allocations de chômage déguisées » qui privent les bénéficiaires de leur liberté sont particulièrement criminelles. Elles dégradent l’activité à laquelle le bénéficiaire de l’allocation est attaché, parce qu’il ne consent à cette activité qu’à contrecœur, ensuite elle le prive d’une liberté dont il devrait faire meilleur usage. Dans les faits du système rentier, c’est cette liberté qui fait problème, l’individu doit être employé, avoir une part de revenu, afin d’être inscrit dans la chaîne du système de distribution, dans les réseaux du système d’allégeance. Il est donc impératif de changer de société, d’aller vers une société où la liberté ne fait plus problème mais constitue la richesse privée et collective.

Si nous consentons à mettre en examen nos dispositions fondamentales, à changer de société, à aller vers une société qui veuille vivre de ses créations, de ses richesses, il sera alors possible de décider la fermeture de la vanne qui nous maintient dans l’état de nourrissons, pour traverser une phase de sevrage, puis d’adolescence pour nous conduire à une jeunesse qui acceptera d’assumer les défis de son temps en faisant preuve de grande solidarité et de grande compétition. Bien entendu le monde pourrait nous accuser de vouloir renchérir le prix de notre capital naturel parce que nous aurions préféré les produits de l’activité de nos bras et de nos neurones aux produits de leurs activités. Il nous reprocherait quelque chose, après l’islamisme, pour nous refuser la souveraineté démocratique, car quoique l’on dise les oligarchies improductives, consommant leur capital politique et notre capital naturel, sont plus faciles à manœuvrer que les masses obscures que nous pouvons représenter à leurs yeux. En vérité je crois que le monde, avec notre indépendance politique, se faisait plus de souci quant à notre désir de vouloir être leurs égaux. Notre démocratie sera toujours celle de ces masses obscures parce qu’elles veulent penser par elles-mêmes et non comme ont été instruites quelques minorités.

Ainsi une double disposition, soit deux forces, conspirent contre l’avènement d’une nouvelle société nationale qui accompagnerait l’émergence d’un nouveau modèle d’accumulation mondial du capital : une disposition capitaliste mondiale qui n’a de cesse de profiter de toutes les divisions asymétriques dont celles du travail et une disposition sociale à détruire le bien commun au profit de l’intérêt privé centrifuge.

Théoriquement et moralement, notre usage de la rente est condamnable, il fait des générations présentes des générations d’assistés, il conspire contre l’accumulation du capital, l’émergence d’une structure sociale et dilapide un patrimoine qui est aussi celui générations futures. Renoncer à cette rente, nous permettrait de « vivre debout » mais exigerait de nous une période douloureuse de sevrage à laquelle nous avons tort de croire que nous pourrons échapper. Le sevrage atteint déjà une partie notable de notre jeunesse, cette jeunesse universitaire, ces jeunes femmes en particulier, à qui l’on a continuellement menti, à qui l’on a fait miroiter un avenir bien meilleur que celui qui les attend. Une émergence au monde bien brutale que celle de ces masses juvéniles. Nous devrions disposer de cette rente de telle manière qu’elle renforce notre capital et celui des générations futures au lieu du contraire. Nous devrions considérer le capital naturel comme un patrimoine collectif dont il nous faudrait prendre soin, dont nous disposerions comme d’un emprunt fait aux générations futures et que nous serions tenus de restituer. Un tel usage de la rente rendrait les réalités postcoloniales à leur nature réelle.

Nous l’avons dit précédemment, les élites du MENA sont parmi les premières à être sacrifiées sur l’autel de la restructuration de la gouvernance mondiale. Je crois que le monde occidental pour qui elles sont familières, leur accordera les chances de se convertir, sauf à celles réticentes. La question est de savoir si les nouvelles seront pionnières du changement, actrices de l’avènement d’un nouveau monde, prépareront une réelle émancipation ou si elles reconduiront à l’échec, substitueront de nouvelles oligarchies à d’anciennes, pour soumettre leur société aux conditions du nouvel ordre mondial (fournir la main d’œuvre « qualifiée » bon marché et contenir la pauvreté).

Les sociétés du MENA et leur jeunesse devront produire de nouvelles élites en mesure de sortir leur société de leur marginalisation internationale. Enorme défi pour les élites candidates à la succession. La tâche est ardue et pourtant elles disposent du bien le plus précieux, la générosité de la jeunesse, pourvu qu’à la tâche elle puisse croire. Elle puisse croire qu’elle mérite une autre place dans un monde qui est aujourd’hui à réinventer.

Pour cela il me semble impératif de chercher à se projeter dans de nouveaux cadres régionaux, pour que le capitalisme mondial ne puisse pas exploiter les multiples asymétries qui caractérisent nos régions et que puisse être défini un bien commun qui nous unisse jusqu’à nos compétitions. La nouvelle élite qui émergerait d’un processus autocentré de prise en charge démocratique et qui pourrait servir le dessein évoqué ne peut apparaître dans les anciens cadres.

Pour conclure ce texte, au nécessaire contrôle des deux forces qui conspirent contre l’émergence d’une nouvelle société et pour la perpétuation du système rentier, j’ajouterai deux conditions nécessaires à l’émergence d’un nouveau régime d’accumulation mondial dont les régions du MENA ne seraient pas les victimes. Tout d’abord, il s’agirait de dépasser l’héritage postcolonial, avec ses frontières, ses institutions, ses façons de penser et de décliner les divisions du réel. Sans un tel dépassement qui libérerait notre esprit, notre processus d’indépendance resterait inachevé.

A l’ère de la nouvelle révolution industrielle, être indépendant c’est avoir son propre esprit, ses propres logiciels. Il est impossible que les Etats actuels hérités du combat anticolonial puissent être le cadre dans lequel émergerait la nouvelle créativité sociale. Leur société n’en a pas les ressources. Un esprit qui ne se donne pas ses limites, ses cadres, ne se possède pas. Après cela, il faudrait renoncer à l’usage dilapidateur de la rente, comme le montre l’exemple de la Norvège.

La rente ne se dresserait plus comme un obstacle à la construction des nouveaux espaces, telles ceux d’unions maghrébine et africaine. Notre pétrole, ne serait plus le nôtre et pas celui de nos voisins tunisiens et marocains, mais un capital dont nous jouirions mais dont il faudra aussi laisser la jouissance à d’autres générations.

Des « fonds souverains » en quelque sorte, soucieux de l’intérêt des générations futures et de la préservation du capital naturel, au service de l’Afrique et de la région MENA, qui n’auraient pas pour seul souci la rentabilité immédiate comme on la recherche dans un pays étranger, mais comme on la recherche dans son propre pays, pour sa propre famille, ses enfants et les générations à venir. Des fonds qui investiraient dans l’avenir et une projection ambitieuse de soi.

On imagine ce que l’Afrique serait en mesure de faire, les peines et les souffrances dont elle pourrait s’épargner, si elle pouvait renoncer à un tel usage de sa rente. Elle entrerait sûrement dans l’histoire. Mais je doute que cela fut à quoi le président Sarkozy pensait quand il fit son discours de Dakar. Et pourtant cela entre dans ce que l’Occident appelle une définition claire des droits de propriété qu’il vante comme ayant été à l’origine de son développement.

Il faut peut être considérer en effet que cet usage de la rente est à l’origine de notre négation du droit. Il nie le droit des générations futures en même temps qu’il nous incite à nier nos droits mutuels parce ce que frappés du coin de l’illégitimité. La confusion qui règne dans nos appropriations, s’étend à l’ensemble de nos droits, jusqu’à ceux que nous avons sur nous-mêmes.

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