Par Arezki Derguini
Mardi 31 Mai 2011

Dans un texte antérieur (« Des préférences collectives à la corruption ») j’avais soutenu l’idée que la corruption commençait avec nos préférences collectives, qu’ensuite advenaient les problèmes de droits de propriété mal définis et de marchés inefficients et que finalement, la rente en tant que revenu spécifique n’était pas vraiment une cause. En vérité, ces diverses causes conspirent conjointement à la formation du même état, des mêmes comportements. On ne peut ignorer le fait que la rente comme revenu prépondérant est à l’origine de la concentration du pouvoir.

La propriété illégitime.

Je parlerai de malédiction dans le sens de la culture populaire quand on parle de ce qu’il faut attendre de « la consommation de l’illicite ». Selon le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo, l’un des fondateurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le pétrole n’est pas de l’or noir, c’est l’excrément du diable. Il y aurait malédiction parce que nous étant appropriés quelque chose qui ne nous appartient pas, quelque chose qui ne nous est pas dû ou ne devait pas nous revenir, la chose n’étant pas allée à sa place, il s’ensuit un désordre, une corruption du monde, desquels nous finirons par récolter les fruits et être tenus responsables par une quelconque partie de l’univers. Cette idée de malédiction comporte celle d’une justice immanente, en ce que le résultat de nos actions, s’il ne nous affecte pas immédiatement le fera plus tard, étant simplement différé, décalé dans le temps. L’effet de nos actions s’il n’était pas décalé d’une génération, passant d’une vie à l’autre, relèverait d’une justice immanente immédiate et aurait été rapidement dissuasif. Ainsi les parents consommant de l’illicite ont beau eux-mêmes échapper aux néfastes effets de leurs actions, la mémoire collective n’oubliera pas de rapporter le malheur de leur progéniture à leurs actions. Sanction que n’aura de cesse d’exécuter un bras vengeur ou une œuvre de la providence. Cette culture suppose la croyance en l’existence d’une justice dans ce monde et une justice qui ne peut être continuellement empêchée. Nous ne sommes pas loin de l’idée libérale d’un ordre (d’un équilibre) naturel empêché par les hommes et la société, mais qui n’a de cesse de se rétablir, de retrouver son cours ou de la croyance scientifique en l’existence de lois gouvernant le monde qui ne peuvent être impunément défiées.
A qui appartiennent les richesses naturelles que sont le sol et renferment le sous-sol ? Dans nos traditions, il est établi que nous appartient que ce qui a été acquis par nous-mêmes : nous ne pouvons vendre ce que nous n’avons pas acheté. Ce que la logique n’a pas eu de mal à accepter : sur la production privée s’établit la propriété privée. On peut ajouter ici que la propriété privée telle que nous la connaissons dans le monde occidental a une histoire très ancienne bien antérieure à la propriété mobilière de la bourgeoisie. Elle a son origine dans l’histoire de la féodalité. Alors que la propriété dans nos sociétés est celle que se divise continuellement des frères, en Occident elle est celle de maisons qui cultivent la conservation du patrimoine. La propriété a donc une histoire pour chaque société, pour chaque civilisation (entendue au sens de la civilisation matérielle de Fernand Braudel où chaque société se fonde sur un certain nombre de choix). Pour ce qui concerne notre sujet ici, je soutiendrai que la propriété du sol et du sous-sol est collective et ne peut être à priori privée. La colonisation en léguant un énorme secteur public n’a pas modifié les choses. Peut être la propriété privée trouvera-t-elle sa voie dans le futur, mais pour le moment, notre société, du point de vue de son expérience collective, ne peut accepter que ces biens sortent de la propriété collective sans qu’elle y consente. Parce que ses membres peuvent y consentir parfois malencontreusement, la propriété a besoin d’être protégée de l’appropriation privative sauvage. En ce qui concerne les richesses du sous sol, les générations actuelles ne peuvent se considérer comme les propriétaires exclusifs, elles doivent les considérer comme un capital naturel qu’elles n’ont pas produit et dont elles ne peuvent donc disposer librement. Ces richesses doivent être considérées comme un legs des générations passées et un prêt des générations futures aux générations présentes, et répétons le, comme un capital qu’elles n’ont pas produit et dont elles ne peuvent donc disposer librement. On ne peut envisager la construction d’une société complexe sans une propriété absolument légitime et la seule légitimité de la propriété dans les temps modernes c’est le travail. Pas de travail, pas de multiplication de droits, pas d’extension de leurs échanges. Les revenus principaux de la société doivent être ceux du travail. Le revenu de la rente doit être un revenu secondaire, un prêt à l’économie. C’est la seule façon de sortir de l’économie de la prédation qui n’a de cesse d’appauvrir, de prolétariser la société.

La formation des préférences

Ce retour de bâton, cette sanction divine, pour nous être appropriés ce qui ne nous appartient pas, s’expriment dans le phénomène que les économistes appellent la malédiction des ressources naturelles ou la maladie hollandaise (« dutch disease »). Ce phénomène tout en étant une consommation de capital naturel (par définition non reproductible), exprime la destruction des autres formes de capitaux. Jusqu’au capital social que certains économistes appellent cinquième facteur de production et qui se manifeste par une défiance sociale généralisée. Il explique, pour faire simple, comment en enrichissant une minorité (celle qui accumule des fortunes à l’étranger, possède des comptes en Suisse), le pétrole appauvrit, détruit les conditions d’existence de la majorité : avec l’accroissement de la part des exportations de pétrole dans l’ensemble des exportations, nos productions diminuent et nos importations augmentent. Nos productions diminuent parce qu’elles coûtent plus chères que nos importations et qu’elles diminuent le pouvoir d’achat de nos dollars. Car en vérité nous avons des dollars mais pas de « monnaie nationale ». Le marché mondial détermine nos valeurs sans que nous y ayons quelques parts. La monnaie nationale exprimant la compétitivité des capitaux nationaux : son pouvoir d’achat s’accroit ou diminue avec leur puissance. Avec nos dollars, plutôt que de produire nous préférons importer des marchandises ou du travail pour produire ce qui ne peut être importé (infrastructures). Préférant importer plutôt que de produire, il n’y a pas de raison que l’on épargne pour investir. Tous nos projets de production sont en vérité des projets de distribution de la rente que chacun se dispute comme il peut. La mauvaise monnaie chassant la bonne, les dollars qui entrent cherchent rapidement la sortie. Nous sommes donc condamnés à nous appauvrir si nous refusons d’envisager une transformation de notre système de préférences en faveur de l’accumulation du capital, car nous détruisons notre stock de capital sans être en mesure de le renouveler.

Remettre le travail au centre de l’économie contributive.

Cependant on ne peut remettre en cause un système de préférences si on ne remet pas en cause la centralité de la rente pétrolière dans l’économie contributive. De même que l’adoption d’un régime démocratique ne permettra pas d’échapper à la « malédiction des richesses naturelles » car la prépondérance de la rente dans le revenu national est une incitation forte à la connivence entre les hommes politiques et les hommes d’affaires et elle n’en empêchera pas moins l’effet économique tel que décrit par le syndrome ou maladie hollandais. Les contrepouvoirs garants de la responsabilité des dirigeants sont absents car font défaut les institutions capables de faire contrepoids (Hicham El MOUSSAOUI 2009). La démocratie et ses institutions ne peuvent limiter la concentration du pouvoir si elle ne s’attaque pas à l’unicité de la source du pouvoir, de la richesse. Le régime politique du parti unique est en très bonne accointance avec le régime économique rentier basée sur l’exploitation d’une ressource naturelle « monopolisable » telle le pétrole. Ici le pouvoir est un parce que le contribuable est un. Ce régime ne peut être confondu avec un régime économique basé sur la propriété privée de la terre car la rente foncière ne conduit pas à une concentration du pouvoir puisqu’elle ne permet pas une monopolisation de la source de richesse au niveau national. On ne peut donc soutenir qu’il faut dissocier la question de la rente énergétique de l’analyse du fonctionnement global de l’économie (Talahite 2000) étant donné sa prépondérance. On ne peut confondre le cas de la Norvège et des Etats Unis avec ceux des pays africains ou moyen-orientaux. Et les institutions internationales suivent un peu trop la pente des intérêts de leurs membres influents quand elles critiquent le régime politique et ferment les yeux sur le régime économique qui consacre une division internationale du travail en faveur des anciennes puissances. La démocratie devient alors une idéologie de combat pour empêcher le renchérissement des matières premières qui accompagnent la hausse de la demande mondiale suite à l’émergence de nouvelles puissances d’un côté et la diminution du pouvoir d’achat des « monnaies nationales » des pays exportateurs et l’accroissement de leurs besoins de l’autre. Il faut simultanément transformer le système de préférences, définir clairement les droits de propriété et établir un système de gestion démocratique.

Inventer une société.

Cependant le problème majeur auquel renvoie le système de préférences (préférences vis-à-vis du futur par rapport au présent, de l’appropriation productive par rapport à la prédation) pose le problème de la hiérarchie sociale que la société a toujours éludé dans son organisation et que l’on a vainement essayé de lui imposer. Nos échecs en matière de développement renvoient largement à nos refus de construire les hiérarchies civiles nécessaires à nos entreprises, nos universités et nos marchés. Nous sommes devant le dilemme suivant : inventer une société souveraine ou renoncer à la souveraineté.
Il faut donc associer différentes transformations : en clarifiant les droits de propriété sur les richesses du sol et du sous-sol (comprenant le droit des générations futures) et en se disposant à redonner au travail la place centrale dans l’économie contributive (seule façon de rétablir le lien entre propriété et travail, travail et puissance), en transformant notre système de préférences en faveur d’une différenciation sociale basée sur le travail et en nous projetant dans une nouvelle société, nous obtenons les conditions nécessaires à la formation d’une économie performante et à un fonctionnement démocratique de la société.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s