Le « 89 » arabe, Réflexions sur les révolutions en cours. Dialogue d’un historien et d’un journaliste par Benjamin Stora,

Publié: 9 juin 2011 dans actualité, analyse & opinion
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lundi 6 juin 2011, 08:26

Le « 89 » arabe, dialogue d’un historien et d’un journaliste

« Le 89 arabe » (Ed Stock) est un dialogue entre un historien (B.Stora), et un journaliste (E.Plenel). Un journaliste y questionne un historien sur une actualité qui recouvre ce que deux professions ont en commun: l’événement, ses surprises et ses énigmes, son histoire immédiate et sa longue durée. En avant-première (le livre est en librairie à partir du lundi 6 juin), voici l’introduction à deux voix de cette conversation.

L’histoire en marche

La première vertu des révolutions, c’est d’ouvrir l’horizon des possibles. Pour les conservateurs, tenants des désordres établis et des ordres injustes, l’histoire est toujours écrite par avance, pavée de fatalités et de déterminismes, de pesanteurs économiques et de sujétions politiques. Quand, à la faveur de l’événement révolutionnaire, les peuples surgissent sans prévenir sur la scène, c’en est soudain fini de ces fausses évidences et de ces illusoires certitudes. L’histoire s’ouvre alors sur d’infinies possibilités et variantes où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise.

Telle est, en cette année 2011, la portée universelle de la bonne nouvelle annoncée par le peuple tunisien avant que tous les peuples arabes s’en emparent, de l’Egypte au Yémen, du Maroc à la Syrie. Nous ne sommes qu’aux prémices d’un cycle historique sans précédent qui, en faisant surgir les aspirations démocratiques et sociales dans le monde arabe et, plus largement, le monde musulman, ébranle aussi nos propres pays. Entre fraternisation des peuples ou réactivation des peurs, nous ne savons pas encore quelle direction prendra cet écho européen et, plus particulièrement, français de l’événement arabe. Mais nous vivons déjà son impact.

L’évaluer, l’analyser, l’expliquer et l’interroger est la raison d’être de ce dialogue où un journaliste, Edwy Plenel, questionne un historien, Benjamin Stora. Nos deux professions ont en commun l’événement, ses surprises et ses énigmes (1). A priori, leurs impératifs s’opposent : quand le journalisme s’attache à décrypter l’immédiateté, l’histoire cherche la longue durée qui la traverse. Mais il y a longtemps que nos disciplines ont convenu qu’aucune de ces deux temporalités n’épuise l’événement où s’invente sans programme préétabli du possible, de l’improbable et de l’inédit qui, en même temps, sont pétris d’anciennes histoires oubliées, blessées ou meurtries.

« Il n’y a d’histoire que du présent », aimait à dire Lucien Febvre, l’un des fondateurs de l’école historique des Annales (2). Confronter les interrogations d’une histoire au présent dont témoigne le journalisme aux savoirs de l’histoire du passé que détient l’historien professionnel est une démarche non seulement logique mais absolument nécessaire si l’on ne veut pas se retrouver face à l’événement, à son tourbillon et à sa cavalcade, aussi démuni et tétanisé qu’un lapin pris dans des phares dont le faisceau lumineux l’aveugle.

Chercher à comprendre, trouver des repères, ébaucher des hypothèses : c’est ce que nous avons tenté de faire, en partant du constat posé par l’un d’entre nous d’un « 89 » arabe qui évoquait aussi bien le 1989 européen de la chute du mur de Berlin que le 1789 de la Révolution française (3). Ici, les curiosités généralistes du journaliste, qui n’est pas spécialiste du monde arabe et s’interroge comme le ferait tout citoyen informé, vont à la rencontre des réponses documentées de l’historien du contemporain dont le terrain de recherche est l’histoire politique du Maghreb et, plus généralement, celle du nationalisme arabe, des régimes qui en sont issus et des sociétés qui les ont subis.

A l’origine de cette envie commune d’échange et de discussion se trouve le refus de l’indifférence qui fut la première attitude officielle vis-à-vis des révolutions arabes, partagée dans tous les cercles de pouvoir français. Au lieu de fêter l’événement, d’afficher les solidarités, de mobiliser les fraternités, les méfiances et les défiances ont tenu le haut de l’affiche politique. Aussi notre souci de comprendre est-il d’abord une déclaration d’empathie : ces révolutions sont aussi les nôtres.

Rien de fortuit donc à cette rencontre. De plus, au-delà des métiers qui nous définissent, une longue complicité amicale et intellectuelle anime notre conversation. Elle est liée à des parcours sinon communs, du moins voisins. Benjamin Stora est né en Algérie, qu’il dut quitter en 1962 (4), tandis que Edwy Plenel y a vécu après l’indépendance. Tous deux ont placé la question coloniale, l’actualité de son passé et la critique de ses héritages, au cœur d’engagements de jeunesse qu’ils ne renient pas et qui les ont aussi faits ce qu’ils sont devenus (5).

Entre ses lecteurs et ses auteurs, ce dialogue voudrait faire lien afin de rompre la spirale infernale des divisions et des stigmatisations, des discriminations et des exclusions, des peurs et des haines. Quand les peuples se divisent en identités, communautés, religions, origines, nationalités, etc., ils font toujours le jeu de leurs oppresseurs et le lit de leurs détresses. C’est une vieille recette de domination, hélas aujourd’hui de retour en Europe alors qu’elle en a connu, autrefois, le prix élevé.

Les tenants de l’émancipation, du droit et de la justice, lui opposeront ce qui rapproche les hommes, par-delà leurs itinéraires divers et leurs chemins différents : leurs conditions sociales partagées, leurs aspirations démocratiques communes. Autrement dit, ce qu’ils vivent et ce qu’ils espèrent. Cet horizon des possibles qu’en se relevant, tous ensemble, ils peuvent dégager et ouvrir, remettant en marche leurs humanités, réinventant leurs histoires futures. C’est le chemin que nous indique le « 89 » arabe.

E. P. et B. S.

Paris, le 21 avril 2011

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