Le retour de l’information sécuritaire.

Salima GHEZALI
Mardi 2 Août 2011

Des attentats à la voiture piégée, des kamikazes neutralisés, des dénonciations pour terrorisme, des familles de disparus qui se plaignent de harcèlement et de plus, comme au plus fort de la sale guerre des années 90, l’annonce par les journaux d’une prochaine recrudescence de l’activité terroriste notamment à Alger.

 

Vingt ans de baromètre aléatoire

Aucune parole officielle n’est venue expliquer aux algériens en quoi un attentat terroriste qui fait trois victimes aux abords d’un commissariat ou d’un autre lieu  urbain est-il plus symptomatique de recrudescence de la violence terroriste qu’un attentat qui fait une vingtaine de victimes sur une route de montagne. Pourtant, des journaux remettent régulièrement en Une des informations sécuritaires qui, en d’autres occasions, sont reléguées en page intérieure.
En plus de vingt ans, les algériens ont vu les médias officiels ou privés ainsi que les responsables du pays réagir au cas par cas aux actes terroristes. Ignorant les uns, réagissant aux autres sans que rien ne vienne permettre au citoyen de se faire une opinion précise. Et pas seulement pour savoir qui tue qui ?
Le traitement des informations « sécuritaires » semble relever d’une logique que le citoyen ne comprend pas toujours. En quoi la mort d’une vingtaine de militaires sur une route de Jijel ou de Kabylie est-elle moins inquiétante que la mort d’un policier et de deux citoyens près de Bordj M’naiel  par exemple ?
Est-il normal qu’aucune institution officielle ne réagisse quand tombent certaines de ces nouvelles ? Rien n’est venu éclairer les citoyens sur la hiérarchie qui préside au classement des actes terroristes en graves ou moins graves. Aucune indication sur la portée stratégique de l’un par rapport à l’autre. Le fait de viser des civils est-il plus préjudiciable au moral national que le fait de cibler des militaires ? Quand les victimes sont étrangères cela compte-t-il davantage pour nos dirigeants ? L’attentat en contexte rural est-il moins spectaculaire qu’en contexte urbain ? Ou alors, est-ce le fait de cibler Alger qui est l’indice de nuisance majeure d’un acte terroriste ?

Une conscience à l’échelle du quartier

L’information sécuritaire est probablement le véritable baromètre des humeurs du pouvoir. Mais l’information sécuritaire ne recoupe pas forcément  la situation sécuritaire réelle. Entre les deux il ya le vaste domaine qui sépare d’une part des faits qui peuvent se produire, ou pas, dont on peut parler, ou pas, qui peuvent être reliés entre eux, ou pas, et d’autre part la manière de rendre compte de ces faits, réels ou supposés, dans une forme banalisée ou spectaculaire. La marge d’incertitude est telle devant une information de cette sorte que le seul critère qui reste déterminant est la proximité. Le concept de sécurité nationale se trouve alors, aux yeux du citoyen, ramené aux frontières du quartier. Avec toutes sortes d’effets pervers. Dont le fait d’accentuer le sentiment de marginalisation et la mise en concurrence sécuritaire des régions. Chacun ne croyant qu’en la réalité de la violence dont il est la victime. C’est non seulement la solidarité qui ne se manifeste plus mais également le sentiment de vivre dans le même pays qui en vient à s’estomper.
On a pu voir lors des émeutes de janvier dernier dans de nombreux quartiers de la capitale des citoyens se regrouper devant leurs immeubles pour les protéger de la furie des casseurs, la rue se trouvant entre  deux immeubles n’appartenant à personne en particulier pouvait être tranquillement saccagée.

Les services de sécurité sous le contrôle de l’armée.

Un arrêté interministériel publié dans le journal officiel du 05 juin 2011 met les autres corps de sécurité, la gendarmerie nationale et la police sous l’Autorité de l’Armée ont récemment annoncé les journaux. La mesure porte sur le contrôle de la lutte anti-terroriste : «  Le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire en charge du commandement, de la conduite et de la coordination des opérations de lutte contre le terrorisme et la subversion dispose du contrôle opérationnel visant à favoriser les conditions de mise en œuvre et d’emploi des forces et moyens concourant à la lutte contre le terrorisme et la subversion. »
Voilà une nouvelle qui aurait gagné à être expliquée dans ses tenants et aboutissants. Non par des commentateurs de presse exclusivement mais par des responsables ou des spécialistes faisant autorité en la matière. En quoi une telle décision est-elle stratégique du point de vue de la lutte anti-terroriste ? Pourquoi avoir attendu vingt ans pour adopter une telle mesure ? Pourquoi a –t-il été jugé utile de préciser le point suivant : «  L’intervention des unités et formations de l’Armée nationale populaire en zone urbaine ne se fera qu’en cas de nécessité et en renforcement des services de sécurité » ?
Par ailleurs la référence à la notion de « subversion » est elle-même assez troublante. Dans un pays qui n’a pas pour caractéristique principale la démocratie et le contrôle citoyen des institutions la notion de « subversion » peut relever de bien des interprétations. Le fait de s’organiser pour demander la vérité sur les disparus  par exemple est-il considéré comme un acte subversif ?  Est-ce la raison pour laquelle des familles de disparus sont mises sous pression par des agents de l’Etat ?

L’information sécuritaire va-t-elle sortir de l’informel ?

Puisque la coordination de la lutte anti-terroriste relève désormais du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire et que tous les services de sécurité  impliqués dans la lutte anti-terroriste se trouvent regroupés sous son autorité faut-il s’attendre à la nomination d’un porte-parole officiel en charge d’informer le pays sur les questions d’ordre sécuritaire ?
Depuis l’arrêt des élections en janvier 92 et le basculement du pays dans le terrorisme, la lutte anti-terroriste s’est appuyée sur un dispositif de contrôle de l’information sécuritaire assez fluctuant. Au plus fort de la censure et du contrôle sur la presse, des journaux ont régulièrement été alimentés de manière informelle en matière d’information sécuritaire. Une situation qui n’a pas forcément servi la vérité.
Pour rappel, le ministère de la communication avait dû retirer leurs accréditations aux correspondants des agences de presse britannique Reuters et française AFP en Juin 2008 suite à de fausses informations données sur des attentats terroristes démentis par les autorités. A l’époque, le ministre de la communication avait déclaré : « … la fausse information qu’ils ont colportée a eu pour effet de terroriser la population(…) l’éthique journalistique exige que l’information soit vérifiée et à plus forte raison lorsqu’il s’agît de la sensible information sécuritaire. »

S’il n’est pas certain que l’affaire en question ait constitué à elle seule un problème de sécurité nationale il est par contre flagrant que les pouvoirs publics n’ont jusqu’ici pas réussi à se doter d’une information sécuritaire crédible. Et le vide ainsi crée favorise toutes les intoxications. Si l’information sécuritaire ne sort pas de l’informel la coordination de la lutte anti-terroriste se trouvera de fait amputée du nerf de la guerre.

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