Le crime de Tibhirine Révélations sur les responsable

Publié: 22 septembre 2011 dans actualité, analyse & opinion, Évènements, international
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Le crime de Tibhirine

Révélations sur les responsables

Jean-Baptiste Rivoire

Éditions La Découverte

Introduction

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Alger, Paris, Rome : l’omerta d’une triple raison d’État

« Je ne vois pas comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. »

Christian de Chergé, 1er décembre 1993.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, vers 1 h 15 du matin, des hommes en armes frappent violemment à la porte du monastère trappiste de Tibhirine, en Algérie. « Ilot cistercien » en terre d’islam, la grande bâtisse est implantée depuis 1938 dans un magnifique massif montagneux qui domine la ville de Médéa, à 80 km au sud-ouest d’Alger. Terrorisé, le gardien algérien rechigne à réveiller les moines en pleine nuit. Il aperçoit alors des hommes qui sautent le mur d’enceinte du monastère. Barbus, équipés de kalachnikovs ou de fusils de chasse, ils ont l’apparence d’islamistes armés. Après s’être introduits dans le monastère, ils rassemblent et emmènent avec eux dans la montagne sept des moines de Tibhirine. Dès le lendemain, les islamistes du FIS, le Front islamique du salut, condamnent fermement l’opération. Qui l’a commanditée ? Le 26 avril, le quotidien arabe de Londres El Hayat publie un communiqué revendiquant l’enlèvement des moines au nom de Djamel Zitouni, chef du Groupe islamique armé (GIA), une organisation aux méthodes sanguinaires qui prétend depuis quatre ans combattre le régime militaire d’Alger « au nom de l’islam ». Le 23 mai, un second communiqué du GIA annonce qu’il a tué ses otages en raison d’un « refus de la France de négocier ».

Des cercueils lestés de sable

Pour les grands médias français, la cause est entendue : les moines de Tibhirine ont été victimes d’« intégristes » islamistes en guerre contre le pouvoir et contre la France, accusée de soutenir les généraux ayant annulé, en janvier 1992, la victoire électorale du FIS par un coup d’État qui a marqué en Algérie le début d’une terrible guerre civile. Sur TF1, Jean-Pierre Pernaut évoque « le GIA qui veut régner par la terreur en Algérie » au prix d’innombrables victimes « égorgées, décapitées et mutilées1 »… Et pourtant, au fil des jours, zones d’ombre et faits troublants vont se multiplier.

Le 30 mai 1996, alors qu’on vient d’apprendre le décès à Alger du cardinal Léon-Étienne Duval, figure respectée de l’Église d’Algérie, les autorités algériennes convoquent Michel Lévêque, l’ambassadeur de France à Alger, et lui indiquent que les « dépouilles » des moines viennent d’être retrouvées au bord d’une route, à la sortie de Médéa. Mais quand Armand Veilleux, le procureur général des trappistes qui vient d’atterrir à Alger, insiste pour reconnaître leurs corps, Michel Lévêque finit par lui annoncer une révélation « désagréable », qu’il faudra « garder secrète pour ne pas nuire au nom de l’Algérie » : les militaires algériens n’ont restitué que les têtes des moines assassinés. Leurs corps, eux, auraient « disparu ». Cherchant manifestement à dissimuler cette absence, les autorités algériennes ont été jusqu’à remplir leurs cercueils avec du sable, pour faire illusion… Lors des obsèques des trappistes et de Mgr Duval, le 2 juin 1996 à Alger, le Premier ministre algérien s’est déplacé, mais le malaise est sur tous les visages.

Pour avoir indiqué à quelques journalistes que les restes des moines seraient inhumés le 4 juin à Tibhirine, le père Veilleux a la surprise de se faire réprimander par Mgr Henri Teissier, l’archevêque d’Alger : le gouvernement algérien souhaite en effet que les moines soient enterrés en catimini. Et à Paris, les représentants du Quai d’Orsay font comprendre aux familles des victimes qu’elles ne sont pas les bienvenues en Algérie pour assister aux obsèques. Après l’enterrement des moines, Mgr Teissier et Michel Lévêque vont écarter certaines informations troublantes, comme celle fournie par le colonel François Buchwalter, attaché militaire à l’ambassade, qui a reçu le témoignage d’un ami officier algérien affirmant que les moines auraient été mitraillés par erreur par un hélicoptère militaire : « Ils étaient outrés et ont indiqué qu’il ne convenait pas de répandre de tels soupçons », se souvient le père Veilleux…

Faute de pouvoir enquêter en Algérie, les médias se contenteront pour leur part de relayer à longueur de colonnes la version officielle : celle d’un « crime intégriste ». Des moines chrétiens pacifiques victimes d’islamistes sanguinaires, l’explication est simple, elle frappe les esprits.

Enquête interdite

En dépit des zones d’ombre de l’affaire et de l’incompréhensible disparition des corps des moines, le parquet de Paris, hiérarchiquement soumis au garde des Sceaux, Jacques Toubon, va adopter une attitude totalement inhabituelle : alors qu’il s’agit de ressortissants français assassinés, il n’ouvre aucune enquête, même pas une simple information judiciaire, la démarche minimum pourtant toujours menée dans ce type de cas.

Au fil des semaines, une véritable chape de plomb va s’abattre sur l’enlèvement et l’assassinat des moines de Tibhirine. Dans cette affaire, en effet, tout dysfonctionne : les autorités algériennes, qui font preuve d’un mutisme impressionnant ; les services français (DST et DGSE), manifestement mal coordonnés ; la justice, qui ne se saisira pas du dossier ; le Vatican, qui observe un pesant silence. Tout se passe comme si la vérité, de nature à bousculer trois raisons d’États, ne pouvait être révélée. Et les questions sans réponses se multiplient. Une forme de connivence s’était-elle instaurée entre les moines et les insurgés islamistes, comme l’affirme la presse algérienne ? Le fameux Département du renseignement et de la sécurité (DRS, nouveau nom, depuis septembre 1990, de la Sécurité militaire algérienne2) a-t-il trempé dans leur enlèvement, comme l’a dénoncé un agent algérien à l’ancien juge antiterroriste Alain Marsaud dès juillet 19963 ? La France a-t-elle, en dépit des affirmations du président Jacques Chirac, tenté de négocier secrètement avec le GIA, le mystérieux « groupe terroriste » censé détenir les otages ? Le Vatican, soucieux avant tout de préserver la pérennité de l’Église d’Algérie, a-t-il délibérément choisi le « profil bas » ?

Quelques semaines après le drame, apprenant qu’une journaliste du Point, Mireille Duteil, s’apprête à publier un livre-enquête sur l’affaire de Tibhirine4, des policiers des Renseignements généraux rendent visite à son éditeur, Yves Briend, pour obtenir le manuscrit avant publication. Quand celui-ci refuse, la police obtient de son imprimeur le précieux document. Pendant plusieurs semaines, Briend a le net sentiment d’être placé sur écoutes5. Deux ans plus tard, en juin 1998, une enquête du Monde, titrée « La sécurité algérienne pourrait être impliquée dans le drame de Tibhirine6 », ne suscite qu’un silence embarrassé des autorités françaises et algériennes.

À la même période, en poste à l’agence de télévision CAPA, j’enquête plusieurs semaines sur le drame de Tibhirine pour réaliser un documentaire qui sera diffusé par Canal Plus en novembre 19987. J’y interviewe au Maroc le frère Jean-Pierre Schumacher, l’un des deux moines ayant miraculeusement échappé à l’enlèvement. Il me confirme qu’une certaine connivence s’était instaurée avec les insurgés islamistes de la région de Médéa, dont les moines acceptaient de soigner les blessés, au grand dam des autorités. Marco Impagliazzo et Mario Giro, responsables de la communauté catholique romaine de Sant’Egidio, m’indiquent alors que, le 9 janvier 1995, Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, leur avait écrit pour les encourager dans leur initiative de favoriser un processus de paix en Algérie, malgré l’opposition du régime. Enfin, Hocine Ouguenoune, un ancien capitaine du DRS entré en dissidence et réfugié à Londres, m’affirme que Djamel Zitouni, le terroriste ayant revendiqué l’enlèvement des moines, était secrètement instrumentalisé par ses chefs du DRS, au point de s’être vu attribuer un « officier traitant »… Malgré plusieurs demandes, les autorités algériennes refusent alors à notre équipe le droit de pouvoir enquêter en Algérie sur le crime de Tibhirine.

À l’époque, ces révélations restent pratiquement sans écho en France, aussi bien dans les médias que chez les responsables politiques. Pourtant, après les terribles massacres de simples citoyens attribués au GIA de l’automne 1997, de nombreux témoignages très documentés mettaient déjà en cause la responsabilité du DRS dans l’instrumentalisation de ces horreurs, notamment dans la presse britannique. Mais cela reste alors inaudible, la plupart des médias occidentaux ne parvenant pas à dépasser la grille d’interprétation apparemment évidente de la « barbarie islamiste » combattue par des « militaires républicains ». Bien peu résistent en effet aux sirènes de la désinformation sur certains « crimes des islamistes », orchestrée par le service d’« action psychologique » du DRS – dont on verra dans ce livre la sophistication.

En 2000 et 2001, la perception des réalités de la « guerre civile » algérienne semble toutefois basculer. En octobre 2000, notre documentaire télévisé démontre l’implication du DRS dans l’assassinat, en juin 1998, du chanteur kabyle Lounès Matoub8 ; et, le même mois, paraît un livre sur l’atroce massacre de Bentalha en 1997 – plus de quatre cents personnes tuées en une nuit par des « islamistes » bénéficiant à l’évidence de la protection de l’armée9. En février 2001, est publié le terrible témoignage d’un jeune officier algérien sur la « sale guerre » conduite contre leur population par les généraux10. Ces révélations trouvent alors un écho important, mais la contre-offensive médiatique conduite par les partisans du pouvoir algérien est également puissante et l’omerta perdure sur l’assassinat des moines pendant près de deux ans.

Des islamistes « retournés » ?

Fin 2002, les révélations d’Abdelkader Tigha, un ancien adjudant du DRS longtemps chargé de traquer, d’infiltrer et de manipuler les islamistes pour le compte du Centre territorial de recherches et d’investigation de Blida, une unité de la direction du contre-espionnage (DCE, la principale branche du DRS), font l’effet d’une bombe : il affirme au quotidien Libération que, quelques heures avant l’enlèvement des moines, le général Smaïl Lamari, dit « Smaïn », alors patron de la DCE, s’est rendu dans sa caserne de Blida pour une importante réunion avec des officiers en présence de Mouloud Azzout, un ex-islamiste « retourné » par les services, et que cette réunion avait pour objet d’organiser l’enlèvement des moines11.

Le 24 janvier 2003, le père Armand Veilleux signe dans le Monde une tribune affirmant que l’hypothèse la plus vraisemblable est effectivement celle d’une implication des services algériens dans le drame de Tibhirine12. Pointés du doigt, les chefs du DRS vont tout faire pour atténuer l’impact des révélations de leurs ex-agents qui affirment que Djamel Zitouni, chef du GIA de 1994 à 1996, était secrètement manipulé par « Smaïn » et ses collègues. Ils disséminent dans la presse algérienne et française, mais aussi auprès de la DST, des rumeurs manifestement destinées à les discréditer.

Fin 2003, de plus en plus convaincus que la version officielle du meurtre de leurs proches comporte des failles, la famille du frère Christophe Lebreton et le père Armand Veilleux font déposer à Paris, par l’avocat Patrick Baudouin, une plainte contre X avec constitution de partie civile pour « enlèvement, séquestration et assassinat ». « J’aime cette phrase de la mère de Steve Biko, victime de l’apartheid, expliquait en 2007 le père Veilleux, à propos de cette plainte. Elle disait : “Je veux pardonner à ceux qui ont tué mon fils. Mais je veux d’abord savoir à qui je dois pardonner”13. » Persuadés qu’on leur a menti sur les vraies circonstances de la mort des moines, l’ancien procureur général des trappistes et la famille Lebreton demandent l’audition de nombreux témoins, dont l’ex-adjudant Abdelkader Tigha – exilé aux Pays-Bas après une longue cavale. En mars 2004, quatre mois après le dépôt de cette plainte, interrogé sur la chaîne française LCI à propos du silence entourant l’affaire de Tibhirine, le président algérien Abdelaziz Bouteflika reconnaît qu’elle comporte encore de larges « parts de mystère ». Mais il estime que « toute vérité n’est pas bonne à dire à chaud » et qu’il y a un « problème de timing », car « nous venons de sortir d’une guerre civile et lorsque je connaîtrai la vérité, je vous la communiquerai14 ». Mais après cette étrange confidence en forme de demi-aveu, interprétée par une partie de la presse algérienne comme une mise en cause directe de la responsabilité des chefs de l’armée15, Bouteflika ne s’exprimera plus jamais publiquement sur ce crime.

Huit ans après le drame, à Paris, le gouvernement français renâcle toujours étrangement à laisser la justice enquêter sur l’affaire. Alors que la plainte déposée par Me Patrick Baudouin au nom de la famille Lebreton et du père Veilleux aurait pu atterrir sur le bureau d’un juge d’instruction ordinaire, le ministère de la Justice préfère confier le dossier à Jean-Louis Bruguière. Problème : le célèbre magistrat antiterroriste est connu pour sa proximité avec la DST, elle-même très proche des services algériens, et avec le RPR, parti au pouvoir en 1996… Il est également connu pour sa réticence à mettre en cause Alger dans des attentats passés. Déjà en charge de l’affaire du détournement de l’Airbus d’Air France, à Alger, en décembre 1994, il s’était fait remarquer par la lenteur de son instruction et son peu d’empressement à prendre en compte les éléments paraissant impliquer les autorités algériennes dans ce dossier. Dans l’affaire des moines, en trois ans d’instruction, il se contentera de demander à la DST de rencontrer quelques témoins, ne procédera lui-même qu’à quatre auditions de pure forme et à l’envoi, sans suites probantes, d’une commission rogatoire internationale en Algérie.

En février 2006, à Alger, une nouvelle législation dite « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » punit de trois à cinq ans de prison et d’une amende pouvant atteindre 5 000 euros « quiconque utilise […] les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République, […] nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ». En clair : en Algérie, il est désormais impossible d’évoquer les massacres de civils survenus lors de la « sale guerre » des années 1990, les milliers de disparus ou le drame de Tibhirine, sans tomber sous le coup de la loi. Fin 2009, une équipe de journalistes algériens tentant d’enquêter au monastère sera d’ailleurs arrêtée et leurs cassettes visionnées par des représentants des forces de sécurité surveillant en permanence l’entrée du bâtiment. Que craignaient les autorités ?

Le silence du Vatican

Tout au long de mon enquête, j’ai été également frappé par le surprenant silence du Vatican. Le pape était-il indifférent au sort des moines ? Certainement pas. Peu après leur enlèvement, lors d’un déplacement à Tunis, il avait appelé à leur libération. Mais le Vatican a fait l’objet de pressions du gouvernement algérien, qui n’avait pas apprécié, fin 1994, l’implication de l’association catholique de Sant’Egidio en faveur du processus de paix en Algérie. Des pressions de la France, aussi, qui aurait voulu que le pape incite les moines à quitter le pays. Du coup, le Vatican restera silencieux après l’assassinat des moines, comme s’il cherchait à tout prix à préserver ce qui restait de l’Église d’Algérie, dans un pays soumis à un régime totalitaire engagé dans une guerre civile qui avait déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

En 2009, la déposition d’un ancien attaché militaire français à Alger déclenche une réaction violente des autorités algériennes. Juste après l’annonce de la mort des moines, on l’a vu, François Buchwalter avait déjà fait part à sa hiérarchie d’informations indiquant qu’ils auraient été tués du fait d’une « bavure » de l’armée algérienne. Mais entre 2004 et 2007, date de son départ de la magistrature pour s’engager en politique, le juge Bruguière ne procédera jamais à l’audition de ce général, malgré les demandes insistantes de l’avocat Patrick Baudouin. Il faudra attendre l’arrivée dans le dossier du juge antiterroriste Marc Trévidic, en 2007, pour qu’enfin, la justice envisage de l’entendre. Face au juge Trévidic, le 25 juin 2009, l’ancien attaché de défense français à Alger répète donc ce qu’il avait déjà indiqué en 1996 à Armand Veilleux et à de hauts responsables qui n’avaient pas voulu l’écouter : à l’époque des faits, un ami haut gradé algérien lui avait affirmé que l’armée était impliquée dans la mort des moines, qui auraient été mitraillés par erreur depuis un hélicoptère. Buchwalter précise qu’il en avait informé sa hiérarchie.

Sarkozy contre le « mensonge »

Suite à ces déclarations, le président Nicolas Sarkozy met publiquement en cause l’attitude des autorités algériennes, déclarant notamment : « Les relations entre les grands pays s’établissent sur la vérité et non pas sur le mensonge. […] Naturellement, je lèverai le secret-défense sur tout document que nous demandera la justice. Il n’y a pas d’autres façons de faire la vérité16. » Mais l’espoir que la transparence prévale enfin dans l’affaire de Tibhirine est de courte durée. À Alger, le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, qualifie les déclarations du général Buchwalter de « provocations ». Dans la presse, l’ancien attaché militaire français est qualifié de « général raté » et même de « spécialiste de la désinformation ». Ses propos ? Des « délires ». En Algérie, sont relancées des campagnes destinées à culpabiliser la France à propos de son histoire coloniale ou de l’action de ses services de renseignements, accusés d’avoir tenté de négocier avec le GIA dans le dos d’Alger.

Loin d’assumer les déclarations de l’ancien attaché militaire, plusieurs hauts responsables français vont alors le dénigrer. Premier à s’illustrer : l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, qui déclare au Quotidien d’Oran : « Les propos tenus devant un juge par un officier à la retraite, dont les fonctions à l’époque des faits ne l’amenaient pas d’ailleurs à traiter cette affaire, n’engagent que lui17. » Ministre de la Défense à l’époque des faits, Charles Millon déclare pour sa part : « Je ne connais pas le général Buchwalter, dont le nom même m’est inconnu. S’il a fait un rapport, il n’est jamais remonté jusqu’à moi. […] On ne m’a jamais parlé d’une “bavure de l’armée algérienne” et je ne comprends pas bien pourquoi cette affaire ressort maintenant18. » Quant à l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, c’est carrément sur les ondes de la télévision d’État algérienne qu’il choisit de prendre ses distances avec l’ancien attaché militaire français à Alger19

Toujours à la télévision d’État algérienne, Yves Bonnet, ancien patron de la DST de 1982 à 1985, fait une déclaration passée inaperçue, mais lourde de sens : après avoir dénoncé l’affirmation de Buchwalter selon laquelle l’armée algérienne aurait pu tuer les moines par erreur, il fournit non pas une justification de l’élimination des trappistes par les services algériens, mais un début de mobile. Confondant étonnamment son point de vue avec celui de son ami Smaïl Lamari, patron du contre-espionnage algérien, il déclare notamment : « L’armée était dans une situation impossible, car les moines refusaient de partir […] et continuaient à soigner les maquisards blessés. On [sic] ne pouvait pas les prendre de force pour les ramener à Alger, […] donc les autorités algériennes étaient prises dans la seringue20. »

Visiblement affecté par les réactions outrées des autorités algériennes à sa déclaration évoquant le « mensonge » de Tibhirine, Nicolas Sarkozy lui-même fait marche arrière deux jours après. Il remet prudemment la responsabilité du crime sur le dos des islamistes, déclarant en marge d’un sommet du G8 : « Moi, je m’en tiens quand même au communiqué numéro 44 du Groupe islamique armé en 1996, revendiquant l’assassinat des moines. » Le président français replace ainsi sur le devant de la scène la version officielle d’un crime « intégriste », omettant de s’interroger sur la véritable nature du GIA et sur les liens qui unissaient son chef de l’époque, Djamel Zitouni, et le DRS algérien. À Alger, la presse pousse un « ouf » de soulagement et indique que Nicolas Sarkozy est revenu à de « meilleurs sentiments21 ».

Comment expliquer une telle omerta sur un crime pourtant présenté officiellement comme limpide ? Pourquoi la France a-t-elle attendu d’y être contrainte par la plainte d’une famille pour ouvrir enfin, sept ans après, une enquête judiciaire ? Les responsables politiques français ont-ils tenté d’« enterrer volontairement » ce septuple assassinat, comme l’affirme Alain Marsaud, ancien député UMP et ancien juge antiterroriste ? Ce qui est sûr en tout cas, c’est que quinze ans après le drame, alors que le Vatican envisage de canoniser les sept moines de Tibhirine et que l’émouvant film Des hommes et des dieux – grand prix du jury au festival de Cannes 2010 –, que leur a consacré le cinéaste Xavier Beauvois, a bouleversé des millions de spectateurs, les circonstances de la mort de Christian de Chergé et de ses frères sont toujours entourées d’un épais mystère.

Une enquête de dix-huit mois

Pour tenter de comprendre ce qui leur était réellement arrivé, avec l’aide de plusieurs collaborateurs au sein d’une agence de presse télévisuelle parisienne, j’ai remonté durant dix-huit mois le fil de leur histoire, interrogeant plus de soixante témoins. En France, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou au Maroc, mais aussi à l’occasion de reportages clandestins réalisés par des amis en Algérie, d’anciens hauts responsables gouvernementaux, d’anciens islamistes algériens et d’anciens agents du DRS, parfois directement impliqués, nous ont parlé, apportant chacun sa part de vérité. Pendant des mois, j’ai recoupé leurs témoignages, vérifié la géographie des lieux sur des cartes militaires algériennes ou sur des photos satellites, contacté d’anciens islamistes ou militaires mis en cause par nos témoins, consulté à nouveau les nombreux livres, écrits et films déjà consacrés à cette affaire. Et j’ai systématiquement revisité les enquêtes auxquelles j’avais participé depuis 1998, pour plusieurs documentaires télévisés, sur les circonstances de la guerre civile algérienne des années 1990, qu’il s’agisse, déjà, de l’affaire de Tibhirine, du massacre de Bentalha, de l’assassinat de Lounès Matoub, des attentats de Paris en 1995, de la corruption en Algérie ou du « vrai-faux » enlèvement des époux Thévenot à Alger en 199322.

Tout au long de l’année 2011, cette matière journalistique a été systématiquement confrontée à la centaine de documents « confidentiel défense » déclassifiés en France à partir de l’année 2009 par les ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères, à la demande du magistrat antiterroriste Marc Trévidic, désormais en charge du dossier. Vraisemblablement mis en confiance (ou inquiétés ?) par l’intégrité et l’efficacité unanimement reconnue de ce magistrat bien décidé à faire enfin prévaloir la justice dans cette douloureuse affaire, de nouveaux acteurs algériens directement impliqués ont décidé de nous parler. Ils se disent également prêts à parler à la justice. Quinze ans après le drame, j’ai le sentiment d’avoir rassemblé dans ce livre assez de pièces de ce sinistre « puzzle » pour donner enfin à voir comment et pourquoi, entre mars et avril 1996, le destin des sept moines trappistes du monastère de Tibhirine a basculé.

Mais une enquête journalistique, aussi fouillée soit-elle, ne fait pas une vérité judiciaire. Seule, la justice pourra peut-être un jour confondre les auteurs de ce crime qui empoisonne depuis 1996 les relations franco-algériennes, qui fait porter à la communauté musulmane et aux Algériens, indistinctement soupçonnés du meurtre, une responsabilité qui n’a aucun sens. Gageons que les nouveaux témoins qui ont accepté de nous parler puissent être entendus par la justice française. Gageons que la France puisse continuer à s’enorgueillir de disposer de magistrats indépendants capables de mettre à jour des affaires d’États. Le crime de Tibhirine en est une, à n’en pas douter…

Afin de comprendre pourquoi, un jour de 1996, les frères Christian de Chergé, Luc Dochier, Paul Favre-Miville, Michel Fleury, Christophe Lebreton, Bruno Lemarchand et Célestin Ringeard sont morts sur la terre d’Algérie, il était indispensable de restituer la façon dont leur histoire collective, au cours des années précédentes, s’est entrecroisée avec celle d’une société fracassée par une guerre interne d’une violence inouïe. C’est pourquoi je me suis d’abord intéressé au charismatique prieur de Tibhirine. Durant trente-cinq ans, Christian de Chergé a travaillé discrètement, mais inlassablement, au rapprochement des chrétiens et des musulmans d’Algérie. Pour lui, malgré l’histoire, malgré les terribles violences de la colonisation, malgré les préjugés entretenus, tous étaient des « frères en humanité ». À n’en pas douter, la personnalité et la démarche du frère Christian, à mille lieues des sombres prophéties du « choc des civilisations » annoncé en 1993 par le chercheur américain Samuel Huntington, marqueront à jamais l’histoire de l’ordre des moines trappistes, de l’Algérie et même du xxe siècle.

Notes de l’introduction

1 « 13 heures », TF1, 23 mai 1996.

2 Vingt et un ans plus tard, le DRS reste le nom officiel de la police politique algérienne, dont les chefs jouent toujours en 2011 un rôle central au sein de l’appareil du pouvoir. Mais nombre d’observateurs avisés de la réalité du pouvoir algérien, y compris au sein des services français de renseignements, continuent de l’appeler « Sécurité militaire » (ou « SM »), tant celle-ci a marqué l’histoire de l’Algérie indépendante. C’est pourquoi, dans ce livre, nombre des témoins que je cite parlent toujours de « Sécurité militaire » au lieu de « DRS ». Pour découvrir l’histoire et l’importance du « DRS/SM » dans l’histoire de l’Algérie contemporaine, voir : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte/Poches, Paris, 2004 (où figurent de nombreuses références à ce sujet).

3 « Tibhirine, une affaire “enterrée volontairement”, selon l’ancien juge Marsaud », AFP, 7 juillet 2009.

4 Mireille Duteil, Les Martyrs de Tibhirine, Brepols, Paris, 1996.

5 Entretien de l’auteur avec Yves Briend, Paris, 19 mars 2011.

6 Henri Tincq, « La sécurité algérienne pourrait être impliquée dans le drame de Tibhirine », Le Monde, 7-8 juin 1998.

7 Jean-Baptiste Rivoire, Moines de Tibhirine, « Le Vrai Journal », Canal Plus, 22 novembre 1998.

8 Michel Despratx, Jean-Baptiste Rivoire, Lounis Aggoun et Marina Ladous, Algérie, la grande manipulation, « 90 minutes », Canal Plus, 31 octobre 2000.

9 Nesroulah Yous (avec la coll. de Salima Mellah), Qui a tué à Bentalha ? Algérie, chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000.

10 Habib Souaïdia, La Sale Guerre, La Découverte, Paris, 2001.

11 Arnaud Dubus, « Les sept moines de Tibhirine enlevés sur ordre d’Alger », Libération, 23 décembre 2002.

12 Armand Veilleux, « Hypothèses sur la mort des moines de Tibhirine », Le Monde, 24 janvier 2003.

13 Cité par Philippe Reltien (in Lionel Thomson et Pascal Dervieux, « Interception », France Inter, 8 avril 2007).

14 Interview d’Abdelaziz Bouteflika par Vincent Hervouet, LCI, 26 mars 2004.

15 Nissa H., « Bouteflika s’attaque à l’armée », Le Matin, 28 mars 2004.

16 Conférence de presse de Nicolas Sarkozy, 7 juillet 2009.

17 Le Figaro, 16 juillet 2009.

18 Propos rapportés par L’Express.fr, 14 juillet 2009.

19 Canal Algérie, 13 juillet 2009.

20 Ibid.

21 Voir notamment : Hafida Ameyar, « Après avoir émis de sérieux doutes dans l’affaire de l’assassinat des moines de Tibhirine, Nicolas Sarkozy fait marche arrière », Liberté, 11 juillet 2009.

22 Jean-Baptiste Rivoire, Moines de Tibhirine, op. cit. ; Jean-Baptiste Rivoire, Jean-Paul Billault, Thierry Thuillier et Bruno Girodon, Bentalha, autopsie d’un massacre, « Envoyé spécial », France 2, 23 septembre 1999 ; Michel Despratx, Jean-Baptiste Rivoire, Lounis Aggoun et Marina Ladous, Algérie, la grande manipulation, op. cit. ; Jean-Baptiste Rivoire et Romain Icard, Attentats de Paris : enquête sur les commanditaires, « 90 minutes », Canal Plus, 4 novembre 2002 ; Jean-Baptiste Rivoire et Guillaume Barathon, La Corruption en Algérie, « 90 minutes », Canal Plus, 3 mars 2003 ; Jean-Baptiste Rivoire, Services secrets : révélations sur un « vrai-faux » enlèvement, « 90 minutes », Canal Plus, 1er décembre 2003.

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