Au fond des choses avec Hocine Malti : Sur Sonatrach, les réserves de gaz, la formation des cadres et l’état de l’Algérie

Ali Saket
Mardi 27 Septembre 2011
lanation.info

Le secteur vital des hydrocarbures a été mis en « débat » récemment avec la publication des câbles diplomatiques par l’organisation Wikileaks avec notamment des estimations alarmistes sur l’état des réserves gazières. Ce thème et d’autres questions liées au secteur des hydrocarbures et donc nécessairement à l’état général du pays sont évoqués au fond dans cet entretien avec Hocine Malti, un des fondateurs de Sonatrach et l’auteur d’une « Histoire Secrète du Pétrole Algérien » publié aux éditions « La Découverte ».

La Nation : Un câble de Wikileaks rendu public récemment  laisse penser que l’Algérie éprouverait bientôt des difficultés à honorer ses contrats gaziers en raison de l’épuisement des gisements. Qu’en est-il d’après vous ?

Hocine Malti : En fait, ce câble reprend les propos de l’ancien DG de BP Algérie qui annonce que le pays ne pourrait plus honorer ses engagements à partir de 2014. Si l’on se base sur les chiffres publiés par le ministère de l’Energie, l’Algérie aurait exporté 69 milliards de m3 de gaz naturel en 2008 et 63 en 2009. Certes il y a une diminution des quantités exportées non pas en raison de l’épuisement de la ressource mais du fait de la baisse de la demande, probablement en lien avec la crise économique globale.  L’Algérie produit environ 140 milliards de m3 par an dont grosso modo la moitié est réinjectée dans les puits (après extraction des condensats) et l’autre moitié est commercialisée. Au rythme actuel de production et de consommation les quantités de gaz réinjectés représentent à elles seules la couverture des besoins de l’exercice suivant. Il est néanmoins certain que dans un avenir assez lointain la production pourrait baisser mais certainement pas dans les années à venir et encore moins à partir de 2014. Cette réalité peut être illustrée, entre autres,  par le fait que le nouveau gazoduc Galsi qui doit approvisionner l’Italie via la Sardaigne devrait entrer en fonctionnement en 2014. Ce gazoduc est propriété d’un consortium composé de Sonatrach, associé minoritaire et de compagnies étrangères, italiennes en particulier, dont on voit mal qu’elles se seraient engagées avec une confondante légèreté sur des engagements à long terme. Le même raisonnement explique le récent règlement du litige qui avait opposé la Sonatrach à la compagnie espagnole Gas Natural.

Siège de la Direction Générale de Sonatrach à Alger
Mais alors pourquoi ce représentant de BP avance-t- il des prévisions aussi alarmantes ?

Soit par incompétence soit, ce qui est plus probable, parce qu’il cherche à nuire à l’image de Sonatrach. Ce dirigeant avance, selon ce même télégramme, que BP est l’une des trois grandes compagnies mondiales qui maitrise la technique d’exploitation des gaz de schiste, ce qui est exact. S’agirait-il alors d’une approche marketing qui viserait à pousser Sonatrach à se lancer dans l’exploitation de ces fameux gaz de schiste ?

Il est quand même incompréhensible qu’un responsable de ce niveau puisse colporter de telles allégations et que l’ambassadeur des Etats-Unis les prenne pour argent comptant. Ceci alors même qu’il aurait pu vérifier une information aussi sensationnelle auprès des compagnies américaines présentes en Algérie !

C’est effectivement incompréhensible. Par ailleurs, dans l’hypothèse où la situation des gisements aurait atteint un tel seuil catastrophique, à brève échéance de surcroit,  je vois mal l’ancien ministre de l’énergie ne pas en référer au chef de l’Etat, quoique l’on puisse penser des uns et des autres. Cette autre affirmation de l’ancien DG de BP est au moins aussi surprenante que celle relative au soi-disant épuisement des réserves de gaz. Imaginez vous que l’on dise aujourd’hui pour le lendemain qu’on ne livre plus de gaz à la France ou à l’Italie…C’est purement invraisemblable. Il ne s’agit pas de gestion boutiquière, mais bien de relations stratégiques et de questions éminemment sensibles. Comment penser qu’à l’image d’un épicier de quartier Sonatrach dise à l’un de ses clients « Ca manque…. ». Ce n’est pas sérieux.

La presse nationale s’est fait récemment l’écho de propos particulièrement sévères de l’actuel ministre de l’énergie Yousfi sur la situation héritée de son prédécesseur le décidemment très contesté Khelil en matière de formation. Existe- il vraiment un risque de pénurie de cadres dans le secteur des hydrocarbures ?

Si les propos rapportés par la presse sont exacts et si la réalité est telle que décrite, nous nous trouvons alors devant une situation désastreuse : l’Algérie est revenue quarante ans en arrière, au moins. Le ministre dit que nous avons pris un énorme retard dans le forage et que nous n’avons pas d’équipes d’engineering. S’agissant du forage, l’effort de formation consenti dès les années soixante-dix avait permis de produire un nombre de cadres qualifiés au point qu’une bonne partie des équipes de foreurs opérant aujourd’hui dans le Golfe sont constituées d’Algériens. En Algérie même, les plus grandes compagnies de forage au monde, Nabors par exemple, emploient des ingénieurs et techniciens algériens débauchés de Sonatrach. Au sujet de l’engineering, le ministre ne fait que confirmer ce que l’on savait et que j’avais personnellement dénoncé en de nombreuses occasions, à savoir que BRC n’avait pas formé d’Algériens dans ce domaine et n’était, en réalité, qu’une courroie de transmission, un apporteur d’affaires agissant pour le compte de Brown and Root, filiale de Halliburton, dont le président n’était autre que Dick Cheney, vice-président des Etats-Unis.
L’exode massif de cadres est le résultat direct de la faiblesse des rémunérations, de l’absence de plan de carrières et plus généralement de la politique de gestion de personnel voulue par Chakib Khelil en personne. Le système mis en place pour la promotion des cadres par ce ministre n’a servi en définitive que de camouflage à la promotion des pistonnés et des protégés et bien évidemment, au départ en nombre des plus expérimentés et des plus méritants. D’ailleurs pour revenir à ce fameux télégramme diplomatique américain, l’ambassadeur reconnait lui même qu’à une seule exception, tous les cadres supérieurs de la Sonatrach restés en place après les arrestations de 2010 ne présentaient pas le niveau requis par leurs fonctions.
Quant à l’IAP, sa situation s’est particulièrement  dégradée suite à la décision de Chakib Khelil de transformer l’Institut en entreprise privée en y associant une compagnie étrangère, la norvégienne Statoil. L’actuel ministre déplore que l’Algérie  n’ait pas formé le moindre spécialiste de l’offshore. Ceci est d’autant plus étonnant que l’associé norvégien est précisément l’un des plus grands spécialistes au  monde de l’offshore…On  peut se poser légitimement des questions sur un tel état de fait plutôt curieux. Peut-être est il plus profitable pour des intérêts particuliers de faire appel à des compétences extérieures plutôt qu’à des nationaux…

La situation du secteur des hydrocarbures nous emmène naturellement à évoquer celle du pays. Dans un contexte international troublé l’Algérie semble en panne de projet et de perspectives ?

Le seul projet que l’on peut identifier est celui du maintien en l’état du régime grâce à la rente hydrocarbures justement. Le régime dispose d’un très important matelas financier qui lui permet d’acheter un semblant de paix sociale et de conforter ses fragiles alliances extérieures. Ce que l’on constate aujourd’hui est que de l’ensemble des pays de la région, le seul pays immobile est l’Algérie. Tous ont bougé, du Maroc, même si c’est superficiel, à l’Egypte. L’Algérie est sans voix alors même que l’Otan est à ses portes. Il fut un temps où les Occidentaux tenaient  compte de la position algérienne, sourcilleuse quant aux intrusions étrangères et aux aventures militaires des puissances extracontinentales. Cela appartient au passé. Le régime actuel est complètement dépendant pour sa survie de ces puissances qui ne rencontrent donc plus aucune résistance dans leurs stratégies de domination. Mais cette situation ne peut perdurer,  car un pays composé à plus de 70% de jeunes de moins de trente ans ne peut indéfiniment être dirigé par un groupe inamovible de quasi-octogénaires. C’est le même personnel, en place depuis l’indépendance il y a cinquante ans, qui conduit dans une impasse renouvelée une société en panne.

Beaucoup se posent la question : pourquoi la jeunesse algérienne ne bouge-t-elle pas ?


Je ne vous apprendrai rien en vous disant que cette jeunesse ne veut pas imposer au pays le retour à la violence et aux atrocités de la guerre civile des années quatre-vingt-dix. Chacun de ces jeunes a un parent, un voisin, un ami ou connait quelqu’un qui a tué ou a été tué, torturé ou emprisonné ; cette jeunesse est saturée de violence et ne veut pas revivre ce cauchemar. Par ailleurs, le régime  continue de bénéficier du soutien des grandes puissances qui n’ont pas encore sifflé la fin de partie. Mais aussitôt que les Occidentaux auront stabilisé la situation en Libye, ils seront amenés naturellement à traiter l’exception algérienne. Les puissances qui ont conduit la guerre en Libye ne rééditeront probablement pas le même scénario en Algérie, les conditions n’étant  pas les mêmes que chez le voisin.  Elles affirment néanmoins haut et fort que la stabilité à long terme, dont elles ont besoin pour la préservation de leurs intérêts, ne peut être garantie que par un système  démocratique. L’épouvantail islamiste semble avoir fait son temps et l’alibi ne trompe plus grand monde. Il est certain que des pressions de plus en plus vives s’exerceront sur le pouvoir réel pour l’amener à évoluer et à ouvrir sérieusement le champ politique. Personne ne se satisfera à l’intérieur et à l’extérieur de réformettes cosmétiques. Les risques induits par le blocage actuel sont très importants en termes de sécurité régionale notamment. La panne économique et sociale de l’Algérie pourrait déboucher sur des ruptures extrêmement graves. L’évolution démocratique est inscrite dans la logique de l’Histoire.

En conclusion, êtes-vous  plutôt optimiste ou pessimiste ?

Hocine Malti: Je suis de nature optimiste et j’ai confiance en la jeunesse algérienne. Elle saura imposer le changement. Les potentialités sont immenses et la construction d’une société libre et heureuse appartient au domaine du possible. Utiliser nos ressources pour construire un pays prospère où tous auraient leur chance est largement dans nos moyens. Les facteurs du blocage actuel, aussi puissants soient-ils, sont condamnés à disparaitre. Espérons que leur chute sera la moins douloureuse possible pour une population qui a déjà payé un tribut très élevé pour sa liberté.

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