Le retour du mouvement étudiant international

Hocine Belalloufi

Mardi 4 Octobre 2011

Lanation.info

On assiste depuis plusieurs mois déjà à une remontée spectaculaire des luttes étudiantes dans différents pays de la planète. Contestant les politiques de privatisation de l’éducation et de marchandisation du savoir, le mouvement estudiantin tend à déborder progressivement le cadre strictement universitaire pour se positionner aux côtés des victimes du néolibéralisme : travailleurs, chômeurs, retraités, paysans pauvres… Il s’agit là, indéniablement, d’un signe de d’affaissement de l’hégémonie néolibérale.

La crise qui secoue l’économie capitaliste mondiale depuis quelques années et les politiques de rigueur budgétaire prises, au détriment des populations, par des gouvernements qui se plient totalement aux seuls intérêts des marchés financiers provoquent en retour l’émergence d’une contestation sociale de grande ampleur.
Les salariés et leurs syndicats se mobilisent massivement contre les plans d’austérité et de restructuration qui ne sont plus réservés aux seuls «pays arriérés du Sud» mais qui s’appliquent désormais aux grandes puissances économique et politique du Nord…
Ces salariés et leurs organisations de défense élémentaire ne sont pas les seuls à réagir. La jeunesse en général et les étudiants en particulier se mobilisent eux aussi pour refuser l’avenir sans avenir que des gouvernements ultralibéraux, de gauche comme de droite, leur préparent. De Santiago du Chili à Athènes, en passant par Québec, Dublin, Londres, Berlin et Rome, ces étudiants et leurs organisations se lèvent, parfois massivement, pour dire non à la privatisation de l’école et du savoir, à la casse de l’éducation publique, à la marchandisation de la connaissance…
En rupture avec une vision corporatiste de couches privilégiées, ces résistances tendent au contraire à converger avec celles d’autres catégories sociales (ouvriers, chômeurs, paysans, retraités…) qui contestent les politiques néolibérales de leurs gouvernements respectifs. Le mouvement étudiant renoue ainsi avec le glorieux rôle d’avant-garde qu’il joua souvent par le passé, comme en Grèce où il contribua fortement, dans les années 1973-1974, à faire tomber la dictature des colonels.
Au cours du XXe siècle, les étudiants entrainèrent souvent dans leur combat le mouvement syndical et les organisations populaires. Ils pourraient fort bien rejouer le même rôle aujourd’hui dans les luttes contre l’injustice sociale qui se multiplient à l’échelle internationale.

Les étudiants chiliens pour une éducation gratuite et de qualité

C’est en 1981 qu’Augusto Pinochet ouvrit les portes de l’éducation au secteur privé. Cette politique sera renforcée par la coalition de centre-gauche qui lui succèdera. Trente années plus tard, le système éducatif chilien s’avère être l’un des plus privatisés et les plus chers au monde. Pour envoyer leurs enfants à l’école, beaucoup de familles des couches populaires et moyennes sont obligées de s’endetter. Les emprunts contractés par les étudiants ont ainsi permis aux banques privées de gagner 366 millions d’euros en cinq ans. Et l’Etat se porte garant de ces dettes qu’il rachète aux banques à des taux d’intérêts élevés, en cas de défaillance de l’étudiant-emprunteur.
Un vaste mouvement s’est développé depuis cinq mois pour réclamer une «éducation gratuite et de qualité» ainsi que l’ouverture de l’université aux travailleurs. Le mouvement est tellement puissant qu’il a contraint le président de la République à négocier, ce qu’il refusait de faire jusqu’ici. En dépit du spectre de l’année blanche, plus de 150 000 personnes (étudiants, lycéens, parents, grands-parents…) ont manifesté le 22 septembre dernier à Santiago contre le modèle néolibéral d’enseignement privatisé et concurrentiel. Ils exigent une réforme de l’éducation.

Un mouvement sans précédent en Grèce

Au printemps dernier, le mouvement étudiant est descendu dans la rue à Athènes, à Thessalonique (deuxième ville du pays) ainsi que dans d’autres villes.Il s’agit du plus important mouvement depuis les années 1970 et peut-être même au-delà. Presque toutes les facultés du pays ont été occupées sur décision des assemblées générales auxquelles participe la grande majorité des étudiants quiconteste un projet de loi-cadre du gouvernement.
Le projet prévoit la création de facultés privées, ce qui implique d’amender la Constitution du pays. Dans le but d’initier cette révision constitutionnelle, le Pasok (social-démocrate) qui gouverne actuellement a modifié sa position traditionnelle de soutien à l’éducation publique et gratuite. Le projet de loi-cadre entend également imposer des critères de gestion privée aux facultés publiques, remettre en cause les franchises universitaires, accroître la sélection, stopper la distribution gratuite d’ouvrages…
Ce projet menace aussi de précariser les enseignants universitaires. Une évaluation permanente de leur travail conditionnera le renouvellement de leurs contrats. Ils se sont donc mobilisés contre le projet gouvernemental, aux côtés des étudiants.
L’un des enjeux majeurs était de savoir si la mobilisation étudiante reprendrait après les vacances d’été. La réponse semble positive puisque les étudiants de Thessalonique occupent leur université depuis plusieurs jours. Ils dénoncent la loi de remise en cause des franchises universitaires adoptée en plein mois d’août par le Parlement, en dépit des promesses du report de son examen à octobre. Les manifestations étudiantes ont également repris à Athènes le 3 octobre. Elles ont donné lieu à de sévères affrontements avec la police.

Ailleurs, en Europe et en Amérique…

En novembre 2010, plus de 50 000 étudiants anglais sont descendus dans les rues de Londres pour protester contre le triplement des frais universitaires et les coupes budgétaires décidés par le gouvernement Cameron. Ils ont été suivis, les jours suivants, par les étudiants d’autres grandes villes du pays (Manchester, Oxford, Cardiff…).
Vers la même époque toujours, 40 000 étudiants irlandais manifestaient à Dublin pour dénoncer la marchandisation de l’enseignement supérieur. En Bulgarie, ils étaient plusieurs milliers à marcher pour réclamer une université libre et gratuite pour tous. En Italie, les étudiants se sont mobilisés pour dire non à la fusion des petits établissements, l’entrée du patronat dans les directions des établissements… En Allemagne, 10 000 étudiants battaient le pavé pour protester contre les coupes budgétaires concernant les universités publiques.
Aux Etats-Unis (université de Berkeley) ainsi qu’au Québec, les étudiants se battent, comme en Angleterre contre la hausse des frais d’inscription déjà élevés. A New York ainsi que dans une centaine d’autres villes américaines (Chicago, Boston, San Francisco, Philadelphie…) le mouvement des indignés qui contestent les inégalités sociales croissantes en se présentant comme les 99% de la population qui ne possèdent rien alors que le 1% restant possède tout, est composé de salariés mais aussi de nombreux étudiants.
Par-delà leurs spécificités, les mouvements étudiants qui essaiment à travers le monde partagent le même rejet de la vision néolibérale de l’école.

Les néolibéraux et l’école

En 2005, à l’occasion de la destruction d’une bonne partie de La Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina, le «pape du libéralisme», Milton Friedman, écrivit un article dans le Wall Street Journal, organe de la finance américaine. Constatant que les écoles et les maisons des élèves qui les fréquentaient se trouvaient pour la plupart en ruine, le chef de file de l’Ecole de Chicago déclarait : «C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation.»1
Conseiller d’Augusto Pinochet depuis le coup d’Etat de 1973, Milton Friedman avait raison. Il faut toujours s’appliquer à transformer les mauvaises choses en bonnes choses. Mais qu’entendait-il exactement par transformation ?
Profitant de l’effroi provoqué par Katrina au sein d’une population de La Nouvelles-Orléans pauvre et afro-américaine dans sa majorité, Friedman proposait de ne pas dépenser un dollars à reconstruire le réseau des écoles publiques de la ville. Il demandait au gouvernement des Etats-Unis d’octroyer des bons d’études aux familles des élèves afin que ceux-ci étudient dans des écoles privées. Une telle réforme devait selon lui devenir la norme dans tout le pays et bien au-delà car l’école publique, comme tout service public – santé, transport… – représentait aux yeux du chef de file de l’Ecole de Chicago ce qu’il y avait de pire : le socialisme !
Friedman fut entendu par l’administration républicaine du président Georges Walker Bush. Celle-ci déboursa plusieurs dizaines de millions de dollars pour transformer les écoles publiques de la ville sinistrée en «écoles à charte». Ces dernières sont subventionnées par l’Etat, mais gérées par des organismes privés qui respectent les critères de rentabilité. Résultat de la transformation prônée par Friedman et appliquée par l’administration républicaine : «Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelles-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 31. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelques 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.»2
Telle est la conception de l’école que les néolibéraux tentent ou rêvent d’imposer à la planète. Ils ne peuvent bien évidemment pas toujours l’appliquer telle quelle, les résistances étant, comme nous l’avons vu, nombreuses et parfois puissantes. Aussi tentent-ils de profiter de crises majeures (naturelles ou sociales, politiques, militaires…) pour imposer leurs vues à des populations en état de choc. Dans l’attente permanente de chocs salvateurs, les néolibéraux tentent de grignoter l’école publique en procédant par petites touches : augmentation des frais d’inscription, introduction du secteur privé dans les structures de direction…

Une vision réactionnaire

Milton Friedman

Il n’est pas inintéressant de noter qu’aux Etats-Unis, pays de Milton Friedman, les adversaires de l’école publique sont en même temps les adversaires les plus résolus de la théorie de l’évolution de Charles Darwin à laquelle ils livrent un combat acharné. Ce combat se noue en particulier autour du contenu des programmes scolaires enseignés dans les écoles. Les néolibéraux pourfendent la théorie de l’évolution afin de l’éradiquer du système d’enseignement.
Cette théorie, comme toute théorie à caractère scientifique, n’est évidemment pas sacrée et doit faire l’objet d’un doute permanent. Mais il s’agit en l’occurrence d’un doute scientifique, c’est-à-dire basé sur la recherche et l’expérimentation, et non d’un doute a priori basé sur des convictions purement idéologiques.
Il s’avère également intéressant d’observer les dernières propositions émises en matière d’éducation par la candidate du Front national à l’élection présidentielle française de l’année prochaine. Marine Le Pen prône indéniablement une remise en cause de l’école publique et une privatisation de l’éducation par la création d’établissements publics dotés d’une personnalité juridique. Ces écoles disposeraient en effet d’une autonomie administrative et financière et serait dirigées par des managers. Mouvement d’extrême-droite, le Front national renoue ainsi avec la démarche classique des mouvements fascistes (italien et allemand notamment) qui développent une rhétorique antilibérale, étatiste voire même socialiste – souvenons-nous du parti national-socialiste d’Hitler – alors même qu’ils défendent en réalité un capitalisme des plus libéral, un capitalisme des moins entravés et des plus débridés.

Le chant du cygne néolibéral

Les mobilisations étudiantes qui se développent à travers la planète constituent un signe qui ne trompe pas. L’approfondissement de la crise économique et les réponses brutalement antisociales de gouvernants qui apparaissent de plus en plus comme de simples relais des marchés financiers poussent progressivement les peuples à la révolte. Les étudiants ne sont pas les derniers à se mobiliser et à entrer en grève. Ils pourraient même, durant une première phase plus ou moins longue, jouer un rôle d’avant-garde en substitution à des forces politiques de gauche souvent impuissantes, quelques fois défaillantes quand elles ne sont pas carrément responsables de la situation.
L’entrée en lutte massive des étudiants, aux côtés de classes populaires paupérisées, est révélatrice de la perte d’hégémonie de l’idéologie néolibérale. Loin de se concentrer cyniquement sur leur seul avenir, comme les y engagent depuis toujours les idéologues adeptes des thèses de Milton Friedman, ces étudiants découvrent ou redécouvrent progressivement que leur avenir n’est pas déconnecté  de celui de leur société ni opposé à celui des couches populaires et moyennes. Les politiques néolibérales plongent en effet dans la misère toutes ces catégories, sans distinction. Elles tendent donc à ressouder contre elles des forces sociales (mouvement syndical, mouvement étudiant…) qu’elle avait réussi, du temps de leur splendeur, à fragmenter, à atomiser, à séparer en autant de consommateurs individualistes.
Ces politiques néolibérales feront certainement encore beaucoup de mal. Elles peuvent même pousser à la guerre comme on le voit en Libye (recherche effrénée d’hydrocarbures), voire même en Europe comme le déclarait très récemment un ministre polonais à propos de la crise grecque. Mais le néolibéralisme ne convainc plus et entonne incontestablement son chant du cygne.

______________________________
1 Milton Friedman : The Promise of Vouchers. Wall Street Journal, 5 décembre 2005. Cité par Naomi Klein dans son ouvrage intitulé : La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre. LEMEAC Editeur, 2008. Actes Sud. Babel. p. 11.

2 Naomi Klein… p. 12 et 13.

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