Les marchés financiers maîtres de l’Europe

Hocine Belalloufi
Mardi 15 Novembre 2011
lanation.info

La crise s’amplifie et s’approfondit dans la zone Euro. Après la Grèce, c’est autour de l’Italie d’être déstabilisée alors que l’image de la France se brouille auprès des agences de notation. N’ayant pas la reconnaissance du ventre, les marchés financiers transfèrent la dette privée aux gouvernements à qui ils dictent une politique d’austérité draconienne.

Devant l’ampleur de la crise qui secoue le Vieux continent – crise dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est loin d’être finie – et ses effets potentiellement dévastateurs sur le reste du monde, devant la complexité du sujet, la masse infinie d’informations qui nous submerge de toutes parts et le nombre impressionnant d’avis, de commentaires et d’analyses en tout genres, il s’avère particulièrement difficile, lorsque l’on n’est ni expert en finances, ni spécialiste en économie, de défaire l’écheveau de l’imbroglio actuel afin de tenter d’en saisir les véritables enjeux.

La plupart des vecteurs qui nous « informent » utilisent un jargon pas toujours facile à déchiffrer. Ils font référence à des concepts, des notions et des évènements historiques que nous ignorons souvent ou dont nous ne nous rappelons pas forcément. Ils utilisent des sigles que le commun des mortels méconnaît. Ces difficultés s’ajoutent au fait que le système financier actuel est suffisamment complexe et opaque – comme on a pu s’en rendre compte à l’occasion de la crise des subprimes (crédits hypothécaires) de 2007 – pour dissuader tout citoyen moyen, téléspectateur ou internaute mais pas boursicoteur, de chercher à maitriser ses mécanismes alambiqués.

Ces difficultés renvoient bien évidemment à la complexité, sans précédent dans l’histoire, de marchés financiers mondiaux diversifiés et désormais instantanés. Elles tiennent aussi à notre manque de préparation, à nos carences en termes de formation et aux multiples soucis et tracas de la vie quotidienne qui nous assaillent et accaparent l’essentiel de notre énergie au détriment de notre santé. Tout ces éléments limitent ou perturbent quelque peu nos capacités cognitives.

Il serait cependant naïf et dommage de s’arrêter à ce niveau d’explication et d’ignorer la responsabilité première des acteurs – responsables politiques, banquiers… – de la « tragédie grecque » qui se joue, pour l’instant, dans la zone euro. Il serait tout aussi dommageable de gober sans un minimum de regard critique la marchandise information que nous livrent des journalistes vedettes qui sévissent dans des médias dominants appartenant le plus souvent à certains acteurs de la crise – groupes financiers – ou qui sont aux ordres de gouvernements en place non moins impliqués que les magnats de la presse dans la crise actuelle.

Il existe en effet une tendance lourde à déconnecter totalement les questions économiques du reste de la vie sociale, du politique en particulier, domaine où les citoyens sont un peu mieux outillés ou moins désarmés pour saisir les enjeux actuels. Signe des temps, les problèmes économiques tendent eux-mêmes à être appréhendés sous la forme d’un vulgaire questionnement comptable du type : « Combien cette mesure coûtera-t-elle ? » ou « Comment financera-t-on ces mesures ? »

L’exemple français de dépolitisation par l’économisme

On est atterré, à titre d’exemple, à la vue du niveau lamentable du débat politique à l’occasion de la présidentielle française. Le choix de la France n’est pas ici fortuit. Il s’agit en effet d’un pays que les Algériens connaissent particulièrement bien et dont ils suivent de près les péripéties de la vie politique du fait des liens familiaux et culturels (télévisions satellitaires, journaux français en vente en Algérie…) tissés au cours des âges. Mais le cas de l’Hexagone nous intéresse ici avant tout parce que la France est depuis longtemps l’un des pays les plus politiques du monde et que son peuple figure parmi les plus politisés de la planète, même s’il a beaucoup perdu de sa superbe en la matière. Mais c’est justement cet aspect qui nous intéresse dans la mesure où l’on observe un abaissement impressionnant du niveau politique qui tend à disparaître ou à être totalement absorbé par le niveau économique. Lorsque l’on sait que le président de la République française est un monarque élu pour cinq ans, comment ne pas être franchement atterré par le niveau des débats télévisés où l’avenir d’un pays et la crédibilité de ceux qui ambitionnent de le diriger se réduisent à leur aptitude à savoir si l’on pourra ou non réembaucher 60 000 enseignants dans l’éducation nationale en cinq ans et si on disposera – question incontournable – des moyens financiers nécessaires pour ce faire ? On est loin des grands enjeux de société, des grands choix de politique internationale, des perspectives historiques… Les débats entre politiques ont fait place à des débats entre gestionnaires. Les gestionnaires ont supplanté les politiques. C’est pourquoi les énarques, les économistes, les membres des conseils d’administration des grands groupes privés et autres avocats d’affaires « brillent » lors de ces joutes médiatiques. Et c’est pourquoi les autres, la majorité, ceux qui ne gèrent que leur modeste budget mensuel quand ils ont la chance d’en avoir un sont impressionnés voire complexés par ces « grands esprits ». Une exception à cette tendance mérite toutefois d’être signalée ici. Il s’agit de l’extraordinaire travail de sensibilisation et de débats démocratiques effectués par les partis et mouvements de gauche dans la plupart des quartiers et villages de France à l’occasion du référendum sur l’adoption de la Constitution européenne. Cet exemple, qui déboucha sur la victoire du « non » en dépit du forcing des partisans du « oui », démontre que la population peut s’intéresser aux questions politiques et s’engager lorsque l’on prend la peine d’aller vers elle.

Mais en attendant, la dépolitisation du politique se trouve démultipliée par le fait que les politiques français avouent – même si c’est moins ouvertement depuis la gaffe historique de Lionel Jospin déclarant que « les politiques ne peuvent pas tout » – que les décisions économiques se prennent à un niveau supérieur, supranational – UE, G7, OMC… – ou, carrément, au niveau des « marchés », cette puissance inaccessible, redoutable et sacrée, à la fois bienfaisante et malfaisante. Une telle dérive s’avère particulièrement dépolitisante car elle limite le choix politique ou, pour être dans l’air du temps, l’« offre politique » à des montants, des taux, des dépenses… Elle se trouve renforcée lorsque des démocrates, de droite comme de gauche, s’accordent à refuser à leur peuple le droit de se prononcer par référendum sur le Traité de Lisbonne, qui était un résumé du Traité constitutionnel rejeté par l’électorat français, et l’adoptent en catimini en Congrès des deux chambres réunies à Versailles, loin du peuple imprévisible.

Le cas de la France n’est pas exceptionnel, mais il est symptomatique de cette nouvelle façon de réduire les choix politiques à des choix strictement économiques, financiers, techniques. Comme si la direction d’un pays s’apparentait à la gestion d’un conseil d’administration d’une grande multinationale ou d’une PME. Cette dominance de l’économique dans le débat politique, qui relève de l’économisme, est la marque de fabrique du néolibéralisme. Elle explique le désintérêt grandissant des citoyens pour la chose politique. Quand le débat politique oppose des gestionnaires qui se chamaillent sur des chiffres après la virgule et des pourcentages, le citoyen zappe.

Pour tenter de comprendre quelque chose à la crise actuelle, il faut chercher à rompre avec la dépendance vis-à-vis de cette drogue économiste administrée par les politiques et les médias dominants. C’est à un tel travail de désaliénation que doivent s’astreindre les journalistes, les associations, les syndicats et les partis qui entendent redonner toute sa place au débat politique citoyen. L’économie est politique. Cela signifie qu’elle est surdéterminée par des choix politiques qui expriment en dernière instance des intérêts sociaux différents voire opposés.

Les mystérieux marchés financiers

Que sont ces marchés qu’on évoque avec tant de respect mêlé de crainte ? Quelles relations entretiennent-ils avec la société et avec les gouvernants ? Pourquoi n’y aurait-il toujours qu’une seule solution à la crise et aux problèmes économiques alors même que des milliards de terriens pas forcément avertis découvrent ou redécouvrent à travers la crise grecque et le mouvement des indignés américains que la société est profondément divisée, polarisée à l’extrême entre, d’un côté, une minorité possédante – les fameux 1% qui sont peut-être 3, 5 ou 10% – et, de l’autre, la majorité de la population dont la partie la plus basse vit de plus en plus mal et la partie moyenne de moins en moins bien. La bonne question à se poser est alors celle de savoir à qui profite tel « plan de sauvetage », tel « plan de rigueur », telle « réduction fiscale » ou telle augmentation du principal impôt indirect, la TVA. Car tout le monde s’accorde à dire que quelqu’un doit payer pour sortir de la crise. Aussi la question essentielle est de savoir qui supportera le poids principal de cette sortie de crise. L’exemple islandais démontre que ce n’est pas forcément la grande masse de la population et que le peuple exige parfois que les responsables, les banquiers en l’occurrence, paient le prix de leur turpitude. C’est pourquoi aucun média ne parle de l’Islande. Les politiques, les marchés financiers et leurs relais médiatiques font preuve d’une grande pudeur lorsqu’il s’agit de l’Islande…

Présentés comme l’alpha et l’oméga de toute chose, les marchés financiers sont des lieux physiques (Bourses) ou virtuels (internet) où s’échangent, c’est-à-dire se vendent et s’achètent, quotidiennement des capitaux. On parle de marchés financiers au pluriel car leur domaine de compétence est immense et extrêmement varié : marché des taux d’intérêts qui porte sur la dette, marché des changes où les différentes monnaies se convertissent l’une en l’autre, marché des actions qui sont les titres de propriété des entreprises, marché des métaux (or et argent), des matières premières (pétrole…), des produits agricoles (céréales, coton, sucre…).

Les acteurs de ces marchés financiers ne sont pas des forces surnaturelles et invisibles, mais de grandes banques, des Fonds de pension, de sociétés d’assurance, des entreprises et des particuliers. Tous ces intervenants ont pour objectif principal de réaliser des profits. Ils sont exclusivement mus par l’appât du gain. La vague néolibérale qui a déferlé sur le monde au début des années 1970 coïncide justement avec le début du gonflement de ces marchés financiers qui ont fini par ressembler à un tsunami dévastant tout sur son passage. Sous l’effet de la concurrence acharnée et d’une avidité qui ne s’est jamais démentie, ces acteurs spéculent, sans état d’âme aucun, sur tout ce qui peut rapporter des dividendes : les céréales même si des famines et des émeutes doivent s’en suivre, du pétrole, de la dette, des entreprises en difficulté… Et leur riche imagination les amène à créer en permanence de nouveaux produits comme ces fameux subprimes (prêts hypothécaires à risque) dans le secteur immobilier.

Quand les Etats renflouaient les responsables de la crise de 2007

Lorsque la bulle immobilière explosa en 2007 aux Etats-Unis, ruinant au passage des milliers d’Américains modestes engagés dans l’achat d’un logement à crédit, de grandes banques comme Lehman Brothers firent faillite. Au total, les pertes accumulées par les actionnaires sont évaluées entre 20 000 et 25 000 milliards dollars, ce qui représente la moitié au moins de la richesse produite dans le monde en une année. Pour éviter la contagion à tout le système financier mondial, les gouvernements américains, européens et japonais vont renflouer les banques qu’ils auraient pourtant dû laisser aller à la faillite s’ils avaient respecté à la lettre les sacro-saintes lois du marché. Des milliards de dollars leurs seront au contraire généreusement accordés par le Trésor public des grands pays. C’est donc l’argent du contribuable, celui des millions de petits et moyens salariés américains, européens et japonais qui servit à renflouer les banques et autres institutions financières et à régler l’addition de certains escrocs comme Bernard Maddof qui avait détourné plus de 50 milliards de dollars ! Les banques centrales n’hésiteront pas, de leur côté, à abaisser leurs taux d’intérêts pour permettre aux marchés financiers de se refaire une santé.

Pourtant, en dépit de l’importance de l’aide octroyée aux marchés financiers et aux entreprises en difficulté, les gouvernements américains et européens ne jugèrent pas utile de nationaliser les banques fautives ou, à tout le moins, de faire leur entrée dans leur capital. Une telle démarche aurait en effet contredit en tout point les dogmes du néolibéralisme auxquels ils adhèrent tous. Cette adhésion les avait déjà amenés à effectuer des réformes fiscales de réduction d’impôts en faveur des 5 à 10% les plus aisés ainsi que les grandes entreprises privées. Réunis en grande pompe pour rassurer les marchés et calmer les esprits des populations, le G 20 ne prit aucune mesure sérieuse contre les banques et les grands groupes privés qui continuaient, avec l’argent des contribuables,  à payer largement leurs dirigeants, à leur octroyer de généreuses primes ainsi que des parachutes dorés. Aucune mesure, même purement symbolique, de taxation des transactions financières ne sera prise, pas plus que des mesures prises à l’encontre des paradis fiscaux et des multinationales qui y placent leur argent.

Mais en renflouant les banques, en sauvant de grandes entreprises qui auraient dû disparaître si l’on avait appliqué à la lettre les principes de « la concurrence libre et non faussée » et en continuant à soutenir la croissance pour éviter la récession, les gouvernements américains et européens se sont massivement endettés. Ainsi, l’Irlande, présenté en modèle, en dragon européen parce qu’elle avait un déficit budgétaire égal à zéro et un taux de chômage nul s’est retrouvée avec une dette publique massive. Au service des marchés, les gouvernements européens et américains ont transformé la crise des banques en crise de la dette publique. Privatiser les profits et socialiser les pertes n’est-elle pas une vieille recette du capitalisme ? Telle est l’origine de l’endettement de la plupart des pays. Dans le cas de la Grèce, on peut rajouter les dépenses inconsidérées engagées pour la construction d’installations sportives de prestige à l’occasion de la tenue des Jeux Olympiques de 2004 et des dépenses d’armement aussi massives qu’inutiles. Aujourd’hui, les installations sportives olympiques sont en train de rouiller…

Les marchés financiers, souverains d’Europe

Alors que les gouvernements ont sauvé les banques celles-ci se retournent contre leurs sauveurs. Elles dictent leurs politiques aux gouvernements européens : rigueur et austérité pour les plus pauvres et les classes moyennes, élévation des taux d’intérêts des capitaux prêtés aux Etats – plus de 7% pour l’Italie – intérêts qui seront remboursés, là aussi, par les plus pauvres et les classes moyennes, privatisations totales ou partielles des entreprises et des services publics, recul de l’âge de la retraite… Le tout, sous le contrôle tatillon des experts du FMI, de la BCE et de l’UE. Quant à la France, son taux d’emprunt est désormais proche de 3,50% alors qu’il était de 2,50% il y a quelques mois encore. Le pays de Sarkozy ne semble plus considéré comme une signature de premier ordre et le pays pourrait perdre la notation AAA dans les mois à venir. Peut-être après la présidentielle, surtout si c’est un candidat de gauche qui gagne.

Devenus de toute évidence les seuls souverains, les marchés financiers désignent les dirigeants européens : Lucas Papademos en Grèce et Mario Monti en Italie.

On pourrait se demander pourquoi les dirigeants européens humiliés ne réagissent pas plus fermement contre ces marchés. Pourquoi ne prennent-ils pas leurs peuples à témoin et ne nationalisent-ils pas les banques ? La réponse est claire et est donnée quotidiennement par les dirigeants européens eux-mêmes. Ils ne peuvent pas s’opposer à la volonté des marchés car ils sont au service de ces derniers. Le va-et-vient est incessant entre les conseils d’administration des grandes banques ou des grandes entreprises privées, les cabinets d’avocats d’affaires et les cabinets ministériels, les banques centrales ou les institutions financières internationales comme le FMI. Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy ou Dominique Strauss-Kahn ont été tous trois avocats d’affaires. Mario Monti, qui vient de succéder à Silvio Berlusconi comme Président du Conseil italien, a été consultant chez Goldman Sachs, une banque américaine. Idem pour Mario Draghi, qui succèdera à Jean Claude Trichet à la tête de la BCE après avoir été gouverneur de la Banque d’Italie et vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs. Il est accusé d’avoir aidé le gouvernement grec à dissimuler son déficit public en contrepartie d’un montant de 300 millions de dollars au bénéfice de Goldman Sachs. Cette dernière qui traine une réputation sulfureuse depuis au moins 1929 est poursuivie en justice par le gouvernement américain pour son rôle dans la crise des subprimes. Un conflit d’intérêt a déjà été révélé entre l’ancien secrétaire du Trésor américain Henry Paulson et la banque dont il fut un président et directeur.

Loin d’être exhaustifs, ces quelques exemples de collusion d’intérêts et de passerelles entre pouvoirs politiques, finances et entreprises expliquent pourquoi les banques privées sont en mesure de continuer à piller les deniers publics avec la complicité des hommes politiques. Les marchés financiers ont tellement de prise sur les dirigeants politiques qu’ils peuvent imposer la formation d’un gouvernement d’unité nationale contre le peuple grec. Un gouvernement où l’extrême-droite fait son entrée, aux côtés des socialistes, après en avoir été chassé il y a près de quarante ans avec la chute de la dictature des colonels. C’était en 1973.

Tout cela n’est pas près de s’arrêter. A moins que les peuples ne se soulèvent et que l’on assiste à un « Printemps européen ».

 

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