Ainsi pourrait-on résumer la thèse qui sous-tend l’excellent exposé de l’historien américain Matthew Connelly dont l’intervention a fait sensation au point de lui valoir des applaudissements nourris. Matthew Connelly est professeur à Columbia University. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage de référence : L’arme secrète du FLN. Comment De Gaulle a perdu la Guerre d’Algérie (Payot, 2011). Et c’est précisément l’intitulé de sa communication. On comprendra que l’arme dont il est ici question n’a rien d’un arsenal de guerre et que la métaphore renvoie plutôt à son impact décisif dans la gestion politique du conflit. «Je vous demande pardon de poser cette question : comment l’Algérie a gagné son indépendance ? Les enfants ici apprennent, dès leur jeune âge, que le peuple algérien a chassé les Français par la force des armes. Mais est-ce vraiment sur le champ de bataille [que cette victoire a été arrachée] ?», s’interroge le conférencier en titillant quelques certitudes bien ancrées dans nos manuels scolaires.

L’historien américain s’attachera tout au long de son exposé à déconstruire un récit fortement enraciné dans la mémoire collective, et faisant la part belle aux prouesses militaires de nos valeureux maquisards. D’après lui, les leaders du FLN avaient, dès le début de la lutte armée, intégré dans leur stratégie la dimension politico-diplomatique pour donner plus d’impact au combat libérateur. «Lorsque j’ai commencé à travailler sur les archives du FLN, j’ai découvert que ce n’est pas de cette façon (en privilégiant l’action armée, ndlr) que les dirigeants pensaient la lutte. Même avant 1954, ils prônaient déjà une campagne internationale. En 1948, Hocine Aït Ahmed a rédigé un rapport sur les aspects tactiques et stratégiques. (…) Aït Ahmed insistait sur la nécessité d’obtenir le soutien d’autres pays et d’isoler la France de ses alliés. Il soutenait que la politique étrangère devrait être indépendante et éminemment flexible.»

Matthew Connelly nous sort rapidement du huis clos franco-algérien en faisant entrer dans l’arène un troisième acteur, et plutôt de taille : les Etats-Unis. «La France comptait sur le soutien militaire et économique des Etats-Unis dans son effort de guerre et aussi pour empêcher que la question algérienne fasse l’objet d’un débat à l’ONU. Mais quand la Révolution a commencé, les relations franco-américaines étaient déjà tendues».

«Un Dien Bien Phû diplomatique» 

L’historien indique à ce propos que le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles s’inquiétait vivement de la situation en Algérie : «En public, Dulles a déclaré qu’il soutenait la France, mais en privé, il a dit très clairement qu’il y avait une limite à ce soutien. Il disait que c’est peut-être le problème le plus grave auquel nous soyons confrontés, et que cela pouvait même faire éclater l’OTAN.»  Pour Matthew Connelly, il y avait une influence réciproque entre le front militaire et le front diplomatique dans l’action globale du FLN. «C’est un phénomène de résonance et de réciprocité», dit-il. Graphiques à l’appui, il établit une corrélation entre le travail de lobbying dans les coulisses de l’ONU en 1955 pour inscrire la question algérienne à l’Assemblée générale des Nations unies et les offensives de l’ALN du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois.

«Même quand il était au sommet de sa puissance militaire en Algérie, le FLN a décidé de donner la priorité à la campagne internationale. Le FLN a lancé la Bataille d’Alger non pas parce qu’il espérait prendre le contrôle d’Alger, mais pour gagner la bataille de New York, c’est-à-dire le combat à l’Assemblée générale de l’ONU», souligne le professeur de Columbia. Il citera au passage cette directive de Abane Ramdane : «Les frères savent que notre infériorité vis-à-vis de l’armée coloniale en hommes et en matériel ne nous permet pas de remporter de grandes et décisives victoires militaires. Vaut-il mieux pour notre cause tuer dix ennemis dans un lit de rivière de Telaghma dont personne ne parlera ou un seul, à Alger, dont la presse américaine parlera le lendemain ?»

De fait, pour Matthew Connelly, «la caméra était l’arme secrète du FLN. Elle était plus puissante que le couteau ou le pistolet». «D’autres armes comprenaient les rapports sur les droits de l’homme, les conférences de presse, les congrès de la jeunesse. Il y a aussi la bataille sur le front de l’opinion mondiale et du droit international», appuie l’orateur. Autant d’instruments qui faisaient du FLN une organisation révolutionnaire moderne qui maîtrisait déjà l’art de la com’ et les arcanes du marketing politique.

L’offensive tous azimuts du FLN a le don d’agacer sérieusement la diplomatie française : «Le ministre résident Robert Lacoste a averti en 1958 que la France fait face à un Dien Bien Phû diplomatique», rapporte l’historien, avant d’ajouter : «De Gaulle a accepté l’idée que l’Algérie dispose d’une certaine forme d’autonomie mais pas l’indépendance. Le FLN a répondu par la création du GPRA (19 septembre 1958, ndlr). C’était quelque chose d’entièrement nouveau dans l’histoire du monde. Le GPRA a réussi à obtenir sa reconnaissance sans avoir libéré le territoire national, pas même une partie.» «Le GPRA avait rallié une majorité contre la France à l’ONU. Il était accueilli par 21 coups de canon dans beaucoup de capitales du monde.»

Matthew Connelly le dit clairement : «La victoire du FLN a été gagnée sur la scène internationale. A travers ce prisme plus large, nous pouvons commencer à comprendre comment, libérée de ses fardeaux coloniaux, la France n’avait plus besoin de l’aide américaine pour les préserver. Elle n’avait même plus besoin de son alliance avec l’OTAN.» Et de marteler : «Ce n’est pas la France qui a donné son indépendance à l’Algérie, c’est l’Algérie qui a donné son indépendance à la France.» Salve d’applaudissements.

Matthew CONNELLY Historien est Professeur à Columbia University. Il est l’auteur de A Diplomatic Revolution: Algeria’s Fight for Independence and the Origins of the Post-Cold War Era, Oxford, Oxford University Press, 2002 (traduit en français L’arme secrète du FLN. Comment De Gaulle a perd la guerre d’Algérie, Paris, Payot, 2011) et de Fatal Misconception. The Struggle To Control World Politics, Harvard, Harvard University Press, 2008.

commentaires
  1. mouh dit :

    «Ce n’est pas la France qui a donné son indépendance à l’Algérie, c’est l’Algérie qui a donné son indépendance à la France.» jolie la phrase .

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