cherifi

M. Mohand Amokrane Chérifi, expert international, conseiller à l’ONU et ancien ministre du Commerce

«Le développement local ne concerne pas que les élus»


Le Chiffre d’Affaires: Vous venez de proposer un plan «orsec» pour le développement local en Algérie. Qu’elles sont les grandes lignes de ce projet ? M. Mohand Amokrane Chérifi: Ce que j’ai développé devant les camarades ce sont les résultats d’une expérience nationale et internationale. Le développement local du pays a un certain nombre de règles qui sont très simples à appliquer. Le principe de base c’est que le développement local ne concerne pas seulement les élus locaux, il concerne à la fois l’administration tant centrale que territoriale, c’est-à-dire la wilaya et aussi au niveau de la daïra. Il (le développement local, ndlr.) intéresse la municipalité, mais aussi ce que j’appelle le quatrième niveau, celui de la société civile, c’est-à-dire les médias, les universitaires, les mosquées, les associations de citoyen etc. Le développement local ne réussit que dans le cadre d’une approche systémique où tous ces acteurs jouent pleinement leurs rôles.

En quoi consiste le rôle du gouvernement central dans ce projet ? 

Le gouvernement central doit absolument et en urgence décentraliser, et de manière effective les responsabilités, mais également les moyens suffisants pour assumer les responsabilités. Celle-là est une mesure fondamentale. Et pour décentraliser les moyens, il faudra à mon sens, et cela relève de deux ministères fondamentaux qui sont les finances et le ministère en charge des collectivités locales, la réforme des finances locales. Il faudra transférer ces moyens au niveau des collectivités locales. Mais aussi, veiller à ce que l’Etat puisse apporter des compléments de ressources aux communes les plus pauvres. Il y a des mécanismes universellement connus dans ce domaine. Il y a ce qu’on appelle aussi la «zéro fiscalité» pour les localités les plus pauvres. Cette mesure captivera effectivement des investissements dans ces zones en l’absence de fiscalité. Il y a également ce qu’on appelle les crédits d’impôt, c’est-à-dire à partir du moment où un investisseur vient s’installer dans une commune montagneuse et crée de l’emploi, et bien on lui rend une partie de l’imposition et de la fiscalité. Donc au niveau de la gouvernance, à mon avis, il y a des responsabilités que l’élu local ne peut assumer à lui seul. Autre aspect: comme nous n’avons pas toujours des ressources, que ce soit financière ou de savoir faire, j’ai toujours dit qu’il faut promouvoir et développer la coopération entre les communes de notre pays avec les localités du reste du monde. En Asie, en Afrique et même en Amérique latine. Personnellement j’ai été voir les cinq continents dans le cadre du suivi du programme des Nations Unis pour le développement local, et j’ai constaté que l’Algérie peut vraiment booster son essor en coopérant avec le reste du monde au niveau des municipalités. Dans ce registre, en huit ans, j’ai pu faire participer à des forums internationaux seulement deux élus locaux, et cela à cause de la bureaucratie qui range le pays. Aujourd’hui, pour qu’un élu puisse quitter le pays et voyager, il lui faut des dizaines d’autorisations du ministère, du wali, et autres. C’est pour cette raison qu’il est impératif de permettre les échanges de bonnes pratiques de gouvernance de telle façon à ce que les délégués puissent apprendre des autres communes. Il apprendra comment gérer le cadastre, l’état civil, apprendre comment informatiser le fichier, comment alléger les procédures etc. C’est un savoir faire, il s’apprend. Il y a énormément de municipalités dans le monde qui me demandent lors de présence dans leurs pays, de travailler avec nos municipalités. Et je pense qu’il est extrêmement important dans le futur qu’on ouvre notre pays à l’international. Nous sommes dans une époque moderne de la mondialisation où tous les pays s’ouvrent et changent entre eux. Il faut savoir que ceux qui s’ouvrent davantage se développent mieux.

Le rôle des wilayas et des daïras reste dépendant du pouvoir central

Ce sont des fonctionnaires qui appliquent la loi. Mais je les encourage à contrôler à posteriori. L’Etat doit contrôler les actes de gestion, cela pour ne pas retarder les initiatives pour que les élus locaux puissent avancer très rapidement dans leurs actes de gestion. L’élu ne doit pas avoir peur d’initier des projets et de nouvelles activités. Et vous avez enfin le niveau municipal des élus. Ces derniers, une fois élus, doivent travailler avec la population, la faire participer, et ne doivent pas décider tous seuls tout en consultant leurs citoyens et le conseil municipal, non seulement les élus du parti, mais aussi l’opposition. Il faut qu’il y ait des décisions collégiales, et dans la mesure du possible consensuelles. Les projets qui seraient mis en œuvre doivent être élaborés en association avec la population. Seules les populations sont en mesure de dire quelles sont les besoins prioritaires de la municipalité. Donc avant d’adopter soit un budget ou un projet, il faut absolument consulter la population. Il ne s’agit pas de s’asseoir derrière un fauteuil et porter une cravate. Il faut être au milieu des citoyens et ne pas se distinguer de ces derniers.

Et pour ce qui est de la société civile ?

Il y a en premier lieu les journalistes. Vous avez un rôle fondamental de dire les bonnes nouvelles non seulement les mauvaises. Il faut signaler les bonnes pratiques de gestion. Quand il y a un maire qui fait bien son travail, il faut le montrer aux autres municipalités pour que leurs responsables copient cette expérience. Dans la société civile, il y a aussi les mosquées et les universités qui ont un rôle fondamental à travers les thèses développées dans leurs mémoires et leurs projets intellectuels.

L’économie algérienne est dépendante à 98 % des hydrocarbures. La diversification de l’économie s’impose. Certains affirment que c’est la réglementation qui handicape le pays. Pour d’autres, c’est l’absence de la culture entrepreneuriale chez les citoyens. Qu’en pensez-vous ?

L’emploi, c’est l’investissement, et ça ne peut être que l’entreprise. Et dans le monde d’aujourd’hui, on ne distingue plus l’entreprise publique de l’entreprise privée. L’entreprise a ses règles. Elle fonctionne avec le capital privé ou public avec leur conseil d’administration. J’ai déjà développé ce thème avec le patronat, et j’ai dit que nous (l’ONU) sommes favorables à une charte d’entreprise qui la préserve de toute contrainte bureaucratique. Qu’on puisse lui donner l’autonomie nécessaire dans sa gestion. La libérer de toutes les procédures bureaucratiques dans tout le pays de façon à ce qu’elle puisse non seulement répondre aux besoins nationaux, mais également pouvoir exporter à l’échelle internationale. Moi j’ai toujours rêvé de construire ce qu’on appelle les champions nationaux. C’est-à-dire, des entreprises capables non seulement de réaliser des travaux publics dans le pays, mais de gérer des travaux publics en chine, en Europe, et en Asie. C’est un rêve de voir le drapeau national porté dans le monde par nos entreprises. Nos vrais politiques internationales, notre vraie diplomatie sont nos propres entreprises à l’international. Donc il faut qu’on aide nos entreprises à devenir grandes et s’imposer à l’échelle mondiale.

Propos recueillis par
Khelaf Benhadda

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s