Mahmoud Bouzouzou. L’imam qui avait séduit les Suisses

Publié: 26 janvier 2014 dans actualité, culture

« Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. »

Théologien, linguiste, islamologue, journaliste, médiateur, tel était Mahmoud Bouzouzou, connu et reconnu pour sa vaste culture et son sens du devoir.

Homme pieux, il n’a cessé, sa vie durant de lutter contre toutes les injustices, toutes les dérives, s’érigeant en homme respecté, même par ses adversaires les plus obstinés. Il est décédé le 27 septembre 2007 à l’âge de 89 ans. Il a été inhumé dans sa terre natale à Béjaïa. Issu de la grande noblesse, Mahmoud avait pour père Boualem El Kadi, une notoriété béjaouie qui officia en qualité de cadi, du côté d’El Kseur mais qui a été aussi une figure marquante dans le domaine des arts lyriques. Féru de musique andalouse, il a été instrumentiste, parolier et plusieurs de ses qacidate figurent dans le répertoire des artistes de renom. On raconte que l’inégalable Sadek Lebdjaoui lui doit beaucoup. Mahmoud naquit le 22 février 1918 à Béjaïa. Il fit ses études à l’école franco-musulmane, c’est-à-dire à la medersa mais aussi sous la houlette de l’imam Abdelhamid Ben Badis dont il fut l’un des fervents élèves. Il a été avec Mohamed Bouras un des membres fondateurs des SMA et responsable de la revue El Manar, financée en grande partie par le MTLD qui en était aussi la caution morale, comme nous l’a indiqué Sid Ali Abdelhamid, ancien dirigeant de ce parti. Mahmoud fonda plusieurs écoles à Béjaïa où il enseigna ainsi qu’à Blida. Il a été un membre actif dans le mouvement nationaliste, ce qui lui valut d’être exilé au Sahara dès le déclenchement de la lutte de libération. Il sera par la suite arrêté. Il s’exila au Maroc, mais là également, il ne sera pas épargné, puisqu’il sera poursuivi et arrêté. En 1958, il prit le parti de s’exiler en Suisse et devint l’imam de la mosquée de Genève. Qui mieux que lui peut résumer un parcours exceptionnel qui débuta dans la vieille ville de Béjaïa, du côté de la rue Fatima dont les venelles tortueuses et abruptes donnent sur la vieille mosquée de Sidi Soufi qui fut un centre de rayonnement indéniable.

L’enfant de Ma Gouraya

Au pied de Ma Gouraya s’étage la ville alors qu’en contrebas la Soummam s’infléchit pour aller se jeter dans le golfe. Dans la maison familiale de vieux style où nous nous sommes rendus, ses frères, Cherif et Kamel et son neveu Farid, nous ont longuement relaté l’enfance de Mahmoud « déjà différent des autres dès son jeune âge ». A la fin des années 1940, Mahmoud édita un fascicule qui retrace son riche parcours. Suivons-le. « Je suis né dans une ville de la côte algérienne, Bougie qui fut, à une époque de l’histoire, la capitale de tout le Maghreb oriental, c’est-à-dire de toute l’Algérie et le centre d’un grand rayonnement culturel pour toute l’Afrique du Nord. Ses habitants l’appellent depuis très longtemps “La petite Mecque” à cause du nombre important de saints qui y reposent. Ce passé splendide, chanté dans des poèmes arabes, m’emplissait d’une fierté réelle que j’eus à cœur de les apprendre en mon enfance, dès que je les découvris dans la bibliothèque de ma famille. Mes ancêtres paternels étaient des magistrats et des imams. La mémoire de mon arrière-grand-père est de nos jours, encore vénérée. Ma mère porte le nom d’Abdelmoumène, l’empereur almohade. Ses premières notions de langue arabe il les doit à son père qui le confia à une école coranique où il apprit tout le Coran à l’âge de onze ans. Puis il étudia le français dans une école publique dont le directeur le destina à l’Ecole normale d’instituteurs. » « Cependant, désirant une double culture, j’entrais à la medersa, où après six années d’études, je reçus un diplôme conférant le choix entre la magistrature et l’enseignement. Mon père me voulait magistrat, puisque son père le fut. Mais je choisis l’enseignement, par souci de répondre au besoin d’éducation du peuple. »

Enseignant plutôt que magistrat

Lorsqu’il reçut sa nomination, il organisa en dehors de ses obligations officielles des cours pour des enfants abandonnés. Il exerça successivement dans quatre localités et partout s’intéressant à toutes les méthodes d’éducation, il encourageait ou fondait une école libre, un groupe scout, un cercle culturel et donnait des cours à la mosquée. Il fut muté dans un village du Sud algérien, lieu d’exil des hommes politiques. Il se consacra au scoutisme musulman algérien dont il était l’Aumônier général. Il fut désigné à l’unanimité à la présidence. Le mouvement fortement imprégné de nationalisme s’exposa à l’hostilité de l’administration. « Il était l’un des pionniers du scoutisme musulman algérien. En tant que guide général, il a contribué à la formation de toute une génération de militants de la cause nationale dont certains ont été les initiateurs de la révolution », témoigne le Dr Abbas Aroua vieil ami du défunt, directeur de la fondation Cordoue. Quant à Réda Bestandji, doyen des scouts algériens qui l’a bien connu à la fin des années 1940, « Mahmoud a sans doute été un homme hors du commun. Doté d’une vaste culture altruiste il ne ménageait pas ses efforts pour soutenir les autres, armé d’un sens de l’organisation exceptionnel, notre mouvement a beaucoup appris avec lui. » Mais Mahmoud qui voyait loin changea son fusil d’épaule. Il était suffisamment armé pour passer à une autre étape. « Ceci me détermina finalement à entreprendre la lutte politique. Je pensais que nous ne pourrions organiser notre société dans tous les domaines, que si nous étions réellement libres. Sortir notre peuple de la condition de colonisé pour en faire un peuple libre, telle était la lutte qui s’imposait à ma conscience. Ne pouvant le faire avec l’association islamique précitée qui était apolitique, je lançais avec l’aide du MTLD, un journal indépendant réclamant la révision des rapports entre la France et l’Algérie sur la base de la charte des Nations unies. Naturellement, je fus en butte aux entraves et brimades. Lorsque la révolte armée éclata en 1954, je fus arrêté par les agents de la DST qui m’infligèrent des tortures. Je vis la mort. Je priais Dieu. Le tortionnaire dit : “Ne fais pas le mort tu es croyant. Dis à ton Dieu de te délivrer.” Il menaça de me jeter à la mer. Je sus plus tard, qu’un jeune intellectuel algérien d’Oran avait connu cette fin tragique en cet endroit, Dieu me délivra de ce sort comme il me délivra encore plus tard, dans des circonstances semblables. » Abdelhamid Mehri qui l’a côtoyé au journal El Manar en garde l’image « d’un intellectuel engagé ; attaché à son pays, à sa religion, à l’écriture. C’était un érudit, un morchid qui a formé des générations. Généreux, bon orateur, il a su avec bonheur allier culture et travail, laissant des empreintes indélébiles là où il est passé. C’était vraiment un grand monsieur ». Mahmoud connût la prison. Lorsqu’il en sortit, il rencontra un jeune homme qui avait découvert une qualité de vie révolutionnaire idéale pour ceux qui croient en la nécessité d’une renaissance morale et spirituelle : « Cela suscita en moi une grande curiosité qui m’incita à visiter Caux, en Suisse, au début de septembre 1955. J’y arrivais avec scepticisme et méfiance. Mais ce fut pour moi une grande découverte. » Lorsqu’il rentre en Algérie, il est expulsé au motif qu’il entravait l’action des pouvoirs publics. Il quitte l’Algérie au début d’octobre 1955 pour Paris dans l’intention de gagner Le Caire. Après des pérégrinations, il décide de partir aux Etats-Unis pour participer aux conférences du réarmement moral. « Durant mon séjour à New York en février 1957, la question algérienne était venue en discussion à l’ONU. J’y allais assister aux débats. J’y rencontrais deux délégations algériennes dont chacune déniait à l’autre le droit de représenter le peuple algérien. » Il n’y avait aucun contact entre elles. J’essayais de lutter pour l’unité, en vain…

Il connut la torture

Après quatre mois aux Etats-Unis, il rentre au Maroc. Là, il connut les pires humiliations. Arrêté par ses « frères », il est emmené à Oujda où il est enfermé dans une maison isolée. Il est interrogé sur « ses » activités. Le « responsable », armé d’une mitraillette et d’une cravache, l’informe qu’il avait reçu de son représentant à New York une lettre alléguant qu’il appartenait à l’organisation opposée. Après avoir été torturé et menacé de mort, il va croupir durant six mois avant de s’évader avec d’autres prisonniers. Cette péripétie mérite d’être contée : « Notre emprisonnement n’était ni juste ni dans l’intérêt du peuple. Dieu sait mieux que nous ce qu’il est juste de faire. Il nous a amenés ici pour une raison que nous ignorons. Nous fîmes la prière. La nuit, je vis en rêve que je fuyais avec un ami, poursuivis par un serpent énorme sans être atteints. Le lendemain, je dis à mes amis que Dieu nous autorisait à partir et nous avions sa protection. Ce que nous avions fait nous retrouvant sains et saufs à Casa où nous nous sommes séparés. » C’est à Genève que Mahmoud poursuit sa vocation, rendre service et instruire. Cofondateur en 1961 du premier centre islamique d’Europe, il acquiert son titre d’imam. II dirige les offices religieux, enseigne le Coran et la tradition du Prophète. II donne des cours d’arabe à l’école d’interprétation durant 20 ans et à l’ONU. En 1975, il passe à la fondation islamique. Généreux, ouvert, Mahmoud a toujours opposé à la force, la sagesse et une vaste culture. Dans l’affaire des caricatures attentatoires à l’Islam, il avait déclaré que cette crise révèle deux fléaux qui menacent l’humanité. L’injustice envers l’autre et l’ignorance de l’autre. La sagesse commande de souligner que nos différences constituent un trésor. II faut non seulement connaître l’autre, mais aussi le reconnaître. Vendredi 2 novembre 2007 mosquée de Genève où 1500 fidèles participaient à la prière, l’occasion pour le maire de la ville, Patrice Mugny, de rappeler « la mémoire d’un homme qui a beaucoup fait pour notre ville. » Cet ancien résistant de la guerre d’Algérie disparu le 27 septembre 2007 était un être d’une formidable érudition et ouvert à l’autre. II a fait don de sa bibliothèque à la ville de Genève, des milliers de livres couvrant les sciences, la religion, les lettres, les arts, l’histoire, la philosophie. En Suisse, l’Islam est devenu la deuxième religion. Vivre sa foi n’est nullement incompatible avec les lois de la cité et ne menace en rien les principes de la laïcité qui fondent notre société. Et le maire de conclure avec cette métaphore : Le minaret du Grand Saconnex contre la cloche de notre Dame ? Allons donc… Le cheikh Mahmoud aurait sûrement apprécié.

Parcours
mbouzouzou
Père de trois garçons et d’une fille. Son fils aîné Salim est mort par noyade dans le lac Léman. Cheikh Bouzouzou est né le 23 février 1918 à Béjaïa, ville de sciences dont il était fier. II a choisi d’être inhumé en son sein. II était incontestablement l’un des pionniers du mouvement national algérien appelant sans cesse à l’unification de ses diverses composantes. Ses positions nationalistes lui ont valu beaucoup d’ennuis : la prison et la torture puis l’expatriation. II s’est exilé au Maroc, en Europe avant de s’établir à Genève où il s’est dédié au service de la communauté musulmane, à l’enseignement de la langue arabe et à la présentation de la religion musulmane. II a été membre du Conseil de la fondation Cordoue, dont il a bien voulu héberger son premier siège chez lui. II est décédé le 27 septembre 2007 à Genève et inhumé dans l’ancien cimetière de Béjaïa.

Hamid Tahri
htahri@elwatan.com
18 septembre 2008

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