Les guerres cachées du Yémen

Publié: 29 mars 2015 dans actualité

Les guerres cachées du Yémen

Le Yémen sert désormais de base arrière aux combattants d’Al-Qaida venus d’Arabie saoudite. Dans le Sud, unifié avec le Nord en 1990, grandit une opposition sécessionniste. Enfin, dans la région de Saada s’intensifie une lutte insurrectionnelle dont les autorités affirment qu’elle est soutenue par l’Iran, les rebelles dénonçant les ingérences de l’Arabie saoudite. Cette guerre qui ne dit pas son nom et qui s’est aggravée ces dernières semaines risque de transformer le pays en Etat failli.

par Pierre Bernin, octobre 2009

A l’abri des regards extérieurs, la région de Saada, au nord-ouest du Yémen, non loin de la frontière avec l’Arabie saoudite, est, depuis juin 2004, le théâtre d’un violent conflit (1). Celui-ci oppose le gouvernement à un groupe de rebelles, les « houthistes », emmenés par l’ancien député Hussein Al-Houthi, puis, après sa mort en septembre 2004, par son jeune frère Abdoulmalik Al-Houthi. Malgré l’annonce d’un cessez-le-feu en juillet 2008, les combats ont repris à la mi-août 2009. L’enlisement du conflit, sa brutalité, ses dizaines de milliers de victimes et de déplacés, et le risque de réactions en chaîne, dans une zone qui est également le territoire des principales tribus du pays, sont encore largement ignorés.

La rébellion houthiste se réclame de l’identité religieuse zaydite, une branche de l’islam chiite présente sur les hauts plateaux yéménites, mais qui se distingue clairement sur le plan théologique du chiisme duodécimain dominant en Iran (2). Les zaydites, environ un tiers de la population, décrits à juste titre comme « modérés » du point de vue de la jurisprudence et du dogme, s’inscrivent dans l’histoire particulière du Yémen et partagent nombre de leurs interprétations religieuses avec les sunnites de rite chaféite (3), qui constituent la majorité des Yéménites du pays.

Le gouvernement accuse la rébellion de vouloir la restauration de l’imamat zaydite qui a régné sur le pays jusqu’en 1962, année de la révolution républicaine. Celle-ci a été le prélude à une longue guerre civile, l’Arabie saoudite se rangeant derrière les royalistes, et l’Egypte de Gamal Abdel Nasser envoyant ses troupes combattre aux côtés des républicains. Les imams étaient des sayyid, descendants du prophète Mohammed, catégorie à laquelle appartiennent les frères Al-Houthi.

Les autorités affirment que les houthistes sont soutenus par l’Iran et participent, au même titre que le Hezbollah libanais, au développement d’un « arc chiite » à travers le Proche-Orient. La mise en avant de cette ingérence a pour objectif de s’assurer le soutien du régime saoudien, inquiet de la capacité de projection croissante de son rival iranien.

Ces imputations sont contestées par les leaders houthistes, qui proclament leur loyauté envers la République et assurent vouloir simplement préserver une identité religieuse zaydite selon eux menacée par ce qu’ils décrivent comme le wahhabisme ou le salafisme, des versions très rigoristes de l’islam sunnite.

Berceau du zaydisme, la région de Saada a par ailleurs été l’un des derniers bastions des royalistes au cours de la guerre civile des années 1960. Pour cette raison, elle est longtemps restée à l’écart des politiques de développement menées par les gouvernements républicains successifs. L’émergence du courant houthiste s’inscrit dans un mouvement de renouveau zaydite amorcé dans les années 1980 au sein de différents instituts de formation, de maisons d’édition et de lieux de culte, autour de Saada mais également plus ponctuellement à Sanaa, la capitale.

Bien que la plupart des élites politiques, y compris le président Ali Abdallah Saleh, soit d’origine zaydite, ce mouvement de renouveau demeure très minoritaire. Ainsi, alors que les houthistes insistent sur les spécificités de leur identité au regard de la loi islamique ou de la pratique religieuse, la majorité de la population (y compris d’origine zaydite) s’inscrit, elle, dans le processus d’uniformisation des identités religieuses encouragé par le système éducatif et par l’Etat républicain. De ce fait, l’opposition sunnite-chiite a perdu de sa pertinence et ne détermine qu’à la marge les trajectoires et affiliations politiques.

Cette convergence des identités n’empêche toutefois pas la stigmatisation croissante des zaydites par le courant salafiste, allié de circonstance du pouvoir. Dans le cadre du conflit de Saada, les tensions sont fréquentes, et la guerre menace de se transformer en confrontation interconfessionnelle. Fin août 2009, certains médias rapportaient que des combats entre houthistes et étudiants de l’institut salafiste Dar Al-Hadith, fondé au début des années 1980 par Mouqbil Al-Wadii, avaient fait plusieurs victimes (4). Une information que les houthistes niaient sur leur site Internet. En mars 2007, deux étudiants étrangers, dont un Français, avaient déjà trouvé la mort dans des heurts similaires.

Rôle ambigu
de l’Arabie saoudite

L’affrontement est décrit par le gouvernement comme idéologique, opposant la République à un groupe religieux extrémiste ; et par les houthistes comme la résistance à la répression d’une minorité religieuse. Mais, au-delà des accusations réciproques, des affirmations du gouvernement yéménite concernant un important programme de reconstruction lancé après la trêve de juillet 2008, de celles des rebelles qui affirment que les combats et les provocations n’ont jamais cessé, le conflit est lié à de multiples facteurs qui expliquent son enlisement.

La poursuite des hostilités depuis 2004, en dépit des cessez-le-feu et des médiations — notamment celle du Qatar en 2007 —, tient en partie à l’émergence d’intérêts économiques qui se superposent aux rivalités internes au pouvoir. Le contrôle du commerce illégal vers l’Arabie saoudite et de la façade de la mer Rouge — qui facilite le trafic de carburant diesel et d’armement vers la Corne de l’Afrique — constitue un enjeu de premier ordre. Les armes destinées aux militaires sont ainsi détournées par certains officiers ; et si une partie d’entre elles est exportée, une autre est paradoxalement revendue aux rebelles via des intermédiaires particulièrement actifs dans cette zone.

La perspective de la succession du président Saleh, en place depuis 1978, attise la compétition au sein du régime, particulièrement entre son fils, M. Ahmad Ali Saleh (également à la tête des forces spéciales et de la garde républicaine), et plusieurs figures de l’armée. La région de Saada serait dès lors devenue le théâtre d’une guerre par procuration où les clans rivaux chercheraient, d’une part, à capter des ressources économiques et, d’autre part, à prouver leur efficacité sur le terrain. En mai 2008, alors que la zone de combat s’étendait et atteignait la région de Bani Houchaych, à vingt-cinq kilomètres environ au nord de Sanaa, l’engagement, pour la première fois depuis 2004, des forces spéciales et leur succès apparent a été mis en parallèle avec le revers des bataillons de l’armée dans le gouvernorat de Saada.

L’enlisement est également lié au rôle croissant joué par les acteurs tribaux. De l’engagement de miliciens, du côté du gouvernement ou des houthistes, au projet gouvernemental en juin 2008 de former une « armée populaire » s’appuyant sur les tribus autour du gouvernorat de Saada, le conflit est entré dans une spirale de la violence qui favorise des mécanismes de vengeance et de vendetta fondées essentiellement sur les solidarités tribales. Au début de l’année 2009, alors que le pouvoir affectait des fonds à la reconstruction, certains groupes tribaux qui, quelques mois auparavant, étaient pourtant alliés à l’armée refusaient le compromis avec les houthistes, et tentaient de faire pression sur le gouvernement en barrant les routes et en prenant des otages. Notable, cette « tribalisation » du conflit invite à reconsidérer les discours qui évoquent un projet politique des houthistes ou un affrontement sunnite-chiite orchestré par certains proches du pouvoir.

Dorénavant, le conflit de Saada se superpose à l’ancienne rivalité entre les deux principales confédérations tribales des hauts plateaux du Nord : alors que les Hached combattent aux côtés des forces gouvernementales, nombreuses sont les tribus bakil qui soutiennent les rebelles (5). Bien que devant sans doute être nuancée, une telle analyse explique la diffusion progressive de la zone de combat au-delà du gouvernorat de Saada, notamment dans la région de Harf Soufyan, plus au sud, non loin du fief des Al-Ousaymat, l’une des principales tribus hached. Un tel engrenage met en relief le potentiel déstabilisateur de cette guerre qui, par le mécanisme de solidarités tribales, risque de s’étendre à d’autres régions du nord du Yémen, tout particulièrement les gouvernorats d’Al-Jawf, d’Amran et de Hajja.

L’implication peu constructive des acteurs régionaux joue également. En 2007-2008, une médiation du Qatar et la signature d’un accord entre belligérants, à Doha, n’ont pas eu l’effet escompté. La reprise des combats a incité le gouvernement qatarien à se retirer et à annuler ses promesses de participer financièrement à la reconstruction et au développement de la région de Saada. Le rôle du voisin saoudien apparaît par ailleurs pour le moins ambigu, certains allant jusqu’à l’accuser d’avoir torpillé la médiation du Qatar afin de limiter l’impact du petit émirat dans sa zone d’influence traditionnelle yéménite. Tandis que la monarchie des Al-Saoud considère officiellement la guerre de Saada comme une affaire intérieure, certains acteurs saoudiens financent l’effort de guerre yéménite ainsi que des milices tribales, encourageant par ce biais la poursuite des combats.

D’autre part, les Etats-Unis et l’Union européenne, en se focalisant excessivement sur la lutte antiterroriste et en ne s’impliquant pas davantage dans la recherche d’un règlement pacifique, ont indirectement offert un blanc-seing au gouvernement de Sanaa. Alors même que celui-ci était critiqué par ses alliés, en premier lieu Washington, pour son manque d’engagement dans la « guerre mondiale contre le terrorisme », le gouvernement de M. Saleh a eu beau jeu d’assimiler la rébellion à un groupe terroriste, affirmant même parfois que des liens existaient entre elle et Al-Qaida, ce qui semble peu crédible étant donné l’identité zaydite (chiite) des houthistes et leur critique de la doctrine salafiste.

Déstabilisatrice, particulièrement brutale, la guerre de Saada a pour effet d’affaiblir encore davantage le pouvoir central dans les régions du Nord. L’économie de guerre tout comme l’instabilité chronique et la répression contribuent à favoriser le développement de groupes violents, dont certains sont proches d’Al-Qaida.

Bien que non encore totalement élucidé, l’enlèvement en juin 2009 de membres étrangers d’une organisation non gouvernementale (ONG) travaillant dans un hôpital de Saada et l’exécution de trois d’entre eux illustrent cette mécanique perverse. Alors que le gouvernement a initialement affirmé que les houthistes étaient responsables du crime (6), l’implication de groupes sunnites violents semble plus vraisemblable.

Début 2009, M. Nasser al-Wouhayshi, Yéménite souvent présenté comme l’ancien secrétaire de M. Oussama Ben Laden, a annoncé la création d’Al-Qaida dans la péninsule arabique, fusion des branches saoudienne et yéménite. Depuis le commencement de 2007, les attaques attribuées aux groupes affiliés à Al-Qaida, notamment celle contre l’ambassade des Etats-Unis en septembre 2008, se sont multipliées à Sanaa et dans les régions méridionales de l’ex-Yémen du Sud, alors que les gouvernorats du nord du pays ont semblé être un temps préservés.

D’autre part, l’unification du Nord et du Sud en 1990 suscite depuis 2007 une forte contestation dans les gouvernorats de l’ex-Yémen du Sud dont les populations s’estiment victimes de discriminations. Elle prend de plus en plus ouvertement des accents sécessionnistes à mesure que la répression augmente (7).

Longtemps, le régime dirigé par M. Saleh est parvenu à faire mentir bien des pronostics en maintenant une certaine stabilité. Mais la multiplicité des crises et les problèmes de succession mettent en péril son équilibre précaire (8), et pourraient déboucher sur un affaissement de l’Etat avec des conséquences incalculables pour toute la région.

Pierre Bernin

Chercheur.

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(1) International Crisis Group, Yemen : Defusing the Saada Time Bomb, Sanaa-Bruxelles, mai 2009.

(2) Le chiisme duodécimain, dogme dominant en Iran, se rencontre également en Irak et au Liban. Contrairement à l’orthodoxie sunnite, il se caractérise par l’importance qu’il accorde à Ali, gendre du prophète Mohammed, et à ses descendants — douze imams dont le dernier n’est pas mort mais « caché », et dont le retour marquera l’avènement d’un règne de justice. Le zaydisme se rattache à la tradition chiite, mais ne reconnaît qu’une lignée de sept imams ; et, surtout, ne partageant pas les rêves millénaristes des duodécimains, il est considéré comme plus « modéré ».

(3) Historiquement, l’orthodoxie sunnite se subdivise en quatre écoles de jurisprudence (madhab) ou rites répartis dans différentes régions du monde musulman : le malékisme (présent essentiellement au Maghreb) ; le chaféisme (dans le Proche-Orient, au Yémen et en Asie du Sud-Est) ; le hanbalisme (dans la péninsule arabique) ; le hanafisme (en Asie centrale et du Sud).

(4) Al-Quds al-Arabi (quotidien panarabe), Londres, 27 août 2009.

(5) Al-Sharea (hebdomadaire yéménite indépendant), Sanaa, 2 juin 2007.

(6) Cette accusation fut démentie par les rebelles, qui organisèrent même une manifestation contre cet enlèvement, le lendemain de la découverte du corps des trois travailleurs humanitaires.

(7) Franck Mermier, « Yémen : le Sud sur la voie de la sécession ? », EchoGéo,juin 2008.

(8) Lire Laurent Bonnefoy, « Entre pressions extérieures et tensions internes, un équilibre instable au Yémen », Le Monde diplomatique, octobre 2006.

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