De la violence politique à la résilience systémique

Publié: 4 août 2015 dans actualité
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La Kabylie et la vallée du M’zab dans le bain culturel arabe

 Med-Amokrane ZORELI

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“Tout ce que l’on peut exiger de la loyauté d’un auteur, c’est qu’il ait cherché avec désintéressement toute la vérité, sans se préoccuper de ses conséquences, et qu’il ne traduise dans ses écrits que l’expression fidèle de ce qu’il a pu trouver.”

Désiré Mercier

Suite à l’éclatement du conflit violent intercommunautaire dans la vallée du M’zab, des acteurs politiques ainsi que des intellectuels ont présenté leur contribution exprimant une diversité d’avis sur cette situation conflictuelle. De ces avis peuvent être dégagés deux éléments explicatifs principaux. Le premier soutient l’idée que l’Etat qui aurait refusé de s’impliquer efficacement pour mettre fin aux dépassements de part et d’autre est le responsable de ces violences. Ce point de vue, en le retouchant ici et en le renforçant là, permet de faire introduire la thèse d’un Etat qui fait alimenter les liens conflictuels de type tribal dans la société pour empêcher les citoyens d’emprunter la voie militantiste menant à la modernité. Le deuxième, qui se focalise sur la société en crise elle-même, considère que le conflit a éclaté et perduré parce que la société, dans la vallée du M’zab tout comme en Kabylie, s’est laissée manipuler par un groupuscule de mercenaires monnayeurs qui, eux-mêmes, agissent sous les ordres d’étrangers comploteurs. De cet avis et implicitement, la thèse à retenir est que la violence est imputable à la société qui, subitement, à l’image d’un homme pris de démence, a oublié les valeurs du vivre ensemble qui ont permis pendant des siècles une cohabitation pacifique. La première thèse est indéfendable dans la mesure où un Etat fragilisé par une multitude de crises ne peut pas se permettre d’alimenter en son sein d’autres crises, même en voulant empêcher la manifestation d’une dynamique de changement global en créant des conflits de nature tribale.

La deuxième ne peut pas résister face à cette critique : les hommes ne choisissent pas des valeurs à adopter comme ils choisissent des marchandises à acheter ; bien au contraire, ces valeurs s’imposent à l’homme sous l’influence de plusieurs facteurs en confluence, et elles se transforment, non soudainement et intégralement, mais graduellement et subrepticement. L’objet de cette contribution est de voir s’il y a des similitudes entre le contexte de la Kabylie et le contexte de la vallée du M’zab en portant un regard interrogatif sur les événements du printemps noir et les événements de Ghardaïa.

 En faisant notre le postulat d’Engels, qu’“il faut chercher l’élément fondamental dans la violence politique(…)”, pour comprendre l’état et l’évolution d’un contexte territorial différent du contexte d’appartenance dominant, nous introduisant ainsi une nouvelle thèse, plus vigoureuse, que les conflits violents enregistrés durant ces dernières années dans la vallée du M’zab et durant le début des années 2000 en Kabylie sont le résultat d’une violence politique par le biais de l’économique subie durant plusieurs décennies. Les réactions violentes de la part de la société sont, pour paraphraser Bourgeois, l’expression d’un tremblement qui précède l’enfantement. L’enfantement d’une nouvelle société contenant des éléments resurgis ou revigorés par et pour l’activité de résistance à l’agression externe et des éléments nouveaux intériorisés ou inventés pour de nouveaux usages. C’est ce qui est désigné scientifiquement par le concept de résilience systémique.

De la violence politique par le biais de l’économique…  

C’est une vérité des plus confirmées par les faits infranationaux, nationaux et internationaux que l’économique est l’arme la plus et la mieux utilisée contre une structure sociale pour la contraindre ou l’amener à adopter l’idéologie ou la culture qu’on veut unique et unificatrice. Dans les contextes de la Kabylie et de la vallée du M’zab, depuis plusieurs décennies, cette arme a été utilisée dans l’objectif d’imposer des transformations aux valeurs locales révélées spécifiques par de grands anthropologues, tels que Bourdieu. C’est des pratiques des colons turcs et français qu’ont été copiées les méthodes pratiques de cette répression. Les premiers pratiquèrent à grande échelle la dépossession des autochtones récalcitrants de leurs terres qu’ils attribuèrent aux personnes ayant prêté allégeance qu’ils appuyèrent avec d’autres moyens pour qu’ils puissent s’imposer comme autorités.
Les seconds affaiblirent les autochtones par des dépossessions et des impôts exorbitants, les préparant à la soumission au contrôle par des personnes alliées faites autorités judiciaires et administratives pratiquant une langue, des normes et des valeurs étrangères aux contextes locaux.  Quelques études historiques soulignent le fait que les représentants locaux des pouvoirs turcs et français en Algérie furent les premiers à avoir introduit la pratique de la corruption, l’arbitraire dans le règlement de conflits, la vente de stupéfiants… dans ces sociétés locales. Pour le contexte actuel, nous pouvons identifier deux clés de lecture suffisantes pour montrer que la violence politique par le biais de l’économique est la cause de ces tensions conflictuelles endémiques.

 Les positions bureaucratiques

Comme c’est le cas dans tous les pays mal développés, en Algérie la bureaucratie est un facteur déterminant dans la vie économique des personnes, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que, sachant son rôle dans l’apaisement des tensions sociales et l’asservissement des personnes, on y a fait le moyen principal de création d’emplois. Ensuite, pour empêcher que l’économique ne façonne par ses exigences une logique politique d’alternance basée sur la concurrence sélective selon les réalisations et les propositions de chaque parti, on y a fait un moyen pour faire que c’est l’économique qui soit déterminé par le politique, inversant ainsi la règle principale de la démocratie libérale. L’analyse, dans les contextes de la Kabylie et de la vallée du M’zab en Algérie, des statistiques relatives à l’évolution dans la longue période des responsabilités administratives selon les catégories culturelles, permet de déduire justement qu’un choix politique pour la minorisation des cultures locales a été fait qui guide les choix en matière d’attribution de responsabilités administratives.

Le foncier et le parc logement 

  La gestion de l’espace urbain pour la détermination d’un modèle socioculturel à partir de la réunion ou de la séparation de personnes appartenant à des classes sociales ou origines ethniques différentes constitue un outil universel de création, d’accompagnement ou de maintien d’un ordre sociopolitique donné. En Kabylie et dans la vallée du M’zab, le foncier agricole ou industriel et le logement résidentiel ont constitué un chapitre dont la gestion obéit à la logique politique de création d’un renversement de tendance favorisant la diffusion de la culture arabo-islamique. En effet, depuis l’indépendance à nos jours, on y voit un apport de plus en plus important de populations arabophones introverties. Cet apport de populations nouvelles contribue à alimenter les tensions conflictuelles, car les autochtones contestent ces évolutions démographiques qui ont transformé à la fois les paysages et les usages, la nature des espaces publics et le type d’agencement sociologique.

… À la résilience systémique

Durant et après les événements de la Kabylie et de la vallée du M’zab, sont apparues des formes organisationnelles et des attitudes comportementales prégnantes suscitant un engouement général.  Ceci permet de rejeter l’hypothèse agencée mécaniquement d’un rôle moteur que joueraient quelques personnes d’obédience makiste dans la création des troubles.  Ces formes organisationnelles et attitudes comportementales montrent qu’il s’agit, soit d’une résurgence adaptée, soit d’éléments externes adoptés ou rejetés.
Il s’agit donc bel et bien du phénomène de résilience systémique réalisé par une défense transformatrice dans ces contextes sociohistoriques. En mobilisant ce que Yon désigne d’habitus militant, notion qui “permet de tenir ensemble ce qui constitue la conscience pratique des militants, l’impensé de leurs comportements, les réflexes incorporés dans la socialisation à l’institution, et leur conscience discursive, entendue comme leur capacité à s’expliquer et exprimer leurs actes et leurs objectifs à l’aide d’une culture”, et en analysant les pratiques des contextes étudiés, nous pouvons justement dire qu’il y a en Kabylie et dans la vallée du M’zab un habitus militant d’origine culturel qui permet de constituer et d’organiser cette défense collective transformatrice.

La résurgence adaptative

Dans la Kabylie comme dans la vallée du M’zab, après leur dernière crise identitaire, des structures organisationnelles ancestrales qu’on croyait enterrées à jamais ont resurgi, faisant revivre avec elles des pratiques et des patrimoines anciens.

Les foires locales

Par le passé, le souk a occupé une place centrale dans la vie des hommes de la Kabylie et de la vallée du M’zab.
En effet, le souk n’y était pas seulement un marché où s’établissent les contrats d’échange. Il y était surtout un lieu où on peut rencontrer l’autre, l’allier et l’ami, un cadre de construction de liens sociaux, un espace d’échange d’informations, un espace public où des décisions et actions politiques importantes se construisent, etc.  Depuis plus d’une dizaine d’années, le souk traditionnel, cette institution typiquement locale, a resurgi vigoureusement d’une nouvelle façon : foire de la figue, foire du bijou, foire de la poterie, foire de la cerise, au moins chaque daïra a sa foire spécifique qui s’organise annuellement.

  Les comités de village et les comités des sages

Après la désillusion de la capacité des institutions et structures politiques modernes à encadrer efficacement la société, les comités de village en Kabylie et les comités des sages dans la vallée du M’zab regagnent leur importance pratique. Dans quelques endroits, c’est même le ârch qui est réincarné sous forme de coordination de comités de villages.

Éléments externes adoptés ou rejetés

Dans les contextes étudiés, beaucoup d’éléments externes ont tenté, notamment durant cette dernière décennie, de s’y introduire pour s’installer en tant que partie de la toile culturelle locale.

Les uns ont été adoptés, comme c’est le cas de l’utilisation de réseaux sociaux. D’autres ont été rejetés, à l’exemple des mosquées et pratiques salafistes.

Les réseaux sociaux

Pour compenser le déficit en matière d’ouverture des médiats nationaux, les acteurs de la société civile introduisent dans leur pratique communicationnelle de nouveaux outils faisant jusque-là l’apanage des sociétés développées. C’est le cas, par exemple, de la société civile mozabite qui, durant le dernier conflit, a impressionné par son efficacité de sensibilisation et d’information par le moyen de réseaux sociaux.

Les mosquées et pratiques salafistes

Apercevant des manœuvres orchestrées pour tuer doucereusement leur culture ancestrale en injectant dans le corps sociale des pratiques religieuses ascétiques du wahhâbisme ou du salafisme, la société civile de la Kabylie et de la vallée du M’zab se dresse de plus en plus déterminée à rejeter des projets de construction de nouvelles mosquées ici, à renvoyer des imams prêchant le salafisme là, à réaffirmer et à raffermir sa ligne ibadite ailleurs.

Synthèse
Depuis l’indépendance de l’Algérie, les analystes ont régulièrement essayé de dégager des alternatives de développement pour la Kabylie et la vallée du M’zab en privilégiant dans leurs études les variables socioculturelles et/ou économiques : il faut faire évoluer les éléments socioculturels et/ou économiques selon le référant occidental ou oriental pour réaliser le passage vers un état de modernité, postulent la plupart d’elles. Comme la réalité socio-historique n’obéit qu’à ces lois complexes, les politiques publiques volontaristes appliquées depuis l’indépendance dans ces régions ont été nivelées d’un coup par des tempêtes de “colère collective”.
L’histoire nous montre que cette colère collective se manifeste dans ces régions pour contrer le travail de leur assimilation par les cultures dominantes durant, entre autres, les périodes de domination de la Rome antique, des Turcs et des Français. Pour la période actuelle, les formes d’engagement des militants du printemps noir en Kabylie et des événements de la vallée du M’zab sont similaires : primat de l’appartenance cultuelle, impératif d’agir collectivement, la référence à la communauté de destin… Il n’y a donc point de doute que derrière le phénomène visible de colère collective, il y a un phénomène moteur invisible : il s’agit de l’habitus militant d’origine culturelle.  Ainsi, l’idée de régler ces conflits par des prêches, par l’interférence des intellectuelles originaires de ces régions ou par un projet de développement économique devient des plus absurdes. Ce qui pourra y être salvateur, c’est la mise en place de nouveaux compromis sociopolitiques durables, la mise en place de mécanismes de démocratisation politique qui dépasse la logique de légitimité représentative en mettant en place des structures délibératives inclusives par lesquelles les aspirations des populations locales puissent se manifester et se réaliser.

M-A. Z.

commentaires
  1. Brakni dit :

    Votre analyse sur la société Algérienne que je trouvais aussi juste. Pour les Kabyles ainsi pour Mezb

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