Communauté algérienne à l’étranger : l’article 51 ou le déni du droit du sang

Publié: 19 janvier 2016 dans actualité
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L’introduction de l’infâme article 51 première mouture, objet d’une vive controverse, dans le projet de révision de la Constitution n’est pas fortuite. Ses concepteurs se sont opposés, de tout temps, à la communauté nationale établie à l’étranger. On ne peut que spéculer sur les motivations des technocrates qui, tapis dans les allées du pouvoir depuis des décennies, sans mérite ni légitimité, ni compétences particulières, bien avant l’arrivée du président Bouteflika, ont décidé d’exclure une partie des Algériens de la vie de la Nation.

Peur que des compétences venues d’ailleurs puissent, un jour, mettre en lumière les dégâts qu’ils ont causés au pays ? Haine viscérale de toute contradiction ? Phobie de ceux qui ont pu, grâce à leurs mérites, s’imposer dans les sociétés et les systèmes occidentaux où ne survit et ne prospère que le meilleur ? Peur de perdre la légitimité factice qu’ils prétendent incarner alors qu’ils ne la tiennent ni des électeurs, ni d’un passé révolutionnaire et militant ?

Ces mêmes personnages apprécient, pourtant, pour eux-mêmes, pour leurs enfants et leurs proches, cette vie « d’émigrés », sans en connaître les aléas et les difficultés, puisqu’ils se rendent à l’étranger en nantis qui n’ont jamais eu à y travailler pour s’y faire une place au soleil.

La mise aux oublietees du Conseil consultatif de la communauté nationale à l’étranger

En septembre 2009, paraissait au Journal officiel le décret présidentiel n°9-297 portant création du conseil consultatif de la communauté nationale à létranger (CCCNE). Adopté en Conseil des ministres quelques jours auparavant, ce texte devaitselon les déclarations du président Bouteflika lui-même, « renforcer nos liens avec cette partie véritablement indissociable de la Nation ». Le chef de l’État avait précisé : « Ce Conseil sera un forum de concertation pour la consolidation des liens entre nos expatriés et leur pays, l’amélioration permanente des prestations de service public due par l’État à ses ressortissants à l’étranger, notamment dans le cadre de la protection consulaire, mais aussi la promotion de la participation des compétences et capacités nationales expatriées au développement de l’Algérie dans les domaines, scientifiques, économiques, et autres. »

L’auteur de ces lignes, alors en poste au consulat général d’Algérie à Paris, est en mesure d’affirmer que cette initiative avait soulevé d’immenses espoirs auprès des élites de notre communauté établie en France. Selon nos représentants consulaires, cette initiative présidentielle avait été accueillie avec le même enthousiasme par nos compatriotes vivant ailleurs dans le monde : au Canada, au Royaume Uni, aux USA, en Allemagne, en Belgique, dans les pays du Golfe… Bref, sur tous les continents. L’Algérie institutionnalisait enfin la participation de ses enfants de la diaspora à la vie de la Nation !

Les personnalités algériennes les plus représentatives de la communauté s’étaient engagées à mettre en œuvre le décret, avec la collaboration des services consulaires.

Puis, lentement, inexorablement, au fil des mois qui ont suivi, l’enthousiasme est retombé. Car nous avons peu à peu compris que, tapies dans l’ombre, des forces obscures bloquaient systématiquement l’initiative présidentielle. Et le texte a été purement et simplement mis aux oubliettes !

Une communauté méconnue

Les concepteurs et les défenseurs de l’article 51 ignorent -ou feignent d’ignorer – les apports inestimables de notre communauté établie à l’étranger au pays. Dans la lutte de libération nationale d’abord, par la participation effective au combat et par le financement de l’effort de guerre de la Nation. Dans la bataille contre le terrorisme ensuite. Mobilisés comme un seul homme, les Algériens de la diaspora se sont rendu en masse aux urnes, le 16 novembre 1995, lors de l’élection présidentielle, défiant les intégristes et montrant le chemin à tous leurs compatriotes. Tous les observateurs nationaux et étrangers avaient salué, à l’époque, cet élan salvateur, qui a constitué un tournant dans la sauvegarde de l’Algérie et de l’État.

Les (ou le ?) concepteurs de l’article 51 proposent de « protéger » (article 24 bis) nos compatriotes à l’étranger, tout en leur déniant la citoyenneté à part entière. Merci, répondent les Algériens de la diaspora. Nous pouvons nous protéger tous seuls. Donnez-nous juste les mêmes droits que nos concitoyens, comme le rappelle, dans la presse, une députée de l’émigration.

Notre pays a l’avantage de disposer, à l’étranger, d’une communauté estimée à 7 millions de personnes, dont 80% résident en France, pour des raisons liées à l’Histoire.

On peut évaluer le nombre total des Algériens dans ce dernier pays entre 4 000 000 et 4 500 000 de personnes. Il n’existe pas de statistiques fiables faisant apparaître le nombre de binationaux par rapport à celui des immatriculés auprès de nos 18 consulats, car rares sont les Algériens qui demandent à devenir français. Ils le deviennent par leur naissance, en raison du droit du sol. Et ce, depuis la seconde génération alors que nous en sommes à la 4e ou la 5e.

Cette communauté n’est plus constituée des seuls travailleurs manuels des premières vagues migratoires. Elle englobe des compétences de niveau international : professeurs chefs de service de C.H.U, médecins dans les spécialités les plus pointues, entrepreneurs prospères, juristes de renom, chercheurs et universitaires de haut niveau, hommes d’affaires avisés, écrivains, artistes, sportifs et spécialistes des médias de grand talent etc…

Certains binationaux occupent des postes stratégiques dans les institutions élues et étatiques françaises. Beaucoup d’entre eux sont parvenus à des fonctions dirigeantes dans les partis politiques qui se disputent le pouvoir en France. Ils sont présents dans tous les courants de la société civile, dans les associations et les syndicats.

La communauté algérienne, prise dans son ensemble, constitue une force avec laquelle il faut compter dans le pays d’accueil. Alors pourquoi l’écarter, dans son pays d’origine ?

Son engagement au service de l’Algérie, dans tous les domaines, est indéniable et ne s’est jamais démenti. Elle vibre avec le pays et elle le montre. Qui ne se souvient de ces déferlements d’Algériens dans les villes françaises, célébrant les victoires de l’équipe nationale de football ? C’est lors de ces manifestations de solidarité nationale que les Français se sont aperçus avec stupeur que les Beurs étaient avant tout algériens, et qu’ils n’étaient que des « français de papiers ». Serait-ce justement cela que leur envient ceux qui envoient leurs enfants étudier et vivre en France, en vue d’y acquérir des papiers ?

Les cadres algériens sont fort appréciés dans tous les domaines du fait de leurs compétences. La valeur des médecins, notamment, dont la formation se fait sur sept ans, est reconnue par leurs confrères français. Alors pourquoi n’exercent-ils pas en Algérie ? Je peux affirmer que tel est le plus ardent désir de l’immense majorité, qu’ils aient effectué leurs études en Algérie ou en France. Certains, et j’en atteste, en ma qualité d’ancien Consul général, ont créé des associations dans le seul but de proposer leurs services dans les hôpitaux algériens, allant jusqu’à prendre en charge eux-mêmes leurs frais de déplacement et de séjour. Mais la plupart se sont heurtés à l’inertie feinte ou réelle de notre administration. Un neurochirurgien algérien, de renommée internationale, né et formé en France, à qui j’ai fait remarquer, un jour, qu’il serait utile en Algérie, m’a fait observer avec amertume qu’il avait tenté de se fixer dans le pays et qu’il était prêt à y retourner immédiatement, pour peu qu’on lui assure de disposer du matériel, du personnel paramédical indispensable et des conditions d’exercice de son art, car il ne voulait pas assister, impuissant, à des décès qu’une meilleure prise en charge pouvait éviter.

Ceux qui, par le biais de cet article 51, excluent ce chef de service d’un hôpital parisien réputé ainsi que les autres cadres de haut niveau, sont ceux-là mêmes qui ont, pendant des années, paupérisé notre système de santé, malgré les sommes faramineuses que la manne pétrolière mettait à leur disposition

À tous ceux qui pourraient en douter, souvent de mauvaise foi, il faut rappeler avec force que notre communauté conserve des liens matériels, moraux et affectifs indéfectibles dans tous les domaines avec l’Algérie Elle constitue un atout pour notre pays. Il faut, et c’est nécessaire, leur en rappeler l’histoire.

Une histoire liée à celle de la Nation

L’installation des Algériens en France est inhérente au type même de la colonisation imposée à notre pays. Considérée dès les premières années de l’occupation comme une colonie de peuplement, l’Algérie a été soumise au bon vouloir d’une administration au service de l’intérêt exclusif des Européens venus de tous les horizons.

Dès le Second Empire (1852-1870), les « indigènes », considérés à peine comme sujets français, furent incorporés dans l’armée, et nombreux furent ceux qui participèrent aux guerres de l’époque.

À partir de 1919, la France « encouragea » les Algériens à traverser la Méditerranée pour participer à la reconstruction d’un pays dévasté par 4 ans de guerre. Ils y arrivèrent par dizaines de milliers, pour des séjours limités avant le retour au pays.  On estime à 4 000 000 le nombre de nos compatriotes qui firent ce voyage entre 1919 et 1940. Déjà, beaucoup s’installèrent en France, constituant le socle de ce qu’on appela la première génération d’immigrés là-bas et d’émigrés ici.

Durant la seconde guerre mondiale, plus de 200 000 de nos concitoyens furent mobilisés. Les Algériens constituèrent l’essentiel des divisions qui s’illustrèrent dans les combats qui permirent à l’armée française reconstituée d’être présente lors de la victoire des alliés, et à la France de faire partie des 4 « Grands » victorieux.

Entre 1945 et 1973, nos compatriotes participèrent de manière significative à ce qu’on appela les « trente glorieuses » de l’économie française.

Le nombre d’Algériens impliqués dans ce gigantesque effort pluri décennal oscille entre 6 et 8 millions.  Le nombre de ceux qui s’installèrent de manière permanente en France fut bien plus important qu’entre les deux guerres. Ce fut la seconde génération.

À la veille du déclenchement de la guerre de libération nationale, les « Français musulmans d’Algérie » comme on nous appelait alors, était d’environ 800 000 en France.

Ni la politique française dite « d’aide au retour », ni les dispositions prises du côté algérien pour la « réinsertion » des émigrés n’eurent de conséquence notable sur les effectifs de notre communauté.

Le nombre de nos compatriotes, et particulièrement les cadres, qui ont quitté le pays pour la France pendant la décennie 1990, est important. Il est difficilement quantifiable en raison de la diversité des situations : refuge politique, asile territorial etc…  Il est indéniable que les « facilitations » accordées, à cette époque, par les autorités françaises, avaient des motivations économiques.

Le débat inopportun sur les binationaux

Il est pour le moins curieux que le débat sur les binationaux soit ouvert, en ce moment, simultanément en Algérie et en France. Dans ce dernier pays, le président a repris à son compte une vieille proposition de l’extrême droite, oubliant qu’il doit son élection en 2012 à ces binationaux qui avaient voté pour lui à 80%, selon le politologue français Gilles Kepel.

On sait bien qui sont visés par le principe de déchéance de la nationalité à inscrire dans la Constitution. Chacun sait que le gouvernement français a dans son collimateur les binationaux algériens, puisqu’ils sont les plus nombreux. Il faut remarquer que nul, parmi les hommes politiques français, ne songe à stigmatiser les binationaux américains ou israéliens ou autres. Ceux qui sont montrés du doigt sont toujours les mêmes.

Chez nous, en Algérie, le moment choisi pour s’en prendre aux binationaux algériens, par le biais de cet article 51 est pour le moins mal choisi. À moins que la démarche ne soit concertée, délibérée et voulue …

Ainsi donc, les Algériens se voient dénier à la fois le droit du sol (en France) et le droit du sang (en Algérie).

À l’heure où nos voisins de l’ouest, à titre d’exemple, sur l’impulsion du Palais royal, font de l’entrisme partout où ils le peuvent en France et demandent en masse la nationalité de ce pays, certains, chez nous, stigmatisent délibérément nos compatriotes de l’étranger.

S’il est tout à fait normal et légitime que la Constitution stipule que la présidence de la République ne peut être briguée que par des candidats nés en Algérie et d’ascendance algérienne, comme c’est le cas, notamment, aux États-Unis et dans d’autres pays, on voit mal pourquoi on exclurait les binationaux des autres fonctions politiques, puisqu’à ce jour, cette disposition n’existait pas. Et surtout, pourquoi constitutionnaliser ce qui peut être du domaine d’une simple loi ?

Nos compatriotes résidant à l’étranger, stigmatisés ici et là-bas, meurtris, attendent que prévale la voie de la sagesse, au moins dans le pays qui leur est si cher : celui de leurs ancêtres.

*Abderrahmane Meziane Cherif est ancien ministre de l’Intérieur, ancien ambassadeur et ex-Consul général à Paris.

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