DISPARITION DE HOCINE AÏT AHMED : Le fleuve récupéré ou l’incarnation d’un idéal type politique

Publié: 4 février 2016 dans actualité
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               La mort d’Aït Ahmed, le vendredi 23 décembre 2015, est un moment pas comme les autres. 

“Nul ne peut empêcher les idées d’atteindre les âmes” (Gibran Khalil Gibran).
Il ne s’agit pas, dans cette réflexion, de retracer le double parcours du militant pendant l’époque coloniale et postcoloniale mais de tirer des enseignements à la fois pédagogiques et éthiques qui ont alimenté l’engagement politique de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) en tant que personnalité politique incarnant une génération née dans la douleur et la conviction.

Deux modes d’identification politique qui ont structuré l’identité politique réflexive de toute une génération où les parcours et les trajectoires de chacun sont rattrapés plus tard par l’histoire réelle d’une société assoiffée de repères et d’idéaux après avoir vécu dans un double processus de dénigrement de soi pendant l’époque coloniale et postcoloniale.
La mort d’Aït Ahmed, le vendredi 23 décembre 2015, à l’âge de 89 ans, est un moment pas comme les autres ; il a pu réconcilier l’Algérie avec elle-même, avec son identité réelle et ses aspirations légitimes, loin de toutes formes de mise en scène et du faire-semblant. Toute personne est rattrapée par son histoire et l’Histoire de toute la société. Le politique est avant tout un acte de conviction incarnant la société réelle. Aït Ahmed (et tant d’autres restés dans l’anonymat) a marqué son parcours par la cohérence, la fidélité et l’engagement sincères que l’histoire, l’histoire réelle (la société) a bien assimilé et adopté comme un personnage hors du commun. L’ancrage socio-anthropologique de Hocine Aït Ahmed, appelé affectueusement et respectueusement par ses admirateurs, militants et même ses adversaires, Da l’Hocine, dans l’imaginaire social et politique de la société algérienne, réside dans sa fidélité culturelle et cultuelle à la lignée symbolique de son origine familiale (cheikh Mohand ou l’Hocine – 1838-1901, chef spirituel), ses engagements précoces pour l’indépendance de l’Algérie (jeune adolescent de 16 ans), ses convictions idéologiques profondes, son éthique politique, et ses capacités de transformer le sens commun avec tout ce qu’il véhicule comme sens et connaissances en un projet de société incarnant l’algérianité, revendiquée depuis la crise dite “berbériste” en 1949. L’histoire et la mémoire sont là, sous forme de refoulés collectifs transformés en imaginaire social, faisant face à une confiscation violente de l’intime identité lointaine et plurielle depuis l’indépendance. C’est cet idéal politique trahi qui a mis Hocine Aït Ahmed, l’un des pionniers de la résistance et de l’indépendance, dans une posture politique délicate juste après la crise sanglante de l’indépendance où des querelles sous-jacentes entre les leaders du mouvement national ont surgi violemment pour des raisons de pouvoir. Il s’agit d’un moment fort dans l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Depuis cette crise politique d’été 1962 où la médiation pacifique a été impossible, le champ politique algérien, produit du mouvement national, sera scindé en deux grandes catégories d’élite politique, en l’occurrence l’élite fonctionnaire soumise et l’élite politique autonome incarnant l’idéal type de l’Algérie réelle. Depuis, le mensonge et la vérité n’ont pas connu de répit. Aït Ahmed a incarné la deuxième voie, le chemin de la vérité, de l’épanouissement, de l’égalité et de la démocratie pour le peuple. C’était un vrai exercice historique qui ne peut que refléter l’altruisme, l’intelligence politique, la culture d’État et le sens de l’Histoire qu’incarne toujours le regretté Hocine Aït Ahmed. Les positions et les engagements à contre-sens des événements, imposés juste après l’indépendance de l’Algérie, seront incarnés dans son parti, le Front des Forces Socialistes (FFS), créé le 29 septembre 1963. Un parti qui devient par la suite une école de socialisation politique et civique nationale pour ses militants et ses sympathisants. Une école politique moderne qui a pu résister au temps par son encrage anthropologique, son innovation du militantisme et sa modernité politique réflexive incarnant les enjeux de chaque génération et les aspirations de la société algérienne. Une école qui a pris corps pour donner naissance à l’espoir aux différentes générations post-indépendance, face à une hégémonie idéologique empêchant toute forme d’épanouissement individuel et collectif et qui a coûté cher à l’Algérie. Il s’agit en premier lieu des mouvements sociopolitiques depuis les années 1980, en commençant par le mouvement dit “Printemps Berbère” qui a été en réalité, dans son essence, un mouvement sociopolitique de contre-hégémonie, dont les idées, les idéaux et les engagements politiques de Hocine Aït-Ahmed ont alimenté la culture politique de cette jeunesse militante et intelligentsia politique ayant déclenché, participé et encadré ce mouvement à Tizi Ouzou et à Alger. Depuis cette date hautement symbolique dans l’histoire des luttes politiques, l’Algérie postcoloniale n’a cessé de connaître des mouvements sociaux de grande envergure, qui ont risqué de mettre en péril sa cohésion nationale, notamment pendant les années 1990, années de toutes les ruptures et des mises en surfaces de ces refoulés collectifs transgénérationnels. Vu le caractère holiste et d’entêtement des pouvoirs publics qui se sont succédé depuis l’indépendance, empêchant toute forme de médiation politique pacifique, la violence avec toutes ses formes prend place. Tellement la nature a horreur du vide, la médiocrité, l’incompétence, l’intolérance, l’inculture, l’inculte et la ruse, deviennent des pratiques langagières et une nouvelle culture dominante. Le danger est là, la société devient captive de ces pratiques politiques anomiques pour que tout se transforme au “normal” ; c’est-à-dire à une perte et à un bouleversement de l’échelle de valeurs sociales censées socialiser des générations sur un “smig” de repères d’intégration et de bien-vivre en commun.  Depuis l’indépendance, le processus d’exclusion et d’exil, avec toutes ses formes (exil extérieur/intérieur), des intelligentsias politiques algériennes dont le cas, entre autres, d’Aït-Ahmed, a donné naissance à une panne aiguë dans la dynamique des idées politiques, empêchant l’innovation et les alternatives dans la gouvernance de l’État. Le peu de personnalités, de militants sincères et d’anonymes qui résistent avec honneur et respect des règles fondamentales de l’équation politique démocratique se trouvent depuis cinq décennies dans une ambiance d’inculture politique bien entretenue, juxtaposée à une ignorance institutionnalisée, au sens Arkounien (Mohammed Arkoun) du terme, où le système éducatif incarne le dénigrement de soi et l’oubli, bien entretenus contre ces personnages qui ont créé l’Histoire plurielle de l’Algérie. La vraie crise de l’Algérie est la crise du sens, du bon sens qu’elle a perdu et que Hocine Aït-Ahmed a tenté courageusement de récupérer : il s’agit de la dignité humaine de l’Algérien, par la réconciliation avec lui-même et le respect par autrui, par les autres cultures et civilisations. Cette construction sociale d’un tel projet de société inachevé reste à construire en réappropriant, entre autres, les idées politiques et le parcours exceptionnel de Hocine Aït-Ahmed, non pas en le sacralisant, mais en l’adoptant et en l’adaptant comme des outils de pédagogie et d’éthique politiques pour l’Algérie qui reste toujours piégée par des visions rétrogrades, anachroniques et figées, imposées depuis plus de cinq décennies. L’Algérie mérite mieux et son fleuve détourné, pour reprendre le titre du fameux roman du regretté Rachid Mimouni, mérite d’être récupéré.

Par : Dr Karim KHALED
Sociologue

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