Le Temps d’Algérie : Est-il envisageable que la Russie intervienne militairement en Libye après son intervention en Syrie ?

Mouloud Idir : Une chose est sûre, le chaos libyen actuel découle en large partie de l’expédition punitive de l’OTAN de 2011. Une expédition justifiée au nom d’un principe qui est celui de la responsabilité de protéger qui a été largement décrédibilisé depuis et qui s’est avéré, si la preuve était à faire, être un énième subterfuge de l’axe de l’OTAN. Même la juriste canadienne Louise Arbour a été récemment jusqu’à dire que ce principe moral et humanitaire qui préside au droit d’ingérence a été un échec. C’est donc dire à quel point le sens commun a compris et a pris acte des véritables motivations derrière cette intervention qui a envoyé ce pays dans le chaos. Cela est criminel. Ce pays est désormais dans une sorte de partition de fait. Le problème actuellement est que tout bombardement n’arrangera rien. De plus, il n’y a pas de gouvernement avec une légitimité forte en Libye. Le récent marchandage en vue d’aboutir à un gouvernement d’union nationale peut être l’objet d’une longue analyse critique. On est aux prises avec une logique de privatisation de la guerre et la prolifération de milices et de compagnies de sécurité privée. Nous sommes dans le capitalisme du désastre si bien analysé par Naomi Klein. Cette logique d’État failli (Failed state en anglais) est à inscrire au compte de la sociologie des conflits dans la phase néolibérale actuelle.
Pour aller vite et pour revenir à votre question, il faut dire que ladite «communauté internationale», euphémisme pour ne pas parler des pays dominants de l’OTAN, a enfin réussi à se positionner de fait dans une posture de patronage politique d’une autorité «légale» qui la sollicitera pour «intervenir» contre l’État islamique. Par ailleurs, le récent bombardement US de la ville de Sabrata est pour moi une violation de la souveraineté libyenne. Même le gouvernement libyen «reconnu» par l’Occident a condamné ce raid.
Quoi qu’il en soit, les bombardements et opérations auxquels se livrent les Occidentaux ont une légitimité assez faible sur le plan du droit international.
Il y a certes une sorte de consentement (arraché) de certaines franges du gouvernement en place, mais la logique de tutelle et de dépendance est éludée par cette lecture assez peu critique des rapports de pouvoir qui président à l’établissement du droit international.
Les assassinats ciblés, comme les interventions virtuellement téléguidées, cherchent à créer un état de fait et à faire accepter le consensus politique mondial qui existerait, soi-disant, en faveur de la guerre au terrorisme.
L’ordre humanitaire international qui en est tributaire place ainsi de nombreux pays, et les citoyens de ceux-ci, dans des logiques de tutelle, voire de protectorat.
Cela s’inscrit dans le registre de la survie. Cette logique désigne ses sujets non pas comme des porteurs de droits fondamentaux ou comme des agents actifs de leur émancipation, mais comme des bénéficiaires qu’il faudrait protéger. Plutôt qu’à des citoyens dotés de droits, les bénéficiaires de l’ordre humanitaire s’apparentent ainsi trop souvent à des victimes recevant des actes de charité.
Le thuriféraire du Pentagone Peter Cook disait que les récents bombardements en Libye respectent le droit international et ce que les USA appellent l’Autorisation du recours à la force militaire (AUMF) ratifiée par le Congrès peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001. Justification douteuse et boiteuse qui a donné une sorte de chèque en blanc à l’administration Bush et qu’Obama nous réchauffe actuellement. C’est donc la Russie qui est du côté de la légalité internationale sur ces questions, même si je ne perds pas de vue que cela est accessoire pour elle. Wikileaks a d’ailleurs révélé dans un câble datant de fin janvier des plans militaires européens en Libye au prétexte de contenir ce qu’ils appellent le contrôle de la vague migratoire. Je rappelle que la Libye dispose de riches réserves gazières et pétrolières.

Comment va agir la Russie dans la conjoncture actuelle ?
La Russie, pour sa part, ne dispose pas d’un interlocuteur crédible depuis la chute de la Jamahiriya et de Kadhafi. La Russie ne laissera pas le capital symbolique et le prétexte de la «lutte au terrorisme et à Daesh» en Libye au seul crédit d’une coalition occidentale.
La Russie et la Chine qui n’ont pas exercé leur veto au Conseil de sécurité en 2011 pour barrer la route au triumvirat Sarkozy, Cameron et Obama ne comptent pas regarder le train passer. Ces pays savent que l’Occident a beaucoup perdu de son autorité morale quant à l’établissement de la paix. La destruction de l’Irak en 2003 marque l’apogée de cet impérialisme de l’OTAN. Celle de la Libye en 2011, et de la Syrie et du Yémen en cours, en sont des sursauts désespérés.
Pour ma part, je crois qu’il est urgent de demander un cessez-le-feu, le retrait de l’OTAN et autres mercenaires de la Libye. Il importe d’exiger la transparence et le respect de la souveraineté nationale dans la gestion et l’exploitation des ressources pétrolières du pays. Le peuple libyen gagnerait à exiger qu’aucune base militaire étrangère ne s’installe dans ce pays. La rapacité de l’ordre dominant s’échine aussi à faire main basse sur le pétrole libyen, mais aussi à séquestrer des dizaines de milliards de dollars de fonds souverains libyens. Il faut faire la lumière sur cela aussi. En somme, un traquenard dans lequel l’Algérie doit refuser de se laisser entraîner. Car un marécage la guette.

Est-il encore possible de trouver des solutions politiques à la crise libyenne alors que Daech semble y avoir trouvé un terrain fertile ?
C’est une question sérieuse et profonde. La solution politique existe et existera toujours. elle doit toutefois découler d’un processus qui donne la parole à des acteurs qui soient en phase avec la société libyenne dans sa pluralité. Ce qui compte est d’éviter la polarisation entre islamistes et libéraux. L’accord entre les parties libyennes survenu à Tunis en décembre dernier est à suivre. C’est les bases d’une démocratie pluraliste et sans exclusive qu’il faut encourager. Il faut ouvrir des canaux d’expression aux composantes essentielles de la société libyenne. Les acteurs et forces politiques à soutenir ne doivent toutefois pas se limiter à des féodalités claniques régionalistes ou à des chefs de milices inféodés au Qatar, au régime d’Al Sissi ou à des acteurs issus des think tanks de Londres et de Washington.
Aussi, on ne dira jamais assez la perversité des décennies de règne autocratique de Kadhafi qui a réduit à néant l’exercice du pluralisme politique ou de tout antagonisme. Les emprisonnements et les assassinats ne sont pas à oublier. On paie aujourd’hui au prix fort les avatars de 42 ans d’un autoritarisme féroce et d’un étatisme apolitique et antidémocratique. Car sous prétexte d’incarner la souveraineté populaire dans son entièreté, le régime de la Jamahiriya s’opposait à toute forme d’expression politique et a interdit tout parti d’opposition ou toute association de la société civile le remettant en cause. L’absence de solution politique réside en partie dans ces considérations internes. Toutefois, des considérations externes pèsent lourdement. Pour ce qui est de la solution politique dont on parle actuellement, je me permets un petit pas en arrière. Je rappelle que dès 2011, des médiations politiques ont été rejetées par l’OTAN en vue d’essayer de trouver une solution sans recourir aux bombardements et pour épargner la voie armée. La première proposition de sortie de crise a été celle de février 2011 initiée par des pays d’Amérique du Sud : l’Alliance bolivarienne (AB) a offert une médiation pour une résolution pacifique en vue d’empêcher l’attaque des grandes puissances occidentales. Ils ont même suggéré d’envoyer une délégation internationale qui puisse être conduite par l’ex-président étasunien Jimmy Carter pour commencer un processus de négociation entre le gouvernement et les groupes armés coalisés derrière le Conseil national de transition (CNT). L’Espagne s’est dite intéressée par cette idée qui a été rejetée par Nicolas Sarkozy et David Cameron. Pour sa part, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Guido Westerwelle, a notamment exhorté la France à ne pas rejeter cette offre sans l’examiner. Sans succès.
Second exemple : en mai 2011, Jacob Zuma, le président sud-africain, a été chargé par l’Union africaine (UA) de négocier un accord de paix et ce, pour la deuxième fois, la précédente tentative d’avril 2011 n’ayant pas abouti. Jacob Zuma a réitéré son appel au cessez-le-feu, déplorant que les raids aériens de l’OTAN sapaient les efforts de l’UA. Le cessez-le-feu était le premier point d’une feuille de route qui prévoyait notamment une période de transition, suivie d’élections démocratiques. L’initiative a été acceptée par le régime de Kadhafi mais rejetée par le CNT, l’organe de direction desdits rebelles, et les pays dominants de l’OTAN. Voilà pour le rappel.

Quel est, selon vous, le défi de la Libye à la lumière de tout cela ?
Quoi qu’il en soit, le défi majeur actuellement en Libye tient en l’absence d’une structure nationale libyenne en mesure d’établir un minimum de contrôle sur l’immense territoire. L’absence d’une armée libyenne structurée inquiète aussi légitimement et à juste titre les États riverains comme la Tunisie et l’Algérie. Je vous rappelle que la plupart des armées des États africains ont été cooptées par les forces des États impérialistes et leurs milices privées et autres compagnies de sécurité. Ces forces, de surcroît, alimentent, directement ou indirectement, le péril terroriste qui prospère sur le terreau des effets destructeurs du néolibéralisme. Sinon, elles s’ingénient à freiner les avancées démocratiques comme en Afrique du Nord en fragilisant certains pays ou en soutenant par des pays alliés du Moyen-Orient des régimes rétrogrades. La mise sous tutelle de nos pays est très avancée, en raison de leur déstructuration par trois décennies d’ajustements structurels, de désengagement de l’État, de gouvernance managériale, de diversion démocratique et de dépolitisation.
Vigilance, vigilance et vigilance sont donc mes mots d’ordre. Ce qui arrive en Libye est à inscrire dans ce topo général, ce que les anglo-saxons appellent le bigpicture.

K. A. Les 29 et 30 FÉVRIER 2016

IN http://www.letempsdz.com/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s