Migrations et fuite des cerveaux dans les économies insulaires caribéennes : éléments de réflexion

Publié: 1 mars 2016 dans analyse & opinion, migration
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Reflections on Migration and Brain Drain in the Caribbean Island Economies

Fanny-Aude Bellemare

 

Résumé

Loin d’être un phénomène nouveau, les mobilités internationales se sont fortement accrues depuis les années 1960. Aujourd’hui, le contexte de mondialisation tend à accélérer les dynamiques migratoires alors que dans le même temps s’observe une élévation des niveaux d’éducation. Ainsi, la soutenabilité de l’augmentation de la fuite des cerveaux dans le monde soulève interrogations et réflexions.
Le poids des flux de migrants qualifiés allié à la fragilité relative des données, pose la nécessité d’aborder en profondeur le problème de la fuite des cerveaux. Une analyse au cas par cas s’impose. A partir de données se rapportant à la diaspora caribéenne sur la base statistique de Docquier et Marfouk, cet article propose une réflexion sur les facteurs explicatifs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens.

Mots-clés :

Capital humain, Diaspora caribéenne, Economies insulaires, Fuite des cerveaux, Taux d’émigration qualifié

Plan

Introduction

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

2.1 Présentation des données

2.2 Estimation économétrique et résultats

Conclusion

 

Texte intégral

Introduction

1La disposition naturelle des hommes à migrer vers des territoires abondant en ressources est sans nul doute considérée dans le circuit économique comme un phénomène traditionnel.
Au XXIème siècle, les migrations sont généralement ordonnées par l’existence de facteurs économiques, politiques ou encore sociaux. Les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne s’inscrivent dans ce contexte. Loin d’être une exception notable, elle présente un échantillon du monde mettant en exergue l’existence des multiples causes de départs des flux de migrants. Analysées en détail, un point témoigne avec acuité d’une caractéristique commune : une tendance forte au départ de la main d’œuvre qualifiée. L’ensemble des îles de la Caraïbe insulaire, de Cuba à Trinidad sont enclines à ce qui est communément appelé la fuite des cerveaux. Selon Ratha et Xu (2008), quatre des îles appartenant à l’arc caribéen sont dénombrées dans les dix premiers pays ayant un taux d’émigration qualifiée  élevé en 2005. A titre d’illustration, la Jamaïque enregistre un taux d’émigration qualifiée de près de 82,5 %, Haïti de 81,6 %. Trinidad et Tobago et Grenade enregistrent respectivement des taux de 78,6% et 66,7%.

2La littérature économique abonde sur ce sujet. Certains économistes, justifient le bien fondé de l’émigration qualifiée. Les premières travaux (Grubel et Scott, 1966 ; Johnson, 1967) soulignent qu’une émigration qualifiée génère des externalités positives par le biais de divers canaux de transmission (transferts de fonds, les réseaux, les retours des migrants). En retenant l’hypothèse de concurrence pure et parfaite au travers des divers canaux précités, les effets néfastes d’une fuite des cerveaux peuvent être amoindris. L’émigration des travailleurs qualifiés apparait dès lors comme une contribution à l’accroissement de l’activité économique du pays de départ sur le long terme. Elle permet la régulation des excès démographiques, du niveau du chômage de la main d’œuvre qualifiée et également de l’amélioration des niveaux d’éducation.

3Pour autant, les théories récentes énoncent des thèses pessimistes quant aux retours de l’émigration qualifiée sur l’économie. Bhagwati et Hamada (1974), Haque et Kim (1995). considèrent en relâchant certaines hypothèses néoclassiques qu’une fuite des cerveaux conduit à la perte nette des investissements publics injectés à la formation de la main d’œuvre des pays d’origine, contribue à accroitre les inégalités économique et diminue les capacités d’innovation des pays d’origine. Docquier consolide ces arguments en apportant précisions sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. La conclusion étant qu’à partir d’une analyse de l’impact de l’émigration des travailleurs qualifiés dans les pays en développement, « un taux d’émigration qualifiée positif mais limité entre 5 % et 10 % peut être bon pour le développement » (Docquier, 2007 : 49).

4La validité empirique de cet argument induit des questionnements relatifs à la situation des économies insulaires caribéennes déjà sujettes à une forte propension des migrations internationales; et qui pour la plupart ne voient pas leur taux en deçà de 20%. Notons, d’autres îles de la Caraïbe enregistrent des taux d’émigration qualifiée relativement importants, oscillant entre 20 et 60 % : la Barbade avec 61,4 %, Sainte-Lucie avec 36 %, Cuba avec 28,9%. Et,  la  Dominique  et  Saint-Vincent présentent des taux de l’ordre 58,9 % et 56,7 %.

5Le phénomène migratoire va en s’intensifiant dans cette région caractérisée d’un côté par un éloignement des grands marchés mondiaux, un fort degré d’ouverture et aux marges de manœuvre étroites en politique économique; et de l’autre par un fort accroissement démographique, des populations concentrées dans les villes et l’augmentation du chômage. Compte tenu du contexte théorique et des effets potentiels, quels sont facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans ces économies insulaires ?

6Cet article s’interroge sur les facteurs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens. La section 1 procède à analyse statistique de l’émigration dans la Caraïbe insulaire, la seconde 2 propose une explication du niveau du taux d’émigration qualifié et la conclusion souligne les faits stylisés.

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

7Née de courants migratoires, la Caraïbe s’avère être une construction mosaïque où ces phénomènes multiples et diversifiés sont traditionnellement établis. Des premières périodes coloniales jusqu’à aujourd’hui, les économies insulaires caribéennes sont entièrement dynamisées par les déplacements internationaux de sa population (main d’œuvre non qualifiée et qualifiée). La nature et les causes des fortes propensions à l’émigration de la main d’œuvre dans ces territoires proviennent à la fois de leurs spécificités économiques liées à leur configuration territoriale, de leur insularité et de fondements historiques.
La présente section expose successivement, les lignes historiques des migrations dans la Caraïbe insulaire. Puis, l’état de l’émigration qualifiée, phénomène particulièrement prégnant dans les économies insulaires caribéennes.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

8De manière générale, au départ de ces économies les flux de migrants sont de nature intra régionale et extra régionale (cf. figure 1). Les premiers trouvent une explication en raison de la proximité des îles aux traits historiques communs, où une évidente dynamique migratoire inter îles s’est développée et se pérennise. Néanmoins, la possibilité de migrer d’une île à l’autre s’avère limitée par les présentes barrières linguistiques et de législation  réduisant dès lors l’installation potentielle des travailleurs provenant de la région et laissant davantage d’ampleur aux migrations extra régionales en direction des anciennes métropoles. Selon Grosfoguel (1997 : 599), « il est plus facile pour les migrants des îles caribéennes d’intégrer une métropole d’origine que les autres îles ». Les migrations extra régionales qui s’étendent sur la période allant de 1950 aux années 2000 sont marquées par trois phases décrivant le schéma migratoire de ces îles.

La période allant de 1950 à 1970, les migrations de nécessité alternative.

De 1970 à 1990, il s’agit de migrations de pulsion et d’attraction.

Et des années 90 aux années 2000, les migrations sont influées par les mutations socio-économiques.

9S’agissant des décennies 1950, 1960, 1970, les migrations dites de nécessité alternative convergent les stocks de migrants à destination des anciens pays colonisateurs en raison de l’ouverture des frontières (par assouplissement des procédures administratives ou par l’accessibilité aisée aux garanties de l’Etat-providence) et de l’appel de main d’œuvre étrangère  induit par la période de plein essor économique de ces derniers. A la suite de la période d’après guerre, le nouveau contexte économique génère un besoin en main d’œuvre capable d’honorer les nouveaux volumes de production dans les pays d’accueil. D’un autre côté, les terres d’expatriations suscitent des migrations périodiques voire définitives d’un grand nombre de travailleurs  insulaires caribéens. La fin du règne de l’économie traditionnelle engendre le détournement des pays développés vers des économies insulaires, productrices de matières premières. De facto, dans le secteur traditionnel abondant en main d’œuvre, est observé un déclassement des populations actives insulaires en population à la recherche d’emploi.

10Les migrations de 1950 à 1970 ont été qualifiées de « nécessité -alternative » afin de souligner l’idée d’un accord tacite entre les ex-pays colonisateur désireux de bénéficier des retombées de la libéralisation des échanges et les économies insulaires de la Caraïbe souhaitant anticiper l’amorçage de niveaux de chômage élevé.

11Entre 1980 et 1990, les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne se poursuivent sous de nouvelles orientations. Zimmerman (1996), évoque l’idée selon laquelle, la migration internationale du capital humain résulte de la confluence de facteurs qui poussent les travailleurs hors de leur pays d’origine et de facteurs les attirant vers les pays d’accueil. Les mouvements migratoires dans la Caraïbe insulaire relèvent durant cette période de ces influences. De l’avènement de la mondialisation persiste les traces d’inégalités de salaires fortement présentent dans ces économies insulaires mais également entre  ces  économies et les pays développés, d’un chômage élevé  et de taux d’accroissement démographique galopants . Ce contexte décrit les multiples facteurs latents de pulsion.

12Parallèlement, durant cette décennie, les facteurs d’attraction émanent principalement d’accords commerciaux offrent aux ressortissants des territoires insulaires caribéens des arrangements préférentiels macroscopiques. A titre d’illustration, est observée une multiplication des accords commerciaux (la convention de Lomé, 1975; les accords de partenariat ACP-UE, CARIBCAN ) et la pénétration des investissements directs étrangers qui tendent à réduire le secteur agricole, contenir la part congrue du secteur industriel au profit du tertiaire dans l’activité économique des territoires insulaires Caribéens.
Cette conjoncture offre au capital humain des facilités avantageuses de migrer hors de la région et permettant de garantir l’accès à de nouvelles stratifications d’emplois stables et biens rémunérés.

13Les migrations développées dans les années 90 à 2000 proviennent de mutations socio-économiques. La flexibilité du travail accrue, la segmentation du marché du travail doublement marqué dans ces territoires, la fin du fordisme, influent sur le nombre de personnes migrant hors de ces territoires. Le stock de migrants de la Caraïbe passe de 909 000 à 1 071 000 entre 1990 et 2000. D’autres facteurs générateurs, comme les choix personnels dictés par l’intéressement à certains systèmes éducatifs et formations jugés performants, les différentiels en termes de niveau de vie, de prime entre pays d’accueil et pays d’origine, alimentent les flux de sortants. Le tableau 1 illustre l’activation des stocks de migrants de la diaspora caribéenne sur la période 1990 à 2000 dans quelques Etats de la Caraïbe.

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1 : Routes migratoires extra et intra caribéennes 1950 à 2000

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Tableau 1 : Données migratoires  pour les pays de la Caraïbe

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14Par ailleurs, les diverses analyses descriptives menées concernant l’évolution des migrations dans la Caraïbe sur la période sont unanimes devant la forte tendance à l’accélération des mouvements migratoires dans la période 1990-2000. Au total, les mouvements migratoires se sont intensifiés. Des niveaux de variation de migration de la main d’œuvre  compris entre 3 et 8% sont constatés (tableaux 1). Les exemples les plus probants sont ceux des petites Antilles. Les îles francophones  avec une augmentation de  près de 4 points, enregistrent les taux de migration les plus élevé sur la période 1990-2000. Autre exemple, est celui des îles anglophones telles Saint-Kitts et Nevis et Saint-Vincent et les Grenadines.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

15Le tableau 3 met en exergue la propension à l’émigration de la main d’œuvre qualifiée (par niveau d’enseignement) dans la Caraïbe. La tendance à l’émigration est d’autant plus forte que les niveaux d’éducation sont élevés. La part des migrants ayant un niveau d’éducation primaire reste faible. Soit un taux d’émigration de la main d’œuvre ayant atteint un niveau primaire d’éducation de 8 % contre un taux d’émigration qualifiée  de 37 % (pour les migrants disposant d’un niveau secondaire). Parallèlement, le taux moyen d’émigrants qualifiés ayant un niveau d’éducation supérieur atteint en moyenne 63 % pour l’ensemble de la Caraïbe sur la période 1970-2000. Les îles de la Jamaïque, Haïti, sont les plus fortement enclines au départ de la main d’œuvre qualifiée. Les taux d’émigration de la main d’œuvre disposant d’un niveau d’éducation supérieur dans ces territoires, s’alignent autour de 80 %. Suivent les îles d’Antigua et Barbuda, Saint-Kitts  et Nevis, Trinidad et Tobago et Grenade avec des taux de l’ordre de 70 %.

Tableau 3: Taux d’émigration de la main d’œuvre (en %) vers les pays de l’OCDE, entre 1970 et 2000, selon le niveau d’éducation.

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

16Par ailleurs, l’analyse par région révèle sans nul doute le cas atypique de la Caraïbe en matière de migration de la main d’œuvre qualifiée. L’évolution des seuls taux d’émigration qualifiée  des plus de 25, soulignent indiscutablement la fuite des cerveaux dans la Caraïbe (figure1). Si dans les diverses régions du monde , les taux d’émigration des personnes hautement qualifiées suivent la même évolution, la figure 1 révèle a priori une évolution plus soutenue de l’évolution des taux d’émigration des personnes hautement qualifiée dans la Caraïbe comparativement aux autres régions.

 

 

 

 

 

 

Figure 2 : Evolution du taux d’émigration des adultes de 25 ans et plus hautement qualifié

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Source: Defoort. C, 2008.

 

17Docquier (2005 :.54) en procédant à l’analyse par région établit l’existence d’une relation décroissante entre la taille de la population et le taux d’émigration. Dans le cas de la Caraïbe, cette évidence ne semble pas vérifiée. Pour cause, d’autre déterminants des migrations dans la Caraïbe tels: l’instabilité politique, la conservation des liens coloniaux avec les anciennes métropoles, ou encore la proximité à certains pays développés, sont négligés. En effet, notons parmi les îles les plus peuplées appartenant à la cohorte Grandes Antilles, certaines d’entre elles enregistrent de faible taux émigration qualifiée. A titre d’exemple, les îles de Cuba,  la République Dominicaine présentent des taux relativement faibles soit respectivement 28,9%  alors que leur population approche les 10 millions d’habitants. A l’inverse, la Jamaïque et Haïti parmi les taux d’émigrants qualifiés les plus élevés, soit 82,5 % et 81,6%, sont des pays à forte population .
La Caraïbe ne relève des normes ou des constats établi par les analyses empiriques. La tendance à la hausse des taux d’émigration qualifié dans les territoires insulaires caribéens semble s’enregistrée.

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

18En vue d’identifier les facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans la Caraïbe, nous procéderons à une estimation à partir d’une variable endogène: le taux d’émigration qualifié. En effet, le taux d’émigration qualifiée transmet une vision claire de la taille et du niveau de puissance de la fuite des cerveaux (Docquier, 2007).
Ainsi, dans cette section, après présentation des variables retenues, nous procédons à l’aide de la modélisation à effets fixes en données de panels, à l’estimation de régressions explicatives du taux de migration et l’exposition des résultats.

2.1 Présentation des données

19Avant de procéder aux tests de régression, il convient de présenter les variables explicatives retenues pour notre étude. Nous disposons de données sur le taux d’émigration qualifiée Rath et Xu (2008) et Docquier et Marfouk (2005), complétées par des informations et statistiques économiques issues de la Commission économique pour l’Amérique Latine et la Caraïbe et de la Banque mondiale.
S’il est vrai que les causes de migration sont en liaison avec les facteurs démographiques, sociologiques et politiques; en partant de l’équation de Beine et al (2001), nous retiendrons comme facteurs explicatifs du taux d’émigration qualifié: la population ; les dépenses publiques d’éducation; le PIB par habitant. A mesure que le PIB par habitant s’accroit, il s’observe un relâchement des niveaux d’émigration. Inversement une diminution du revenu amplifie l’émigration (Faini et Venturini, 1993). Nous rajoutons le taux de chômage, particulièrement élevé dans cette région. Le taux de chômage est un déterminant de l’émigration dans les pays en développement. En effet, Inoki et Surugan (1981), Gordon et McCormich (1994) soulignent l’impact non significatif des taux de chômage locaux sur l’émigration  concluent à un impact positif. Enfin, nous avons choisi d’appréhender la mesure du capital humain  par les taux brut de scolarisation . Barro (1989) mesure l’éducation par les taux brut de scolarisation. Il distingue les taux bruts primaire et secondaire. Les variables sélectionnées sont présentées au tableau 4.

Tableau 4: Liste des variables explicatives du taux d’émigration qualifié

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Les informations statistiques relèvent essentiellement des pays les plus enclins au phénomène de fuite des cerveaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

2.2 Estimation économétrique et résultats

20L’estimation économétrique met en relation le PIB par habitant, les dépenses publiques d’éducation, le taux de chômage et la population.

21Les résultats sont donnés par l’équation suivante:

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22En suivant Sevestre (2002) , le test d’existence des effets fixes pour le ratio de migration n’est pas concluant : il n’existe pas d’effets spécifiques à chaque pays pour ce qui est du taux de migration des individus biens formés, au seuil de 5 % . Les pays sont relativement similaires quant à l’explication de leur ratio d’immigration. L’estimation présentée fournit la partie « universelle », commune, des relations étudiées hors des effets individuels (par pays).
Dans la perspective indiquée (non effet fixe), nous obtenons un R² de 0,43. La qualité globale de la régression est très correcte puisque la statistique de Fisher est acceptable à un seuil supérieur à 95 % (considérés dans leur ensemble les coefficients sont tous différents de la nullité).

23Les commentaires suivant présentent les résultats de l’estimation.
Pris individuellement, les facteurs significativement explicatifs  du ratio de migration (TXMIG) sont les dépenses publiques d’éducation (DEPPUB) et le niveau de revenu par tête (PIBHAB). Dans la Caraïbe insulaire encline aux migrations qualifiées, les dépenses d’éducation influent sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. L’estimation économétrique révèle l’existence d’une liaison négative entre le niveau des dépenses publiques et le taux d’émigration qualifiée. En d’autres termes, moins un Etat investi dans le développement de son système éducatif et plus la tendance des émigrants qualifiés s’accentue. De manière simpliste, il est possible de conclure à un lien entre l’action des pouvoirs publics, le niveau de développement des systèmes et la tendance migratoires de la main d’œuvre qualifiée.

24Le PIB par habitant, apparaît comme un autre vecteur explicatif du taux d’émigration qualifiée. De la régression présentée, il en ressort que plus le PIB par habitant diminue et plus le départ du pays d’origine de la main d’œuvre ayant un niveau supérieur d’enseignement augmente. Ce constat peut être expliqué par le contexte saisissant d’une dynamique des inégalités économiques  régnant dans les économies insulaires de la Caraïbe. Ces pays présentant de faibles capacités d’absorption du marché du travail et des inégalités de revenus particulièrement prégnante, l’engouement itératif au départ de la Caraïbe insulaire est caractérisé.

25En définitif, il semble que plus le niveau de revenu est bas et les actions des pouvoirs publics en faveur du système d’enseigne sont ténues, plus les ressortissants des territoires insulaires caribéens émigrent à l’extérieur de leurs pays d’origine.

Conclusion

26L’objet de cet article à été de présenter des éléments de compréhension du phénomène de fuite des cerveaux dans la Caraïbe. Après analyse, nos conclusions sont doubles.
D’abord, des faits stylisés des mouvements historiques migratoires de la Caraïbe sont notifiés. Nous distinguons trois périodes des mouvements migratoires. Une phase amorcée depuis le début des années 50, conduit hors de la région les ressortissants caribéens. Ces déplacements de la population sont qualifiés de migrations de nécessité alternatives. Une période intermédiaire (1980-1990), durant laquelle les migrations de la main d’œuvre qualifiée au départ de cette région sont orientées à la fois par des facteurs de pulsion endogène et des facteurs d’attraction aux migrations influées par des mutations socio-économiques endogènes.

27Ensuite, des résultats de l’estimation économétrique précitée, il apparaît clairement que  le taux d’émigration particulièrement prégnant dans la Caraïbe, s’explique par niveau des dépenses d’éducation et du PIB par habitant.
Les proportions comparées des dépenses publiques jugées trop faibles tendent à accroître sensiblement le taux d’émigration des personnes qualifiées dans la Caraïbe. Devant l’inadéquation des efforts des pouvoirs publics, les ressortissant caribéens  émigrent en quête d’une meilleure offre d’éducation et de conditions économiques plus stables.
Devant l’explication de la fuite des cerveaux dans la Caraïbe insulaire, les capacités d’innovation et le besoin grandissant de compétences dans ces territoires insulaires caribéens, une analyse des effets causaux mettraient au grand jour les éventuelles pistes d’ajustements ou politiques publiques sui generis nécessaire à l’endiguement de la fuite des cerveaux

Bibliographie

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Table des illustrations

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Tableau 3: Taux d’émigration de la main d’œuvre (en %) vers les pays de l’OCDE, entre 1970 et 2000, selon le niveau d’éducation.

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

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Figure 2 : Evolution du taux d’émigration des adultes de 25 ans et plus hautement qualifié

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Source: Defoort. C, 2008.

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Tableau 4: Liste des variables explicatives du taux d’émigration qualifié

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Les informations statistiques relèvent essentiellement des pays les plus enclins au phénomène de fuite des cerveaux.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fanny-Aude Bellemare, « Migrations et fuite des cerveaux dans les économies insulaires caribéennes : éléments de réflexion », Études caribéennes [En ligne], 16 | Août 2010, mis en ligne le 19 mai 2012, consulté le 01 mars 2016. URL : http://etudescaribeennes.revues.org/4702 ; DOI : 10.4000/etudescaribeennes.4702

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Auteur

Fanny-Aude Bellemare

Doctorante en Sciences Economiques et Sociales, CEREGMIA – Université des Antilles et de la Guyane. Faculté de droit et d’Economie de la Martinique. Campus de Schœlcher-Martinique FW, fanny.bellemare@gmail.com

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