Archives de la catégorie ‘analyse & opinion’


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Historiquement, sont les grandes puissances qui définissent les règles de jeu et les puissances moyennes sont plus ou moins contraintes de suivre. C’est ce que nous confirme une fois de plus la crise syrienne. Les pays du Golfe et la Turquie ont rapidement été appelés à se ressaisir par leur allié américain. Pour se faire comprendre, l’OTAN a clairement fait savoir à Ankara que l’Alliance ne se laissera pas entrainer dans une guerre ouverte avec la Russie. Le paysage de sécurité dans cette partie du monde est extrêmement volatile alors que chacun a déjà le doigt sur la gâchette. La stratégie poursuivie par les acteurs impliqués dans ce conflit (y compris européens, américain, et en particulier turc, saoudien, qatarien) considérant le terrorisme comme, pour paraphraser Carl von Clausewitz, « la continuation de la politique par d’autre moyens » a montré ses limites. De la même façon qu’il est vivement déconseillé d’exhorter un militaire à désobéir au civil/politique et cela quel que soit le contexte et l’urgence par crainte de créer un précédent, il est vigoureusement conseillé de bannir le terrorisme comme une stratégie. Car il est impossible de manipuler le terrorisme sans y subir les conséquences. Dans cet article, un accent sera mis sur la Turquie et la Russie.

La faillite du récit stratégique en Syrie :
La nature ne supporte le vide aussi longtemps. C’est mauvais pour les affaires. Le vide laissé par renversement du régime irakien fut une occasion pour les puissances régionales d’investir le terrain dans un contexte marqué par la diversité des enjeux et la multiplicité des acteurs. Comme chacun des acteurs impliqués y voit un jeu à somme nulle, le chaos était inévitable. Damas en a payé le prix. La Syrie est un mélange explosif fait de ; rivalités géopolitiques régionales ; luttes pour les ressources ; jeu des grandes puissances ; instrumentalisation de la religion et manipulation de l’identité ; difficultés économiques et sociales ; changements structurelles et aspirations démocratiques des populations de région.

Sont nombreux qui se sont trompés sur la Syrie. Dès le début de ce est appelé par euphémisme le « printemps arabe », les pays du Golfe, la Turquie et certaines capitales Occidentales prévoyaient (et parce qu’ils travaillaient à) l’effondrement du régime syrien dans quelques semaines voire mois. La suite est connue. Ce que subit la Syrie est une version plus subtile améliorée du « changement de régime » à l’irakienne. Dire cela, on vous fait sortir, comme à chaque fois, la « théorie de complot » pour discréditer toute lecture qui conteste le discours dominant véhiculant les bienfaits du « militarisme » humanitaire démocratique. Est-il nécessaire de citer l’ancien secrétaire à la défense Robert Gates. « La démilitarisation de l’Europe  », dit-il le 23 février 2010, constitue « une entrave à la réalisation de la sécurité réelle et d’une paix durable dans la 21e siècle ». Les dirigeants américains changent rapidement de logiciel lorsqu’un autre pays comme la Chine modernise ses forces. Dire cela n’est pas une indifférence à l’égard de la souffrance du peuple syrien. Mais c’est pour dire que la réalité est complexe et les solutions ne sont pas toujours aussi simples. Après tout sont ceux qui en parlent trop sur la souffrance des syriens qui soit en font peu pour la soulager soit l’aggravent davantage.

Certaines justifient ; le régime syrien est une dictature qui réprime sa population. Mais, enfin, la population au Bahreïn a connu le même sort. Mais personne n’en parle. D’autres exemples peuvent être cités. La réalité est que la révolte en Syrie (ainsi qu’en Libye) était dès le début militarisée et soutenue par des acteurs extérieurs avec un agenda géopolitique bien précis. Ces deux pays font partie de ceux que l’administration Bush fils a prévu de renverser militairement dans le cadre de son projet de reconfiguration géopolitique et géoéconomique du Grand Moyen-Orient. Comme le rappelle le général Wesley Clark, les pays dans la ligne de mire du Pentagone en 2003 étaient l’Irak, l’Iran, la Syrie, le Soudan, la Somalie, le Liban et la Libye. L’insurrection irakienne a modifié les plans initiaux. Aujourd’hui, on est face à des versions ajustées de la stratégie de « Changement de régime ». Bref, ici n’est pas le lieu d’aborder cette question. Ce que l’on contacte est simple : pour les grandes puissances le terrorisme « est la continuation de la politique par d’autre moyens ». Une organisation aussi abjecte que le « Front al-Nosra », par exemple, est considérée comme modérée.

Ce qui différencie la Syrie des autres endroits où le terrorisme est utilisé comme une stratégie, c’est qu’en Syrie les masques sont tombés. En Syrie, le récit stratégique de la guerre a perdu sa cohérence, devenant incapable d’assumer et de rationnaliser les contradictions qui lui sont inhérentes. Le récit d’un conflit est en effet un aspect important de légitimation et pour créer un consensus sur l’utilisation de la force. La tache est plus compliquée avec la connectivité mondiale et (qui intensifie) l’ « effet CNN ». Théoriquement, le contexte politique des guerres irrégulières contemporaines (pour être justifiées) nécessite que le but et la pratique des forces militaires soient régis par les valeurs libérales. La réalité est autre. Il s’agit d’un enfumage. Comme l’explique Lawrence Freedman, l’intégration des guerres avec la société civile rend l’application des valeurs libérales difficile et ce défi devient plus facile à y faire face lorsque les opérations militaires sont comprises pour contribuer à l’élaboration d’un récit fascinant sur l’évolution et les conséquences probables d’un conflit, dans lequel ces valeurs sont exposées pour être respectées. Ainsi, les récits  sont « stratégiques parce qu’ils ne surgissent pas spontanément, mais sont délibérément construits ou renforcés sur les idées et les pensées qui sont déjà en cours. Ils expriment un sentiment d’identité et d’appartenance et communiquent un sens de la cause, de but et de mission ». En outre, les « récits stratégiques ne sont pas analytiques et peuvent, lorsqu’ils ne sont pas fondés sur des preuves ou de l’expérience, compter sur les appels à l’émotion, ou sur des métaphores suspectes et des analogies historiques douteuses ».

Le stylo devient chaque jour plus puissant que l’épée. « Les mots sont importants et comment nous les utilisons dans notre dialogue est extrêmement important », prévient le général américain James Jones. En effet, l’importance de la langue est nette dans la guerre. Elle qui « est utilisée pour isoler et confondre les ennemis, rallier et motiver les amis, et obtenir le soutien des spectateurs hésitants ». Plutôt d’être simplement un outil de guerre, le discours peut façonner une guerre. « Le même langage dirige –ou dirige mal- l’effort militaire; la rhétorique du conflit politique devient la réalité de la théorie stratégique ». Le processus et le choix des mots sont d’une importance vitale. Par-dessus tout, le commandant doit établir le genre de guerre qu’il mène car « les noms donnés à un conflit peut influer sur le conflit lui-même ». Le processus de nomination et l’utilisation de la langue a « la conséquence involontaire de contraindre ou de mal orienter l’action ». Fréquemment, les types de mots et de caractères utilisés sont nécessaires pour maintenir le soutien politique à la maison ou à consolider la cohésion dans une coalition multilatérale.

Une erreur d’appréciation et de formulation pourrait empêcher non seulement l’État, mais aussi son armée, de faire les choix opérationnels les plus astucieux ou optimaux. De manière général, l’importance qu’accordent les systèmes politiques et militaires à la création, la diffusion et le contrôle du langage dans la guerre est un élément clé du conflit. Une fois introduits dans le discours politico-militaire, les mots peuvent façonner un champ de bataille. En Syrie, les contradictions sont telles qu’elles ne peuvent pas être rationnalisées. Comment convaincre les gens que le Front Al-Nosra fait un bon boulot ? L’Arabie saoudite lutte contre le terrorisme ? C’est une blague ! Qui pourrait croire que les pays du Golfe, parmi les régimes archaïques et sclérosés au monde, défendent la démocratie en Syrie ou ailleurs ? Même les Etats-Unis avec leur capital moral son incapables de jeter discrédit sur l’actions de la Russie. L’écart entre la réalité (les objectifs cachés) et le discours (objectifs déclarés de la coalition Etats-Unis, Turquie, Golfe persique et quelques capitales européennes) est tellement grand qu’aucun ajustement n’est possible sans remettre en cause la stratégie a cours.

Les discours élaborés pour des raisons politiques ou militaires peuvent avoir des effets très différents de ceux que visait le discours qui a été introduit. Le discours joue un rôle essentiel dans les conflits, direct ainsi qu’indirect. Le discours peut prendre une vie propre, forçant les dirigeants politiques et militaires et leurs institutions associées à être victime d’un piège de discours. « En temps de guerre », explique Michael Vlahos, « le récit est beaucoup plus qu’une simple histoire. Le ‘récit’ peut sembler un mot littéraire extraordinaire, mais il est en fait le fondement de toute stratégie, sur laquelle tout le reste -la politique, la rhétorique et l’action- est construit. Les récits de guerre doivent être identifiés et examinés de façon critique sur leurs propres termes, pour qu’ils puissent éclairer la nature intime de la guerre elle-même ». Plus clairement, le « récit de la guerre fait trois choses essentielles. Premièrement, il est le cadre de l’organisation de la politique. La politique ne peut pas exister sans une base de verrouillage des ‘vérités’ que les gens acceptent facilement, car elles semblent être évidentes et indéniables. Deuxièmement, cette ‘histoire’ fonctionne comme un cadre, précisément parce qu’elle représente justement une telle vision existentielle. Les ‘vérités’ qu’elle affirmait sont culturellement impossible à démonter ou même à critiquer. Troisièmement, après avoir présenté une logique de guerre qui est incontestable, le récit sert alors pratiquement comme le manuel rhétorique oint pour la façon dont guerre doit être débattue et décrite ».

La Turquie : La quête d’une « profondeur stratégique »

Depuis 1945, au moins, l’ancrage de la Turquie en Occident s’est progressivement affirmé et assumé. Durant les décennies suivantes, les impératifs de la guerre froide ont largement déterminé la politique étrangère et la stratégie de défense du pays. La Turquie ne conçoit en aucun cas sa stratégie de défense en dehors de l’OTAN. L’évolution de l’environnement international suite à l’effondrement de l’Union soviétique, les changements subséquents en l’Europe centrale et orientale, la poursuite de l’intégration et de l’élargissement de l’Union européenne, entre autres, ont profondément affecté la politique Turque. Ainsi dès le début des années 1990, Ankara est venue à réévaluer son environnement de sécurité régional. Toujours attachée à l’Alliance atlantique, la stratégie de défense de la Turquie prend la forme de « deux guerres et demie » ; les principales menaces étant la Grèce, la Syrie et une insurrection à l’intérieur du territoire national, en l’occurrence kurde.

Cette doctrine est en partie confortée par l’accord gréco-syrien de sécurité en 1995, la présence d’Abdullah Öcalan (le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan actuellement en prison) en Syrie et les relations de l’organisation séparatiste avec Athènes. Cela exige le maintien d’un important appareil de défense dissuasif. Faisant également partie de cette stratégie, l’établissement d’une alliance avec Israël face à la Syrie, celle-ci étant déclinante depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Paris de la Justice et du développement.

Malgré les tensions, les relations avec la Syrie n’ont jamais été rompues. Il y a même eu un rapprochement après l’intervention américaine en Irak et renversement de Saddam. La coopération entre les deux capitales est dictée par des intérêts commun y compris l’endiguement du chaos irakien et la prévention de l’émergence d’un Etat kurde indépendant. En outre, le désir de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne l’a conduit à améliorer ses relations avec la Grèce depuis 1999 et a commencé à réduire sa présence militaire sur Chypre.

Géographiquement, la Turquie est un vrai pivot géopolitique qui a l’ambition de devenir un carrefour stratégique des stratégies énergétiques et une puissance régionale de premier plan. Sa posture gaulliste a suscité parfois des tensions et des crises même avec les Alliés les plus importants y compris les Etats-Unis. L’adoption la « doctrine de zéro problème avec les voisins » était censée fournir à la Turquie une « profondeur stratégique » lui permettant de tirer un avantage certain de sa situation. Cette politique élaborée par Ahmet Davutoğlu dans son ouvrage Profondeur stratégique édité en 2001, où il établit le cadre théorique qui doit permettre à la Turquie d’accéder au rang de puissance globale en consolidant son rôle de pôle régional, notamment en établissant des relations étroites avec les pays l’avoisinant.

Son idée est simple ; dans son environnement régional, des Balkans au Proche-Orient, la Turquie a à la fois le devoir et un « droit naturel » d’intervenir comme un leader. « La mer Méditerranée est notre mer : elle l’a toujours été, elle le sera toujours », disait un proche conseiller du ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Et voilà ce qui explique l’hétérie du ministre de la défense turc, Ismet Yilmaz, qui ose, lors d’une conférence de presse tenue aux Emirats arabes unis, critiquer l’Algérie pour « soutenir le terrorisme au Moyen-Orient ». Cette zone ne devrait pas être la scène de l’intervention des pays africains tels que l’Algérie et le Maroc. « Vous savez que la position de la Turquie a toujours été de lutter contre le terrorisme. On aurait du mal à me convaincre de la nécessité de la présence algérienne au Moyen-Orient, cette intervention pourrait provoquer notre réaction militaire contre les intrus », dit-il. Si cette information est avérée, on peut dire que la Turquie est gravement désorientée. vivant une vraie expérience de « privation sensorielle » causée par les échecs répétitifs. Encore une fois de plus, Ankara se retrouve hors-jeu. Ce devient une habitude. En effet, l’identité algérienne s’est forgée à son corps défendant. Sans ignorer les faiblesses de l’Algérie, le pays reste un fournisseur de sécurité et un exportateur de stabilité.

Pour rappel, l’expression de « profondeur stratégique » a été utilisée par Dick Cheney au début des années 1990 dans la nouvelle stratégie défense pour remplacer l’expression « bloquer tout rival » utilisée dans la controversée Defense Planning Guidance, publiée en février 1992. En termes militaires, elle a une connotation avec un territoire supplémentaire qui fournit une marge de sécurité supplémentaire dans la lutte contre des adversaires. Par exemple, une Afghanistan contrôlée par les Talibans –est dit- donne au Pakistan une « profondeur stratégique »  face à l’Inde. Lorsque les responsables du Pentagone ont commencé à utiliser le terme en 1990, il avait cette même connotation géographique. Mais dans la révision de Lewis ‘Scooter’ Libby, la phrase prend un sens plus large et plus abstrait; « profondeur stratégique » se réfère à la position avantageuse de l’Amérique dans le monde, son vaste réseau de bases, armements et niveaux de la technologie militaire. Pour Davutoglu, décrit comme le « Kissinger de la Turquie », l’idée de « prendre parti » est une relique de la guerre froide. « Nous ne tournons pas notre visage à l’Est ou à l’Ouest », dit-il. Plus que tout, le Turquie rêve d’intégrer l’UE et s’imposer comme le leader naturel au Moyen-Orient. La lenteur des négociations d’adhésion à l’UE a conduit Ankara à se tourner vers le monde musulman. Mais son leadership est contesté dans l’« Orient complique ». Ni l’Iran, ni l’Egypte ni l’Arabie saoudite n’est disposé à lui reconnaitre ce statut.

De « zéro problème avec les voisins  » à «  zéro voisin sans problèmes  »

Ce n’était qu’une question de temps avant que la doctrine de « zéro problème » ne tombe désuète. Pour avoir zéro problème, il faut se focaliser à mettre l’ordre chez soi. Mais l’esprit du « néo-ottomanisme » est si fort que la Turquie ne peut pays y résister. De « zéro problèmes », elle passe à « zéro amis », «  zéro voisin sans problèmes  ». Il ne s’agit pas uniquement de la Syrie. En Egypte, Ankara s’est aussi mise du mauvais côté. Le premier ministre Erdoğan a publiquement dit qu’« il n’y a aucune différence » entre Bachar el-Assad et Abdel Fattah al-Sissi. Le renversement des Frères musulmans en Egypte a été échec pour la diplomatie Turque. Les relations avec Israël sont gravement dégradées. Avec l’UE, la relation n’est pas meilleure. A plusieurs reprises les responsables turcs ont accusé les Etats occidentaux d’avoir orchestré et financés les manifestations et diverses « forces obscures » (ce qu’Erdoğan appelle le «lobby» international « du taux d’intérêt ») dans le pays.

Les interventions turques en Irak sont une source de tension. L’Iran est clairement opposé à la vision d’Ankara. Leurs stratégies régionales se neutralisent. Il est peu probable que les Iraniens abandonnent leur allié syrien. La Syrie fait partie des intérêts vitaux des Téhéran. L’abattement d’un avion militaire russe a encore compliqué la situation de la Turquie. L’ampleur de l’engagement militaire russe en Syrie montre la détermination de Moscou qu’une décision ne peut être prise sans son accord. Le dernier coup de disgrâce est venu leur allié ; les Etats-Unis font des Kurdes une pièce maitresse de leur stratégie contre Daech.

La Turquie s’est retrouvée hors-jeu. Cela signifie que l’ennemi principal pour Turquie, en l’occurrence, n’est pas considéré comme un groupe terroriste par les Américain, mais un allié. Une série d’erreur d’appréciation de la situation. Il est encore temps de temps de se ressaisir. Au bout du compte la position régionale d’Ankara est plus que jamais difficile. Face à l’offensive de la Russie et l’Iran, les moyens de la Turquie de peser sur le règlement du conflit syrien sont désormais réduits. Seul le renforcement de ses liens avec l’Occident est susceptible de lui sauver la face. Mais la solidarité atlantique a ses limites. L’Alliance atlantique a clairement fait savoir que l’OTAN ne se laissera en aucun cas entrainé dans une guerre avec la Russie pour un différend avec la Turquie. D’après les médias allemands, « des diplomates européens ont averti le gouvernement turc qu’il ne pourrait pas compter sur le soutien de l’OTAN si le conflit avec la Russie devait dégénérer en conflit armé ». La Turquie a intérêt à prendre en compte sérieusement les préoccupations sécuritaires de la Russie qui sont réelles. Dans un environnement régional extrêmement volatile, une simple erreur de calcul et l’ « impensable » pourrait se produire. L’ampleur de l’engagement russe en Syrie ne laisse guère de doute quant à la détermination de Moscou d’aller au bout de sa compagne militaire et sa volonté de peser sur l’issue du conflit syrien.

La Russie : entre sentiment de vulnirabilité stratégique et ambitions de puissance 

Les intérêts stratégiques de la Russie sont plutôt plus modestes. Elle n’a ni aucune intention d’entrer dans une confrontation avec l’Occident. Ce qui est considéré comme un comportement russe irrationnel ou la volonté de reconstituer l’empire perdu fait partie de cette longue histoire d’idées fausses et d’échecs à comprendre les forces motrices du comportement extérieur de Moscou, qui peut être expliqué par le caractère durable de sa culture stratégique ; le sentiment de vulnérabilité stratégique. Comme une formule académique, l’idée de la culture stratégique souffre d’un certain nombre de faiblesses. Le concept de culture est amorphe, et il est difficile de prouver l’importance des facteurs culturels dans l’élaboration de résultats stratégiques -la culture de manière générale se manifeste autour de trois niveaux différents allant des « Artifacts » aux « valeurs défendues » et aux « Hypothèses de base ». Cependant, le concept a une valeur considérable comme un ombrage ajouté à une image plus large.

Les différents Etats ont des cultures stratégiques différentes, qui sont enracinées dans les expériences de formation de l’Etat, et sont influencés dans une certaine mesure par les caractéristiques philosophiques, politiques, culturelles et cognitives de l’Etat et ses élites. L’effet global de la culture de la sécurité nationale est de prédisposer les sociétés en général et les élites politiques en particulier à l’égard de certaines actions et politiques au détriment d’autres. De cette façon, elle limite les choix de comportement qui fait que l’on pourrait tirer des prédictions précises sur le choix stratégiques. Certaines options ne seront tout simplement pas imaginées, certaines sont plus susceptibles d’être rejetées comme inappropriés ou inefficaces que d’autres. La culture stratégique peut être comprise comme une prédisposition culturelle profondément ancrée pour une pensée ou un comportement particulier, dérivé de l’histoire et la géographie d’un pays, les mythes et les symboles nationaux, les traditions et les institutions politiques d’un pays. Pour Colin Gray, la culture stratégique, « découle de la géographie et des ressources, de la société et de la structure politique » et, plus important, « se référant à des modes de pensée et d’action à l’égard de la force ».

La culture stratégique n’est pas un simple produit de la culture militaire, et ce n’est pas le seul domaine où son influence se fait sentir. Elle influe également sur les systèmes politiques, et les traditions et pratiques de politique étrangère d’un pays ; la raison pour laquelle le concept a été élargi pour se concentrer sur les grandes stratégies des Etats et comprend (en plus de moyens militaires pour atteindre les objectifs d’un Etat) des variables telles que l’économie et la diplomatie. Ainsi, non seulement la façon dont le pouvoir politique est acquis et utilisé, mais aussi la façon dont un pays particulier voit et traite le monde extérieur sont des facteurs déterminants dans la formation de la culture stratégique de l’Etat. Les objectifs de la politique étrangère qui sont poursuivis par un état, et qui reflètent son identité et les intérêts, sont définis par sa culture stratégique. Le Commandement du Sud des États-Unis définit la culture stratégique comme « la combinaison des influences et expériences internes et externes -géographique, historique, culturelle, économique, politique et militaire- qui façonnent et influencent la façon dont un pays comprend sa relation avec le reste du monde, et comment un Etat se comportera au sein de la Communauté internationale ».

Comment le pays conçoit son propre rôle dans le système international et sa perception de la sécurité font également partie de sa culture stratégique. Privée d’une profondeur stratégique, la géopolitique de la Russie est marquée par l’indéfendabilité. C’est-à-dire elle est géopolitiquement instable et qu’elle n’est pas sure, ni dans le temps de l’empire ni à l’époque (post)soviétique. Quand l’URSS était une puissance dominante dans le système bipolaire, la culture stratégique russe a été basée sur la perception de l’infériorité stratégique et la question clé est : comment maintenir la sécurité. Ce sentiment de vulnérabilité habite les dirigeants russes. L’élargissement de l’Otan aux frontières russes, le système de défense anti-missiles de l’Otan, etc. ne font qu’accroitre ce sentiment. Ce cycle n’a rien à voir avec l’idéologie ou le caractère russe. Il a tout à voir avec la géographie, qui à son tour génère l’idéologie et façonne le caractère. La culture stratégique du pays est fondée sur « une perception quasi obsessionnelle d’une menace générale à la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Russie ». Les dirigeants russes appréhendent le monde d’abord à travers un prisme réaliste, dans lequel la recherche d’un équilibre du pouvoir est une caractéristique permanente. Pour eux, la Russie doit favoriser l’émergence d’un monde multipolaire -ses intérêts y dépendent.

Les principaux éléments de sa culture stratégique russe -combativité, compétitivité, affirmation de soi politique, fermeté face à ce qui est perçu comme la plus grande menace à sa sécurité et ses ambitions- sont présents les aspirations renaissantes du pays pour retrouvé un statut de grande puissance. Cela a clairement était affirmé dans le « Concept de politique extérieure » approuvé en Juillet 2008 par le président Medvedev, qui visait « à assurer la sécurité nationale, à préserver et renforcer sa souveraineté et l’intégrité territoriale, à atteindre de fortes positions d’autorité dans le monde… ». L’engagement de la Russie dans le théâtre syrien constitue changement majeur. Il traduit une stratégie multidimensionnelle.

Les objectifs sont multiples. En premier lieu, c’est une démonstration de puissance en direction de l’OTAN. Ensuite, placer la Russie en acteur incontournable dans la recomposition du Proche et Moyen-Orient tout en préservant ses intérêts stratégiques. « L’enjeu, pour les Russes, est celui de l’accès aux mers chaudes et à leurs ports. Enfin, il s’agit également pour la Russie de répondre à la menace de l’islamisme radical : les combattants étrangers de Daech comptent en effet, dans leurs rangs, 4 000 russophones dont 2 000 Russes », a indiqué le général Didier Castres, sous-chef d’état-major Opérations de l’armée française. La Russie va donc continuer à réagir fermement à tout ce qui est perçu comme une menace à son influence, sécurité et intégrité territoriale en premier lieu Daech est ses groupes affiliés. La connexion des groupes actifs en Syrie aux organisations de l’Asie centrale est sérieusement prise en compte par les Russes. C’est tout simplement est intolérable. A plusieurs reprises, Poutine a clairement fait savoir qu’il n’hésitera en aucun cas à recourir la force militaire pour protéger ce qu’il considère comme les intérêts vitaux de la Russie (Géorgie, Ukraine, Syrie, etc.).

Source : Quotidien d’Oran/Algeria.

Tewfik HAMEL

Consultant, chercheur en Histoire militaire et Chef de la Rédaction d’African Journal of Political Science


Aujourd’hui s’ouvre la session parlementaire du printemps dans un contexte national, régional et international trouble et troublé.

Au plan interne, l’activité politique a été dominée par l’adoption d’une loi de finances 2016 et une révision de la constitution.

Une loi de finances anti-nationale et anti-sociale; une révision constitutionnelle,  qui, en raison des conditions de son élaboration et  de son adoption, constitue un véritable coup de force institutionnel et constitutionnel.

L’immense majorité des Algériennes et des Algériens commence à subir les conséquences dramatiques de cette loi de finances scélérate et reçoivent des électrochocs répétés suite à une flambée des prix qui n’est pas prête de s’éteindre.

Pourtant, il y a quelques mois, les mêmes autorités assuraient que le pays ne connaissait pas de crise  et qu’il ne serait pas touché par l’austérité.

Aujourd’hui, on prêche le discours de vérité, quel discours tenait-on hier et avant-hier ; le discours de la ruse, du mensonge, du déni de la réalité et de la violence.

Encore aujourd’hui, l’imposture n’est pas finie ; on veut faire croire à l’extérieur que le pays est sur la voie d’une démocratisation graduelle alors que les options retenues visent simplement à renforcer le régime par le droit et non à limiter le pouvoir. Ces options instituent la régression des libertés par la judiciarisation du politique.

Comment peut-on parler de séparation des pouvoirs alors que jusqu’à l’heure actuelle, l’initiative des lois demeure le domaine réservé de l’Exécutif.

Chaque matin, tout Algérien qui sort de chez-lui sait qu’il n’est pas dans un pays plus uni, plus juste, plus libre et plus stable.

Dans ce contexte, l’activité parlementaire va être lourdement impactée par la programmation des lois organiques, à la suite de la dernière révision de la constitution.

Comment ne pas voir que nous sommes en présence d’un véritable carrousel; il y a eu inversion des priorités et cela révèle la logique personnelle, si ce n’est partisane ou clanique, qui a conduit à programmer cette révision en dernier. Ce qui est sûr, c’est qu’on va encore réviser des lois et des réformes qui viennent d’être adoptées.

Cette révision ne permettra pas le changement.

Un aspect méconnu de cette révision, même si elle a donné lieu à quelques lectures d’experts, est son contenu économique.

Nous partageons le point de vue de tous  ceux qui estiment que cette constitution consacre la rupture avec l’Etat-social, la régression syndicale, la dérèglementation de la sphère économique et « l’open sky » en matière du droit du travail.

Ce nouveau modèle économique, n’aurait-il pas nécessité un grand débat  citoyen, un grand débat démocratique ? Ce débat n’a pas eu lieu parceque le pouvoir et certaines forces politiques n’ont pas pu, n’ont pas su ou n’ont pas voulu lever le préalable politique. Pour rassembler les énergies, pour renforcer la cohésion sociale, il eut fallu opter pour un dialogue politique véritable pour reconstruire le consensus national.

A ce propos, le FFS souligne que les différentes initiatives politiques présentes sur la scène médiatico-politique ne se confondent  pas.

Le pouvoir persiste dans une démarche unilatérale et autoritaire parce qu’il pense disposer  des ressources politiques, diplomatiques, financières, économiques, culturelles et sociales pour continuer dans cette voie et qu’il escompte un retournement de la conjoncture pétrolière en sa faveur.

Les origines de la crise algérienne remontent au lendemain de l’indépendance du pays. La crise était présente avant la chute des revenus des hydrocarbures ; même cette dernière l’a aggravé et révélé les vulnérabilités du pays. Chaque jour qui passe démontre qu’aucun acteur politique ou social ne peut à lui seul trouver une issue politique et mettre le pays sur la voie d’un développement durable.

Dans la conjoncture actuelle, le FFS se veut dans la continuité du message de Novembre et du congrès de la Soummam. Il reste fidèle à ses engagements primordiaux de construire démocratiquement la nation algérienne et l’Etat démocratique et social. C’est pourquoi le FFS décide de commémorer le 60ème anniversaire de la création de l’UGTA, bras syndical de la révolution algérienne, par ce recueillement sur la tombe de Aissat Idir.

Dans le domaine de l’action parlementaire, le FFS continuera de populariser et de potentialiser les revendications légitimes de la population.

Le FFS poursuivra dans le travail de proximité auprès de la population et continuera de rechercher et de proposer des mécanismes et des cadres de dialogue et de concertation pour reconstruire le consensus national. Ce consensus ne saurait être la réédition de projets frontistes dépassés ou d’alternances claniques qui ne répondent pas à l’espérance démocratique du peuple algérien.

Sur le plan régional,  le FFS constate avec inquiétude la difficulté des Etats de la région  à peser sur les enjeux régionaux voire à contrecarrer les manœuvres et les options retenues par les puissances étrangères.

Pour le FFS les politiques  de guerre,  loin de lutter efficacement contre le terrorisme, aboutissent souvent à la destruction des Etats et à des situations humanitaires catastrophiques.

Dans cet esprit le FFS soutient une  solution politique en Libye et se prononce contre toute intervention militaire  étrangère dans la région.

Le FFS continue  de croire que la construction démocratique du Maghreb est à même d’apporter à la région et à nos concitoyens la paix, la stabilité et le développement.

Le 1er Secrétaire, Mohamed Nebbou, 

Alger, le 02 mars   2016

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Reflections on Migration and Brain Drain in the Caribbean Island Economies

Fanny-Aude Bellemare

 

Résumé

Loin d’être un phénomène nouveau, les mobilités internationales se sont fortement accrues depuis les années 1960. Aujourd’hui, le contexte de mondialisation tend à accélérer les dynamiques migratoires alors que dans le même temps s’observe une élévation des niveaux d’éducation. Ainsi, la soutenabilité de l’augmentation de la fuite des cerveaux dans le monde soulève interrogations et réflexions.
Le poids des flux de migrants qualifiés allié à la fragilité relative des données, pose la nécessité d’aborder en profondeur le problème de la fuite des cerveaux. Une analyse au cas par cas s’impose. A partir de données se rapportant à la diaspora caribéenne sur la base statistique de Docquier et Marfouk, cet article propose une réflexion sur les facteurs explicatifs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens.

Mots-clés :

Capital humain, Diaspora caribéenne, Economies insulaires, Fuite des cerveaux, Taux d’émigration qualifié

Plan

Introduction

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

2.1 Présentation des données

2.2 Estimation économétrique et résultats

Conclusion

 

Texte intégral

Introduction

1La disposition naturelle des hommes à migrer vers des territoires abondant en ressources est sans nul doute considérée dans le circuit économique comme un phénomène traditionnel.
Au XXIème siècle, les migrations sont généralement ordonnées par l’existence de facteurs économiques, politiques ou encore sociaux. Les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne s’inscrivent dans ce contexte. Loin d’être une exception notable, elle présente un échantillon du monde mettant en exergue l’existence des multiples causes de départs des flux de migrants. Analysées en détail, un point témoigne avec acuité d’une caractéristique commune : une tendance forte au départ de la main d’œuvre qualifiée. L’ensemble des îles de la Caraïbe insulaire, de Cuba à Trinidad sont enclines à ce qui est communément appelé la fuite des cerveaux. Selon Ratha et Xu (2008), quatre des îles appartenant à l’arc caribéen sont dénombrées dans les dix premiers pays ayant un taux d’émigration qualifiée  élevé en 2005. A titre d’illustration, la Jamaïque enregistre un taux d’émigration qualifiée de près de 82,5 %, Haïti de 81,6 %. Trinidad et Tobago et Grenade enregistrent respectivement des taux de 78,6% et 66,7%.

2La littérature économique abonde sur ce sujet. Certains économistes, justifient le bien fondé de l’émigration qualifiée. Les premières travaux (Grubel et Scott, 1966 ; Johnson, 1967) soulignent qu’une émigration qualifiée génère des externalités positives par le biais de divers canaux de transmission (transferts de fonds, les réseaux, les retours des migrants). En retenant l’hypothèse de concurrence pure et parfaite au travers des divers canaux précités, les effets néfastes d’une fuite des cerveaux peuvent être amoindris. L’émigration des travailleurs qualifiés apparait dès lors comme une contribution à l’accroissement de l’activité économique du pays de départ sur le long terme. Elle permet la régulation des excès démographiques, du niveau du chômage de la main d’œuvre qualifiée et également de l’amélioration des niveaux d’éducation.

3Pour autant, les théories récentes énoncent des thèses pessimistes quant aux retours de l’émigration qualifiée sur l’économie. Bhagwati et Hamada (1974), Haque et Kim (1995). considèrent en relâchant certaines hypothèses néoclassiques qu’une fuite des cerveaux conduit à la perte nette des investissements publics injectés à la formation de la main d’œuvre des pays d’origine, contribue à accroitre les inégalités économique et diminue les capacités d’innovation des pays d’origine. Docquier consolide ces arguments en apportant précisions sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. La conclusion étant qu’à partir d’une analyse de l’impact de l’émigration des travailleurs qualifiés dans les pays en développement, « un taux d’émigration qualifiée positif mais limité entre 5 % et 10 % peut être bon pour le développement » (Docquier, 2007 : 49).

4La validité empirique de cet argument induit des questionnements relatifs à la situation des économies insulaires caribéennes déjà sujettes à une forte propension des migrations internationales; et qui pour la plupart ne voient pas leur taux en deçà de 20%. Notons, d’autres îles de la Caraïbe enregistrent des taux d’émigration qualifiée relativement importants, oscillant entre 20 et 60 % : la Barbade avec 61,4 %, Sainte-Lucie avec 36 %, Cuba avec 28,9%. Et,  la  Dominique  et  Saint-Vincent présentent des taux de l’ordre 58,9 % et 56,7 %.

5Le phénomène migratoire va en s’intensifiant dans cette région caractérisée d’un côté par un éloignement des grands marchés mondiaux, un fort degré d’ouverture et aux marges de manœuvre étroites en politique économique; et de l’autre par un fort accroissement démographique, des populations concentrées dans les villes et l’augmentation du chômage. Compte tenu du contexte théorique et des effets potentiels, quels sont facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans ces économies insulaires ?

6Cet article s’interroge sur les facteurs de la fuite des cerveaux dans les territoires insulaires caribéens. La section 1 procède à analyse statistique de l’émigration dans la Caraïbe insulaire, la seconde 2 propose une explication du niveau du taux d’émigration qualifié et la conclusion souligne les faits stylisés.

1. Migrations des travailleurs, émigration qualifiée dans la Caraïbe insulaire.

7Née de courants migratoires, la Caraïbe s’avère être une construction mosaïque où ces phénomènes multiples et diversifiés sont traditionnellement établis. Des premières périodes coloniales jusqu’à aujourd’hui, les économies insulaires caribéennes sont entièrement dynamisées par les déplacements internationaux de sa population (main d’œuvre non qualifiée et qualifiée). La nature et les causes des fortes propensions à l’émigration de la main d’œuvre dans ces territoires proviennent à la fois de leurs spécificités économiques liées à leur configuration territoriale, de leur insularité et de fondements historiques.
La présente section expose successivement, les lignes historiques des migrations dans la Caraïbe insulaire. Puis, l’état de l’émigration qualifiée, phénomène particulièrement prégnant dans les économies insulaires caribéennes.

1.1 Migrations de la main d’œuvre dans la Caraïbe insulaire.

8De manière générale, au départ de ces économies les flux de migrants sont de nature intra régionale et extra régionale (cf. figure 1). Les premiers trouvent une explication en raison de la proximité des îles aux traits historiques communs, où une évidente dynamique migratoire inter îles s’est développée et se pérennise. Néanmoins, la possibilité de migrer d’une île à l’autre s’avère limitée par les présentes barrières linguistiques et de législation  réduisant dès lors l’installation potentielle des travailleurs provenant de la région et laissant davantage d’ampleur aux migrations extra régionales en direction des anciennes métropoles. Selon Grosfoguel (1997 : 599), « il est plus facile pour les migrants des îles caribéennes d’intégrer une métropole d’origine que les autres îles ». Les migrations extra régionales qui s’étendent sur la période allant de 1950 aux années 2000 sont marquées par trois phases décrivant le schéma migratoire de ces îles.

La période allant de 1950 à 1970, les migrations de nécessité alternative.

De 1970 à 1990, il s’agit de migrations de pulsion et d’attraction.

Et des années 90 aux années 2000, les migrations sont influées par les mutations socio-économiques.

9S’agissant des décennies 1950, 1960, 1970, les migrations dites de nécessité alternative convergent les stocks de migrants à destination des anciens pays colonisateurs en raison de l’ouverture des frontières (par assouplissement des procédures administratives ou par l’accessibilité aisée aux garanties de l’Etat-providence) et de l’appel de main d’œuvre étrangère  induit par la période de plein essor économique de ces derniers. A la suite de la période d’après guerre, le nouveau contexte économique génère un besoin en main d’œuvre capable d’honorer les nouveaux volumes de production dans les pays d’accueil. D’un autre côté, les terres d’expatriations suscitent des migrations périodiques voire définitives d’un grand nombre de travailleurs  insulaires caribéens. La fin du règne de l’économie traditionnelle engendre le détournement des pays développés vers des économies insulaires, productrices de matières premières. De facto, dans le secteur traditionnel abondant en main d’œuvre, est observé un déclassement des populations actives insulaires en population à la recherche d’emploi.

10Les migrations de 1950 à 1970 ont été qualifiées de « nécessité -alternative » afin de souligner l’idée d’un accord tacite entre les ex-pays colonisateur désireux de bénéficier des retombées de la libéralisation des échanges et les économies insulaires de la Caraïbe souhaitant anticiper l’amorçage de niveaux de chômage élevé.

11Entre 1980 et 1990, les mouvements migratoires de la diaspora caribéenne se poursuivent sous de nouvelles orientations. Zimmerman (1996), évoque l’idée selon laquelle, la migration internationale du capital humain résulte de la confluence de facteurs qui poussent les travailleurs hors de leur pays d’origine et de facteurs les attirant vers les pays d’accueil. Les mouvements migratoires dans la Caraïbe insulaire relèvent durant cette période de ces influences. De l’avènement de la mondialisation persiste les traces d’inégalités de salaires fortement présentent dans ces économies insulaires mais également entre  ces  économies et les pays développés, d’un chômage élevé  et de taux d’accroissement démographique galopants . Ce contexte décrit les multiples facteurs latents de pulsion.

12Parallèlement, durant cette décennie, les facteurs d’attraction émanent principalement d’accords commerciaux offrent aux ressortissants des territoires insulaires caribéens des arrangements préférentiels macroscopiques. A titre d’illustration, est observée une multiplication des accords commerciaux (la convention de Lomé, 1975; les accords de partenariat ACP-UE, CARIBCAN ) et la pénétration des investissements directs étrangers qui tendent à réduire le secteur agricole, contenir la part congrue du secteur industriel au profit du tertiaire dans l’activité économique des territoires insulaires Caribéens.
Cette conjoncture offre au capital humain des facilités avantageuses de migrer hors de la région et permettant de garantir l’accès à de nouvelles stratifications d’emplois stables et biens rémunérés.

13Les migrations développées dans les années 90 à 2000 proviennent de mutations socio-économiques. La flexibilité du travail accrue, la segmentation du marché du travail doublement marqué dans ces territoires, la fin du fordisme, influent sur le nombre de personnes migrant hors de ces territoires. Le stock de migrants de la Caraïbe passe de 909 000 à 1 071 000 entre 1990 et 2000. D’autres facteurs générateurs, comme les choix personnels dictés par l’intéressement à certains systèmes éducatifs et formations jugés performants, les différentiels en termes de niveau de vie, de prime entre pays d’accueil et pays d’origine, alimentent les flux de sortants. Le tableau 1 illustre l’activation des stocks de migrants de la diaspora caribéenne sur la période 1990 à 2000 dans quelques Etats de la Caraïbe.

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1 : Routes migratoires extra et intra caribéennes 1950 à 2000

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Tableau 1 : Données migratoires  pour les pays de la Caraïbe

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14Par ailleurs, les diverses analyses descriptives menées concernant l’évolution des migrations dans la Caraïbe sur la période sont unanimes devant la forte tendance à l’accélération des mouvements migratoires dans la période 1990-2000. Au total, les mouvements migratoires se sont intensifiés. Des niveaux de variation de migration de la main d’œuvre  compris entre 3 et 8% sont constatés (tableaux 1). Les exemples les plus probants sont ceux des petites Antilles. Les îles francophones  avec une augmentation de  près de 4 points, enregistrent les taux de migration les plus élevé sur la période 1990-2000. Autre exemple, est celui des îles anglophones telles Saint-Kitts et Nevis et Saint-Vincent et les Grenadines.

1.2 L’exportation des cerveaux dans la Caraïbe

15Le tableau 3 met en exergue la propension à l’émigration de la main d’œuvre qualifiée (par niveau d’enseignement) dans la Caraïbe. La tendance à l’émigration est d’autant plus forte que les niveaux d’éducation sont élevés. La part des migrants ayant un niveau d’éducation primaire reste faible. Soit un taux d’émigration de la main d’œuvre ayant atteint un niveau primaire d’éducation de 8 % contre un taux d’émigration qualifiée  de 37 % (pour les migrants disposant d’un niveau secondaire). Parallèlement, le taux moyen d’émigrants qualifiés ayant un niveau d’éducation supérieur atteint en moyenne 63 % pour l’ensemble de la Caraïbe sur la période 1970-2000. Les îles de la Jamaïque, Haïti, sont les plus fortement enclines au départ de la main d’œuvre qualifiée. Les taux d’émigration de la main d’œuvre disposant d’un niveau d’éducation supérieur dans ces territoires, s’alignent autour de 80 %. Suivent les îles d’Antigua et Barbuda, Saint-Kitts  et Nevis, Trinidad et Tobago et Grenade avec des taux de l’ordre de 70 %.

Tableau 3: Taux d’émigration de la main d’œuvre (en %) vers les pays de l’OCDE, entre 1970 et 2000, selon le niveau d’éducation.

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

16Par ailleurs, l’analyse par région révèle sans nul doute le cas atypique de la Caraïbe en matière de migration de la main d’œuvre qualifiée. L’évolution des seuls taux d’émigration qualifiée  des plus de 25, soulignent indiscutablement la fuite des cerveaux dans la Caraïbe (figure1). Si dans les diverses régions du monde , les taux d’émigration des personnes hautement qualifiées suivent la même évolution, la figure 1 révèle a priori une évolution plus soutenue de l’évolution des taux d’émigration des personnes hautement qualifiée dans la Caraïbe comparativement aux autres régions.

 

 

 

 

 

 

Figure 2 : Evolution du taux d’émigration des adultes de 25 ans et plus hautement qualifié

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Source: Defoort. C, 2008.

 

17Docquier (2005 :.54) en procédant à l’analyse par région établit l’existence d’une relation décroissante entre la taille de la population et le taux d’émigration. Dans le cas de la Caraïbe, cette évidence ne semble pas vérifiée. Pour cause, d’autre déterminants des migrations dans la Caraïbe tels: l’instabilité politique, la conservation des liens coloniaux avec les anciennes métropoles, ou encore la proximité à certains pays développés, sont négligés. En effet, notons parmi les îles les plus peuplées appartenant à la cohorte Grandes Antilles, certaines d’entre elles enregistrent de faible taux émigration qualifiée. A titre d’exemple, les îles de Cuba,  la République Dominicaine présentent des taux relativement faibles soit respectivement 28,9%  alors que leur population approche les 10 millions d’habitants. A l’inverse, la Jamaïque et Haïti parmi les taux d’émigrants qualifiés les plus élevés, soit 82,5 % et 81,6%, sont des pays à forte population .
La Caraïbe ne relève des normes ou des constats établi par les analyses empiriques. La tendance à la hausse des taux d’émigration qualifié dans les territoires insulaires caribéens semble s’enregistrée.

2. Estimations des régressions explicatives du taux de migration qualifié

18En vue d’identifier les facteurs explicatifs de l’émigration qualifiée dans la Caraïbe, nous procéderons à une estimation à partir d’une variable endogène: le taux d’émigration qualifié. En effet, le taux d’émigration qualifiée transmet une vision claire de la taille et du niveau de puissance de la fuite des cerveaux (Docquier, 2007).
Ainsi, dans cette section, après présentation des variables retenues, nous procédons à l’aide de la modélisation à effets fixes en données de panels, à l’estimation de régressions explicatives du taux de migration et l’exposition des résultats.

2.1 Présentation des données

19Avant de procéder aux tests de régression, il convient de présenter les variables explicatives retenues pour notre étude. Nous disposons de données sur le taux d’émigration qualifiée Rath et Xu (2008) et Docquier et Marfouk (2005), complétées par des informations et statistiques économiques issues de la Commission économique pour l’Amérique Latine et la Caraïbe et de la Banque mondiale.
S’il est vrai que les causes de migration sont en liaison avec les facteurs démographiques, sociologiques et politiques; en partant de l’équation de Beine et al (2001), nous retiendrons comme facteurs explicatifs du taux d’émigration qualifié: la population ; les dépenses publiques d’éducation; le PIB par habitant. A mesure que le PIB par habitant s’accroit, il s’observe un relâchement des niveaux d’émigration. Inversement une diminution du revenu amplifie l’émigration (Faini et Venturini, 1993). Nous rajoutons le taux de chômage, particulièrement élevé dans cette région. Le taux de chômage est un déterminant de l’émigration dans les pays en développement. En effet, Inoki et Surugan (1981), Gordon et McCormich (1994) soulignent l’impact non significatif des taux de chômage locaux sur l’émigration  concluent à un impact positif. Enfin, nous avons choisi d’appréhender la mesure du capital humain  par les taux brut de scolarisation . Barro (1989) mesure l’éducation par les taux brut de scolarisation. Il distingue les taux bruts primaire et secondaire. Les variables sélectionnées sont présentées au tableau 4.

Tableau 4: Liste des variables explicatives du taux d’émigration qualifié

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Les informations statistiques relèvent essentiellement des pays les plus enclins au phénomène de fuite des cerveaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

2.2 Estimation économétrique et résultats

20L’estimation économétrique met en relation le PIB par habitant, les dépenses publiques d’éducation, le taux de chômage et la population.

21Les résultats sont donnés par l’équation suivante:

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22En suivant Sevestre (2002) , le test d’existence des effets fixes pour le ratio de migration n’est pas concluant : il n’existe pas d’effets spécifiques à chaque pays pour ce qui est du taux de migration des individus biens formés, au seuil de 5 % . Les pays sont relativement similaires quant à l’explication de leur ratio d’immigration. L’estimation présentée fournit la partie « universelle », commune, des relations étudiées hors des effets individuels (par pays).
Dans la perspective indiquée (non effet fixe), nous obtenons un R² de 0,43. La qualité globale de la régression est très correcte puisque la statistique de Fisher est acceptable à un seuil supérieur à 95 % (considérés dans leur ensemble les coefficients sont tous différents de la nullité).

23Les commentaires suivant présentent les résultats de l’estimation.
Pris individuellement, les facteurs significativement explicatifs  du ratio de migration (TXMIG) sont les dépenses publiques d’éducation (DEPPUB) et le niveau de revenu par tête (PIBHAB). Dans la Caraïbe insulaire encline aux migrations qualifiées, les dépenses d’éducation influent sur le niveau des taux d’émigration qualifiée. L’estimation économétrique révèle l’existence d’une liaison négative entre le niveau des dépenses publiques et le taux d’émigration qualifiée. En d’autres termes, moins un Etat investi dans le développement de son système éducatif et plus la tendance des émigrants qualifiés s’accentue. De manière simpliste, il est possible de conclure à un lien entre l’action des pouvoirs publics, le niveau de développement des systèmes et la tendance migratoires de la main d’œuvre qualifiée.

24Le PIB par habitant, apparaît comme un autre vecteur explicatif du taux d’émigration qualifiée. De la régression présentée, il en ressort que plus le PIB par habitant diminue et plus le départ du pays d’origine de la main d’œuvre ayant un niveau supérieur d’enseignement augmente. Ce constat peut être expliqué par le contexte saisissant d’une dynamique des inégalités économiques  régnant dans les économies insulaires de la Caraïbe. Ces pays présentant de faibles capacités d’absorption du marché du travail et des inégalités de revenus particulièrement prégnante, l’engouement itératif au départ de la Caraïbe insulaire est caractérisé.

25En définitif, il semble que plus le niveau de revenu est bas et les actions des pouvoirs publics en faveur du système d’enseigne sont ténues, plus les ressortissants des territoires insulaires caribéens émigrent à l’extérieur de leurs pays d’origine.

Conclusion

26L’objet de cet article à été de présenter des éléments de compréhension du phénomène de fuite des cerveaux dans la Caraïbe. Après analyse, nos conclusions sont doubles.
D’abord, des faits stylisés des mouvements historiques migratoires de la Caraïbe sont notifiés. Nous distinguons trois périodes des mouvements migratoires. Une phase amorcée depuis le début des années 50, conduit hors de la région les ressortissants caribéens. Ces déplacements de la population sont qualifiés de migrations de nécessité alternatives. Une période intermédiaire (1980-1990), durant laquelle les migrations de la main d’œuvre qualifiée au départ de cette région sont orientées à la fois par des facteurs de pulsion endogène et des facteurs d’attraction aux migrations influées par des mutations socio-économiques endogènes.

27Ensuite, des résultats de l’estimation économétrique précitée, il apparaît clairement que  le taux d’émigration particulièrement prégnant dans la Caraïbe, s’explique par niveau des dépenses d’éducation et du PIB par habitant.
Les proportions comparées des dépenses publiques jugées trop faibles tendent à accroître sensiblement le taux d’émigration des personnes qualifiées dans la Caraïbe. Devant l’inadéquation des efforts des pouvoirs publics, les ressortissant caribéens  émigrent en quête d’une meilleure offre d’éducation et de conditions économiques plus stables.
Devant l’explication de la fuite des cerveaux dans la Caraïbe insulaire, les capacités d’innovation et le besoin grandissant de compétences dans ces territoires insulaires caribéens, une analyse des effets causaux mettraient au grand jour les éventuelles pistes d’ajustements ou politiques publiques sui generis nécessaire à l’endiguement de la fuite des cerveaux

Bibliographie

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Source: Docquier.F, A. Marfouk, 2005.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fanny-Aude Bellemare, « Migrations et fuite des cerveaux dans les économies insulaires caribéennes : éléments de réflexion », Études caribéennes [En ligne], 16 | Août 2010, mis en ligne le 19 mai 2012, consulté le 01 mars 2016. URL : http://etudescaribeennes.revues.org/4702 ; DOI : 10.4000/etudescaribeennes.4702

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Auteur

Fanny-Aude Bellemare

Doctorante en Sciences Economiques et Sociales, CEREGMIA – Université des Antilles et de la Guyane. Faculté de droit et d’Economie de la Martinique. Campus de Schœlcher-Martinique FW, fanny.bellemare@gmail.com


La domination des orthodoxes stérilise le débat public

L’enfermement idéologique des dirigeants européens trouve ses racines dans une bataille pour l’hégémonie intellectuelle qui ne se livre pas seulement dans les médias. Malgré ses impasses et l’échec des politiques qu’elle inspire, la doctrine économique néoclassique domine plus que jamais à l’Université. Ses promoteurs, parmi lesquels Jean Tirole joue les premiers rôles, contrecarrent toute volonté de pluralisme.

par Laura Raim 

artisans de la concurrence non faussée, les économistes dominants la goûtent moins quand on les invite à la faire vivre dans leur profession. Reprenant une promesse de son prédécesseur Benoît Hamon, la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem s’était engagée en décembre 2014 à créer à titre expérimental une seconde section d’économie au sein du Conseil national des universités (CNU), l’organisme qui gère la carrière des enseignants-chercheurs. Intitulée « Institutions, économie, territoire et société », celle-ci aurait pu devenir un refuge pour les économistes hétérodoxes, mal aimés des représentants du courant dominant. L’école dite « néoclassique », qui repose sur l’hypothèse de la perfection des marchés et de la rationalité des individus (voir Principaux courants et théories économiques), règne en effet depuis vingt ans sur l’actuelle section de sciences économiques, la « 05 ». Trois cents chercheurs hétérodoxes se préparaient donc à rejoindre une nouvelle section d’économie politique pluraliste, critique et ouverte aux autres sciences sociales.

C’était sans compter le tir de barrage des « orthodoxes », bien décidés à tuer dans l’œuf toute possibilité d’une autre pensée économique. A peine avaient-ils eu vent du projet ministériel que le président de la « 05 », Alain Ayong Le Kama, envoyait un courrier au gouvernement, brandissant la menace d’une « démission collective » de la section. Mais l’offensive la plus décisive a été celle de Jean Tirole, lauréat en 2014 du prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (abusivement qualifié de « prix Nobel d’économie »). Il a adressé une lettre à Mme Vallaud-Belkacem pour empêcher une « catastrophe ».Mission accomplie : le projet a aussitôt été enterré.

Cette bataille apparemment corporatiste est en réalité hautement stratégique. Les représentations et préconisations des économistes exercent une forte influence sur les politiques publiques. Or, depuis une vingtaine d’années, les chercheurs hétérodoxes, c’est-à-dire tous ceux qui ne souscrivent pas à l’école néoclassique, soit à peu près un tiers des économistes français, sont exclus des positions-clés de la profession. S’ils parviennent encore à se faire recruter comme maîtres de conférences, le courant majoritaire leur verrouille l’accès au grade supérieur de professeur des universités (1). Alors que, entre 2000 et 2004, l’hétérodoxie représentait 18 % des nouveaux recrutements de professeurs à l’université, ce pourcentage est tombé à 5 % entre 2005 et 2011, soit six hétérodoxes pour cent vingt postes (2).

Comment en est-on arrivé là ? L’école néoclassique monte en puissance depuis l’avènement de l’économie moderne, à la fin du XIXe siècle, puis reflue dans les années 1930. L’approche de John Maynard Keynes, qui tire les leçons de la Grande Dépression en conférant à l’Etat un rôle central, s’impose alors comme nouvelle orthodoxie économique des politiques publiques. Lorsque le keynésianisme atteint à son tour ses limites face au contexte de stagflation (faible croissance et forte inflation), à la fin des années 1960, la théorie néoclassique revient en force avec les monétaristes et le courant des anticipations rationnelles.

Les hétérodoxes actuels émergent au même moment, en opposition à cette résurrection du paradigme néoclassique. Marxistes, postkeynésiens, régulationnistes et conventionnalistes ont en commun d’inscrire leur discipline dans le champ des sciences sociales et de porter une attention particulière aux aspects historiques, juridiques et politiques du fonctionnement de l’économie. Cherchant à décrire la société telle qu’elle existe vraiment, ils s’opposent à une représentation mécaniste et individualiste dans laquelle des agents mus par une rationalité instrumentale interagissent dans des multitudes de marchés.

Intégrant au fur et à mesure les critiques hétérodoxes, la théorie néoclassique se polit, admettant que l’information peut être asymétrique et la concurrence imparfaite… Reste que « les néoclassiques ne se sont pas imposés par la force ou la justesse de leurs idées, mais par des stratégies de colonisation institutionnelle », insiste Sophie Jallais, maîtresse de conférence à Paris-I. Dans la plupart des disciplines, pour être recrutés comme maîtres de conférences ou comme professeurs, les candidats doivent être « qualifiés » par le CNU, avant d’être sélectionnés par les « commissions de spécialistes » de chaque université. Mais, jusqu’à l’année dernière, la section d’économie dérogeait à ce principe pour le recrutement des professeurs, qui passait principalement par le concours d’agrégation du supérieur (3).

Une colonisation institutionnelle

Ce vestige du XIXe siècle ne subsiste plus que dans six sections sur soixante-dix-sept. Il se caractérise par son conservatisme, son entre-soi et son absence d’autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Et pour cause : le gouvernement nomme le président, qui, à son tour, nomme les sept membres du jury. « Chaque mandarin coopte ensuite son poulain, à qui il suggère plus ou moins subtilement de se porter candidat », raconte Liêm Hoang-Ngoc, maître de conférences à Paris-I. Depuis une quarantaine d’années, « ce sont des présidents de jury le plus souvent orthodoxes qui choisissent des jurys orthodoxes qui sélectionnent quasi exclusivement des candidats orthodoxes », résume Jallais. Cette homogénéisation se renforce, à partir des années 2000, sous l’effet d’une nouvelle méthode d’évaluation des candidats : leur production scientifique est officiellement appréciée en fonction non pas de sa qualité intrinsèque, mais des revues dans lesquelles elle est publiée. Un bon chercheur sera celui qui publie dans une revue bien notée au classement du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), lui-même établi selon le degré de conformité aux approches dominantes.

En face, les hétérodoxes se défendent mal. Absorbés par leurs travaux, ils ne se soucient pas suffisamment de se « reproduire » institutionnellement, de diriger des thèses et des laboratoires ou de recruter des successeurs potentiels. Ainsi le fondateur de l’école de la régulation, Robert Boyer, n’a-t-il pas véritablement d’héritier. Des hétérodoxes encore présents dans les instances de recrutement se laissent aussi parfois impressionner par l’appareil mathématique néoclassique. Certains, comme Michel De Vroey ou Marie-Claire Villeval, vont jusqu’à changer de camp et ouvrent grand les portes de l’université aux jeunes candidats orthodoxes.

Résultat : les professeurs hétérodoxes sont littéralement en voie d’extinction à l’université. « Ils sont désormais soit à la retraite, soit proches du départ, ce qui signifie que, d’ici deux ans, il n’y en aura plus un seul », avertit David Flacher, maître de conférences à Paris-XIII. Or ce sont les professeurs qui dirigent les masters, les écoles doctorales, les laboratoires, qui président les jurys de thèse et composent les comités de sélection de leurs pairs. Sans eux, impossible de faire vivre une école de pensée. De fait, presque tous les gros laboratoires hétérodoxes ont périclité ces dernières années, à quelques exceptions près, tels le Centre d’économie de Paris-Nord (CEPN), dirigé par Flacher, et le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), où travaille par exemple Laurent Cordonnier.

La logique de fusion entre établissements, encouragée depuis une dizaine d’années par l’Union européenne et intensifiée par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007, a renforcé le phénomène, les petits centres hétérodoxes se faisant absorber par les grands établissements. « Ce processus de concentration aboutit aujourd’hui à un oligopole stabilisé de trois structures : l’Ecole d’économie de Paris (PSE), l’Ecole d’économie de Toulouse (TSE) et le Groupement de recherche en économie quantitative d’Aix-Marseille (Greqam), qui s’échangent financements, bourses doctorales, promotions, mais aussi prix internationaux et chaires de prestige », explique Bruno Tinel, maître de conférences à Paris-I. Le « prix Nobel » d’économie a ainsi été attribué au président de la TSE, Jean Tirole, et la chaire d’économie au Collège de France, à l’enseignant de la PSE Philippe Aghion.

La situation française reflète ce qui se passe ailleurs. Les universités anglo-saxonnes ne recrutent plus que des professeurs néoclassiques, susceptibles de publier dans les revues bien cotées. Au Royaume-Uni, par exemple, l’ancien bastion keynésien de Cambridge s’est progressivement vidé de tous ses professeurs hétérodoxes. « Le grand épistémologue et historien de la pensée économique Tony Lawson n’a plus le droit de donner des cours d’économie ; il est obligé de donner des cours d’économétrie et de mathématiques », raconte Dany Lang, maître de conférences à Paris-XIII. Après la crise, à l’université de Kingston, quelques postkeynésiens ont essayé de développer un master critique. Ils ont notamment recruté Steve Keen, qui s’était fait renvoyer de sa faculté en Australie alors qu’il était l’un des seuls à avoir anticipé la crise des subprime. Aux Etats-Unis, mis à part à la New School de New York, « l’hétérodoxie a été décimée partout. Il ne reste plus que des postkeynésiens isolés, éparpillés et trouvant souvent refuge dans les facultés de sciences sociales, les business schools ou dans les premiers cycles des petites universités publiques », constate l’économiste américain James Galbraith.

Cette hégémonie serait peut-être plus acceptable si elle n’allait pas de pair avec une abyssale faiblesse théorique. En 2007, la chose a commencé à se voir, même aux yeux de non-spécialistes. Non seulement les orthodoxes ont été incapables de prédire ou même de comprendre la crise des subprime, mais leurs hypothèses sur l’efficience des marchés avaient permis de légitimer scientifiquement la dérégulation financière qui en est en grande partie responsable. D’où l’appétit du public pour d’autres analyses, qu’illustre le succès en librairie du manifeste des « économistes atterrés ». Ce collectif, lancé en 2010 et composé majoritairement de maîtres de conférences hétérodoxes, démonte les dogmes régissant les politiques publiques européennes.

« Antichambre de l’obscurantisme »

Le retour en vogue de Keynes et de Karl Marx que l’on observe dans la presse et dans l’édition n’atteint pourtant pas le monde de la recherche, imperméable à toute remise en cause. Dans sa missive, Tirole s’enorgueillit des « centres d’excellence en économie qui ont émergé en France ces trois dernières décennies » et qui « forment aujourd’hui des économistes que les régulateurs, organismes internationaux et entreprises s’arrachent ». Le fait que ces « centres d’excellence » n’aient pas produit des économistes critiques, susceptibles d’alerter sur les dangers de la financiarisation, ne l’effleure manifestement pas. Droit dans ses bottes, il continue de mépriser souverainement les courants minoritaires, parlant d’eux comme d’un « ensemble hétéroclite en difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues », et les rappelle à l’ordre : « Chercher à se soustraire à ce jugement [des pairs] promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme. »

Les étudiants, eux, ne s’y trompent pas et militent contre le monolithisme de leurs cursus. En mai 2014, les quarante-deux associations de dix-neuf pays qui composent l’Initiative étudiante internationale pour le pluralisme en économie (Isipe) ont publié un manifeste contre l’enseignement actuel de la discipline. Partie de Paris, au début de l’année 2000, autour d’un mouvement dénonçant l’« autisme » de l’économie, la contestation s’est renforcée après la crise. A Harvard, soixante-dix étudiants ont quitté en 2011 le cours d’un enseignant-vedette, Gregory Mankiw, en dénonçant son « biais conservateur ». Après avoir tenu des réunions informelles en 2012 et 2013 à l’université de Manchester, la Post-Crash Economics Society a organisé pendant un an un module de cours optionnel intitulé « Bulles, paniques et crash : une introduction aux théories alternatives des crises économiques ». Cela a valu au professeur chargé du cours, Sakir Yilmaz, de se voir refuser la prolongation de son contrat avec l’université. Depuis l’appel de mai 2014, l’Isipe s’est élargie et compte désormais soixante-cinq groupes de trente pays, dont l’Inde, le Pakistan, l’Australie et plusieurs pays d’Amérique du Sud. En France, le mouvement Pour un enseignement pluraliste dans le supérieur en économie (PEPS-Economie) a repris le combat en 2011. « Le pluralisme que nous exigeons est d’ordre théorique, mais aussi méthodologique, explique Louison Cahen-Fourot, son porte-parole. Le cursus doit faire place, en plus des maths, des statistiques et de l’économétrie, à des cours d’histoire de la pensée économique. » Son association a analysé les intitulés des cinquante-quatre licences d’économie en France : les modules d’histoire de la pensée ne représentent que 1,7 % des cours proposés, quinze universités ne jugeant pas utile de l’enseigner.

Un obstacle a finalement été levé en septembre 2014, avec la quasi-suspension de l’agrégation du supérieur. La procédure pour devenir professeur est désormais la même que dans les autres disciplines : se faire qualifier par le CNU, puis candidater à un poste. Il s’agissait d’une revendication de l’Association française d’économie politique (AFEP), créée en 2009 pour restaurer la diversité dans la recherche. Hélas, cette victoire arrive trop tard : désormais majoritaires dans les instances de recrutement, les orthodoxes n’ont plus besoin de l’agrégation pour asseoir leur pouvoir. Débarrassés du concours, les candidats hétérodoxes ne s’en retrouvent pas moins confrontés au barrage de la section 05 du CNU, étroitement contrôlée par les orthodoxes. D’où la nécessité d’une seconde section. Après de vifs débats internes quant aux risques d’un tel « divorce » au sein de la discipline, les membres de l’AFEP se sont finalement résignés en 2010 à l’idée qu’il n’y avait « plus aucun avenir possible pour les approches pluralistes dans le cadre de la section 05 ». La nouvelle section apparaissait comme la « seule solution viable ».

Refusant pour le moment cette option, le gouvernement assure qu’il va surveiller la section 05. Cette dernière a donc pris les devants en « qualifiant » quelques hétérodoxes lors de la session de février 2015. « Une manœuvre tactique et cosmétique destinée à calmer le jeu et à masquer une logique structurelle qui demeure inchangée », analyse le président de l’AFEP André Orléan, qui vient de diriger la rédaction d’un Manifeste pour une économie pluraliste (4).

Reste à comprendre l’énergie dépensée pour saboter la seconde section. Si les hétérodoxes sont si mauvais, pourquoi ne pas les laisser partir ? « Il ne s’agit pas pour nous de rejeter les approches néoclassiques, ni de remplacer une hégémonie par une autre, mais de permettre à tous les courants de cohabiter », rappelle d’ailleurs Orléan. Le discours officiel invoque une lutte contre la « balkanisation » et un souci d’unité. Un argument faible si l’on considère que la physique, la biologie, le droit et l’histoire occupent plusieurs sections. Le motif est sans doute moins noble : « Ils craignent surtout de voir les étudiants déserter les cours de microéconomie, à mourir d’ennui, et s’inscrire dans des licences “Institutions, économie, territoire et société », estime Florence Jany-Catrice, professeure à Lille-I. De fait, les effectifs sont en chute libre : d’après le rapport Hautcœur, le nombre d’inscrits en première année a baissé de 64 % entre 2002 et 2012 (5). Au point que les facultés d’économie sont obligées de fusionner avec celles de gestion, jugées plus professionnalisantes, pour essayer de retenir les élèves.

Poussés vers d’autres disciplines

Aux yeux du sociologue Luc Boltanski, l’opposition farouche des orthodoxes s’explique autrement : ils livrent bataille « pour préserver le monopole sur le concept d’économie (6) ». Ils ne supportent pas que des chercheurs ne pratiquant pas la modélisation mathématique et questionnant l’efficience des marchés puissent migrer vers une section qui conserverait le label « économie ». Lorsque Giovanni Dosi, économiste hétérodoxe italien des organisations, a soumis une contribution au Journal of Mathematical Economics, il a reçu une réponse claire : « Vos agents ne maximisent pas, votre article n’est pas un article d’économie, soumettez-le à un journal de sociologie. »L’injonction est à prendre au pied de la lettre : les néoclassiques veulent que les chercheurs des courants minoritaires s’en aillent dans d’autres disciplines et disparaissent en tant qu’économistes.

En quelque sorte, ils ont raison d’espérer, car c’est déjà ce qui se passe. Bernard Friot, par exemple, est parti en sociologie : « J’étais maître de conférences à Nancy avec une thèse d’Etat en économie du travail. Mais je n’osais pas engager des doctorants à faire une thèse avec moi qui les aurait conduits à de grandes difficultés de recrutement à l’université. J’ai donc passé une habilitation à diriger des recherches en sociologie, pour devenir professeur de sociologie du travail à Nanterre, raconte le théoricien du salaire à vie (7). La vitalité de la socioéconomie en France tient d’ailleurs pour partie au passage d’économistes vers la sociologie. » De fait, les sociologues François Vatin et Philippe Steiner sont également d’anciens économistes. Frédéric Lordon, spécialiste des crises, notamment financières, a quant à lui migré vers la section philosophie du CNRS. « Ceux qui en ont assez d’être bloqués vont aussi en aménagement du territoire, en sciences de l’éducation, en sciences politiques et en sciences de la communication », ajoute Flacher. Autant le savoir : si l’on veut entendre des économistes qui ont quelque chose à dire sur la société, ce ne sera bientôt plus dans les facultés de sciences économiques qu’il faudra les chercher.

Laura Raim

Journaliste, le Monde Diplomatique

(1) Ces titres désignent les enseignants-chercheurs titulaires dans le supérieur. En novembre 2014, la section de sciences économiques comptait 1 270 maîtres de conférences (et assimilés) et 536 professeurs (et assimilés).

(2) « Evolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000. La fin du pluralisme » (PDF), Association française d’économie politique (AFEP), septembre 2013.

(3) A ne pas confondre avec l’agrégation du secondaire, qui permet d’enseigner au lycée.

(4) André Orléan pour l’AFEP (sous la dir. de), Aquoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste, Les Liens qui libèrent, Paris, 2015.

(5) Pierre-Cyrille Hautcœur, « L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », rapport à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Paris, 5 juin 2014.

(6) Luc Boltanski, intervention à l’Assemblée extraordinaire de l’AFEP, Paris, 13 janvier 2015.

(7) Lire Bernard Friot, « Retraites, un trésor impensé », Le Monde diplomatique,septembre 2010.

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EN PERSPECTIVE

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Les événements ayant incendié Ghardaïa en Algérie le 8 juillet 2015 risquent par leur ampleur et leur gravité sans précédent de marquer un tournant quant à l’avenir du plus grand pays d’Afrique. Ils ne peuvent être compris qu’à travers une analyse rigoureuse de la restructuration en cours du théâtre maghrébin et de la géopolitique et de la sociologie politique de l’Algérie dont la stabilité conditionne la durabilité du processus démocratique tunisien.
«Jazirat el-Maghreb», la presqu’île du couchant des géographes arabes, présente une personnalité stratégique singulière.

L’identité maghrébine a été façonnée par une histoire aux apports multiples et divers. Le Maghreb «strictu sensu» est l’ensemble des hautes terres qui frangent au nord le continent africain face à l’Europe: le théâtre maghrébin est ainsi «tiraillé entre trois zones d’influence africaine, européenne et moyen-orientale».

La reconfiguraion du Maghreb

Le voisinage maghrébo-sahélien, durablement déstabilisé, projette un large spectre de menaces susceptibles d’amplifier les risques menaçant le processus démocratique tunisien: fragmentation du Maghreb, percée de l’islamisme radical et du jihadisme, éclatement d’un foyer d’instabilité durable au Sahel menaçant la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme, profonde déstabilisation de la Libye déstructurant l’Etat et érigeant le pays en épicentre de la menace terroriste et criminelle, dissémination et prolifération des armes légères et lourdes aux frontières, poussée de fièvre en Algérie marquée par de profondes tensions sociales sur fond de luttes intestines quant à la succession du président Bouteflika, course à l’armement initiée par l’Algérie depuis 2006, enracinement du crime organisé transnational et généralisation de l’économie informelle, gel du Grand Maghreb aggravant sa dépendance économique et stratégique, fragilités économiques et probable reconfiguration géopolitique de l’Europe et balkanisation en cours de la scène moyen-orientale, constituent autant de défis cruciaux pour la Tunisie aspirant à consolider son ancrage démocratique;
L’enlisement du projet de Grand Maghreb, paralysé par des ambitions géopolitiques inconciliables et des conflits non surmontés, ouvre la voie à d’autres acteurs décidés à peser sur les équilibres stratégiques du théâtre maghrébin : forte présence des Etats-Unis avec des projets empiétant sur le champ d’influence traditionnel des pays européens de l’arc latin et aspiration à évincer les puissances rivales ; percée géopolitique de la Chine avec pour objectif de se positionner en acteur significatif en Méditerranée ; et retour de la Russie. A terme, une redéfinition de la carte des influences et des ambitions au Maghreb est à prévoir.
Le Maghreb se posant en non acteur dans sa propre région laisse flotter la conviction que les pays concernés se perçoivent comme la périphérie d’un centre qui se situe hors d’eux-mêmes et dont ils attendent la stratégie organisatrice, qu’il s’agisse de l’Europe, des Etats-Unis, de l’Afrique, du monde arabe ou de toute autre entité.

La menace, dans ce contexte, est la dilapidation du Maghreb dans son essence géopolitique, c’est-à-dire la régression de l’entité politique et historique en simple contiguïté géographique dont la régulation géopolitique est subordonnée à l’initiative des puissances extérieures. La centralité maghrébine est aujourd’hui menacée.

Le trait dominant du Maghreb est que, sans être en guerre, il n’est pas en paix. Sur un fond de rivalité stratégique entre l’Algérie et le Maroc, des conflits interétatiques et intra étatiques ainsi que l’impact de l’extrémisme islamique entraînent une militarisation persistante  et un état d’alerte antiterroriste permanent.

 

La persistance du conflit saharien, les séquelles de la guerre civile algérienne, les disparités relativement au processus de transition démocratique et les revendications ethniques, créent un climat d’instabilité, sans déterminer à ce jour ni un règlement négocié entre les parties ni un compromis ménagé dans un cadre maghrébin ou arabe. Travaillé par ces forces centrifuges, cet espace ne parvient pas à trouver son point d’équilibre.
La Tunisie est ainsi confronté à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale. Cette nouvelle architecture régionale aux équilibres précaires est susceptible de contrarier ou de retarder le processus de transition démocratique en Tunisie.

L’Algérie, le colosse aux pieds d’argile

Sur un plan géopolitique, l’Algérie, accrochée au littoral méditerranéen et s’enfonçant vers le sud par un large appendice saharien qui l’écrase, est littéralement coincée en Méditerranée alors que le Maroc, Etat bi-océanique, est tourné vers le grand large et les Amériques à travers sa façade atlantique. L’accès à l’élément liquide est la source de toutes les richesses et un facteur de puissance déterminant: en récupérant le Sahara Occidental, Rabat renforce son statut de puissance continentale et de puissance maritime. Ainsi, Alger, en dépit de ses richesses énergétiques, est entravée par cette géopolitique de l’enfermement et apporte son soutien à la RASD2 afin d’accéder à la façade atlantique. Par ailleurs, il s’agit pour l’Algérie, visant le leadership régional, de nourrir un abcès de fixation handicapant le Maroc contraint à des dépenses militaires et économiques considérables.
Confrontée aux évolutions restructurant la scène maghrébine, l’Algérie préserve apparemment le statu quo prétendu démocratique. Tout en introduisant tardivement des réformes politiques et sociales, le régime s’est empressé d’élever son niveau de défense intérieur afin de se prémunir contre un effet de contagion pouvant déstabiliser le système. Le glacis algérien intrigue et pèse sur la dynamique d’intégration régionale.

Les rivalités de palais sont aiguisées par les incertitudes inhérentes à la succession du président Bouteflika et risquent de provoquer des développements inattendus soutenus par des acteurs extérieurs.

 

A ce stade, dominent des stratégies visant à sauvegarder l’ordre établi. Ainsi, la politique réfractaire du régime algérien qui croit pouvoir se renouveler indéfiniment dans sa nature «boumediéniste» à peine ajustée n’est que le reflet d’un déphasage teinté de conservatisme.

L’inconnue algérienne doit interpeller les autorités tunisiennes. Alger aspire à une évolution à la chinoise matérialisée par une ouverture maîtrisée et graduelle sauvegardant un pouvoir central fort en mesure d’écraser militairement toute contestation intérieure et de s’opposer à toute convoitise extérieure sur les ressources nationales.

L’opacité du «système algérien».

Par ailleurs, la complexité, l’opacité et les rivalités de pouvoir au sein de la scène politique algérienne sont au cœur de la problématique terroriste et régionale. À l’intérieur de l’État algérien existent des centres de décision aux stratégies divergentes qui mènent une lutte interne pour le pouvoir, le contrôle des richesses nationales et des trafics illégaux. A la mort du président Boumediene en décembre 1978, un groupe d’officiers attachés à fixer le centre réel du pouvoir algérien en retrait du gouvernement officiel, s’est attelé à mettre en place une hiérarchie parallèle, donnant naissance à un junte dont les excès ont engendré pour un temps une faillite économique, sociale et politique du pays.

«Le champ des manœuvres est d’autant plus ouvert et complexe que, contrairement à une idée répandue, le Haut Commandement de l’armée algérienne n’est pas monolithique. Il existe une multitude de clans rivaux en fonction de l’origine régionale, des écoles de formation, de leurs connivences extérieures et des secteurs de l’économie qu’ils contrôlent. Et tout cela constitue une espèce de société féodale où le pouvoir de chacun est évalué à l’aune de sa capacité à protéger et enrichir les siens ainsi qu’à diminuer le pouvoir et la richesse des autres. Il est évident que, pour certains, tous les coups sont permis»3.

Comme le souligne Alain Chouet : «La violence dite islamiste algérienne ne se confond pas avec le jihadisme internationaliste du type Al-Qaida(…)Cette violence paraît toujours fortement corrélée aux aléas et aux vicissitudes de la vie politique algérienne»4;
A l’image du double jeu pratiqué par les services secrets pakistanais ISI5 en Afghanistan, dans le cadre d’une sous-traitance, AQMI5 serait-elle en partie un instrument d’influence entre les mains de clans algériens générant une rente stratégique ou sécuritaire monnayable auprès des Occidentaux, tout en justifiant les ambitions hégémoniques algériennes à l’égard de l’espace sahélien6.

Il s’agissait pour certains d’être en mesure de doser et de mesurer l’action «terroriste» afin de valoriser les positions algériennes à l’égard de leur flanc sud sans en arriver au seuil de déclenchement des interventions occidentales préjudiciables aux intérêts stratégiques algériens. Comme le souligne Aymeric Chauprade, «le GSPC est né du magnifique esprit d’initiative algérien lequel a su offrir aux Américains l’ennemi qu’ils attendaient afin de justifier leur implantation dans le Sahara».7
Les révolutions arabes ont marqué une rupture et alimenté la crainte de clans algériens, les amenant à développer des stratégies dilatoires destinées à assurer leur survie. «Grâce au GSPC et AQMI, l’Etat algérien a pu apparaître depuis 2001, aux yeux des Etats-Unis et de la France comme un rempart contre l’islamisme radical dans la région. Et la stratégie a fonctionné jusqu’aux révolutions arabes qui ont emporté les uns après les autres tous les régimes autoritaires de la région»8.
Suivant les écrits d’Alain Chouet, «une sorte de «deal» tacite s’était établi entre les éléments se réclamant d’AQMI et le pouvoir algérien. L’émir Droukdel restait confiné en Kabylie sans réels moyens opérationnels avec une relative liberté de vitupérer ce qu’il voulait, constituant ainsi une bonne soupape sans danger aux pulsions islamistes de certaines franges de la population et à l’irrédentisme kabyle.

 

Les bandes armées quant à elles avaient licence de mener leurs petits trafics et actions de piraterie contrebandes dont profitent sans doute quelques membres de la nomenklatura algérienne sur les frontières Sud à condition d’y rester et de ne pas remonter vers le nord et de ne pas toucher aux «gazoduc». Les rivalités entre chefs de bandes et la conjonction momentanée de leurs intérêts avec ceux des Touaregs et des rescapés de la «Légion verte» de Kadhafi qui recherchaient tous un sanctuaire territorial dans le ventre mou qu’est le Mali, puis l’intervention française, ont, au moins provisoirement, déstabilisé le pacte et jeté la zizanie entre filous»9.
Dans ce contexte, le pouvoir de l’ombre algérien (Etat profond), certes puissant, ne peut ignorer que le statut de sous-traitant n’est assorti d’aucune garantie durable et que les retournements d’alliance sont fréquents. L’Algérie se sait visée10, à moins d’écarter l’Occident du sillage des islamistes politiques et de le recentrer sur la guerre contre le terrorisme international. C’est chose faite. A travers son implication croissante dans les négociations régionales, notamment les crises maliennes et libyennes et sa volonté de sécuriser ses frontières, notamment avec la Libye et la Tunisie, l’Algérie se positionne à nouveau en puissance régionale incontournable dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité régionale s’immunisant momentanément d’une déstabilisation s’inscrivant dans la logique des printemps arabes. Néanmoins, cette tactique algérienne consistant à se poser en allié des puissances occidentales dans la lutte contre le terrorisme est précaire : elle ne saurait prémunir durablement Alger des visées occidentales.

La déstabilisation de l’Algérie

De nombreux Algériens soutiennent avec insistance la thèse du ciblage du régime algérien en se prévalant de l’expansion irrésistible des révolutions du «printemps arabe» et des pressions qui l’assaillent de toute part : à l’Est, les révolutions tunisienne et libyenne (risque terroriste et criminel aux frontières) ; à l’ouest la pression marocaine du fait du conflit saharien; et au sud le conflit malien induisant une militarisation croissante impliquant les puissances occidentales. L’accession de la Tunisie au statut d’allié majeur hors OTAN a exacerbé la nervosité algérienne matérialisée par le coup de nerf du chef d’état-major de l’ANP. L’Algérie avait en outre soutenu la résistance libyenne contre l’intervention extérieure et manifeste avec constance ses réserves à l’égard de l’offensive arabe et occidentale contre le régime syrien, dans l’esprit du Front du Refus.

 

Par ailleurs, l’Algérie pressent que sa prise de participation dans l’exploration et l’exploitation des richesses énergétiques du Sahel l’expose à des stratégies hostiles des puissances occidentales. Enfin, la dérive du Polisario étroitement encadré par Alger contribue également à discréditer la stratégie algérienne dans la région.

Dans ce contexte, l’Algérie est sur un volcan. Fragilisée, citadelle assiégée, elle aspire à reprendre la main sur l’ensemble de ces problématiques. Elle déploie des dispositifs militaires (course à l’armement), diplomatiques et secrets en vue de se positionner, à terme, en puissance régionale hégémonique.

Plus globalement, l’Algérie s’oppose ouvertement à la montée en puissance de l’islam politique à l’intérieur du pays et dans son voisinage et vise à contrer la réimplantation des puissances étrangères, notamment de la France au Sahel et au Maghreb.

Les médias algériens ont tendance à dénoncer, derrière la menace d’ingérence démocratique, les facteurs externes en omettant la consistance des facteurs internes évoqués par ailleurs de manière éparse : les mêmes causes ayant provoqué les révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne se retrouvent en Algérie : l’aspiration à la démocratie et à l’Etat de droit, l’impératif de transparence inspiré par l’opacité du système politique, le chômage et la précarité d’une jeunesse désœuvrée, les déséquilibres économiques et sociaux en dépit des ressources considérables de l’Etat, etc.

Dans ce contexte, Alger joue momentanément la préservation de son autonomie stratégique. En effet, les menaces aux frontières, l’éclatement de la cohésion sociale (aggravation des événements secouant Ghardaïa depuis l’été 2013, In Salah, Tamanrasset, etc.), les réserves considérables en gaz et pétrole de schiste érigeant le pays à la troisième place mondiale derrière la Chine et l’Argentine, le renforcement de la présence chinoise et russe, la chute du cours du baril de pétrole affaiblissant significativement l’économie rentière algérienne et le risque d’effritement de l’unité de l’armée hypothèquent l’avenir du pays et ouvrent des brèches propices aux ingérences étrangères. Instrumentalisant les vulnérabilités intérieures algériennes, les puissances occidentales pourraient être tentées de stimuler un changement de régime précipitant le pays dans une guerre civile semblable au conflit syrien.

Cet état de fait placerait la Tunisie dans une configuration proche de celle du Liban avec tous les risques que cela comporte. Tunis serait ainsi prise en tenaille entre deux foyers déstructurés et représentant une menace durable quant au processus démocratique: la Libye et l’Algérie.

Ce scénario, à ce stade peut-être encore prématuré, ne relève nullement de la rêverie géopolitique issue de la réflexion d’un chercheur académique. Compte tenu de l’ampleur et de la gravité de ses répercussions dans l’éventualité où il se produirait,  il dicte une vigilance accrue des autorités tunisiennes et la mise en place d’une stratégie globale (stratégique, diplomatique, sécuritaire, économique, etc.) afin de l’anticiper, de mesurer sa potentialité de surveillance à travers un tableau de bord de veille et d’alerte et d’y faire face.

 

Le précédent libyen doit être médité. Le journal L’Expression dans son édition du 13 juillet  2015 soulignait : « il n’est un secret pour personne que notre pays est la cible d’ennemis qui ont accueilli, soutenu et armé les groupes terroristes pendant la décennie noire. Ce sont les mêmes qui ont essayé de plonger l’Algérie dans la mascarade du «printemps arabe». Ces ennemis qui n’ont pas intérêt à voir l’Algérie debout, tentent vainement de faire perdre le nord au Sud algérien… Ils attisent la colère des populations de cette région pour tenter d’y mettre le feu et fractionner l’Algérie, pays dont, il faut le rappeler, a comme principes fondamentaux son unicité et son indivisibilité. Les voilà qui remettent une couche en tentant de mettre le feu dans la vallée du M’zab. D’ailleurs, les hauts responsables de l’Etat se sont relayés pour mettre en garde contre ce complot. D’abord, le Premier ministre Abdelmalek Sellal lors de son déplacement à Ghardaïa dès le lendemain de ces terribles événements qui ont coûté la vie à 25 personnes. « Des pays connus pour être des ennemis de l’Algérie ont planifié les évènements de Ghardaïa», a-t-il lancé avec colère aux sages de la région»11 .

Par ailleurs, lors d’un discours prononcé le 10 juillet 2015 à l’occasion de la journée de Jérusalem, Hassan Nasrallah évoque les événements secouant la vallée du M’zab en les intégrant dans la vaste stratégie occidentale visant à balkaniser et à restructurer le monde arabe : «Israël annonce sa satisfaction face aux guerres civiles qui ravagent toute la région, et œuvre et agit dans ce sens via ses services secrets et de différentes manières pour étendre ces guerres. Et malheureusement, un grand nombre de pays ont été touchés par ce malheur, et on voit ce qui se prépare maintenant contre l’Algérie, et encore une fois, sous un aspect sectaire.

A l’heure actuelle, je n’ai pas d’informations détaillées, je ne prétends pas être spécialiste de ce dossier, mais chaque fois qu’il y avait des problèmes dans certaines régions, les médias parlaient de différences ethniques, ou basées sur des considérations ethniques, à savoir entre Arabes et Amazigh (berbères). Mais j’ai vu, ces derniers jours, que certaines chaînes étrangères occidentales diffusées en Arabe (BBC Arabic, France 24, etc.) parlaient de lutte entre les Malékites et les Ibadites. C’est-à-dire que l’Occident veut présenter cela comme un conflit confessionnel et sectaire. Voilà ce à quoi l’Occident œuvre au niveau de l’ensemble de la

région 12.

Enfin, le célèbre journaliste palestinien, Abdelbari Atouane, dans l’éditorial du journal Rai Alyoum du 9 juillet 2015 développe : «Il y a un plan diabolique qui vise à transformer l’Algérie en une autre Syrie. L’Algérie est visée. Et quand nous disons qu’elle est visée, c’est parce que les informations en notre possession sont très fiables. Les promoteurs du scénario sanglant qui est en train de ravager la Syrie veulent l’exporter vers l’Algérie».

La stratégie occidentale d’éviction des puissances rivales à travers la balkanisation du théâtre moyen-oriental et l’instrumentalisation de la menace terroriste et des vulnérabilités intérieures s’étend à la sphère maghrébine. La déstabilisation de l’Algérie est en cours : le point de rupture, c’est-à-dire l’agenda et le comment, c’est-à-dire la stratégie, sont modulables au gré des évolutions géopolitiques, des intérêts stratégiques et des résistances rencontrées.

Dans le cadre de l’édition d’Afrique Réelle du mois de juillet 2015, Bernard Lugan13, dans le prolongement d’une analyse détaillant les profondes vulnérabilités algériennes (politiques, économiques, sociales, etc.) développe ce qu’il intitule le scénario de l’Apocalypse : «les caisses étant vides, les autorités ne seront donc plus en mesure de calmer les revendications populaires.

Ces dernières risquant de coaguler, les digues pourraient alors sauter et le régime totalement discrédité serait emporté comme un fétu de paille. La révolution pourrait ensuite être  coiffée  par les islamistes avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour tout le Maghreb et au-delà, pour toute l’Afrique du Nord et l’Afrique saharienne(…)l’armée serait condamnée à intervenir pour écraser le mouvement, mais, n’étant plus monolithique comme elle l’était dans les années 1990 et une partie d’entre elle étant travaillée par les islamistes, une véritable guerre civile éclatera et les Berbères pourraient en profiter pour imposer leurs revendications.

 

D’autre part, l’inconnue algérienne doit interpeller les autorités tunisiennes d’autant plus que certains clans algériens n’ont intérêt ni à la réussite du processus démocratique en Tunisie, ni à l’application du principe de coexistence avec les forces islamistes mis en œuvre par les autorités tunisiennes. Cet Etat profond algérien ciblant Tunis n’épargne pas l’Etat formel algérien lui-même harcelé. Il est tenu d’amorcer un processus de réformes maîtrisées à la chinoise tout en empêchant à tout prix que le modèle tunisien ne parvienne à un point d’équilibre. La collaboration avec les gouvernements tunisiens successifs de la transition dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ne saurait nous abuser. Il s’agit d’un impératif ponctuel, existentiel mais indépendant de l’option fondamentale qui reste la finalité démocratique. Depuis Boumediene, l’Algérie affirme avec constance un droit de regard sur les régimes politiques de son voisinage (Union tuniso-libyenne en janvier 1974, Sahara Occidental en 1975).

Le contexte géopolitique menaçant exacerbe cet état de fait. C’est à la lumière de ces développements qu’il convient de remettre en perspective le déplacement précipité de Rached Ghannouchi à Alger et la visite en cours du ministre des affaires étrangères algérien à Tunis.

Les scénarios Maghreb 202014

Divers scénarios sont concevables :

 légende

 

 

Mehdi Taje
Géopoliticien et prospectiviste, spécialiste du Maghreb et du Sahel
Directeur de Global Prospect Intelligence

 

  1. L’Algérie n’a cessé d’élever son budget militaire, poussant à une course aux armements dans le Maghreb. Etant déjà le premier budget militaire de l’Afrique du Nord, Alger devient en 2011 le premier budget d’Afrique (à hauteur de $8,17 milliards) et le troisième dans le monde arabe après l’Arabie Saoudite ($46,21 milliards) et les Emirats Arabes Unis ($16,06 milliards en 2010), le Maroc étant classé huitième ($3,18 milliards). Avec plus de 10 milliards de dollars de dépenses militaires en 2013, l’Algérie est le premier importateur d’armes au Maghreb. En tant qu’importateur d’armes, elle se positionne à la sixième position mondiale  selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), avec un marché à fort potentiel de ventes qui la place au 9e rang des plus grands importateurs d’armes dans le monde à l’horizon 2017.Depuis 2002, Alger a augmenté ses dépenses militaires de 170 % avec un pic en 2011 de 44 %, passant de $5,67 milliards en 2010 à $8,17 milliards en 2011, soit une augmentation de $2,5 milliards. D’autres commandes s’ajoutent en 2012 et en 2013 auprès de l’Allemagne (pour un montant évalué à $2,2 milliards : deux corvettes classe MEKO équipées de 6 hélicoptères Super Lynx et de missiles suédois), auprès de la Chine (3 corvettes lourdes de type 056 chinoises) et auprès de l’Italie (1 patrouilleur lourd océanique et 1 bâtiment de débarquement et de soutien logistique de 8800 tonnes). Ces commandes développent la composante maritime déjà équipée par la Russie (notamment 4 sous-marins classe KILO auxquels s’ajoute la commande de 2 unités en 2014), l’armée de terre et l’armée de l’air ayant été développées et modernisées depuis 2006 suite à d’importantes commandes passées essentiellement auprès de Moscou. Le volume des livraisons d’armes vers l’Algérie a enregistré une hausse de 277 % entre 2003-2007 et 2008-2012 plaçant Alger au 6ème rang des pays importateurs d’armements. En détaillant, selon le SIPRI 2012, « la Russie a fourni 93 % des importations algériennes d’armes, dont 44 avions de combat Su-30 MKA, 2 sous-marins classe Kilo Project-636, 3 systèmes de défense anti-aérien S-300 PMU-2 (SA-20B) à longue portée sol-air missiles (SAM) et 185 chars T-90S. Le même rapport a noté cependant que l’Algérie s’est tournée en 2011-2012 vers l’Allemagne pour acquérir 2 frégates MEKO A200 et un premier lot de 54 blindés de transports de troupes de type Fuchs sur un contrat de 1200 blindés. La Chine est également fournisseur d’armes de l’Algérie avec 3 frégates F-22A ». Enfin, le budget militaire algérien enregistre à nouveau en 2013 puis en 2014 une nette augmentation pour franchir la barre des 10 milliards de dollars, soit 10,4 milliards de $ en 2013 et environ 12 milliards de dollars en 2014 correspondant à environ 7% du PIB. En 2015, il franchit le seuil des 13 milliards de dollars. Il est clair que cet arsenal dépasse l’impératif de la lutte contre le terrorisme et signale des visées autres que défensives, dans un contraste flagrant avec le voisinage maghrébin et africain. Avec un budget d’environ 3,5 milliards de dollars, le Maroc a enregistré selon le SIPRI une augmentation des livraisons d’armes de 1460 % entre 2003-2007 et 2008-2012. Au cours de la période 2008-2012, les principales acquisitions marocaines comprenaient : 24 avions de combat de type F-16C en provenance des Etats-Unis, la modernisation de 27 Mirage F1 aux standards MF2000 pour un cout estimé entre 518 et 542 millions de dollars, 3 frégates SIGMA des Pays-Bas, la frégate Fremm Mohamed VI commandée à la France en 2008, des négociations avec l’Allemagne et la Russie pour l’achat d’un sous-marin pour un coût d’environ 500 millions de dollars et 54 chars Type 90-2 en provenance de Chine s’ajoutant aux 200 M1A1SA américains, aux 150 VT-1A, aux 90 AIFV-B-C25 et 333 M113. Enfin, relativement à la Libye, sur un budget totale estimé à 52 milliards de dollars pour l’année 2013, Tripoli consacre 7,4 milliards de dollars à la défense afin de renouveler l’équipement de ses forces armées totalement anéanties suite à la guerre de 2011.
  2. République Arabe Sahraouie Démocratique.
  3. Alain Chouet,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.231.
  4. Alain CHOUET,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.227.
  5.  Inter Services Intelligence.
  6. De nombreux travaux menés par des chercheurs algériens, britanniques, suisses et allemands évoquent cette thèse. Sur ce sujet, il est possible de consulter les ouvrages et études de Jeremy Keenan (The Dark Sahara, etc.) ou encore l’étude très pointue « Al Qaida au Maghreb ou la très étrange histoire du GSPC algérien » menée par François Gèze et Sallima Mellah (22 septembre 2007).
  7. Aymeric Chauprade, « crise au Mali : réalités géopolitiques », Realpolitik.tv, 20 janvier 2013, consultable au lien suivant : http://www.realpolitik.tv/2013/01/crise-du-mali-realites-geopolitiques-premiere-partie-par-aymeric-chauprade/
  8. Cf. Aymeric Chauprade, Crise du Mali, réalités géopolitiques, première partie, 20 janvier 2013 «Une réalité indicible dans nos médias, du fait de l’ampleur des intérêts économiques français en Algérie, de la collusion aussi des élites politiques françaises avec le régime algérien … mais une vérité pourtant depuis longtemps évidente en dehors de France : AQMI/Polisario, DRS algérien, le trafic de drogue saharien sont une seule et même organisation du crime». http://www.realpolitik.tv/2013/01/crise-du-mali-realites-geopolitiques-premiere-partie-par-aymeric-chauprade/.
  9. Entretien avec Alain Chouet, « Algérie : un roc au milieu du chaos saharien ? », 29 novembre 2013, http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article8949, consulté le 2 décembre 2013.
  10. En février 2014, un rapport du Combatting Terrorism Center, proche du Pentagone et de l’Administration Obama, établit pour la première fois un lien direct entre les tensions sociales (notamment à Ghardaïa dans la vallée du Mzab) et le terrorisme dans la région menaçant les intérêts stratégiques américains, notamment énergétiques. Ce rapport fut dénoncé par les autorités algériennes. Ce rapport est consultable au lien suivant : https://www.ctc.usma.edu/posts/africa-special-issue.
  11. Walid Ait Said, «L’Algérie ciblée par une vaste machination », L’Expression, 13 juillet 2015, consultable au lien suivant : http://www.lexpressiondz.com/actualite/220410-un-complot-sur-commande.html
  12. «Hassan Nasrallah : L’Algérie est menacée par l’Axe Daech-USA-Israël », 13 juillet 2015, consultable au lien suivant : http://www.wikistrike.com/2015/07/hassan-nasrallah-l-algerie-est-menacee-par-l-axe-daech-usa-israel.html
  13. Bernard Lugan, Afrique Réelle, N°67, juillet 2015, p.14.
  14. Construits par l’auteur et non exhaustifs
  15. La Libye est soit placée sous un mandat des Nations-Unies avec déploiement de Casques Bleus soit fait l’objet d’une recolonisation de la part des puissances occidentales ne disant pas son nom à travers un déploiement militaire significatif.
  16. Suite à des révoltes sociales et ethniques répétitives.
  17. Suivant un scénario à la syrienne.
  18. Dirigé par de jeunes colonels à la péruvienne : redistribution des richesses au profit des plus vulnérables.
  19. Impact la Tunisie si ce scénario obéit à une stratégie algérienne.
  20. Impact la Tunisie si ce scénario obéit à une stratégie algérienne.
  21. Effondrement de l’Etat du fait de la généralisation de la corruption et du trafic de drogue gangrénant le pays jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir + révoltes répétitives des populations négro-africaines pouvant être soutenues par des puissances régionales et étrangères.


ait larbi

الانتخابات الرئاسية
مــن أجــل التغـيير السـلـمي

يتوجه الناخبون الجزائريون غدا الخميس 17 أبريل 2014 إلى صناديق الاقتراع. وسيفترض أنهم سيفعلون ذلك لاختيار رئيس الجمهورية للخمس سنوات القادمة.
في الدول الديمقراطية تجري الانتخابات أيام العطلة الأسبوعية، ويفترض أن تنظم عندنا أيام السبت، لأن جعل يوم الانتخاب عطلة مدفوعة الأجر، سيكلف الاقتصاد الوطني عدة ملايير نحن بحاجة لاستثمارها في مجال التنمية. ومن جهة أخرى فمن يريد أن ينتخب، سيفعل ذلك ولو في الليل، ومن يقاطع فلن ينتخب ولو منحت له عطلة مدفوعة الأجر لمدة أسبوع.
بعد هذه الملاحظة، أسجل أن الحملة الانتخابية كانت رديئة ودون مستوى التطلعات، خاصة ما يتعلق بالرئيس المترشح عبد العزيز بوتفليقة ورئيس حكومته الأسبق علي بن فليس.
تتلخص « البرامج  » في تبادل التهم والشتائم والوعود التي لا تلزم إلا من يؤمن بها، وفي مسائل محسومة « كالاستقرار والأمن » من جهة و »محاربة التزوير وتحرير الصحافيين واستقلال القضاء » من جهة أخرى، وغيرها من الشعارات التي لم تعد تقنع أحدا. وكنا ننتظر من مرشحي النظام نظرة مستقبلية في المجالات الاقتصادية والصناعية والعمرانية والفلاحية والاجتماعية والأمنية والتربوية والمؤسساتية لمدة جيل، وإبراز قدرات وإمكانيات الجزائر المادية والبشرية لوضع خطة جادة وبالأرقام لآفاق 2040. ولعل أسوأ وأخطر ما حدث بين المرشحين عبد العزيز بوتفليقة وعلي بن فليس يتلخص في أن الأول إما هو وإما الطوفان، والثاني إما أن يفوز أو الظلام، كأن الجزائر التي أنجبت ثورة نوفمبر أصبحت عاقرة ،لا تستطيع إنجاب دولة ديمقراطية بالوسائل السلمية.
وحول هذه الانتخابات، انقسمت الطبقة السياسية والمجتمع المدني والشخصيات إلى فئات متباينة، فالأولى تنادي بالمقاطعة والثانية بالمشاركة والثالثة مع العهدة الرابعة والخامسة ضدها والسادسة مع مرحلة انتقالية والسابعة مع احتلال الشارع… وكل هذه الاتجاهات ليست لها برامج ولا نظرة للمستقبل،لأن صلاحيتها تنتهي يوم 17 أبريل، وبعده ستصبح غير صالحة للاستهلاك.
والسؤال الذي ينبغي طرحه عشية هذه الانتخابات: ماذا ينبغي أن نعمل من أجل تغيير سلمي ابتداء من يوم 18 أبريل؟
يمكن أن نستخلص من النقاش الدائر منذ حوالي أربعة أشهر وجود شبه إجماع صريح أو ضمني حول القضايا التالية:
1 – ضرورة التغيير بالوسائل السلمية.
2 – إعداد دستور توافقي يتضمن تجديد العهدة الرئاسية مرة واحدة فقط، وتوسيع مجال الحريات الأساسية وحقوق الإنسان والمواطن، والتقليص من صلاحيات رئيس الجمهورية لصالح الحكومة والبرلمان، واستقلال القضاء، ومحاربة الفساد بكل أشكاله والتداول على السلطة بانتخابات نزيهة.
3 – مراجعة بعض القوانين وعلى رأسها ما يتعلق بالانتخابات والأحزاب والجمعيات والإعلام والسمعي البصري.
4 – فتح المجال للشباب في كل المجالات والمؤسسات .
5 – جعل الجيش ومصالح الأمن خارج اللعبة السياسية وفي الخدمة الحصرية للشعب والوطن والدولة، بغضّ النظر عن الأغلبية الرئاسية أو البرلمانية.
6 – ضرورة بناء الدولة الديمقراطية ورفض فكرة
وقصد تجسيد هذا القاسم المشترك، أرى أنه لا بد من فتح حوار بين قوى التغيير السلمي أينما كانت وبدون إقصاء. ولكن التغيير السلمي لا يمكن تجسيده بدون مشاركة السلطة. مما يقتضي وضع خطة واضحة يلتزم بها الجميع. ويمكن تلخيص هذه الخطة في :
ا – وضع إطار مرن تلتقي فيه قوى التغيير السلمي للاتفاق حول برنامج انتقالي في إطار المؤسسات القائمة.
ب – دعوة السلطة لمناقشة البرنامج الانتقالي وتحديد المراحل عن طريق وضع رزنامة دقيقة ومفصلة.
ج – تأسيس لجنة وطنية تضم ممثلي الأحزاب والجمعيات والشخصيات والسلطة للعمل التوافقي. ويمكن أن تكون برئاسة شخصية تحظى بثقة الجميع، وأرى أن الرئيس اليمين زروال مؤهل لهذه المهمة.
د – تنظيم انتخابات رئاسية وتشريعية مسبقة في مدة تتراوح بين 12 و18 شهرا. ويتم خلال هذه الفترة إعداد البرامج وبروز شخصيات شابة تتحلى بالنزاهة، وتتمتع بكفاءة عالية تمكنها من دخول الانتخابات المقبلة بقوة. وسينتخب الشعب عن دراية، بعد وضع آليات واضحة لضمان انتخابات حرة ونزيهة فعلا. وسيسترجع الشعب سيادته بالوسائل السلمية. ولكن إذا لم تستجب السلطة للرغبات الشعبية في الانتقال إلى نظام ديمقراطي بالوسائل السلمية وفقا للمقاييس الدولة فستتحمل مسؤولية ما يمكن أن يحدث وحدها.
وفي هذا الإطار، فإنني مستعد للمشاركة الفعلية في أي نشاط هدفه التغيير السلمي في خدمة الشعب وخاصة الطبقات المحرومة، وفي خدمة جزائر الغد، جزائر الحقوق والحريات والكرامة والعدالة.


Moh achir

La dictature des choix binaires en Algérie
ACHIR Mohamed*

La machine brutale du système mis en place après le coup de force constitutionnel a brillé, depuis l’indépendance, dans la dépolitisation et démobilisation de la société, le mépris total et l’écrasement de toutes les oppositions démocratiques, ce qui a vidé l’Algérie de sa culture démocratique émancipatrice et libératrice et laisser une place à la montée des extrémismes violents ou à des choix binaires entre deux camps de dictatures : la dictature des factions du pouvoir en place et la dictature des exclus du système qui se joignent à des fractions qu’ils ont paradoxalement combattu, voire autrefois, tenté d’éradiquer.

La question relève, donc, du secret de polichinelle et doit être vite tranchée. En réalité, aucun projet alternatif de changement démocratique ne peut intéresser les deux parties, mis à part l’alternance clanique visant l’accaparement des sources de la rente, ou le souci de faire remplacer une dictature par une autre dans la continuité du système. C’est dans cette logique, en effet, que les élections présidentielles du 17 Avril 2014 ont suscités autant de guéguerres fomentées par des factions composant le système et sous-traitées par une clientèle bien structurée.

Les élections présidentielles ne représentent, pour le système algérien, que l’un des maillons relais lui permettant un autre crédit de légitimité via les urnes pour se reproduire et se pérenniser. Cependant, il est tout à fait évident d’enregistrer des crises temporelles, voire structurelles, dans un système âgé de plus de 50 ans, conduit par des vieux grabataires et gagné par des contradictions internes originelles. Faut-il rappeler que la tradition, qui marque les échéances électorales en Algérie, est leur transformation en occasion propice qui donne aux factions du pouvoir une opportunité de restructuration et d’exhibition des forces brutales et des capacités de nuisance.

Autrement dit, la réaffirmation de leur rôle indispensable dans l’équilibre général du système. C’est à ce moment-là que c’est fort évident qu’une agitation médiatique, plus ou moins propagandiste, devrait occuper le dessus et dévier l’opinion publique des vrais débats censés animer les élections.

Ce type de crise relève, donc, plus de la confrontation pure et simple des clans composant le système que d’une affirmation d’acteurs autonomes se démarquant du système ou, du moins, aspirant à sa transformation. C’est le changement des rapports de force tacites de l’intérieur qui fait réagir les acteurs du pouvoir qui, rappelons-le, contrôle la quasi-totalité de l’économie.

La dialectique du système est dans le maintien du pouvoir permettant la préservation des acquis et la mobilisation des avoirs pour se maintenir au pouvoir. C’est une symbiose bien entretenue tant que l’équilibre n’est pas menacé par ses propres acteurs. « … Elle tient moins à l’opposition entre deux visions différentes de l’exercice du pouvoir qu’à l’exacerbation d’une vieille crainte des décideurs algériens : celle de voir l’un d’entre eux, n’importe lequel, accaparer tous les leviers du pouvoir ». C’est l’analyse faite par Hocine Ait Ahmed, en septembre 2003 (voir le journal Le Monde), avant les présidentielles de 2004.

Justement, l’analyse me semble toujours plausible et d’actualité concernant les élections présidentielles de 2014. Le combat douteux, qui a accaparé les unes des quotidiens nationaux et qui insinuait une opposition supposée entre la présidence et le DRS, ne fait que confirmer l’hypothèse de crainte d’autonomisation d’un clan, voire la suprématie d’un clan sur l’autre. D’ailleurs, lorsque l’agitation médiatique a pris de l’ampleur, voire des pistes dangereuses qui allaient déboucher dans des affrontements violents, le secret de l’omerta s’est vite imposé pour arranger les affaires de la maison en lui évitant un effondrement qui allait l’emporter.

Les séquelles de ces batailles révèlent l’arrogance et la démagogie politique qui animent les uns et les tentations dangereuses et aventureuses des autres. Les luttes des antagonistes, qui se sont manifestées dans des médias propagandistes interposés et qui sous-traitent les diversions et les contres diversions par la tactique de crises par étapes, se rencontrent quand-même dans l’objectif visant la déviation de l’opinion publique de l’essentiel en l’ennuyant, voire embrigadant, dans des débats ridicules qui ne respectent ni les règles élémentaires de l’éthique politique ni la grandeur de l’histoire du peuple algérien qui a su être un exemple de libération et d’indépendance.

Son silence ne signifie pas la peur et la résignation, mais plutôt l’indignation, la sagesse et la lucidité, Parce qu’il est conscient de la légèreté politique qui marque le pouvoir mythomane et les menaces régionales qui convoitent le pays. Mais, peut-il continuer à résister devant les manœuvres des protagonistes nationaux et étrangers qui manipulent les esprits, entretiennent la haine et prospectent les étincelles dans les tribus, les ethnies, les factions religieuses … etc. ? Sachant qu’il existe toujours des idiots utiles, disait Lénine ! Ces idiots peuvent être facilement mobilisés par des loups déguisés en moutons.

S’il est avéré que les présidentielles de 2014 ne sont guère différentes des précédentes, force est de constater qu’elles se distinguent par l’entrée en force de la bourgeoisie compradore et des lobbys économiques dans l’échiquier politique. Ces derniers ont été créés, soit directement par le pouvoir politique formel et informel, dont une partie s’est fortement reconvertie dans les affaires économiques depuis, notamment, la deuxième moitié des années 1990, ou grâce aux largesses économiques qui résultent des privatisations, de l’importation et du captage de la rente.

L’offensive des groupes d’affaires, dans la politique des pays qui n’ont pas encore construit des États de droit, peut facilement conduire à l’effritement de l’État et à son éviction dans les décisions stratégiques, qui seront l’œuvre des pouvoirs privés nationaux et transnationaux. C’est surtout la mexicanisation de l’Algérie qu’il faut absolument éviter. Le peuple mexicain est toujours conçu quand un général remplace un autre. C’est les groupes mafieux et les multinationales qui font office de l’État.

Que faire ?

Le sens de la responsabilité politique réside, aussi, dans la capacité d’un acteur de résister au souci de soi et de voir plus loin au-delà du bout de son nez. La transition démocratique nécessite un long travail de politisation de la société, d’institutionnalisation, de formation et de fédération des forces sociales affranchies des caprices du système et porteuses de projets concrets traduisant les aspirations réelles des Algériennes et Algériens.

C’est, d’abord, la culture du débat et du dialogue qu’il faut réhabiliter pour que les acteurs politiques puissent s’accepter mutuellement dans leurs idées et divergences. C’est un processus de formation lente, sociopolitique, mais dont les fondements existent déjà dans la société, il suffit de les réhabiliter. Ce n’est qu’à travers la réalisation d’un consensus par recoupement qu’un projet de renaissance nationale durable puisse se traduire en réalité.

La démocratie est une construction qui nécessite un processus de formation et d’institutionnalisation de plusieurs consensus dans les différentes sphères sociales, politiques et économiques. Il ne s’agit pas d’un simple remplacement d’un régime despote ou d’un potentat par un autre régime jouissant d’une façade démocratique, mais qui dissimule, dans le fond, les mêmes principes et mécanismes autoritaires. Il s’agit plutôt de mettre en place un État de droit consacrant la séparation des pouvoirs et garantissant l’exercice des libertés individuelles et collectives.

L’État de droit est la condition sine qua non de la démocratisation du pays. La construction de l’État est une affaire de longue haleine, qui nécessite une stratégie et des hommes visionnaires capables d’insuffler le changement. Les élites doivent, notamment, jouer un rôle fondamental en apportant leurs contributions au débat national et en enrichissant les propositions de sortie de crise.

Une transition est certainement indispensable et urgente pour pouvoir repenser le fonctionnement des organes de l’État et, il faut dire que cela ne se fera qu’au lourd prix de résistance face à la damnation de l’ordre inscrit qui a plongé les esprits dans une quête de rente et d’appartenance aux plus forts, au lieu de veiller à la mise en place de la justice, de l’équité et du droit pour tous.

Comment, donc, faire pour instaurer un État moderne qui survit aux hommes, aux gouvernements et aux crises ? Le travail doit être fait par l’ensemble des acteurs, quels que soient leur rang et leur appartenance sociale, en vue de mettre fin à l’hégémonie de la pensée unique, de l’esprit du clan. Il est plus que jamais urgent de sortir dignement de l’ornière et du « hna fih na », comme on le dit si bien chez nous.

Le processus sera-t-il lancé par le prochain président à travers la mise en place d’un gouvernement de transition démocratique susceptible d’encadrer la transition vers une deuxième République ?

*Enseignant Chercheur – Université de Tizi-Ouzou / Faculté d’économie.

mohachir2000@yahoo.fr

jeudi, 06 mars 2014 in TSA


aktouf

Omar Aktouf. économiste

«La seule ‘‘stabilité’’ semble être celle des gains et privilèges des gens du pouvoir et de leurs clientèles»

Professeur en management à HEC Montréal (Canada), Omar Aktouf n’est plus à présenter. Dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, l’économiste connu et reconnu dans le monde entier tire la sonnette d’alarme sur les dangers qui guettent l’Algérie. Pour lui, le chômage abyssal des jeunes sur fond de développement d’une caste d’affairistes et fortunés aux revenus aussi insensés que douteux sont des ingrédients d’une révolte annoncée, d’autant que, regrette-t-il, rien n’indique que le régime actuel ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou en Ukraine. Bien au contraire.

-La candidature «muette» de Bouteflika à sa propre succession pour un quatrième mandat a plongé l’Algérie dans un climat d’incertitudes. Pourtant, notre diaspora à l’étranger, loin d’être négligeable, reste étrangement placide. Pourquoi ?

Personnellement, je ne dirais pas que notre diaspora est «placide», mais plutôt qu’elle est (tout comme moi-même, en fait) profondément atterrée et tétanisée devant l’ampleur inouïe de la gabegie et de l’ubuesque qui atteignent aujourd’hui notre pays, devenu la risée mondiale. Je pense aussi que notre diaspora reste les bras ballants devant l’extrême timidité (pour ne pas dire silence total) de ladite «communauté internationale» face à ces tréfonds de bafouage de la démocratie qui frappent l’Algérie (alors qu’elle se déchaîne par ailleurs à propos de ce qui se passe en Ukraine, Iran et autres Venezuela). Notre diaspora me semble également profondément perplexe, sinon au comble de la déception et du désenchantement devant l’apathie (même s’il y a çà et là de relatives protestations et manifestations isolées) dont font preuve nos «élites» de la société civile «établie», qu’elles soient intellectuelles ou, surtout à mon avis, institutionnelles-corporatistes du genre FCE et ses think-tanks, associations «progressistes» diverses, cohortes d’«experts internationaux» nationaux abonnés aux séjours en Algérie.

Ces «élites» qui, souvent, n’hésitent pas à se positionner en parangons de la modernisation de l’Algérie, de sa mise à niveau «démocratique» et «business-stratégique», se voulant au diapason des nations les plus «évoluées», se révèlent finalement (sans généraliser, il y a évidemment des exceptions) bien plus opportunistes et prêtes à s’accommoder de n’importe quel Néron, Staline, Tartarin, ou même fantôme à la tête du pays. Et ce, en plus des cliques, galonnées ou non, qui gravitent autour et qui assurent la pérennité des magouilles, appuis occultes et passe-droits, nid de bien des «affaires» juteuses.

Le sort du pays et du peuple n’a jamais fait partie de leurs préoccupations en dépit des discours poujadistes-populistes dont ces milieux font preuve à l’occasion, pourvu que soit garantie la continuité de leur confortable affairisme et de leurs intérêts égoïstes immédiats. Ceux-ci sont par ailleurs largement présentés (et opportunément relayés par certains médias aux ordres, vulgate ultra-libérale aidant), comme synonymes de l’intérêt général, de sources de progrès économiques et sociaux, de créations d’emplois, de développement collectif… Sinon de propulsion du pays au rang de «l’émergence» grâce à une miraculeuse éclosion de salutaires héros-entrepreneurs-leaders qui méritent, en plus de leur enrichissement personnel infini, vénération, adulation et reconnaissance (ce dont on voit les résultats par exemple au Mexique où se trouve le second homme le plus riche du monde et 45% de la population en pauvreté absolue).

La persistance de ce genre de pensée chez nos «élites» économiques (ainsi que chez certains médias, certaines franges de la société civile), malgré les cuisants échecs du néolibéralisme — et ipso facto des modes de gouvernance — management qui l’accompagnent —, donne pour nous une amère impression d’aveuglement dogmatique ultra libéral. Dogmatisme devenu non seulement stupide mais désormais criminel (comme le répètent inlassablement, entre autres, des Nobel tels que Stiglitz, Krugman, ou des R. Reich, Al Gore, etc.).

A cette impression d’aveuglement doublée d’ignorance volontaire de toute autre forme de pensée que néolibérale, vient s’ajouter celle de l’emprise d’un pur et simple arrivisme-opportunisme fortement appuyé sur un désastreux (et fort lucratif pour ceux qui en profitent) statu quo théorique et idéologique, s’acharnant à ressasser les mêmes leitmotiv : ce qui fait le boulimique intérêt des dominants ferait aussi, automatiquement et par on ne sait quelle vertu de pensée magique, celui des masses populaires. Faire sans cesse plus de néolibéralisme est non seulement censé guérir les maux issus de ce même néolibéralisme, mais aussi propulser vers de radieux lendemains de «changements et progrès».

Pour finir sur cette question, il me semble qu’il est un autre aspect de fort grande importance : ne pas oublier qu’une partie (largement) non négligeable de notre diaspora entretient de bien juteuses relations de business avec le système Algérie tel qu’il est et a presque toujours été, Bouteflika ou pas : ce sont les intermédiaires de tous poils, les représentants de multinationales, les «consultants» en tout et rien, les innombrables vecteurs de ristournes et rétro-commissions, les omnipotents experts importateurs de «modèles occidentaux avancés» qui viennent donner un salutaire adoubement «scientifique» aux plus douteuses des pratiques d’enrichissements illimités, sinon de lavage d’argent public, d’évasion fiscale, d’exploitation infinie des citoyens et de la nature (la sempiternelle «stratégie de la compétitivité»)… Cette diaspora-là, par ailleurs la plus visible au pays, ne dénoncera jamais ni ne se lèvera contre qui que ce soit au pouvoir en Algérie tant que les poches des uns et des autres se remplissent.

-Qu’est-ce qui fait courir, selon vous, les adeptes du 4e mandat ? Est-ce pour maintenir un système de prédation ou pour, comme ils le prêchent, garantir la stabilité et le progrès économique ?

Un certain Einstein répétait que «Refaire constamment les mêmes choses et clamer ou espérer qu’il en résultera le changement, relève soit de la bêtise soit de la folie». Voilà un des aspects sur lesquels ce régime Bouteflika qui n’a cessé de promettre emplois pour les jeunes, justice sociale, transparence des institutions, Etat de droit, solidarité nationale… a, plus que les autres (car il avait le recul et le temps d’en voir les dégâts mondiaux, et cela jusqu’aux portes mêmes de l’Algérie, en Europe) gravement failli, autant socialement qu’économiquement et politiquement. Il est gravement coupable de ne pas avoir compris (ou refusé de comprendre) que s’imposait d’urgence une totale rupture avec les doctrines néolibérales et un virage radical vers des «modèles» quasiment aux antipodes du modèle libéral-US, et qui ont largement et constamment fait leurs preuves : ceux de l’Europe du Nord et des Tigres et Dragons asiatiques.

J’insiste sur ce point, car partout ce sont les milieux d’affaires-faiseurs d’argent (money makers comme on dit sans hypocrisie ni complexe en langue anglaise) qui sont présentés (et se présentent) comme des super-élites philanthropiques, preux chevaliers sauveurs des peuples, du bon droit, de la démocratie, de l’économie, du bien-être général, du «progrès». Et c’est bien ce que l’on voit chez nous : cette super-élite de money makers est, à grands renforts de triomphants think-tanks et super «experts» made in US ou France…, ainsi présentée et imposée aux Algériens. Le résultat est que notre peuple, intellectuels et institutions de la société civile compris, finit par être dupe de ce discours, et même par s’en approprier les principes idéologiques érigés en haute science.

C’est alors que peuple et société civile apparaissent finalement, et malgré les sporadiques protestations, à la diaspora comme tout aussi tétanisés qu’elle, las, fatigués d’années de violences et de sang, en plus d’être «achetés» par manne pétrolière interposée, embrigadés, muselés, férocement réprimés à la moindre manifestation ; bref, impuissants et n’aspirant qu’à une chose : décrocher un visa pour l’étranger et fuir une patrie qui leur échappe de toutes parts.

-Quel scénario voyez-vous pour l’après-17 avril 2014 ? Un «printemps algérien» serait-il inéluctable ?

Je dirais que personnellement je crains, hélas, autant un avant le 17 avril qu’un après, bien que je souhaite ardemment me tromper. Car, malheureusement, tous les ingrédients (et même plus) qui ont conduit au déclenchement desdits printemps arabes semblent réunis : chômage abyssal des jeunes ; fortunes et revenus aussi insensés que douteux de nos nouveaux super riches (une quarantaine de milliardaires et cinq milliers de millionnaires en euros connus !) dont certains figurent dans les «top 500» du monde ; ampleurs sans précédent des inégalités et injustices qui en découlent ; absence endémique de perspectives pour la jeunesse ; catastrophique Education nationale ; multitudes de diplômés chômeurs ; inflation hors contrôle ; revenus d’exportations (qui ne sont qu’hydrocarbures) en baisse à cause des chutes des prix mondiaux et des produits de schistes ; importations en hausse à cause des spéculations internationales sur tous les produits de premières nécessité ; «Etat» qui n’est plus que chaise musicale de rentiers, scandales, couverture de méga corruption, figuration bureaucratique sclérosée, comité de gestion des intérêts de ses kidnappeurs de l’ombre et de la nouvelle classe dominante d’arrivistes qui s’y accrochent ; agriculture sinistrée ; industrie, infrastructures, PIB… ridiculement anémiques, même comparés à des nains comme la Malaisie ; secteur privé largement extraverti avec des entreprises (statistiques désormais dépassées sans doute) dont 68% des chefs ne déclarent pas leurs salariés aux caisses de sécurité sociale, 72% les rémunèrent en dessous du SNMG, 55% les font travailler 12 heures par jour ; des centaines de jacqueries populaires un peu partout pratiquement tous les mois ; conflits sociaux qui virent aux affrontements ethniques sanglants (région du M’zab par exemple)…

Ne voilà-t-il pas une dangereuse accumulation d’ingrédients d’une bombe à retardement qui n’attend que l’étincelle fatidique ? Craignons, à Dieu ne plaise, que ce ne soit cette grotesque candidature fantomatique, avant ou après le 17 avril. Il est connu en sociologie politique que lorsqu’environ 25% d’une population est spoliée au point de ne plus rien avoir à perdre, la révolution n’est pas loin. Reste à espérer qu’elle ne soit point sanglante, ou que nos «élites» et dirigeants/dominants se mettent de toute urgence à vraiment changer les choses et appliquer ce conseil de Machiavel : «Prince, si tu crains la révolution, fais-la !». Hélas ! Je ne peux être de ceux qui clament «la stabilité» du pays comme synonyme du règne de l’actuelle présidence. Je ne vois personnellement que stagnations et reculs, la seule «stabilité» semble être celle des gains et privilèges de nos gens du pouvoir et de leurs clientèles, autant intérieures qu’extérieures. Nous ne sommes en effet pas du tout à l’abri d’un printemps algérien. Je ne vois nulle part qu’on ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou Ukraine. Bien au contraire.

-Ce climat politique délétère ne risque-t-il pas d’avoir des conséquences gravissimes au plan économique, notamment sur la confiance dont notre pays a plus que jamais besoin auprès de ses partenaires étrangers, des institutions et des marchés financiers ?

Le climat délétère dont on parle ne fera, à mon sens, qu’aggraver un manque de confiance déjà «structurel» qui accable l’Algérie depuis des années. Sa cote dans le monde est déjà bien basse : que de lamentables classements dans les indicateurs internationaux de sérieux, de qualité de vie, de gouvernance. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est d’autres nuages qui s’accumulent dans notre ciel, et dont notre pays se serait bien passé. Ma position sur la question des partenaires étrangers et des institutions internationales (les FMI, Banque mondiale, OMC…) a toujours été limpide : rien de bon pour les pays non nantis et tout pour les pays riches et les riches des pays pauvres.

Ce que le dernier Davos, l’OIT, Oxfam… viennent de confirmer en montrant comment ces institutions et leur néolibéralisme entêté conduisent à la mainmise de la finance sur les Etats, l’aggravation de la pauvreté globale, l’enrichissement insolent des multinationales, le saccage du tiers-monde, l’hyperconcentration stérile des richesses (85 personnes possèdent l’équivalent de l’avoir de la moitié de la planète, 400 citoyens américains possèdent plus de richesses que la moitié de la population US, etc.), la destruction des classes moyennes, la dévastation de la nature… Que ces institutions se tiennent loin de l’Algérie ne me pose aucun problème, au contraire ! Quant aux investisseurs étrangers et aux marchés financiers, on voit bien les résultats de leurs actions un peu partout (à commencer par le chaos argentin de 2003 et à finir par la déroute de l’Europe en voie d’être classée — hors Allemagne —, comme ensemble de «pays émergents» et une France «sous surveillance»).

Les investisseurs ne cherchent qu’à retirer toujours plus que ce qu’ils mettent, quitte à corrompre, spolier, déplacer des populations, polluer, semer la misère, voire la mort et les génocides (région des grands lacs en Afrique subsaharienne, notamment). Les marchés financiers ne sont pratiquement que spéculation, argent sale, évasions fiscales (manipulation de la dette grecque par Goldman Sachs, survaleur titanesque de Facebook, Microsoft, Google…, gigantesques magouilles fiscales et monétaires de McDonald, Starbucks, Barclay…). Pour moi, l’Algérie doit d’abord se sortir de sa tenace image d’absence de sérieux, d’incessant bricolage politico-économique, et ensuite rompre d’urgence avec l’économisme néolibéral et ses sous-produits assassins : le «stratégisme-managérialisme» à l’américaine.

Regardons vite du côté de pays qui ont brillamment réussi «autrement», comme les Tigres et Dragons asiatiques, dont la minuscule Malaisie (double du PIB algérien, moitié de la taille de la France). Cette question renvoie à celle des institutions et leur fonctionnement. Or, ce que l’on voit le plus en Algérie c’est une agitation frénétique autour de l’importation de modes, programmes et diplômes (MBA, DBA…) qui ne sont que techniques, how-to, simples procédures de niveau méso et micro : ce qui se retrouve derrière des théories et pratiques traitant de «stratégie», «management», «gouvernance»… Tout cela n’est que «techniques» ou modalités opératoires absurdes en soi, manquant cruellement de perspective autres que le fait de «prendre soin de l’argent» et le multiplier à n’importe quel prix. Ce dont nous manquons le plus, c’est de vision macro, de paradigme, de finalité, de sens et de raisons quant à ce que nous faisons en guise d’activités dites économiques. Pour qui ? Pourquoi ? Pour quel projet de société ? Quelle communauté humaine ? Quel niveau de vie et pour qui ? Aucun «how-to» ne répond à ces questions fondamentales. La multiplication des écoles de gestion à la US (que du «how-to») et des diplômés de ces écoles temples du néolibéralisme ne feront qu’aggraver les choses, point ! Une constituante serait ici fort utile pour établir un projet de société et dire si notre peuple veut une Algérie à la US ou non.

-L’Algérie est très mal classée dans de nombreux domaines socio-économiques au moment où le Premier ministre Sellal sillonne le pays en louant les grandes réalisation du Président-candiadat. Un changement de cap est-il inélucatble ?

Ce sont des statistiques et des faits dévastateurs pour notre pays. Elles ne font que confirmer ce que l’on atteint à foncer tête baissée dans les affres du néolibéralisme et du désormais létal modèle US qui a été utile et efficace en un temps passé, mais qui n’est plus que criminels boursicotages et châteaux de cartes financiers sur le dos des classes moyennes, de la nature et du salariat (voir Inequality for all de R. Reich et Inconvenient truth de Al Gore…). Ce ne sont pas là les «réalisations» de notre seul Président-candidat actuel, elles découlent de politiques économiques faites de bric et de broc et de fantaisistes revirements d’incompétents depuis quasiment l’indépendance de notre pays.

De plus, depuis l’ère de notre «ouverture» au capitalisme et la mondialisation néolibérale, l’Algérie a tout abdiqué au dieu marché autorégulé («institution qui n’a ni cœur ni cerveau» comme disait le Nobel Paul Samuelson). Ce sera donc ma conclusion : confier le destin de pays et peuples à un prétendu «libre marché» n’est que dénaturation de l’Etat devenu repaire de businessmen et vassal d’un nouveau clergé imposant les desiderata du business comme «sciences», «ordre naturel des choses». Or, les forces du business mènent, lorsque non surveillées et encadrées (elles le sont, avec les résultats qu’on connaît, en Allemagne, Suède, Japon, Malaisie, Corée du Sud…) inéluctablement aux corruptions (les lobbies US ne sont qu’hyper corruption légalisée), aux scandales, aux injustices, aux inégalités, à l’épuisement accéléré de la nature. Il n’est pas trop tard pour l’Algérie pour changer de cap, mais le temps joue terriblement contre nous.

Naima Benouaret
in El Watan, 10 mars 2014


Certains textes restent d’une formidable actualité. Publié par le quotidien d’Oran le 10.11.02…. cet entretien de Hocine Aït-Ahmed interrogé par K.Selim inaugure une série de reprises par La Nation de textes parus ces dernières années et qui illustrent -ô combien- rien n’a été fait pour clarifier les enjeux politiques ( et de mémoire) pour permettre à l’Algérie de sortir de la crise.

Aït Ahmed témoigne sur Abane Ramdane et le congrès de la Soummam

– Le Quotidien d’Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

– Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l’Algérie vient d’en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J’en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd’hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n’est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d’étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m’interroge d’abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d’analyse – des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d’un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l’annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N’oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l’iceberg nationaliste. C’est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l’UDMA, le PCA, les Oulémas, s’étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C’est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l’algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l’abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C’est à ce message qu’a finalement répondu l’appel du 1er Novembre.

 – Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l’étape précédente avaient trahi ?

– H.A.A.: Pas d’anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c’est ce genre de retours destructifs au passé qu’il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l’opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s’agit de porter des jugements d’ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d’une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n’aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s’expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l’OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L’absence d’une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle – jusqu’au-boutiste de l’Algérie française – prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d’engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

– Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

– H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s’informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d’abord au sein de l’organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l’OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l’absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M’hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n’est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d’un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’une serviabilité doublée d’humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l’ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d’assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d’origine. Son tort fut d’être l’enfant du pays idolâtré, puisque c’est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d’une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s’adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l’appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l’UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l’UGTA, Moufdi Zakaria, l’éternel poète symbole d’un Mzab fidèle à lui-même et à l’Algérie, qui sera l’auteur de l’hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l’aide financière, nerf de la guerre. L’impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu’ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu’à titre individuel, leurs militants s’intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l’ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l’Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l’essai, c’est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C’était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l’urgence absolue, l’hystérie des répressions coloniales risquant d’étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s’est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M’hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l’ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l’honneur, sans même savoir la nature de l’événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l’ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d’un programme relève de l’ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu’à nos jours, une validité incontestable.

– Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

– H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c’était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J’étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire.

J’avais transmis au CCE – la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l’intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l’absurdité d’un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d’un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l’Algérie n’en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n’avait pas été assassiné par les siens et si Ben M’hidi n’avait pas été exécuté par les autres. En d’autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

– Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires…

– H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu’on n’empêchera pas les racontars d’aujourd’hui – à l’exemple des racontars d’hier – de tenter d’asservir l’histoire à des fins de légitimation et de propagande.

 – Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l’individu, de l’homme qu’il fut ?

– H.A.A.: J’ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun – Chelghoum Laïd – où il travaillait comme secrétaire dans l’administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l’arabe» qu’il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l’homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l’examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l’administration d’être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l’empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu’il était le responsable de l’OS dans la région de Sétif, il n’avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d’une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d’inciter les droits communs à l’agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d’Algérie durent l’envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c’est ce qu’il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n’a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

– Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l’histoire ?

– H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu’hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d’enracinement profond dans le présent et l’avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l’histoire, en tant que discipline, qu’elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l’histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

Propos Recueillis Par : K. Selim

Jeudi 2 Mai 2013

Stratégies contre-révolutionnaires : expérience algérienne et actualité égyptienne

par Thomas Serres, Article 11, 27 décembre 2011, http://www.article11.info/?Strategies-contre-revolutionnaires#pagination_page

Algérie, Égypte. À vingt ans d’intervalle, les contre-révolutions se suivent et se ressemblent. Militarisation de la lutte politique, stratégies de gestion par le manque, cooptation de nouveaux acteurs pour figurer la représentation : le précédent algérien, cartel s’ingéniant avec succès à ne pas perdre sa mainmise sur le pouvoir, renvoie par bien des points à ce qui se passe aujourd’hui en Égypte. Parallèle.

L’année 2011 a vu le monde arabe connaître une série de soulèvements populaires qui sont parvenus à ébranler les fondements de régimes autoritaires établis depuis plusieurs décennies. Et l’étonnement qui a souvent accompagné ces soulèvements interpelle à juste titre : dans la mesure où l’illégitimité, le cynisme et la corruption des gouvernements jusqu’alors en place étaient de notoriété publique, où la précarité sociale et économique de la majeure partie de la population de ces pays était évidente aux yeux de quiconque daignait y prêter attention, cette réaction emprunte à l’irrationnel plutôt qu’aux faits. En vérité, la surprise et la méfiance à l’égard de ces mouvements spontanés de révolte traduisent la force d’une croyance fortement ancrée dans l’imaginaire occidental, à coup de déclarations culturalistes et d’analyses tronquées sur la nature tyrannique de l’Islam : les « Arabes » auraient jusque-là naturellement accepté l’inacceptable, soit leur domination par des États réunissant en leur sein des groupes mafieux seulement concernés par l’accaparement du bien public et la perpétuation de leur mainmise sur les outils de la domination.

Comment s’étonner alors qu’en dépit de la violence de la contre-révolution en cours en Égypte, l’attention se porte davantage sur des processus électoraux censés clore la période révolutionnaire en amenant au pouvoir des partis islamistes que sur les moyens employés par les réactionnaires au sein de l’État ? Les observateurs et autres experts oublient à dessein la réflexion éclairante de Pascal Ménoret, selon qui, « plutôt qu’une revanche de Dieu, l’islamisme est une revanche de la société sur le pouvoir » (1). Ils préfèrent se replonger avec délectation dans leurs analyses sur la compatibilité des sociétés « musulmanes » avec la démocratie, en ramenant cette dernière au système de représentation bourgeois dont la critique est par ailleurs exclue.

Cette insistance à poser la question de la compatibilité des « arabo-musulmans » avec la démocratie libérale traduit le décalage entre la réalité du terrain et les fantasmes. Les médias s’affolent de voir s’exprimer le conservatisme et le mécontentement social dans un vote qui n’a rien de surprenant puisque s’inscrivant dans une tendance mondiale à l’arrivée au pouvoir de mouvements favorables à l’économie de marché et à l’ordre moral. La mise en œuvre d’une réaction militaire meurtrière en Égypte est au contraire dépeinte comme s’inscrivant dans le cadre d’un retour à la normale et ne génère qu’une légère inquiétude quant au manque de modération du Conseil Supérieur des Forces Armées. Contre pareils errances analytiques, je voudrais mobiliser ici les enseignements hérités de la contre-révolution victorieuse menée en Algérie il y a une vingtaine d’années. Isoler certains facteurs permet de déterminer de quelle manière les mécanismes de défense de l’État ont pu triompher des processus électoraux, de la mise en place d’un champ partisan pluraliste, et se servir avec habilité d’une conjoncture de crise pour rétablir l’ordre.

Configuration révolutionnaire algérienne

L’Algérie a connu tout au long des années 1980 une crise protéiforme, à la fois économique, politique et culturelle. La chute du cours des hydrocarbures a placé l’État-développeur socialiste au bord de la cessation de paiement. Dans le même temps, le sous-prolétariat urbain se trouvait confronté aux problématiques multiples nées d’une transition démographique et économique mal gérée par un pouvoir corrompu : chômage, habitat précaire, crispation identitaire. Dans ce contexte, les organisations relais du régime, le parti unique FLN et la centrale syndicale UGTA,, étaient confrontées à une crise de légitimité croissante, du fait de leur soumission, et donc de leur incapacité à faire écho aux demandes urgentes de la population. Enfin, la nature hétérogène du régime a entraîné une série de confrontation au sommet, impliquant le président Chadli, les prétoriens de l’Armée Nationale Populaire, les technocrates réformateurs et enfin la vieille garde orthodoxe du FLN. Dans ce contexte, le pays a connu une série de contestations tout au long de la décennie, souvent sous forme d’émeutes. A partir de 1986, l’augmentation du prix des denrées alimentaires – majoritairement importées – a encore accentué la pression sur une population déjà précarisée. Le 19 septembre 1988, le président Chadli décida de réagir aux bruits de palais annonçant sa démission pour cause médicales. Il le fit à travers un discours lapidaire prononcé depuis le Club des Pins, lieu de résidence de l’aristocratie militaire situé dans les environs d’Alger. Au début du mois d’octobre, une vague d’émeutes sans précédent, véritable soulèvement de la jeunesse, éclatait dans tous le pays, et notablement à Alger.

À partir de cette date, le régime s’est trouvé dans l’obligation de céder aux exigences pressantes de sa population pour survivre. Il a donc procédé à une ouverture contrôlée, fait adopter une nouvelle constitution en février 1989 et, sous l’impulsion du réformateur Mouloud Hamrouche devenu Premier ministre, soutenu de manière volontariste la création d’une presse plurielle. Dans un contexte international qui semblait annoncer le triomphe de la démocratie bourgeoise et libérale, il s’est conformé aux dogmes esthétiques de la représentation : légalisation d’une myriade de partis (une soixantaine), libéralisation de l’expression et de la critique publique, tenue régulière de scrutins (municipales de 1990, législatives de 1991).

Dans le contexte partisan, les islamistes fondamentalistes du FIS se sont affirmés comme les compétiteurs naturel du vieux système. Ils ont largement profité du contexte de crise internationale alimenté par la seconde Guerre du golfe, en se posant à la fois comme les défenseurs des frères arabes et des lieux saint de l’islam, et comme les pourfendeurs du taghout (tyran) étatique inféodé aux puissances occidentales. Une partie de la population arabophone se reconnaissant dans l’idée de nation arabe s’est appropriée le sentiment d’agression et s’est crispée sur une offre politique défensive et identitaire (2). Si l’on ajoute à ce contexte international le charisme des prédicateurs du Front, leur popularité dans les quartiers et la force du sentiment de revanche sociale dont le mouvement était porteur, on comprend mieux son succès aux scrutins de 1990 et 1991. D’autant que les élections législatives de 1991, les premières de l’Algérie libre et plurielle, enregistrèrent une abstention située aux alentours de 40 %.

La suite est connue. Le 11 janvier, les rues de la capitale sont occupées par l’armée et le président Chadli poussé à la démission. Le 12, le Haut conseil de sécurité (HCS) décide de l’annulation du second tour du scrutin. Le 14, un Haut commissariat d’État (HCE) est créé pour parer à la vacance du pouvoir exécutif. A sa tête est placé Mohamed Boudiaf, l’un des leaders historiques de l’insurrection du 1er novembre 1954, rappelé pour l’occasion d’un exil de près de trente ans. Il sera assassiné le 29 juin à Annaba, victime de son empressement à corriger de l’intérieur les vices du système. Le 26 août 1992, un attentat à la bombe à l’aéroport d’Alger officialise l’entrée du pays dans la guerre civile.

Vingt ans plus tard, deux constats s’imposent. D’une part, celui de la permanence du régime, sous couvert d’une représentation de façade. D’autre part, celui de sa capacité à mettre en scène, tout au long de l’année 2011, une série de réformes politiques et de gestes économiques censés parer au mécontentement populaire. La situation de fond n’a pas véritablement changé depuis la fin des année 1980. En dépit de la remontée des cours du pétrole et donc du gaz, le mouvement de protestation agite toujours le pays, à coup d’abstention, d’émeutes et de grèves. L’embellie macro-économique ne profite qu’à un petit nombre, tandis que le malaise matériel et culturel des masses confine à un profond mal-être, fragilisant un peu plus un sous-prolétariat urbain qui vit aux portes du Parlement (3). Le mépris des élites (hogra) et leur corruption sont sur toutes les lèvres, ou presque. L’État persiste pourtant dans la même voie, en dépit de la profonde crise de légitimité des politiciens, des institutions et du système dans son ensemble. La fatigue sociale est telle que l’irruption brutale d’un mouvement de contestation ayant une portée mondiale n’a pas suffit à redonner à la population l’espoir d’un changement rapide par le biais de l’action collective. Dans ce contexte, il n’est pas vain de chercher à relever quelques moyens utilisés par la contre-révolution en Algérie.

Militarisation de la lutte politique

La première et, à mon sens, la plus importante des raisons de la réussite de la contre-révolution en Algérie tient dans le rôle capital joué par l’armée dans la gestion de la contestation. L’état-major avait jusqu’alors exercé son influence sans recourir à l’ensemble de son potentiel coercitif. Il laissait aux généraux retraités, aux technocrates et aux politiciens le soin de gérer le pays. Mais l’extrême illégitimité des civils du régime et leur incapacité à gérer la contestation a poussé l’armée à intervenir pour sauvegarder les privilèges de son aristocratie. Elle l’a fait avec les outils qui sont les siens. On a dès lors constaté en Algérie la militarisation de facto de la lutte politique et l’usage de la violence comme moyen de gestion de la société (4).

Si le coup d’État de janvier 1992 peut apparaître a posteriori comme le point de départ de l’usage de la violence militaire à des fins politiques, la période qui s’étend de 1988 à 1992 a été le théâtre d’une dramatisation croissante de la situation sécuritaire du pays, utilisée par l’ANP pour servir ses prétentions à contrôler le jeu politique au nom de la défense du peuple, des institutions et de la nation. Dès octobre 1988, les émeutes ont été matées dans le sang par l’armée de terre et les forces de sécurité, celles-ci n’hésitant pas à recourir à la torture et au viol aux dépens des jeunes tombés entre leurs mains. L’armée de terre était alors dirigée par le général Khaled Nezzar, futur ministre de la Défense de Chadli Bendjedid, par ailleurs l’un des principaux artisans de la chute du raïs au nom de la sauvegarde de la démocratie en 1992. Toute ressemblance avec le maréchal égyptien Tantaoui est absolument fortuite…

Tout à son entreprise de dramatisation, l’armée a trouvé dans le FIS son ennemi et partenaire désigné. Le radicalisme teinté de millénarisme du parti fondamentaliste le différenciait grandement des autres mouvements islamistes plus bourgeois et pragmatiques, à l’image notamment du Hamas des Frères musulmans algériens. Pendant la seconde Guerre du golfe, Ali Benhadj s’affichait ainsi en treillis militaire et appelait les jeunes à aller défendre les lieux saint de l’Islam contre la présence occidentale. La même année, les grèves insurrectionnelles de juin offraient une nouvelle occasion d’entretenir la crise pour justifier la répression. Réclamant l’abrogation de la nouvelle loi électorale favorable au pouvoir et des élections anticipées, Abassi Madani donna au président un ultimatum d’une semaine. En réponse, le 5 juin, Chadli instaura l’État de siège et le couvre-feu à Alger, Blida et Tipaza. Finalement, le 30 juin 1991, Ali Benhadj et Abassi Madani étaient arrêtés. Après avoir participé pleinement à l’entreprise de dramatisation du régime, les shuyukh du FIS trouvèrent dans les geôles du régime la récompense de leur action.

La militarisation de la lutte politique s’est poursuivie après le coup d’État, avec l’ouverture en février 1992 de onze centres de détentions dans le Sud du pays. Elle a débouché sur la guerre civile que l’on connaît, dont le bilan extrêmement meurtrier (150 000 morts) ne suffit pas à dépeindre les formes particulièrement horribles de la violence mise en œuvre (5). L’État, subordonné pour un temps à l’armée et renfloué par le FMI, est sorti vainqueur du conflit. Pour cela il a eu recours aux techniques classiques de la guerre contre-insurrectionnelle, aux unités spéciales, aux groupes paramilitaires, aux enlèvements, aux centres de torture et aux tribunaux militaires. Il ne faisait en cela que préfigurer les options prises par des régimes soit-disant démocratiques au nom de la lutte mondiale contre la « terreur ». Dans le même temps, la guérilla « islamiste » s’est fragmentée, ses courants politiques étant éliminés et marginalisés (AIS) tandis que ses franges excommunicatrices (takfiri) s’engageaient dans une dérive irrationnelle et meurtrière qui persiste encore sous la forme franchisée d’AQMI.

Plus important encore, la multiplicité des acteurs de la violence et la difficulté à cerner les responsabilités ont contribué à généraliser une posture défensive. Les relations de confiance entre concitoyens en sont sortis profondément et durablement altérés. Cette situation perdure d’autant plus que le règlement bureaucratique de la guerre a empêché toute recherche de vérité, toute fixation des responsabilités. Par exemple, dans le contexte des soulèvements arabes, ce n’est pas la réussite – certes relative – des Tunisiens et des Égyptiens qui attirait le regard en Algérie, mais la guerre en Libye. Lors d’une manifestation du Comité National pour la Défense des Droits des Chômeurs en mai dernier à Alger, je questionnais ainsi les spectateurs sur l’éventualité d’un changement (6). Alors que les cohortes de policiers anti-émeute (CNS) circonscrivaient sans peine la petite soixantaine de manifestants, les badauds n’avaient qu’une seule inquiétude à l’esprit : la situation en Libye. Et une affirmation subséquente, synonyme d’une terrible appréhension : « Ici ce sera pire. »

Gestion par le manque

La deuxième stratégie de la contre-révolution algérienne réside dans la capacité du cartel qui tient l’État à organiser la redistribution des ressources en sa possession en entretenant la demande sociale. Il tire ainsi profit de ses carences en terme de services publics pour créer une forme de dépendance à son égard. Soit une véritable stratégie de gestion par le manque reposant notamment sur les obstacles bureaucratiques que l’État est en mesure de poser ou de lever, afin d’imposer une situation d’instabilité et de précarité (7)..

Cela conduit à entretenir la soumission d’élites soucieuses de préserver leur éminence sociale et économique, et les avantages qui y sont liés. L’attribution des marchés publics et la corruption permettent de répartir les bénéfices et d’étendre le cartel qui tient l’État à de nouveaux acteurs, et d’ainsi élargir le soutien dont il peut jouir par le biais de l’intéressement. Dans le même temps, les classes populaires précarisées sont maintenues dans une situation d’insécurité économique telle qu’il est possible de contenir leur mécontentement par une distribution sociale des ressources. En Algérie, la majorité de celles-ci proviennent de la rente des hydrocarbures – cela ne signifie évidemment pas que seul les états disposant d’une pareille entrée de devise peuvent pratiquer la gestion par le manque. Le plus important est de maintenir la situation de précarité, et donc les carences des services publics. Dans la crise permanente et le manque, l’aumône d’État devient un moyen d’acheter une loyauté temporaire.

La distribution sociale de la rente sous la forme d’investissements massifs permet d’acheter une paix sociale a minima. Elle n’empêche nullement les émeutes. Au contraire, celles-ci deviennent un moyen d’exiger, dans le cadre d’un rapport conflictuel avec le pouvoir qui reste synonyme de dépendance. De son côté, le régime peut mettre en scène sa générosité en répartissant les excédents budgétaires. Le plan quinquennal algérien pour la période 2010-2014 prévoit ainsi pas moins de 286 milliards de dollars d’investissement et la construction de 800 000 logements pour faire face à la saturation du marché. En jouant sur ses ressources et sur la précarité qu’il entretient, le régime peut prévenir une soudaine inflation de la contestation, comme il l’a fait au cours de l’année passée. Après une vague d’émeute en janvier 2011, Bouteflika a annoncé le mois suivant une série de gestes économiques en direction de la jeunesse. Parmi ceux-ci, l’annulation des intérêts sur les crédits destinés aux jeunes et la distribution de 242 000 logements au cours de l’année. Devant un telle démonstration de générosité étatique, le quotidien Ennahar (proche du pouvoir) n’a pas manqué de noter que le raïs « est très au courant des aspirations de la jeunesse » et qu’il est « différent des présidents égyptien et tunisien déchus, Hosni Moubarak et Ben Ali, qui n’avaient rien entrepris pour calmer la colère de leurs citoyens » (8).

Cette stratégie de gestion par le manque conduit à une situation paradoxale où les manquements de l’État à l’égard de la population qu’il prétend servir servent la stratégie de perpétuation des groupes qui le contrôlent. Or la capacité du régime à acheter les fidélités ou du moins à calmer la colère populaire par le biais de la distribution de ses ressources suffit à suggérer l’idée de l’omniprésence des khobzistes, ceux qui ont pour seul but la prédation du bien public. Cette suspicion étend l’impression que toute action exercée sur la place publique, même quand il s’agit d’une action de contestation échappant au contrôle des institutions, est liée à la poursuite égoïste d’un bénéfice personnel. Ce sont les motivations mêmes de l’action qui en viennent alors à être dégradées.

Cooptation de nouveaux acteurs pour figurer la représentation

La dernière stratégie notable de la contre-révolution algérienne est la recomposition des groupes qui composaient le cartel aux commande de l’État. Il s’agissait notamment d’en modifier le visage en écartant le président de la République, mais aussi et surtout de coopter de nouveaux acteurs afin de réussir à figurer la « transition démocratique », comprise en fait comme l’établissement d’un système d’allure représentative. La problématique du cartel algérien était alors de réussir à justifier un coup d’État contre une procédure électorale légale et un parti bénéficiant du suffrage populaire. La cooptation s’est donc appuyée dans un premier temps sur la récupération du mouvement de la « société civile » en faveur de la laïcité, notamment à travers le Comité National pour la Sauvegarde de l’Algérie (CNSA). En fait, il s’agissait de recruter parmi les défenseurs de la laïcité des démocrates autoproclamés partisans de la répression des islamistes. Durant la guerre civile, les membres recrutés étaient ainsi d’anciens communistes, des fonctionnaires, des « patriotes » à l’origine de la constitutions des Groupes de légitime défense, ou encore des figures du milieu associatif. Avec le retour d’une paix relative, l’État s’est ensuite attaché à séduire les islamistes modérés pour bâtir le dispositif permettant de verrouiller la représentation à son avantage. Le parti HMS (ou MSP), anciennement Hamas, est ainsi devenu l’un des piliers de l’alliance présidentielle qui soutient la politique de Bouteflika depuis onze ans. Il complète harmonieusement la frange islamo-conservatrice du régime déjà présente au sein du FLN depuis l’Indépendance.

Le passage au multipartisme, présenté comme une condition de la « transition démocratique », implique une extension et une recomposition du cartel. Les partis sont devenus les moyens du recrutement des nouveaux membres et de la répartition du bénéfice, de la mise en scène d’un débat politicien sans enjeu supposé représenter le peuple (9). L’institutionnalisation de la démocratie a permis de la conformer aux exigences de l’Ordre, sans régler les questions de fond et sans impliquer davantage la population dans les procédures de décisions politiques. La représentation a ainsi conduit à réduire le politique à la politique, une activité de négociation entre partenaires réglée par les réflexes oligarchiques et bureaucratiques des organisations partisanes (10).

Tandis que le ralliement des acteurs au système s’est fait au nom de la raison, du juste milieu (wasatiyya), de l’intérêt général et du retour à la paix civile, le conflit essentiel qui oppose une population privée de son droit à choisir librement son destin et à jouir des trésors de sa terre au cartel qui contrôle l’État n’a jamais été réglé. Les institutions permettent la mise en scène. Les acteurs cooptés y jouent un rôle, certains de bonne foi, et donnent ainsi vie au simulacre. Si ce dernier ne trompe plus grand monde, il suffit à faire perdre foi dans l’idée de changement. En Algérie, la capacité du système à coopter de nouveau membres alimente une croyance presque mythique dans son omnipotence corruptrice. Cette mythologie, qui met en scène un système monstrueux et pervers, contribue à encourager le développement d’un fort sentiment d’impuissance, alimenté de surcroît par la peur d’un retour de la violence et une suspicion généralisée à l’égard des motivations des protagonistes de toute action publique.

Le déroulement de la contre-révolution en Égypte

L’Égypte de 2011 n’est évidemment pas l’Algérie de 1988. Nombre de différences existent entre les deux pays au-delà du gouffre temporel. Pour ne citer que les deux plus évidentes, notons la forte minorité copte et la proximité d’Israël. Il ne serait guère étonnant d’ailleurs que l’un et l’autre fournissent les ennemis intérieurs et extérieurs dont raffolent les discours contre-révolutionnaires en cette année 2011. Dans les deux cas, cependant, l’armée constitue une composante essentielle du cartel étatique. De surcroît, les deux pays ont connu dans les années 1990 une forme de violence takfiri, mais avec une intensité bien moindre en Égypte. Enfin, l’urbanisation chaotique, la crispation identitaire, le désespoir de la jeunesse et les inégalités économiques sont également omniprésents, à Alger et au Caire. La configuration égyptienne reste bien sûr particulière, je laisse aux connaisseurs le soin de la décrire plus précisément. L’objectif ici est d’analyser la contre-révolution en cours à la lumière des trois facteurs précédemment évoqués pour l’Algérie.

Concernant la militarisation de la lutte politique, elle est apparue évidente en Égypte dès la chute de Moubarak : l’État-major l’a déposé et s’est emparé du pouvoir dans la foulée. L’intervention des militaires, qui ont temporairement réussi à faire croire à leur attachement à la défense des intérêts du peuple, avait pour but premier la défense de leurs privilèges. Il n’est guère surprenant de constater que les principes supra-constitutionnels que l’état-major s’est chargé d’établir impliquent que le budget de l’armée ne soit jamais soumis au contrôle du gouvernement ou que celle-ci soit consultée avant toute loi la concernant. Pour protéger ses intérêts, le CSFA n’a eu de cesse d’intensifier la répression en ayant recours aux tribunaux militaires et en pratiquant une coercition de masse dépassant en intensité les pratiques des policiers de Moubarak. Il a de surcroît joint l’humiliation et l’agression sexuelle à la violence. Des photos montrent ainsi un militaire urinant sur les manifestants depuis le toit du Parlement lors des récentes contestations contre le CFSA. Les révolutionnaires sont dans le même temps soumis à des tests de virginité qui ne sont rien d’autres que des viols policiers (11).

Pour justifier la militarisation de la lutte politique, l’Etat-major a eu recours à une vieille ruse prétorienne déjà expérimentée en Algérie : la dramatisation. A force de répondre par la brutalité aux exigences populaires, la dégradation de la situation sécuritaire renforce le sens des valeurs d’ordre qui motivent la contre-révolution, au nom de la « sauvegarde de la nation ». Dans le même temps, la dramatisation donne du sens à des discours de justification relevant de la plus complète mystification. C’est ainsi que s’est produit samedi 17 décembre une spectaculaire acrobatie discursive, par laquelle le ministre de la Justice s’est permis de justifier la répression meurtrière aux dépens des jeunes contestataires en qualifiant ceux-ci d’éléments « contre-révolutionnaires ». En Égypte, la dégradation de la situation, favorable aux détenteurs des outils de la violence massive que sont les militaires, leur permet donc de travestir la réalité et de se poser en défenseurs des valeurs tels que la liberté ou l’idéal révolutionnaire, comme les putschistes algériens l’avaient fait en 1992 en s’appropriant la défense de la laïcité. Il est dans la nature même du discours étatique de dégrader les actes des révolutionnaires. Ceux-ci sont alors accusés d’être des voyous, des fainéants, des opportunistes ou encore des victimes d’une manipulation. Ce discours révèle le conflit social propre à la situation révolutionnaire, et fait écho aux craintes d’une élite soucieuse de conserver ses privilèges (12).

Avec la dégradation de la situation, la crise permettant la dramatisation, on retrouve sans surprise en Égypte une forme de la stratégie de gestion par le manque mise au service de la contre-révolution. Dès le début du mois de février, alors que le soulèvement contre Moubarak entrait dans sa deuxième semaine, les témoignages de citoyens soucieux de la pénurie grandissante, de la difficulté à faire face à la vie quotidienne, et donc demandeurs d’un retour à la normale, ont commencé à se multiplier. L’agitation révolutionnaire s’est vue propulsée au rang de responsable des carences, alors même qu’elle vise à mettre fin à la situation de domination et d’injustice sociale. Sans surprise, le Conseil Supérieur des Forces Armées, une fois arrivé au pouvoir, a fait du rétablissement de la situation économique du pays son leitmotiv. Face à la récession et à l’image donnée aux touristes, la réponse se résume au rétablissement de l’ordre et au retour au travail. C’est l’argument qui justifie la répression des grévistes et le maintien de l’emprise des militaires afin de sauver le pays. Dans le même temps, l’armée peut faire la démonstration de sa générosité envers la nation dont elle promet de défendre les intérêts. Son pouvoir économique n’est pas à démontrer : les entreprises qu’elle contrôle disposent d’un statut aménagé, ne payent pas d’impôt, et compteraient pour 10 à 15 % du PIB. Compte-tenu de la situation financière catastrophique du pays, elle a récemment accordé à la Banque centrale égyptienne un prêt de un milliard de dollars (13).

De fait, la chute du Raïs et le discrédit du PND ne signifient nullement que l’ordre ancien s’est soudainement évanoui. Nombre de ses composantes demeurent, notamment au sein de l’État lui-même. Le maréchal Tantaoui incarne cette permanence, lui qui a été pendant vingt années le ministre de la Défense de Moubarrak. Mais l’armée n’est pas la seule composante du cartel à être persistante. Le Procureur général nommé par l’ancien Raïs est toujours bien à sa place, et avec lui de nombreux hauts fonctionnaires soucieux de préserver leur situation. C’est dans ce contexte qu’il faut prévoir la troisième stratégie contre-révolutionnaire précédemment isolée : le recours à la cooptation pour figurer la « transition démocratique ». Pour ne pas disparaître, le cartel va être amené à se refonder. Des alliances sont alors susceptibles de se nouer, notamment entre les représentants d’une bourgeoisie conservatrice attachée à l’ordre et les composantes sécuritaires de l’ancien cartel. C’est ainsi que Rémy Leveau pronostiquait dès le milieu des années 1990 que la permanence autoritaire des régimes arabes passerait par une alliance entre islamistes bourgeois et militaires (14). Sous cet angle, on peut noter la grande prudence des Frères musulmans dans la gestion de la « transition » dont ils savent qu’ils seront amenés à être les grands bénéficiaires. La distance qu’ils ont prise à l’égard de la contestation contre le CFSA illustre leur pragmatisme souvent négligé par les observateurs occidentaux. La façade institutionnelle du cartel est à refaire, et il ne serait guère étonnant que les islamistes et les militaires, en tant que défenseurs naturels de l’Ordre, trouvent un terrain d’entente.

Je souhaite ici m’opposer à l’idée que « les révolutionnaires d’aujourd’hui sont les réactionnaires de demain », pour reprendre la conclusion désabusée de Robert Michels. Simplement : ceux qui profitaient de l’ancien ordre chercheront dans la révolution les moyens de perpétuer leurs privilèges, quitte à nouer de nouvelles alliances et à user de la violence et de la misère comme arguments en faveur de la réaction. Une fois cette observation réalisée, on ne peut que se désoler de constater le peu de soutien apporté aux jeunes Égyptiens qui ont tenté ces dernières semaines de s’opposer à l’emprise du CFSA. Il faut croire que la lutte de ces révolutionnaires pour leur liberté a moins d’attrait que le succès acquis d’avance de formations islamistes, ne faisant pas écho aux fantasmes occidentaux sur la soumission naturelle des masses arabes.

Notes

1 Pascal Ménoret, L’énigme saoudienne : les Saoudiens et le monde, 1744-2003, Paris, La Découverte, p 139.

2 Hugh Roberts, The Battlefield, Verso, Londres, 2003, pp 63-81.

3 De la Casbah ou de Bab el-Oued à l’Assemblée populaire nationale, il n’y a que quelques minutes à pied.

4 Luis Martinez, La Guerre civile en Algérie, Khartala, Paris, 1998.

5 En plus de l’ouvrage de Luis Martinez cité plus haut, voir Abderahmane Moussaoui, De la Violence en Algérie, Paris, Actes Sud, 2006.

6 Voir l’article publié le 7 novembre sur A11, « Alger-Ain Bessem : chroniques algériennes ».

7 Lamia Zaki, « Le Clientélisme, vecteur de politisation en régime autoritaire », in Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIè siècle (sous la direction de) Olivier Dabène, Vincent Geisser, Gilles Massardier, Éditions La Découverte, Paris, 2008, p 160

8 Ennahar, 24 février 2011.

9 Les travaux de Richard S. Katz et Peter Mairs sur les partis de gouvernement européens les ont conduit à théoriser le modèle d’un parti-cartel. Les deux auteurs évoquent comme caractéristiques notables de ce modèle d’organisation sa dépendance économique vis-à-vis de l’État et son entente tacite avec ses homologues pour s’assurer le partage des ressources et du pouvoir politique. Richard S. Katz et Peter Mair, Changing Models of Party Organization and Party Democracy : the Emergence of the Cartel Party, Party Politics, n°1,1995, pp 5-28.

10 Robert Michels, Les partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris, 1914

11 Mohamed Elshahed, Urbanizing the Counter-Revolution, Jadaliyya.com, 17 décembre 2011.

12 Voir pour le contexte français la très complète étude de Charles Tilly, La France Conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986.

13 Égypte : l’armée vient à la rescousse des finances de l’État, RFI, 3 décembre 2011.

14 Rémy Leveau, Islamisme et populisme, Vingtième Siècle, n°56, octobre-décembre 1997, pp. 214-223.