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Omar Aktouf. économiste

«La seule ‘‘stabilité’’ semble être celle des gains et privilèges des gens du pouvoir et de leurs clientèles»

Professeur en management à HEC Montréal (Canada), Omar Aktouf n’est plus à présenter. Dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, l’économiste connu et reconnu dans le monde entier tire la sonnette d’alarme sur les dangers qui guettent l’Algérie. Pour lui, le chômage abyssal des jeunes sur fond de développement d’une caste d’affairistes et fortunés aux revenus aussi insensés que douteux sont des ingrédients d’une révolte annoncée, d’autant que, regrette-t-il, rien n’indique que le régime actuel ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou en Ukraine. Bien au contraire.

-La candidature «muette» de Bouteflika à sa propre succession pour un quatrième mandat a plongé l’Algérie dans un climat d’incertitudes. Pourtant, notre diaspora à l’étranger, loin d’être négligeable, reste étrangement placide. Pourquoi ?

Personnellement, je ne dirais pas que notre diaspora est «placide», mais plutôt qu’elle est (tout comme moi-même, en fait) profondément atterrée et tétanisée devant l’ampleur inouïe de la gabegie et de l’ubuesque qui atteignent aujourd’hui notre pays, devenu la risée mondiale. Je pense aussi que notre diaspora reste les bras ballants devant l’extrême timidité (pour ne pas dire silence total) de ladite «communauté internationale» face à ces tréfonds de bafouage de la démocratie qui frappent l’Algérie (alors qu’elle se déchaîne par ailleurs à propos de ce qui se passe en Ukraine, Iran et autres Venezuela). Notre diaspora me semble également profondément perplexe, sinon au comble de la déception et du désenchantement devant l’apathie (même s’il y a çà et là de relatives protestations et manifestations isolées) dont font preuve nos «élites» de la société civile «établie», qu’elles soient intellectuelles ou, surtout à mon avis, institutionnelles-corporatistes du genre FCE et ses think-tanks, associations «progressistes» diverses, cohortes d’«experts internationaux» nationaux abonnés aux séjours en Algérie.

Ces «élites» qui, souvent, n’hésitent pas à se positionner en parangons de la modernisation de l’Algérie, de sa mise à niveau «démocratique» et «business-stratégique», se voulant au diapason des nations les plus «évoluées», se révèlent finalement (sans généraliser, il y a évidemment des exceptions) bien plus opportunistes et prêtes à s’accommoder de n’importe quel Néron, Staline, Tartarin, ou même fantôme à la tête du pays. Et ce, en plus des cliques, galonnées ou non, qui gravitent autour et qui assurent la pérennité des magouilles, appuis occultes et passe-droits, nid de bien des «affaires» juteuses.

Le sort du pays et du peuple n’a jamais fait partie de leurs préoccupations en dépit des discours poujadistes-populistes dont ces milieux font preuve à l’occasion, pourvu que soit garantie la continuité de leur confortable affairisme et de leurs intérêts égoïstes immédiats. Ceux-ci sont par ailleurs largement présentés (et opportunément relayés par certains médias aux ordres, vulgate ultra-libérale aidant), comme synonymes de l’intérêt général, de sources de progrès économiques et sociaux, de créations d’emplois, de développement collectif… Sinon de propulsion du pays au rang de «l’émergence» grâce à une miraculeuse éclosion de salutaires héros-entrepreneurs-leaders qui méritent, en plus de leur enrichissement personnel infini, vénération, adulation et reconnaissance (ce dont on voit les résultats par exemple au Mexique où se trouve le second homme le plus riche du monde et 45% de la population en pauvreté absolue).

La persistance de ce genre de pensée chez nos «élites» économiques (ainsi que chez certains médias, certaines franges de la société civile), malgré les cuisants échecs du néolibéralisme — et ipso facto des modes de gouvernance — management qui l’accompagnent —, donne pour nous une amère impression d’aveuglement dogmatique ultra libéral. Dogmatisme devenu non seulement stupide mais désormais criminel (comme le répètent inlassablement, entre autres, des Nobel tels que Stiglitz, Krugman, ou des R. Reich, Al Gore, etc.).

A cette impression d’aveuglement doublée d’ignorance volontaire de toute autre forme de pensée que néolibérale, vient s’ajouter celle de l’emprise d’un pur et simple arrivisme-opportunisme fortement appuyé sur un désastreux (et fort lucratif pour ceux qui en profitent) statu quo théorique et idéologique, s’acharnant à ressasser les mêmes leitmotiv : ce qui fait le boulimique intérêt des dominants ferait aussi, automatiquement et par on ne sait quelle vertu de pensée magique, celui des masses populaires. Faire sans cesse plus de néolibéralisme est non seulement censé guérir les maux issus de ce même néolibéralisme, mais aussi propulser vers de radieux lendemains de «changements et progrès».

Pour finir sur cette question, il me semble qu’il est un autre aspect de fort grande importance : ne pas oublier qu’une partie (largement) non négligeable de notre diaspora entretient de bien juteuses relations de business avec le système Algérie tel qu’il est et a presque toujours été, Bouteflika ou pas : ce sont les intermédiaires de tous poils, les représentants de multinationales, les «consultants» en tout et rien, les innombrables vecteurs de ristournes et rétro-commissions, les omnipotents experts importateurs de «modèles occidentaux avancés» qui viennent donner un salutaire adoubement «scientifique» aux plus douteuses des pratiques d’enrichissements illimités, sinon de lavage d’argent public, d’évasion fiscale, d’exploitation infinie des citoyens et de la nature (la sempiternelle «stratégie de la compétitivité»)… Cette diaspora-là, par ailleurs la plus visible au pays, ne dénoncera jamais ni ne se lèvera contre qui que ce soit au pouvoir en Algérie tant que les poches des uns et des autres se remplissent.

-Qu’est-ce qui fait courir, selon vous, les adeptes du 4e mandat ? Est-ce pour maintenir un système de prédation ou pour, comme ils le prêchent, garantir la stabilité et le progrès économique ?

Un certain Einstein répétait que «Refaire constamment les mêmes choses et clamer ou espérer qu’il en résultera le changement, relève soit de la bêtise soit de la folie». Voilà un des aspects sur lesquels ce régime Bouteflika qui n’a cessé de promettre emplois pour les jeunes, justice sociale, transparence des institutions, Etat de droit, solidarité nationale… a, plus que les autres (car il avait le recul et le temps d’en voir les dégâts mondiaux, et cela jusqu’aux portes mêmes de l’Algérie, en Europe) gravement failli, autant socialement qu’économiquement et politiquement. Il est gravement coupable de ne pas avoir compris (ou refusé de comprendre) que s’imposait d’urgence une totale rupture avec les doctrines néolibérales et un virage radical vers des «modèles» quasiment aux antipodes du modèle libéral-US, et qui ont largement et constamment fait leurs preuves : ceux de l’Europe du Nord et des Tigres et Dragons asiatiques.

J’insiste sur ce point, car partout ce sont les milieux d’affaires-faiseurs d’argent (money makers comme on dit sans hypocrisie ni complexe en langue anglaise) qui sont présentés (et se présentent) comme des super-élites philanthropiques, preux chevaliers sauveurs des peuples, du bon droit, de la démocratie, de l’économie, du bien-être général, du «progrès». Et c’est bien ce que l’on voit chez nous : cette super-élite de money makers est, à grands renforts de triomphants think-tanks et super «experts» made in US ou France…, ainsi présentée et imposée aux Algériens. Le résultat est que notre peuple, intellectuels et institutions de la société civile compris, finit par être dupe de ce discours, et même par s’en approprier les principes idéologiques érigés en haute science.

C’est alors que peuple et société civile apparaissent finalement, et malgré les sporadiques protestations, à la diaspora comme tout aussi tétanisés qu’elle, las, fatigués d’années de violences et de sang, en plus d’être «achetés» par manne pétrolière interposée, embrigadés, muselés, férocement réprimés à la moindre manifestation ; bref, impuissants et n’aspirant qu’à une chose : décrocher un visa pour l’étranger et fuir une patrie qui leur échappe de toutes parts.

-Quel scénario voyez-vous pour l’après-17 avril 2014 ? Un «printemps algérien» serait-il inéluctable ?

Je dirais que personnellement je crains, hélas, autant un avant le 17 avril qu’un après, bien que je souhaite ardemment me tromper. Car, malheureusement, tous les ingrédients (et même plus) qui ont conduit au déclenchement desdits printemps arabes semblent réunis : chômage abyssal des jeunes ; fortunes et revenus aussi insensés que douteux de nos nouveaux super riches (une quarantaine de milliardaires et cinq milliers de millionnaires en euros connus !) dont certains figurent dans les «top 500» du monde ; ampleurs sans précédent des inégalités et injustices qui en découlent ; absence endémique de perspectives pour la jeunesse ; catastrophique Education nationale ; multitudes de diplômés chômeurs ; inflation hors contrôle ; revenus d’exportations (qui ne sont qu’hydrocarbures) en baisse à cause des chutes des prix mondiaux et des produits de schistes ; importations en hausse à cause des spéculations internationales sur tous les produits de premières nécessité ; «Etat» qui n’est plus que chaise musicale de rentiers, scandales, couverture de méga corruption, figuration bureaucratique sclérosée, comité de gestion des intérêts de ses kidnappeurs de l’ombre et de la nouvelle classe dominante d’arrivistes qui s’y accrochent ; agriculture sinistrée ; industrie, infrastructures, PIB… ridiculement anémiques, même comparés à des nains comme la Malaisie ; secteur privé largement extraverti avec des entreprises (statistiques désormais dépassées sans doute) dont 68% des chefs ne déclarent pas leurs salariés aux caisses de sécurité sociale, 72% les rémunèrent en dessous du SNMG, 55% les font travailler 12 heures par jour ; des centaines de jacqueries populaires un peu partout pratiquement tous les mois ; conflits sociaux qui virent aux affrontements ethniques sanglants (région du M’zab par exemple)…

Ne voilà-t-il pas une dangereuse accumulation d’ingrédients d’une bombe à retardement qui n’attend que l’étincelle fatidique ? Craignons, à Dieu ne plaise, que ce ne soit cette grotesque candidature fantomatique, avant ou après le 17 avril. Il est connu en sociologie politique que lorsqu’environ 25% d’une population est spoliée au point de ne plus rien avoir à perdre, la révolution n’est pas loin. Reste à espérer qu’elle ne soit point sanglante, ou que nos «élites» et dirigeants/dominants se mettent de toute urgence à vraiment changer les choses et appliquer ce conseil de Machiavel : «Prince, si tu crains la révolution, fais-la !». Hélas ! Je ne peux être de ceux qui clament «la stabilité» du pays comme synonyme du règne de l’actuelle présidence. Je ne vois personnellement que stagnations et reculs, la seule «stabilité» semble être celle des gains et privilèges de nos gens du pouvoir et de leurs clientèles, autant intérieures qu’extérieures. Nous ne sommes en effet pas du tout à l’abri d’un printemps algérien. Je ne vois nulle part qu’on ait tiré une quelconque leçon de ce qui est arrivé en Tunisie, Egypte… et aujourd’hui en Syrie ou Ukraine. Bien au contraire.

-Ce climat politique délétère ne risque-t-il pas d’avoir des conséquences gravissimes au plan économique, notamment sur la confiance dont notre pays a plus que jamais besoin auprès de ses partenaires étrangers, des institutions et des marchés financiers ?

Le climat délétère dont on parle ne fera, à mon sens, qu’aggraver un manque de confiance déjà «structurel» qui accable l’Algérie depuis des années. Sa cote dans le monde est déjà bien basse : que de lamentables classements dans les indicateurs internationaux de sérieux, de qualité de vie, de gouvernance. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est d’autres nuages qui s’accumulent dans notre ciel, et dont notre pays se serait bien passé. Ma position sur la question des partenaires étrangers et des institutions internationales (les FMI, Banque mondiale, OMC…) a toujours été limpide : rien de bon pour les pays non nantis et tout pour les pays riches et les riches des pays pauvres.

Ce que le dernier Davos, l’OIT, Oxfam… viennent de confirmer en montrant comment ces institutions et leur néolibéralisme entêté conduisent à la mainmise de la finance sur les Etats, l’aggravation de la pauvreté globale, l’enrichissement insolent des multinationales, le saccage du tiers-monde, l’hyperconcentration stérile des richesses (85 personnes possèdent l’équivalent de l’avoir de la moitié de la planète, 400 citoyens américains possèdent plus de richesses que la moitié de la population US, etc.), la destruction des classes moyennes, la dévastation de la nature… Que ces institutions se tiennent loin de l’Algérie ne me pose aucun problème, au contraire ! Quant aux investisseurs étrangers et aux marchés financiers, on voit bien les résultats de leurs actions un peu partout (à commencer par le chaos argentin de 2003 et à finir par la déroute de l’Europe en voie d’être classée — hors Allemagne —, comme ensemble de «pays émergents» et une France «sous surveillance»).

Les investisseurs ne cherchent qu’à retirer toujours plus que ce qu’ils mettent, quitte à corrompre, spolier, déplacer des populations, polluer, semer la misère, voire la mort et les génocides (région des grands lacs en Afrique subsaharienne, notamment). Les marchés financiers ne sont pratiquement que spéculation, argent sale, évasions fiscales (manipulation de la dette grecque par Goldman Sachs, survaleur titanesque de Facebook, Microsoft, Google…, gigantesques magouilles fiscales et monétaires de McDonald, Starbucks, Barclay…). Pour moi, l’Algérie doit d’abord se sortir de sa tenace image d’absence de sérieux, d’incessant bricolage politico-économique, et ensuite rompre d’urgence avec l’économisme néolibéral et ses sous-produits assassins : le «stratégisme-managérialisme» à l’américaine.

Regardons vite du côté de pays qui ont brillamment réussi «autrement», comme les Tigres et Dragons asiatiques, dont la minuscule Malaisie (double du PIB algérien, moitié de la taille de la France). Cette question renvoie à celle des institutions et leur fonctionnement. Or, ce que l’on voit le plus en Algérie c’est une agitation frénétique autour de l’importation de modes, programmes et diplômes (MBA, DBA…) qui ne sont que techniques, how-to, simples procédures de niveau méso et micro : ce qui se retrouve derrière des théories et pratiques traitant de «stratégie», «management», «gouvernance»… Tout cela n’est que «techniques» ou modalités opératoires absurdes en soi, manquant cruellement de perspective autres que le fait de «prendre soin de l’argent» et le multiplier à n’importe quel prix. Ce dont nous manquons le plus, c’est de vision macro, de paradigme, de finalité, de sens et de raisons quant à ce que nous faisons en guise d’activités dites économiques. Pour qui ? Pourquoi ? Pour quel projet de société ? Quelle communauté humaine ? Quel niveau de vie et pour qui ? Aucun «how-to» ne répond à ces questions fondamentales. La multiplication des écoles de gestion à la US (que du «how-to») et des diplômés de ces écoles temples du néolibéralisme ne feront qu’aggraver les choses, point ! Une constituante serait ici fort utile pour établir un projet de société et dire si notre peuple veut une Algérie à la US ou non.

-L’Algérie est très mal classée dans de nombreux domaines socio-économiques au moment où le Premier ministre Sellal sillonne le pays en louant les grandes réalisation du Président-candiadat. Un changement de cap est-il inélucatble ?

Ce sont des statistiques et des faits dévastateurs pour notre pays. Elles ne font que confirmer ce que l’on atteint à foncer tête baissée dans les affres du néolibéralisme et du désormais létal modèle US qui a été utile et efficace en un temps passé, mais qui n’est plus que criminels boursicotages et châteaux de cartes financiers sur le dos des classes moyennes, de la nature et du salariat (voir Inequality for all de R. Reich et Inconvenient truth de Al Gore…). Ce ne sont pas là les «réalisations» de notre seul Président-candidat actuel, elles découlent de politiques économiques faites de bric et de broc et de fantaisistes revirements d’incompétents depuis quasiment l’indépendance de notre pays.

De plus, depuis l’ère de notre «ouverture» au capitalisme et la mondialisation néolibérale, l’Algérie a tout abdiqué au dieu marché autorégulé («institution qui n’a ni cœur ni cerveau» comme disait le Nobel Paul Samuelson). Ce sera donc ma conclusion : confier le destin de pays et peuples à un prétendu «libre marché» n’est que dénaturation de l’Etat devenu repaire de businessmen et vassal d’un nouveau clergé imposant les desiderata du business comme «sciences», «ordre naturel des choses». Or, les forces du business mènent, lorsque non surveillées et encadrées (elles le sont, avec les résultats qu’on connaît, en Allemagne, Suède, Japon, Malaisie, Corée du Sud…) inéluctablement aux corruptions (les lobbies US ne sont qu’hyper corruption légalisée), aux scandales, aux injustices, aux inégalités, à l’épuisement accéléré de la nature. Il n’est pas trop tard pour l’Algérie pour changer de cap, mais le temps joue terriblement contre nous.

Naima Benouaret
in El Watan, 10 mars 2014


Certains textes restent d’une formidable actualité. Publié par le quotidien d’Oran le 10.11.02…. cet entretien de Hocine Aït-Ahmed interrogé par K.Selim inaugure une série de reprises par La Nation de textes parus ces dernières années et qui illustrent -ô combien- rien n’a été fait pour clarifier les enjeux politiques ( et de mémoire) pour permettre à l’Algérie de sortir de la crise.

Aït Ahmed témoigne sur Abane Ramdane et le congrès de la Soummam

– Le Quotidien d’Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

– Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l’Algérie vient d’en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J’en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd’hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n’est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d’étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m’interroge d’abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d’analyse – des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d’un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l’annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N’oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l’iceberg nationaliste. C’est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l’UDMA, le PCA, les Oulémas, s’étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C’est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l’algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l’abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C’est à ce message qu’a finalement répondu l’appel du 1er Novembre.

 – Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l’étape précédente avaient trahi ?

– H.A.A.: Pas d’anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c’est ce genre de retours destructifs au passé qu’il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l’opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s’agit de porter des jugements d’ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d’une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n’aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s’expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l’OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L’absence d’une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle – jusqu’au-boutiste de l’Algérie française – prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d’engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

– Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

– H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s’informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d’abord au sein de l’organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l’OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l’absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M’hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n’est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d’un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’une serviabilité doublée d’humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l’ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d’assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d’origine. Son tort fut d’être l’enfant du pays idolâtré, puisque c’est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d’une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s’adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l’appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l’UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l’UGTA, Moufdi Zakaria, l’éternel poète symbole d’un Mzab fidèle à lui-même et à l’Algérie, qui sera l’auteur de l’hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l’aide financière, nerf de la guerre. L’impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu’ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu’à titre individuel, leurs militants s’intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l’ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l’Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l’essai, c’est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C’était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l’urgence absolue, l’hystérie des répressions coloniales risquant d’étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s’est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M’hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l’ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l’honneur, sans même savoir la nature de l’événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l’ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d’un programme relève de l’ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu’à nos jours, une validité incontestable.

– Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

– H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c’était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J’étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire.

J’avais transmis au CCE – la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l’intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l’absurdité d’un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d’un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l’Algérie n’en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n’avait pas été assassiné par les siens et si Ben M’hidi n’avait pas été exécuté par les autres. En d’autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

– Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires…

– H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu’on n’empêchera pas les racontars d’aujourd’hui – à l’exemple des racontars d’hier – de tenter d’asservir l’histoire à des fins de légitimation et de propagande.

 – Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l’individu, de l’homme qu’il fut ?

– H.A.A.: J’ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun – Chelghoum Laïd – où il travaillait comme secrétaire dans l’administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l’arabe» qu’il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l’homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l’examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l’administration d’être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l’empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu’il était le responsable de l’OS dans la région de Sétif, il n’avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d’une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d’inciter les droits communs à l’agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d’Algérie durent l’envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c’est ce qu’il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n’a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

– Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l’histoire ?

– H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu’hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d’enracinement profond dans le présent et l’avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l’histoire, en tant que discipline, qu’elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l’histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

Propos Recueillis Par : K. Selim

Jeudi 2 Mai 2013

Stratégies contre-révolutionnaires : expérience algérienne et actualité égyptienne

par Thomas Serres, Article 11, 27 décembre 2011, http://www.article11.info/?Strategies-contre-revolutionnaires#pagination_page

Algérie, Égypte. À vingt ans d’intervalle, les contre-révolutions se suivent et se ressemblent. Militarisation de la lutte politique, stratégies de gestion par le manque, cooptation de nouveaux acteurs pour figurer la représentation : le précédent algérien, cartel s’ingéniant avec succès à ne pas perdre sa mainmise sur le pouvoir, renvoie par bien des points à ce qui se passe aujourd’hui en Égypte. Parallèle.

L’année 2011 a vu le monde arabe connaître une série de soulèvements populaires qui sont parvenus à ébranler les fondements de régimes autoritaires établis depuis plusieurs décennies. Et l’étonnement qui a souvent accompagné ces soulèvements interpelle à juste titre : dans la mesure où l’illégitimité, le cynisme et la corruption des gouvernements jusqu’alors en place étaient de notoriété publique, où la précarité sociale et économique de la majeure partie de la population de ces pays était évidente aux yeux de quiconque daignait y prêter attention, cette réaction emprunte à l’irrationnel plutôt qu’aux faits. En vérité, la surprise et la méfiance à l’égard de ces mouvements spontanés de révolte traduisent la force d’une croyance fortement ancrée dans l’imaginaire occidental, à coup de déclarations culturalistes et d’analyses tronquées sur la nature tyrannique de l’Islam : les « Arabes » auraient jusque-là naturellement accepté l’inacceptable, soit leur domination par des États réunissant en leur sein des groupes mafieux seulement concernés par l’accaparement du bien public et la perpétuation de leur mainmise sur les outils de la domination.

Comment s’étonner alors qu’en dépit de la violence de la contre-révolution en cours en Égypte, l’attention se porte davantage sur des processus électoraux censés clore la période révolutionnaire en amenant au pouvoir des partis islamistes que sur les moyens employés par les réactionnaires au sein de l’État ? Les observateurs et autres experts oublient à dessein la réflexion éclairante de Pascal Ménoret, selon qui, « plutôt qu’une revanche de Dieu, l’islamisme est une revanche de la société sur le pouvoir » (1). Ils préfèrent se replonger avec délectation dans leurs analyses sur la compatibilité des sociétés « musulmanes » avec la démocratie, en ramenant cette dernière au système de représentation bourgeois dont la critique est par ailleurs exclue.

Cette insistance à poser la question de la compatibilité des « arabo-musulmans » avec la démocratie libérale traduit le décalage entre la réalité du terrain et les fantasmes. Les médias s’affolent de voir s’exprimer le conservatisme et le mécontentement social dans un vote qui n’a rien de surprenant puisque s’inscrivant dans une tendance mondiale à l’arrivée au pouvoir de mouvements favorables à l’économie de marché et à l’ordre moral. La mise en œuvre d’une réaction militaire meurtrière en Égypte est au contraire dépeinte comme s’inscrivant dans le cadre d’un retour à la normale et ne génère qu’une légère inquiétude quant au manque de modération du Conseil Supérieur des Forces Armées. Contre pareils errances analytiques, je voudrais mobiliser ici les enseignements hérités de la contre-révolution victorieuse menée en Algérie il y a une vingtaine d’années. Isoler certains facteurs permet de déterminer de quelle manière les mécanismes de défense de l’État ont pu triompher des processus électoraux, de la mise en place d’un champ partisan pluraliste, et se servir avec habilité d’une conjoncture de crise pour rétablir l’ordre.

Configuration révolutionnaire algérienne

L’Algérie a connu tout au long des années 1980 une crise protéiforme, à la fois économique, politique et culturelle. La chute du cours des hydrocarbures a placé l’État-développeur socialiste au bord de la cessation de paiement. Dans le même temps, le sous-prolétariat urbain se trouvait confronté aux problématiques multiples nées d’une transition démographique et économique mal gérée par un pouvoir corrompu : chômage, habitat précaire, crispation identitaire. Dans ce contexte, les organisations relais du régime, le parti unique FLN et la centrale syndicale UGTA,, étaient confrontées à une crise de légitimité croissante, du fait de leur soumission, et donc de leur incapacité à faire écho aux demandes urgentes de la population. Enfin, la nature hétérogène du régime a entraîné une série de confrontation au sommet, impliquant le président Chadli, les prétoriens de l’Armée Nationale Populaire, les technocrates réformateurs et enfin la vieille garde orthodoxe du FLN. Dans ce contexte, le pays a connu une série de contestations tout au long de la décennie, souvent sous forme d’émeutes. A partir de 1986, l’augmentation du prix des denrées alimentaires – majoritairement importées – a encore accentué la pression sur une population déjà précarisée. Le 19 septembre 1988, le président Chadli décida de réagir aux bruits de palais annonçant sa démission pour cause médicales. Il le fit à travers un discours lapidaire prononcé depuis le Club des Pins, lieu de résidence de l’aristocratie militaire situé dans les environs d’Alger. Au début du mois d’octobre, une vague d’émeutes sans précédent, véritable soulèvement de la jeunesse, éclatait dans tous le pays, et notablement à Alger.

À partir de cette date, le régime s’est trouvé dans l’obligation de céder aux exigences pressantes de sa population pour survivre. Il a donc procédé à une ouverture contrôlée, fait adopter une nouvelle constitution en février 1989 et, sous l’impulsion du réformateur Mouloud Hamrouche devenu Premier ministre, soutenu de manière volontariste la création d’une presse plurielle. Dans un contexte international qui semblait annoncer le triomphe de la démocratie bourgeoise et libérale, il s’est conformé aux dogmes esthétiques de la représentation : légalisation d’une myriade de partis (une soixantaine), libéralisation de l’expression et de la critique publique, tenue régulière de scrutins (municipales de 1990, législatives de 1991).

Dans le contexte partisan, les islamistes fondamentalistes du FIS se sont affirmés comme les compétiteurs naturel du vieux système. Ils ont largement profité du contexte de crise internationale alimenté par la seconde Guerre du golfe, en se posant à la fois comme les défenseurs des frères arabes et des lieux saint de l’islam, et comme les pourfendeurs du taghout (tyran) étatique inféodé aux puissances occidentales. Une partie de la population arabophone se reconnaissant dans l’idée de nation arabe s’est appropriée le sentiment d’agression et s’est crispée sur une offre politique défensive et identitaire (2). Si l’on ajoute à ce contexte international le charisme des prédicateurs du Front, leur popularité dans les quartiers et la force du sentiment de revanche sociale dont le mouvement était porteur, on comprend mieux son succès aux scrutins de 1990 et 1991. D’autant que les élections législatives de 1991, les premières de l’Algérie libre et plurielle, enregistrèrent une abstention située aux alentours de 40 %.

La suite est connue. Le 11 janvier, les rues de la capitale sont occupées par l’armée et le président Chadli poussé à la démission. Le 12, le Haut conseil de sécurité (HCS) décide de l’annulation du second tour du scrutin. Le 14, un Haut commissariat d’État (HCE) est créé pour parer à la vacance du pouvoir exécutif. A sa tête est placé Mohamed Boudiaf, l’un des leaders historiques de l’insurrection du 1er novembre 1954, rappelé pour l’occasion d’un exil de près de trente ans. Il sera assassiné le 29 juin à Annaba, victime de son empressement à corriger de l’intérieur les vices du système. Le 26 août 1992, un attentat à la bombe à l’aéroport d’Alger officialise l’entrée du pays dans la guerre civile.

Vingt ans plus tard, deux constats s’imposent. D’une part, celui de la permanence du régime, sous couvert d’une représentation de façade. D’autre part, celui de sa capacité à mettre en scène, tout au long de l’année 2011, une série de réformes politiques et de gestes économiques censés parer au mécontentement populaire. La situation de fond n’a pas véritablement changé depuis la fin des année 1980. En dépit de la remontée des cours du pétrole et donc du gaz, le mouvement de protestation agite toujours le pays, à coup d’abstention, d’émeutes et de grèves. L’embellie macro-économique ne profite qu’à un petit nombre, tandis que le malaise matériel et culturel des masses confine à un profond mal-être, fragilisant un peu plus un sous-prolétariat urbain qui vit aux portes du Parlement (3). Le mépris des élites (hogra) et leur corruption sont sur toutes les lèvres, ou presque. L’État persiste pourtant dans la même voie, en dépit de la profonde crise de légitimité des politiciens, des institutions et du système dans son ensemble. La fatigue sociale est telle que l’irruption brutale d’un mouvement de contestation ayant une portée mondiale n’a pas suffit à redonner à la population l’espoir d’un changement rapide par le biais de l’action collective. Dans ce contexte, il n’est pas vain de chercher à relever quelques moyens utilisés par la contre-révolution en Algérie.

Militarisation de la lutte politique

La première et, à mon sens, la plus importante des raisons de la réussite de la contre-révolution en Algérie tient dans le rôle capital joué par l’armée dans la gestion de la contestation. L’état-major avait jusqu’alors exercé son influence sans recourir à l’ensemble de son potentiel coercitif. Il laissait aux généraux retraités, aux technocrates et aux politiciens le soin de gérer le pays. Mais l’extrême illégitimité des civils du régime et leur incapacité à gérer la contestation a poussé l’armée à intervenir pour sauvegarder les privilèges de son aristocratie. Elle l’a fait avec les outils qui sont les siens. On a dès lors constaté en Algérie la militarisation de facto de la lutte politique et l’usage de la violence comme moyen de gestion de la société (4).

Si le coup d’État de janvier 1992 peut apparaître a posteriori comme le point de départ de l’usage de la violence militaire à des fins politiques, la période qui s’étend de 1988 à 1992 a été le théâtre d’une dramatisation croissante de la situation sécuritaire du pays, utilisée par l’ANP pour servir ses prétentions à contrôler le jeu politique au nom de la défense du peuple, des institutions et de la nation. Dès octobre 1988, les émeutes ont été matées dans le sang par l’armée de terre et les forces de sécurité, celles-ci n’hésitant pas à recourir à la torture et au viol aux dépens des jeunes tombés entre leurs mains. L’armée de terre était alors dirigée par le général Khaled Nezzar, futur ministre de la Défense de Chadli Bendjedid, par ailleurs l’un des principaux artisans de la chute du raïs au nom de la sauvegarde de la démocratie en 1992. Toute ressemblance avec le maréchal égyptien Tantaoui est absolument fortuite…

Tout à son entreprise de dramatisation, l’armée a trouvé dans le FIS son ennemi et partenaire désigné. Le radicalisme teinté de millénarisme du parti fondamentaliste le différenciait grandement des autres mouvements islamistes plus bourgeois et pragmatiques, à l’image notamment du Hamas des Frères musulmans algériens. Pendant la seconde Guerre du golfe, Ali Benhadj s’affichait ainsi en treillis militaire et appelait les jeunes à aller défendre les lieux saint de l’Islam contre la présence occidentale. La même année, les grèves insurrectionnelles de juin offraient une nouvelle occasion d’entretenir la crise pour justifier la répression. Réclamant l’abrogation de la nouvelle loi électorale favorable au pouvoir et des élections anticipées, Abassi Madani donna au président un ultimatum d’une semaine. En réponse, le 5 juin, Chadli instaura l’État de siège et le couvre-feu à Alger, Blida et Tipaza. Finalement, le 30 juin 1991, Ali Benhadj et Abassi Madani étaient arrêtés. Après avoir participé pleinement à l’entreprise de dramatisation du régime, les shuyukh du FIS trouvèrent dans les geôles du régime la récompense de leur action.

La militarisation de la lutte politique s’est poursuivie après le coup d’État, avec l’ouverture en février 1992 de onze centres de détentions dans le Sud du pays. Elle a débouché sur la guerre civile que l’on connaît, dont le bilan extrêmement meurtrier (150 000 morts) ne suffit pas à dépeindre les formes particulièrement horribles de la violence mise en œuvre (5). L’État, subordonné pour un temps à l’armée et renfloué par le FMI, est sorti vainqueur du conflit. Pour cela il a eu recours aux techniques classiques de la guerre contre-insurrectionnelle, aux unités spéciales, aux groupes paramilitaires, aux enlèvements, aux centres de torture et aux tribunaux militaires. Il ne faisait en cela que préfigurer les options prises par des régimes soit-disant démocratiques au nom de la lutte mondiale contre la « terreur ». Dans le même temps, la guérilla « islamiste » s’est fragmentée, ses courants politiques étant éliminés et marginalisés (AIS) tandis que ses franges excommunicatrices (takfiri) s’engageaient dans une dérive irrationnelle et meurtrière qui persiste encore sous la forme franchisée d’AQMI.

Plus important encore, la multiplicité des acteurs de la violence et la difficulté à cerner les responsabilités ont contribué à généraliser une posture défensive. Les relations de confiance entre concitoyens en sont sortis profondément et durablement altérés. Cette situation perdure d’autant plus que le règlement bureaucratique de la guerre a empêché toute recherche de vérité, toute fixation des responsabilités. Par exemple, dans le contexte des soulèvements arabes, ce n’est pas la réussite – certes relative – des Tunisiens et des Égyptiens qui attirait le regard en Algérie, mais la guerre en Libye. Lors d’une manifestation du Comité National pour la Défense des Droits des Chômeurs en mai dernier à Alger, je questionnais ainsi les spectateurs sur l’éventualité d’un changement (6). Alors que les cohortes de policiers anti-émeute (CNS) circonscrivaient sans peine la petite soixantaine de manifestants, les badauds n’avaient qu’une seule inquiétude à l’esprit : la situation en Libye. Et une affirmation subséquente, synonyme d’une terrible appréhension : « Ici ce sera pire. »

Gestion par le manque

La deuxième stratégie de la contre-révolution algérienne réside dans la capacité du cartel qui tient l’État à organiser la redistribution des ressources en sa possession en entretenant la demande sociale. Il tire ainsi profit de ses carences en terme de services publics pour créer une forme de dépendance à son égard. Soit une véritable stratégie de gestion par le manque reposant notamment sur les obstacles bureaucratiques que l’État est en mesure de poser ou de lever, afin d’imposer une situation d’instabilité et de précarité (7)..

Cela conduit à entretenir la soumission d’élites soucieuses de préserver leur éminence sociale et économique, et les avantages qui y sont liés. L’attribution des marchés publics et la corruption permettent de répartir les bénéfices et d’étendre le cartel qui tient l’État à de nouveaux acteurs, et d’ainsi élargir le soutien dont il peut jouir par le biais de l’intéressement. Dans le même temps, les classes populaires précarisées sont maintenues dans une situation d’insécurité économique telle qu’il est possible de contenir leur mécontentement par une distribution sociale des ressources. En Algérie, la majorité de celles-ci proviennent de la rente des hydrocarbures – cela ne signifie évidemment pas que seul les états disposant d’une pareille entrée de devise peuvent pratiquer la gestion par le manque. Le plus important est de maintenir la situation de précarité, et donc les carences des services publics. Dans la crise permanente et le manque, l’aumône d’État devient un moyen d’acheter une loyauté temporaire.

La distribution sociale de la rente sous la forme d’investissements massifs permet d’acheter une paix sociale a minima. Elle n’empêche nullement les émeutes. Au contraire, celles-ci deviennent un moyen d’exiger, dans le cadre d’un rapport conflictuel avec le pouvoir qui reste synonyme de dépendance. De son côté, le régime peut mettre en scène sa générosité en répartissant les excédents budgétaires. Le plan quinquennal algérien pour la période 2010-2014 prévoit ainsi pas moins de 286 milliards de dollars d’investissement et la construction de 800 000 logements pour faire face à la saturation du marché. En jouant sur ses ressources et sur la précarité qu’il entretient, le régime peut prévenir une soudaine inflation de la contestation, comme il l’a fait au cours de l’année passée. Après une vague d’émeute en janvier 2011, Bouteflika a annoncé le mois suivant une série de gestes économiques en direction de la jeunesse. Parmi ceux-ci, l’annulation des intérêts sur les crédits destinés aux jeunes et la distribution de 242 000 logements au cours de l’année. Devant un telle démonstration de générosité étatique, le quotidien Ennahar (proche du pouvoir) n’a pas manqué de noter que le raïs « est très au courant des aspirations de la jeunesse » et qu’il est « différent des présidents égyptien et tunisien déchus, Hosni Moubarak et Ben Ali, qui n’avaient rien entrepris pour calmer la colère de leurs citoyens » (8).

Cette stratégie de gestion par le manque conduit à une situation paradoxale où les manquements de l’État à l’égard de la population qu’il prétend servir servent la stratégie de perpétuation des groupes qui le contrôlent. Or la capacité du régime à acheter les fidélités ou du moins à calmer la colère populaire par le biais de la distribution de ses ressources suffit à suggérer l’idée de l’omniprésence des khobzistes, ceux qui ont pour seul but la prédation du bien public. Cette suspicion étend l’impression que toute action exercée sur la place publique, même quand il s’agit d’une action de contestation échappant au contrôle des institutions, est liée à la poursuite égoïste d’un bénéfice personnel. Ce sont les motivations mêmes de l’action qui en viennent alors à être dégradées.

Cooptation de nouveaux acteurs pour figurer la représentation

La dernière stratégie notable de la contre-révolution algérienne est la recomposition des groupes qui composaient le cartel aux commande de l’État. Il s’agissait notamment d’en modifier le visage en écartant le président de la République, mais aussi et surtout de coopter de nouveaux acteurs afin de réussir à figurer la « transition démocratique », comprise en fait comme l’établissement d’un système d’allure représentative. La problématique du cartel algérien était alors de réussir à justifier un coup d’État contre une procédure électorale légale et un parti bénéficiant du suffrage populaire. La cooptation s’est donc appuyée dans un premier temps sur la récupération du mouvement de la « société civile » en faveur de la laïcité, notamment à travers le Comité National pour la Sauvegarde de l’Algérie (CNSA). En fait, il s’agissait de recruter parmi les défenseurs de la laïcité des démocrates autoproclamés partisans de la répression des islamistes. Durant la guerre civile, les membres recrutés étaient ainsi d’anciens communistes, des fonctionnaires, des « patriotes » à l’origine de la constitutions des Groupes de légitime défense, ou encore des figures du milieu associatif. Avec le retour d’une paix relative, l’État s’est ensuite attaché à séduire les islamistes modérés pour bâtir le dispositif permettant de verrouiller la représentation à son avantage. Le parti HMS (ou MSP), anciennement Hamas, est ainsi devenu l’un des piliers de l’alliance présidentielle qui soutient la politique de Bouteflika depuis onze ans. Il complète harmonieusement la frange islamo-conservatrice du régime déjà présente au sein du FLN depuis l’Indépendance.

Le passage au multipartisme, présenté comme une condition de la « transition démocratique », implique une extension et une recomposition du cartel. Les partis sont devenus les moyens du recrutement des nouveaux membres et de la répartition du bénéfice, de la mise en scène d’un débat politicien sans enjeu supposé représenter le peuple (9). L’institutionnalisation de la démocratie a permis de la conformer aux exigences de l’Ordre, sans régler les questions de fond et sans impliquer davantage la population dans les procédures de décisions politiques. La représentation a ainsi conduit à réduire le politique à la politique, une activité de négociation entre partenaires réglée par les réflexes oligarchiques et bureaucratiques des organisations partisanes (10).

Tandis que le ralliement des acteurs au système s’est fait au nom de la raison, du juste milieu (wasatiyya), de l’intérêt général et du retour à la paix civile, le conflit essentiel qui oppose une population privée de son droit à choisir librement son destin et à jouir des trésors de sa terre au cartel qui contrôle l’État n’a jamais été réglé. Les institutions permettent la mise en scène. Les acteurs cooptés y jouent un rôle, certains de bonne foi, et donnent ainsi vie au simulacre. Si ce dernier ne trompe plus grand monde, il suffit à faire perdre foi dans l’idée de changement. En Algérie, la capacité du système à coopter de nouveau membres alimente une croyance presque mythique dans son omnipotence corruptrice. Cette mythologie, qui met en scène un système monstrueux et pervers, contribue à encourager le développement d’un fort sentiment d’impuissance, alimenté de surcroît par la peur d’un retour de la violence et une suspicion généralisée à l’égard des motivations des protagonistes de toute action publique.

Le déroulement de la contre-révolution en Égypte

L’Égypte de 2011 n’est évidemment pas l’Algérie de 1988. Nombre de différences existent entre les deux pays au-delà du gouffre temporel. Pour ne citer que les deux plus évidentes, notons la forte minorité copte et la proximité d’Israël. Il ne serait guère étonnant d’ailleurs que l’un et l’autre fournissent les ennemis intérieurs et extérieurs dont raffolent les discours contre-révolutionnaires en cette année 2011. Dans les deux cas, cependant, l’armée constitue une composante essentielle du cartel étatique. De surcroît, les deux pays ont connu dans les années 1990 une forme de violence takfiri, mais avec une intensité bien moindre en Égypte. Enfin, l’urbanisation chaotique, la crispation identitaire, le désespoir de la jeunesse et les inégalités économiques sont également omniprésents, à Alger et au Caire. La configuration égyptienne reste bien sûr particulière, je laisse aux connaisseurs le soin de la décrire plus précisément. L’objectif ici est d’analyser la contre-révolution en cours à la lumière des trois facteurs précédemment évoqués pour l’Algérie.

Concernant la militarisation de la lutte politique, elle est apparue évidente en Égypte dès la chute de Moubarak : l’État-major l’a déposé et s’est emparé du pouvoir dans la foulée. L’intervention des militaires, qui ont temporairement réussi à faire croire à leur attachement à la défense des intérêts du peuple, avait pour but premier la défense de leurs privilèges. Il n’est guère surprenant de constater que les principes supra-constitutionnels que l’état-major s’est chargé d’établir impliquent que le budget de l’armée ne soit jamais soumis au contrôle du gouvernement ou que celle-ci soit consultée avant toute loi la concernant. Pour protéger ses intérêts, le CSFA n’a eu de cesse d’intensifier la répression en ayant recours aux tribunaux militaires et en pratiquant une coercition de masse dépassant en intensité les pratiques des policiers de Moubarak. Il a de surcroît joint l’humiliation et l’agression sexuelle à la violence. Des photos montrent ainsi un militaire urinant sur les manifestants depuis le toit du Parlement lors des récentes contestations contre le CFSA. Les révolutionnaires sont dans le même temps soumis à des tests de virginité qui ne sont rien d’autres que des viols policiers (11).

Pour justifier la militarisation de la lutte politique, l’Etat-major a eu recours à une vieille ruse prétorienne déjà expérimentée en Algérie : la dramatisation. A force de répondre par la brutalité aux exigences populaires, la dégradation de la situation sécuritaire renforce le sens des valeurs d’ordre qui motivent la contre-révolution, au nom de la « sauvegarde de la nation ». Dans le même temps, la dramatisation donne du sens à des discours de justification relevant de la plus complète mystification. C’est ainsi que s’est produit samedi 17 décembre une spectaculaire acrobatie discursive, par laquelle le ministre de la Justice s’est permis de justifier la répression meurtrière aux dépens des jeunes contestataires en qualifiant ceux-ci d’éléments « contre-révolutionnaires ». En Égypte, la dégradation de la situation, favorable aux détenteurs des outils de la violence massive que sont les militaires, leur permet donc de travestir la réalité et de se poser en défenseurs des valeurs tels que la liberté ou l’idéal révolutionnaire, comme les putschistes algériens l’avaient fait en 1992 en s’appropriant la défense de la laïcité. Il est dans la nature même du discours étatique de dégrader les actes des révolutionnaires. Ceux-ci sont alors accusés d’être des voyous, des fainéants, des opportunistes ou encore des victimes d’une manipulation. Ce discours révèle le conflit social propre à la situation révolutionnaire, et fait écho aux craintes d’une élite soucieuse de conserver ses privilèges (12).

Avec la dégradation de la situation, la crise permettant la dramatisation, on retrouve sans surprise en Égypte une forme de la stratégie de gestion par le manque mise au service de la contre-révolution. Dès le début du mois de février, alors que le soulèvement contre Moubarak entrait dans sa deuxième semaine, les témoignages de citoyens soucieux de la pénurie grandissante, de la difficulté à faire face à la vie quotidienne, et donc demandeurs d’un retour à la normale, ont commencé à se multiplier. L’agitation révolutionnaire s’est vue propulsée au rang de responsable des carences, alors même qu’elle vise à mettre fin à la situation de domination et d’injustice sociale. Sans surprise, le Conseil Supérieur des Forces Armées, une fois arrivé au pouvoir, a fait du rétablissement de la situation économique du pays son leitmotiv. Face à la récession et à l’image donnée aux touristes, la réponse se résume au rétablissement de l’ordre et au retour au travail. C’est l’argument qui justifie la répression des grévistes et le maintien de l’emprise des militaires afin de sauver le pays. Dans le même temps, l’armée peut faire la démonstration de sa générosité envers la nation dont elle promet de défendre les intérêts. Son pouvoir économique n’est pas à démontrer : les entreprises qu’elle contrôle disposent d’un statut aménagé, ne payent pas d’impôt, et compteraient pour 10 à 15 % du PIB. Compte-tenu de la situation financière catastrophique du pays, elle a récemment accordé à la Banque centrale égyptienne un prêt de un milliard de dollars (13).

De fait, la chute du Raïs et le discrédit du PND ne signifient nullement que l’ordre ancien s’est soudainement évanoui. Nombre de ses composantes demeurent, notamment au sein de l’État lui-même. Le maréchal Tantaoui incarne cette permanence, lui qui a été pendant vingt années le ministre de la Défense de Moubarrak. Mais l’armée n’est pas la seule composante du cartel à être persistante. Le Procureur général nommé par l’ancien Raïs est toujours bien à sa place, et avec lui de nombreux hauts fonctionnaires soucieux de préserver leur situation. C’est dans ce contexte qu’il faut prévoir la troisième stratégie contre-révolutionnaire précédemment isolée : le recours à la cooptation pour figurer la « transition démocratique ». Pour ne pas disparaître, le cartel va être amené à se refonder. Des alliances sont alors susceptibles de se nouer, notamment entre les représentants d’une bourgeoisie conservatrice attachée à l’ordre et les composantes sécuritaires de l’ancien cartel. C’est ainsi que Rémy Leveau pronostiquait dès le milieu des années 1990 que la permanence autoritaire des régimes arabes passerait par une alliance entre islamistes bourgeois et militaires (14). Sous cet angle, on peut noter la grande prudence des Frères musulmans dans la gestion de la « transition » dont ils savent qu’ils seront amenés à être les grands bénéficiaires. La distance qu’ils ont prise à l’égard de la contestation contre le CFSA illustre leur pragmatisme souvent négligé par les observateurs occidentaux. La façade institutionnelle du cartel est à refaire, et il ne serait guère étonnant que les islamistes et les militaires, en tant que défenseurs naturels de l’Ordre, trouvent un terrain d’entente.

Je souhaite ici m’opposer à l’idée que « les révolutionnaires d’aujourd’hui sont les réactionnaires de demain », pour reprendre la conclusion désabusée de Robert Michels. Simplement : ceux qui profitaient de l’ancien ordre chercheront dans la révolution les moyens de perpétuer leurs privilèges, quitte à nouer de nouvelles alliances et à user de la violence et de la misère comme arguments en faveur de la réaction. Une fois cette observation réalisée, on ne peut que se désoler de constater le peu de soutien apporté aux jeunes Égyptiens qui ont tenté ces dernières semaines de s’opposer à l’emprise du CFSA. Il faut croire que la lutte de ces révolutionnaires pour leur liberté a moins d’attrait que le succès acquis d’avance de formations islamistes, ne faisant pas écho aux fantasmes occidentaux sur la soumission naturelle des masses arabes.

Notes

1 Pascal Ménoret, L’énigme saoudienne : les Saoudiens et le monde, 1744-2003, Paris, La Découverte, p 139.

2 Hugh Roberts, The Battlefield, Verso, Londres, 2003, pp 63-81.

3 De la Casbah ou de Bab el-Oued à l’Assemblée populaire nationale, il n’y a que quelques minutes à pied.

4 Luis Martinez, La Guerre civile en Algérie, Khartala, Paris, 1998.

5 En plus de l’ouvrage de Luis Martinez cité plus haut, voir Abderahmane Moussaoui, De la Violence en Algérie, Paris, Actes Sud, 2006.

6 Voir l’article publié le 7 novembre sur A11, « Alger-Ain Bessem : chroniques algériennes ».

7 Lamia Zaki, « Le Clientélisme, vecteur de politisation en régime autoritaire », in Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIè siècle (sous la direction de) Olivier Dabène, Vincent Geisser, Gilles Massardier, Éditions La Découverte, Paris, 2008, p 160

8 Ennahar, 24 février 2011.

9 Les travaux de Richard S. Katz et Peter Mairs sur les partis de gouvernement européens les ont conduit à théoriser le modèle d’un parti-cartel. Les deux auteurs évoquent comme caractéristiques notables de ce modèle d’organisation sa dépendance économique vis-à-vis de l’État et son entente tacite avec ses homologues pour s’assurer le partage des ressources et du pouvoir politique. Richard S. Katz et Peter Mair, Changing Models of Party Organization and Party Democracy : the Emergence of the Cartel Party, Party Politics, n°1,1995, pp 5-28.

10 Robert Michels, Les partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris, 1914

11 Mohamed Elshahed, Urbanizing the Counter-Revolution, Jadaliyya.com, 17 décembre 2011.

12 Voir pour le contexte français la très complète étude de Charles Tilly, La France Conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986.

13 Égypte : l’armée vient à la rescousse des finances de l’État, RFI, 3 décembre 2011.

14 Rémy Leveau, Islamisme et populisme, Vingtième Siècle, n°56, octobre-décembre 1997, pp. 214-223.

 

 

 



 

El Watan, 3 janvier 2012

La réédition par la maison Dahlab d’un important ouvrage de Mohammed Harbi, Les archives de la Révolution algérienne, vingt ans après leur première parution en France, est le fil rouge de cet entretien dans lequel l’éminent historien révèle comment il a réuni cette masse de documents inédits qui composent son ouvrage. M. Harbi plaide pour une histoire plurielle du Mouvement national, affranchie des manipulations politiques. Il répond au passage au ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, qui l’accuse d’avoir accaparé des archives de Krim Belkacem.

– Selon le quotidien Waqt El Djazaïr, le ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, vous aurait accusé d’avoir accaparé des archives de Krim Belkacem dont, rappelle-t-on, vous étiez le chef de cabinet au moment où il était ministre des Forces armées au sein du GPRA. Quelle réaction cela vous inspire ?

J’ai attendu un démenti du ministre de l’Intérieur avant de m’exprimer sur les propos qui lui sont attribués. Le démenti n’est pas venu. Chacun sait que nos gouvernants ont, à quelques exceptions près, tété au biberon de l’impunité. Cela ne les gêne pas de dire n’importe quoi au mépris des faits. Le ministère des Forces armées, dont Krim Belkacem était le chef, n’était pas la caverne d’Ali Baba qu’imagine le ministre de l’Intérieur après coup. Le cabinet civil, dont j’étais le directeur, avait ses propres locaux et nous ne disposions pas d’archives. Nous étions deux au cabinet, le lieutenant Ferhat et moi-même. Nous n’appartenions pas, non plus, au clan dont Krim était le chef. En dépit de sa centralisation au niveau du GPRA et l’existence d’une bureaucratie segmentée, l’appareil du FLN était loin de correspondre à la constitution d’intérêts publics. La distribution du pouvoir s’opérait entre des chefferies qui n’ont cessé, surtout après le CNRA d’août 1957, de contrarier le processus d’étatisation et de gouverner en manipulant l’information à leur seul profit. Le huis clos sur les archives et le culte du secret étaient des armes destinées à instaurer un pouvoir incontrôlé. Tous ceux qui se sentaient responsables devant le pays, et non devant de nouveaux maîtres, s’informaient comme ils le pouvaient dans un environnement où le recrutement des élites ne répondait ni à la capacité sociale, ni à la capacité technique, ni au mérite. Quel patriote, soucieux de l’avenir du pays, oserait nous le reprocher ? Les critères de sélection du personnel sont ceux de la loyauté personnelle, de l’appartenance à une cour servile, de la soumission dénuée de sens critique. Ne parvenaient au sommet de la pyramide que des exécutants obéissants et autoritaires, d’où cette sélection à rebours, responsable de la «médiocrisation» progressive de ce qu’on appelle, à tort, la classe politique. Une classe où chaque niveau s’édifie sur la manipulation du niveau inférieur. N’est-ce pas manipuler les commis de l’Etat, les commissaires de police que de leur faire croire que j’ai accaparé les archives de Krim ? Dans quel but ? Les préparer à un procès en sorcellerie ? Leur inculquer une doctrine où les non-conformistes sont définis comme l’ennemi intérieur ?!
La publication, vingt ans après de leur première parution, des Archives de la Révolution algérienne, troublerait-elle autant le sommeil de nos gouvernants ?!

– La maison Dahlab a réédité, récemment, un de vos ouvrages les plus importants, Les archives de la Révolution algérienne. Comme vous le précisez d’emblée, le livre est composé dans sa quasi-totalité de documents inédits. Comment avez-vous réussi à réunir tous ces documents ?

Mon intérêt pour les archives vient de loin. Dès 1950, alors que j’étais encore lycéen, j’ai commencé à collecter toutes sortes de documents : tracts clandestins, discours de leaders politiques, publications du Mouvement national dans toutes ses composantes. C’est un travail mené sous la pression de l’événement et des grands débats politico-historiques sur l’interprétation de l’histoire algérienne : processus de formation de la nation algérienne, réflexions sur la culture.

Mon père a voué au feu, en mon absence, les documents accumulés après l’arrestation de mon frère cadet, Mahmoud, en décembre 1955. J’en ai reconstitué une partie, mais c’est une perte irréparable. L’ensemble des documents qui nous initiaient en tant que militants MTLD aux débats pakistanais sur la nature de la nation dans une société musulmane, sur ses fondements, etc. n’ont pu être retrouvés. L’histoire du nationalisme n’a jamais été monolithique, même avec le FLN. La place de l’échelon régional dans la politique nationale a suscité, très tôt, ma curiosité. J’ai cherché, au moment des controverses sur la création de l’Ugema à m’informer sur ce sujet. Mon regretté ami Smaïn Mana m’a appris qu’en 1949, ses amis, dont Mabrouk Belhocine, ont rédigé une brochure à cet effet. J’ai fait la connaissance de Mabrouk Belhocine en 1956.

Cette brochure intitulée L’Algérie libre vivra, signée de Idir El Watani, était en sa possession. Il me l’a confiée. En 1959, j’en ai parlé à Tunis à un ancien dirigeant du MTLD, Mustapha Ferroukhi. Je lui ai prêté cette brochure. Nommé ambassadeur en Chine en 1960, il périt dans un accident d’avion en rejoignant son poste à Pékin. Le document s’est perdu. Mabrouk Belhocine l’a retrouvé dans les années quatre-vingt chez Embarek Djilani, membre du comité central du MTLD. J’ai publié, en 1987, cette brochure censurée, à la fois par le colonialisme et par la direction du MTLD, dans la revue Sou’al que j’ai créée en 1981 à Paris.
Les situations les plus propices à l’acquisition des documents sont celles de crises : scission du MTLD, luttes entre factions dirigeantes du FLN en 1959, implosions du FLN en 1962, etc. Ce sont des moments où ceux d’en haut lèvent le secret pour s’assurer l’appui de ceux d’en bas et débaucher les clientèles de leurs adversaires. Parfois, les secrets qu’on nous cache figuraient dans les publications de l’ennemi. C’est le cas, par exemple, des controverses sur le Congrès de la Soummam, évoquées, documents à l’appui, en 1957, dans la Revue militaire d’informations ou dans le quotidien Le Figaro. Mais il était de bon ton de faire passer leurs révélations pour de la propagande, ce qui laissait sceptiques les plus naïfs.

– La problématique de l’accès des historiens aux archives revient avec insistance dès qu’il est question de lever le voile sur certaines séquences de la guerre de Libération nationale. D’aucuns regrettent par exemple que l’accès aux archives présentes en Algérie soit difficile, y compris aux chercheurs. Avez-vous, à titre personnel, rencontré des entraves dans ce sens ?

A titre personnel, non. Je ne suis rentré en Algérie qu’en 1990, après 17 ans d’exil forcé. A cette date, mes travaux pionniers étaient déjà publiés sans recours aux archives d’Etat. Mais les travaux de mes collègues qui les ont utilisées, à l’exception de ceux du regretté Mohamed Teguia, d’un acteur donc, ne m’ont pas appris grand-chose, ce qui signifie que leur accès pose problème. J’ai par contre eu à constater le triste état de la Bibliothèque nationale. J’étais intéressé par le journal des débats de l’Assemblée constituante en 1962-1963 et les publications parues de juin 1965 à janvier 1966. Amine Zaoui, alors directeur de la Bibliothèque nationale, m’avait confié aux bons soins d’un de ses collaborateurs.

Mais il a été impossible de retrouver le journal des débats parlementaires. Il n’existe pas, non plus à l’Assemblée nationale. A Mabrouk Belhocine qui a voulu consulter ses propres interventions, il a été répondu que les archives ont été transférées dans un lieu inconnu après l’élection de la nouvelle Assemblée.

A Constantine, les archives de la wilaya ne possèdent que quelques exemplaires du journal des débats. Manque, entre autres, le débat sur le Code de la nationalité. Autre exemple, j’ai offert à la Bibliothèque nationale une collection d’El Oumma, journal de l’Etoile nord-africaine, mais les étudiants à qui je l’ai recommandée n’y ont pas eu accès. Elle serait introuvable. Quant aux journaux que je voulais consulter à la bibliothèque, il semble qu’ils aient été perdus, mais on peut, heureusement, les trouver dans la bibliothèque du Centre diocésain, à la rue des Glycines à Alger.

– Une certaine confusion entoure l’accès aux archives françaises de la guerre d’indépendance. On lit çà et là que «les archives seront ouvertes en 2012». Pouvez-vous nous éclairer sur ce point précis ? Quelles sont exactement les archives qui seront ouvertes à la consultation en 2012 en France ?

Je n’ai pas d’informations particulières sur ce point, mais il s’agit, sans doute, des archives sonores et de la filmographie de la guerre auxquelles des chercheurs ont déjà eu accès par dérogation. Mais, il y a quelques jours, un doctorant m’a assuré que certains dossiers concernant les personnes sont, depuis peu, ouverts à la consultation.

En lisant votre ouvrage, on prend la mesure des divergences qui faisaient rage entre les protagonistes de la Révolution, sans compter les guerres fratricides FLN-MNA. Vous plaidez personnellement pour une rupture avec les «mythologies héroïques et les récits moralisateurs» que l’on nous sert habituellement pour parler de la guerre de Libération. Comment dire la vérité aux Algériens sur leur histoire ? Comment en finir concrètement avec la censure et «le culte du secret» que vous dénoncez ?

L’intrusion de la politique dans l’enseignement de l’histoire est difficilement évitable. Un pays ne peut vivre sereinement avec des cadavres dans le placard. C’est une erreur de concevoir l’enseignement comme un discours moral. C’en est une autre de confondre l’histoire et la mémoire des faits. Si on veut rendre, par exemple, des questions comme l’identité ou la question linguistique moins vives, il faut définir de manière précise les enjeux et y entrer par une réflexion sur les concepts pour éviter toute approche émotionnelle. En un mot, il faut s’attacher à créer une situation qui permette une mise à distance. En vous disant cela, je ne sous-estime pas, pour autant, la difficulté qu’il y a à se mettre à distance, surtout pour les questions où plusieurs traumatismes se superposent.

– Votre livre a le mérite d’accorder une place importante aux archives de Messali Hadj et autres responsables du MNA, ainsi qu’au Parti communiste algérien. Pensez-vous qu’on a été injustes envers ces acteurs, et en particulier Messali ?

Confondre l’histoire de l’Algérie avec celle du FLN est une erreur. On ne peut pas accepter d’apprécier le déroulement des événements à travers l’exigence de monopole du FLN. Il faut faire parler le passé depuis le présent et donc écouter tous les acteurs du Mouvement national, des radicaux aux modérés. A quoi bon invoquer le modèle démocratique si on ne veut pas repenser l’aventure qui nous a amenés à l’autoritarisme ? C’est dans cette optique qu’il faut réexaminer les orientations de Messali Hadj et du PCA et cesser de les diaboliser, sans laisser croire qu’avec eux la démocratie était au bout du chemin. L’injustice à l’égard de Messali a été plus grave qu’à l’égard du PCA. Il a été accusé de trahison. En donnant son nom à l’aéroport de Tlemcen, le président Bouteflika lui a rendu justice. Il était souhaitable que cela se fît en toute clarté sur la base d’un discours argumenté et porté à la connaissance de l’opinion pour éviter les déclarations intempestives de ses détracteurs.

– D’après vous, y a-t-il encore de nombreux documents inédits qui seraient entre les mains de militants du Mouvement national ou de leurs proches et qui gagneraient à être rendus publics ?

Sans doute. C’est une question politique qui ne peut être traitée que par des moyens démocratiques, une fois le patrimoine foncier et immobilier devenu, effectivement, l’affaire de la nation. On n’en est pas encore là.
Le pillage, par exemple, du patrimoine foncier et immobilier est, à cet égard, instructif. La nation a besoin d’histoire pour faire face aux interrogations qui la traversent et pour surmonter ses traumatismes. Elle a besoin d’une culture fondée sur le partage de repères communs.

Elle dit, à voix haute, que le despotisme colonial ne doit plus être le prétexte à la défense du despotisme plébéien. Elle aspire à la vérité sur son histoire et on la lui refuse. Un exemple : le 25 juin 2008, on apprend par la presse et sans explication aucune que l’Académie de Cherchell a donné, en présence du président de la République, le nom de Lakhdar Bouchema à trois promotions d’officiers. Lakhdar Bouchema a été assassiné, avec d’autres compagnons, en Wilaya IV, pour son implication dans une rencontre avec le général de Gaulle, à l’insu du GPRA. Comment en est-on arrivé à cette décision ? On doit le savoir. Des acteurs de cette tragédie sont encore en vie. Qu’en pensent-ils ? Et pourquoi se taisent-ils ? Les officiers éliminés ont été, certes, les victimes d’une situation, mais la procédure utilisée pour les réhabiliter ne favorise pas le civisme.

Mohammed Harbi. Les archives de la Révolution algérienne. Éditions Dahlab 2010. 2000 DA.

Mustapha Benfodil

Accusé par Ould Kablia d’avoir confisqué des archives de Krim Belkacem

Mohammed Harbi : «Nos gouvernants disent n’importe quoi…»

El Watan, 3 janvier 2012

La réédition par la maison Dahlab d’un important ouvrage de Mohammed Harbi, Les archives de la Révolution algérienne, vingt ans après leur première parution en France, est le fil rouge de cet entretien dans lequel l’éminent historien révèle comment il a réuni cette masse de documents inédits qui composent son ouvrage. M. Harbi plaide pour une histoire plurielle du Mouvement national, affranchie des manipulations politiques. Il répond au passage au ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, qui l’accuse d’avoir accaparé des archives de Krim Belkacem.

– Selon le quotidien Waqt El Djazaïr, le ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, vous aurait accusé d’avoir accaparé des archives de Krim Belkacem dont, rappelle-t-on, vous étiez le chef de cabinet au moment où il était ministre des Forces armées au sein du GPRA. Quelle réaction cela vous inspire ?

J’ai attendu un démenti du ministre de l’Intérieur avant de m’exprimer sur les propos qui lui sont attribués. Le démenti n’est pas venu. Chacun sait que nos gouvernants ont, à quelques exceptions près, tété au biberon de l’impunité. Cela ne les gêne pas de dire n’importe quoi au mépris des faits. Le ministère des Forces armées, dont Krim Belkacem était le chef, n’était pas la caverne d’Ali Baba qu’imagine le ministre de l’Intérieur après coup. Le cabinet civil, dont j’étais le directeur, avait ses propres locaux et nous ne disposions pas d’archives. Nous étions deux au cabinet, le lieutenant Ferhat et moi-même. Nous n’appartenions pas, non plus, au clan dont Krim était le chef. En dépit de sa centralisation au niveau du GPRA et l’existence d’une bureaucratie segmentée, l’appareil du FLN était loin de correspondre à la constitution d’intérêts publics. La distribution du pouvoir s’opérait entre des chefferies qui n’ont cessé, surtout après le CNRA d’août 1957, de contrarier le processus d’étatisation et de gouverner en manipulant l’information à leur seul profit. Le huis clos sur les archives et le culte du secret étaient des armes destinées à instaurer un pouvoir incontrôlé. Tous ceux qui se sentaient responsables devant le pays, et non devant de nouveaux maîtres, s’informaient comme ils le pouvaient dans un environnement où le recrutement des élites ne répondait ni à la capacité sociale, ni à la capacité technique, ni au mérite. Quel patriote, soucieux de l’avenir du pays, oserait nous le reprocher ? Les critères de sélection du personnel sont ceux de la loyauté personnelle, de l’appartenance à une cour servile, de la soumission dénuée de sens critique. Ne parvenaient au sommet de la pyramide que des exécutants obéissants et autoritaires, d’où cette sélection à rebours, responsable de la «médiocrisation» progressive de ce qu’on appelle, à tort, la classe politique. Une classe où chaque niveau s’édifie sur la manipulation du niveau inférieur. N’est-ce pas manipuler les commis de l’Etat, les commissaires de police que de leur faire croire que j’ai accaparé les archives de Krim ? Dans quel but ? Les préparer à un procès en sorcellerie ? Leur inculquer une doctrine où les non-conformistes sont définis comme l’ennemi intérieur ?!
La publication, vingt ans après de leur première parution, des Archives de la Révolution algérienne, troublerait-elle autant le sommeil de nos gouvernants ?!

– La maison Dahlab a réédité, récemment, un de vos ouvrages les plus importants, Les archives de la Révolution algérienne. Comme vous le précisez d’emblée, le livre est composé dans sa quasi-totalité de documents inédits. Comment avez-vous réussi à réunir tous ces documents ?

Mon intérêt pour les archives vient de loin. Dès 1950, alors que j’étais encore lycéen, j’ai commencé à collecter toutes sortes de documents : tracts clandestins, discours de leaders politiques, publications du Mouvement national dans toutes ses composantes. C’est un travail mené sous la pression de l’événement et des grands débats politico-historiques sur l’interprétation de l’histoire algérienne : processus de formation de la nation algérienne, réflexions sur la culture.

Mon père a voué au feu, en mon absence, les documents accumulés après l’arrestation de mon frère cadet, Mahmoud, en décembre 1955. J’en ai reconstitué une partie, mais c’est une perte irréparable. L’ensemble des documents qui nous initiaient en tant que militants MTLD aux débats pakistanais sur la nature de la nation dans une société musulmane, sur ses fondements, etc. n’ont pu être retrouvés. L’histoire du nationalisme n’a jamais été monolithique, même avec le FLN. La place de l’échelon régional dans la politique nationale a suscité, très tôt, ma curiosité. J’ai cherché, au moment des controverses sur la création de l’Ugema à m’informer sur ce sujet. Mon regretté ami Smaïn Mana m’a appris qu’en 1949, ses amis, dont Mabrouk Belhocine, ont rédigé une brochure à cet effet. J’ai fait la connaissance de Mabrouk Belhocine en 1956.

Cette brochure intitulée L’Algérie libre vivra, signée de Idir El Watani, était en sa possession. Il me l’a confiée. En 1959, j’en ai parlé à Tunis à un ancien dirigeant du MTLD, Mustapha Ferroukhi. Je lui ai prêté cette brochure. Nommé ambassadeur en Chine en 1960, il périt dans un accident d’avion en rejoignant son poste à Pékin. Le document s’est perdu. Mabrouk Belhocine l’a retrouvé dans les années quatre-vingt chez Embarek Djilani, membre du comité central du MTLD. J’ai publié, en 1987, cette brochure censurée, à la fois par le colonialisme et par la direction du MTLD, dans la revue Sou’al que j’ai créée en 1981 à Paris.
Les situations les plus propices à l’acquisition des documents sont celles de crises : scission du MTLD, luttes entre factions dirigeantes du FLN en 1959, implosions du FLN en 1962, etc. Ce sont des moments où ceux d’en haut lèvent le secret pour s’assurer l’appui de ceux d’en bas et débaucher les clientèles de leurs adversaires. Parfois, les secrets qu’on nous cache figuraient dans les publications de l’ennemi. C’est le cas, par exemple, des controverses sur le Congrès de la Soummam, évoquées, documents à l’appui, en 1957, dans la Revue militaire d’informations ou dans le quotidien Le Figaro. Mais il était de bon ton de faire passer leurs révélations pour de la propagande, ce qui laissait sceptiques les plus naïfs.

– La problématique de l’accès des historiens aux archives revient avec insistance dès qu’il est question de lever le voile sur certaines séquences de la guerre de Libération nationale. D’aucuns regrettent par exemple que l’accès aux archives présentes en Algérie soit difficile, y compris aux chercheurs. Avez-vous, à titre personnel, rencontré des entraves dans ce sens ?

A titre personnel, non. Je ne suis rentré en Algérie qu’en 1990, après 17 ans d’exil forcé. A cette date, mes travaux pionniers étaient déjà publiés sans recours aux archives d’Etat. Mais les travaux de mes collègues qui les ont utilisées, à l’exception de ceux du regretté Mohamed Teguia, d’un acteur donc, ne m’ont pas appris grand-chose, ce qui signifie que leur accès pose problème. J’ai par contre eu à constater le triste état de la Bibliothèque nationale. J’étais intéressé par le journal des débats de l’Assemblée constituante en 1962-1963 et les publications parues de juin 1965 à janvier 1966. Amine Zaoui, alors directeur de la Bibliothèque nationale, m’avait confié aux bons soins d’un de ses collaborateurs.

Mais il a été impossible de retrouver le journal des débats parlementaires. Il n’existe pas, non plus à l’Assemblée nationale. A Mabrouk Belhocine qui a voulu consulter ses propres interventions, il a été répondu que les archives ont été transférées dans un lieu inconnu après l’élection de la nouvelle Assemblée.

A Constantine, les archives de la wilaya ne possèdent que quelques exemplaires du journal des débats. Manque, entre autres, le débat sur le Code de la nationalité. Autre exemple, j’ai offert à la Bibliothèque nationale une collection d’El Oumma, journal de l’Etoile nord-africaine, mais les étudiants à qui je l’ai recommandée n’y ont pas eu accès. Elle serait introuvable. Quant aux journaux que je voulais consulter à la bibliothèque, il semble qu’ils aient été perdus, mais on peut, heureusement, les trouver dans la bibliothèque du Centre diocésain, à la rue des Glycines à Alger.

– Une certaine confusion entoure l’accès aux archives françaises de la guerre d’indépendance. On lit çà et là que «les archives seront ouvertes en 2012». Pouvez-vous nous éclairer sur ce point précis ? Quelles sont exactement les archives qui seront ouvertes à la consultation en 2012 en France ?

Je n’ai pas d’informations particulières sur ce point, mais il s’agit, sans doute, des archives sonores et de la filmographie de la guerre auxquelles des chercheurs ont déjà eu accès par dérogation. Mais, il y a quelques jours, un doctorant m’a assuré que certains dossiers concernant les personnes sont, depuis peu, ouverts à la consultation.

En lisant votre ouvrage, on prend la mesure des divergences qui faisaient rage entre les protagonistes de la Révolution, sans compter les guerres fratricides FLN-MNA. Vous plaidez personnellement pour une rupture avec les «mythologies héroïques et les récits moralisateurs» que l’on nous sert habituellement pour parler de la guerre de Libération. Comment dire la vérité aux Algériens sur leur histoire ? Comment en finir concrètement avec la censure et «le culte du secret» que vous dénoncez ?

L’intrusion de la politique dans l’enseignement de l’histoire est difficilement évitable. Un pays ne peut vivre sereinement avec des cadavres dans le placard. C’est une erreur de concevoir l’enseignement comme un discours moral. C’en est une autre de confondre l’histoire et la mémoire des faits. Si on veut rendre, par exemple, des questions comme l’identité ou la question linguistique moins vives, il faut définir de manière précise les enjeux et y entrer par une réflexion sur les concepts pour éviter toute approche émotionnelle. En un mot, il faut s’attacher à créer une situation qui permette une mise à distance. En vous disant cela, je ne sous-estime pas, pour autant, la difficulté qu’il y a à se mettre à distance, surtout pour les questions où plusieurs traumatismes se superposent.

– Votre livre a le mérite d’accorder une place importante aux archives de Messali Hadj et autres responsables du MNA, ainsi qu’au Parti communiste algérien. Pensez-vous qu’on a été injustes envers ces acteurs, et en particulier Messali ?

Confondre l’histoire de l’Algérie avec celle du FLN est une erreur. On ne peut pas accepter d’apprécier le déroulement des événements à travers l’exigence de monopole du FLN. Il faut faire parler le passé depuis le présent et donc écouter tous les acteurs du Mouvement national, des radicaux aux modérés. A quoi bon invoquer le modèle démocratique si on ne veut pas repenser l’aventure qui nous a amenés à l’autoritarisme ? C’est dans cette optique qu’il faut réexaminer les orientations de Messali Hadj et du PCA et cesser de les diaboliser, sans laisser croire qu’avec eux la démocratie était au bout du chemin. L’injustice à l’égard de Messali a été plus grave qu’à l’égard du PCA. Il a été accusé de trahison. En donnant son nom à l’aéroport de Tlemcen, le président Bouteflika lui a rendu justice. Il était souhaitable que cela se fît en toute clarté sur la base d’un discours argumenté et porté à la connaissance de l’opinion pour éviter les déclarations intempestives de ses détracteurs.

– D’après vous, y a-t-il encore de nombreux documents inédits qui seraient entre les mains de militants du Mouvement national ou de leurs proches et qui gagneraient à être rendus publics ?

Sans doute. C’est une question politique qui ne peut être traitée que par des moyens démocratiques, une fois le patrimoine foncier et immobilier devenu, effectivement, l’affaire de la nation. On n’en est pas encore là.
Le pillage, par exemple, du patrimoine foncier et immobilier est, à cet égard, instructif. La nation a besoin d’histoire pour faire face aux interrogations qui la traversent et pour surmonter ses traumatismes. Elle a besoin d’une culture fondée sur le partage de repères communs.

Elle dit, à voix haute, que le despotisme colonial ne doit plus être le prétexte à la défense du despotisme plébéien. Elle aspire à la vérité sur son histoire et on la lui refuse. Un exemple : le 25 juin 2008, on apprend par la presse et sans explication aucune que l’Académie de Cherchell a donné, en présence du président de la République, le nom de Lakhdar Bouchema à trois promotions d’officiers. Lakhdar Bouchema a été assassiné, avec d’autres compagnons, en Wilaya IV, pour son implication dans une rencontre avec le général de Gaulle, à l’insu du GPRA. Comment en est-on arrivé à cette décision ? On doit le savoir. Des acteurs de cette tragédie sont encore en vie. Qu’en pensent-ils ? Et pourquoi se taisent-ils ? Les officiers éliminés ont été, certes, les victimes d’une situation, mais la procédure utilisée pour les réhabiliter ne favorise pas le civisme.

Mohammed Harbi. Les archives de la Révolution algérienne. Éditions Dahlab 2010. 2000 DA.

Mustapha Benfodil


Drame des enfants de harkis

 

Un documentaire vidéo sur le drame des harkis du camp de l’ardoise (prises d’otages en 1975) sur dailymotion Hocine le combat d’une vie lien vers :
http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news Et pour compléter le documentaire, réécoutez sur SUD RADIO, l’émission du 8/11/11, de Karim Hacene, Enquêtes et Investigations, sur les harkis le camp de saint Maurice l’ardoise en 2 parties.

 

Merci

Hocine Louanchi


Transitions arabes : quand le vieux se meurt et le nouveau n’arrive pas à naître

Ahmed Selmane
Mardi 22 Novembre 2011

Plusieurs pays en arabe sont en « transition », d’autres en attente installés dans un sentiment de sécurité illusoire. En Tunisie, l’évolution se déroule dans de bonnes conditions. En Egypte, elle est plus heurtée. Là, et encore davantage en Syrie, le vieux n’en finit pas de mourir et empêche le nouveau d’éclore.

Les tunisiens avancent

En Tunisie, n’en déplaise aux éditocrates parisiens décidemment très marqués par la vieille idéologue coloniale qui n’en reviennent pas de découvrir des tunisiens non-conformes à leurs visions, les choses se déroulent bien. Après une élection historique, l’Assemblée constituante se réunit à partir de ce mardi pour une inauguration solennelle. Auparavant, les principales forces politiques issues des urnes (Ennahda, 89 élus) et les deux partis de gauche Congrès pour la République (CPR 29 élus) et Ettakatol (20 sièges) se sont entendus sur la distribution du pouvoir. Les islamistes dirigeront le gouvernement avec Hamadi Jbali, le très tenace Moncef Marzouki, du CPR devient président de la république et Mustapha Ben Jaafar, pour présider la Constituante. Aucune expérience n’étant transposable sous forme de copié-collé, mais il faut bien constater que la Tunisie profite de la déconfiture morale de l’appareil policier de Ben Ali (qui va être sans doute, le corps à réformer le plus rapidement possible), l’armée ayant été de facto un réel soutien au processus de transition. Elle profite aussi de l’attitude très positive du personnel politique qui a aboutit, en définitive, à déminer le terrain. Et à créer les conditions pour que la politique soit enfin possible dans un pays où elle avait été bannie comme partout ailleurs dans le monde arabe. Le refus d’un Moncef Marzouki de reproduire les poncifs laïco-éradicateurs parisiens – chose qui n’a pas été évitée par d’autres – permet de rester sur un terrain politique moins phantasmatique. Rien n’est rose. La réalité est complexe. Il faut lire l’analyse de Sadri Khiari (Tunisie : commentaires sur la révolution à l’occasion des élections ) pour avoir un aperçu de la complexité politique et des difficultés qui attendent la Tunisie. Il faut néanmoins prendre acte d’un processus qui semble fonctionner. La Tunisie est marche. Et c’est sans doute le pays arabe où le changement se fait avec le moins de dégâts. Ce qui ne veut pas dire sans dégâts. Une boutade d’un homme politique sceptique disait que le changement a une chance de réussir car la Tunisie n’est pas dans une configuration géopolitique décisive. Mais il faut y ajouter – et c’est sans doute le plus important – une volonté générale d’avancer et de refuser les retours en arrière.


Portrait — Hachemi Hamdi (suite et fin)

A l’ombre du RCD

Inculpée de «diffamation» et de «diffusion de fausses nouvelles portant préjudice à l’honneur de certaines personnes», Sihem Ben Sedrine sera interceptée et emprisonnée pendant plus d’un mois à son retour de Londres. Pour le pouvoir, la porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie avait le 17 décembre et sur la chaîne Al Mustekella largement dépassé les lignes rouges en mettant des dates, des noms et des visages sur le système, jusque-là occulte, de la corruption.
Aujourd’hui, Sihem Ben Sedrine, également cofondatrice de la radio Kalima, affirme avoir vu de ses propres yeux le 23 octobre dernier un ancien chef de choôba de la cité Mellassine (structure locale du RCD dissous) dans l’un des bureaux spéciaux aménagés pour les électeurs de la dernière minute prendre en charge les arrivants en les incitant à voter pour la Pétition populaire de Hamdi.
Mais que s’est-il passé entre-temps pour que le fondateur de la chaîne satellitaire rejoigne les rangs d’un régime qu’il attaquait en toute occasion après l’avoir encensé quelques années auparavant lorsqu’il avait rompu avec le Mouvement Ennahdha dont il était l’un des leaders les plus en vue à l’université tunisienne des années 80 ? Cette série non-stop de revirements à 180° a dû donner des idées aux stratèges du régime de Ben Ali : l’homme caméléon était probablement apte à changer encore de couleur…

Hamdi et Omar Bachir : les liaisons dangereuses

La fameuse artillerie lourde des pressions, des menaces et des chantages s’enclenche, du côté des autorités. Le mois de juin 2001, une plainte contre «l’Indépendante» sera déposée devant l’instance de la régulation de l’audiovisuel britannique. «La semaine suivant la diffusion de l’interview de Hamma Hammami, plusieurs invités d’Al Mustakella se verront interdire de quitter l’aéroport de Tunis. Depuis, les liaisons téléphoniques avec la chaîne sont devenues quasi impossibles à partir de la Tunisie. Beaucoup plus que la concurrence de la variété du dimanche après-midi diffusée sur Canal 7, cette stratégie qui consiste à isoler un média de son environnement semble hypothéquer l’avenir d’Al Mustakella car, en matière de journalisme, la rupture avec le terrain signifie souvent le début de la rupture avec les récepteurs», note Riadh Ferjani, universitaire et spécialiste des médias, dans un excellent article scientifique intitulé «Internationalisation du champ télévisuel en Tunisie» (Paris, Ina-Deboeck, 2003).
Sur les colonnes des journaux officiels et pseudo indépendants, une rafale d’accusations est assénée  à «l’intégriste intégral» dont la télé serait financée selon La Presse du 23 juillet 2001 par «des fonds spéciaux en provenance d’un pays qui a créé et continue à diriger l’internationale intégriste née à Karthoum et qui a généré le groupe terroriste Ben Laden». Traduisons les propos sibyllins de l’auteur: Hachemi serait l’homme du Soudanais Omar Bachir. Plus info qu’intox, selon la journaliste Sihem Ben Sedrine, c’est cet argument et les documents que détient l’Etat tunisien sur la compromission du Docteur Hamdi avec le régime classé parmi les mouvements terroristes de Bachir qui font retourner sa veste encore une fois au directeur d’Al Mustakella.

L’avocat du diable

Résultat des courses : Hachemi Hamdi pactise avec Ben Ali et se fait l’avocat du diable…et de la diablesse en s’évertuant à redorer le blason de Leïla Trabelsi dont il n’arrête pas de chanter les louanges sur toutes les antennes arabes : «Une mère modèle», «Une femme pieuse et pratiquante», «Une maman qui veille à ce que ses enfants respectent à la lettre les préceptes de l’Islam»… L’homme, devenu proche conseiller de l’ex-président, perd beaucoup de sa crédibilité et de son audience au profit de la chaîne qatarie Al Jazira, qui persiste dans son traitement critique de l’actualité tunisienne mais gagne en revanche 150.000 euros par an, somme que l’Agence tunisienne de communication extérieure (Atce) aurait doublée ces trois dernières années.
Seuls les Bouzidis, par sympathie, par solidarité ou par admiration pour l’enfant d’El Hawamed, continuent à suivre ses talkshows menés toujours sans contradicteur jusqu’à ce qu’il annonce cet été, dans l’inattention générale, la présentation de ses listes indépendantes aux élections de l’Assemblée constituante. Nouveau coup de théâtre, il revêt les habits du révolutionnaire. N’est-il pas «l’exilé depuis 25 ans de Sidi Bouzid, la terre des hommes libres», «victime des geôles de Ben Ali» et de son système répressif, martèle à longueur de journée ce candidat cathodique à la… présidence de la République ? Bizarrement, personne ne relève l’incohérence de cette candidature acceptée par l’Isie le 15 juillet dernier avec l’esprit du 14 Janvier 2011. Ni le ridicule et l’insensé qui imprègnent le nom des listes de Hamdi : Al Aridha Achaâbiya converti en français en la Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement. Encore plus abracadabrant était le nom de ses listes de départ «les conservateurs progressistes» : tous les antagonismes dans un seul titre !

Hachemi, candidat parabolique

Mais le plus intrigant reste la surprise créée par Hachemi Hamdi dès la proclamation des premiers résultats du vote, il rafle des sièges dans pratiquement tout le pays et même à l’étranger, dépassant largement les scores des forces politiques historiques et des partis de milliardaires. Paradoxalement, l’homme n’a pas foulé le sol tunisien pendant la campagne qu’il a entreprise à partir de sa télévision londonienne, ses têtes de liste sont d’illustres inconnus quasi absents pendant l’effervescence politique post électorale. Comment la greffe d’ «Al Aridha» a-t-elle si bien pris ? Qui sont les électeurs du Docteur Hamdi ?
A Sidi Bouzid, dans les bureaux de vote que nous avons visités le dimanche 23 octobre, le cœur des électeurs sondés à travers les longues files d’attente se partageait entre la Pétition et Ennahdha.
«Hechmi Hamdi est un homme du Sud, il parle avec notre accent, nous comprend. Nous ne voulons plus être représentés par un Sahélien ou un Tunisois», affirmaient Rania Bargougui, Nawras Bargougui et Nawal Hammami, jeunes étudiantes.
«Il se démarque par un programme unique. Personne n’a pensé à la gratuité du système de santé pour tous et de transport pour les plus âgés, ni à cette prime de 200 DT octroyée aux 500.000 chômeurs tunisiens», ajoute Neila N’siri, employée à l’agence Orange de la ville.
Ces électeurs de bonne foi, envoûtés par le populisme et la démagogie du discours de Hechmi, comparables d’ailleurs à ceux de Ben Ali, semblent minoritaires par rapport à tous ceux que la machine du Rassemblement constitutionnel démocratique dissous a récupérés et mobilisés dans les divers coins du pays juste trois jours avant le scrutin. Et les cellules dormantes du RCD, ses omdas, ses cheikhs, ses dirigeants locaux, ses ex-députés, ses milices, ses cadres «dégagés» des postes de responsabilité se réveillèrent subitement lorsque l’une des têtes pensantes du Rassemblement fantôme de Ben Ali se rend compte que les chances des grands partis destouriens étaient minimes. Il fallait changer très rapidement de stratégie et jouer la carte du candidat parabolique. La palme du machiavélisme reviendrait à celui qui a concocté ce plan d’urgence!
Sidi Bouzid est la seule ville où la Pétition dépasse Ennahda en nombre de sièges (trois contre deux). Elle aurait pu gagner encore plus de voix si tous les électeurs âgés et analphabètes n’avaient pas gaffé en cochant à droite d’Al Aridha, dans le casier réservé à une liste indépendante dont le chef a abandonné la campagne depuis longtemps ! Le candidat Al Mostakella (L’indépendant) Mohamed Salah Ilah s’est approprié ainsi toutes les voix buissonnières. L’heureux élu, classé ex æquo avec Ennahdha, gagna confortablement un siège et, après l’invalidation de la pétition à Sidi Bouzid, un autre.
«Le paradoxe de cette ville d’où est partie la Révolution revient au fait qu’elle abrite le plus grand réseau de cellules destouriennes. Les fidèles du RCD y ont été interdits chez nous de meetings et de réunions pendant la campagne. Ils se sont sentis humiliés. Soutenir un candidat tel Hechmi Hamdi a été à mon avis une façon de prendre leur revanche sur les Tunisiens», insiste Rachid Fetini, entrepreneur et directeur du centre d’affaires.

Auteur : Olfa BELHASSINE

Ajouté le : 31-10-2011

http://www.lapresse.tn/30102011/39558/a-lombre-du-rcd.html