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MAMMERI

Les défis de la littérature contre les dénis de l’Histoire

            L’entretien accordé par Mouloud Mammeri au journaliste et écrivain Tahar Djaout[1] est le lieu d’une joute amicale où se confrontent et se rejoignent deux visions de la littérature. Pour Mouloud Mammeri,  la littérature doit avoir un lien direct avec la réalité pour n’être pas une pratique exclusivement intéressée par le travail sur les mots, ce qui en ferait un art autotélique rebutant les foules :« … certaines banalités sont aussi bonnes à dire… parce que si la littérature n’était que de l’enfilage de façons de dire… sans rien derrière… ou au dessous… il y a beau temps que les hommes auraient cessé d’en faire. » (p. 12). En disant cela, Mammeri ne refuse pas que l’artiste soit un forgeron du verbe et que chaque livre soit porteur d’un style particulier, surprenant : « Je crois même que le nœud de la question est là : dans le rapport, toujours unique, imprévisible, qu’un livre établit entre ce qu’il dit et la manière dont il le dit. » La littérature n’est « [p]as seulement [des styles différents], insiste Djaout, mais des comportements différents. Si l’on croit qu’il ne faut écrire que quand on a vraiment quelque chose à dire, on s’expose à d’éventuelles longues traversées du désert. » (p. 22-23)

 

La fonction révélatrice de la littérature

            Sans être complètement opposé à la vision que Mouloud Mammeri a de la littérature, Tahar Djaout s’interroge : « Est-ce que ce n’est pas d’une certaine façon ravaler la littérature que de la réduire à ce rôle d’instrument ? Est-ce qu’il n’y a pas aussi une fonction [de] révélation de la littérature ? » (p. 24). Et de donner sa propre réponse qui illustre en même temps le projet littéraire de L’Exproprié ou encore du chef d’œuvre L’Invention du désert.  

–   Briser les moules convenus, pousser la forme jusqu’aux limites de ses possibilités… de ses impossibilités… la faire en quelque sorte exploser, n’est-ce pas une manière de briser des contraintes et donc d’aider à la création de quelque chose d’autre ?

–   Maintenant, c’est toi qui fais de la littérature.

–   C’est pour tenter de rendre une idée que je crois vraie. En contraignant les mots et leurs agencements à des usages insolites, on brise des chaînes, on habitue les hommes à prendre avec l’ordre… l’ordre, ce vilain mot… des libertés… la liberté, ce beau mot… et si je peux encore faire de la littérature, à faire concurrence à Dieu. Je crois que les Grecs avaient un mot pour cela ; ils disaient : un démiurge. Est-ce qu’un écrivain n’est pas, d’une certaine façon, un démiurge ?

–   Je pense que nous voilà ramenés à notre propos du début. Je pense comme toi que l’écrivain est d’abord un créateur … le créateur d’un monde plus conforme à nos exigences profondes… Dans la mesure où celui que nous vivons nous heurte. Cela devient une question de définition. Le monde que le poète crée n’est crédible, n’est souhaitable, que s’il n’est pas absolument gratuit, s’il garde avec le monde réel des rapports tels qu’il emporte notre conviction. Quelqu’un… je ne sais pas exactement qui… a dit qu’écrire un roman ça consistait à mentir vrai.

Histoire et fiction

          Dans cet entretien, Djaout ne pouvait manquer de demander à Mammeri la symbolique de son œuvre romanesque. Mammeri précise alors : « “La Colline oubliée”, c’est le tuf ancestral, celui sur lequel tout le reste allait pousser. “Le Sommeil du Juste”, c’est le lieu des situations bloquées et qui appellent d’en sortir. “L’Opium et le Bâton”, c’est l’épreuve de la libération, et “La Traversée”, les lendemains de fêtes. » (p. 26).

Ces symboliques sont largement déterminées par le destin historique de l’Algérie, un destin qui fut à son tour déterminé, au moins en partie, par l’engagement de Mammeri qui a été le secrétaire du FLN – pour cela, il était recherché par l’armée française – et l’icône des militants berbères dans l’Algérie post-indépendante qui, pendant longtemps, a nié le pan amazigh de l’histoire et de l’identité du pays[2].

Cependant, Mouloud Mammeri n’est pas un fanatique de l’engagement. Il reste méfiant car, pour lui, l’engagement« … continue chez nous de servir à tout crin, d’ailleurs plus comme recette que comme source vivante de réflexion. » (p. 27). Il relève aussi la perversion d’un concept fait à l’origine pour défendre les sans-voix : « En tout cas, c’est ce qui se passe pour l’engagement ; nous l’avons pris à l’Occident comme nous prenons ses usines : clefs en mains. Après il n’y a plus qu’à laisser fonctionner la machine. On a trouvé le sésame. La formule tient lieu de réflexion, à la limite elle en dispense. L’engagement, ainsi, utilisé, n’est pas seulement un instrument commode, c’est aussi un bon instrument de terrorisme intellectuel : il permet de condamner ceux qui pensent différemment. » (p. 28-29) Aussi, pour Mammeri en parlant de La Colline oubliée et du procès d’intention qui lui a été fait, le « véritable engagement consistait à présenter cette société telle qu’elle était dans la réalité et non pas telle que l’aurait reconstruite un choix de héros dits positifs ou retraduite [dans] un discours idéologique, c’est-à-dire un mythe. Le premier devoir d’un romancier est le devoir de vérité. » (p. 32).

Djaout relève immédiatement la limite de l’idée de son interlocuteur :

Ainsi formulée, la proposition a presque l’air d’une évidence. Mais est-ce que tu ne crois pas que les vrais problèmes commencent à partir du moment où l’on veut définir ce qu’il faut entendre par ce mot de “vérité”. S’il n’y en avait qu’une, valable pour tous, il n’y aurait presque plus de problème du tout. Mais la vérité d’un roman (ou dans un roman), dans une pièce de théâtre, une nouvelle, enfin dans toute œuvre de fiction, qu’est-ce que c’est ? L’exacte reproduction de la réalité derrière la trame inventée ? Alors le meilleur des peintres c’est un bon photographe et il n’y aurait plus besoin de Raphaël. Une réalité triée, peignée, retraduite ? Où sont alors les critères de vérité ou seulement de pertinence et, en ce cas, ne faut-il pas se résigner à une sorte de liberté d’indifférence : “A chacun sa vérité” ? Et qu’il puisse y avoir une œuvre entièrement détachée de tout souci de référence au réel, une sorte de création absolue ? Plus de bouée, plus de repère terrestre, à peine une boussole… et le grand large…  (p. 32)

 

« Plus loin que redire… créer »

Le personnage littéraire est aussi l’objet d’un échange entre les deux hommes. Faisant référence à l’aspect autobiographique des personnages de Mammeri, Djaout demande si cela peut s’expliquer par une tendance au « narcissisme » chez l’auteur de La Colline oubliée :

Je ne crois pas. D’une part mon expérience personnelle est encore celle que je connais le mieux, évidemment. Et puis ce héros récurrent n’est même pas partout le héros du livre, il est seulement le lieu de référence, la surface sur laquelle les événements se projettent, mais autour de lui c’est toute la société qui vit, aime, rit, pleure, rêve et meurt. Celle-là, j’ai tenté de la lester de la vérité la plus dense. Les événements que je n’ai pas vécus, souvent je les ai vus vivre par d’autres ou on me les a racontés. Je ne veux pas du tout dire que c’est là un gage infaillible de vérité, mais que cela diminue les risques d’une gratuité vaine. Et si quelquefois le vrai n’est pas vraisemblable, tant pis pour la vraisemblance.

Pour Djaout, qui s’inspire beaucoup de son enfance pour donner une coloration poétique à ses romans, la littérature ne doit pas

redire les choses telles exactement qu’elles sont, en particulier pour mieux agir sur elles. Mais je crois différente la fonction du poète (si je prends le mot au sens originel, je crois qu’il veut dire : créateur). Je crois que parce que nous sommes des hommes, nous traînons, au fond du cœur une part irrépressible d’insatisfaction devant l’expérience. Nous la voulons plus humaine, plus juste, plus belle. Nous n’avons pas toujours le pouvoir de la remodeler selon nos vœux… Sans vouloir forcer la note, je crois même que c’est là le tragique de notre condition. Quand certains d’entre nous recréent dans le Verbe et le Mythe le monde tel que nous le voulons, nous adhérons, je crois, volontiers à leur entreprise. (p. 45-46)

Le mouvement pendulaire des personnages

            Tahar Djaout n’a pas été qu’un romancier ou un poète. Il a aussi été un critique littéraire qui, dans ses articles journalistiques, a toujours proposé des lectures fines et justes. Cela se vérifie dans cette analyse des personnages de Mouloud Mammeri :

–          On peut, je crois, facilement voir qu’il y a un leitmotiv qui revient souvent dans tes romans ; c’est cette sorte de mouvement, je ne sais pas s’il faut dire pendulaire, qui balance tes personnages entre le village jamais réellement oublié et un extérieur jamais réellement assumé. (Arezki n’est qu’un passage à la limite ; presque tous les autres vivent de la même aventure). Si l’on prend le premier de tes romans, “La Colline Oubliée”, publié il y a maintenant plus de 30 ans, on peut dire que c’est celui qui présente le plus un cachet… osons le mot, où les échos du dehors arrivent estompés, défromés, étrangers. Dans les romans qui ont suivi au contraire le personnage principal sort – toujours – du groupe pour aller vivre ailleurs, dans un dehors presque toujours hostile mais apparemment inévitable. Est-ce là l’image des destins obligés des hommes de ta génération ? Autrement dit est-ce que pour vous il était nécessaire de sortir du groupe pour s’en sortir ? (p. 41-42)

–          “La Colline Oubliée” est le roman de la vie heureuse dans le groupe et mes autres romans ceux de l’insertion douloureuse dans la rigueur des choses, car hélas, il ne suffit pas de sortir du groupe, pour s’en sortir. Ce serait même plutôt l’inverse, mais voilà…on n’a pas le choix – et c’est dans ce choix obligé que le drame réside.  (p. 43).

« Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr »

            L’échange entre Djaout et Mammeri ne néglige pas l’évolution de la situation politique en Algérie. Mammeri, qui a « la certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que [son] peuple ira », dit sa satisfaction d’appartenir à une culture qui a agrégé en elle toutes les cultures du bassin méditerranéen : « Les tenants d’un chauvinisme souffreteux peuvent aller déplorant la trop grande ouverture de l’éventail : Hannibal a conçu sa stratégie en punique ; c’est en latin qu’Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu’Ibn Khaldoun a exposé les lois des révolutions des hommes. Personnellement, il me plait de constater dès les débuts de l’histoire cette ample faculté d’accueil. Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr. » (p. 58).

Source : http://www.la-kabylie.com/biographie-30-Mouloud-Mammeri.html

          L’ouvrage se termine par une nouvelle contre-utopique présentée comme une « sottie en trois tableaux » de Mouloud Mammeri, « La Cité du Soleil » où « Corps unique, monstre à deux têtes, celle du poète et celle du général, “Le Conseil” concentre et préserve son énergie en se cantonnant dans sa fonctionnalité, autrement dit l’exercice de sa pleine autorité, et “en refusant les adjectifs qu’il jugeait inutiles”. Et pour cause ! Le pouvoir est et doit demeurer un signifiant absolu. L’énergétique, au sens freudien, est concentration dans un signifiant unique.[3] »

[1] Mouloud Mammeri. Entretien avec Tahar Djaout, Alger, La Phomic, 1987, p. 12. Nous gardons la transcription en gras des propos de Tahar Djaout.

[2] Lire notre article « Mouloud Mammeri, les mots exhumés »

[3] Beida Chikhi, Littérature Algérienne. Désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 100.

Posté par La Plume Francophone ⋅ 14 mai 2014

par Ali Chibani

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jeudi 25 avril 2013

Entretien avec Brahim Tazaghart
militant du Mouvement amazigh et auteur

à l’occasion d’une journée d’études recommandant la tenue d’une Conférence nationale autour des questions linguistiques

Chafaa Bouaïche
la Nation info
le 24 Avril 2013

Dans quel contexte intervient la célébration du printemps amazigh de cette année 2013 ?

Brahim Tazaghart Le printemps amazigh de cette année intervient dans un moment particulier. En premier lieu, il y’a la continuité de ce que la presse désigne sous le vocable de « printemps arabe » avec la persistance des événements en Syrie ; en second lieu, il y’a l’annonce de la révision constitutionnelle qui va intervenir prochainement, et en troisième lieu, il y’a l’élection présidentielle d’avril 2014 qui va coïncider avec le 34ème anniversaire des événements de 1980.
Vous voyez, la célébration de cette année, et à plus d’un titre, particulière…

Avant d’avancer, quel bilan faites-vous en ce 33ème anniversaire ?

Brahim Tazaghart L’irruption de la population sur la scène publique en 1980, la formulation rationnelle de la revendication amazighe et son articulation à la demande démocratique constituent des moments essentiels de notre histoire postcoloniale. À ce sujet, il faut réaffirmer le rôle du printemps amazigh dans le renforcement du mouvement démocratique qui avait atteint sa maturation avec les événements d’octobre 1988 et l’ouverture des champs politique et médiatique qui a suivi.

Il faut reconnaitre, avec bonheur, que malgré le fait que le pouvoir, dans son aveuglement politique, avait utilisé l’islam et la langue arabe pour combattre la revendication amazighe, la majorité du peuple algérien a fini par sortir du conditionnement et faire sienne cette demande.

Aujourd’hui, Tamazight fait partie du paysage linguistique, culturel, médiatique de notre pays.

La lutte incessante de plusieurs générations de militantes et militants a fini par payer. En 1990, trois jours avant le rassemblement du 25 janvier devant l’APN, le gouvernement de M. Mouloud Hamrouche avait annoncé la création de l’institut de langue et de culture amazigh à l’université de Tizi-Ouzou. Suite au boycott de l’année scolaire 1994-95, tamazight avait intégré l’école et le Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA), institution chargée de sa réhabilitation, fut crée. En 1996, Tamazight apparait dans le préambule de la constitution comme élément de l’identité nationale. En 2002, en plein printemps citoyen, elle est reconnue, pour la première fois de son histoire, comme langue nationale en vertu de l’article 3 bis.

Seulement, force est de constater qu’aucun texte de mise en œuvre de cette reconnaissance n’a été promulgué. Plus grave encore, des décrets qui font obstacle à la promotion de l’amazighité sont toujours en vigueur. Je parle du décret portant arabisation de l’environnement qui doit être enrichi ou abrogé, du décret portant code de l’état civil… À cela, il faut signaler le refus du législateur de faire à tamazight une place dans l’article 178 comme constante nationale. Fait qui ne la sécurise nullement et qui maintient ses défenseurs sous pressions.
L’enseignement quant à lui reste expérimental après 18 de son entame. Il est facultatif et point généralisé. Plus grave encore, de 15 wilayas en 1995, et au lieu de gagner de plus en plus d’espace, Tamazight est enseignée aujourd’hui dans 10 wilayas avec les wilayas d’Alger et Bordj Bou Arreridj qui ne disposent que d’un enseignant chacune !!
Face à cette situation intenable, il est plus que temps de réagir….

À cet effet, le Front des Forces Socialistes a organisé une journée d’étude sur tamazight que vous avez présentée…

Brahim Tazaghart Oui, la direction du FFS m’a sollicité pour contribuer à l’organisation d’une journée d’étude sous le slogan “« Tamazight facteur d’intégration nationale et maghrébine »”. C’est avec un immense plaisir que j’ai participé à la conception et à l’animation de cette rencontre rehaussée par la présence de Mme Meryam Demnati du Maroc et de M. Mahmoud Abekkouche de Libye. En plus de ces deux amis, nous aurions aimé recevoir quelqu’un de la Tunisie, mais ce n’est que partie remise. Lors de cette journée d’étude, nous avons tenu à mettre en évidence la dimension Nord Africaine de la question amazighe, d’autant plus que tamazight est langue officielle au Maroc et va le devenir prochainement en Libye.

Par la suite, nous avons tenté de cerner la situation de l’amazighophonie et de l’amazighité dans notre pays, essentiellement en Kabylie et dans le M’zab.
Durant les travaux, la qualité des intervenants : le Pr Kacher, le Pr Mestfaoui, le Dr Salhi et les autres, a permis de dresser un état de lieux profitable, avec des éclairages indispensables pour une meilleure visibilité. Tamazight dans la constitution, dans les médias, à l’université, à l’école…

Un bilan en somme …

Brahim Tazaghart La modernité politique impose d’établir à chaque étape de la lutte un bilan en mesure de permettre des perspectives viables. Nous avons essayé de le faire, avec l’espoir que d’autres vont aller dans la même direction. C’est la seule façon d’être dans le réel et d’éviter diversion et égarement qui guettent souvent les luttes et leurs meneurs.

D’un autre coté, il faut dire qu’avec cette rencontre riche en débats, le FFS, principale force d’opposition démocratique en Algérie, a replacé tamazight dans le champ politique national avec comme mission essentielle la contribution à l’intégration nationale et nord africaine. C’est là une ambition à la hauteur du parti, du pays et de la région.

Seulement, force est d’admettre que tamazight ne peut remplir cette mission sans qu’elle soit rétablie dans ses droits légitimes et en premier, son élévation au statut de langue officielle.

Pourquoi le choix du slogan « Tamazight facteur d’intégration nationale et maghrébine » ?

Brahim Tazaghart Incontestablement, nous sommes à la croisée des chemins. Tamazight sera un facteur d’intégration nationale ou un facteur de désintégration ! Il n’y a pas de position médiane possible. Il faut se voiler la face et faire preuve de naïveté politique pour ne pas saisir cela.

Autour de nous, le monde bouge, il est comme sur un volcan. Les répliques peuvent être très dangereuses sur l’avenir de notre pays. Cela, d’autant plus que le pouvoir en place cherche plus son maintien que la pérennité de l’Etat qu’il lie maladroitement à son sort.

La vigilance nous dicte de ne pas perdre de vue que l’utilisation de l’Islam à des fins politiques nous a occasionné plus de 150 000 morts.
L’instrumentalisation de tamazight sera, sans aucun doute, une hécatombe.

Vous liez la question amazighe au printemps arabe ?

Brahim Tazaghart Ce que vous nommez printemps arabe nous concerne, nous implique directement, d’autant plus qu’il est parti de Tunisie. Nous ne pouvons pas échapper à sa face négative faite de violence et de drame de sang sans engager un grand chantier de changement de gouvernance.

Le changement sera le produit de notre action en tant que forces de changement ou bien il nous sera imposé de l’extérieur, ce qui sera dramatique.
Il faut observer, d’ailleurs, qu’au moment même ou dans le nord, l’Europe s’unie pour éviter d’être définitivement déclassée par les USA et la Chine engagés dans une course implacable, les pays d’Afrique et du monde arabe se précipitent, têtes baissées, vers la fragmentation, préparant leur « douce » recolonisation et leur mise sous tutelle.
Nous sommes conscients des enjeux et de la sensibilité du moment historique.

Fidèle à l’esprit d’Avril 1980, le Mouvement amazigh ne peut s’installer dans cette perspective sans se remettre en cause et sans renier les sacrifices inestimables de ses militants. Kamal Amzal, assassiné par les salafistes en 1981, n’accepterait jamais de servir l’offensive impérialiste enveloppée sous le couvert de la fin de l’histoire et de la guerre des religieux et des identités !
C’est loin d’être cohérent que d’être séduit par l’occident et de rompre au même temps avec l’esprit républicain et l’humanisme qui prévaut chez lui et qui fait sa force.

Comment peut-on réagir face à cette situation ?

Brahim Tazaghart Anticiper sur les événements pour ne pas les subir. Demain se fera aujourd’hui comme dit l’adage.
Ceux qui sont éblouis actuellement par un « radicalisme Kabyle sectaire » peuvent nous imposer une intégration négative du dit printemps arabe, avec toutes les conséquences dramatiques que cette perspective peut induire. L’internationale terroriste et d’autres forces embusquées dans les ténèbres n’attendent que ça !
Or, comme peuple de paix et hommes libres, nous devons travailler à privilégier une intégration positive qui fera notre salut. L’intégration positive c’est le travail sans relâche à la construction d’un rapport de force favorable à un changement pacifique et démocratique, imaginé ici et maintenant ! Le premier axe est celui de renforcer l’algérianité en donnant tous les moyens aux langues algériennes afin qu’elles se développent dans l’harmonie.

Revenant à la rencontre, vous êtes sortis avec la recommandation d’une conférence nationale sur la question des langues en Algérie.

Brahim Tazaghart Effectivement, nous sommes sortis avec la recommandation d’une conférence nationale sur la question des langues. Il s’agit de penser, de débattre et de proposer une politique linguistique pour notre pays. Définir les statuts, les fonctions, les moyens à mettre au service des langues arabe et tamazight qui sont les langues de la nation, mais aussi, discuter de la place des langues étrangères qui permettent notre relation avec le monde, la science et le développement.
Tamazight langue officielle doit faire l’objet d’un consensus entre l’ensemble des forces sociales et politiques conscientes de leur algérianité et des défis à relever pour placer le pays sur la voie du progrès. La conférence nationale peut être un moment idéal pour le réaliser.
Dans ce sens, je crois que toutes les élites doivent s’impliquer dans ce combat. Il est aisé d’observer que l’élite française avait soutenue la guerre d’Algérie avec le manifeste des 121, alors que l’élite nationale, dans sa majorité, observe un silence lourd et une attitude défensive face à la revendication amazighe.
Il est temps de se secouer et de réagir.

Êtes-vous optimiste ?

Brahim Tazaghart Je suis réaliste. Tamazight sera langue officielle. Comme conséquence, la langue arabe, libérée d’une dualité injustifiée, s’épanouira davantage. À cet instant précis, il faut mettre en place une politique d’échange et de traduction entre ces deux langues au bonheur de la culture nationale.


« Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. »

Théologien, linguiste, islamologue, journaliste, médiateur, tel était Mahmoud Bouzouzou, connu et reconnu pour sa vaste culture et son sens du devoir.

Homme pieux, il n’a cessé, sa vie durant de lutter contre toutes les injustices, toutes les dérives, s’érigeant en homme respecté, même par ses adversaires les plus obstinés. Il est décédé le 27 septembre 2007 à l’âge de 89 ans. Il a été inhumé dans sa terre natale à Béjaïa. Issu de la grande noblesse, Mahmoud avait pour père Boualem El Kadi, une notoriété béjaouie qui officia en qualité de cadi, du côté d’El Kseur mais qui a été aussi une figure marquante dans le domaine des arts lyriques. Féru de musique andalouse, il a été instrumentiste, parolier et plusieurs de ses qacidate figurent dans le répertoire des artistes de renom. On raconte que l’inégalable Sadek Lebdjaoui lui doit beaucoup. Mahmoud naquit le 22 février 1918 à Béjaïa. Il fit ses études à l’école franco-musulmane, c’est-à-dire à la medersa mais aussi sous la houlette de l’imam Abdelhamid Ben Badis dont il fut l’un des fervents élèves. Il a été avec Mohamed Bouras un des membres fondateurs des SMA et responsable de la revue El Manar, financée en grande partie par le MTLD qui en était aussi la caution morale, comme nous l’a indiqué Sid Ali Abdelhamid, ancien dirigeant de ce parti. Mahmoud fonda plusieurs écoles à Béjaïa où il enseigna ainsi qu’à Blida. Il a été un membre actif dans le mouvement nationaliste, ce qui lui valut d’être exilé au Sahara dès le déclenchement de la lutte de libération. Il sera par la suite arrêté. Il s’exila au Maroc, mais là également, il ne sera pas épargné, puisqu’il sera poursuivi et arrêté. En 1958, il prit le parti de s’exiler en Suisse et devint l’imam de la mosquée de Genève. Qui mieux que lui peut résumer un parcours exceptionnel qui débuta dans la vieille ville de Béjaïa, du côté de la rue Fatima dont les venelles tortueuses et abruptes donnent sur la vieille mosquée de Sidi Soufi qui fut un centre de rayonnement indéniable.

L’enfant de Ma Gouraya

Au pied de Ma Gouraya s’étage la ville alors qu’en contrebas la Soummam s’infléchit pour aller se jeter dans le golfe. Dans la maison familiale de vieux style où nous nous sommes rendus, ses frères, Cherif et Kamel et son neveu Farid, nous ont longuement relaté l’enfance de Mahmoud « déjà différent des autres dès son jeune âge ». A la fin des années 1940, Mahmoud édita un fascicule qui retrace son riche parcours. Suivons-le. « Je suis né dans une ville de la côte algérienne, Bougie qui fut, à une époque de l’histoire, la capitale de tout le Maghreb oriental, c’est-à-dire de toute l’Algérie et le centre d’un grand rayonnement culturel pour toute l’Afrique du Nord. Ses habitants l’appellent depuis très longtemps “La petite Mecque” à cause du nombre important de saints qui y reposent. Ce passé splendide, chanté dans des poèmes arabes, m’emplissait d’une fierté réelle que j’eus à cœur de les apprendre en mon enfance, dès que je les découvris dans la bibliothèque de ma famille. Mes ancêtres paternels étaient des magistrats et des imams. La mémoire de mon arrière-grand-père est de nos jours, encore vénérée. Ma mère porte le nom d’Abdelmoumène, l’empereur almohade. Ses premières notions de langue arabe il les doit à son père qui le confia à une école coranique où il apprit tout le Coran à l’âge de onze ans. Puis il étudia le français dans une école publique dont le directeur le destina à l’Ecole normale d’instituteurs. » « Cependant, désirant une double culture, j’entrais à la medersa, où après six années d’études, je reçus un diplôme conférant le choix entre la magistrature et l’enseignement. Mon père me voulait magistrat, puisque son père le fut. Mais je choisis l’enseignement, par souci de répondre au besoin d’éducation du peuple. »

Enseignant plutôt que magistrat

Lorsqu’il reçut sa nomination, il organisa en dehors de ses obligations officielles des cours pour des enfants abandonnés. Il exerça successivement dans quatre localités et partout s’intéressant à toutes les méthodes d’éducation, il encourageait ou fondait une école libre, un groupe scout, un cercle culturel et donnait des cours à la mosquée. Il fut muté dans un village du Sud algérien, lieu d’exil des hommes politiques. Il se consacra au scoutisme musulman algérien dont il était l’Aumônier général. Il fut désigné à l’unanimité à la présidence. Le mouvement fortement imprégné de nationalisme s’exposa à l’hostilité de l’administration. « Il était l’un des pionniers du scoutisme musulman algérien. En tant que guide général, il a contribué à la formation de toute une génération de militants de la cause nationale dont certains ont été les initiateurs de la révolution », témoigne le Dr Abbas Aroua vieil ami du défunt, directeur de la fondation Cordoue. Quant à Réda Bestandji, doyen des scouts algériens qui l’a bien connu à la fin des années 1940, « Mahmoud a sans doute été un homme hors du commun. Doté d’une vaste culture altruiste il ne ménageait pas ses efforts pour soutenir les autres, armé d’un sens de l’organisation exceptionnel, notre mouvement a beaucoup appris avec lui. » Mais Mahmoud qui voyait loin changea son fusil d’épaule. Il était suffisamment armé pour passer à une autre étape. « Ceci me détermina finalement à entreprendre la lutte politique. Je pensais que nous ne pourrions organiser notre société dans tous les domaines, que si nous étions réellement libres. Sortir notre peuple de la condition de colonisé pour en faire un peuple libre, telle était la lutte qui s’imposait à ma conscience. Ne pouvant le faire avec l’association islamique précitée qui était apolitique, je lançais avec l’aide du MTLD, un journal indépendant réclamant la révision des rapports entre la France et l’Algérie sur la base de la charte des Nations unies. Naturellement, je fus en butte aux entraves et brimades. Lorsque la révolte armée éclata en 1954, je fus arrêté par les agents de la DST qui m’infligèrent des tortures. Je vis la mort. Je priais Dieu. Le tortionnaire dit : “Ne fais pas le mort tu es croyant. Dis à ton Dieu de te délivrer.” Il menaça de me jeter à la mer. Je sus plus tard, qu’un jeune intellectuel algérien d’Oran avait connu cette fin tragique en cet endroit, Dieu me délivra de ce sort comme il me délivra encore plus tard, dans des circonstances semblables. » Abdelhamid Mehri qui l’a côtoyé au journal El Manar en garde l’image « d’un intellectuel engagé ; attaché à son pays, à sa religion, à l’écriture. C’était un érudit, un morchid qui a formé des générations. Généreux, bon orateur, il a su avec bonheur allier culture et travail, laissant des empreintes indélébiles là où il est passé. C’était vraiment un grand monsieur ». Mahmoud connût la prison. Lorsqu’il en sortit, il rencontra un jeune homme qui avait découvert une qualité de vie révolutionnaire idéale pour ceux qui croient en la nécessité d’une renaissance morale et spirituelle : « Cela suscita en moi une grande curiosité qui m’incita à visiter Caux, en Suisse, au début de septembre 1955. J’y arrivais avec scepticisme et méfiance. Mais ce fut pour moi une grande découverte. » Lorsqu’il rentre en Algérie, il est expulsé au motif qu’il entravait l’action des pouvoirs publics. Il quitte l’Algérie au début d’octobre 1955 pour Paris dans l’intention de gagner Le Caire. Après des pérégrinations, il décide de partir aux Etats-Unis pour participer aux conférences du réarmement moral. « Durant mon séjour à New York en février 1957, la question algérienne était venue en discussion à l’ONU. J’y allais assister aux débats. J’y rencontrais deux délégations algériennes dont chacune déniait à l’autre le droit de représenter le peuple algérien. » Il n’y avait aucun contact entre elles. J’essayais de lutter pour l’unité, en vain…

Il connut la torture

Après quatre mois aux Etats-Unis, il rentre au Maroc. Là, il connut les pires humiliations. Arrêté par ses « frères », il est emmené à Oujda où il est enfermé dans une maison isolée. Il est interrogé sur « ses » activités. Le « responsable », armé d’une mitraillette et d’une cravache, l’informe qu’il avait reçu de son représentant à New York une lettre alléguant qu’il appartenait à l’organisation opposée. Après avoir été torturé et menacé de mort, il va croupir durant six mois avant de s’évader avec d’autres prisonniers. Cette péripétie mérite d’être contée : « Notre emprisonnement n’était ni juste ni dans l’intérêt du peuple. Dieu sait mieux que nous ce qu’il est juste de faire. Il nous a amenés ici pour une raison que nous ignorons. Nous fîmes la prière. La nuit, je vis en rêve que je fuyais avec un ami, poursuivis par un serpent énorme sans être atteints. Le lendemain, je dis à mes amis que Dieu nous autorisait à partir et nous avions sa protection. Ce que nous avions fait nous retrouvant sains et saufs à Casa où nous nous sommes séparés. » C’est à Genève que Mahmoud poursuit sa vocation, rendre service et instruire. Cofondateur en 1961 du premier centre islamique d’Europe, il acquiert son titre d’imam. II dirige les offices religieux, enseigne le Coran et la tradition du Prophète. II donne des cours d’arabe à l’école d’interprétation durant 20 ans et à l’ONU. En 1975, il passe à la fondation islamique. Généreux, ouvert, Mahmoud a toujours opposé à la force, la sagesse et une vaste culture. Dans l’affaire des caricatures attentatoires à l’Islam, il avait déclaré que cette crise révèle deux fléaux qui menacent l’humanité. L’injustice envers l’autre et l’ignorance de l’autre. La sagesse commande de souligner que nos différences constituent un trésor. II faut non seulement connaître l’autre, mais aussi le reconnaître. Vendredi 2 novembre 2007 mosquée de Genève où 1500 fidèles participaient à la prière, l’occasion pour le maire de la ville, Patrice Mugny, de rappeler « la mémoire d’un homme qui a beaucoup fait pour notre ville. » Cet ancien résistant de la guerre d’Algérie disparu le 27 septembre 2007 était un être d’une formidable érudition et ouvert à l’autre. II a fait don de sa bibliothèque à la ville de Genève, des milliers de livres couvrant les sciences, la religion, les lettres, les arts, l’histoire, la philosophie. En Suisse, l’Islam est devenu la deuxième religion. Vivre sa foi n’est nullement incompatible avec les lois de la cité et ne menace en rien les principes de la laïcité qui fondent notre société. Et le maire de conclure avec cette métaphore : Le minaret du Grand Saconnex contre la cloche de notre Dame ? Allons donc… Le cheikh Mahmoud aurait sûrement apprécié.

Parcours
mbouzouzou
Père de trois garçons et d’une fille. Son fils aîné Salim est mort par noyade dans le lac Léman. Cheikh Bouzouzou est né le 23 février 1918 à Béjaïa, ville de sciences dont il était fier. II a choisi d’être inhumé en son sein. II était incontestablement l’un des pionniers du mouvement national algérien appelant sans cesse à l’unification de ses diverses composantes. Ses positions nationalistes lui ont valu beaucoup d’ennuis : la prison et la torture puis l’expatriation. II s’est exilé au Maroc, en Europe avant de s’établir à Genève où il s’est dédié au service de la communauté musulmane, à l’enseignement de la langue arabe et à la présentation de la religion musulmane. II a été membre du Conseil de la fondation Cordoue, dont il a bien voulu héberger son premier siège chez lui. II est décédé le 27 septembre 2007 à Genève et inhumé dans l’ancien cimetière de Béjaïa.

Hamid Tahri
htahri@elwatan.com
18 septembre 2008


Anthropologues embarqués

Julien Bonhomme
Mardi 13 Septembre 2011

En Afghanistan comme en Irak, l’armée américaine « embarque » désormais des anthropologues afin de mieux comprendre les cultures locales. Le phénomène ne date pas d’hier, mais il a déclenché cette fois-ci un vif débat outre-Atlantique.

« Vallée de Shabak, Afghanistan. Dans ce bastion taliban isolé à l’est de l’Afghanistan, les parachutistes américains viennent de déployer une nouvelle arme essentielle aux opérations de lutte contre l’insurrection : une anthropologue à la voix douce qui répond au nom de Tracy. Cette dernière, qui a demandé que son nom de famille ne soit pas divulgué pour des raisons de sécurité, fait partie de la première Human Terrain Team, un programme expérimental du Pentagone qui affecte des anthropologues et autres spécialistes des sciences sociales aux unités de combat américaines en Afghanistan et en Irak. Le talent de l’équipe de Tracy à saisir les subtilités de la vie tribale (elle a notamment réussi à identifier un conflit territorial ayant permis aux talibans d’intimider une importante tribu) lui a valu les éloges des officiers qui affirment constater des résultats concrets [1 ]. »
Pour tenter de gagner des guerres dans lesquelles elle s’enferre, l’armée américaine a ainsi décidé de faire appel à ce qu’on pourrait appeler des « embedded anthropologists » (pour reprendre l’expression ayant servi à qualifier les journalistes embarqués au sein des troupes américaines lors de la seconde guerre en Irak). L’armée a chargé l’un de ses contractants, BAE Systems, de recruter les anthropologues. L’annonce d’emploi stipule : « Le Human Terrain System est un nouveau programme de l’armée, conçu pour améliorer la capacité des militaires à comprendre l’environnement socioculturel en Irak et en Afghanistan. La connaissance des populations locales permet aux militaires de planifier et accomplir leur mission plus efficacement et de recourir moins souvent à la force. » Au milieu du mois d’octobre 2007, six unités comptaient en leur sein des « anthropologues embarqués ». En raison du succès des premiers essais, le financement du programme expérimental a été augmenté de manière à pouvoir à terme affecter des chercheurs en sciences sociales dans les 26 unités américaines présentes en Afghanistan et en Irak. Chaque Human Terrain Team est composée d’un anthropologue, d’un spécialiste de la langue locale, ainsi que de militaires à la retraite, généralement d’anciens membres du renseignement, des affaires civiles ou des opérations spéciales. Les anthropologues embarqués reçoivent un entraînement militaire et, une fois sur le terrain, portent l’uniforme et une arme pour mener à bien leurs recherches.
Le déploiement de ces anthropologues chargés de collecter des données socioculturelles pour l’armée est partie prenante de la nouvelle stratégie américaine de contre-insurrection (counter-insurgency) en Irak et en Afghanistan. Les anthropologues doivent en effet pouvoir aider les militaires à gagner la confiance des populations – pièce essentielle des opérations de « pacification. » On attend d’eux qu’ils permettent de gagner les « tribus » locales à la cause américaine en les empêchant de se rallier à celle des talibans ou des « insurgés » irakiens. Si l’écrasante supériorité militaire et technologique américaine suffit en effet à gagner une guerre contre l’armée d’un Etat, une bonne connaissance du « terrain humain » est nécessaire pour contrôler une population dans le contexte d’une guerre non-conventionnelle. Or, l’armée américaine s’est révélée bien mal préparée sur ce terrain. C’est ainsi que s’est imposée l’idée de recourir au « renseignement ethnographique » (ethnographic intelligence), singulière alliance du renseignement militaire et de l’ethnographie de terrain. A partir d’une collecte de données de première main, les anthropologues embarqués allaient ainsi pouvoir apporter à l’armée américaine une compréhension de la culture et de l’organisation sociale des populations locales qui lui faisait cruellement défaut. Les données socioculturelles qui intéressent l’armée et que sont susceptibles de leur fournir les anthropologues concernent par exemple l’organisation sociale des tribus, le code de l’honneur ou encore le rôle de la vendetta. L’un des objectifs est la création d’une base de données identifiant les différentes tribus et les chefs locaux, mais aussi les principaux problèmes économiques, sociaux et politiques des populations. Parfois, les anthropologuesembarqués sont amenés à mettre eux-mêmes la main à la tâche, l’équipe de Tracy ayant par exemple participé à l’installation d’un dispensaire gratuit à l’est de l’Afghanistan [Il reste néanmoins difficile de se faire une idée précise du travail des anthropologues embarqués. Pour un aperçu des références mobilisées par les Human Terrain Teams : http://iraqht.blogspot.com. Sur le quotidien des anthropologues embarqués, on peut tout de même consulter le blog que tient l’un d’entre eux depuis l’Irak :  : http://marcusgriffin.com/blog.  ]].
Comme on peut s’en douter, ces anthropologues embarqués ont engendré une vive polémique au sein de l’anthropologie américaine. Un réseau – le Network of Concerned Anthropologists – s’est constitué pour appeler au boycott du programme Human Terrain System (HTS). La très influente American Anthropological Association (AAA) s’est également saisie de l’affaire et a ouvert un forum de discussion sur son site Internet. Le 31 octobre 2007, son bureau exécutif prend même officiellement position contre le HTS. Loin d’être inédite, une telle mobilisation des anthropologues au service de l’armée et du renseignement s’inscrit au contraire dans l’histoire complexe des rapports de l’anthropologie avec les pouvoirs politiques. Depuis le tournant critique de l’anthropologie américaine notamment, il est devenu courant de revenir sur le passé, parfois peu reluisant, de la discipline. L’exemple de l’anthropologie coloniale est notoire : au XIXe et au début du XXe siècles, des ethnologues travaillent au service de l’administration coloniale des « indigènes » aussi bien dans l’Empire français ou britannique que sur le territoire des Etats-Unis (avec les réserves indiennes).
L’engagement des anthropologues pendant les deux guerres mondiales est une page souvent moins connue de l’histoire de la discipline [2 ]. Plusieurs chercheurs de renom tels Margaret Mead, Gregory Bateson ou Ruth Benedict ont pourtant mis leur savoir anthropologique (sur les sociétés d’Asie et du Pacifique notamment) au service de l’effort de guerre allié. Certains anthropologues ont été jusqu’à collecter clandestinement des informations pour l’OSS (le précurseur de la CIA) sous couverture de fausses enquêtes de terrain. Cet engagement d’anthropologues patriotes au service d’une « guerre juste » fait dans l’ensemble peu débat. Certes, dans un article de The Nation publié en 1919, Franz Boas accuse (sans les nommer) quatre chercheurs d’avoir utilisé leur statut d’anthropologue pour mener des activités d’espionnage en Amérique latine pendant la première guerre mondiale [3 ]. Son réquisitoire repose sur une opposition entre les anthropologues qui doivent être au service de la vérité et les espions qui sont au service d’un gouvernement. Suite à la publication de cet article, le père fondateur de l’anthropologie américaine est vivement critiqué par ses pairs : lors de son congrès annuel, l’AAA passe une motion de censure contre lui, le limoge de son conseil de direction et fait pression sur lui pour qu’il démissionne également du National Research Council.
La période de la guerre froide qui s’ouvre après 1945 ne met pas un terme à l’engagement des anthropologues américains, au contraire. Certains d’entre eux sont enrôlés au service de l’armée ou du renseignement lors des guerres de Corée et du Vietnam, mais aussi lors d’opérations plus clandestines en Amérique latine. En 1964, le Pentagone lance ainsi le Projet Camelot pour recruter des anthropologues et les envoyer mener des enquêtes de terrain dans des pays politiquement sensibles en Amérique latine (au Chili notamment). La mobilisation de l’anthropologie au service d’opérations de contre-insurrection en Amérique latine et en Asie du Sud-est engendre des débats houleux au sein de l’AAA, notamment lors de son congrès annuel de 1971. Le changement progressif d’attitude de l’association la conduit alors à se doter d’un code déontologique dans les années 1970 afin d’encadrer l’exercice de l’anthropologie appliquée. Mais l’inflexion de la politique étrangère américaine après les attentats du 11 septembre 2001 remet à l’ordre du jour la mobilisation de l’anthropologie. D’une part, les conservateurs se lancent dans une véritable campagne maccarthiste contre les progressistes (liberals), largement majoritaires sur les campus, notamment en anthropologie [4 ]. Un livre, The Professors : The 101 Most Dangerous Academics in America, publié par David Horowitz, ancien gauchiste converti au néo-conservatisme, dénonce les universitaires critiques à l’égard de la politique étrangère américaine en les accusant de trahir leur pays et d’endoctriner les étudiants. D’autre part, les agences du gouvernement relancent les programmes de mobilisation des universitaires au service du renseignement et de l’armée.
En 2004, une brève parue dans Anthropology Today, une revue qui s’intéresse aux questions d’éthique anthropologique, révèle ainsi que la CIA projette d’entraîner ses apprentis espions en les inscrivant, secrètement, en anthropologie à l’Université [5 ]. Conçu par Felix Moos, professeur d’anthropologie à l’Université du Kansas, le Pat Roberts Intelligence Scholars Program (PRISP) part du principe que les menaces terroristes auxquelles sont confrontés les Etats-Unis exigent un rapprochement urgent entre le monde académique et les services de renseignement. Les services secrets américains sont en effet accusés de ne pas avoir su déjouer les attentats du 11 septembre 2001 du fait de leur incompétence en « renseignement humain » (human intelligence), ayant négligé les agents de terrain au profit du renseignement technologique. Le PRISP propose ainsi des bourses substantielles à des étudiants qui s’engageraient ensuite à travailler pour la CIA. Les candidats sont en outre tenus de cacher à l’Université leur lien avec la CIA – ce qui est d’ailleurs une bonne façon de commencer sa carrière d’espion. Une série de projets similaires sont également mis sur pied avec appel officiel à candidature sur le site Internet de l’AAA : Intelligence Community Scholars Program, puis Defense Intelligence Scholars Program. Un débat virulent s’engage alors autour de la question de l’engagement de l’anthropologie au service du renseignement, notamment dans les colonnes d’Anthropology Today qui publie toute une série d’articles et de réponses. Face à Moos et quelques autres anthropologues qui défendent le PRISP, les contradicteurs les plus mobilisés sont David Price, Roberto González et Hugh Gusterson, qui constitueront d’ailleurs ensuite les fers de lance de l’opposition aux anthropologues embarqués. L’AAA ne se prononce pas officiellement contre le PRISP, mais – fait notable – elle décide en 2005 d’abroger officiellement la motion de censure contre Franz Boas, 86 ans après les faits. En Grande-Bretagne, l’Association of Social Anthropologists prend quant à elle publiquement position contre le PRISP (nombre d’étudiants américains venant faire leurs études dans les universités britanniques) [6 ]. Selon elle, la promiscuité entre anthropologie et espionnage ne peut que nuire à la réputation de la discipline, et même à la sécurité des anthropologues qui risqueraient sur le terrain d’être suspectés (encore plus souvent que d’habitude) d’être des espions. Comme le soulignent pourtant ses partisans, le PRISP vise à faire l’éducation anthropologique des futurs espions et non à les envoyer dans des pays étrangers sous une couverture d’anthropologues. C’est donc en réalité à l’Université que les espions sont infiltrés comme anthropologues et non sur le terrain.
La même année, une autre affaire ébranle l’anthropologie. Dans un article explosif paru dans le New Yorker, Seymour Hersh affirme que la torture par les soldats américains de prisonniers à Abu Ghraib en Irak n’est pas le fait de sadiques isolés, mais a été planifiée au plus haut niveau par le Pentagone [7 ]. Il révèle en outre que l’ouvrage d’un anthropologue a constitué une source d’inspiration pour la torture psychologique, notamment les techniques d’humiliation sexuelle. Il s’agit de The Arab Mind, un livre publié en 1973 par Raphael Patai (1910-1996), un anthropologue qui a enseigné à Columbia et à Princeton. Dans la droite ligne de l’anthropologie culturaliste américaine, ce livre dresse un portrait stéréotypé de la « personnalité arabe », un chapitre entier étant consacré à la sexualité et ses tabous. Même s’il a été depuis largement critiqué par les anthropologues, The Arab Mindaurait été la Bible des néo-conservateurs américains sur le sujet. Ceux-ci y auraient alors puisé l’idée que les Arabes seraient particulièrement vulnérables à l’humiliation sexuelle, idée ensuite sinistrement mise en pratique à Abu Ghraib. Certes, l’exercice de la torture peut sans doute fort bien se passer de la lecture de la littérature anthropologique ; le témoignage d’un « interrogateur » repenti confirme toutefois que livre de Patai était bien cité par les instructeurs de l’armée américaine [8 ]. Cette instrumentalisation du savoir anthropologique – aussi périmé soit-il – au service de la torture choque en tout cas suffisamment les universitaires pour que l’AAA décide de la condamner officiellement lors de son congrès annuel en 2006 (sur une proposition de González). C’est donc dans un contexte déjà très chargé que l’AAA décide l’année suivante de se prononcer également contre le programme HTS et les anthropologues embarqués. C’est le rôle problématique que pourrait être amenée à jouer l’expertise anthropologique dans la « War on Terror » menée par les Etats-Unis qui est ici en question.
Si la plupart des anthropologues américains sont sceptiques à l’égard du projet HTS, tous sont loin d’y être fermement opposés. Certains en sont même de fervents partisans. Le principal promoteur du programme est ainsi Montgomery McFate, une anthropologue de Yale qui milite depuis longtemps en faveur d’une mobilisation de l’anthropologie au service des militaires [9 ]. Habituée à travailler pour l’armée, elle est co-auteur en 2006 d’un manuel de contre-insurrection qui innove en prônant une approche socioculturelle [10 ]. McFate se défend de « militariser » l’anthropologie et affirme au contraire vouloir « anthropologiser » les militaires. Reprenant l’argumentaire de l’anthropologie appliquée, elle accuse ses détracteurs de s’enfermer dans leur tour d’ivoire académique en refusant de mettre leur savoir au service de la société : mieux vaut chercher à aider plutôt que de ne rien faire. Il faut donc éduquer les militaires plutôt que les critiquer. Steve Fondacaro, l’un des militaires qui pilotent le HTS, fait directement écho à ses préoccupations pédagogiques : « Ce n’est pas que nous soyons des gens mauvais, c’est juste que nous sommes stupides. Or, le remède contre la stupidité, c’est l’éducation. Et qui est capable de faire notre éducation, si ce n’est vous, les anthropologues ? »
L’argumentaire de McFate repose sur l’idée que les conflits en Irak et en Afghanistan sont des « guerres culturo-centrées » (culture-centric warfare). Elle entend par là que les problèmes

auxquels est confrontée l’armée américaine résultent en partie d’une série de malentendus culturels. Un exemple aussi simple que frappant illustre habituellement son propos. Dans la culture américaine, tendre le bras paume en avant signifie « stop » alors que dans la culture irakienne, ce même geste signifie « bienvenue ». Les militaires américains prennent ainsi des Irakiens innocents pour de dangereux kamikazes. Les « dommages collatéraux » ne seraient donc que quiproquo interculturel. C’est pourquoi McFate plaide pour une « occupation culturellement avertie » (culturally informed occupation). Il s’agit ainsi d’opérer un véritable changement de point de vue : les anthropologues embarqués doivent permettre aux militaires américains de voir la situation du point de vue des Irakiens ou des Afghans eux-mêmes. Depuis Malinowski et l’invention de l’ethnographie de terrain, l’anthropologie se distingue en effet par sa capacité à décrire les choses « du point de vue indigène » (from a native’s point of view). Retraduit en langage militaire, il s’agit alors de « voir les problèmes à travers les yeux de la population-cible ». Cette conversion du regard ne va toutefois pas sans ambiguïté. Si les militaires entendent voir les choses du point de vue des populations locales grâce aux anthropologues embarqués, ces derniers semblent surtout s’efforcer de voir les choses du point de vue des militaires. C’est du moins ce qui ressort du blog tenu par l’un d’entre eux depuis l’Irak. Citant un précepte méthodologique fameux, Marcus Griffin insiste à juste titre sur la nécessité de « devenir indigène » (going native) pour accomplir son travail. Mais ses indigènes ne sont pas ceux que l’on croit. Il décrit en effet un processus d’identification progressive aux militaires à travers la coupe de cheveux réglementaire, les exercices de musculation, le port de l’uniforme, les entraînements au tir et l’apprentissage du jargon militaire (notamment un amour immodéré des acronymes). Comment faire alors pour décrire le conflit du point de vue des Irakiens lorsque l’on est soi-même « militarisé » ?
L’armée se déclare pourtant satisfaite de ses anthropologues : « Nous voyons désormais les choses d’un point de vue humain, d’un point de vue sociologique. Nous ne sommes plus focalisés sur l’adversaire. Nous cherchons maintenant à aider à une meilleure gouvernance locale (we’re focused on bringing governance down to the people). » Un commandant affirme ainsi que la présence d’anthropologues embarqués dans son unité a permis de réduire de 60% les opérations de combat, les militaires pouvant alors se concentrer sur la sécurité, la santé et l’éducation des populations locales. La diminution du recours à la violence et par conséquent des pertes humaines tant américaines qu’afghanes ou irakiennes constitue en effet la principale justification du HTS selon ses partisans. Prouvant sa maîtrise du vocabulaire indigène, Griffin affirme ainsi : « Ce que nous faisons, c’est aider l’armée à comprendre les populations locales dans le contexte d’un conflit ayant provoqué des opérations cinétiques [euphémisme pour désigner les combats dans le jargon militaire] alors que des solutions non-cinétiques auraient pu être trouvées si une compréhension plus subtile de la culture avait été disponible ». McFate soutient quant à elle que « le savoir socioculturel réduit la violence, engendre la stabilité, permet une meilleure gouvernance et améliore le processus de décision militaire ». Les anthropologues embarqués sont ainsi chargés de rendre la guerre plus humaine. McFate les décrit d’ailleurs comme des « petits anges sur l’épaule des militaires ». Toujours selon sa propre expression, il s’agit d’un « travail social armé » (armed social work) qui doit permettre de « gagner la bataille du cœur et des esprits ». Le HTS fait ainsi partie d’une stratégie plus large de l’armée américaine visant à requalifier les opérations militaires d’occupation en opérations civiles de gouvernance. Comme l’affirme ingénument Griffin, l’armée américaine est là pour protéger les Irakiens (généralement contre d’autres Irakiens, ce qui complique quelque peu l’affaire). Selon lui, l’anthropologie aurait ainsi l’occasion de promouvoir « la liberté en temps de crise grâce à sa compréhension des cultures ». Bref, grâce aux anthropologues embarqués, la guerre, c’est la paix.
L’argumentaire des partisans du HTS part en définitive du principe que la présence militaire américaine en Irak et en Afghanistan est un pur état de fait : la guerre est là. Les anthropologues doivent alors œuvrer à ce qu’elle se passe le mieux, ou du moins le moins mal possible. Et puisque leur savoir sur les cultures peut contribuer à épargner des vies, alors il est de leur devoir moral de le mettre au service de cette cause forcément noble. Comme le dit Griffin, « les hommes politiques déclarent la guerre, les soldats exécutent les ordres ». Prouvant qu’il a parfaitement réussi à devenir indigène, Griffin raisonne ainsi comme si les anthropologues devaient eux-mêmes se comporter comme des soldats et qu’il n’était pas de leur ressort de s’interroger sur la justification de la guerre elle-même avant de s’impliquer ou non. David Kilcullen, un anthropologue et militaire australien mis au service de l’armée américaine (et qui a contribué avec McFate au manuel de contre-insurrection), rationalise cette position [11 ] : « c’est du “jus in bello” – l’application du droit une fois que la guerre est déclarée – et non du “jus ad bellum” – le droit de faire la guerre ». L’engagement des anthropologues est en effet éthique puisqu’il contribue « au plus grand bien pour le plus grand nombre » – en contexte de guerre, le plus grand bien étant synonyme de moindre mal. Kilcullen souligne que la question de la légitimité de la guerre n’est pas proprement du ressort des anthropologues mais intéresse plus largement tous les citoyens. Il n’est en revanche pas certain que le débat autour de l’engagement des anthropologues puisse être tranché en faisant l’économie d’une réponse à cette question. En esquivant le débat sur la justification de l’intervention militaire américaine, le problème est ainsi réduit à une décision éthique d’ordre purement instrumental. L’argumentaire des partisans du HTS repose en définitive sur une double opération de culturalisation et de dépolitisation de la guerre.
Du côté des détracteurs du HTS, tout le monde s’accorde à dire que faire l’éducation anthropologique des militaires américains est en soi une intention louable, mais qu’il serait néanmoins biaisé d’aborder la question de l’engagement de l’anthropologie sous ce seul angle. Les opposants s’attachent donc à recadrer autrement les termes du problème. Certains dénoncent avec virulence la mobilisation d’une « anthropologie mercenaire » au service de l’impérialisme américain : loin d’œuvrer à un monde plus sûr, les anthropologues embarqués cautionnent une guerre d’occupation brutale. Il s’agit purement et simplement de transformer l’anthropologie en arme de guerre (weaponization of anthropology). Les principaux arguments critiques sont toutefois davantage éthiques que politiques. Aux Etats-Unis, tout projet de recherche portant sur des sujets humains doit recevoir l’aval d’unInstitutional Review Board (IRB) qui évalue s’il respecte les droits et garantit le bien-être de l’ensemble des personnes impliquées. Les anthropologues débattent alors pour savoir si leurs confrères travaillant pour le HTS sont passés ou non devant un IRB, ou s’ils en sont dispensés au motif qu’ils relèveraient directement du département de la défense et non de leur université d’origine.
Cette focalisation singulière du débat témoigne de l’importance des préoccupations éthiques dans le champ de l’anthropologie américaine. La prise de position officielle de l’AAA est particulièrement intéressante de ce point de vue. A son congrès annuel de 2006, une table ronde intitulée « Pratiquer l’anthropologie au sein de l’armée et du renseignement » (Practicing anthropology in national military and intelligence communities) réunit plusieurs anthropologues collaborant avec l’armée. Suite aux inquiétudes de nombreux membres, l’AAA décide toutefois de mettre sur pied une commission de réflexion sur l’engagement de l’anthropologie au service du renseignement et de l’armée (Commission on the Engagement of Anthropology with the US Security and Intelligence Communities). Sans attendre l’avis de cette commission ad hoc (dont le mandat est de trois ans), le bureau exécutif de l’AAA décide le 31 octobre 2007 de prendre officiellement position contre le programme HTS car il pose de sérieux « problèmes éthiques ». 1° Les anthropologues embarqués ne peuvent se démarquer clairement des militaires. 2° Leurs obligations vis-à-vis de l’armée américaine qui les emploie risquent d’entrer en conflit avec les devoirs qu’ils ont professionnellement envers leurs interlocuteurs parmi les populations locales, notamment l’obligation de ne pas leur faire du tort (violation de la section III, A, 1 du code déontologique de l’AAA révisé en 1998). 3° Leurs informateurs ne sont pas en position d’exprimer leur consentement éclairé (violation de la section III, A, 4 du code déontologique). 4° Les informations qu’ils fournissent aux militaires risquent d’être utilisées contre leurs informateurs (violation de la section III, A, 1 du code déontologique). 5° L’identification des anthropologues embarqués aux militaires risque de mettre en danger les autres anthropologues et les populations qu’ils étudient.
Le bureau exécutif conclut alors dans une formule quelque peu contournée « (i) que le programme HTS crée des conditions susceptibles de placer les anthropologues dans une position où leur travail entrerait en violation avec le code déontologique de l’AAA et (ii) que l’emploi qui est fait des anthropologues fait courir un danger à la fois aux autres anthropologues et aux personnes qu’ils étudient. C’est pourquoi le bureau exécutif désapprouve le programme HTS. » Un paragraphe conclusif reconnaît cependant que « l’anthropologie peut et doit aider à améliorer la politique du gouvernement américain par la diffusion la plus large possible du savoir anthropologique dans la sphère publique, de façon à contribuer de manière transparente et éclairée à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une politique par le biais de procédures démocratiques éprouvées, tels que la collecte de faits, le débat, le dialogue et la délibération. C’est de cette façon que l’anthropologie peut légitimement et efficacement aider à orienter la politique américaine au service de la paix mondiale et de la justice sociale. » Le paragraphe reprend d’une certaine façon un argument de McFate elle-même : si les anthropologues jugent que la guerre en Irak est injuste, il est de leur devoir de travailler aux côtés des militaires et des hommes politiques pour que ceux-ci ne reproduisent plus les mêmes erreurs. La condamnation de l’AAA reste donc prudente et modérée. Certes, la déclaration mentionne tout de même au passage que la guerre en Irak viole les droits de l’homme et les principes démocratiques. Mais l’essentiel des critiques contre les anthropologues embarqués est déontologique et non pas politique (et vaudrait en ce sens pour toute guerre, qu’elle soit jugée juste ou injuste). Une partie des arguments est d’ordre proprement éthique : les anthropologues ne doivent pas extorquer l’information à leurs informateurs ni surtout les mettre en danger. Mais un autre argument, cité à deux reprises dans la déclaration de l’AAA et constamment mobilisé dans les débats, a une tonalité plus corporatiste : les anthropologues embarqués ruinent le crédit de tous leurs confrères en risquant de les faire passer pour des espions sur leur terrain. Cette inquiétude fait directement écho à une expérience partagée par tous les anthropologues : se distinguant par une curiosité insatiable et la manie de noter tout ce qu’ils voient et entendent, les anthropologues commencent toujours par attirer la méfiance des populations parmi lesquelles ils travaillent. Tout apprenti anthropologue doit ainsi apprendre à surmonter le malaise d’être perçu, mais souvent aussi de se percevoir soi-même, comme un espion. C’est sans doute pour cette raison que l’argument a pu prendre une telle importance dans le débat contre les anthropologues embarqués et les programmes de collaboration avec les agences du renseignement. Comme le note Marshall Sahlins dans une lettre ouverte  adressée au New York Times, il y a toutefois quelque indécence à critiquer les anthropologues embarqués sur la base d’un intérêt corporatiste finalement assez égoïste. Poser le problème purement en termes corporatistes ou même déontologiques n’est selon lui qu’une (mauvaise) façon d’esquiver le véritable enjeu qui est politique : les anthropologues embarqués sont les complices volontaires d’un impérialisme culturel cherchant à imposer les valeurs américaines à des « populations qui ont su depuis longtemps conserver leurs propres modes de vie ». Sahlins contribue ainsi, lui aussi, à culturaliser le conflit, mais d’une manière sensiblement différente de celle des partisans du HTS. Sous couvert de permettre aux militaires américains d’adopter le point de vue des cultures locales, les anthropologues seraient en fait là pour les aider à forcer les populations locales à adopter le point de vue de la culture américaine.
En définitive, loin de se résumer à une question d’éthique professionnelle, comme le pensent pourtant certains protagonistes (zélateurs comme critiques), la controverse des anthropologues embarqués engage nécessairement en filigrane des prises de position concernant la légitimité de la guerre en Irak et la politique étrangère américaine. C’est pourquoi le problème se pose en réalité différemment dans la situation actuelle que lors de la Seconde Guerre mondiale. Il ne s’agit pas d’une question technique de jus in bello que l’on pourrait trancher in abstracto, mais bien d’une question politique de jus ad bellum elle-même prise dans le nouveau contexte géopolitique post 11-septembre.

Article paru dans La Vie des Idées

علمتني الحياة

علمت أن العقل كالحقل ، وكل فكرة نفكر فيها لفترة طويلة هي بمثابة عملية ري ، ولن نحصد سوى ما نزرع من أفكار ، سلبية أم إيجابية .  

تعلمت أنه في المدرسة أو الجامعة نتعلم الدروس ثم نواجه الامتحانات ، أما في الحياة فإننا نواجه الامتحانات وبعدها نتعلم الدروس .  

تعلمت أن محادثة بسيطة أو حواراً قصيراً مع إنسان حكيم يساوي شهر دراسة .  

تعلمت أنه لا يهم أين أنت الآن ، ولكن المهم هو إلى أين تتجه في هذه اللحظة .  

تعلمت أنه خير للإنسان أن يكون كالسلحفاة في الطريق الصحيح من أن يكون غزالاً في الطريق الخطأ .  

تعلمت أنه في كثير من الأحيان خسارة معركة تعلمك كيف تربح الحرب .  

تعلمت أن مفتاح الفشل هو محاولة إرضاء كل شخص تعرفه .  
تعلمت أنه لا يجب أن تقيس نفسك بما أنجزت حتى الآن ، ولكن بما يجب أن تحقق مقارنة بقدراتك  
تعلمت أنه من أكثر الناس أذى لنا هم الأشخاص الذين أعطيناهم كل ثقتنا ، لأنهم بمعرفتهم أسرارنا يستخدمونها ضدنا يوم نختلف معهم .. وهذه لا شك خيانة .  

تعلمت أن النجاح ليس كل شيء ، إنما الرغبة في النجاح هي كل شيء .  
تعلمت أنه يجب على الإنسان كي ينجح أن يتجنب الأشخاص السلبيين والمتذمرين والمملين والمتشائمين والحاسدين .. لآن ما يقولوه عنا إذا تجنبناهم يعتبر أقل ضرراً مما يمكن أن يسببوه لنا لو لم نتجنبهم .. الملل والتذمر والتشاؤم أمراض معدية كالكوليرا .. تجنبهم دائماً .  
تعلمت أن الأشخاص الناجحين يتخذون قراراتهم بسرعة ويغيرونها ببطء . أما الأشخاص الفاشلين يتخذون قراراتهم ببطء ويغيرونها بسرعة .  

تعلمت أنه يوجد هناك دائماً طريقة أفضل للقيام بعمل ما ، ويجب أن نحاول دائماً أن نجدها .  
تعلمت أنه خير للإنسان أن يندم على ما فعل من أن يتحسر على ما لم يفعل .  

تعلمت أن الناس ينسون السرعة التي أنجزت بها عملك ، ولكنهم يتذكرون نوعية ما أنجزته .  

تعلمت أنه يوجد كثيرون يحصلون على النصيحة ، القلة فقط يستفيدون منها .  

تعلمت أن الإنسان لا يستطيع أن يتطور إذا لم يجرب شيئاً غير معتاد عليه .  
تعلمت أن الفاشلين يقولون أن النجاح هو مجرد عملية حظ .  
تعلمت أنه لا تحقيق للطموحات دون معاناة .  

تعلمت أن الذين لديهم الجرأة على مواجهة الفشل ، هم الذين يقهرون الصعاب وينجحون .  

تعلمت أن المتسلق الجيد يركز على هدفه ولا ينظر إلى الأسفل ، حيث المخاطر التي تشتت الذهن .  
تعلمت أن الفشل لا يعتبر أسوأ شيء في هذا العالم ، إنما الفشل هو أن لا نجرب .  
تعلمت أن هناك طريقتان ليكون لديك أعلى مبنى .. إما أن تدمر كل المباني من حولك أو أن تبني أعلى من غيرك .. اختر دائماً أن تبني أعلى من غيرك .  

تعلمت أنه إذا أمضيت وقتاً ممتعاً وأنت تلعب أي رياضة ، فأنت الفائز حتى لو خسرت النتيجة .  
تعلمت أنه من أكثر الأسلحة الفعالة التي يملكها الإنسان هي الوقت والصبر .  

تعلمت أنه عندما تضحك يضحك لك العالم ، وعندما تبكي تبكي وحدك .  
تعلمت أنه من لا يعمل لا يخطئ .  
تعلمت أن قاموس النجاح لا يحتوي على كلمتي « إذا » و « لكن


Slimane Zeghidour. Grand reporter et spécialiste du monde arabe

le 04.09.11 | el watan
Grand reporter, rédacteur en chef et éditorialiste à TV5, Slimane
Zeghidour a largement couvert le monde arabe au point de devenir un fin connaisseur de la région. En sus d’être un infatigable globe-trotter et une figure médiatique bien connue, l’enfant d’Erraguène (Jijel) est un homme d’une grande érudition. Esprit vif à la culture vertigineuse, il porte un regard bien singulier sur les événements qui agitent notre planète. Un regard où se mêlent l’histoire, l’anthropologie, la psychanalyse, la géopolitique, l’art, la philosophie… Nous l’avons sollicité pour disséquer le cycle insurrectionnel en cours, et il s’est prêté généreusement à l’exercice. Avec une vision lucide et un talent de conteur, il nous livre une analyse saisissante des bouleversements politiques qui ont changé le visage du monde arabe.

– Le régime de Mouammar El Gueddafi vient de tomber après six mois de combats. Comment réagissez-vous, à chaud, à cette chute ? Quelles auront été, selon vous, les spécificités de cette «révolution» libyenne ?

Une ère s’achève, une autre s’ouvre, la nature ayant horreur du vide. El Gueddafi fini, reste son héritage accablant, chaotique. Un constat d’abord : où sont donc passés ces soldats dévoués et patriotes, ces masses populaires ardentes, ces avions, tanks et missiles dernier cri ? Une leçon, ensuite : il ne peut y avoir d’armée efficiente dans un pays où règne la médiocrité, le laisser-aller et l’arbitraire. Une morale enfin : la pathétique solitude des dictateurs arabes. Voyez avec quelle désinvolture les «fidèles» du Guide l’ont lâché pour aller monnayer leur salut personnel contre les secrets d’Etat qu’ils détiennent. Ce type de régime a moins à voir avec la dictature de type européen ou latino-américain qu’avec la mafia, un mot qui viendrait de l’arabe «ma’afiya» signifiant la «protection». La protection en échange de l’allégeance au chef. Mais dès que celui-ci flanche, il y a rupture immédiate du contrat. La singularité du cas libyen saute aux yeux.

Primo : les Egyptiens, les Syriens, les Tunisiens, les Yéménites sont tous sortis protester en arborant leurs couleurs nationales. Rien de tel avec les Libyens qui ont d’emblée hissé un nouveau-ancien drapeau, celui du royaume Senoussi, renversé par El Gueddafi le 1er septembre 1969. Secundo : au contraire de leurs frères arabes, les insurgés libyens ne se recrutent pas parmi les jeunes sans travail ni avenir. Ce ne sont pas des exclus, démunis de tout. Au contraire : il y a parmi eux des caciques du régime, des exilés qui ont fait fortune dans les pays anglo-saxons, des libéraux bon teint, des monarchistes, des islamistes plus ou moins repentis. Leur profil est très différent de celui des autres révoltés. Tertio : alors que les «révolutionnaires» tunisiens, égyptiens, syriens ou yéménites sont sortis mains nues crier leur soif de liberté, les Libyens, eux, sont soudain apparus bardés de roquettes anti-chars, d’orgues de Staline, de canons et d’uniformes venus de tous horizons. En un mot, en Libye, ce n’est pas une catégorie sociale qui s’est révoltée, mais une région, la Cyrénaïque, capitale de Benghazi.

– Comment envisagez-vous l’après El Gueddafi ? On sait que l’OTAN, et la France en particulier, se sont beaucoup impliqués pour soutenir le CNT. Certains prédisent déjà un gouvernement à l’irakienne après l’éviction de Saddam par les Américains…

El Gueddafi a tout fait pour gommer le brouillon d’Etat construit par la dynastie Senoussi. Il a aboli tout semblant d’institution un tant soit peu représentative, parti politique, syndicat, association de quartier, amicale de métiers. Il n’y avait ni conseil des ministres, ni véritable état-major militaire, ni députation ni même des ambassades à l’étranger, celles-ci étant réduites à de simples «bureaux populaires». Tout est donc à faire et à refaire, à partir de zéro ou presque : le découpage administratif, les billets de banque ou les manuels scolaires, tous à la gloire du Guide, l’hymne national, les passeports, les timbres, les noms de lieux. Il faut récupérer les milliards placés ou investis hors du pays, revoir les contrats, reconstituer la police, l’armée… Et bien entendu, il faudrait trouver des cadres assez compétents, motivés et intègres pour s’atteler à ce chantier colossal. Avec la Libye, on aura assisté au troisième régime mis à bas avec l’appoint décisif d’une intervention militaire étrangère, terrestre en Afghanistan et en Irak, aérienne dans le cas libyen. On sait ce qu’il en est advenu de Kaboul et Baghdad : la fin des délires du mollah Omar et de la terreur de Saddam Hussein ont eu pour corollaire une division de fait de ces pays. Le Pachtoun Hamid Karzaï n’a pas réussi à se rallier les Ouzbeks de Mazar-i-Charif ni les Tadjiks du Pandjchir. Idem pour l’Irak, coupé entre un Nord kurde, un Sud chiite et un Centre sunnite, le tout sur fond de déplacements de populations visant à une sorte de purification ethnique sans armes ni violences. Qu’en sera-t-il de la Libye, un pays composite fondé sur un trépied assez bancal assemblant la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan, au Sud ? C’est un défi majeur que les futurs dirigeants devront relever, sous peine de partition, un risque qui n’a hélas plus rien de fictif depuis que le Soudan a subi l’ablation de son Sud, qui plus est avec l’aval de la Ligue arabe !

– Comment se dessine le nouveau Maghreb à l’aune de tous ces bouleversements, sachant que le CNT a toujours reproché au gouvernement algérien ses positions ambiguës vis-à-vis du conflit libyen et son soutien au colonel El Gueddafi ?

Nul ne sait de quoi demain sera fait. Tout le monde semble naviguer à vue, y compris les grandes puissances, tant il est vrai que les grilles de lecture issues de la guerre froide, les paradigmes géostratégiques et les schémas mentaux en vigueur jusqu’ici ne sont plus opératoires. Ils sont caducs, point barre ! Un ample mouvement de redistribution des cartes, y compris dans le sens géographique, est à l’œuvre sous nos yeux ébahis. Depuis 1991, l’ONU a accueilli une vingtaine de nouveaux Etats, le plus récent étant le Sud Soudan. Le dogme de l’intangibilité des frontières coloniales a vécu, voici venu le temps des minorités, des provinces et des principautés. Faut-il donc rappeler que sur les 230 000 km de frontières terrestres entre Etats, plus de la moitié, oui plus de la moitié, dont celles des pays arabes, ont été tracées par deux puissances, la France et la Grande-Bretagne ? On n’a jamais autant parlé de «Berbères» en Libye que lors de cette insurrection, non en tant que composante vitale de l’identité maghrébine mais en tant que corps social «à part», par opposition aux Arabes. Des «think tank» projettent déjà l’image d’un Maghreb qui sera moins arabe et plus berbère. En tout état de cause, les remous qui risquent d’affecter la Libye ne manqueront pas de peser sur le cours des transitions en Tunisie et en Egypte et, bien entendu, sur l’Algérie.

– Abordons maintenant le cas égyptien. Que vous ont inspiré ces images d’un Hosni Moubarak diminué, dans une posture peu glorieuse, porté sur une civière et comparaissant devant ce tribunal du Caire ?

A vif, j’ai eu comme un flash fulgurant : l’image d’un autre dictateur, peut-être le premier tyran-bouffon jamais jugé en Afrique, celle de Macias Nguema, le président de la Guinée équatoriale, ex-colonie portugaise. Renversé puis capturé, ce mélange d’Amin Dada, de Pol-Pot et d’El Gueddafi est présenté au tribunal couché sur un brancard, l’air hébété. L’image fit sensation. Sous son règne (1968-1979), un tiers de la population avait fui le pays. Il avait interdit les timbres, le courrier, le port de chaussures. Et aboli toutes les religions, sauf son propre culte qu’on célébrait dans des temples répartis à travers tout le pays.
Voilà donc l’image qui gicla dans mon esprit en voyant Hosni Moubarak, alias «le héros
de la traversée» (de la ligne Bar-Lev) ou «Vache qui rit», couché sur une civière, derrière des barreaux. Rien de glorieux dans ce spectacle, pas plus pour l’Egypte que pour la justice du pays, celle-là même qui aura, jusqu’ici, expédié des dizaines de milliers de citoyens dans l’enfer des bagnes de la Haute-Egypte. On ne se grandit pas en rabaissant un homme dans son humanité, aussi vil soit-il. Tout un chacun a droit au respect de son intégrité physique et morale, quand bien même il aura, lui, piétiné celles des autres. Réagir à la violence brute par une autre violence, c’est, au final, donner raison au tyran et lui concéder par là même une sorte de victoire.
L’intérêt, la vertu pédagogique du procès de Moubarak n’est pas tant la juste sanction d’un responsable politique que la rupture une fois pour toutes avec le cycle infernal des violences politiques, qui ont déjà pourri la vie à deux générations d’Arabes, poussé des millions d’entre eux à un exil sans retour. Sur ce point, je reste redevable au Nobel de la paix argentin, Adolfo Perez Esquivel, d’une immense leçon d’éthique : il faudrait démontrer via le procès que non seulement le crime ne paye pas, mais qu’il se payera tôt ou tard. Rien ne serait pire que de laisser s’installer dans l’inconscient collectif l’idée que l’usage de la violence politique peut payer et même rester impuni. Ce serait laisser le portail grand ouvert à la tentation de la violence.

On n’a encore jamais vu une justice expéditive aboutir à un ordre stable. Au contraire, la vengeance appelle toujours la vengeance. Voilà pourquoi il faut couper net le cycle. Humilier, dégrader, tuer, assouvit non pas la soif de justice mais l’instinct de vengeance. Il faut méditer, à ce propos, le sort infligé au Premier ministre irakien Nouri Saïd (1888-1958), il y a déjà plus d’un demi siècle. S’étant évadé de son palais déguisé en femme, il fut reconnu, aussitôt lynché par une foule en furie qui accrocha son cadavre à une moto pour le traîner ensuite en macabre trophée à travers tout Baghdad.
Cette image d’un Moubarak aux abois marque probablement un temps fort des révolutions arabes. C’est peut-être le moment de dresser un premier bilan de ce cycle insurrectionnel, notamment des révolutions tunisienne et égyptienne. Partagez-vous le sentiment selon lequel rien n’est encore réglé, que ce soit à Tunis ou au Caire ? On a vu les jeunes en Egypte réinvestir Maydan Atahrir pour exiger le départ du maréchal Tantaoui et sa clique…Rien n’est réglé, tout reste à faire. Une fois décapité, privé de son raïs, le pouvoir doit être reconstruit. Comment ? En le restituant aux citoyens qui vont, eux, choisir qui sera en mesure de l’incarner. Il ne s’agit donc pas de substituer une «tête» par une autre, mais de donner un autre contenu et une mission autre au pouvoir. Ce sera un travail ardu mais crucial. Faut-il rappeler que l’Etat républicain égyptien est dirigé par des militaires depuis sa création mi-1952 et que depuis lors, il n’aura eu que… trois présidents en 60 ans, dont un, Moubarak, 30 ans durant ? L’état des lieux est accablant : avec 5 à 6 millions de gratte-papiers d’une bureaucratie aussi impotente que tyrannique, deux à trois millions de soldats, gendarmes, policiers, indicateurs et autres seconds couteaux, l’Etat égyptien n’est plus qu’un monstre obèse, un Etat-parasite, un pur pouvoir d’obstruction. En clair, avant de songer à un Etat de droit, il faudrait bien commencer par y édifier déjà un Etat tout court.

Il faut donc se défier de la «pensée magique» selon laquelle la révolte en elle-même produit la révolution, soit le changement radical, la rénovation, le bonheur. C’est une vue de l’esprit, un leurre dangereux. C’est juste que la route est ouverte, mais que tout un chemin reste à parcourir pour la construction d’une société politique moderne, avec une séparation des pouvoirs, un Etat arbitre, un Etat puissant parce qu’il a l’assentiment de la population et non pas parce qu’il l’intimide ou la terrorise avec ses pléthores de flics et de mouchards. La seule et unique force d’un Etat, c’est la confiance qu’il inspire aux citoyens. Dans Le Prince, Machiavel propose toutes les recettes et les combines pour que le Prince puisse se maintenir au pouvoir : la manipulation, la corruption, la prébende, le chantage, les alliances matrimoniales, bref, toute sorte d’expédients. Et il termine en lui disant : «Mais sache quand même que le meilleur moyen de gouverner dans la quiétude et la prospérité, c’est d’être aimé par son peuple.» A bon entendeur…

– Vous être connu pour être un spécialiste de la géopolitique des religions. La donne islamiste revient avec insistance dans la reconfiguration de la société politique en Tunisie et en Egypte. Comment voyez-vous le positionnement de l’islamisme dans le nouvel échiquier politique qui se dessine dans ces deux pays ?

Je ferai d’abord une observation préliminaire. On parle de l’islamisme comme on parlerait du communisme. Or, il n’y a pas de doctrine islamiste. J’entends par là une théorie générale de l’homme et de la société, à l’instar de ce que l’on connaît dans les doctrines marxiste, fasciste, libérale. J’ai rencontré assez de dirigeants islamistes pour en parler : il n’y a pas de doctrine islamiste digne de ce nom. Rien d’étonnant à cela : le cursus académique des «penseurs islamiques», leur conviction que l’Islam recèle en lui tout le savoir humain – «El Islam din kamil chamil» -, leur peu d’intérêt pour les autres civilisations, tout cela fait qu’ils sont hors d’état de créer une idéologie islamique en prise sur le siècle et exprimée à travers un discours cohérent et universaliste. Il y a juste chez la plupart d’entre eux ce leitmotiv que le retour à un prétendu âge d’or de l’Islam résoudrait tous les problèmes.
On est dans la pensée magique. Cela tend à dire que la piété en elle-même, par une opération du Saint Esprit, apportera la prospérité, la paix et le bonheur. Tout cela est bien joli, mais exercer le pouvoir ne consiste pas à protéger la religion mais à prévoir et à gérer des conflits incessants, à relever des défis inédits, à imaginer des solutions efficaces à des problèmes de plus en plus complexes. D’ailleurs, moi, si j’étais un islamiste, je prierais pour ne jamais exercer le pouvoir parce que ce serait prendre le risque de disqualifier la religion en lui faisant porter le chapeau de l’échec des hommes qui agissent en son nom.

– Pourtant, les mouvements islamistes, eux, se préparent activement pour s’engager dans cette bataille politique précisément…

Oui, je le vois. Cependant, le cas tunisien est singulier. Rien à voir avec l’Algérie ou l’Egypte. Un, la Tunisie n’a aucun problème identitaire. Tout le monde se sent tunisien, même les enfants de juifs tunisiens immigrés en Israël qui habitent Tel-Aviv ou Petakh-Tikva se définissent en tant que tels. Deux, il y a un bilinguisme arabe-français apaisé dont tout le monde se félicite, et qui plus est n’entame nullement le parler populaire tunisien. Quand on connaît le pouvoir de nuisance de ces deux problèmes en Algérie, on se dit que la Tunisie à vraiment de la chance. Trois, le pays a une histoire qui le distingue nettement de son voisin algérien. Un exemple, à Alger, le pouvoir ottoman n’a jamais été dévolu à des autochtones et ne fut exercé que par des «raïs» venus d’Europe, des renégats ou chrétiens convertis à l’Islam qui y ont vécu le regard fixé sur la mer, le dos tourné au pays profond.

Hussein Dey a signé la capitulation sans barguigner avant de gagner Naples avec son trésor et sa famille. Rien de tel en Tunisie, où les «pieds-noirs» ottomans, pour la plupart des Grecs ou des Crétois, se sont «créolisés» au même titre que les Espagnols d’Amérique du Sud qui ont fini par développer un patriotisme local, avec Simon Bolivar entre autres. Savez-vous que Bourguiba tout comme Bahi Ladgham ont des origines crétoises ? Et c’est quand même épatant de savoir que ce sont eux qui ont porté le patriotisme tunisien. J’ai vu comme tout un chacun la Tunisie fliquée à mort sous Ben Ali, un flicage absurde compte tenu du caractère pacifique et policé de la société. Sauf qu’il y a une classe moyenne et il y a un Etat en Tunisie. Et cela se voit tout de suite, dans le tissu urbain, dans la trame des paysages ruraux, dans la préservation du patrimoine historique dont chacun connaît la valeur. Il n’y a pas de HLM et pas plus de cité des «1500 logements» ou encore des «12 Salopards» comme on en voit à Alger ou à Tizi Ouzou mais également au Caire. Il y a de petites maisons de petits bourgeois. 80% des Tunisiens sont propriétaires de leur maison. Tout est tracé au cordeau, et la façade des maisons et des immeubles relève de l’espace public. On n’a pas le droit de mettre des barreaux à la fenêtre, de placer du zinc pour cacher la vue des femmes au balcon. Toutes ces choses-là n’existent pas en Tunisie. Et cela se répercute sur l’islamisme tunisien qui est un islamisme d’épargnant petit bourgeois, plus conservateur qu’intégriste. En tout cas, et jusqu’à nouvel ordre, ce n’est pas un islamisme insurrectionnel.

– Venons-en maintenant au chantier syrien. Il y a quelque chose qui choque dans l’attitude de Bachar Al Assad. Il est relativement jeune, il est ophtalmologue de formation, il a fait ses études à Londres, et voilà qu’il se comporte comme son père, confirmant parfaitement l’adage : «Tel père tel fils». Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans sa tête pour massacrer son peuple de cette
manière ? Serait-il pris d’un sentiment de panique ?

Souvent, les choses sont d’une simplicité désarmante. J’ai un ami anglais, un universitaire, qui m’a dit un jour une chose très juste : les services de renseignement dans ce type de régimes fonctionnent comme les journalistes de la presse aux ordres du parti qui y règne. Tous deux intoxiquent le régime en lui racontant ce qu’il a envie d’entendre.
Le paradoxe est que ces services de renseignement qui sont supposés tout savoir – et souvent ils en savent long sur les petites choses de la vie quotidienne des gens, du genre qui parle avec qui, qui couche avec qui, etc – finissent par s’auto-intoxiquer eux-mêmes via les journalistes qu’ils «briefent». Mais s’ils disent au régime ça ne va pas dans telle région, la réaction est la sanction. «Donc, vous n’avez pas été capables de les réprimer !» Alors, ils trichent. Ils mentent. C’est pour cela que la phrase la moins mensongère que Ben Ali ait prononcée est : «Je ne savais pas qu’il y avait tout ça.»

– Vous le croyez ?

Oui, je suis enclin à le croire. C’est la phrase où il y avait une part indéniable de vérité. «Je ne savais pas». Cela ne le rend pas pour autant non coupable, non. Il est pleinement coupable et responsable. Le fait est que le régime crée un système de miroirs qui lui renvoie l’image qu’il a envie d’avoir de lui-même. «Je suis aimé. Je suis Bachar et tout le monde m’adore». On l’a vu dans ses discours absurdes, pathétiques, au Parlement, en train de s’esclaffer, affichant une désinvolture indécente alors même que son pays est à feu et à sang. D’abord, parce qu’on ne lui dit pas toute la vérité. Ensuite, parce qu’il y a l’effet «théorie du complot». Il doit se dire : «Je suis tellement légitime que s’il y a des gens qui protestent contre moi, c’est qu’ils sont des agents stipendiés par l’étranger.» Ces gens-là, je dirais presque «sincèrement», n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse vivre sans eux. Ils se croient à ce poin indispensables pour leur pays, et c’est dans ce sens qu’ils sont dangereux. Parce que cette cécité les empêche de voir la réalité. Cette cécité se trouve chez El Gueddafi, et elle est chez Bachar également. Ils ont l’impression qu’ils sont la solution alors qu’ils sont le problème, voire le seul problème de leur pays. Ils ont l’impression qu’ils sont la clé alors qu’ils en sont le verrou.
Bio express :
Slimane Zeghidour est né en septembre 1953 dans un petit hameau de Petite Kabylie appelé El Oueldja, à 6 km d’Erraguène, région berbérophone située au cœur des Babors, dans la wilaya de Jijel. Enfant, il grandira dans le camp de regroupement d’Erraguène. En 1974, Slimane Zeghidour débarque à Paris et fait des études de journalisme.
Il devient très vite grand reporter et collabore à plusieurs journaux et magazines : Le Monde, Télérama, Géo, Libération, El Pais, La Vie. Il sillonne alors la planète entière, de Ramallah à Rio de Janeiro, et de Samarkand au Cercle polaire. Il intègre ensuite la rédaction de TV5 Monde où il devient rédacteur en chef et éditorialiste.
Conférencier international, chercheur associé à l’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), l’enfant d’Erraguène est également chargé de cours. Il anime un séminaire de géopolitique des religions à sciences po. Menton et Poitiers. Un thème auquel il consacre par ailleurs un blog sous le titre : «Deus ex machina.
La géopolitique des religions au fil de l’actualité» (voir : http://blogs.tv5.org/deus-ex-machina/) Slimane Zeghidour est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels : La Vie quotidienne à La Mecque, de Mahomet à nos jours (Hachette, 1989, prix Clio d’Histoire) ; Le Voile et la bannière (Hachette-Pluriel, 1990) ; 50 mots de l’Islam (Desclée de Brouwer, 1990), L’Homme qui voulait rencontrer Dieu (Gallimard, 1993). Il s’apprête à sortir un nouvel ouvrage aux éditions Les Arènes sous le titre : L’Algérie en couleurs. Photographies d’appelés de la guerre d’Algérie (septembre 2011).



SI MOHAND OU MHAND

Comment ne pas t’évoquer
Toi qui a toujours su parler
Dans ta langue faite de poésie
L’inspiration m’appelle
La rime m’interpelle
A m y mettre et versifier

Si Mohand le très adulé
Depuis les temps le s plus reculés
Jusqu’aux jours présents
Ta poésie a poussé
Sur les langues elle a coulé
Elle est clés et leçons

La révolte t’a fait parler
D’un  ton si pesé
On dirait tissés ou moulés
Tu raconte ta douleur
Tes soucis et tes malheurs
Et en accuse ta société
Toujours dans tes errances
Sans aucune pitance
Ta pipe, ton unique compagnon
Sur chaque mont, sur chaque cime
Tu t’abandonnais à ta rime
Tes poèmes en témoigneront

Tu disais tout haut
Ce que les autres pensaient tout bas
Sans peine et sans efforts
Sur un ton juste et fort
La vérité de ta bouche sort
Et coule tel un filet d’or

Tu disais tout ce que tu pensais
Sans gène
Sans peur et sans peine
Ton verbe très sensé
Doux et amer a la fois
Franc, direct et ne rate pas
Des mots, tu t’en es libéré
Tu en as préservé et sauvegardé
Dans ta Kabylité
Des tabous, tu en as cassé
Des situations tu en as dénoncé
Qui n’avaient pas été évoquées

Des défauts tu en as condamné
Tu en as dévoilé
Tu voulais qu’on les voit
A tout le monde tu les as montré
Dans ta poésie nous les avons retrouvé
Il est temps qu’on s’en nettoie
Par quels chemins n’es tu pas passé?
Marcher? Tu étais habitué
De jour comme de nuit
Tu as tout raconté
Sur les villages que tu as foulé
Hiver comme été

D’Alger à Tunis à pied
Quel long trajet!
Qu’est ce que tu n as pas enduré
Tu as dormis partout
Tu manquais de tout
De misère ton visage s’est ridé

Voyageur solitaire
Les tiens pas solidaires
Ont brisé ton élan
Tu porte comme une carapace
La misère que tu casse
Malgré son poids pesant

De Asqif n ttmana
Plus d’un siècle déjà
Que tes idées coulent encore
Avec respect nous t’évoquons
Avec plaisir nous écoutons
Ta poésie déclamée encore et encore

Des hommages te sont rendus
Partout s’érigent tes statues
Même dans les régions inconnues
Ta poésie est une leçon
Pour toutes les générations
Ö éternel, nous te survivrons

Sur ta vie, on a écrit, on a chanté
On t’a sculpté dans la pierre et sur le bois
On dirait que tu nous parle parfois.
Toujours nous cherchons
Ton message avec ta rime embelli
Et nous le déchiffrerons.

Témoin de ton ère
Témoin de tes pairs
Pour tous ceux qui voudront comprendre.
Ta poésie vivra
Ton histoire montrera
A tous ceux qui voudront apprendre

Tu as prédis le destin
Que nous avons atteint
Et que nous vivons aujourd’hui
Ah! Si tu pouvais revenir
Et voir ce que nous avons pu acquérir
Tu n’en sera que tout réjouit

Tu étais en avance
Plein de prévoyances
Pour tout évènement
Tu n’as dis que la vérité
Dans toute sa clarté
Nous a ouvert les yeux grandement

A chaque époque ses hommes
A chaque société ses savants
Nous poètes, c’est toi que nous avons.
C’est dans ta poésie
Que nos chercheurs ont trouvé
Ton trésor égaré

La route que tu as tracé
Nous l’avons jalonnée
Sans ménager aucun effort
Chacun ce qu’il sait
L’écrit dans ses cahiers
A l’instar des plus forts

Ta biographie est écrite et filmée
Pour qu’elle ne soit pas égarée
A chaque instant on peut la consulter
Nous ne pourrons jamais t’oublier.
Telle une étoile à jamais
Tu brilleras sur les tiens.
De toi le monde se souviendra
Ton nom on en or s’écrira
Dans toutes les langues.

Poème de Ahcene Mariche
écrit le 13 septembre 2010  à mi nuit 10mn

traduit par:
Idir Bellali
le 24 septembre 2010 à 4h du matin

La version kabyle:
Si Muhand u Mhand

Amek ur d yettlal wawal
Ghef win d yedjan awal
Ad yettuseggem d asefru
Tahregt iyi d tettnawal
Tameghrut iyi d tessawal
Labud ad nessefru

Si mohand anwa ur k nessin
Si zzman aqdim
Almi d ldjil n tura
Isefra k zraan mmghin
F yilsawen ttmirin
D timsirin d tisura

D lghidh ik id yesnetqen
Imeslayen ik weznen
Amzun si lqaleb id ffghen
thekku dh d ik iqerhen
ighublan d lemhayen
Di tmetti ik idhurren

Tezgidh themledh
aawin ur t ssinedh
Arfiq ik d asebsi
Tighilt iwumi teffledh
Awal as d fetledh
Asefru k d inigi

I ttxemmimen yemdanen
Tesaidh as imeslayen
mebla ma tnudadh
S ssut ik aalayen
D tidet qerrihen
Iten id smaredh

I illan ad  t id inidh
Ur t ttsethidh
Ur tettagadedh
Lahdur ik d aktili
D tammet d ssemm ini
Aavar theggadhed

terzidh leqyud i wawal
tgidh as id mihlal
Di tmetti taqvaylit
Tekksedh ula d cckal
I kra n temsal
Ur nessin tassevhit
Laayuv tfdhehedh t-en id
Aghummu tekksedh asen id
tebghidh ad ten n wali
I laama tbeggnedh ten id
Deg isefra k nufaten id
D lawan ad ten nezwi

Anwa abrid ur tewwidh
D tikli tezgidh
Deg idh negh deg uzal
Anta ff ur dnnidh
F tudrin mi tettaadidh
D asemidh negh d azghal

Si lzayer almi d tunes
D amecwar s teghzi ines
Ughevlkan maci yiwen
Ulac anda ur tettisedh
Ulac ssi ur tenxxessedh
Lhif yekrez as udem

Inig lqella lwali
D wemdan ahraymi
Rzan ak ifadden
D tabburt n lhif I terzidh
Am jeghlal ay tt tettawidh
Taakemt-is zzayen

Deg usqif n ttmana
Fella k lqarn iaada
Tiktak mazal teddunt
Nessawadh ak rrahma
Mkul mi ara
Isefra k deg awal d ddun

Ughalent ak tejmilin
Tisebdadin ayen din
Ula gher lberrani
Tamedyazt ik dtimsirin
I yal tisutwin
Ilevda yissek ad n ili

Wa yura wa yecna
Nefka yak ula dtalgha
Ixus ad d tnetqedh
Ad n nadi ilevda
I deg izen ik yella
S tmeghrut tcebbhedh

D inigi n tallit ik
Yak d timetti yik
I wi bghan ad yefhem
Ad yeqqim usefru ik
Yak d umezruy ik
I wibghan ad ten yellem

Ayen iwumi t caredh
Ar ghures newwedh
A la t nettaici
Awik id yerran ad thezredh
Ayen ughur nessawedh
Lferh ad ak yili

F lweqt ik tizwert tesaidh
Mebaid ay tettwalidh
Timsal amek ara ilint
Nufa tidett id tennidh
D tafat n deg idh
Allen s isefra k I ldint

I yal zzman irgazen
I yal timetti imusnawen
Nekni d kecc ay nesaa
Deg isefra k ayen
At tussna ttqelliben
D agerruj ay d nufa

Abrid id nedjredh nugh it
Nerna neqaad it
Swayen is ilaqen
Yalwa I isen yesfukti t
D zzmam at nektev it
Am ledjnas nnidhen
Nerna nessekles it
Dtugniwin nettwalit
S ttawilat ilaqen

Tudert ik tughal d asaru
Akken ur tfennu
Ad k neweu melmi nebgha
D lmuhal ad ak nettu
Itri k ad yezgu
Yeccaaccaa f tmura
Amadhal ad ak yecfu
Isem ik s ddheb ad ittwaru
Di tutlayin merra.

Ahcene Mariche

Ecrit le 13 09 2010 à minuit 10 mn
ahcenemariche@yahoo.fr