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15 octobre 2013

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Le 29 septembre 2013 fut une date importante pour l’opposition démocratique algérienne, qui a fêté le cinquantenaire de la création du Front des Force Socialistes (FFS) par son actuel président d’honneur, Hocine Aït Ahmed. Cet anniversaire coïncide avec la retraite politique, depuis mai 2013, à l’occasion du cinquième congrès de son parti, de ce grand homme qui a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie.

C’est une occasion de revenir sur son parcours exceptionnel, au-delà des reproches que peuvent lui faire ses adversaires politiques concernant certains choix ou positions de l’historique chef de l’OS. Il est connu comme la bête noire des éradicateurs en Algérie. Ecrire le CV du Zaïme HAA, appelé aussi Si L’Hocine ou encore Da l’Hocine, revient simplement à écrire l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Admiré par la quasi-totalité du peuple algérien pour son parcours historique durant la guerre de libération, Aït Ahmed Mohand Oulhoucine, dit Hocine, il a pu construire une légende autour de sa personne. On le cite souvent comme l’homme politique aux sept langues, faisant référence aux nombreuses langues étrangères qu’il maîtrise.


Le charismatique fondateur du FFS, le plus vieux parti d’opposition en Algérie, est né à Aïn El Hammam, ex-Michelet (haute Kabylie), un certain 20 août 1926. Ce descendant du Saint-poète populaire, Cheikh Mohand Oulhoucine, se familiarisa rapidement avec la vie paysanne kabyle de dignité et de fierté patriotique. Encore enfant, il compose des poèmes, en kabyle et en français, à la gloire de l’identité algérienne et contre la colonisation française. Son année de naissance correspondant également à l’époque de la création de l’Etoile-Nord-Africaine (ENA), sa route de lutte est donc déjà toute tracée !

Sur la route révolutionnaire !

L’adolescent Hocine, alors qu’il est encore lycéen à Ben Aknoun, rejoint le Parti du peuple algérien (PPA) en 1942. Il n’a que 16 ans quand il commence à prendre des responsabilités au sein du Comité central du PPA. Après les répressions du 8 mai 1945, Ouali Bennaï encadrent les jeunes Aït Ahmed, Ali Laïmache, Amar Ould-Hamouda et Omar Oussedik et les ramènt en Kabylie pour préparer la riposte du PPA. La direction nationale a décidé de déclencher une insurrection armée dans tout le pays, le 22 mai 1945, heure zéro. Le jeune Hocine, d’à peine 19 ans, est chargé d’organiser dans sa région natale cette révolution, presque improvisée. Le même rôle est attribué à tous les autres. A quelques heures de l’heure fatidique, les responsables du Parti décrochent et envoient un contre-ordre. La révolution est reportée. Hocine Aït Ahmed et ses camarades rentrent à Alger, déçus, pour passer la première partie de l’épreuve du Baccalauréat. Il réussit mais décide d’arrêter les études pour se consacrer à la politique, chez lui en Kabylie, où il est rapidement remarqué par des responsables locaux et nationaux. Entre 1945 et 1947, il n’arrête pas d’harceler la direction nationale par des initiatives, toutes radicales, qui consistent à s’organiser et préparer le peuple algérien à la Révolution.

Lors du congrès du PPA-MTLD en 1947, à Alger, il propose au Comité central (CC) la création d’une Organisation Spéciale (OS) paramilitaire qui serait chargée d’entraîner des combattants et acheter des armes afin de mieux anticiper l’éventualité d’une lutte armée. L’OS est crée et dirigée, pendant un bref moment, par Mohammed Belouizdad. En effet, alors qu’il a été désigné auparavant comme membre du CC et du Bureau politique (BP), Aït Ahmed prend la tête de l’OS, vers novembre 1947, en replacement de Belouizdad, gravement malade. En décembre 1948, lors du Comité central élargi du PPA-MTLD, le chef-national de l’OS rédige un rapport sur l’histoire de l’Algérie et les orientations idéologiques d’une très éventuelle guerre révolutionnaire.

« Il fallait surtout accorder la priorité à la préparation militaire du PPA. D’où le fait que le parti s’étant engagé dans une véritable politique légaliste ; nous avons réclamé, à plusieurs reprises, l’application des résolutions du congrès de 1947. Je pense que la répression menée par Naegelen (Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur général de l’Algérie 1948-1951) lors des élections de 1948 a sonné le glas de la période électoraliste qui nous a permis de reprendre l’initiative au sein de l’Organisation spéciale. Personnellement,  j’ai présenté un rapport au comité central élargi, en décembre 1948, pour dire : maintenant c’est fini, il faut se préparer sérieusement », raconte le Zaïme dans cette vidéo:

Selon Mohammed Harbi, « ce document est l’analyse la plus cohérente et la plus radicale produite alors par un dirigeant algérien ». Dans ce texte, Aït Ahmed évite de parler de la langue ou de la religion, imposant le terme d’«une identité algérienne» de l’Algérie. En plus, il plaide ouvertement pour la lutte armée. Ces deux idées ont suffi pour irriter Messali Hadj qui conduisait une lutte idéologique arabo-musulmane, sous la houlette de la Ligue arabe, dont le secrétaire général est son ami Azzam Pacha.

La fausse crise berbériste de 1949

En plus de son refus d’entamer la lutte armée, Messali a, en effet, lancé, en septembre 1948, un Appel aux Nations Unies où il définit l’Algérie comme un pays arabo-musulman, dont l’histoire commence par la conquête arabe au Maghreb. Cette position a provoqué les militants kabyles radicaux du PPA-MTLD. En novembre 1948, en réponse à Messali, la fédération de France vote une motion de Rachid Ali Yahia pour demander la définition de l’identité nationale algérienne, en préconisant l’égalité entre les langues et cultures arabes et berbères. Les militants de cette fédération ont refusé la thèse d’une « Algérie arabe et musulmane » et opté pour l’idée d’une « Algérie algérienne ». C’était le premier grain de ce qui va devenir la crise berbériste de 1949, présentée par Ait Ahmed et de nombreux témoins comme un « complot contre l’OS et ses militants Kabyles qui voulaient s’emparer des décisions au sein du MTLD ». Cette motion est soutenue ouvertement par quelques chefs du Parti en Kabylie comme Ouali Bennaï et Amar Ould-Hamouda. Ces deux chefs historiques du PPA-MTLD et militants de l’OS, ont été les camarades de toujours d’Aït Ahmed depuis 1945, en plus d’Ali Laïmache et Omar Oussedik.

La pression exercée par les jeunes militants kabyles, qui veulent« une guerre révolutionnaire » et « une identité algérienne» , ramène Messali à conclure qu’il ne peut plus contenir l’insolence de cette jeunesse contre ses ordres et ses choix idéologiques. Il le découvre encore plus après le vote à l’unanimité du rapport d’Aït Ahmed par les membres du CC élargi. Il n y avait qu’une seule voix contre, et une abstention qui était celle de Messali lui-même. Sentant le contrôle du mouvement nationaliste entrain de lui échapper au profit « de jeunes révolutionnaires radicaux », pratiquement tous issus de la Kabylie, il décide de frapper fort pour rétablir son autorité.

Il ordonne à la direction du Parti, à Alger, de préparer une réaction violente à l’initiative de la fédération de France. Cette dernière est dissoute. Messali envoie des représentants pour reprendre de force tous les bureaux du parti en France, en excluant tous ceux qui sont « soupçonnés de berbérisme ». En Algérie, les messalistes propagent des rumeurs sur l’existence d’un « complot berbère fractionniste contre la nation algérienne arabo-musulmane, mené par un Parti populaire kabyle (PPK) ». A partir de mars 1949, tous les camarades berbéristes d’Aït Ahmed sont arrêtés par les autorités coloniales: Bennaï, Ould Hamouda et Oussedik, et beaucoup d’autres militants et cadres du PPA-MTLD de la Kabylie. Selon plusieurs sources historiques, tous ont été dénoncés par la direction de leur parti.

Pendant ce temps-là Aït Ahmed, porté par le succès de son initiative pour une lutte armée malgré l’abstention de Messali, cherche les moyens financiers pour acheter des armes et préparer la guerre de libération imminente. Le chef national de l’OS planifie l’attaque de la Grande poste d’Oran, avec le chef de l’OS à Oran, Ahmed Ben Bella. Grâce à la planification d’Aït Ahmed, un commandos de l’OS passe à l’action, le 5 avril 1949, et récupère, sans la moindre effusion de sang, plus de trois millions d’anciens Francs. Ce deuxième succès ne peut qu’agacer Messali davantage. Et voilà qu’Aït Ahmed est rattrapé par la purge anti-berbériste. Bien qu’il se démarque de ce qui s’est passé en France, il a été soupçonné d’être l’une des têtes pensantes des berbéristes (dans son rapport de décembre 1948, il revendique l’identité algérienne et retrace l’histoire de l’Algérie depuis l’antiquité en, citant les chefs de toutes les révolutions populaires de l’histoire maghrébine: Jugurtha, Tacfarinas, l’Emir Abdelkader, El Mokrani, etc.). En plus de ça, il a refusé de cautionner la remise en cause du patriotisme ou de porter atteinte à l’intégrité morale et physique de ses anciens compagnons. En juillet 1949, en son absence, la direction d’Alger décide de dissoudre toutes les sections de l’OS en Kabylie. Au mois de septembre, Aït Ahmed est remplacé par Ben Bella à la tête de l’OS et se voit également exclu officieusement du CC et du BP. Il ne découvrira ces changements qu’en décembre 1949. Isolé et ne recevant aucune nouvelle affectation, il vit dans la clandestinité civile totale, à Alger, depuis cette date jusqu’à fin 1951. Il profite de cette période pour revoir sa famille et se marier avec Tounsia Toudert, dite Djamila.

Le diplomate de la révolution naissante

Sur le plan politique, le PPA-MTLD est au bord de l’éclatement. Plus grave encore, les autorités coloniales découvrent l’OS et arrêtent des centaines de militants à travers tout le territoire national. Ben Bella, le nouveau patron de l’OS, est lui-même arrêté à Alger, en mois de mai 1949. Après ce coup presque fatal au mouvement indépendantiste, la direction du Parti décide de recontacter Aït Ahmed par le biais d’Ahmed Bouda, opposant à cette époque à Messali. Bouda lui propose de quitter Alger pour le Caire. Après une rencontre avec Hocine Lahoual et le Dr Chawki Mostefaï, tous deux membres influents du BP, Si L’Hocine présente un avant-projet pour lancer une diplomatie algérienne qui renforcera les liens avec le Tiers-monde et tous les mouvements anticolonialistes en Afrique et en Asie. En octobre 1951, les dirigeants du MTLD font voyager Aït Ahmed dans un bateau, en partance vers Marseille. Il monte à bord, vêtu en officier de la Marine. Mostefa Ben Boulaïd, ex-responsable de l’OS aux Aurès, fait établir à son ex-responsable hiérarchique une fausse carte d’identité. Hocine Aït Ahmed s’appelle temporairement: Saïd Farhi, né dans le douar des Ouled-Aouf à Batna.

Une fois arrivé à Marseille, il prend le train vers Paris où il devrait attendre son laissez-passer vers le Caire. En janvier 1952, Messali fait son mea-culpa non assumé. Il vient à la rencontre de l’ancien chef de l’OS. Evitant, ne serait-ce que le fait de rappeler les différends entre les deux hommes qui agitaient leur relation depuis début 1947, Messali demande à Da L’Hocine de rédiger un rapport qui définira les modalités pour relancer l’OS. Le patron du MTLD aura son rapport en février. Aït Ahmed, quant à lui, prendra la route vers le Caire, fin avril. Il fait une escale à Berne, en Suisse, où il rencontre l’ambassadeur égyptien qui lui remet un laissez-passer et lui procure un billet d’avion d’un vol-direct: Zurich-Le Caire. Le 1er mai 1952, Aït Ahmed est au Caire et devient officiellement membre de la délégation extérieure du PPA-MTLD dont l’un des éléments n’est autre que Mohammed Khider. Au Caire, il ne se préoccupe plus des conflits de «chefs», à l’intérieur du Parti, entre Messalistes et Centralistes, notamment après le congrès de 1953. Il soutiendra, néanmoins, à temps le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action), créé en mars 1954 comme une troisième voix. Le CRUA se substitue aux deux parties antagonistes et décide de préparer le déclenchement de la guerre de libération nationale.

En attendant, le nouveau cairote pose ses premières pierres dans l’édifice d’une diplomatie révolutionnaire algérienne. En janvier 1953, il prend part à la toute première conférence des partis socialistes asiatiques à Rangoon en Birmanie. Cette organisation marxiste a soutenu, dès lors, la lutte de libération du Nord-Africain. Il profite de ce voyage pour se rendre au Pakistan, en Inde et en Indonésie pour créer des comités de soutien à l’autodétermination du peuple algérien.

Le 1er novembre 1954, Aït Ahmed, Khider et Ben Bella (il s’est évadé de la prison en 1952 et finit par rejoindre la capitale égyptienne) étaient au Caire pour rendre publique la proclamation du Front de Libération Nationale (FLN). Ces trois leaders de l’extérieur se rajoutent aux six chefs de l’intérieur (Krim Belkacem, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Didouche Mourad, Mostefa Ben Boulaïd et Larbi Ben M’hidi) pour former le noyau dur des neufs historiques qui ont déclenché la guerre de libération nationale.

Hocine Aït Ahmed à la conférence de Bandung, en 1955.
Hocine Aït Ahmed à la conférence de Bandung, en 1955.

En avril 1955, Si L’Hocine est à la tête de la délégation algérienne à Bandung où il a présenté, avec son compagnon M’Hamed Yazid, et conjointement avec les délégations marocaine et tunisienne, un «Mémorandum Maghrébin» réclamant l’indépendance de ces trois pays. D’après l’historien français Yves Courrière, c’est uniquement grâce à l’effort individuel du natif d’Aïn El Hammam que la question algérienne sera inscrite à l’ordre du jour de cette conférence. Il est resté en Indonésie, tout seul, plus d’un mois avant ce rendez-vous, dans l’unique but de négocier et d’arracher au président Soekarno le feu vert pour la participation du FLN à l’historique «Conférence de Bandung». En début de l’année 1956, les deux diplomates de la Révolution, Hocine et Yazid, réussissent même l’exploit d’ouvrir un bureau du FLN auprès des Nations-Unies (ONU) à New York. C’est-à-dire quelques mois avant le Congrès de la Soummam, auquel Aït Ahmed, comme on le saura ci-après, devait participer.

Le congrès de la Soummam, 20 août 1956 

Aït Ahmed considère que le congrès de la Soummam est le vrai acte fondateur du Front de libération national. Lors d’une émission radiophonique, diffusée durant les années 1990 sur les ondes de la Radio nationale Chaîne 2, il s’attaqua frontalement à Ben Bella. « Il faut préciser que, de tout temps, Ben Bella considérait que c’est lui qui a fait la révolution ; lui et les Egyptiens. C’est lui qui a créé le FLN… », a-t-il rappelé avant de continuer: « la vérité c’est que le Front n’a pas été créé en novembre 1954. Il est vrai que l’appel du Caire avait sont importance et son poids psychologique. Mais la vraie organisation du Front a été entamée avec la venue d’Abane, paix à son âme. A Alger, il demanda à Rebbah Lakhdar (responsable d’Alger et lieutenant rapproché d’Abane. C’est chez lui que la décision de composer l’hymne national algérien a été prise en mai 1955) de lui organiser des auditions avec tous les chefs des partis politiques: les communistes, les centralistes, les oulémas, Ferhat Abbas, etc. Abane leur a imposé de dissoudre leurs formations et de se joindre au FLN car il a compris que la France voulait exploiter les divisions pour frapper la révolution ».

Enfonçant un peu plus le clou contre ceux qui ont confisqué le pouvoir en 1962, Aït Ahmed rajoute, sans non ironie: « Il faut dire que l’histoire n’a pas été faite par les cow-boys ». Il affirme que toute l’organisation de l’ALN et du FLN était l’« œuvre » d’Abane Ramdane, en lui reconnaissant intelligence et compétence:« Organiser le congrès de la Soummam, c’était une prouesse de sa part. Je me demande comment il a réussi à faire une telle réunion en plein cœur des batailles contre l’armée coloniale ? Quand on m’a mis au courant, j’étais vraiment content en me disant chapeau bas à lui et ses camarades ». Da L’Hocine n’a été informé de cette initiative, fondatrice de l’Etat algérien moderne, que quelques jours avant le fameux détournement d’avion d’octobre 1956.

Pratiquement deux mois après la tenue de ce congrès, l’ancien chef de l’OS rencontre Khider au Maroc. «Vers le 17 octobre, j’ai rencontré Mohamed Khider qui m’a donné une copie de la plateforme de la Soummam. Il m’a expliqué qu’on nous l’a envoyée pour que nous donnions notre avis. Je l’ai lue et elle m’a plu. Il y avait certes des petites retouches à faire mais j’étais vraiment content du résulta final », témoigne-t-il. Son compagnon d’armes l’informe, à cette même occasion, d’un détail:« Khider m’a dit qu’en fait, ils nous ont appelé, moi et Boudiaf, pour que nous soyons présents. Je lui ai demandé: alors pourquoi vous ne me l’avez pas dit ? Je ne le savais pas ! », regrette celui qui devait fêter ses 30 ans à la Soummam. « Justement, nous devrons nous réunir à Madrid. Ben Bella et Boudiaf ne sont pas d’accord avec les résolutions du Congrès », lui répond Mohamed Khider.

(à suivre)

 15 octobre 2013 |

Par Samir Ghezlaoui

in http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/151013/hocine-ait-ahmed-l-histoire-d-un-pays-dans-le-portrait-d-un-homme

Références vidéos :


16 octobre 2013

Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.
Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, deuxième partie.

Le détournement de l’avion des Cinq

Le rendez-vous a été donc pris pour se retrouver rapidement dans la capitale espagnole. Cela sans compter sur l’arrivée d’un imprévu d’envergure. Moulay Hassan (futur roi Hassan II) a été chargé par son père, le roi Mohamed V, d’organiser le voyage d’une délégation du FLN vers Tunis pour prendre part à une conférence maghrébine autour de l’indépendance de l’Algérie et sa relation future avec le Maroc et la Tunisie. Le 22 octobre 1956, en effet, cinq responsables du FLN prennent un vol Rabat-Tunis. Aït Ahmed, chef de délégation, est accompagné par Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf. L’avion est détourné, d’une manière à la fois douce et spectaculaire, vers Alger. A vrai dire, « cet acte de piraterie caractérisé, en violation du droit international », comme le qualifie souvent Si L’Hocine, a été très bien préparé par les autorités coloniales. De fait, plusieurs rumeurs circulaient depuis cette date à propos d’une trahison dont auraient été victimes les leaders du FLN.

Ben Bella, par exemple, a émis plusieurs fois des doutes sur la loyauté des Marocains. Il déclare ceci à la radio France Culture: « Nous devions aller avec le sultan du Maroc dans son avion, puis il y a eu un changement de programme. On nous a dit: vous n’allez pas dans l’avion de Mohammed V car il y a son harem. Vous irez dans un autre avion ». En 2008, des accusations graves et affirmatives, cette fois-ci, viennent de l’écrivain et journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal, ancien directeur d’Al-Ahram. Ce dernier a accusé, sur Al-Jazzera, le pouvoir marocain de l’époque, notamment le prince Hassan, d’avoir livré les « Cinq » au gouvernement de Guy Mollet.

Évoquant « le devoir de mémoire et de vérité », Hocine Aït Ahmed accepte de livrer sa version des faits sur la chaîne franco-marocaine Midi1Sat:

Il explique qu’après l’arraisonnement de l’avion Air Atlas – Air Maroc, le souverain chérifien était très en colère. « La réponse du roi Mohamed V était ferme. Il a dénoncé fermement cet acte. Il faut rappeler quand même qu’il a proposé son fils (le prince héritier Hassan) comme otage en échange de nous », admet-il encore. L’historique chef du FLN explique que même le futur roi Hassan II a été très dévoué à la cause algérienne, avec cet argument: « Je devais faire venir un bateau d’armes des Etats-Unis au Maroc, et je me suis adressé au prince héritier Moulay Hassan qui m’a dit: je vous donne la licence et je vous autorise à faire ça ».

Enfin, il affirme que c’est lui-même, en sa qualité de chef de délégation, qui a réclamé de voyager dans un deuxième avion, en pensant que c’était très risqué d’exposer le roi Mohamed V, sachant que le Sdece (Service français de documentation extérieure et de contrespionnage) guettait de près les chefs du FLN à Tunis, à Rabat et au Caire. « Le prince Hassan a transmis, au roi Mohamed V, ma crainte lorsqu’ils ont décidé que nous partions ensemble dans le même avion que le roi. Je les ai mis en garde contre les risques qu’encourait le roi Mohamed V et suggéré de prendre un autre avion », a précisé Aït Ahmed avec assurance.

Il profite de cette tribune pour rappeler les objectifs visés par ce qui devait être la conférence maghrébine de Tunis pour la paix (en plus du FLN et du roi Mohamed V, le président tunisien Habib Bourguiba devait être présent aussi). L’artisan de Bandung poursuit son témoignage télévisé: « Je me suis confié à une journaliste française en lui disant que désormais l’affaire de l’indépendance de l’Algérie, ce n’est plus le monopole des Algériens mais de tout le Maghreb. C’est notre nouvelle stratégie. Avec tout le Maghreb uni, les rapports de forces changeront… J’ai profité de cet entretien pour lui donner le document des résolutions de la Soummam ». Cette journaliste française qui a fait le voyage avec les « cinq historiques », à bord du Douglas DC-3, s’appelait Eve Paret-Deschamps. Lors d’un épisode des «Dossiers de l’écran», émission diffusée sur Antenne 2 (France 2), le 4 mai 1982, Paret-Deschamps, face à face avec Aït Ahmed, relit ce qu’il lui déclara 26 ans auparavant: « Les conversations que nous avions eues, à Rabat, avec le roi Mohamed V étaient très utiles. Nous avons eu un débat sérieux pour une solution d’ensemble, qui pourrait être proposée à un gouvernement vraiment désireux de négocier. Il n’y a pas une solution marocaine, une solution tunisienne, une solution algérienne ; il y a une solution nord-africaine parce qu’il y a un problème nord-africain. Nous voudrions faire une fédération des trois pays de l’Afrique du Nord, et après conclure avec la France une alliance étroite ». Selon plusieurs acteurs et sources historiques, dont Mustapha Lacheraf, les seuls traîtres dans cette affaire sont le pilote et l’équipage qui étaient tous français. Ils ont fini par céder aux pressions et au harcèlement du Sdece.

Le GPRA et les accords d’Evian 

En prison, Aït Ahmed continue la lutte à sa manière. Il a entretenu une correspondance régulière, jusqu’à l’indépendance, avec les chefs de la révolution en liberté. Selon Redha Malek, « l’idée de créer le gouvernement provisoire, comme action radicale et point de non-retour vers l’indépendance, est venue de Hocine Aït Ahmed ». Le leader emprisonné suivait les conflits de chefferie qui risquaient de casser la révolution à tout moment. Ce qui posait problème, c’était surtout le fait que beaucoup de responsables influents refusaient de se soumettre aux résolutions du congrès de la Soummam et aux ordres du CCE (Comité de coordination et d’exécution), créé par Abane. Alors, Aït Ahmed propose de dissoudre le CCE au profit d’un gouvernement provisoire algérien qui sera l’instance exécutive suprême de la révolution. Lors d’une réunion du Conseil national de la révolution (CNRA), tenue au Caire en août 1958, cette proposition a été effectivement concrétisée. Le 19 septembre, Ferhat Abbas fait sa première déclaration en tant que président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Le GPRA s’imposa rapidement comme le seul porte-parole légitime de la révolution. Mais en réalité, la lutte fratricide perdurait: ceux qui étaient contre les résolutions de la Soummam l’étaient encore davantage contre le GPRA. Hocine Aït Ahmed raconte sur la chaîne française Histoire que « pendant les négociations entre le GPRA et le gouvernement français, la crise latente, qui existait entre le haut commandement de l’armée aux frontières marocaines et aux frontières tunisiennes, commence à paraître. C’est à ce moment là que les militaires commencent à prendre des initiatives politiques très fortes. Ils ont manifesté leur désaccord avant la signature des accords d’Evian. C’était pour nous, un devoir de rappeler à l’ordre l’Etat-major. Donc nous avons écrit aux dirigeants militaires pour leur dire que c’est une erreur politique grave que d’avoir ouvert une crise au moment des négociations. Et nous avons écrit une lettre de soutien à Benkhedda ».

Dans ce cadre, HAA dévoile l’une des premières conspirations politiques orchestrées contre le GPRA par le colonel Houari Boumediene, chef de l’État-major général (EMG) créé en 1959. Mal connu dans la société algérienne, Mohamed Bouhkarouba commença à chercher le soutien des «Historiques» emprisonnés en France. « Boumediene a envoyé Bouteflika recruter un historique. Ils voulaient d’abord convaincre Boudiaf de les rejoindre. Boudiaf leur a dit: “Qu’est-ce que c’est que cette initiative que vous prenez ? Vous divisez le pays. Au moins il fallait être en position de force au moment des négociations”. Il a été très dur à l’égard de l’Etat-major. Donc out… le nom de Boudiaf est éliminé. En ce qui me concerne, il n’était pas question de m’en parler, ils connaissaient déjà mon point de vue idéologique. Ils se sont rabattus sur Ben Bella », avance le futur ministre d’Etat, toujours pour la chaîne Histoire. Redha Malek, l’un des négociateurs des accords d’Evian, affirme aussi que « Boumediene était contre les accords d’Evian dès le début des négociations ». Quant à Aït Ahmed, il a soutenu ces accords et le GPRA. Dans un document vidéo diffusé par l’Ina.fr,il admet qu’il « était pour les accords d’Evian car ils permettaient d’abord à l’Algérie d’accéder à l’indépendance. Et en suite, ce qui est plus important, éviter la partition. Mon cauchemar, c’était la partition ».

Signature des accords d'Evian, mars 1962.
                                                                                               Signature des accords d’Evian, mars 1962.

Aussitôt les accords d’Evian signés, le 19 mars 1962, Aït Ahmed et tous les prisonniers politiques ont été libérés. Soulagé de retrouver son pays, il décrit, dans un autre témoignage, la satisfaction du peuple algérien du cessez-le-feu: « C’était un instant de bonheur, et surtout de voir la joie, le déferlement d’enthousiasme et les danses ! C’était une atmosphère presque magico-métaphysique. C’était extraordinaire. C’était irréaliste de voir les femmes enlever leurs voiles et se mettre en jupon et aller embrasser les hommes ». Cette ambiance festive est vite gâchée par les attentats terroristes de l’OAS et la lutte des «Chefs» de l’été 1962.

La lutte des clans et l’indépendance confisquée

Alors que rien n’allait plus entre le GPRA et l’EMG depuis 1961, malgré le remplacement de Ferhat Abbas par Benkhedda, les désaccords vont encore s’aggraver davantage dès avril 1962. C’est en ce mois que les cinq historiques seront unis pour la dernière fois. Boumediene les reçoit à l’Etat-major mais ne veut rien céder à quiconque. Pourtant, ayant compris l’alliance Boumediene-Ben Bella, Aït Ahmed a sollicité la médiation de Jamal Abdel-Nasser, très influent sur les deux alliés. Interrogé dans « Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », film documentaire réalisé en 2002 par Jean Michel Meurice et Benjamin Stora, le fondateur du premier parti d’opposition au régime de Ben Bella assure: « Personnellement, j’ai fait des efforts pour que nous rentrions unis (au pays). J’ai profité de ma présence au Caire, lors de la réunion du Groupe Africain de Casablanca (le GAC est l’un des ancêtres de l’actuelle Union africaine. Fort probablement, Aït Ahmed parle de la deuxième session du comité économique de ce groupe, tenue entre le 26 mars et le 2 avril 1962.), pour aller voir Nasser, avec l’autorisation du chef du gouvernement. Je lui ai dit: “si jamais cette crise atteint l’Algérie, vous ne seriez pas gagnant, Ben Bella aussi, personne ne sera gagnant. Ce sera l’atomisation. S’il vous plaît, faites quelque chose. Moi, je suis prêt à soutenir un remaniement possible du GPRA pour mettre à sa tête Ben Bella. Mais de grâce, il faut intervenir parce que ce qui risque de se produire en Algérie, c’est du nihilisme si on dérive vers la guerre civile” ».

« Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », par Jean-Michel Meurice et Benjamin Stora (2002).

La division entre les différentes fractions à la tête de la révolution va s’éterniser et se concrétise avec l’entêtement de Ben Bella, fort du soutien de l’Etat-major, qui a tout fait pour convoquer un congrès du CNRA. Il aura ce qu’il demande pour le 27 mai 1962. La réunion se tient à Tripoli. Seuls les responsables de l’Algérois (la wilaya IV) s’opposent clairement au Congrès de Tripoli et réclament sa tenue à l’intérieur du pays. Aït Ahmed de son côté était contre mais il a fini par y participer. Il s’explique sur ce point en ces paroles : « j’étais contre la réunion du CNRA à Tripoli. Pour moi, ce qui était important, c’était d’envoyer tous les cadres disponibles à l’intérieur du pays, surtout qu’il y a eu la lutte contre l’OAS. Une fois en Algérie, il fallait créer des conditions et des préparations démocratiques du congrès du FLN. C’était ça ma vision. Je m’y étais opposé mais minoritaire. »

Le premier point de l’ordre du jour était de valider les accords d’Evian. Le CNRA, en effet, a voté unanimement la signature des accords d’Evian. Aït Ahmed raconte que Redha Malek et Ben Yahia se sont même autocritiqués en expliquant qu’ils ont dû faire des concessions durant les négociations pour accéder à l’indépendance. Selon lui (et c’est ce que confirme souvent Ali Haroun): « 30 membres ont voté contre dont Boumediene et Si Nacer (nom de guerre du colonel de la wilaya III Mohammedi Saïd, soutien indéfectible de Ben Bella) en disant que les négociateurs ont vendu l’Algérie à la France ». Le zaïme se souvient deux anecdotes très descriptives de l’ambiance régnant lors des travaux de ce congrès: « Nous avons adopté la plateforme. Après l’adoption, deux notes folkloriques: Ferhat Abbas crie et dit, en montrant la plateforme: “ça, c’est du communisme mal digéré”, mais il l’a votée quand même. Et Si Nacer a dit, en faisant le salut de la main, après l’adoption de la plateforme à l’unanimité: “Heil Hitler” ».

A l’entame du deuxième point de l’ordre du jour, c’est-à-dire la désignation du bureau politique, l’entente a été impossible et les travaux ont été levés sans jamais reprendre depuis le 7 juin 1962. Selon Ali Haroun, « l’ambiance a été surchauffée. Des mots regrettables ont été prononcés par certains. Pour calmer les esprits, Omar Boudaoud, président de la séance, a suspendu les travaux en annonçant qu’ils reprendraient le lendemain. Depuis ce jour-là, le CNRA ne s’est jamais réunis de nouveau. Donc il n y a pas eu de vote au congrès de Tripoli pour élire une direction, majoritairement et démocratiquement. Il n y a eu plus de représentation politique du FLN, légitime et acceptée par tous ».

L’ANC et la constitution du Majestic

Avec la confrontation fratricide qui perdure entre les trois groupes «Alger», «Tlemcen» et «Tizi-Ouzou», Aït Ahmed démissionne du GPRA le 27 juillet 1962, refusant cette lutte de clans. « Je profite d’une escale à Paris pour rendre publique ma démission de tous les organismes directeurs de la révolution. Cette décision est irrévocable. Elle répond au consensus populaire, au désir profond du peuple qui rend responsable tous les dirigeants, sans exception, de la situation actuelle et qui voudrait voir tous s’en aller», déclare à l’époque Aït Ahmed sur la télévision française.

Il a salué, à cette occasion, « l’attitude responsable et intelligente, parce que neutre et arbitrale, des frères dirigeants de la wilaya IV ». Il a appelé par ailleurs, le comité inter-wilayas, constitué le 25 juin 1962 par les wilayas II, III, IV, la Zone autonome d’Alger et la Fédération de France, à « dégager une formule de réconciliation nationale et d’une direction incontestée ». Pour rappel, ce comité, initié par Boudiaf et Krim Belkacem, entre rapidement en conflit avec l’EMG de Houari Boumediene qui a eu la mainmise sur le CNRA et toute l’armée des frontières.  Répondant à son intervieweur sur ceux qui devront mener l’arbitrage entre les différents clans, le démissionnaire répond sans ambigüité: « la solution est dans l’arbitrage et la médiation qui se développe à l’heure actuelle. L’arbitrage des militants qui s’articulera probablement sur le conseil inter-wilayas et non pas le CNRA. Je dois dire franchement, le CNRA est un organisme qui me paraît réactionnaire en ce sens qu’il ne reflète pas l’esprit de la révolution, ni la nature de la révolution. Son niveau politique ne lui permet pas de s’adapter et de participer à la reconversion de notre lutte en fonction des tâches d’édification. »

Le 3 août 1962, à Alger, Ben Bella impose son choix de constituer un nouveau bureau politique qui remplacera le GPRA à la tête de l’Etat algérien naissant. Aït Ahmed refuse encore une fois de s’associer à ce coup de force mais Boudiaf y participe cette fois-ci (les deux hommes ont déjà refusé la même proposition du groupe de Tlemcen, le 22 juillet). Le 9 septembre, l’armée des frontières rentre victorieuse à Alger après plusieurs semaines d’exactions et de confrontation militaire avec quelques wilayas (particulièrement la wilaya IV).

Le 20 septembre, l’Assemblée nationale constituante (ANC) a été élue sur liste unique. Autrement dit, beaucoup de cadres du FLN et de l’ALN révolutionnaires sont désignés comme députés d’office de l’ANC, malgré leur opposition à Ben Bella. C’est le cas de Krim, Boudiaf et Aït Ahmed. Ce dernier n’a pas cessé de critiquer la nature du régime que veulent instaurer les benbelistes. Voilà l’une de ses interventions en tant que député de l’ANC : « ce qui importe, c’est de redonner la parole au peuple. Nous nous engageons, de toute façon, à militer pour la permanence des règles de jeu démocratique, pour le respect du pluralisme linguistique et le pluralisme politique. Personnellement, je suis allergique aux adjectifs ; république, démocratique, populaire… formidable ! Moi je me contenterais du mot République. Ce qui est important, c’est le contenu. Nous espérons innover en la matière, faire œuvre pédagogique, et ne pas tomber uniquement dans les représentations symboliques. Il faut essayer de donner un contenu réel, un contenu démocratique ; redonner aux Algériens le droit à l’autodétermination, c’est ça que nous voulons». Le 25 septembre, Ferhat Abbas est élu président de l’ANC et Ben Bella est appelé à former le premier gouvernement de l’Algérie indépendante. Le 29 septembre 1962, Ben Bella forme son gouvernement sur mesure.

A l’occasion de la célébration du premier anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1963,  Aït Ahmed critique ouvertement le clanisme et le régionalisme de Ben Bella. Il paraît dans un documentaire, produit conjointement par les télévisions algérienne et française, pour lancer un message très clair: « Tout va mal. Pour que ça aille bien, il faut en discuter. Discuter avec qui ? Avec les véritables révolutionnaires… La majorité des députés étaient pour l’ouverture d’un débat. Je les ai vus, j’ai fait un travail de couloir. Tous se plaignent de la situation, de la dégradation qu’il y a dans le pays… Il n y a qu’à faire le contraire de ce qui a été fait à Tlemcen. Tlemcen c’est de la démagogie révolutionnaire. C’est la politique de clans. Ce sont les alliances du hasard et c’est la guerre civile, il faut faire le contraire. Je suis contre la guerre civile, je suis contre la politique de clans. Que Ben Bella fasse un gouvernement d’union nationale avec les véritable révolutionnaires, je le soutiendrai, ou qu’il s’en aille». Faisant la sourde oreille, son successeur à la tête de l’OS refuse la moindre ouverture d’esprit et refuse de partager le pouvoir avec les «vrais révolutionnaires». Ainsi, en dehors de l’ANC, il se fait préparer un avant-projet de constitution qui sera approuvé par référendum national le 8 septembre 1963 et promulgué deux jours après.

Selon plusieurs témoignages comme celui d’Ali Haroun, député de l’ANC, les cadres du FLN pro-Ben Bella, c’est-à-dire le BP, se réunissent trois jours avant la plénière (celle du 28 août 1963 où le texte de la nouvelle constitution sera adoptée) dans un grand cinéma d’Alger, le Majestic (actuellement l’Atlas), et adoptent un texte d’avant-projet pour la constitution sans que la sous-commission de la rédaction de ce texte, désignée par l’assemblée constituante, ne soit au courant. De son côté, Aït Ahmed explique à qui voulait l’entendre que «la constitution a été faite dans un cinéma par des gens triés sur le volet. Et puis, comme à chaque fois, ils essayent de respecter les normes en l’imposant à l’Assemblée constituante. C’est là où le sens de l’honneur chez certains, comme Ferhat Abbas, les a poussé à démissionner». L’ascension autoritaire de Ben Bella ne s’arrête pas à ce niveau. Le 15 septembre 1963, il s’impose comme le premier président élu de l’Algérie indépendante et s’offre les pleins pouvoirs, bien sûr sous l’œil, à la fois protecteur et méfiant, de son allié Boumediene, nommé à juste titre ministre de la Défense et vice-président.

16 octobre 2013 |

par Samir Ghezlaoui

in http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/161013/hocine-ait-ahmed-2-de-lenlevement-aux-accords-devian

références vidéos


Hocine Aït Ahmed en 1963, dans le maquis.

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, troisième partie.

La création du FFS et l’insurrection de la Kabylie

Devant l’entêtement du jeune président, les responsables de quelques wilayas (IIIe et la IVe) décident de tenter le tout pour le tout : créer un autre parti politique sur les fondamentaux du 1er novembre 1954 et la plateforme de la Soummam, et résister « pacifiquement » à la dérive militaro-autoritaire de l’ancien groupe de Tlemcen. L’idée a pris forme dès le début septembre, selon Aït Ahmed, pour « présenter spectaculairement une alternative pacifique et faire échec au coup de force constitutionnel ». Il a été soutenu dans cette action notamment par Ali Mécili, ancien agent du MALG (service de renseignements de la révolution algérienne), Mohand Oulhadj, dernier chef de la wilaya III, et Lakhdar Bouregaa, commandant de la wilaya IV, etc.

La première action du tout nouveau mouvement politique a été d’organiser une campagne de boycott du référendum sur la constitution. Toutefois, Aït Ahmed et ses alliés ont exprimé leur refus catégorique des idées de l’UDRS (Union pour la défense de la révolution socialiste), parti clandestin créé en juin 1963 par Krim Belkacem et les anciens du groupe de Tizi-Ouzou, et qui prônait la lutte armée contre l’ANP (l’armée régulière qui a pris la place de l’ALN). Le 29 septembre 1963, dans un meeting populaire au centre-ville de Tizi-Ouzou, sécurisé par les hommes du colonel Oulhadj (7ème région militaire de l’ANP) puisque le FFS a imposé aux gendarmes et à la police du régime de rester dans leurs casernes, Aït Ahmed lance officiellement son parti politique: le Front des Forces Socialistes (FFS). Le 3 octobre, Ben Bella gèle la constitution et envoie ses troupes militaires à la traque des rebelles, taxés aussitôt d’«antirévolutionnaires». Devant la réaction violente et répressive du pouvoir central, le FFS mène une « résistance armée » dans une posture nettement défensive.

Hocine Aït Ahmed en 1963, dans le maquis.

A l’époque, beaucoup de ceux qui connaissent Aït Ahmed ne comprennent pas son revirement radical vers l’action armée, lui qui a toujours refusé la lutte des clans et la violence fratricide. Il a même déclaré à maintes reprises, en pleine crise d’été 1962, que l’Algérie ne tombera jamais dans une guerre civile. En voilà une qui arrive et à laquelle il contribue. Pourquoi donc ? Cette question lui a été posée par un journaliste qui lui a rendu visite au maquis.

Voilà un petit résumé: « Il y a à peine deux mois quand je vous ai rencontré, vous étiez en civil, et vous êtes aujourd’hui en militaire, c’est donc l’épreuve de force ?», lui demande le journaliste. HAA répond sereinement: « Aujourd’hui que nous avons atteint un seuil à partir duquel: ou c’est la fascisation, c’est-à-dire la mort, la misère morale pour notre peuple, la misère sociale qui doit suivre nécessairement la misère morale ; ou bien la résurrection de notre révolution…». Le reporter de la télévision française rebondit avec une deuxième question: « Le fait de vous trouver là dans le maquis, en pleine Kabylie, veut-il dire qu’il n’y a plus de possibilité de dialogue et qu’on risque de voir la guérilla ?» HAA rétorque: « S’il y avait eu la moindre chance, on n’aurait pas fait ça. Toutes les issues ont été bouchées ».

Le malheur ne vient jamais seul. Dès la fin septembre 1963, le Maroc provoque une guerre de frontière au sud-ouest algérien (La guerre des Sables, entre septembre 1963 et février 1964). Le 30 septembre 1963, au lendemain de la proclamation officielle du FFS, Ben Bella déclare que l’« insurrection d’Aït Ahmed est soutenue par le roi du Maroc ». Il a profité de cette occasion pour évoquer l’« union patriotique contre une agression extérieure ». Il a lancé un appel à tous les Moudjahidine de la Kabylie pour rejoindre le Front contre les troupes royales à l’ouest du pays. Le 15 octobre 1963, il a décidé de la mobilisation générale des troupes de l’ANP et les anciens combattants de l’ALN. Le colonel Oulhadj, chef militaire du FFS, officieusement convaincu par Krim, négocie avec l’armée régulière. Il finit par accepter de donner l’ordre à ses hommes de rejoindre les troupes de l’ANP aux frontières marocaines, avec toutes leurs armes et munitions. En contrepartie, il rejoint Alger et sera nommé membre du Bureau politique du parti unique. Le FFS est pratiquement décapité. Il ne lui reste plus d’armes et les hommes qui le protégeaient l’ont abandonné. C’est un coup très dur pour Aït Ahmed, qui refuse malgré ce revers de se rendre aux autorités centrales. L’étau se resserre sur lui et ses fidèles lieutenants. Plus de 400 militants du FFS tombent au champ d’honneur lors des ratissages et expéditions punitives de l’ANP. Si L’Hocine lui-même échappe à une embuscade, le 14 octobre 1964, près de Tigzirt, où son secrétaire, Tahar Tamzit, trouvera la mort. Trois jours plus tard, il est arrêté, avec Ali Mécili, à quelques pas d’Aïn El Hammam. Le lendemain, Alger Républicain titre alors: « l’ANP capture le traître Aït Ahmed ».

L’accord FFS-FLN et le coup d’Etat de 1965

Le chef du FFS est emprisonné à Lambèse (Batna) puis à la prison d’El Harrach. Il a été condamné à mort puis gracié. Depuis sa cellule, il continue de donner des instructions aux responsables du FFS clandestin. Pendant ce temps là, Ben Bella commence à souffrir de l’insolence de Boumediene et de son ambition sans limite. Dans sa volonté d’anticiper les choses, le Président a déjà décidé, à tort, de confier l’EMG à Tahar Zbiri (qui participe au coup d’Etat de 1965 et puis tente lui-même de renverser Boumediene en 1967). Maintenant, Ben Bella veut éloigner le lieutenant le plus dangereux de Boumediene, Abdelaziz Bouteflika, ministre des affaires étrangères. Afin de se protéger, l’équipe de Ben Bella décide de se rapprocher du Zaïme historique du FLN et du FFS, Hocine Aït Ahmed. Ce dernier accepte le principe de négociation à condition qu’il soit représenté par des cadres du FFS à Paris. Ce fut effectivement le cas. Le 16 juin 1965, un communiqué commun FFS-FLN est publié dans la presse. L’accord porte sur plusieurs points : le cessez-le-feu, l’indemnisation des familles des militants tués par l’ANP, la réhabilitation des militants FFS dans leur statut d’anciens combattants de l’ALN, et enfin la libération de tous les détenus politiques.

Le 19 juin, Boumediene dépose Ben Bella et ordonne son arrestation. Justifié par sa volonté de corriger le cours révolutionnaire, il s’autoproclame président de la République. Aït Ahmed est affirmatif sur la vraie raison de ce coup d’Etat, lors d’une émission diffusée sur la télévision française, le 1er novembre 1979 : « la raison véritable qui a poussé l’armée à se débarrasser de Ben Bella, le 19 juin 1965, la véritable cause, c’est que trois jours auparavant, un communiqué commun FLN-FFS a été publié dans la presse nationale, annonçant le début de la sortie du parti unique et la reconnaissance d’un deuxième parti. Trois jours après, c’est le coup d’Etat. En fait, les gardiens du temples ne voulaient pas l’ouverture de la voie à une opposition ».

En voulant dissimuler sa « vraie motivation » derrière le renversement de son ancien protégé, le nouveau président s’engage à respecter l’accord FFS-FLN. Il commence par la libération de tous les détenus politiques sauf Aït Ahmed, dont la libération est retardée d’une occasion à une autre, comme c’est le cas pour l’indemnisation et la réhabilitation des militants FFS-1963.

En prison d’El Harrach, HAA reprend ses études et passe avec succès la deuxième moitié de son baccalauréat (il a passée la première partie en 1945). Grâce à des sympathisants et des complicités avec des responsables militaires, son évasion a été facilitée. Le 1er mai 1966, il se fait la belle et s’exile en Suisse à partir du port d’Alger. Dans ce pays, il prépare et obtint une licence en droit à Lausanne. Puis, il poursuit ses études en France jusqu’à 1975, l’année de sa soutenance de doctorat. Il présente, en effet, à l’université de Nancy une thèse sur « Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) ».

L’opposition au parti unique

Le docteur en droit international n’a pas cessé ses activités politiques. Il assumait pleinement, en tant que chef du FFS clandestin, son rôle d’opposition au régime de Boumediene. Il s’oppose par la plume et les idées aux desseins idéologiques de son rival politique. Il déclare par exemple aux médias occidentaux: « La démarche de l’école n’était pas une démarche de culture. Un pays vaut ce que vaut son école. Or l’école algérienne a été faite d’une manière démagogique. C’était une démarche revancharde sur la langue française. Revancharde de la part de qui ? De la part de ces mêmes gouverneurs qui envoyaient leurs enfants aux universités occidentales. » Ou encore sur l’islam politique: « A partir du moment où on a choisi l’islam comme religion d’Etat, l’islam n’a pas échappé à l’instrumentalisation systématique par le pouvoir. Les mosquées sont devenues comme au temps de la colonisation, des tremplins pour la propagande du régime. »

Loin de se contenter de paroles, Aït Ahmed est réconforté par le passage à l’action des jeunes militants du FFS en Kabylie. Ainsi, vint la révolte populaire du 20 avril 1980, communément baptisé le « Printemps berbère ». Depuis son exil forcé, il s’insurge contre les répressions du pouvoir contre une jeunesse qui ne réclamait qu’un changement démocratique et pacifique. Le 24 avril, il fait une apparition sur Antenne 2 (France 2) et regrette la violence du régime de Chadli: « Je suis profondément bouleversé d’apprendre que le sang algérien est versé en Kabylie, que des centaines de jeunes sont enlevés, que des centaines de travailleurs et d’étudiants gisent dans les hôpitaux. Je viens d’apprendre que tous les médecins de l’Algérois ont été appelés à la rescousse. Je dénonce le caractère fasciste de la répression devant des manifestations dont tout le monde s’accorde à dire qu’elles étaient pacifiques, qu’elles étaient non sectaires ». Et d’ajouter: « Il est certain que la revendication culturelle, en Kabylie, s’inscrit dans l’ensemble des revendications sociales, politiques et culturelles de l’Algérie ».

Dans sa quête de réunifier toute l’opposition algérienne, le Zaïme du FFS organise une conférence avec son ennemi d’hier, Ahmed Ben Bella, le chef du MDA (Mouvement pour la démocratisation de l’Algérie), exilé en Suisse. C’est la conférence de Londres du 16 décembre 1985.

Aït Ahmed commence par un constat général de la situation politique en Algérie en dénonçant l’illégitimité du pouvoir central : « Ce régime est là par la force. Il n’a aucune légitimité historique, bien qu’il se réfère souvent à l’histoire. L’une des preuves les plus indéniables qu’eux-mêmes ne croient pas à la légitimité historique, c’est qu’ils persécutent les enfants des martyrs (il parle de l’arrestation des fils de chouhada qui ont constitué la première ligue algérienne de la défense des droits de l’homme, début 1985 et dont le procès justement s’ouvrait en ce mois de décembre). Pas de légitimité démocratique, le peuple algérien a été spolié de son droit à l’autodétermination. »

Il explique par ailleurs qu’il ne faut plus attendre de cadeaux du régime: « Ahmed Ben Bella a attendu l’arrivée de Chadli, des promesses ont été faites, des décisions fragmentaires été prises, qui laissent espérer l’ouverture. Il a attendu qu’une ouverture véritablement crédible puisse s’opérer. Moi-même jusqu’à l’année passée, je nourrissais vraiment, je dirais plus que le désir, la passion, de retrouver mon pays. Mais le retrouver en citoyen libre, avec la possibilité de m’exprimer. Et figurez vous que pour toute réponse de la part du pouvoir, après de longues négociations, on me demande de m’engager à renoncer à toute activité politique ». Il précise à l’assistance, en outre, qu’il n’est pas d’accord avec Ben Bella sur les choix politiques et idéologiques mais, entonne-t-il, « c’est la situation générale de notre pays qui fait que nous nous sentons le devoir moral d’intervenir. Sinon, il y aurait non assistance à un peuple en danger. Nous avons été des militants, nous aimons notre pays, nous avons longtemps couru l’Algérie pour organiser le mouvement indépendantiste… Beaucoup de choses nous ont unis, et lorsque certains s’étonnent que nous soyons, aujourd’hui, côte à côte ; on oublie une chose ! C’est lorsque toutes les valeurs dans la société algérienne sont perverties, nous voulons garder les valeurs de l’amitié, les valeurs de la solidarité. Mais nous ne voulons pas oublier le passé…» Il conclut son message par un appel à un consensus national: « Nous voulons remobiliser la société et la reconquérir. Nous voulons créer un éveil dans la société algérienne. Nous nous adressons aux intelligences et aux consciences des Algériens. Nous appelons toutes les personnalités et les mouvements, y compris les communistes même si nous ne sommes pas d’accord avec leur programme, à se joindre à nous. Nous sommes pour une stratégie de remobilisation de l’opinion publique ». Aït Ahmed finit son allocution en faisant une petite réflexion qui en dit beaucoup: « L’union est déjà sur le terrain, dans les prisons, à Berrouaghia: les jeunes militants qui luttent pour la reconnaissance de la langue  berbère, les jeunes militants de la ligue algérienne de la défense des droits de l’homme et les jeunes benbelistes vont être presque jugés en même temps. Les uns à partir du 15 et les autres à partir du 19. » L’artisan de cette conférence, Ali Mécili, est assassiné à Paris le 7 avril 1987, par « ordre de la sécurité militaire algérienne », selon Aït Ahmed

17 octobre 2013 |  Par Samir Ghezlaoui

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http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/171013/hocine-ait-ahmed-3-de-la-creation-du-ffs-la-conference-de-londres

Références vidéos;


Hocine Aït Ahmed (fin): du coup d’Etat aux élections truquées

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, dernière partie.

Octobre 1988 et l’ouverture multipartite

Le destin a voulu qu’au bout de trois ans après la conférence de Londres, le 5 octobre 1988 arrive comme un vent libérateur. Aït Ahmed, fidèle à ses principes, dénonce la violence des forces de l’ordre qui a causé plusieurs morts et de blessés parmi les manifestants: « Aujourd’hui si j’ai à faire un appel, ce serait au pouvoir, aux hommes du pouvoir ; de leur dire, ne touchez pas à la chair de votre chair. Cette génération a un dynamisme extraordinaire. Vous avez comme devoir, vous n’avez pas seulement des droits sur cette société, vous avez comme devoir de permettre à ce dynamisme de s’exprimer d’une manière positive dans le développement du pays. Et cela ne peut se faire que par l’établissement d’une vie politique normale, le rétablissement des libertés démocratiques. Il faut que cette jeunesse trouve des canaux d’expression et qu’elle se sente responsable et participe. C’est de cette manière qu’elle peut devenir majeure. C’est elle qui doit prendre les règnes du pouvoir. Chadli disait il y a une année, à propos des droits de l’homme, que l’Algérie devait être le phare des droits de l’homme. Je crois que c’est l’heure de vérité maintenant ».

Le 10 octobre, Chadli annonce une réforme de la vie politique. Malgré tout ce qui peut ce dire sur les manipulations et les magouilles politiques qui auraient entouré cet épisode historique, le peuple algérien a su forcer la main au régime et imposer l’ouverture multipartite et le retour de ses hommes historiques à la vie politique et publique du pays. Sur cette démocratisation forcée du pays, Aït Ahmed reste très méfiant mais profite de cette chance. Il se confie plusieurs années plus tard à TV5: « Je pense qu’il y a eu une ouverture par effraction. C’est-à-dire, l’armée n’a pas suivi cette espèce de communion qu’il y avait entre les réformateurs et le chef de l’Etat. Il y a eu donc cette ouverture et à ce moment là, je me suis dit que je dois rentrer en AlgérieIl y a eu une grande confusion. On a créé plus de 60 partis. Comme disent les Algériens, 60 hizbLe bon musulman apprend les 60 hizb, c’est-à-dire les 60 versets du coran. Hier, un seul parti nous a fait un mal terrible. Aujourd’hui, c’est 60 partis. »

Hocine Aït Ahmed en meeting à Alger, en avril 1990.
Hocine Aït Ahmed en meeting à Alger, en avril 1990.

Le chef du FFS rentre à Alger, le 15 décembre 1989, pour tenir son 1er congrès sous la légalité et se préparer pour les éventuelles échéances électorales. Il déclare à la télévision algérienne: « Je souhaite que le processus démocratique se redresse et s’amplifie jusqu’à ce qu’il ait atteint un point de non retour ». Des milliers de jeunes le reçoivent en héros national. En mars 1991, après le congrès du FFS, il décide de prendre part aux élections législatives, prévues en juin et reportées au mois de décembre. Au premier tour de ces élections, le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut (FIS) remporte la majorité des sièges de députés et le FFS arrive en deuxième position avec uniquement 10% des sièges. Au lendemain de cette victoire écrasante du FIS, le ministre de la défense de l’époque convoque Aït Ahmed pour consultations politiques. HAA narre cette rencontre: « J’ai rencontré Khaled Nezzar après la victoire du FIS, entre les deux tours. Il a demandé à me voir seul. Il m’a demandé mon avis sur la situation. Je lui ai dit qu’il faut, dans un premier temps, aller au deuxième tour qui va se dérouler dans la ferveur. Vous allez voir, les Algériens, dès qu’ils voient d’une manière concrète le danger, vont s’engager. » Le 2 janvier 1992, le FFS organise une marche populaire grandiose, à Alger, pour demander le maintien du processus électoral et aller au deuxième tour des législatives. Son secrétaire général, Aït Ahmed, scande devant la foule nombreuse: « Les jeux ne sont pas encore fait, l’espoir est permis. La démocratie n’a pas perdu, la démocratie n’est pas perdue ». En vain ! Chadli Bendjedid démissionne, Khaled Nezzar prend le pouvoir et annonce l’arrêt du processus électoral, le 11 janvier 1992.

Le lendemain sur France 3, Aït Ahmed réagit sur ce qu’il appelle « un coup d’Etat » et appelle à la retenue tous ses concitoyens: « Notre souhait, c’est que le FIS respecte la paix civile et ne prenne aucune option suicidaire et aventureuse… Mais je pense que le coup d’Etat est lui même une espèce de violence surtout que maintenant, ils ne respectent même pas les formes. Le haut conseil de sécurité n’est qu’un organe consultatif et le fait de lui accorder une importance comme autorité, comme organe de décision, est anticonstitutionnel. Et une opération anticonstitutionnelle, ça s’appelle un coup d’Etat…». Il dénonce la méthode de l’armée pour stopper l’avancée du FIS, en lui imputant la responsabilité de donner raison aux islamistes qui considèrent que la démocratie est impie: « On nous dit qu’aujourd’hui était l’arrêt du projet de la constitution de la République intégriste. Moi, je dis qu’avec l’arrêt du processus électoral, on fait le jeu des intégristes en décrédibilisant la démocratie. Déjà, ils commencent à utiliser l’interruption du deuxième tour des élections législatives, pour dire : vous voyez où mène la démocratie ?» De cette tribune, il défend l’Algérie d’un supposé basculement vers l’islamisme. « L’arrivée des intégristes au pourvoir c’est quoi ? C’est le premier ministre (Sid Ahmed Ghozali) qui a signé un accord avec le président de l’assemblée nationale sur le mode du scrutin à deux tours qui les a amenés. Nous avons pourtant proposé la proportionnelle sur la base de chaque wilaya, on ne serait pas là. Même certains partis politiques de moindre importance auraient été représentés. Ces intégristes représentent à peine 23% de l’électorat… ce n’est pas la République iranienne ».

Le 11 mars 2009, lors d’une conférence-débat, animée à Genève et diffusée sur internet, Aït Ahmed clarifie davantage sa vision de ce qui s’est passé en 1991. « J’aimerai mettre fin à la plus grande propagande et escroquerie des militaires : le danger islamiste. Il n y existe pas de danger islamiste, il n’y en a pas eu. Je donne un exemple. Les événements historiques vont trop vite ; on oublie les éléments stratégiques. Je me rappelle que les premières élections législatives devaient avoir lieu en juin et ont été reportées à décembre. En juin, c’était le FFS et le FLN réformé qui devaient passer. La police politique avait déjà infiltré le FIS: trois quarts des membres de Majlis Echoura (équivalent du comité central mais avec une connotation religieuse) étaient des flics. Ils sont allés voir les Chouyoukh (les chefs du FIS) en leur disant vous allez avoir du mal avec votre base pour participer aux élections parce que, bon, il n’y a pas de vote dans le Coran…Vous savez très bien que vous allez perdre. C’est à ce moment là que les chefs du FIS ont fait une conférence de presse et ils ont appelé à une grève générale », a-t-il expliqué.

A ce moment-là, il prend contact avec le premier ministre, Mouloud Hamrouche. « Nous nous sommes vus en délégation. Et je lui ai demandé de nous laisser faire une manifestation pour montrer qu’Alger n’est pas Téhéran. On a décidé ça sans qu’il ait la couverture de la police. C’était une gageure. On a tout préparé. Le 6 juin devait y avoir la manifestation à laquelle j’ai appelé. Et c’est la même que j’ai rappelée, le 2 janvier 1992. Le 5 juin, les panzers sont descendus à Alger, ils ont failli tuer Mouloud Hamrouche. Ils ont changé le gouvernement pour préparer la réussite du FIS», accuse le patron du FFS. Cette grave accusation, Aït Ahmed l’a déjà révélée en 1998 aux médias. Il a déclaré que « c’est le FFS et le FLN qui devaient passer lors de ces élections. Etant donné le découpage électoral de Hamrouche, dur et injuste (c’est ce découpage qui a déclenché la grève générale du FIS), mais il n’était pas si draconien que celui que fera Ahmed Ghozali six mois plus tard. Ce qui fait que même les chancelleries parlaient déjà d’un gouvernement FLN-FFS de transition ».

Après l’arrêt du processus électoral, l’armée refait l’histoire de 1962, en cherchant un sauveur «historique». « Le coup d’Etat a créé un tel déficit démocratique que seul un Historique peut le compenser, d’où le choix entre moi et Boudiaf. Moi j’ai refusé, le lendemain, j’ai fait une conférence de presse à l’hôtel Aurassi où j’ai dis qu’il faut appeler un chat un chat. Il s’agit d’un coup d’Etat que je ne peux pas cautionner », rappelle Aït Ahmed, dans de nombreux témoignages enregistrés. Pourtant Nezzar a essayé, dit-il, de le soudoyer en insinuant que « Chadli semblait être dans le complot au profit du FIS ». Il se souvient de cette rencontre avec les «putschistes» comme il aime les appeler: « Nezzar s’était étonné que je n’aie pas accepté d’être chef de l’Etat. Il est tombé des nues en se demandant comment je peux refuser cet honneur. Moi je vais être comme ça ? Je vais avaliser toutes leurs décisions ! Tous leurs massacres… j’étais frappé que l’ex-ministre des droits de l’homme et ancien chef de la fédération de France (il parle d’Ali Haroun) déclarait, on lui a proposé d’être Président, il a refusé ! Moi j’ai mes convictions, ce qui m’importe sont les souffrances du peuple algérien ».

Avec le refus d’Aït Ahmed, les décideurs ont convaincu Mohamed Boudiaf de rentrer de son exil marocain afin de prendre la tête de l’Etat. Le 16 janvier 1992, ce dernier arrive à Alger. Il est propulsé président du Haut comité d’Etat (HCE). Pour pas longtemps !  Il est assassiné, en direct à la télévision algérienne, à Annaba, le 29 juin 1992. C’est une autre malheureuse constatation qui donna raison aux réflexions d’Aït Ahmed sur « la nature mafieuse du pouvoir algérien » des années 1990, et affirmera que « l’assassinat de Boudiaf était programmé pour différente raisons. Je pense que l’une des raisons, c’est qu’il voulait aller aux élections, en créant un parti ».

Les derniers pas d’un géant

Les mois et les années passent sans que l’Algérie puisse s’extirper du fantôme de la guerre civile généralisée. La lutte violente –entre d’un côté, l’armée et les groupes d’autodéfense, et de l’autre côté les groupes islamiques armés– déchire la société algérienne. Dans ce contexte, le FFS prône la solution de réconciliation nationale et la reprise des négociations entre les différents mouvements pour trouver une solution politique pacifique. La conférence de Sant Egidio du 13 janvier 1995 est tenue dans ce sens. Aït Ahmed raconte comment il a pu organiser une telle conférence: « J’ai rencontré d’abord Mehri. J’étais stupéfié du fait qu’il accepte un dialogue à l’étranger. Anouar Haddam (réfugié aux USA), en le contactant, m’a tout de suite posé le problème de l’armée. Il m’a dit “ vous savez Si Hocine, nous avons une armée. Il faut trouver le moyen d’intégrer cette armée”. Je suis très gentil, mais quand il s’agit de principes, je me mets en colère; je lui dis: mais qu’est-ce que c’est que ça ?… On a déjà une armée, et ça fait 40 ans qu’elle détruit notre pays. Moi aussi si je veux, je peux créer une armée. Je peux vous jurer que je peux armer un million d’hommes. Mais nous ne voulons pas l’engrenage des tueries. Alors s’il vous plaît, ne posez pas ce problème ».

A Rome, lors de la conférence de Sant Egidio.
A Rome, lors de la conférence de Sant Egidio.

 

Après avoir donc convaincu le FLN et le FIS de s’asseoir ensemble à la table de négociations en compagnie du FFS, Aït Ahmed a pu convaincre toutes les autres formations politiques, et même la ligue algérienne de la défense des droits de l’homme, de prendre part à cette réunion à Rome. Le RCD de Saïd Saadi, parti éradicateur, est le seul parti qui a refusé d’y participer, en soutenant la position de l’armée. Cette même institution a tout fait pour discréditer cette conférence qui a été sanctionnée par une charte, dite Contrat national, qui propose une solution de sortie de crise, basée sur l’action politique associant le FIS. Plusieurs spécialistes, néanmoins, avouent que la Charte de réconciliation nationale du président Bouteflika est une « version soft de la charte de Sant Egidio » (la plateforme de Sant Egidio peut être téléchargée ici) mais après effusion du sang de milliers et la disparition des centaines d’Algériens. Aït Ahmed est de nouveau forcé à l’exil après cet épisode de Sant Egidio, dont tous les acteurs ont boycotté les élections présidentielles de 1995 où Liamine Zeroual a été élu président de la République.

Ce président, qui se voulait réformateur, cédant à la pression de certains clans au pouvoir, a vite jeté l’éponge, à la fin de 1998, en annonçant sa démission et l’organisation de présidentielles anticipées. Recevant des assurances et la parole de Zeroual, qui a réussi à imposer la nationalisation de Tamazight et la limitation des mandats présidentiels à deux dans la constitution de 1996, Aït Ahmed rentre au pays le 2 février 1999 et annonce sa participation aux élections le 5. Il explique plus tard les raisons de sa participation à cette élection alors qu’il a boycotté celle de 1995: « Le général Zeroual m’a envoyé une délégation en me disant: je démissionne car ça ne va pas, je ne fais pas ce que je veux, je démissionne. Mais j’aimerais bien que vous participiez car sans votre participation, il n y aura pas de confiance en ces élections. Je lui demande des garanties et il me demande de rentrer à Alger pour en discuter ». Lors de la campagne électorale, il déclare à la presse que son « retour n’est pas lié uniquement aux élections mais aussi à la volonté de participer aux trouvailles de toutes les conditions nécessaires pour le retour au processus démocratique… Notre slogan est El-Sidk wa al-mesdakia » (vérité et crédibilité). Dans le sens de son slogan, d’ailleurs, il aime raconter cette anecdote: « Des amis, hommes d’affaires, m’ont proposé un avion pour faire la campagne électorale. Quelques camarades en étaient contents. Je leur ai répondu qu’ils me connaissaient mal ; et ils ne connaissaient pas leur peuple. Je viens de Suisse et je vais faire la chasse aux safaris !? Ils vont me taxer de tout. Par contre j’ai fait la campagne en voiture et c’est là que j’ai attrapé l’infection cardiaque ». Le candidat du FFS a failli laisser sa vie en pleine campagne électorale à cause d’une attaque cardiaque. En constatant la fraude massive en faveur du candidat de l’administration et de l’armée, Abdelaziz Bouteflika, Aït Ahmed demande aux autres candidats de se retirer. Ce qui a donné l’historique « retrait des Six » à la veille du scrutin où a été élu sans surprise l’actuel président algérien.

 

En septembre 2007, Hocine Aït Ahmed lors du lancement de l'Initiative des Trois.
En septembre 2007, Hocine Aït Ahmed lors du lancement de l’Initiative des Trois.

La dernière tentative personnelle d’Aït Ahmed pour créer un projet de consensus national de sortie de crise a eu lieu en septembre 2007. Il a initié une alliance politique avec Abdelhamid Mehri et Mouloud Hamrouche, baptisée «l’initiative des trois». C’était un appel à toutes les formations politiques algériennes pour se réunir et relancer le débat démocratique afin de trouver une sortie politique de crise et former une alternative de transition. Cet avant-projet ambitieux est resté lettre morte. La règle de la vie, comme indiquerait le Zaïme eternel du FFS en prenant sa retraite politique à l’occasion du 5ème congrès de son parti, a empêché ce vieux maquisard d’accomplir sa mission, commencée en 1942 et renouvelée un certain 19 mars 1962, pour une Algérie libre et démocratique. Il a reconnu lui-même à travers le temps qu’il a malheureusement échoué, et est resté minoritaire, dans sa volonté de créer un vrai consensus d’union nationale démocratique et sociale.

22 octobre 2013 |  Par Samir Ghezlaoui

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Il est des hommes dont l’histoire personnelle est liée à celle d’une nation. Il est des hommes dont le parcours est un cheminement de positions et d’actions suscitant l’admiration des amis et forçant le respect des adversaires.

Parler de Hocine Aït Ahmed, c’est évoquer l’histoire d’un pays, c’est aussi et surtout faire le constat d’une conviction constante et inébranlable en l’édification d’une Algérie démocratique. De ce jeune lycéen qui a vite pris conscience de la justesse de la lutte contre le colonialisme en adhérant au PPA dès l’âge de 16 ans, à l’homme politique émérite et de grande valeur qu’il est devenu, Aït Ahmed, même s’il a été président d’un parti, ne peut être réduit à ce seul rang. Ce grand visionnaire, au-delà du Front des forces socialistes qu’il fonda en guise de moyen de lutte pacifique pour la démocratie, a été et est toujours le leader que l’Algérie serait fière de compter parmi les grands défenseurs de la démocratie que connaît le monde. La compétence du jeune militant le fit devenir membre le plus jeune du comité central du PPA-MTLD. Armé d’intelligence et de sincérité, il fut sans conteste l’un des militants les plus brillants du Mouvement national.

Patron de l’Organisation secrète, Aït Ahmed a été à l’origine,  en 1948, de ce qui deviendra le socle de la Révolution algérienne, le rapport Zeddine. En temps que chef de l’Organisation secrète, il établit avec force détails et précisions le chemin que devrait prendre la lutte armée. L’homme, épris de justice et de liberté, ne ménagea aucun effort pour rendre possible le rêve d’indépendance.
Il était tout naturel de le retrouver parmi les premiers chefs historiques à l’origine du déclenchement de la Révolution. L’architecte de cette Révolution, fin connaisseur de la chose politique, a été celui qui fit entendre la voix de son peuple au monde, en Asie et à New York notamment. Celui qui, parmi les chefs historiques détenus suite au premier détournement d’avion de l’histoire de l’humanité, a soutenu le Congrès de la Soummam, convaincu qu’il était de la primauté du politique sur le militaire. Une doctrine qu’il n’a jamais cessé de défendre jusqu’à nos jours.

«Pari démocratique»

Il fut à l’origine de la création du GPRA et il était tout naturel qu’il s’opposât au coup de force opéré par l’état-major général de l’armée des frontières en 1962 pour s’emparer du pouvoir. Il refusait de voir l’Algérie, qui venait de s’affranchir du colonialisme, basculer dans l’autoritarisme et le pouvoir personnel. Il était tout tracé, pour cet homme de conviction, de ne pas céder à la compromission avec un régime de dictateurs et d’apparatchiks. La naissance du Front des forces socialistes et son opposition au pouvoir a été la marque de fabrique d’un esprit libre et hermétique au contrôle. Celui qui a qualifié l’insurrection du 1er Novembre 1954 de «pari démocratique» ne peut que réclamer la démocratie en juillet 1962. «Je ne suis pas un opposant systématique, je suis opposant à la dictature, je suis pour la démocratisation. Notre mouvement n’a jamais cessé de lutter pour les droits de l’homme ; civils, politiques, économiques et socioculturels, c’est pour nous un tout indivisible», affirmait-il lors d’un débat télévisé sur la création du FFS.

Du maquis à la clandestinité, de l’exil au retour au pays en 1989, Aït Ahmed fit du FFS le porte-flambeau de la lutte démocratique. «Quand, avec des compagnons de lutte contre le colonialisme et pour l’indépendance nationale, nous avons fondé le Front des forces socialistes, pour que cette indépendance algérienne s’accomplisse dans la démocratie, dans le respect des libertés, dans le respect de la justice sociale, dans le respect du pluralisme politique et culturel, fondateurs du mouvement de libération nationale, je n’imaginais pas que cinquante ans plus tard nous en serions encore à nous battre pour défendre notre simple droit à exister. Nous, militants du FFS, et plus généralement nous, Algériens», disait-il dans son message au dernier congrès du FFS tenu au mois de mai dernier. Une phrase qui traduit à la fois la sincérité d’un combat pour les libertés et la déception de voir que l’idéal démocratique reste encore à conquérir. Patriote de la première heure il l’est, patriote il le restera, ne perdant jamais de vue que la lutte démocratique ne saurait s’accommoder d’une atteinte à la souveraineté nationale et l’unité territoriale. «Il est exclu que quiconque nous donne des leçons en politique, en démocratie, en militantisme, en patriotisme et en takvaylith», rétorque-t-il aux semeurs de doutes qui font de la division une politique et de la politique un interdit. «Pour le FFS, patriotisme et démocratie sont inséparables. Durant ces cinquante années de lutte, le FFS a d’abord dû lutter pour empêcher qu’on piétine la démocratie au nom du patriotisme pour ensuite se battre et empêcher qu’on piétine le patriotisme au nom de la démocratie», affirme-t-il encore à l’adresse des congressistes auxquels il annonce son retrait de la présidence du parti. Intransigeant sur les principes, il a su déjouer les complots d’un régime à qui il n’a jamais rien cédé ou troqué.

Aït Ahmed cumule 70 années de militantisme et ce qu’il y a de mieux à lui souhaiter c’est que Dieu lui prête vie pour voir, comme Mandela, son rêve de démocratisation de son pays se réaliser. Au cours des 50 années de lutte à la tête et au sein du FFS, le leader charismatique n’a eu de cesse de mettre devant leurs responsabilités les décideurs du pouvoir et montrer au monde leur vrai visage. De tout temps il se mit du côté des Algériens et non de celui des comploteurs. L’enfant né à Aïn El Hamam en 1926 n’a jamais cédé un iota de son amour pour son pays. Même contraint à s’en éloigner, la première fois en s’évadant des geôles de Boumediène et la seconde en échappant à un assassinat certain, comme celui dont a été victime Mohamed Boudiaf. Avec son parcours et son poids politique, Aït Ahmed a refusé de servir de burnous de légitimité au pouvoir. Il n’a pas monnayé son passé révolutionnaire, refusant même la présidence de la République quand d’autres tiraient la langue devant les officines du pouvoir pour en être gratifiés. 70  années de militantisme se sont construites avec comme seule ligne de conduite défendre la liberté et la démocratie. Force est de constater que l’histoire n’a pas cessé de donner raison à cet historique.

Une constance à toute épreuve

En visionnaire, il a été contre l’arrêt du processus électoral en 1992, il a prôné la solution politique pour arrêter l’effusion de sang durant la décennie noire, il soutient le combat des familles de disparus, il ne cesse de faire des propositions pour une sortie pacifique de la crise et l’édification d’une deuxième République réellement démocratique. Amis et adversaires politiques lui reconnaissent une constance dans ses positions et l’incarnation du mot résistance. Résistance au pouvoir, aux coups de force et au temps. Ce n’est donc pas à son âge, aujourd’hui, qu’il va commencer une carrière de compromission avec le pouvoir. Infatigable combattant pacifique, il décide de créer une fondation qui portera son nom, signe encore une fois d’une foi inébranlable en des idées qu’il mit une vie entière à défendre. La perpétuation de ses idées, du combat politique pacifique pour la démocratie et la liberté sera le meilleur hommage à rendre à ce monstre de la politique, ce brillant visionnaire.

Nadjia Bouaricha

 

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Témoignage de Ferhat Abbes sur le rôle diplomatique de Hocine Aït-Ahmed

Au Caire, ce dernier (Hocine Aït-Ahmed) est responsable des relations extérieures. A ce titre, il ambitionne de faire participer l’Algérie à la conférence de Bandoeng qui doit se réunir en Avril 1955.

Pour réaliser son projet, Aït-Ahmed doit d’abord se battre contre les services spéciaux égyptiens qui voient d’un mauvais œil cette participation. Les Egyptiens voudraient garder « sous cloche » la délégation algérienne. Par contre Aït-Ahmed entend conserver, coûte que coûte, sa liberté de mouvement. La direction de la « Révolution Algérienne » n’appartient qu’aux seuls Algériens.

Avec Yazid, il se rend à Bogor, en Indonésie, où cinq pays devaient préparer la conférence. Ils se heurtent à l’opposition du président Nehru. Celui-ci évite de déplaire à la France et épouse la thèse de celle-ci, à savoir que l’Algérie est partie intégrante du territoire français.

Aït-Ahmed n’abandonne pas la partie. Il renvoie Yazid au Caire mais reste trois mois en Asie. Il effectue un immense travail d’information. Il se rend à Bombay, à Calcutta et développe le point de vue algérien.

Au moment où s’ouvre la conférence, il a en partie retourné l’opinion des Etats asiatiques. Yazid le rejoint à Bandoeng. A eux deux, et avec l’aide des Marocains et  des Tunisiens qui ont accepté de constituer avec l’Algérie une même délégation, ils remportent une victoire éclatante. La résolution finale parle de « l’appui donné par la conférence asiatique et africaine aux peules d’Algérie, du Maroc et de Tunisie ».

Quatre hommes d’Etat de dimension mondiale : , avaient été convertis à notre thèse. Aït-Ahmed, patient et persuasif, avait expliqué la « duplicité » du régime colonial appliqué à l’Algérie et rallié la conférence à notre juste cause. *

Avec Yazid, ils avaient ouvert les portes de l’ONU à la délégation algérienne. Une étape d’une grande importance venait d’être franchie sur le plan international.

Ferhat Abbas in « Autopsie d’une guerre » 

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Plus fort reste Boudiaf

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«Le manque de courage n’est qu’un manque de bon sens.»
(George Meredith)

Il y a vingt et un ans, le 29 juin 1992, l’Algérie perdait en Mohamed Boudiaf un homme courageux, nourri de bon sens. Son assassinat a été alors maquillé en «acte isolé». Les  instigateurs d’un tel acte ont montré par leur lâche, odieux et criminel geste, leur manque de courage et de bon sens.

«L’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes», disait Hegel. Par la série de ses actes, Boudiaf est entré dans l’histoire par la grande porte. Par quelle porte sont entrés en Algérie ceux qui ont concocté son assassinat et ceux qui savent et ne disent rien ?
Parmi les premiers responsables du pays au moment de «l’acte isolé», certains ne sont plus de ce monde et d’autres attendent leur tour pour partir, avec comme repère de l’histoire, qu’ils étaient là où ils ont permis d’abattre un homme derrière le dos, par manque de courage de venir le voir en face. Le faire venir de son paisible exil, puis l’assassiner comme ils l’ont fait, est la manifestation et la preuve les plus tangibles de leur manque de bon sens.

Forts ont été ceux qui l’ont abattu ; mais plus fort est Boudiaf qui va revenir incessamment avec son projet de société : le Rassemblement patriotique national, avec sa devise «L’Algerie avant tout». Une devise simple, mais combien porteuse de sérénité, de courage, de bon sens, de sacrifice, de nationalisme, d’intégrité, de vision et de projection vers l’avenir : tous des éléments qui ont fait, font et feront défaut au personnel politique algérien tant qu’il continue à vivre avec le faux, pour le faux en allant toujours vers le faux.

Le  système actuel a, dans la mémoire collective du peuple algérien, la responsabilité de l’assassinat de Boudiaf, les 200 000 morts de la tragédie algérienne des années 1990, les centaines de disparus, la gabegie, la corruption, les fausses élections, la fausse économie, la fausse règle de droit. C’est un système devenu, par la force des choses, esclave de lui-même et, comme disait Sénèque, «être esclave de soi est le plus pénible des esclavages» ; un esclavage duquel ils ne peuvent pas échapper car ils ne pourront jamais échapper à eux-mêmes.

Pour revenir au bon sens, Mohamed Boudiaf, par son sacrifice, a choisi de vendre son âme à Dieu ; par manque de bon sens, ceux qui ont préparé son assassinat ont choisi de vendre leurs âmes au diable et, comme disait Goethe, «c’est une loi des diables et des revenants, qui doivent sortir par où ils sont entrés». Ainsi, le jour du Jugement dernier, El Akhira, Boudiaf viendra se prosterner devant Le Tout-Puissant et ses assassins finiront en compagnie du diable. Mais ce qui importe maintenant, c’est la vie du peuple algérien, un peuple qui existe mais qui ne vit pas. Comme disait Victor Hugo, «le plus grand ennui c’est d’exister sans vivre», et Voltaire le complète en notant que «le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin».

Faisons un peu attention autour de nous et nous remarquerons que l’ennui, le vice et le besoin sont devenus le lot quotidien de l’Algérien, riche ou pauvre, intellectuel ou inculte, religieux ou non. Ainsi, le système a dénaturé l’Algérien. La nature veut que l’homme travaille et que l’oiseau vole. Le système a renversé les valeurs et c’est  l’oiseau qui travaille, en Algérie, et l’homme vole ; il vole dans les caisses de l’Etat, dans la famille, dans tout ce qui présente l’occasion de voler. Le système auquel voulait mettre fin Mohamed Boudiaf est le système qui a inculqué à l’Algérien la mentalité de vouloir boire de l’eau sans jeter le seau dans le puits, de manger de la viande sans élever le cheptel, de manger la noix sans briser la coquille, de manger une omelette sans casser d’œufs.

Ainsi, l’Algérien a perdu le courage de travailler et c’est une perte irréparable ; elle ne sera réparée qu’avec le système qui l’a causée.Dans cet objectif et à la demande de milliers d’Algériens, de tous âges, toutes conditions sociales, je propose à ceux qui partagent les idées de Boudiaf de reprendre le Rassemblement, de réactualiser sa plateforme et de la proposer à la concurrence politique, loyale, sans haine et sans revanche, dans la perspective de répondre aux attentes de la jeunesse, de l’injustice, de la hogra et de tous les maux dans lesquels s’est retrouvé le peuple ces dernières années.

Les  changements intervenus dans le périmètre de l’Algérie devraient ouvrir les yeux aux Algériens pour comprendre une bonne fois qu’avant ce système rien ne manquait à l’Algérie et avec son départ rien ne manquera à l’Algérie. Bien au contraire, l’Algérie se permettra, avec le départ de ce système, tout ce qui lui a manqué depuis l’indépendance confisquée, c’est-à-dire une bonne école, un hôpital accueillant, une vie correcte, paisible et organisée, une justice respectable ; enfin un Etat bon, juste, craint et respecté. Voilà une partie de ce que je propose à tous les inconnus honnêtes, femmes et hommes, qui veulent donner quelque chose au pays et non pas seulement prendre quelque chose de ce pays. Ne vaut rien celui qui n’est utile à personne.

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Nhttp://www.elwatan.com/contributions/plus-fort-reste-boudiaf-29-06-2013-219231_120.php

 

 


Audition de M. Hocine Aït-Ahmed, à la requête de la défense

Le procès de La Sale Guerre

Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia

 

 

Audition de M. Hocine Aït-Ahmed, à la requête de la défense

 

M. Stéphan, président. — Bonjour, Monsieur, je vais d’abord vous demander vos nom, prénoms, âge, profession et domicile.

 

M. Aït-Ahmed. — Je m’appelle Aït-Ahmed Mohand. J’ai l’habitude d’être appelé Hocine, car sur l’état civil je suis Mohand Ouel Hocine. Je suis né en Haute-Kabylie en 1926, l’année du krach économique aux États-Unis. J’ai donc soixante-seize ans. Je suis domicilié à Alger. Mais comme je suis devenu le Juif errant de la période de la guerre de libération, je voyage pour essayer d’expliquer et surtout de démystifier…

 

M. Stéphan, président. — Donnez simplement les indications d’état civil.

 

M. Aït-Ahmed. — Je suis marié. J’ai deux garçons et une fille.

 

M. Stéphan, président. — Et votre profession ?

 

M. Aït-Ahmed. — Ma profession ? Juriste. C’est écrit dans mon passeport… En fait, j’ai quitté mes études après avoir eu mon premier bac. Je passe sur mes tribulations politiques… Après l’Indépendance, j’ai voulu créer un parti. J’ai été emprisonné pendant quelques années. Après m’être évadé, j’ai fait mon droit à Lausanne. J’ai soutenu une thèse à l’université de Nancy sur « Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’OUA37 ». C’était vers 1977, au moment où les droits de l’homme n’étaient pas une mode.

 

J’ai voulu m’inscrire dans un barreau. En Algérie impossible, en Tunisie impossible, au Maroc impossible, en Libye impossible… J’aurais voulu défendre les gens poursuivis pour délit d’opinion, ayant été victime moi-même d’un procès à la stalinienne, au cours duquel une cour criminelle révolutionnaire m’avait condamné à mort. Je n’ai donc pas été en mesure d’exercer comme avocat, mais j’ai été élu politique en Algérie.

 

M. Stéphan, président. — Et actuellement, vous êtes ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je suis pour l’instant à Lausanne, mais je fais le tour des pays…

 

M. Stéphan, président. — Et vous dirigez un mouvement politique ?

 

M. Aït-Ahmed. — Oui, j’ai été élu président du Front des forces socialistes à plusieurs reprises. Le dernier congrès s’est tenu il y a trois ans38.

Le témoin prête serment.

 

M. Stéphan, président. — Merci M. Aït-Ahmed. Je laisse donc la parole à Me Comte qui vous a fait citer pour vous interroger.

 

Me Comte. — M. Aït-Ahmed était dans l’avion de 1956, avec M. Ben Bella et M. Boudiaf notamment. C’est donc une figure historique, dès cette période et d’ailleurs avant, de la révolution algérienne. Mais les questions que nous voudrions lui poser du côté de la défense sont extrêmement précises.

 

M. Aït-Ahmed, est-ce qu’il y avait une alternative, dans la période 1990-1991, à l’interruption du processus électoral ? Avez-vous rencontré M. Nezzar pour en parler éventuellement avec lui et quelle est votre position sur une alternative à ce que moi j’appelle un coup d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne veux pas vous ramener au Déluge, mais force est de rappeler qu’après les événements tragiques du 5 octobre 1988, où des dizaines de jeunes Algériens ont été tués à la mitrailleuse lourde, on espérait une ouverture. D’autant que le mur de Berlin allait tomber et que le système para- ou proto-stalinien qui s’était imposé dans notre pays imitait le système stalinien dans ce qu’il avait de plus mauvais, à savoir la police politique (bien que dans le système soviétique il y ait un parti communiste qui contrôle l’armée et le KGB ou la Stasi).

 

Donc, nous espérions une ouverture lors du sixième congrès du FLN39, dont on disait qu’il allait reconnaître les sensibilités à l’intérieur même du FLN… Pour ma part, j’avais créé un parti en 1963, après avoir été député à l’Assemblée constituante, lorsque cette Assemblée a été dessaisie de sa compétence : celle d’élaborer une Constitution. Un groupe de militaires et de personnalités connus ont fait une Constitution ailleurs… C’est dans la théâtralité, dans un cinéma que la première Constitution algérienne a été rédigée avant qu’on la fasse cautionner par l’Assemblée. On sauve toujours ainsi les apparences, et cela nous renvoie à la capacité de dissimulation, à la faculté de manipulation des régimes totalitaires. J’étais en écrasante minorité à l’Assemblée. Nous étions dix personnes à essayer de nous exprimer pour tenter d’animer un débat politique, essayer de sortir de cette guerre civile larvée qui avait commencé déjà au lendemain de l’Indépendance.

 

Par exemple, ce n’est pas inintéressant de vous dire que j’avais eu une mésentente avec Boudiaf qui, comme moi, avait été élu député et qui ne voulait pas siéger. Il avait créé un parti : le PRS40. J’ai eu une longue discussion avec lui et je lui ai expliqué : « Ton parti, c’est une petite verrue, le FLN a la légitimité intérieure et internationale. Le mieux que l’on puisse faire, au stade actuel, c’est de faire connaître nos idées démocratiques, de rappeler que le but de guerre qui est inscrit dans la déclaration du 1er novembre41, c’est de créer une république démocratique sociale, évidemment en invoquant le respect des principes de l’islam. Donc, viens combattre, viens animer le débat à l’Assemblée… »

 

Chaque fois que je faisais des propositions, j’étais battu, c’est vous dire qu’un « historique » acceptait de se faire battre ! Par exemple, on proposait que l’âge de la majorité pour les jeunes soit descendu de vingt et un à dix-huit ans. Eh bien, le responsable de la jeunesse a voté contre… Mais je disais : il faut qu’on explique ce qu’on peut faire parce que, moi, j’y crois. Pour moi, il n’y a d’« historique » que les promesses faites par la révolution. Il n’y a d’« historique » que l’auto-mobilisation des Algériens et des Algériennes qui a conduit notre pays à la victoire.

 

J’espérais donc que ce congrès du FLN de novembre 1988 allait « ouvrir ». Or cela a été la fermeture totale. Les militaires ont même obligé Chadli à reconnaître que c’était lui qui était responsable des carnages d’octobre 1988.

 

Puis subitement, il y a eu une espèce d’ouverture par effraction. Des jeunes, des élites ont commencé par des réformes économiques. Certains, dont vous avez certainement entendu parler – leur leader était Mouloud Hamrouche –, ont réussi à convaincre qu’il fallait sortir du système économique stalinien, centralisé, et qu’il fallait par conséquent aller aussi vers une ouverture sur la société. D’où l’élaboration et le vote de la Constitution de février 1989 qui reconnaissait les « associations à caractère politique ».

 

Là aussi, j’évoque la mémoire de Boudiaf – et chaque fois que je l’évoque, c’est très douloureux, parce que j’ai vu comment il a été assassiné, comme un gangster de Chicago. Avant de rentrer en Algérie, j’étais allé au Maroc lui dire : « Mohamed, je crois que c’est le moment de cesser de jouer de la trompette à l’étranger, il y a une possibilité maintenant chez nous. » Il m’a dit : « Tu penses, tout cela c’est faux, c’est un simulacre, d’ailleurs, la formulation qu’ils ont choisie, c’est la reconnaissance des “associations à caractère politique”. » J’ai dit : « Je sais, c’est un concept franquiste, mais c’est un concept, c’est une enveloppe vide qu’il nous appartient de remplir. Il y a une brèche et comme j’ai un parti, un parti qui a souffert, dont des militants ont été torturés – et certains d’entre eux assassinés –, j’ai des devoirs. » Je croyais sincèrement que cette brèche pouvait être élargie.

 

Mon parti a été le dernier à être reconnu (on a reconnu le FIS très rapidement42). Le pouvoir, les services secrets de M. Nezzar ont même « retourné » des militants pour présenter de faux dossiers d’agrément du FFS. Finalement, dès que mon parti a été reconnu, je suis rentré en Algérie avec un discours fondé sur trois axes : je ne veux pas que les islamistes aient le monopole de l’opposition politique, je ne veux pas qu’ils aient le monopole de la moralisation de la vie publique, il faut réhabiliter le politique. C’était mes messages.

 

J’ai réussi quand même à redresser mon parti. Je ne veux pas m’étendre là-dessus, mais les parasitages n’ont pas cessé. Ceux qui ont un peu vécu dans cette ouverture par effraction ne se sont pas gênés pour créer des partis. Nous avons eu soixante partis, comme autant de versets du Coran…

 

On a assisté à la multiplication de parutions journalistiques, de quotidiens… Tout cela visait à montrer que tout le monde parlait, c’était la cour du roi Pétaud : voyez la démocratie, voyez tous les partis, les femmes peuvent sortir dans la rue… Je sors alors souvent dans la rue, je parle avec les gens, contrairement aux dignitaires du pouvoir qui restent cloîtrés dans leur milieu. J’ai demandé un jour à quelqu’un : « Comment vois-tu la situation ? » Il m’a dit : « Écoute, hier il y avait un seul parti, et vois ce qu’on a fait de nous ; aujourd’hui, nous avons soixante partis, c’est soixante fois plus de problèmes ! »

 

Cela vient du fait que les gens n’étaient pas préparés. Il y avait des parasitages. J’en parle parce qu’il y a eu sept millions d’abstentions aux élections de décembre 1991. Ces sept millions ne croyaient pas du tout en ces élections. Ils disaient : « Tu votes, tu ne votes pas, c’est la même chose, ce sont les mêmes qui passent, ce sont les mêmes qui décident des députés qui vont passer ou pas. »

Les premières législatives – cela, M. le président, vous l’ignorez sans doute – ne se sont pas déroulées en juin, comme elles le devaient. Mais figurez-vous qu’en juin le FIS était perdant, du fait du découpage électoral, de la loi électorale et de notre présence dans la population, parce que nous avons non seulement des élites mais surtout un enracinement, pas seulement en Kabylie, mais dans la plupart des villes algériennes.

 

On parlait déjà d’une coalition entre réformateurs et FFS. Tous les sondages donnaient les islamistes perdants. C’est alors que les champions de la manipulation de la Sécurité militaire ont réussi à convaincre les deux chefs du FIS de demander d’arrêter le processus législatif et d’en appeler à des élections présidentielles. Ce qu’ils ont fait. Ils ont d’autant plus été convaincus que la base du FIS ne voulait pas de ces élections. Pour eux, c’était une « innovation » de l’Occident, donc c’était contre l’Islam. Ceux qui ont voulu les convaincre leur ont dit : « Et si vous perdez, en plus vous allez perdre votre base. »

 

D’où l’appel du FIS aux élections présidentielles et à la grève générale, grève générale qui a eu des moments assez durs d’affrontement, mais qui était vraiment maîtrisée par le Premier ministre Hamrouche. Nous-mêmes, nous avions constitué des brigades pour défendre les commerçants à Alger, pour qu’on ne les oblige pas à fermer, pour permettre aux étudiants dans les facultés de poursuivre leurs études, alors que le FIS ne le voulait pas.

 

Il y avait donc là une occasion. À l’époque, quand j’ai vu les manœuvres du FIS, je me suis dit, derrière il y a le bruit des bottes. J’ai donc demandé à voir Hamrouche. Il était tout à fait d’accord sur la nécessité de faire face à la situation, conscient que l’enjeu maintenant était d’arrêter le processus législatif, peut-être aussi le processus démocratique. Je lui ai alors demandé : « Laissez-moi faire ma manifestation, laissez-moi prouver qu’Alger n’est pas Téhéran. » Nous avons fixé la date au 6 juin, nous avons tout organisé. Nous avions un service d’ordre de cinq mille militants – je m’excuse de donner des détails de ce genre. Tout ce qu’on demandait à Hamrouche, c’était de maintenir à sa place le FIS, de le cantonner sur les deux places qu’il occupait. Pour moi, cette manifestation était une grande responsabilité, parce que non seulement je pouvais être confronté à des provocations islamistes, mais aussi à celles de certains manipulateurs.

 

Le 5 juin, l’armée décrète l’état de siège. M. Hamrouche est limogé, M. Sid Ahmed Ghozali est désigné Premier ministre par ceux qui l’ont amené : l’armée. L’état de siège a donc été proclamé et, à partir de là, le découpage a été fait par Ghozali43. Nous avons eu un découpage électoral qui a abouti à cette victoire du FIS qu’on aurait pu éviter si on avait retenu la proportionnelle que j’avais proposée, par exemple.

 

Bref, il y a eu ce succès et là-dessus M. Nezzar a demandé à me rencontrer. D’habitude, c’est un principe dans notre parti, on prend les contacts officiels à deux ou trois, c’est plus responsable. Je me suis dit que quand même c’était important, que s’il y avait une chance après le premier tour d’éviter la catastrophe, il fallait la saisir. Donc j’ai eu un très long débat avec M. Nezzar.

 

En fait, je n’avais pas compris le but de sa démarche. C’est par la suite qu’on m’a dit que peut-être il désirait que je sois à la tête du pays parce que je suis un « historique », parce que si on allait chercher Boudiaf au Maroc, loin, en négligeant ceux qui sont sur place, ce ne serait pas compris des gens. Ou bien m’inclure dans le Haut Comité d’État. Je n’ai pas compris, c’est par la suite qu’il y a eu des interprétations. Bref, mon souci c’était de lui dire : « S’il vous plaît, n’intervenez pas. »

 

M. Nezzar, nous sommes sous serment, je suis sous la foi du serment. Je vous ai dit alors de ne pas intervenir. Vous m’avez dit : « Nous n’interviendrons jamais. » Je vous ai dit : « Non, pas jamais. Si on a au préalable utilisé la loi, la Constitution, nous avons un président, nous avons ce qu’on appelle un retranchement constitutionnel, si un Parlement vote une loi liberticide ou attentatoire aux principes constitutionnels, si cette loi passe en deuxième lecture, il y aura dissolution. Nous avons donc cette possibilité. »

 

La deuxième possibilité, c’est le deuxième tour. C’est vrai que le FIS avait pris un très grand avantage, mais là aussi nous avions la possibilité d’un troisième tour grâce aux cent cinquante à cent soixante recours déposés. Nous-mêmes avions déposé auprès de la Cour constitutionnelle trente dossiers de recours pour fraude contre le FIS, avec des documents, des preuves.

 

Il y avait donc cette possibilité. Mais puisque de toute manière les islamistes auront la majorité relative, c’est à ce moment-là, lorsqu’ils seront au Parlement, qu’ils seront divisés. C’est facile de faire des manifestations de rue au nom de l’islam en disant « Le Coran est notre Constitution », mais quand il s’agit de proposer des programmes culturels, des programmes économiques, c’est un autre problème.

 

Or j’ai découvert au sein du FIS Abdelkader Hachani, qui était une véritable tête politique, qui pensait que l’Algérie n’était pas mûre pour la République islamique. Lui en particulier et ses hommes voulaient trouver un canal d’expression. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, après l’arrestation des deux grands chefs en juin44, il a convoqué un congrès à Batna au mois d’août et il a exclu tous les violents du FIS. C’est vous dire qu’il y avait des chances d’impliquer politiquement une partie du FIS et d’éviter surtout une interruption des élections.

 

Alors, M. Nezzar, vous avez fait le coup d’État. J’ai fait une conférence de presse le lendemain et j’ai dit : « Appelons un chat un chat. La façon dont tout s’est déroulé, c’est un vrai coup d’État. » Vous pourrez m’interroger sur les détails si vous le voulez. J’ai dit : « C’est une catastrophe. Comment faire ? D’abord agir auprès du FIS pour qu’il ne mobilise pas ses troupes dans la rue et se lance dans des violences. »

J’ai eu le malheur de demander à rencontrer d’abord les dirigeants du FLN. À l’époque, c’était Abdelhamid Mehri, un homme de parole, respectable. Ensuite, j’ai rencontré les trois dirigeants du FIS en leur disant : « Vous nous avez déjà fait une aventure en juin : vous avez donné à l’armée l’occasion d’intervenir. Aujourd’hui si vous défilez, non seulement on vous frappera, mais c’est nous tous, c’est le peuple algérien qu’on frappera. Donc s’il vous plaît, demain vendredi, jour de la prière, ne sortez pas dans la rue. » Ils nous ont obéi. J’ai parlé à Hachani à sa sortie de prison, quand il a été libéré. Je l’ai félicité – je connaissais son père avec qui j’ai milité à Constantine. Il m’a dit : « Vous savez, j’ai évoqué au tribunal, la première et dernière fois où j’y ai comparu, notre rencontre et j’ai évoqué notre accord implicite : pas de violences. »

Quelques jours après le coup d’État, M. Nezzar demande à me voir de nouveau. Je dis alors : « Non, moi je ne viens pas tout seul, je viens avec mes camarades. Et puis, où doit-on se rencontrer ? » Il m’a dit : « Ici, à la Défense. » J’ai dit : « Pourquoi vous ne venez pas au siège du parti ? » Évidemment, c’était une prétention de ma part, je le savais, c’est même indécent, mais c’est une manière de casser la langue de bois, de dire qu’on ne veut pas apparaître dès qu’on appuie sur un bouton. Il a dit : « Bien. On va venir. »

Effectivement, on nous a envoyé des voitures, mais pour nous amener. On nous a fait faire des tours du diable pour nous conduire de notre siège à la Défense nationale, pour « tromper l’ennemi parce que le FIS est partout », alors qu’il n’y avait même pas encore de violences. Arrivés à l’entrée de la guérite, on a fait baisser la tête à mes amis pour que le soldat de faction ne les reconnaisse pas. J’ai refusé. C’est toujours ces décors à la Potemkine ! Montrer que le GIA est partout, qu’il a une direction politique importante, qu’il a des réseaux partout !

 

Nous avons eu de très longues discussions, très sereines, n’est-ce pas, M. Nezzar ? Vous avez parlé, j’ai parlé. Vous m’avez dit : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » J’ai dit : « Négociez maintenant, avant que la violence n’apparaisse, et je connais des gens qui sont assez modérés pour jouer le jeu. » Vous n’étiez pas d’accord.

 

Et puis à la fin – souvenez-vous bien, je suis sous serment – vous m’avez dit : « Donnez-moi les noms des dirigeants du FIS que vous considérez modérés. » Je vous ai dit : « Mon général, s’il y a une déclaration publique de votre part affirmant votre volonté de négocier, eh bien là je vous donnerai leurs noms. » Alors, y avait-il une possibilité de régler politiquement le problème qui existait ? Elle était réelle, il suffisait de le vouloir.

 

Il y a deux façons de faire face au terrorisme. Il y a une façon « civilisée », c’est celle par exemple du gouvernement italien quand il a eu affaire aux Brigades rouges : il les a jugés, poursuivis, condamnés, sans toucher à la population civile, sans toucher aux libertés, sans toucher à l’État de droit. Il y a aussi l’exemple turc : Erbakan a eu sa victoire, mais on l’attendait au tournant, on a laissé faire, puis on a manipulé et l’armée est intervenue à un moment donné pour se débarrasser légalement de l’hypothèque islamiste. La Turquie a un long passé étatique, un long passé de laïcité. Nos généraux, nos colonels, je ne sais pas comment les appeler, ne l’ont pas du tout… Le pouvoir, qui est né de l’Indépendance, était déjà un pouvoir usurpateur car ayant fait une Constitution à sa manière, n’ayant pas de fondement démocratique solide… Or, l’État algérien trouvait sa légitimité dans le droit à l’autodétermination. On n’était pas une dynastie, une monarchie. L’État algérien était né du droit du peuple algérien, arraché de haute lutte, pour créer son État.

 

Avec une Constitution imposée, l’État était parti pour se disloquer. Je pense que c’est toute la gestion de cette époque qui a fait émerger le FIS, qui a créé les conditions. Hannah Arendt a dit que le phénomène nazi, la destruction industrielle des Juifs, n’était pas un phénomène de génération spontanée : il a commencé quand on leur a enlevé le droit à la citoyenneté. Donc, l’État étant mal parti, il s’est créé une véritable mafia. Il y a eu du vol, des espèces de niches clandestines et, derrière, un pouvoir absolu avec l’impunité, incontrôlable.

 

« Ils » ont arrêté les élections de juin parce qu’un Parlement risquait d’apparaître et de contrôler la gestion politique et les finances. On dit qu’ils ont arrêté les élections de décembre pour « éviter un bain de sang à l’Algérie », mais ce n’est pas vrai : ils les ont arrêtées pour maintenir le régime.

C’est là où intervient la deuxième notion de la lutte contre le terrorisme, celle de l’Amérique latine, de l’Argentine, du Brésil, du Chili, qui ont fait de leur peuple un peuple de sacrifiés, qui ont eu recours aux pires exactions, aux pires atrocités, parce qu’ils ne s’inscrivaient pas, comme en Italie, dans une perspective de paix, dans une perspective de solution politique, dans une perspective démocratique. C’était des régimes militaires. C’est cet exemple-là que l’armée algérienne et la Sécurité militaire ont choisi, malheureusement, puisque c’est à partir de là que le pays a basculé dans la violence.

 

Me Comte. — Une question dans la droite ligne de ce que vient de dire le témoin, M. le président. On dit beaucoup, M. Aït-Ahmed, que la manifestation du 2 janvier 1992 était une manifestation en faveur d’une annulation du premier tour et d’une annulation du processus électoral. Pendant ce procès, on a beaucoup dit que la manifestation du 2 janvier 1992 à Alger était en réalité une manifestation par laquelle la population algérienne demandait l’interruption du processus électoral.

 

M. Aït-Ahmed. — On vous a dit ça ? Je n’en reviens pas ! Une des raisons qui m’ont poussé à rencontrer Khaled Nezzar, c’était de lui demander l’autorisation – obligatoire – de faire la manifestation du 2 janvier, parce qu’ils avaient arrêté celle de juin. Il m’a dit : « D’accord, je peux vous assurer qu’elle aura lieu. »

J’ai été très heureux d’apprendre que, pour la première fois, la télévision en parlerait. Qui a fait l’appel à la télévision ? C’est moi. Qui a organisé le service d’ordre ? C’est mon parti. Quels étaient les mots d’ordre hégémoniques ? « Ni État policier, ni République islamiste. » Il y avait peut-être quelques autres slogans, nous sommes tolérants… Mais je vous assure que, de A à Z, c’est nous qui l’avons organisée. D’ailleurs, le seul discours qui a été prononcé, c’était le mien ; et là, le souci était de ne pas rater le deuxième tour, de poursuivre ce processus, de nous mobiliser, de dire aux femmes « il faut se compter », de dire aux militants : « Vous n’avez même pas eu la décence de faire voter vos femmes, vous êtes encore plus conservateurs ! » D’où véritablement cet enthousiasme.

 

Les Algériens avaient été découragés par la fraude répétée. Mais lorsqu’ils ont vu la victoire du FIS, c’est là qu’ils se sont mobilisés. M. Nezzar, nous avions tout fait pour que vous n’interveniez pas, vous m’avez donné votre parole mais vous êtes intervenu et cela a été un très grand malheur.

 

Quand j’ai eu le contact avec les dirigeants du FIS, lorsque je leur ai dit très durement qu’on nous avait menés à une catastrophe en juin, Rabah Kebir m’a dit : « Je vais vous poser une question : cette manifestation, vous l’avez faite contre qui ? Contre le pouvoir ou contre nous ? » J’ai dit : « Est-ce que vous avez lu les mots d’ordre qui sont venus de Bône, d’Oran, de partout ? “Ni État policier, ni République intégriste”. » Il m’a dit : « Qu’est-ce que vous entendez par intégriste ? » J’ai répondu : « C’est la République iranienne avec une oppression politique, avec la torture, avec la domination politique. »

 

Me Comte. — Une dernière précision, toujours sur cette manifestation. Nous avons eu deux témoins aujourd’hui, Mme Aslaoui et M. Lounis, qui ne vous ont pas entendu faire de discours ce 2 janvier. Est-ce que vous avez fait un discours ou est-ce que vous ne l’avez pas fait ? Si oui, quel était le contenu de ce discours lors de cette manifestation du 2 janvier ?

 

M. Aït-Ahmed. — J’espère que ces personnes ont bien gardé leur ouïe, qu’elles ont une oreille bien portante… Ce discours, c’était un événement ! J’ai prononcé mon discours45

Intervention dans le public de Mme Aslaoui.

 

M. Stéphan, président. — Madame, vous êtes un ancien magistrat, donc vous savez ce qu’est la loi et la procédure pénale, je ne peux pas vous autoriser à intervenir.

 

M. Aït-Ahmed. — Le but de cette manifestation, c’était de ne pas interrompre le processus électoral, parce que nous savions très bien – je connais leur système, je connais leurs pratiques – que nous allions à ce moment-là à la catastrophe, à la violence, une violence que personne ne pourrait maîtriser. Aujourd’hui, d’un islamisme « résiduel » à un autre islamisme « résiduel », nous sommes toujours dans la violence.

 

Le seul but de la manifestation était de mobiliser pour le deuxième tour et nous avons mobilisé les femmes dans les campagnes, pour qu’elles fassent des cartes d’identité, des photos… Quelques jours après, on a compris que si la marche avait été autorisée, c’était pour légitimer la thèse d’un coup d’État « à l’appel du peuple ».

 

Je peux vous assurer, M. le président, quelquefois je me demande si on est dans le même univers ! Cela fait quarante ans qu’on produit des mutants, qui mentent, qui ont le culot de vous parler en face et de vous embrasser et qui vous préparent une embuscade. Vous savez, l’Histoire nous a rendus familiers de cette capacité de dissimulation. Par exemple, Maxime Gorki faisait la propagande du régime soviétique en disant qu’il n’y avait pas d’exactions. Le président Herriot a demandé à ses hôtes de lui montrer une église. Qu’à cela ne tienne, on lui a montré une église où se trouvaient des tchékistes, et il a pu dire en revenant en France qu’il y avait la liberté confessionnelle… Je dois dire que nos services de sécurité en ont gardé des traces. Ils ont toujours les mêmes schémas appris auprès du KGB, de la police politique des pays de l’Est et de la Securitate.

 

On ne peut comprendre ce qui se passe en Algérie si on ne prend pas acte du fait qu’aujourd’hui en Algérie il n’y a pas d’information. Ils ont commencé par gagner la bataille de l’information, de la communication, en privant les Algériens de l’information, en coupant l’Algérie de la communication internationale, ce qui fait qu’ils pouvaient raconter n’importe quoi. Ce qui fait que de nombreux pays sont tombés dans le piège de la « lutte contre l’islamisme ».

 

Je peux vous assurer que, si on avait écouté Rome46, c’était la chance la plus importante d’aller à une solution politique. Quand je dis Rome, c’est le fait que nous avons réussi à faire un pacte avec la plupart des partis politiques de l’opposition. Nous avons même invité le RCD, qui nous a envoyé de la littérature contre les islamistes… Et nous avons fait un travail responsable. Nous étions un peu des artisans, nous ne voulions pas de simples déclarations platoniques, nous voulions un processus qui ramène la paix. La négociation a buté sur le fait que les islamistes disaient : « Nous sommes des belligérants. » Je me suis inscrit en faux, j’ai dit : « Ce n’est pas parce que nous sommes pacifiques que nous allons être pénalisés… Au contraire, notre présence dans la discussion donnera confiance à la population algérienne. » Tôt ou tard, ils allaient négocier directement avec le pouvoir, ce qui s’est d’ailleurs fait par la suite.

 

Il fallait donc ramener la paix, puis prévoir ensuite une période de transition pour mettre en place des instances, avec l’assentiment de tous, y compris de l’armée. Je l’ai dit au début, nous n’avons pas fait d’« alliance » à Rome. Évidemment, ceux qui ont tout géré en Algérie depuis des décennies voyaient que cette alternative prenait de l’importance sur le plan intérieur et sur le plan extérieur. Il y a des hommes politiques qui voient un avenir démocratique dans ce pays. Mais c’est parce qu’« ils » ne voulaient pas que cette alternative puisse prendre forme et être crédible à l’échelle internationale que l’armée, la Sécurité militaire en tout cas, a engagé contre nous ces mensonges hystériques, nous traitant de « valets du pape », de « catholiques », de « croisés ».

 

Quand j’ai fait ma campagne électorale pour la présidentielle, je leur ai expliqué : « On vous fait peur avec Sant’Egidio, alors que ce sont des lycéens qui se sont organisés en association et ont participé ensuite à la solution de plusieurs conflits… » La malchance de l’Algérie, c’est qu’à cette époque-là déjà l’État n’était même pas capable de payer les services de la dette. Il était en cessation de paiement. Malheureusement, c’est à ce moment-là que les autorités françaises ont fait le maximum, leur ont donné de l’argent…

Nous en sommes à la dixième année ! M. le président, nous avons eu sept années très dures avec toutes ces exactions.

 

J’ai suivi avec beaucoup d’émotion les « regrets » exprimés concernant les horreurs pendant l’époque coloniale. J’ai même écrit un article sur la torture. Les trois quarts de la jeunesse n’ont pas connu cette Histoire, ils ne sont pas anti-français. Alors, pour le peuple algérien, être ému des exactions qu’il y a eu il y a trente ans et ne rien faire pour arrêter cette guerre sans nom, qui a fait déjà plus de 200 000 morts, qui a cassé ce pays, qui pousse la jeunesse à se suicider…

 

Me Comte. — Je n’ai pas d’autres questions.

 

M. Stéphan, président. — Ces problèmes qui se posent appellent de très longs développements. Vous venez de citer le général Nezzar au sujet de la décision de l’interruption du processus électoral. Cela nous renvoie directement à la diffamation. Est-ce que vous dites qu’en réalité c’est lui qui a pris cette décision d’arrêter le processus électoral ? Dans quelles conditions ? Vous dites qu’il en est le principal initiateur. Y avait-il d’autres personnes avec lui ? Et, dans le prolongement, comment M. Chadli a-t-il démissionné et comment M. Boudiaf, dont vous venez de parler, que vous connaissiez bien avant de l’avoir vu au Maroc, a-t-il été amené à participer au Haut Comité d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — Sur le rôle de M. Nezzar, nous sommes dans les ténèbres. Nous savons qu’il y a des officiers de la Sécurité militaire, c’est-à-dire du DRS, des généraux, et aussi d’autres officiers du même grade ou de grades différents, mais nous savons qu’il y a toujours une direction collégiale occulte. C’est ce qui leur permet de dire : « C’est la mafia politico-économique. » Tout le monde dit cela. L’essentiel, c’est qu’on ne donne pas de noms. Ils ont tout banalisé.

 

Quand la décision d’abattre Boudiaf a été prise, on ne sait pas qui était présent, mais notre interlocuteur était M. Nezzar. Le fait qu’il soit venu me voir, qu’il ait pris des initiatives, qu’il ait joué un rôle ne prouve pas qu’il était le chef, on ne peut pas dire non plus qu’il était le « parrain ». Mais je suis persuadé qu’il assumait toute la responsabilité.

 

M. Stéphan, président. — Sur le départ de M. Chadli ?

 

M. Aït-Ahmed. — En ce qui concerne Chadli, il a été forcé à partir. On lui a passé le message à la manière mafieuse : « Fais attention ! » Comme il n’était pas libre de ses mouvements, il a simplement dit qu’il s’opposait aux « finalités politiques ».

 

M. Stéphan, président. — Et l’arrivée de M. Boudiaf au Haut Comité d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — L’arrivée de M. Boudiaf m’a surpris. Je l’avais vu et il ne voulait pas venir. Il m’avait dit : « C’est une fausse ouverture, mais tu les connais, ils sont malins, ils essaient d’ouvrir parce que cela s’ouvre partout, et après cela va se refermer contre nous. » J’en ai voulu, mais très relativement, à Boudiaf d’avoir accepté. Ayant donné son assentiment à M. Haroun, il s’est engagé à rentrer et après il a téléphoné à ses amis à Alger. Il leur a dit : « Voilà, qu’est-ce que vous en pensez ? » Ils lui ont répondu : « Écoute, tout ce qu’on t’a dit, c’est du festi – en Algérie, c’est le mensonge le plus grossier –, alors s’il te plaît ne rentre pas. » Alors Boudiaf a pris le téléphone et a dit : « Je ne rentre pas. »

 

C’est à ce moment-là que rentre en jeu Smaïn, le numéro deux du DRS, qui avait « investi » auprès de la femme de Boudiaf – je dis cela sans faire aucune allusion à la dignité de sa femme. Il a créé des liens et a dit à la femme de Boudiaf : « Il faut convaincre ton mari. On ne lui demande pas de rester, on lui demande juste de venir, il verra des femmes, il verra des jeunes, il verra des travailleurs… » Elle m’a raconté tout cela. Et elle m’a raconté aussi la façon dont on l’a « éliminée » du voyage à Annaba47. Ce voyage devait se faire mercredi, il s’est fait lundi et la personne qui préparait les bagages du président lui a dit : « Vous, vous ne venez pas. »

 

Pour elle, tout a été fait pour l’assassiner et il y a de très nombreuses raisons à cela. Si vous le désirez, je pourrai formuler quelques hypothèses devant vous, mais le fait est que la mise en place du dispositif était telle qu’il ne devait pas s’en sortir. Même l’ambulance qui le transportait n’était pas équipée. Même cette ambulance a reçu des balles de mitrailleuse. Donc c’était très clair, on voulait non seulement faire un show médiatique mais aussi donner un exemple aux autres.

 

Vous savez, il est mort dans un fauteuil à la Maison de la culture de Bône où j’ai fait quatre conférences, alors que j’avais en face de moi des gens du FIS. C’est une salle qu’on pouvait maîtriser. Je n’avais pas droit à la police, j’avais des karatékas du parti qui étaient là, donc c’était maîtrisable. Il est archi-faux de dire que Boudiaf a été tué par les islamistes. Personne n’y croit. Mais la capacité de cacher, de dissimuler est telle que la mémoire des exactions est un acte de résistance contre un pouvoir totalitaire.

M. Stéphan, président. — M. le bâtonnier, vous avez des questions ?

 

Me Farthouat. — M. Aït-Ahmed, il y avait eu des élections locales en 1990 qui avaient été gagnées par le FIS. Vous avez dit tout à l’heure que les militants du FIS n’étaient pas partisans des élections. Ils se sont bien présentés à ces élections et ils ont gagné des municipalités ?

 

M. Aït-Ahmed. — Oui.

 

Me Farthouat. — Ils se sont servis de cette victoire…

 

M. Aït-Ahmed. — Bien sûr.

 

Me Farthouat. — Ils s’en sont servi ultérieurement lors des élections législatives, notamment dans la fraude ?

 

M. Aït-Ahmed. — Il y avait aussi le fait que lorsque les produits de première nécessité ont été augmentés, la réaction a été rapide dans la population contre cette mesure antisociale. Le FIS a décidé de faire une action sociale, de distribuer de l’argent aux pauvres. C’est passé par leurs municipalités, ils ont eu ainsi la possibilité de se renforcer.

 

Maintenant, si vous voulez demander pourquoi on n’a pas participé…

 

Me Farthouat. — Ce n’est pas la question que je vous posais. Vous avez dit tout à l’heure que les élections législatives, si elles avaient eu lieu en juin, auraient été perdues par le FIS. Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?

M. Aït-Ahmed. — Eux-mêmes, puisqu’ils se sont retirés et ont demandé des élections présidentielles.

 

Me Farthouat. — Donc votre raisonnement, c’est qu’ils ont demandé les élections présidentielles parce qu’ils étaient sûrs de perdre les élections législatives, qu’ils auraient en définitive gagnées au mois de décembre ?

 

M. Aït-Ahmed. — Absolument.

 

Me Farthouat. — Donc, si j’ai bien compris votre position, dans les élections législatives après le premier tour, le FIS avait déjà une majorité relative, donc il n’était plus possible de gagner totalement les élections législatives parce qu’il était impossible de composer avec le FIS et de parvenir à une solution. Si ce pari avait été perdu, que se serait-il passé ?

 

M. Aït-Ahmed. — Le pari le plus logique, c’est de faire confiance à son peuple, de lui donner les moyens de s’exprimer, de s’organiser. Or, depuis l’Indépendance, qu’ont fait les responsables ? Ils ont fait de la prédation politique. Ils ont détruit tout le savoir, tous les acquis politiques de la population algérienne. Le contrôle de la société était assumé par la Sécurité militaire et c’était elle qui interdisait. Quand j’ai créé un parti, aussitôt on m’a envoyé l’armée sous prétexte que la 7e région militaire de Kabylie échappait à l’état-major… Il y a eu de la prédation.

 

Donc, on a tout fait pendant ces trente dernières années contre les mouvements démocratiques. On a utilisé les islamistes. La preuve, c’est qu’un pouvoir qui se dit laïc a fait passer tous ses décrets sur la révolution industrielle, la révolution culturelle et agricole par les mosquées. L’islam a été proclamé religion d’État. On a dit en France qu’une espèce de vide politique s’était créé sans en chercher les causes, que l’armée algérienne, c’était comme l’armée turque. Cela n’a rien à voir.

 

Me Farthouat. — Je crois que vous avez été candidat à la présidence de la République en 1999, mais, d’après ce que j’ai lu à l’époque, des problèmes de santé vous ont conduit à renoncer à cette candidature. Mais votre mouvement a été candidat dans d’autres élections. Quel est son poids électoral ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je pense, Maître, que vous faites erreur. Je me suis présenté aux élections présidentielles après avoir eu l’assurance de Liamine Zéroual48 que ces élections seraient libres et transparentes. Je voulais qu’il me donne des garanties. Vous savez pourquoi Zéroual est parti ? Parce que, encore une fois, si vous ne connaissez pas la nature du régime, vous continuez à ne rien comprendre. Le président en Algérie, c’est d’abord le président de la nomenklatura, il est là pour assurer des équilibres dans la distribution des prébendes, des rentes, dans la promotion des cadres dans l’armée, l’administration… Zéroual a été forcé de partir.

 

Et, plus grave encore, les carnages qu’il y a eu en Algérie, je le dis sur mon honneur, c’était la façon dont les différents clans à l’intérieur du pouvoir réglaient leurs affaires. Non seulement on confisque le pouvoir, ses richesses, la mémoire, mais aussi, quand « ils » veulent régler leurs problèmes internes, ils s’envoient des messages en ciblant des personnalités. On a ciblé notre trésorier, on l’a tué en pleine campagne électorale49.

 

Me Farthouat. — On vous demande en fait le score de votre parti.

 

M. Aït-Ahmed. — Par rapport au problème des élections présidentielles, j’y suis allé non pas pour briguer la magistrature suprême, mais pour centrer la campagne électorale sur les revendications pressantes et essentielles, à savoir l’appel à la démocratie et à la réconciliation. C’était mon but.

 

Je suis allé voir Zéroual pour demander une campagne électorale plus longue : l’Algérie, c’est grand, c’est une superficie de quatre fois la France. J’ai été jusqu’au bout. Deux jours avant de rentrer à Alger, j’avais déjà mal, mais je ne pouvais pas décommander ces dizaines de réunions qui m’attendaient. Nous avons fait une espèce de contrat avec tous les autres candidats, même l’islamiste50, pour essayer de contrôler ces élections : nous étions déterminés à faire cette campagne ; mais si on se rend compte que l’armée intervient…

 

Au moment où le scrutin a commencé, l’armée est intervenue dans plusieurs régions pour empêcher les électeurs de voter, pour se saisir des urnes. C’est le moment où j’ai été transporté en ambulance pour être opéré, mais c’est au siège de mon parti que se sont réunis les six autres candidats pour dire : « Nous nous désistons51. »

 

Me Farthouat. — Je n’ai toujours pas de réponse à ma question. Dans les autres élections auxquelles votre parti a participé, quel a été son poids électoral ?

 

M. Aït-Ahmed. — Aux élections de décembre, nous avons eu vingt-cinq sièges.

 

Me Farthouat. — Quel est le pourcentage de voix ?

 

M. Aït-Ahmed. — Cela, je ne peux pas vous dire. L’important est que nous avions vingt-cinq sièges52

 

Me Farthouat. — Sur ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne sais pas.

 

M. Stéphan, président. — Pas d’autres questions, M. le bâtonnier ?

 

Me Farthouat. — Non, M. le président.

 

M. Nezzar. — M. le président, je voudrais tout d’abord remercier M. Aït-Ahmed d’avoir été présent aujourd’hui. Par sa présence, il nous a permis déjà d’élever un peu le débat et de discuter des problèmes qui se sont posés en Algérie depuis le début et qui viennent de très loin.

J’étais jeune à l’époque, très jeune. J’ai fait l’armée et j’étais un des aspirants les plus jeunes. Des gens ont écrit : « Qu’il cite ses promotions. » Alors je cite, j’ai pris des notes, comme à l’école, comme cela on ne peut pas oublier. [Inaudible.]

 

J’étais jeune à l’époque, j’ai milité et j’ai rejoint le maquis en 1957. Depuis, je n’ai jamais quitté mes unités, et, je le dis sous serment, je suis arrivé à Alger le 1er janvier 1985. Tout mon temps, je l’ai passé dans des unités de combat. Je suis un homme de terrain. Moi, je ne fais pas de politique…

 

M. Aït-Ahmed. — C’est tout le problème !

 

M. Nezzar. — Ma conviction et les circonstances m’ont attaché à la politique, mais je l’ai quittée dès que j’ai pu, parce que je ne suis pas politique.

 

J’ai un souvenir douloureux. En 1962, le 19 mars, je me souviens, lorsque vous avez fait la réunion du CNRA… [Inaudible.] Et M. Ali Haroun, dans son livre, a repris cette phrase qui est très bonne et qui disait : « C’est dommage pour ce CNRA qui a fonctionné pendant toute la révolution et qui, au dernier moment, au lieu de ramener la clé pour ouvrir la porte… » C’est vrai, je suis d’accord avec lui, vous en êtes un peu responsable, beaucoup en sont responsables. Nous étions jeunes à l’époque. M. Aït-Ahmed, je vous respecte beaucoup, vous êtes un « historique » pour moi, vous êtes un chef…

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne le suis plus.

 

M. Nezzar. — Je le vois comme cela. J’étais très jeune à l’époque. C’est ma manière de voir. Maintenant, revenons à la situation actuelle. J’arrive au début de 1985, je suis un troufion, un homme de terrain. En 1988, survient un tremblement de terre, c’est vrai. Ce n’est pas moi qui l’ai provoqué. Je suis un militaire, j’ai été investi d’une mission de maintien de l’ordre et j’ai essayé de faire mon possible pour sauver des vies humaines. Vous disiez tout à l’heure qu’on a tiré à la mitrailleuse : je m’inscris en faux, et mes avocats qui sont ici connaissent le président de l’association des victimes de 1988. J’ai écrit, j’ai dit : « Ce sont des victimes. » Les jeunes savent exactement d’où vient le mal, ce n’est pas de moi.

 

Maintenant, revenons à la situation de 1991. C’est vrai, je vous ai appelé, on s’est rencontrés et on s’est parlé. Je me souviens, vous êtes entré dans mon bureau, nous étions trois…

 

M. Aït-Ahmed. — Vous avez fait évacuer tous les officiers.

 

M. Nezzar. — Peut-être. La deuxième fois, on s’est vus. Je ne suis pas responsable de ce qu’ont fait les gens. Je suis honnête dans cette histoire, on s’est vus…

 

M. Aït-Ahmed. — … à la Défense.

 

M. Nezzar. — Vous disiez qu’on vous a obligé à baisser la tête. Je ne suis pas responsable, je vous ai appelé, j’ai dit que je voulais discuter avec vous. Mais ce qu’ont fait les gens, pour des raisons de sécurité ou autre, je n’en sais rien, honnêtement. Je me place un peu dans votre position, M. Aït-Ahmed, je suis un peu dans votre logique d’une certaine manière, sauf qu’entre nous il y a un écart extraordinaire. C’est vrai, il y a un écart extraordinaire…

 

M. Aït-Ahmed. — Il y a un fleuve de sang !

 

M. Nezzar. — Non, nous allons essayer d’en discuter et de dire les choses comme elles sont. Maintenant, le « fleuve de sang », l’Histoire jugera. Je m’excuse, parce que vous avez une vision des islamistes que je n’ai pas. Vous, vous étiez loin, les Algériens ont vécu les atrocités du FIS. Mais n’en parlons pas, vous avez une politique que je respecte.

 

À l’époque, j’étais jeune. Je pensais de la même manière mais j’avais une autre manière de réfléchir. Nous étions jeunes, nous étions en déséquilibre par rapport à ce qui existait, mais nous avons travaillé à certains niveaux de la formation. Si nous avons aujourd’hui des officiers de qualité, c’est parce que nous avons fait le nécessaire.

 

Vous voyez toujours la situation en fonction de l’époque, avant 1987, avant 1986… Je vous l’accorde, mais simplement je suis un spectateur de cette scène. J’étais responsable de la reconversion de l’armée, je suis tout à fait d’accord avec les idées que vous donnez, je les ai appliquées. Les services de sécurité dont on parle, parlons-en. Personnellement, je n’ai pas mis les œufs dans le même panier : j’ai créé la DGSE au niveau de la présidence, j’ai créé la DCE au niveau du chef d’état-major, j’ai créé le DRS au niveau du ministre de la Défense53. J’ai dit à l’époque à la police, parce que la police n’avait pas encore ce qui était l’équivalent de la DST ici en France : « Prenez le temps nécessaire de former votre unité. » J’ai voulu le faire d’une manière classique. Je n’ai rien inventé, je ne réinvente pas la poudre. J’ai appris dans les écoles, j’essaie d’appliquer…

 

J’ai mené le même combat que vous. J’ai cassé la chape de béton. J’ai vécu au niveau des unités, avec des jeunes, et il y avait une chape de béton. Vous le savez très bien, M. Aït-Ahmed, il y avait des roitelets, ils existaient. On a réussi quand même. Seulement les événements politiques, malheureusement, nous ont entraînés dans une spirale dont je ne suis pas responsable, que ce soit 1988 ou 1991.

 

Là, M. Aït-Ahmed, je m’inscris en faux quand vous dites qu’on a fait partir Chadli. Il y a des documents qui sont là. Le président Mitterrand a appelé le lendemain, deux fois, le président Chadli. Je le sais, j’ai été informé (c’est normal que les services fassent leur travail : savez-vous qu’à l’époque j’avais indiqué que pour faire des écoutes, seul le ministre de la Défense pouvait les signer ?).

 

Je vous parle en tant qu’homme qui a une conviction, qui a une éthique. Pourquoi aujourd’hui ne fait-on pas la différence entre le respect qu’on me doit, parce que j’ai essayé de faire mon travail le plus scrupuleusement, là où j’étais… C’est cela qui fait que les gens me respectent. Alors je dis, M. Aït-Ahmed, voilà un peu le parcours que j’ai eu. J’ai dit au début, je vais aller doucement, ce sont des compagnons. J’ai trouvé des difficultés, comme vous dites. J’ai trouvé des difficultés et puis je me suis dit : après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ? À ce moment-là, je prends la voie, cette voie, et s’il m’arrive quoi que ce soit, je démissionne et c’est tout. Malheureusement, les événements politiques nous ont rattrapés, en 1988, alors que je n’avais pas encore terminé la restructuration de l’armée. Mais j’avais réussi à centraliser. J’ai réussi à faire monter des jeunes au niveau de responsables. J’ai été le premier à désigner trois commandants des forces d’une même région. J’ai choisi les meilleurs et personne ne peut me contredire…

 

Revenons à 1991 et au mode de scrutin. J’étais avec M. Ghozali et M. Mohamed Abdeselem, l’actuel ministre de [inaudible]. Mais on n’a pas réussi – j’étais présent –, on n’a pas réussi à les faire changer d’avis, parce qu’ils voulaient gouverner avec le FIS. C’est cela le problème, et c’est pour cela que nous avons eu ce résultat catastrophique, parce que nous n’avons pas réussi à imposer le mode de scrutin qui allait donner les possibilités à tous les autres partis. On s’est retrouvés avec 189 sièges au premier tour pour le FIS et celui-ci en ballottage favorable. Un FIS avec lequel, je vous le dis, je ne suis pas d’accord sur l’approche de ce qui s’est passé. Ce sont des gens qui disaient : « Le cercueil ou le fusil. » Pendant quinze jours, la loi islamique, la charia, était appliquée : le Coran était dans la rue, entre les mains des gens. Les gens revenus d’Afghanistan étaient des commandos arrivés en avion qui défilaient devant nos portes.

 

En 1991, vous êtes venu me voir. Nous aussi, nous étions surpris de la démission de Chadli. C’était tout à fait normal qu’il en parle à un militaire. Donc, vous êtes venu me voir, vous m’avez dit : « C’est un coup d’État. » Je vous ai répondu : « M. Aït-Ahmed, ce n’est pas un coup d’État, il a voulu partir. » Je vous ai rencontré une deuxième fois, vous m’avez dit, c’est vrai : « Attention à la démocratie, c’est un plus. » Vous m’avez dit cela. Je vous ai dit : « M. Aït-Ahmed, il n’y a pas de présidence. » Vous m’avez dit : « Le président va dissoudre l’Assemblée. » Je vous ai dit : « Depuis 1988, il n’y a plus de président54. »

 

M. Aït-Ahmed. — Ça montre bien que c’est vous qui dirigez !

 

M. Stéphan, président. — M. Aït-Ahmed, vous avez la parole pour répondre, si vous avez quelque chose à dire, très brièvement.

 

M. Aït-Ahmed. — Ce que vient de dire M. Nezzar est l’illustration de tentatives personnelles au sein d’une armée organisée. Mais le problème qui se pose, c’est le fait que l’armée ait pris le pouvoir d’un commun accord avec la Sécurité militaire. Je vous donne un exemple. Pourquoi avez-vous fait un nouveau coup d’État contre Ben Bella55 ?

 

Vous savez, j’ai été condamné à mort56… Et puis, surréalisme, deux mois après on m’envoie des avocats pour me demander si je suis d’accord pour négocier. J’ai dit : « Oui, mais vous êtes en train d’enfoncer une porte ouverte, c’est parce que vous avez tout verrouillé que nous en sommes là. Donnez des laissez-passer, des passeports à mes amis de la direction clandestine, ils iront négocier. »

 

C’est ce qui s’est fait. Un accord a été réalisé avec le FFS et, le 16 juin 1965, la presse nationale a publié cet accord FLN-FFS qui a suscité un immense espoir : on sortait de la pensée unique, on sortait du parti unique. Avant le troisième jour57, ceux qui avaient négocié avec nos délégués sont venus nous voir à la prison. Ils m’ont dit : « Il faut dissoudre le FFS, car l’armée veut avoir quelque chose. » J’ai dit : « Qu’est-ce que vous me racontez là ? Nous sommes l’opposition, nous n’avons pas de moyens, nous sommes la partie la plus faible. Nous pourrions demain, si le rapport des forces change, changer notre attitude. Mais nous ne vous avons pas mis le couteau sous la gorge ! Vous me demandez de dissoudre un parti qui est un martyrologe. »

 

Là où nous sommes implantés, il n’y a pas d’islamisme. C’est quand il n’y a pas de moyens d’expression qu’il y a la misère, l’exclusion, qu’ils sont heureux de se défouler et que les prédicateurs demandent la tête des généraux. Cela ne les empêche pas d’ailleurs d’aller tout de suite après voir des films pornographiques à la télévision… C’est vous dire que nos jeunes cherchent un moyen de vivre. Ou de survivre.

 

Chaque fois qu’il y a eu une possibilité de changement, vous êtes intervenus. Chaque fois ! À cette époque-là, au moment des élections législatives, en décembre, c’était toujours la même raison. Il y a une direction occulte qui est là, qui s’impose à sa manière, qui intervient. Après, on fait des coups de force auprès de chaque parti. Le FLN, sous la direction du chef de la Sécurité militaire, a fini par se débarrasser de son secrétaire général, M. Abdelhamid Mehri, qui avait signé le « contrat de Rome ». La plupart des membres de sa direction étaient déjà pris en charge par la Sécurité militaire. Ils ont fait la même chose à d’autres partis.

 

Vous ne pouvez vous imaginer comment nous existons ! C’est un miracle d’exister quand on est à la fois sous la pression et la répression de la Sécurité militaire, du pouvoir et, de l’autre côté, des islamistes. Lors de notre dernier congrès, on a interdit aux commerçants de nous louer des chaises !… Le président lui-même nous a fait interdire de tenir ce congrès à Alger pour que les diplomates n’y assistent pas. On l’a donc tenu loin. C’est dire à quel point c’est vous qui décidez de tout maintenant.

Ce dont je suis fier, ce sont les deux années que j’ai passées à organiser l’Organisation spéciale58, dont le but était de préparer la révolution. Alors, quand j’ai rencontré pour la première fois M. Souaïdia après la publication de son livre, j’ai failli craquer : il m’a rappelé ces deux mille militants que j’ai choisis moi-même à travers le pays, pour en faire des cadres. Pour moi, c’est un de mes cadres : il est contre l’humiliation, il est contre l’arbitraire, il s’élève contre le fait que les jeunes n’ont pas le droit de vivre, n’ont pas le droit de vivre en famille, n’ont pas le droit de construire une société.

 

Vous savez à quelle conclusion, au bout de deux années, nous sommes arrivés ? Nous sommes arrivés à définir une forme de lutte – et vous allez voir que ce n’est pas une allitération. Nous avons condamné le terrorisme comme forme de lutte, parce que, à supposer que certains dirigeants soient des traîtres, nous avons une armée… D’autres préconisaient de faire comme en France, en disant : « Nous sommes quarante millions, chacun tue un Allemand et on règle le problème. » C’était assez simpliste. Il y avait aussi les levées en masse… Nous avons ainsi passé en revue tout ce qui ne devait pas être fait, et après nous nous sommes dit qu’il fallait former des cadres militaires qui puissent encadrer la population algérienne.

 

Aujourd’hui, je vous interpelle comme citoyen, quoique je ne sois pas citoyen : les Algériens n’étaient pas citoyens du temps de la France, ils ne le sont toujours pas parce qu’ils n’exercent pas leurs droits. La justice et le droit sont en complète déshérence. Alors, pourquoi ne pas négocier une solution politique, pourquoi ne pas dire : « Voilà ce qui ne peut pas sortir des élections truquées » ? Est-ce qu’une élection truquée peut faire la paix ? Il faut éliminer les solutions inefficaces avec lesquelles les dirigeants cherchent à gagner du temps et surtout à faire des vitrines démocratiques pour mieux cacher les mensonges de la mafia qui dirige ce pays.

 

Applaudissements dans l’assistance.

 

M. Stéphan, président. — S’il vous plaît ! Ce n’est pas une tribune politique. Les débats débordent inévitablement, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de la nature de la diffamation qui nous est soumise.

 

M. Aït-Ahmed, le tribunal vous remercie de votre témoignage. On va vous redonner votre pièce d’identité. Vous pouvez rester dans la salle pour suivre les débats, débats qui vont maintenant vers leur fin.

 

Nous avons entendu tous les témoins. Il y a des visionnages, je propose de les limiter autant que faire se peut. Est-ce même utile de le faire ou pas ?

 

Me Comte. — Nous y renonçons. Nous avons eu beaucoup de témoignages.

 

M. Stéphan, président. — De toute façon, les éléments sont soumis au tribunal. Le tribunal va délibérer, il voit bien les pièces qui lui sont soumises. À moins que vous ne souhaitiez absolument les visionner…

 

Me Gorny. — Pouvez-vous faire un duplicata de cette cassette ?

 

M. Stéphan, président. — Nous allons en rester là pour aujourd’hui. Demain vous avez prévu pour la défense quatre heures…

 

Me Gorny. — Nous allons essayer de réduire.

 

M. Stéphan, président. — Donc de 9 h 30 jusqu’à 12 h 30. Donc l’après-midi nous aurions le réquisitoire de Mme le procureur.

 

Me Comte. — M. le bâtonnier nous a dit qu’il commencerait. Il nous faudra une vingtaine de minutes.

M. Stéphan, président. — Très bien. L’audience reprendra demain à 9 h 30, avec les plaidoiries de la partie civile.

 

L’audience est levée à 18 h 55.

 

Notes du chapitre 4

1. Le leader du FIS Mohamed Saïd – car c’est de lui qu’il s’agit – a dit au lendemain du premier tour des législatives : « Nous sommes tous des frères, celui qui versera une seule goutte de sang de son frère ne connaîtra pas le pardon. Il n’y a de problème que dans l’imagination délirante des ennemis de l’Algérie. […] Tout va bien et, grâce à Dieu, il n’existe aucune pomme de discorde entre nous. Pour renforcer notre unité, nous devrons renforcer notre foi, nous conformer aux prescriptions divines sur la façon de nous habiller ou de nous nourrir. » Un commentateur écrit à ce sujet : « Le mot est lancé : le correspondant de l’agence Reuter, qui couvre la prière, le saisit au vol : “Mohamed Saïd, leader du FIS, écrira-t-il, demande aux Algériens de changer leurs habitudes vestimentaires et alimentaires.” Cette phrase fera le tour du monde. Toute la presse nationale lui consacre sa une. L’heure de la riposte anti-FIS a sonné. Désormais les islamistes n’auront de répit que le jour où ils seront interdits d’expression politique. Mohamed Saïd aura beau se rétracter, affirmant que le journaliste était trop éloigné de lui pour avoir entendu ses paroles exactes, rien n’y fait. La machine anti-intégriste se met en branle, plus personne ne l’arrêtera. Elle commencera par broyer Chadli, le président coupable d’avoir agrée le FIS » (Amine TOUATI, Algérie, les islamistes à l’assaut du pouvoir, op. cit., p. 124).

2. Voir infra, chapitre 4, le témoignage de Hocine Aït-Ahmed sur ce point, p. 376.

3. Le PRS, fondé le 20 septembre 1962 par Mohammed Boudiaf et toujours clandestin ensuite en Algérie, a été dissous après la mort du président Houari Boumediene en 1979.

4. Au moment où il a été assassiné, le 29 juin 1992.

5. Aux yeux de M. Djebbar, la « société civile » et le « peuple profond » sont donc deux entités distinctes.

6. « Ahmed Djebbar : la situation économique et sociale empire », L’Humanité, 16 septembre 1998.

7. RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie ; FFS : Front des forces socialistes ; MDS : Mouvement démocratique et social ; FLN : Front de libération nationale.

8. « Le fils aîné de feu le président Mohamed Boudiaf, Nacer, compte déposer une plainte avant la fin 2002 contre Larbi Belkheir, Smaïl Lamari, le général Toufik et Khaled Nezzar pour le complot visant l’assassinat de son père. Convaincu qu’en Algérie ce genre de plainte n’arrive pas à ses fins, Nacer préfère, dès lors, déposer cette plainte en France. Le fils de feu Boudiaf, que nous avons rencontré hier, au cimetière d’El-Alia, à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de l’assassinat de son père, précisera que ces quatre personnes, qui assuraient la sécurité du président, sont “derrière l’assassinat de mon père” » (Nabila K., « Larbi Belkheir, Smaïl Lamari, Khaled Nezzar et le général Toufik accusés : Nacer Boudiaf compte déposer une plainte à Paris », Le Jeune Indépendant, 30 juin 2002).

9. Voir, notamment : Djamel B., « Il y a dix ans, Boudiaf était assassiné », Le Matin, 27 juin 2002. On peut lire dans cet article : « Mme Fatiha Boudiaf d’abord, sa famille ensuite et quasiment tous les Algériens qui ont cru en Boudiaf réfutent l’“acte isolé”. Pour les Algériens, c’est la “mafia politico-financière” qui l’a ramené de Kenitra pour sauver la République en danger de mort qui l’a liquidé quand elle a senti ses intérêts menacés. Depuis, des langues se sont “déliées”. Principal homme mis en cause : Larbi Belkheir, l’actuel directeur de cabinet du président de la République. »

10. Leïla ASLAOUI, Les Années rouges, Casbah, Alger, 2000. Ce livre a été communiqué par la partie civile au tribunal.

11. Leïla ASLAOUI, Les Jumeaux de la nuit, Casbah Éditions, Alger, 2002.

12. Mme Aslaoui fait allusion à une affaire dramatique survenue à Ouargla, dans la nuit du 22 au 23 juin 1989, qui défraya largement la chronique en Algérie les mois suivants et dont l’écrivain Rachid Boudjedra, dans son livre FIS de la haine (Denoël, Paris, 1992), a rendu compte en ces termes en 1992 : « La première victime du premier crime commis par le FIS fut un bébé. Brûlé vif dans un incendie après que des militants fanatiques eurent mis le feu dans 1’appartement où vivait une femme divorcée, avec son bébé âgé de quelques mois. C’était à Ouargla en 1989. Accusée par le FIS d’être une prostituée, des militants intégristes mirent le feu à sa maison, en pleine nuit alors qu’elle dormait. Le bébé brûla dans le bûcher du fanatisme et de l’inquisition islamistes. La mère ne décéda pas mais garda des stigmates atroces de brûlures au troisième degré qui l’ont défigurée. Symboliquement un tel crime commis sur la personne d’un être innocent, d’un bébé de quelques mois, en dit long sur la psychologie du FIS, toute tournée vers le meurtre, le lynchage et le bûcher. Entre l’incendie du Reichstag en 1933 et l’incendie de ce petit appartement de Ouargla, dans le Sud algérien, en 1989, il y a toute la barbarie du monde et sa démence. »La vérité n’a rien à voir avec cette version, ni avec celle de Mme Aslaoui : la victime n’est pas un « bébé âgé de quelques mois », et le FIS n’est pour rien dans l’affaire. C’est ce qu’a montré l’enquête menée sur cette affaire tragique par la journaliste Rabha Attaf, qui a rencontré à Ouargla, en 1995, Mme Saléha Dekkiche, la mère de la victime. Il en ressort que cette agression avait été orchestrée par son ex-mari, à qui la justice n’avait pas concédé le logement conjugal après le divorce. Les douze coupables ont d’ailleurs été jugés et condamnés à de lourdes peines de prison (Rabha ATTAF, « L’affaire de Ouargla, mythe fondateur du discours de l’éradication », dossier « L’Algérie en contrechamps », Peuples méditerranéens, janvier-juin 1995, pp. 187-200 ; reproduit à l’adresse : <http://www.algeria-watch.org/farticle/tribune/Attaf.htm>).

13. Abdelhak Benhammouda, président de l’Union générale des travailleurs algériens, a été assassiné cinq ans plus tard, le 28 janvier 1997. Amnesty International écrit, dans son rapport de 2000 : « Le 12 février 1997, quinze jours après qu’Abdelhak Benhammouda eut été abattu devant le bureau de son syndicat en plein centre d’Alger, les forces de sécurité ont pris d’assaut un immeuble voisin et tué huit personnes, dont deux femmes et deux jeunes enfants. Les autorités ont rapidement affirmé que ces personnes étaient celles qui avaient assassiné Abdelhak Benhammouda. Rachid Medjahed, l’homme présenté par les autorités comme le chef de ce groupe, a été arrêté trois jours plus tard, le 15 février, et maintenu en détention secrète jusqu’à son apparition à la télévision nationale le 23 février. Il a alors avoué avoir préparé l’assassinat d’Abdelhak Benhammouda et a confirmé que les personnes tuées par les forces de sécurité le 12 février étaient celles qui avaient mené à bien l’assassinat. Rachid Medjahed n’a jamais été jugé, car il est mort pendant sa détention secrète, par les forces de sécurité. Le certificat de décès fait état de blessures par balles et la famille de cet homme a relevé plus de dix lésions de ce type sur son corps, notamment à l’abdomen, dans le dos et à la nuque. L’exécution extrajudiciaire de Rachid Medjahed pendant sa détention secrète a soulevé de nouvelles questions sur l’homicide d’Abdelhak Benhammouda, mais celles-ci restent sans réponse, car aucune enquête n’a été menée. » Il semble très probable qu’il ait été assassiné par les adversaires du président Liamine Zéroual au sein du pouvoir, car celui-ci envisageait alors de créer un parti, dont Benhammouda devait être le dirigeant.

14. C’est à Mohamed Saïd qu’on été imputés les propos relatifs au changement de tenue vestimentaire (voir supra, chapitre 4, note 1, p. 287).

15. Voir supra, chapitre 2, ce qu’en disent M. Chouchane (p. 168) et M. Nezzar (p. 171).

16. Dans la nuit du 9 au 10 février 1992, quelques heures après l’entrée en vigueur de l’état d’urgence, six policiers sont tombés dans une embuscade rue Bouzrina, dans la Casbah d’Alger, et cinq d’entre eux ont été tués. Ce crime a immédiatement été attribué au FIS. Voici ce qu’en a dit Kamel B., un officier de police ayant enquêté sur cette affaire, dans une interview recueillie par Algeria-Watch en 1998 après qu’il eut fui l’Algérie : « Nous avons continué notre enquête jusqu’à ce que nous ayons découvert que les personnes qui avaient tué nos collègues étaient des membres de la Marine de l’Amirauté. […] Les membres de la Marine ont avoué avoir reçu l’ordre des services de renseignement d’exécuter cet attentat à Bouzrina. Ils ont été présentés devant le procureur de la République du tribunal militaire, qui les a condamnés à mort. Ils ont été montrés à la télévision et présentés comme des sympathisants du FIS. En réalité, ils n’ont pas été emprisonnés, l’adjudant qui avait dirigé le groupe a été vu par un collègue à la place des Martyrs, il se déplaçait en toute liberté » (voir le texte complet de cette interview à l’adresse : <http://www.algeria-watch.org/farticle/aw/awterkamel.htm>).

17. Le Dr Réda Aslaoui a été assassiné le 17 octobre 1994. Ses assassins n’ont pas été retrouvés.

18. Voir supra, chapitre 1, note 30, p. 62.

19. Ces deux citations sont inexactes. En réalité, mis en cause sur la référence dans les accords de Rome à la « loi légitime » – assimilée à la charia par ses détracteurs –, les responsables du FFS ont déclaré à l’époque : « Pour nous, la loi légitime, c’est celle votée par le Parlement légitime, par les institutions. » Par ailleurs, M. Haddam n’a jamais écrit une telle lettre au premier secrétaire du FFS, ce qui n’aurait pas manqué de susciter de vives réactions du FFS, dont il n’existe aucune trace.Interrogée sur cette mention de la « loi légitime » dans la plate-forme de Rome, Louisa Hanoune, la dirigeante du Parti des travailleurs qui participa à son élaboration, a indiqué dans son livre d’entretiens que c’était le représentant du Mouvement de la Nahda islamique, Abdallah Djaballah (et non Anouar Haddam, l’un des représentants du FIS), qui avait voulu introduire cette notion : « Nous lui avons demandé, s’il le désirait, de faire des amendements ou des propositions pour avancer, ce qu’il a fait ; et, dans la foulée, il a proposé la “primauté de la loi légitime”, qui d’ailleurs vient après le “respect de la légitimité populaire”. Je lui ai demandé ce qu’il entendait par “loi légitime”. “Pour moi, lui ai-je expliqué, la loi légitime est celle qui émane de la souveraineté populaire, est-ce que tu es d’accord ?” Il a répondu : “Oui, je suis d’accord.” On s’est tous regardé, on a tous répété la phrase, et tous les signataires étaient présents, Ali Yahia, Aït-Ahmed, Ben Bella, Mehri, Djeddaï, Bensmaïn, Haddam, Djaballah, Benmohamed, Maghraoui, Ould Adda et moi-même. On lui a répété : “La loi légitime, ce n’est pas la chari’a, on est bien d’accord ?” Il a dit : “Oui”. Et c’est ainsi que cette phrase a été ajoutée » (Louisa HANOUNE, Une autre voix pour l’Algérie, entretiens avec Ghania MOUFFOK, La Découverte, Paris, 1996, p. 206).C’est ce que confirment Marco Impagliazzo et Mario Giro, les deux responsables de la communauté Sant’Egidio qui ont organisé la rencontre de Rome, dans leur livre : « Un point controversé, qui a suscité de nombreuses polémiques, concerne le septième principe qui évoque la “primauté de la loi légitime”, qanun char’i dans le texte arabe. Ce terme a été introduit à la demande d’Abdallah Djaballah, lors de la dernière relecture de la plate-forme, et non pas par le FIS comme certains l’ont dit. Des observateurs ont prétendu que ce rajout signifiait la reconnaissance de la charia, la loi islamique de droit divin, dans la plate-forme. En réalité, selon la jurisprudence islamique, qanun char’i se réfère à la “loi légitime”, c’est-à-dire à la “loi constitutionnelle” d’origine humaine, comme cela a d’ailleurs été précisé par les signataires eux-mêmes. Aucun des promoteurs de la plate-forme, au cours de la rencontre de Rome ou après, n’a jamais fait référence à la charia, la loi d’origine divine » (Marco IMPAGLIAZZO et Mario GIRO, Algeria in ostaggio. Tra esercito e fondamentalismo, storia di una pace difficile, Guerini e Associati, Milan, 1997, p. 127).

20. Hassan El-Banna, fondateur en 1928 de l’Association des Frères musulmans, a été assassiné au Caire le 12 février 1949.

21. Voir supra, chapitre 1, note 38, p. 70.

22. Voici ce qu’a écrit à ce sujet, en 1999, le journaliste Djallal Malti : « À ce jour, de sérieux doutes subsistent sur l’identité réelle des commanditaires de cette vague de violence. Les enquêteurs français n’ont en effet pas réuni les preuves formelles que ces attentats ont été commandités par la Sécurité militaire algérienne, mais les services de renseignement, et en particulier la DST, en sont convaincus : Alger a commandité ces explosions afin de contraindre Paris à s’impliquer dans la lutte contre les islamistes. […] De leur côté, des membres du réseau de Chasse-sur-Rhône du Groupe islamique armé (GIA), responsables de la campagne d’attentats de 1995, ont, au cours de leur procès, accusé Alger de les avoir “téléguidés”. Enfin Paris soupçonne le cerveau de l’opération, Ali Touchent, alias “Tarek”, d’être un agent des “services” algériens. Décédé dans des circonstances obscures à Alger, en 1997 – l’annonce n’en a été faite qu’un an plus tard –, il ne pourra jamais être entendu par des juges français » (Djallal MALTI, La Nouvelle Guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1999, p. 103). Voir aussi supra, chapitre 3, note 23, p. 222.

23. Le 9 novembre 1993, dix jours après la libération des trois agents consulaires français enlevés en Algérie, le ministre de l’Intérieur français de l’époque, Charles Pasqua, organisait un vaste coup de filet (appelé « Opération Chrysanthème ») dans les milieux islamistes en France. Le porte-parole de la Fraternité algérienne en France (FAF) et responsable du FIS pour la France, Moussa Kraouche, était arrêté et la publication de son organisation, Le Critère, était interdite. Environ une centaine de personnes étaient arrêtées, puis emprisonnées dans une caserne à Folembray, avant d’être pour nombre d’entre elles déportées au Burkina-Faso (certaines s’y trouvent encore en 2002). Moussa Kraouche a été détenu provisoirement pendant deux semaines avant d’être assigné à résidence dans le département du Val-d’Oise.En juillet 2000, le juge d’instruction parisien Roger Leloire a prononcé une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce dernier, accusé d’être le dirigeant d’une « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Le juge a constaté la « construction de preuves pure et simple [par les] services de police ». À l’époque, on avait trouvé sur lui des documents émanant d’un « Conseil suprême des forces armées islamiques » (CSFAI), du « Groupe islamique armé » (GIA) et un document signé « Abou Meriem ». Kraouche aurait déclaré ne pas savoir depuis quand il était en leur possession. Le prétendu communiqué du GIA était rédigé en français et le document du CSFAI était daté de… la veille de l’arrestation. Comme l’a montré le juge Leloire, il s’agissait d’une manipulation consistant à déposer ces documents chez des militants du FIS pour justifier l’opération et interdire les activités du FIS en France. Le juge a relevé que « les autorités policières n’avaient pour seul impératif [que celui] de déférer, quel qu’en soit le prix, le chef du FIS en France pour donner un caractère de réussite » à leur opération « Chrysanthème » (Libération, 6 juillet 2000).

24. Voir en annexe, p. 496, la lettre de Pierre Vidal-Naquet.

25. Rabha ATTAF, « L’affaire de Ouargla, mythe fondateur du discours de l’éradication », loc. cit.

26. Elle était divorcée. Mme Aslaoui a d’ailleurs écrit (Les Années rouges, op. cit., p. 131), à propos de la « machine intégriste » qui s’« emballe » en 1990 : « Les femmes veuves ou divorcées sont persécutées sans relâche lorsqu’elles vivent seules. L’une des affaires les plus célèbres est celle de Saléha Mahdi, originaire de Ouargla, en juin 1990. »

27. Le 10 avril 1998, une mère désespérée, Mme Hadjila Amari, s’est adressée à différentes institutions gouvernementales et personnalités de la classe politique, dont Mme Leïla Aslaoui, lançant un appel à l’aide pour retrouver son fils enlevé par des forces de sécurité. Le cas de son fils est ainsi résumé par Algeria-Watch : « Amari Azzeddine, né le 18 mars 1966 à Alger, célibataire, demeurant à Ouled-Fayet (Alger), employé dans une pizzeria familiale à Ouled-Fayet, a été arrêté le 12 août 1994 à 14 heures à son domicile par des civils armés de la Sécurité militaire venus à bord d’un véhicule banalisé de type Renault 12 break, de couleur gris métallisé (matricule 8988-190-16). Sa mère a retrouvé le lendemain le véhicule à Ouled-Fayet. Elle a déposé une plainte le 9 décembre 1995 au tribunal d’El Mouradia, sans aucune suite. La mère a appris par la police de Cheraga, deux ans après l’enlèvement, que son fils avait été pris par la SM et se trouverait dans leurs locaux entre Delly-Ibrahim et Beni-Messous » (<http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1000_disparitions/1000_disparitions_A.htm>).

28. Cette déclaration provient en fait d’une interview de Mme Aslaoui au quotidien Le Matin, le 4 novembre 1997, et elle a fait l’objet d’un article critique : Yahia SI LAKHDAR, « De l’inquisition médiatique », La Nation, décembre 1997 (<http://www.algeria-watch.org/farticle/presse/dazibao1.htm>). Le journal La Nation ayant été interdit en décembre 1996, quelques articles parus après cette date ont été publiés sur le webzine Dazibao de Reporters sans frontières.

29. Ce témoignage sur vidéo pour la défense, celui du capitaine Hacine Ouguenoune, du MAOL, ne sera finalement pas visionné à l’audience (voir son décryptage en annexe, p. 491).

30. Les articles de M. Benmohamed publiés par le quotidien El Moudjahid pendant la semaine du procès peuvent être consultés dans le dossier de presse du procès constitué par Algeria-Watch et téléchargeable à l’adresse <http://www.algeria-watch.org/farticle/nezzar_souaidia/nezzar_souaidia.htm>.

31. Il s’agit de Me Ali Mécili, assassiné le 7 avril 1987 devant son domicile, boulevard Saint-Michel à Paris. On a su très vite qui l’avait fait tuer : « C’est une véritable bombe que publie en effet l’hebdomadaire Le Point le 28 septembre 1987. […] Arrêté le 10 juin par la Brigade criminelle, un proxénète algérien, Abdelmalek Amellou, chargé par les services de sécurité algériens d’abattre Ali Mécili moyennant un contrat de 800 000 francs, a été… réexpédié à Alger dès la fin de sa garde à vue quatre jours plus tard ! Et l’auteur du “scoop”, Jean-Marie Pontaut, de fournir moult détails. C’est un “renseignement confidentiel et anonyme” qui a amené les inspecteurs de la Criminelle à s’intéresser à ce petit truand. L’interpellation du suspect, dont “les liens avec la Sécurité militaire algérienne ont été formellement établis”, s’est faite dans le “plus grand secret”, poursuit le journaliste spécialisé dans les affaires de police et de terrorisme. Les raisons pour lesquelles Robert Pandraud a expulsé Amellou ? Il fallait “se débarrasser d’un personnage encombrant et éviter du même coup une crise majeure avec l’Algérie” » (Hocine AÏT-AHMED, L’Affaire Mécili, La Découverte, Paris, 1989, p. 25).

32. Mohamed Smaïn, président de la section de Rélizane de la LADDH, est soumis depuis des années à un véritable harcèlement. Il a été plusieurs fois arrêté parce qu’il enquêtait sur les crimes des milices de Rélizane et de leurs chefs Mohamed Abed et Mohamed Fergane et parce qu’il les a dénoncés publiquement. Alors que ces deux hommes sont accusés par les familles de victimes de dizaines d’exécutions sommaires et de disparitions, aucune enquête officielle n’a été ouverte ; ils continuent de bénéficier d’une impunité totale. Hadj Fergane et ses acolytes ont déposé de nombreuses plaintes en diffamation contre Mohamed Smaïn et, le 24 février 2002, ce dernier a été condamné en appel à un an de prison ferme et une amende (voir : El Kadi IHSANE, « Chronique du procès des “charniers” », Le Quotidien d’Oran, 12 février 2002, <http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvdisp/proces_charniers.htm>).

33. En juin 1994, les autorités ont édicté un arrêté interministériel relatif au « traitement de l’information à caractère sécuritaire » : « Article 1. Il est institué, dans le cadre des dispositions du décret présidentiel n° 92-44 du 9 février 1992 susvisé et auprès du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, une cellule de communication chargée des relations avec les médias en matière d’information, d’élaboration et de diffusion des communiqués officiels relatifs à la situation sécuritaire.« Article 2. Les communiqués élaborés par la cellule visée à l’article 1er ci-dessus ont, seuls, un caractère officiel et sont diffusés exclusivement par le canal de l’agence Algérie Presse Service.« Article 3. En matière d’information liée aux actions de terrorisme et subversion, les médias de toute nature sont tenus de ne diffuser que les communiqués officiels visés à l’article 2 ci-dessus et les communications faites au cours de points de presse publics par la cellule visée à l’article 1er du présent arrêté. »Voir le texte complet de cet arrêté dans : AMNESTY INTERNATIONAL, FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES LIGUES DES DROITS DE L’HOMME, HUMAN RIGHTS WATCH, REPORTERS SANS FRONTIÈRES, Algérie, le livre noir, op. cit.

34. Pendant la première guerre d’Algérie, le général Jacques Paris de Bollardière, héros de la France libre, qui commandait dans l’Atlas blidéen, a demandé, le 7 mars 1957, à être relevé de ses fonctions, en réponse à une directive du général Jacques Massu, commandant la 10e division parachutiste, qui prescrivait une « accentuation de l’effort policier ». Dans ses mémoires, le général de Bollardière écrit : « Des directives me parviennent, disant clairement de prendre comme premier critère l’efficacité et de faire passer en priorité les opérations policières avant toute pacification. Des femmes musulmanes, atterrées, viennent m’informer en pleurant que leurs fils, leur mari, ont disparu dans la nuit, arrêtés sans explication par des soldats brutaux en tenue camouflée et béret de parachutistes. […] Je demande alors à être reçu immédiatement par le général Massu. Je lui dis que ses directives sont en opposition absolue avec le respect de l’homme qui fait le fondement même de ma vie et que je me refuse à en assumer la responsabilité. Je ne peux accepter son système qui conduira pratiquement à conférer aux parachutistes, jusqu’au dernier échelon, le droit de vie et de mort sur chaque homme et chaque femme, français ou musulman, dans la région d’Alger. […] J’affirme que s’il accepte le principe scandaleux de l’application d’une torture, naïvement considérée comme limitée et contrôlée, il va briser les vannes qui contiennent encore difficilement les instincts les plus vils et laisser déferler un flot de boue et de sang » (Jacques PARIS DE BOLLARDIÈRE, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Desclée de Brouwer, Paris, 1972).

35. Voir supra, chapitre 2, note 72, p. 172. M. Mosbah fait allusion à Yacine Si Mozrag, tué à Serkadji en février 1995. Sa famille fait partie des victimes qui ont déposé des plaintes pour tortures contre le général Nezzar, en avril 2001 et juin 2002 à Paris.

36. Jacques VERGÈS, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Albin Michel, Paris, 1993.

37. Organisation de l’unité africaine.

38. Le dernier congrès du FFS s’est en fait tenu du 24 au 26 mai 2000.

39. Qui s’est tenu en novembre 1988.

40. Voir supra, chapitre 4, note 3, p. 294.

41. 1er novembre 1954 : déclenchement de la guerre de libération algérienne.

42. Le FIS a été reconnu le 6 septembre 1989, et le FFS le 13 novembre 1989.

43. Le 15 septembre 1991, le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali a présenté à l’Assemblée un nouveau projet de loi pour les élections législatives : par rapport à la loi élaborée sous le gouvernement de Mouloud Hamrouche, il prévoyait une réduction du nombre de députés de 537 à 373 (le chiffre finalement retenu sera de 430), un nouveau découpage donnant un député pour 80 000 habitants au Nord et 30 000 au Sud, une seule procuration autorisée par électeur, l’assouplissement des modalités pour les candidatures indépendantes. Cette loi sera finalement votée, avec quelques modifications, le 13 octobre. Le 3 novembre, les candidatures seront déposées : sur 5 712, 1 100 étaient des « indépendants » (Monde arabe Maghreb-Machrek, n° 134 et n° 135).Ce nouveau découpage a probablement été le fruit d’un compromis entre les différents clans du pouvoir, dont il reste difficile, à ce jour, de reconstituer parfaitement les rationalités respectives, dans une conjoncture alors très fluctuante et caractérisée par un haut niveau de désinformation et de manipulation, venant de tous les bords. Il semble que M. Ghozali espérait, au vu des informations (fournies par les services de renseignements) dont il disposait, pouvoir utiliser la représentation du FIS au Parlement (dans l’hypothèse où celui-ci se présenterait, ce qui était encore très incertain à la veille de ce vote) pour réduire le poids du parti historique, le FLN, selon le principe des « trois tiers » (voir supra, le témoignage de Mohammed Samraoui, chapitre 3, note 30, p. 233). Les décideurs militaires pilotés par les généraux Larbi Belkheir et Khaled Nezzar semblent avoir également promu ce scénario. Mais, sans doute mieux informés des tendances lourdes de l’électorat, ils s’étaient aussi préparés à l’éventualité d’une victoire du FIS, inacceptable à leurs yeux, ce qui justifierait ensuite l’interruption du processus électoral. C’est en tout cas ce qui s’est passé.Ce type d’interrogation se retrouve dans l’analyse du journaliste Abed Charef : « Ce long développement de la “guerre” de Ghozali conduit à se poser beaucoup de questions. Une stratégie électorale, après tout légitime, peut-elle justifier que Ghozali ait fait preuve d’un aveuglement aussi évident, pour attaquer les seuls partis qui étaient en mesure de contrer le FIS ? Ghozali se rendait-il compte qu’en les attaquant, il rendait service, objectivement, au FIS ? En se lançant dans la promotion des candidats indépendants qui ne pouvaient prendre des voix au FIS avec son électorat discipliné, Ghozali se rendait-il compte qu’il affaiblissait les concurrents les plus sérieux du parti islamiste ? Enfin, autre hypothèse, Ghozali l’a-t-il fait délibérément, en sachant que le jeu était truqué à l’avance ? Était-il partie prenante dans ce jeu qui allait préparer le lit du FIS et l’engrenage qui a suivi ? » (Abed CHAREF, Algérie, le grand dérapage, L’Aube, La Tour d’Aigues, 1994, p. 213).

44. Abassi Madani et Ali Benhadj.

45. Voici des extraits d’un compte rendu qu’en a donné un hebdomadaire algérien à l’époque : « Jeudi dernier, des centaines de milliers de personnes venues d’Oran, de Rélizane, de Kabylie, de Tindouf et d’ailleurs ont défilé quatre heures durant. La foule criait à en perdre la voix : “Vive l’Algérie libre et démocratique”, “Ni État policier, Ni État intégriste, mais État démocratique”, “L’Algérie n’est pas l’Iran”, “Main dans la main nous soutiendrons Da `Hocine”. Du haut du balcon, il appelle les Algériens à ne pas perdre espoir. Aït-Ahmed apparaît comme l’alternative. C’est vers lui que des centaines de milliers de gens, pas seulement ses partisans, sont venus chercher réconfort et protection. Entre un FLN discrédité et un FIS menaçant, le peuple démocrate se tourne vers lui : “Vous êtes là parce que vous êtes inquiets et consternés par les résultats du premier tour. Les jeux ne sont pas encore faits”, crie-t-il à la foule enthousiaste. […] “Nous défendrons la paix civile, et nous utiliserons toutes les ressources légales et constitutionnelles pour imposer la démocratie.” Aït-Ahmed refuse de suivre ceux qui préconisent de boycotter le deuxième tour : “Ce serait suicidaire. Les conséquences seraient dramatiques. Si on interrompt le cours électoral, ce serait faire le jeu du pouvoir.” M. H.A.A. écarte l’éventualité d’un coup d’État : “J’ai confiance en nos cadres civils et militaires.” En tout cas, la marche de jeudi dernier a fait de Hocine Aït-Ahmed le rempart contre l’intégrisme et l’hégémonisme du FLN » (« Marche du FFS, le peuple démocrate en marche. M. Aït-Ahmed a confirmé sa position de pôle démocratique mobilisateur », Algérie Actualité, n° 1369, 9-15 janvier 1992).

46. Le « contrat national » signé à Rome en janvier 1995 grâce au concours de la communauté Sant’Egidio, association caritative qui a étendu son champ d’action à la médiation de plusieurs conflits (voir supra, chapitre 1, note 30, p. 62).

47. Annaba, ex-Bône, est la ville où Mohammed Boudiaf a été assassiné le 29 juin 1992.

48. Prédécesseur d’Abdelaziz Bouteflika, le général Liamine Zéroual avait été élu à la présidence de la République en novembre 1995, et il a démissionné de ses fonctions en septembre 1998, ce qui a amené de nouvelles élections présidentielles, en avril 1999.

49. Le trésorier du FFS, M. M’barek Mahiou, a été assassiné le 4 novembre 1995 à Alger.

50. Le candidat islamiste à la présidentielle de 1999 était le leader du MSP, Mahfoud Nahnah.

51. Soupçonnant une fraude massive, tous les candidats autres qu’Abdelaziz Bouteflika se sont retirés, laissant ce dernier seul en lice.

52. Voir supra, chapitre 2, note 5, p. 98. Quatre cent trente sièges étaient à pourvoir. Le FFS a obtenu 510 661 voix, soit 7,40 % des suffrages exprimés.

53. En réalité, comme on l’a vu (voir supra, chapitre 3, note 45, p. 245), le DRS, constitué en septembre 1990 par le général K. Nezzar, ministre de la Défense, rassemblait sous sa seule autorité l’ensemble des services de renseignements : Direction du contre-espionnage (DCE), Direction de la documentation et de la direction extérieure (DDSE) et DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée).

54. Formulation dont on peut remarquer qu’elle recoupe en partie celle de H. Souaïdia dans ses propos faisant l’objet du présent procès : « Les hommes politiques sont des généraux, c’est eux qui décident. Il n’y a pas de président. Cela fait dix années qu’il n’y a pas de président, plus même. »

55. Le 19 juin 1965.

56. Arrêté en octobre 1964, Hocine Aït-Ahmed a été condamné à mort puis gracié. Il s’est évadé en mai 1966.

57. C’est-à-dire à la veille du coup d’État du colonel Houari Boumediene qui allait renverser le président Ahmed Ben Bella.

58. L’OS (Organisation spéciale) a été créée en novembre 1947 au sein du PPA-MTLD, dans la clandestinité totale, pour « préparer la révolution » et en recruter les cadres. Elle a été dirigée de novembre 1947 à décembre 1949 par Hocine Aït-Ahmed (voir Hocine AÏT-AHMED, Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance, 1942-1952, Sylvie Messinger éditrice, Paris, 1983, en particulier p. 125 sq).

 


Extrait du Rapport de Hocine AÎT-AHMED au Comité central élargi de Zeddine, fin décembre 1948

« La politique des cadres est un état d’esprit qui est lié à la notion même de cadre. Il faut avoir une notion révolutionnaire du cadre pour faire une politique révolutionnaire des cadres et inversement »

Manque de cadres et de formation idéologique, 

Le parti se heurte à l’insuffisance des cadres, du point de vue de la quantité et de la qualité. Le mouvement s’est développé très rapidement, parce que ses mots d’ordre patriotiques répondent aux aspirations profondes de notre peuple. L’encadrement, par contre, ne s’est pas développé dans des proportions correspondantes, il a poussé de lui-même, parfois aux hasards des rencontres, souvent dans la violence des luttes quotidiennes contre la répression et l’humiliation. La diversification des tâches, la spécialisation des militants des militants requièrent un nombre de responsables locaux, régionaux et nationaux sans cesse accru. Sans doute est-ce sympathique de voir encore à la tête des structures maintenant importantes, les mêmes éléments qui fondaient l’Etoile Nord Africaine, mais l’efficacité révolutionnaire exige un renouvellement des méthodes et des hommes et d’abord des idées. Tout se tient. Le nationalisme n’est plus à l’époque des balbutiements, des slogans sentimentaux et des méthodes à la Bab Ellah « Hasard ».

L’élargissement des assises sociales, du patriotisme révolutionnaire est une réalité nationale à laquelle doivent correspondre un élargissement et un approfondissement dans les horizons théoriques et organisationnels. L’ascension de la révolution est à ce prix. Le problème des hommes constitue un goulot d’étranglement, « un bouchon de route » sur la voie de la libération. Le renouvellement et le renforcement des cadres ne doivent pas se faire d’une façon bureaucratique par le grand sommet ou les petits sommets. Ils doivent être conçus d’une façon ouverte et démocratique afin de donner à nos structures des élites révolutionnaires, porteuses de la dialectique révolutionnaire. Ajoutons qu’il faut leur donner des responsabilités et les aider à les assumer sans paternalisme. Pleine d’ardeur notre jeunesse assoiffée de théories, d’idées d’avant-garde, sollicitée par les grands courants révolutionnaires qui travaillent le monde. Elle a besoin d’une mystique, d’une orientation idéologique. Le renouvellement idéologique accélérera le renouvellement des structures et des hommes et vice-versa aussi dans une grande mesure. Est-ce là la quadrature du cercle ? Qui, renouvellera quoi ? Nous ou les structures ? Ou les idées ? Sommes-nous capables de renouveler les idées et les structures pour jouer au petit jeu des hommes indispensables, apparatchiks traditionnels qui conçoivent tout renouvellement en fonction d’eux-mêmes, ou bien pour faire jouer les différentes dynamiques de la dialectique historique de la mobilisation des masses en vue de leur libération politique, économique et sociale ?

Un effort est à faire dans le sens de la clarification de nos positions politiques et de l’éducation politique du peuple. Chaque responsable de cellule explique à sa manière la ligne du parti. Notre presse ne leur apporte pas des données positives capables de les guider et de les enrichir. Les avatars de conceptions farfelues sont un danger au même que ceux qui découlent de l’obscurantisme colonial. Le peuple a besoin de voir clair et de marcher de lui-même avec foi et enthousiasme. Le rôle des cadres est un rôle fonctionnel, rendre possible est implacable ce processus

La Politique de renouvellement des cadres : 

Il est faux de prétendre que le parti manque de cadre.il est plus honnête de faire son autocritique et d’avouer que le parti n’a pas de politique de cadre. Qu’est-ce qu’un responsable, sinon un militant auquel le parti, c’est-à-dire en l’occurrence un autre militant, confie des responsabilités, ancienneté, compétence, copinage ? souvent il y a combinaison de plusieurs critères mais au hasards des appréciations au point où on peut dire « Dis-moi de qui tu t’entoures, je te dirais quel genre de responsable tu es ».

Force en tout cas est de constater que le parti confie très peu de responsabilités aux autres. Est-ce qu’il manque de militants capables d’assimilation et d’adaptation ? Non ! C’est une vérité d’évidence que pour être compétent, il faut accéder à des compétences et pour être responsable et avoir des responsabilités. Cette lapalissade n’est pas un artifice de logique, c’est le résultat d’une expérience. La plupart des cadres de l’OS sont en effet des militants de base, dévoués et intelligents. Nous leur avons fait confiance, ils font l’impossible pour mériter cette confiance. Ce sont des jeunes qui ont l’ambition de la jeunesse, une ambition qui est une vertu guerrière quand elle se nourrit de l’idéal révolutionnaire, l’expérience de l’OS démontre que le parti a eu tort de se fier aux mêmes hommes pour accomplir les mêmes rites dans la même défiance de la base. Une saine politique des cadres doit d’abord se débarrasser du cadre familier, des routines bureaucratiques, des affinités petites bourgeoisies et des conceptions du cadre type notable parvenu et indispensable.

Nul n’est indispensable. Nul ne doit être indispensable que ce soit en temps de paix ou en temps de luttes surtout pendant la guerre. « Si l’acte de guerre comme une horlogerie bien remonté perpétue toujours son propre mouvement », il s’ensuit que les indispensables que parce qu’ils peuvent être avantageusement remplacés, la réorganisation du parti à Alger, l’an dernier, a permis de découvrir que les indispensables sont souvent imprégnés de conceptions rétrogrades, voire féodales. On couve ces militants pour le plaisir de les couver et d’en compter cotisations. Ainsi qui sont encore plein d’enthousiasme et de possibilités, les indispensables ont généralement atteint leur plafond, tant au point de vue moral que du point de vue rendement. Ils courent le risque « de tourner » en notables auxquels le parti doit  beaucoup. Ceux qui prendront la relève auront par contre le sentiment de plus de devoirs au parti, ils apporteront ardeur et fraîcheur et finiront de surcroit de rendement, dont le parti a besoin, avant d’atteindre leur propre plafond a leur tour. Il y’aura sans doute moins de risques de les voir jouer aux indispensables. La politique des cadres est un état d’esprit qui est lié à la notion même de cadre, il faut avoir une notion révolutionnaire du cadre pour faire une politique révolutionnaire des cadres et inversement.

Hocine AÎT-AHMED Décembre 1948 ; Zéddine


Extrait du Rapport de Hocine AÎT-AHMED au Comité central élargi de Zeddine, fin décembre 1948

« La politique des cadres est un état d’esprit qui est lié à la notion même de cadre. Il faut avoir une notion révolutionnaire du cadre pour faire une politique révolutionnaire des cadres et inversement »

Manque de cadres et de formation idéologique, 

 Le parti se heurte à l’insuffisance des cadres, du point de vue de la quantité et de la qualité. Le mouvement s’est développé très rapidement, parce que ses mots d’ordre patriotiques répondent aux aspirations profondes de notre peuple. L’encadrement, par contre, ne s’est pas développé dans des proportions correspondantes, il a poussé de lui-même, parfois aux hasards des rencontres, souvent dans la violence des luttes quotidiennes contre la répression et l’humiliation. La diversification des tâches, la spécialisation des militants des militants requièrent un nombre de responsables locaux, régionaux et nationaux sans cesse accru. Sans doute est-ce sympathique de voir encore à la tête des structures maintenant importantes, les mêmes éléments qui fondaient l’Etoile Nord Africaine, mais l’efficacité révolutionnaire exige un renouvellement des méthodes et des hommes et d’abord des idées. Tout se tient. Le nationalisme n’est plus à l’époque des balbutiements, des slogans sentimentaux et des méthodes à la Bab Ellah « Hasard ».

L’élargissement des assises sociales, du patriotisme révolutionnaire est une réalité nationale à laquelle doivent correspondre un élargissement et un approfondissement dans les horizons théoriques et organisationnels. L’ascension de la révolution est à ce prix. Le problème des hommes constitue un goulot d’étranglement, « un bouchon de route » sur la voie de la libération. Le renouvellement et le renforcement des cadres ne doivent pas se faire d’une façon bureaucratique par le grand sommet ou les petits sommets. Ils doivent être conçus d’une façon ouverte et démocratique afin de donner à nos structures des élites révolutionnaires, porteuses de la dialectique révolutionnaire. Ajoutons qu’il faut leur donner des responsabilités et les aider à les assumer sans paternalisme. Pleine d’ardeur notre jeunesse assoiffée de théories, d’idées d’avant-garde, sollicitée par les grands courants révolutionnaires qui travaillent le monde. Elle a besoin d’une mystique, d’une orientation idéologique. Le renouvellement idéologique accélérera le renouvellement des structures et des hommes et vice-versa aussi dans une grande mesure. Est-ce là la quadrature du cercle ? Qui, renouvellera quoi ? Nous ou les structures ? Ou les idées ? Sommes-nous capables de renouveler les idées et les structures pour jouer au petit jeu des hommes indispensables, apparatchiks traditionnels qui conçoivent tout renouvellement en fonction d’eux-mêmes, ou bien pour faire jouer les différentes dynamiques de la dialectique historique de la mobilisation des masses en vue de leur libération politique, économique et sociale ?

Un effort est à faire dans le sens de la clarification de nos positions politiques et de l’éducation politique du peuple. Chaque responsable de cellule explique à sa manière la ligne du parti. Notre presse ne leur apporte pas des données positives capables de les guider et de les enrichir. Les avatars de conceptions farfelues sont un danger au même que ceux qui découlent de l’obscurantisme colonial. Le peuple a besoin de voir clair et de marcher de lui-même avec foi et enthousiasme. Le rôle des cadres est un rôle fonctionnel, rendre possible est implacable ce processus

La Politique de renouvellement des cadres : 

Il est faux de prétendre que le parti manque de cadre.il est plus honnête de faire son autocritique et d’avouer que le parti n’a pas de politique de cadre. Qu’est-ce qu’un responsable, sinon un militant auquel le parti, c’est-à-dire en l’occurrence un autre militant, confie des responsabilités, ancienneté, compétence, copinage ? souvent il y a combinaison de plusieurs critères mais au hasards des appréciations au point où on peut dire « Dis-moi de qui tu t’entoures, je te dirais quel genre de responsable tu es ».

Force en tout cas est de constater que le parti confie très peu de responsabilités aux autres. Est-ce qu’il manque de militants capables d’assimilation et d’adaptation ? Non ! C’est une vérité d’évidence que pour être compétent, il faut accéder à des compétences et pour être responsable et avoir des responsabilités. Cette lapalissade n’est pas un artifice de logique, c’est le résultat d’une expérience. La plupart des cadres de l’OS sont en effet des militants de base, dévoués et intelligents. Nous leur avons fait confiance, ils font l’impossible pour mériter cette confiance. Ce sont des jeunes qui ont l’ambition de la jeunesse, une ambition qui est une vertu guerrière quand elle se nourrit de l’idéal révolutionnaire, l’expérience de l’OS démontre que le parti a eu tort de se fier aux mêmes hommes pour accomplir les mêmes rites dans la même défiance de la base. Une saine politique des cadres doit d’abord se débarrasser du cadre familier, des routines bureaucratiques, des affinités petites bourgeoisies et des conceptions du cadre type notable parvenu et indispensable.

Nul n’est indispensable. Nul ne doit être indispensable que ce soit en temps de paix ou en temps de luttes surtout pendant la guerre. « Si l’acte de guerre comme une horlogerie bien remonté perpétue toujours son propre mouvement », il s’ensuit que les indispensables que parce qu’ils peuvent être avantageusement remplacés, la réorganisation du parti à Alger, l’an dernier, a permis de découvrir que les indispensables sont souvent imprégnés de conceptions rétrogrades, voire féodales. On couve ces militants pour le plaisir de les couver et d’en compter cotisations. Ainsi qui sont encore plein d’enthousiasme et de possibilités, les indispensables ont généralement atteint leur plafond, tant au point de vue moral que du point de vue rendement. Ils courent le risque « de tourner » en notables auxquels le parti doit  beaucoup. Ceux qui prendront la relève auront par contre le sentiment de plus de devoirs au parti, ils apporteront ardeur et fraîcheur et finiront de surcroit de rendement, dont le parti a besoin, avant d’atteindre leur propre plafond a leur tour. Il y’aura sans doute moins de risques de les voir jouer aux indispensables. La politique des cadres est un état d’esprit qui est lié à la notion même de cadre, il faut avoir une notion révolutionnaire du cadre pour faire une politique révolutionnaire des cadres et inversement.

 

Hocine AÎT-AHMED Décembre 1948 ; Zéddine