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15 octobre 2013

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Le 29 septembre 2013 fut une date importante pour l’opposition démocratique algérienne, qui a fêté le cinquantenaire de la création du Front des Force Socialistes (FFS) par son actuel président d’honneur, Hocine Aït Ahmed. Cet anniversaire coïncide avec la retraite politique, depuis mai 2013, à l’occasion du cinquième congrès de son parti, de ce grand homme qui a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie.

C’est une occasion de revenir sur son parcours exceptionnel, au-delà des reproches que peuvent lui faire ses adversaires politiques concernant certains choix ou positions de l’historique chef de l’OS. Il est connu comme la bête noire des éradicateurs en Algérie. Ecrire le CV du Zaïme HAA, appelé aussi Si L’Hocine ou encore Da l’Hocine, revient simplement à écrire l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Admiré par la quasi-totalité du peuple algérien pour son parcours historique durant la guerre de libération, Aït Ahmed Mohand Oulhoucine, dit Hocine, il a pu construire une légende autour de sa personne. On le cite souvent comme l’homme politique aux sept langues, faisant référence aux nombreuses langues étrangères qu’il maîtrise.


Le charismatique fondateur du FFS, le plus vieux parti d’opposition en Algérie, est né à Aïn El Hammam, ex-Michelet (haute Kabylie), un certain 20 août 1926. Ce descendant du Saint-poète populaire, Cheikh Mohand Oulhoucine, se familiarisa rapidement avec la vie paysanne kabyle de dignité et de fierté patriotique. Encore enfant, il compose des poèmes, en kabyle et en français, à la gloire de l’identité algérienne et contre la colonisation française. Son année de naissance correspondant également à l’époque de la création de l’Etoile-Nord-Africaine (ENA), sa route de lutte est donc déjà toute tracée !

Sur la route révolutionnaire !

L’adolescent Hocine, alors qu’il est encore lycéen à Ben Aknoun, rejoint le Parti du peuple algérien (PPA) en 1942. Il n’a que 16 ans quand il commence à prendre des responsabilités au sein du Comité central du PPA. Après les répressions du 8 mai 1945, Ouali Bennaï encadrent les jeunes Aït Ahmed, Ali Laïmache, Amar Ould-Hamouda et Omar Oussedik et les ramènt en Kabylie pour préparer la riposte du PPA. La direction nationale a décidé de déclencher une insurrection armée dans tout le pays, le 22 mai 1945, heure zéro. Le jeune Hocine, d’à peine 19 ans, est chargé d’organiser dans sa région natale cette révolution, presque improvisée. Le même rôle est attribué à tous les autres. A quelques heures de l’heure fatidique, les responsables du Parti décrochent et envoient un contre-ordre. La révolution est reportée. Hocine Aït Ahmed et ses camarades rentrent à Alger, déçus, pour passer la première partie de l’épreuve du Baccalauréat. Il réussit mais décide d’arrêter les études pour se consacrer à la politique, chez lui en Kabylie, où il est rapidement remarqué par des responsables locaux et nationaux. Entre 1945 et 1947, il n’arrête pas d’harceler la direction nationale par des initiatives, toutes radicales, qui consistent à s’organiser et préparer le peuple algérien à la Révolution.

Lors du congrès du PPA-MTLD en 1947, à Alger, il propose au Comité central (CC) la création d’une Organisation Spéciale (OS) paramilitaire qui serait chargée d’entraîner des combattants et acheter des armes afin de mieux anticiper l’éventualité d’une lutte armée. L’OS est crée et dirigée, pendant un bref moment, par Mohammed Belouizdad. En effet, alors qu’il a été désigné auparavant comme membre du CC et du Bureau politique (BP), Aït Ahmed prend la tête de l’OS, vers novembre 1947, en replacement de Belouizdad, gravement malade. En décembre 1948, lors du Comité central élargi du PPA-MTLD, le chef-national de l’OS rédige un rapport sur l’histoire de l’Algérie et les orientations idéologiques d’une très éventuelle guerre révolutionnaire.

« Il fallait surtout accorder la priorité à la préparation militaire du PPA. D’où le fait que le parti s’étant engagé dans une véritable politique légaliste ; nous avons réclamé, à plusieurs reprises, l’application des résolutions du congrès de 1947. Je pense que la répression menée par Naegelen (Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur général de l’Algérie 1948-1951) lors des élections de 1948 a sonné le glas de la période électoraliste qui nous a permis de reprendre l’initiative au sein de l’Organisation spéciale. Personnellement,  j’ai présenté un rapport au comité central élargi, en décembre 1948, pour dire : maintenant c’est fini, il faut se préparer sérieusement », raconte le Zaïme dans cette vidéo:

Selon Mohammed Harbi, « ce document est l’analyse la plus cohérente et la plus radicale produite alors par un dirigeant algérien ». Dans ce texte, Aït Ahmed évite de parler de la langue ou de la religion, imposant le terme d’«une identité algérienne» de l’Algérie. En plus, il plaide ouvertement pour la lutte armée. Ces deux idées ont suffi pour irriter Messali Hadj qui conduisait une lutte idéologique arabo-musulmane, sous la houlette de la Ligue arabe, dont le secrétaire général est son ami Azzam Pacha.

La fausse crise berbériste de 1949

En plus de son refus d’entamer la lutte armée, Messali a, en effet, lancé, en septembre 1948, un Appel aux Nations Unies où il définit l’Algérie comme un pays arabo-musulman, dont l’histoire commence par la conquête arabe au Maghreb. Cette position a provoqué les militants kabyles radicaux du PPA-MTLD. En novembre 1948, en réponse à Messali, la fédération de France vote une motion de Rachid Ali Yahia pour demander la définition de l’identité nationale algérienne, en préconisant l’égalité entre les langues et cultures arabes et berbères. Les militants de cette fédération ont refusé la thèse d’une « Algérie arabe et musulmane » et opté pour l’idée d’une « Algérie algérienne ». C’était le premier grain de ce qui va devenir la crise berbériste de 1949, présentée par Ait Ahmed et de nombreux témoins comme un « complot contre l’OS et ses militants Kabyles qui voulaient s’emparer des décisions au sein du MTLD ». Cette motion est soutenue ouvertement par quelques chefs du Parti en Kabylie comme Ouali Bennaï et Amar Ould-Hamouda. Ces deux chefs historiques du PPA-MTLD et militants de l’OS, ont été les camarades de toujours d’Aït Ahmed depuis 1945, en plus d’Ali Laïmache et Omar Oussedik.

La pression exercée par les jeunes militants kabyles, qui veulent« une guerre révolutionnaire » et « une identité algérienne» , ramène Messali à conclure qu’il ne peut plus contenir l’insolence de cette jeunesse contre ses ordres et ses choix idéologiques. Il le découvre encore plus après le vote à l’unanimité du rapport d’Aït Ahmed par les membres du CC élargi. Il n y avait qu’une seule voix contre, et une abstention qui était celle de Messali lui-même. Sentant le contrôle du mouvement nationaliste entrain de lui échapper au profit « de jeunes révolutionnaires radicaux », pratiquement tous issus de la Kabylie, il décide de frapper fort pour rétablir son autorité.

Il ordonne à la direction du Parti, à Alger, de préparer une réaction violente à l’initiative de la fédération de France. Cette dernière est dissoute. Messali envoie des représentants pour reprendre de force tous les bureaux du parti en France, en excluant tous ceux qui sont « soupçonnés de berbérisme ». En Algérie, les messalistes propagent des rumeurs sur l’existence d’un « complot berbère fractionniste contre la nation algérienne arabo-musulmane, mené par un Parti populaire kabyle (PPK) ». A partir de mars 1949, tous les camarades berbéristes d’Aït Ahmed sont arrêtés par les autorités coloniales: Bennaï, Ould Hamouda et Oussedik, et beaucoup d’autres militants et cadres du PPA-MTLD de la Kabylie. Selon plusieurs sources historiques, tous ont été dénoncés par la direction de leur parti.

Pendant ce temps-là Aït Ahmed, porté par le succès de son initiative pour une lutte armée malgré l’abstention de Messali, cherche les moyens financiers pour acheter des armes et préparer la guerre de libération imminente. Le chef national de l’OS planifie l’attaque de la Grande poste d’Oran, avec le chef de l’OS à Oran, Ahmed Ben Bella. Grâce à la planification d’Aït Ahmed, un commandos de l’OS passe à l’action, le 5 avril 1949, et récupère, sans la moindre effusion de sang, plus de trois millions d’anciens Francs. Ce deuxième succès ne peut qu’agacer Messali davantage. Et voilà qu’Aït Ahmed est rattrapé par la purge anti-berbériste. Bien qu’il se démarque de ce qui s’est passé en France, il a été soupçonné d’être l’une des têtes pensantes des berbéristes (dans son rapport de décembre 1948, il revendique l’identité algérienne et retrace l’histoire de l’Algérie depuis l’antiquité en, citant les chefs de toutes les révolutions populaires de l’histoire maghrébine: Jugurtha, Tacfarinas, l’Emir Abdelkader, El Mokrani, etc.). En plus de ça, il a refusé de cautionner la remise en cause du patriotisme ou de porter atteinte à l’intégrité morale et physique de ses anciens compagnons. En juillet 1949, en son absence, la direction d’Alger décide de dissoudre toutes les sections de l’OS en Kabylie. Au mois de septembre, Aït Ahmed est remplacé par Ben Bella à la tête de l’OS et se voit également exclu officieusement du CC et du BP. Il ne découvrira ces changements qu’en décembre 1949. Isolé et ne recevant aucune nouvelle affectation, il vit dans la clandestinité civile totale, à Alger, depuis cette date jusqu’à fin 1951. Il profite de cette période pour revoir sa famille et se marier avec Tounsia Toudert, dite Djamila.

Le diplomate de la révolution naissante

Sur le plan politique, le PPA-MTLD est au bord de l’éclatement. Plus grave encore, les autorités coloniales découvrent l’OS et arrêtent des centaines de militants à travers tout le territoire national. Ben Bella, le nouveau patron de l’OS, est lui-même arrêté à Alger, en mois de mai 1949. Après ce coup presque fatal au mouvement indépendantiste, la direction du Parti décide de recontacter Aït Ahmed par le biais d’Ahmed Bouda, opposant à cette époque à Messali. Bouda lui propose de quitter Alger pour le Caire. Après une rencontre avec Hocine Lahoual et le Dr Chawki Mostefaï, tous deux membres influents du BP, Si L’Hocine présente un avant-projet pour lancer une diplomatie algérienne qui renforcera les liens avec le Tiers-monde et tous les mouvements anticolonialistes en Afrique et en Asie. En octobre 1951, les dirigeants du MTLD font voyager Aït Ahmed dans un bateau, en partance vers Marseille. Il monte à bord, vêtu en officier de la Marine. Mostefa Ben Boulaïd, ex-responsable de l’OS aux Aurès, fait établir à son ex-responsable hiérarchique une fausse carte d’identité. Hocine Aït Ahmed s’appelle temporairement: Saïd Farhi, né dans le douar des Ouled-Aouf à Batna.

Une fois arrivé à Marseille, il prend le train vers Paris où il devrait attendre son laissez-passer vers le Caire. En janvier 1952, Messali fait son mea-culpa non assumé. Il vient à la rencontre de l’ancien chef de l’OS. Evitant, ne serait-ce que le fait de rappeler les différends entre les deux hommes qui agitaient leur relation depuis début 1947, Messali demande à Da L’Hocine de rédiger un rapport qui définira les modalités pour relancer l’OS. Le patron du MTLD aura son rapport en février. Aït Ahmed, quant à lui, prendra la route vers le Caire, fin avril. Il fait une escale à Berne, en Suisse, où il rencontre l’ambassadeur égyptien qui lui remet un laissez-passer et lui procure un billet d’avion d’un vol-direct: Zurich-Le Caire. Le 1er mai 1952, Aït Ahmed est au Caire et devient officiellement membre de la délégation extérieure du PPA-MTLD dont l’un des éléments n’est autre que Mohammed Khider. Au Caire, il ne se préoccupe plus des conflits de «chefs», à l’intérieur du Parti, entre Messalistes et Centralistes, notamment après le congrès de 1953. Il soutiendra, néanmoins, à temps le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action), créé en mars 1954 comme une troisième voix. Le CRUA se substitue aux deux parties antagonistes et décide de préparer le déclenchement de la guerre de libération nationale.

En attendant, le nouveau cairote pose ses premières pierres dans l’édifice d’une diplomatie révolutionnaire algérienne. En janvier 1953, il prend part à la toute première conférence des partis socialistes asiatiques à Rangoon en Birmanie. Cette organisation marxiste a soutenu, dès lors, la lutte de libération du Nord-Africain. Il profite de ce voyage pour se rendre au Pakistan, en Inde et en Indonésie pour créer des comités de soutien à l’autodétermination du peuple algérien.

Le 1er novembre 1954, Aït Ahmed, Khider et Ben Bella (il s’est évadé de la prison en 1952 et finit par rejoindre la capitale égyptienne) étaient au Caire pour rendre publique la proclamation du Front de Libération Nationale (FLN). Ces trois leaders de l’extérieur se rajoutent aux six chefs de l’intérieur (Krim Belkacem, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Didouche Mourad, Mostefa Ben Boulaïd et Larbi Ben M’hidi) pour former le noyau dur des neufs historiques qui ont déclenché la guerre de libération nationale.

Hocine Aït Ahmed à la conférence de Bandung, en 1955.
Hocine Aït Ahmed à la conférence de Bandung, en 1955.

En avril 1955, Si L’Hocine est à la tête de la délégation algérienne à Bandung où il a présenté, avec son compagnon M’Hamed Yazid, et conjointement avec les délégations marocaine et tunisienne, un «Mémorandum Maghrébin» réclamant l’indépendance de ces trois pays. D’après l’historien français Yves Courrière, c’est uniquement grâce à l’effort individuel du natif d’Aïn El Hammam que la question algérienne sera inscrite à l’ordre du jour de cette conférence. Il est resté en Indonésie, tout seul, plus d’un mois avant ce rendez-vous, dans l’unique but de négocier et d’arracher au président Soekarno le feu vert pour la participation du FLN à l’historique «Conférence de Bandung». En début de l’année 1956, les deux diplomates de la Révolution, Hocine et Yazid, réussissent même l’exploit d’ouvrir un bureau du FLN auprès des Nations-Unies (ONU) à New York. C’est-à-dire quelques mois avant le Congrès de la Soummam, auquel Aït Ahmed, comme on le saura ci-après, devait participer.

Le congrès de la Soummam, 20 août 1956 

Aït Ahmed considère que le congrès de la Soummam est le vrai acte fondateur du Front de libération national. Lors d’une émission radiophonique, diffusée durant les années 1990 sur les ondes de la Radio nationale Chaîne 2, il s’attaqua frontalement à Ben Bella. « Il faut préciser que, de tout temps, Ben Bella considérait que c’est lui qui a fait la révolution ; lui et les Egyptiens. C’est lui qui a créé le FLN… », a-t-il rappelé avant de continuer: « la vérité c’est que le Front n’a pas été créé en novembre 1954. Il est vrai que l’appel du Caire avait sont importance et son poids psychologique. Mais la vraie organisation du Front a été entamée avec la venue d’Abane, paix à son âme. A Alger, il demanda à Rebbah Lakhdar (responsable d’Alger et lieutenant rapproché d’Abane. C’est chez lui que la décision de composer l’hymne national algérien a été prise en mai 1955) de lui organiser des auditions avec tous les chefs des partis politiques: les communistes, les centralistes, les oulémas, Ferhat Abbas, etc. Abane leur a imposé de dissoudre leurs formations et de se joindre au FLN car il a compris que la France voulait exploiter les divisions pour frapper la révolution ».

Enfonçant un peu plus le clou contre ceux qui ont confisqué le pouvoir en 1962, Aït Ahmed rajoute, sans non ironie: « Il faut dire que l’histoire n’a pas été faite par les cow-boys ». Il affirme que toute l’organisation de l’ALN et du FLN était l’« œuvre » d’Abane Ramdane, en lui reconnaissant intelligence et compétence:« Organiser le congrès de la Soummam, c’était une prouesse de sa part. Je me demande comment il a réussi à faire une telle réunion en plein cœur des batailles contre l’armée coloniale ? Quand on m’a mis au courant, j’étais vraiment content en me disant chapeau bas à lui et ses camarades ». Da L’Hocine n’a été informé de cette initiative, fondatrice de l’Etat algérien moderne, que quelques jours avant le fameux détournement d’avion d’octobre 1956.

Pratiquement deux mois après la tenue de ce congrès, l’ancien chef de l’OS rencontre Khider au Maroc. «Vers le 17 octobre, j’ai rencontré Mohamed Khider qui m’a donné une copie de la plateforme de la Soummam. Il m’a expliqué qu’on nous l’a envoyée pour que nous donnions notre avis. Je l’ai lue et elle m’a plu. Il y avait certes des petites retouches à faire mais j’étais vraiment content du résulta final », témoigne-t-il. Son compagnon d’armes l’informe, à cette même occasion, d’un détail:« Khider m’a dit qu’en fait, ils nous ont appelé, moi et Boudiaf, pour que nous soyons présents. Je lui ai demandé: alors pourquoi vous ne me l’avez pas dit ? Je ne le savais pas ! », regrette celui qui devait fêter ses 30 ans à la Soummam. « Justement, nous devrons nous réunir à Madrid. Ben Bella et Boudiaf ne sont pas d’accord avec les résolutions du Congrès », lui répond Mohamed Khider.

(à suivre)

 15 octobre 2013 |

Par Samir Ghezlaoui

in http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/151013/hocine-ait-ahmed-l-histoire-d-un-pays-dans-le-portrait-d-un-homme

Références vidéos :


16 octobre 2013

Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.
Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, deuxième partie.

Le détournement de l’avion des Cinq

Le rendez-vous a été donc pris pour se retrouver rapidement dans la capitale espagnole. Cela sans compter sur l’arrivée d’un imprévu d’envergure. Moulay Hassan (futur roi Hassan II) a été chargé par son père, le roi Mohamed V, d’organiser le voyage d’une délégation du FLN vers Tunis pour prendre part à une conférence maghrébine autour de l’indépendance de l’Algérie et sa relation future avec le Maroc et la Tunisie. Le 22 octobre 1956, en effet, cinq responsables du FLN prennent un vol Rabat-Tunis. Aït Ahmed, chef de délégation, est accompagné par Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf. L’avion est détourné, d’une manière à la fois douce et spectaculaire, vers Alger. A vrai dire, « cet acte de piraterie caractérisé, en violation du droit international », comme le qualifie souvent Si L’Hocine, a été très bien préparé par les autorités coloniales. De fait, plusieurs rumeurs circulaient depuis cette date à propos d’une trahison dont auraient été victimes les leaders du FLN.

Ben Bella, par exemple, a émis plusieurs fois des doutes sur la loyauté des Marocains. Il déclare ceci à la radio France Culture: « Nous devions aller avec le sultan du Maroc dans son avion, puis il y a eu un changement de programme. On nous a dit: vous n’allez pas dans l’avion de Mohammed V car il y a son harem. Vous irez dans un autre avion ». En 2008, des accusations graves et affirmatives, cette fois-ci, viennent de l’écrivain et journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal, ancien directeur d’Al-Ahram. Ce dernier a accusé, sur Al-Jazzera, le pouvoir marocain de l’époque, notamment le prince Hassan, d’avoir livré les « Cinq » au gouvernement de Guy Mollet.

Évoquant « le devoir de mémoire et de vérité », Hocine Aït Ahmed accepte de livrer sa version des faits sur la chaîne franco-marocaine Midi1Sat:

Il explique qu’après l’arraisonnement de l’avion Air Atlas – Air Maroc, le souverain chérifien était très en colère. « La réponse du roi Mohamed V était ferme. Il a dénoncé fermement cet acte. Il faut rappeler quand même qu’il a proposé son fils (le prince héritier Hassan) comme otage en échange de nous », admet-il encore. L’historique chef du FLN explique que même le futur roi Hassan II a été très dévoué à la cause algérienne, avec cet argument: « Je devais faire venir un bateau d’armes des Etats-Unis au Maroc, et je me suis adressé au prince héritier Moulay Hassan qui m’a dit: je vous donne la licence et je vous autorise à faire ça ».

Enfin, il affirme que c’est lui-même, en sa qualité de chef de délégation, qui a réclamé de voyager dans un deuxième avion, en pensant que c’était très risqué d’exposer le roi Mohamed V, sachant que le Sdece (Service français de documentation extérieure et de contrespionnage) guettait de près les chefs du FLN à Tunis, à Rabat et au Caire. « Le prince Hassan a transmis, au roi Mohamed V, ma crainte lorsqu’ils ont décidé que nous partions ensemble dans le même avion que le roi. Je les ai mis en garde contre les risques qu’encourait le roi Mohamed V et suggéré de prendre un autre avion », a précisé Aït Ahmed avec assurance.

Il profite de cette tribune pour rappeler les objectifs visés par ce qui devait être la conférence maghrébine de Tunis pour la paix (en plus du FLN et du roi Mohamed V, le président tunisien Habib Bourguiba devait être présent aussi). L’artisan de Bandung poursuit son témoignage télévisé: « Je me suis confié à une journaliste française en lui disant que désormais l’affaire de l’indépendance de l’Algérie, ce n’est plus le monopole des Algériens mais de tout le Maghreb. C’est notre nouvelle stratégie. Avec tout le Maghreb uni, les rapports de forces changeront… J’ai profité de cet entretien pour lui donner le document des résolutions de la Soummam ». Cette journaliste française qui a fait le voyage avec les « cinq historiques », à bord du Douglas DC-3, s’appelait Eve Paret-Deschamps. Lors d’un épisode des «Dossiers de l’écran», émission diffusée sur Antenne 2 (France 2), le 4 mai 1982, Paret-Deschamps, face à face avec Aït Ahmed, relit ce qu’il lui déclara 26 ans auparavant: « Les conversations que nous avions eues, à Rabat, avec le roi Mohamed V étaient très utiles. Nous avons eu un débat sérieux pour une solution d’ensemble, qui pourrait être proposée à un gouvernement vraiment désireux de négocier. Il n’y a pas une solution marocaine, une solution tunisienne, une solution algérienne ; il y a une solution nord-africaine parce qu’il y a un problème nord-africain. Nous voudrions faire une fédération des trois pays de l’Afrique du Nord, et après conclure avec la France une alliance étroite ». Selon plusieurs acteurs et sources historiques, dont Mustapha Lacheraf, les seuls traîtres dans cette affaire sont le pilote et l’équipage qui étaient tous français. Ils ont fini par céder aux pressions et au harcèlement du Sdece.

Le GPRA et les accords d’Evian 

En prison, Aït Ahmed continue la lutte à sa manière. Il a entretenu une correspondance régulière, jusqu’à l’indépendance, avec les chefs de la révolution en liberté. Selon Redha Malek, « l’idée de créer le gouvernement provisoire, comme action radicale et point de non-retour vers l’indépendance, est venue de Hocine Aït Ahmed ». Le leader emprisonné suivait les conflits de chefferie qui risquaient de casser la révolution à tout moment. Ce qui posait problème, c’était surtout le fait que beaucoup de responsables influents refusaient de se soumettre aux résolutions du congrès de la Soummam et aux ordres du CCE (Comité de coordination et d’exécution), créé par Abane. Alors, Aït Ahmed propose de dissoudre le CCE au profit d’un gouvernement provisoire algérien qui sera l’instance exécutive suprême de la révolution. Lors d’une réunion du Conseil national de la révolution (CNRA), tenue au Caire en août 1958, cette proposition a été effectivement concrétisée. Le 19 septembre, Ferhat Abbas fait sa première déclaration en tant que président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Le GPRA s’imposa rapidement comme le seul porte-parole légitime de la révolution. Mais en réalité, la lutte fratricide perdurait: ceux qui étaient contre les résolutions de la Soummam l’étaient encore davantage contre le GPRA. Hocine Aït Ahmed raconte sur la chaîne française Histoire que « pendant les négociations entre le GPRA et le gouvernement français, la crise latente, qui existait entre le haut commandement de l’armée aux frontières marocaines et aux frontières tunisiennes, commence à paraître. C’est à ce moment là que les militaires commencent à prendre des initiatives politiques très fortes. Ils ont manifesté leur désaccord avant la signature des accords d’Evian. C’était pour nous, un devoir de rappeler à l’ordre l’Etat-major. Donc nous avons écrit aux dirigeants militaires pour leur dire que c’est une erreur politique grave que d’avoir ouvert une crise au moment des négociations. Et nous avons écrit une lettre de soutien à Benkhedda ».

Dans ce cadre, HAA dévoile l’une des premières conspirations politiques orchestrées contre le GPRA par le colonel Houari Boumediene, chef de l’État-major général (EMG) créé en 1959. Mal connu dans la société algérienne, Mohamed Bouhkarouba commença à chercher le soutien des «Historiques» emprisonnés en France. « Boumediene a envoyé Bouteflika recruter un historique. Ils voulaient d’abord convaincre Boudiaf de les rejoindre. Boudiaf leur a dit: “Qu’est-ce que c’est que cette initiative que vous prenez ? Vous divisez le pays. Au moins il fallait être en position de force au moment des négociations”. Il a été très dur à l’égard de l’Etat-major. Donc out… le nom de Boudiaf est éliminé. En ce qui me concerne, il n’était pas question de m’en parler, ils connaissaient déjà mon point de vue idéologique. Ils se sont rabattus sur Ben Bella », avance le futur ministre d’Etat, toujours pour la chaîne Histoire. Redha Malek, l’un des négociateurs des accords d’Evian, affirme aussi que « Boumediene était contre les accords d’Evian dès le début des négociations ». Quant à Aït Ahmed, il a soutenu ces accords et le GPRA. Dans un document vidéo diffusé par l’Ina.fr,il admet qu’il « était pour les accords d’Evian car ils permettaient d’abord à l’Algérie d’accéder à l’indépendance. Et en suite, ce qui est plus important, éviter la partition. Mon cauchemar, c’était la partition ».

Signature des accords d'Evian, mars 1962.
                                                                                               Signature des accords d’Evian, mars 1962.

Aussitôt les accords d’Evian signés, le 19 mars 1962, Aït Ahmed et tous les prisonniers politiques ont été libérés. Soulagé de retrouver son pays, il décrit, dans un autre témoignage, la satisfaction du peuple algérien du cessez-le-feu: « C’était un instant de bonheur, et surtout de voir la joie, le déferlement d’enthousiasme et les danses ! C’était une atmosphère presque magico-métaphysique. C’était extraordinaire. C’était irréaliste de voir les femmes enlever leurs voiles et se mettre en jupon et aller embrasser les hommes ». Cette ambiance festive est vite gâchée par les attentats terroristes de l’OAS et la lutte des «Chefs» de l’été 1962.

La lutte des clans et l’indépendance confisquée

Alors que rien n’allait plus entre le GPRA et l’EMG depuis 1961, malgré le remplacement de Ferhat Abbas par Benkhedda, les désaccords vont encore s’aggraver davantage dès avril 1962. C’est en ce mois que les cinq historiques seront unis pour la dernière fois. Boumediene les reçoit à l’Etat-major mais ne veut rien céder à quiconque. Pourtant, ayant compris l’alliance Boumediene-Ben Bella, Aït Ahmed a sollicité la médiation de Jamal Abdel-Nasser, très influent sur les deux alliés. Interrogé dans « Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », film documentaire réalisé en 2002 par Jean Michel Meurice et Benjamin Stora, le fondateur du premier parti d’opposition au régime de Ben Bella assure: « Personnellement, j’ai fait des efforts pour que nous rentrions unis (au pays). J’ai profité de ma présence au Caire, lors de la réunion du Groupe Africain de Casablanca (le GAC est l’un des ancêtres de l’actuelle Union africaine. Fort probablement, Aït Ahmed parle de la deuxième session du comité économique de ce groupe, tenue entre le 26 mars et le 2 avril 1962.), pour aller voir Nasser, avec l’autorisation du chef du gouvernement. Je lui ai dit: “si jamais cette crise atteint l’Algérie, vous ne seriez pas gagnant, Ben Bella aussi, personne ne sera gagnant. Ce sera l’atomisation. S’il vous plaît, faites quelque chose. Moi, je suis prêt à soutenir un remaniement possible du GPRA pour mettre à sa tête Ben Bella. Mais de grâce, il faut intervenir parce que ce qui risque de se produire en Algérie, c’est du nihilisme si on dérive vers la guerre civile” ».

« Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », par Jean-Michel Meurice et Benjamin Stora (2002).

La division entre les différentes fractions à la tête de la révolution va s’éterniser et se concrétise avec l’entêtement de Ben Bella, fort du soutien de l’Etat-major, qui a tout fait pour convoquer un congrès du CNRA. Il aura ce qu’il demande pour le 27 mai 1962. La réunion se tient à Tripoli. Seuls les responsables de l’Algérois (la wilaya IV) s’opposent clairement au Congrès de Tripoli et réclament sa tenue à l’intérieur du pays. Aït Ahmed de son côté était contre mais il a fini par y participer. Il s’explique sur ce point en ces paroles : « j’étais contre la réunion du CNRA à Tripoli. Pour moi, ce qui était important, c’était d’envoyer tous les cadres disponibles à l’intérieur du pays, surtout qu’il y a eu la lutte contre l’OAS. Une fois en Algérie, il fallait créer des conditions et des préparations démocratiques du congrès du FLN. C’était ça ma vision. Je m’y étais opposé mais minoritaire. »

Le premier point de l’ordre du jour était de valider les accords d’Evian. Le CNRA, en effet, a voté unanimement la signature des accords d’Evian. Aït Ahmed raconte que Redha Malek et Ben Yahia se sont même autocritiqués en expliquant qu’ils ont dû faire des concessions durant les négociations pour accéder à l’indépendance. Selon lui (et c’est ce que confirme souvent Ali Haroun): « 30 membres ont voté contre dont Boumediene et Si Nacer (nom de guerre du colonel de la wilaya III Mohammedi Saïd, soutien indéfectible de Ben Bella) en disant que les négociateurs ont vendu l’Algérie à la France ». Le zaïme se souvient deux anecdotes très descriptives de l’ambiance régnant lors des travaux de ce congrès: « Nous avons adopté la plateforme. Après l’adoption, deux notes folkloriques: Ferhat Abbas crie et dit, en montrant la plateforme: “ça, c’est du communisme mal digéré”, mais il l’a votée quand même. Et Si Nacer a dit, en faisant le salut de la main, après l’adoption de la plateforme à l’unanimité: “Heil Hitler” ».

A l’entame du deuxième point de l’ordre du jour, c’est-à-dire la désignation du bureau politique, l’entente a été impossible et les travaux ont été levés sans jamais reprendre depuis le 7 juin 1962. Selon Ali Haroun, « l’ambiance a été surchauffée. Des mots regrettables ont été prononcés par certains. Pour calmer les esprits, Omar Boudaoud, président de la séance, a suspendu les travaux en annonçant qu’ils reprendraient le lendemain. Depuis ce jour-là, le CNRA ne s’est jamais réunis de nouveau. Donc il n y a pas eu de vote au congrès de Tripoli pour élire une direction, majoritairement et démocratiquement. Il n y a eu plus de représentation politique du FLN, légitime et acceptée par tous ».

L’ANC et la constitution du Majestic

Avec la confrontation fratricide qui perdure entre les trois groupes «Alger», «Tlemcen» et «Tizi-Ouzou», Aït Ahmed démissionne du GPRA le 27 juillet 1962, refusant cette lutte de clans. « Je profite d’une escale à Paris pour rendre publique ma démission de tous les organismes directeurs de la révolution. Cette décision est irrévocable. Elle répond au consensus populaire, au désir profond du peuple qui rend responsable tous les dirigeants, sans exception, de la situation actuelle et qui voudrait voir tous s’en aller», déclare à l’époque Aït Ahmed sur la télévision française.

Il a salué, à cette occasion, « l’attitude responsable et intelligente, parce que neutre et arbitrale, des frères dirigeants de la wilaya IV ». Il a appelé par ailleurs, le comité inter-wilayas, constitué le 25 juin 1962 par les wilayas II, III, IV, la Zone autonome d’Alger et la Fédération de France, à « dégager une formule de réconciliation nationale et d’une direction incontestée ». Pour rappel, ce comité, initié par Boudiaf et Krim Belkacem, entre rapidement en conflit avec l’EMG de Houari Boumediene qui a eu la mainmise sur le CNRA et toute l’armée des frontières.  Répondant à son intervieweur sur ceux qui devront mener l’arbitrage entre les différents clans, le démissionnaire répond sans ambigüité: « la solution est dans l’arbitrage et la médiation qui se développe à l’heure actuelle. L’arbitrage des militants qui s’articulera probablement sur le conseil inter-wilayas et non pas le CNRA. Je dois dire franchement, le CNRA est un organisme qui me paraît réactionnaire en ce sens qu’il ne reflète pas l’esprit de la révolution, ni la nature de la révolution. Son niveau politique ne lui permet pas de s’adapter et de participer à la reconversion de notre lutte en fonction des tâches d’édification. »

Le 3 août 1962, à Alger, Ben Bella impose son choix de constituer un nouveau bureau politique qui remplacera le GPRA à la tête de l’Etat algérien naissant. Aït Ahmed refuse encore une fois de s’associer à ce coup de force mais Boudiaf y participe cette fois-ci (les deux hommes ont déjà refusé la même proposition du groupe de Tlemcen, le 22 juillet). Le 9 septembre, l’armée des frontières rentre victorieuse à Alger après plusieurs semaines d’exactions et de confrontation militaire avec quelques wilayas (particulièrement la wilaya IV).

Le 20 septembre, l’Assemblée nationale constituante (ANC) a été élue sur liste unique. Autrement dit, beaucoup de cadres du FLN et de l’ALN révolutionnaires sont désignés comme députés d’office de l’ANC, malgré leur opposition à Ben Bella. C’est le cas de Krim, Boudiaf et Aït Ahmed. Ce dernier n’a pas cessé de critiquer la nature du régime que veulent instaurer les benbelistes. Voilà l’une de ses interventions en tant que député de l’ANC : « ce qui importe, c’est de redonner la parole au peuple. Nous nous engageons, de toute façon, à militer pour la permanence des règles de jeu démocratique, pour le respect du pluralisme linguistique et le pluralisme politique. Personnellement, je suis allergique aux adjectifs ; république, démocratique, populaire… formidable ! Moi je me contenterais du mot République. Ce qui est important, c’est le contenu. Nous espérons innover en la matière, faire œuvre pédagogique, et ne pas tomber uniquement dans les représentations symboliques. Il faut essayer de donner un contenu réel, un contenu démocratique ; redonner aux Algériens le droit à l’autodétermination, c’est ça que nous voulons». Le 25 septembre, Ferhat Abbas est élu président de l’ANC et Ben Bella est appelé à former le premier gouvernement de l’Algérie indépendante. Le 29 septembre 1962, Ben Bella forme son gouvernement sur mesure.

A l’occasion de la célébration du premier anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1963,  Aït Ahmed critique ouvertement le clanisme et le régionalisme de Ben Bella. Il paraît dans un documentaire, produit conjointement par les télévisions algérienne et française, pour lancer un message très clair: « Tout va mal. Pour que ça aille bien, il faut en discuter. Discuter avec qui ? Avec les véritables révolutionnaires… La majorité des députés étaient pour l’ouverture d’un débat. Je les ai vus, j’ai fait un travail de couloir. Tous se plaignent de la situation, de la dégradation qu’il y a dans le pays… Il n y a qu’à faire le contraire de ce qui a été fait à Tlemcen. Tlemcen c’est de la démagogie révolutionnaire. C’est la politique de clans. Ce sont les alliances du hasard et c’est la guerre civile, il faut faire le contraire. Je suis contre la guerre civile, je suis contre la politique de clans. Que Ben Bella fasse un gouvernement d’union nationale avec les véritable révolutionnaires, je le soutiendrai, ou qu’il s’en aille». Faisant la sourde oreille, son successeur à la tête de l’OS refuse la moindre ouverture d’esprit et refuse de partager le pouvoir avec les «vrais révolutionnaires». Ainsi, en dehors de l’ANC, il se fait préparer un avant-projet de constitution qui sera approuvé par référendum national le 8 septembre 1963 et promulgué deux jours après.

Selon plusieurs témoignages comme celui d’Ali Haroun, député de l’ANC, les cadres du FLN pro-Ben Bella, c’est-à-dire le BP, se réunissent trois jours avant la plénière (celle du 28 août 1963 où le texte de la nouvelle constitution sera adoptée) dans un grand cinéma d’Alger, le Majestic (actuellement l’Atlas), et adoptent un texte d’avant-projet pour la constitution sans que la sous-commission de la rédaction de ce texte, désignée par l’assemblée constituante, ne soit au courant. De son côté, Aït Ahmed explique à qui voulait l’entendre que «la constitution a été faite dans un cinéma par des gens triés sur le volet. Et puis, comme à chaque fois, ils essayent de respecter les normes en l’imposant à l’Assemblée constituante. C’est là où le sens de l’honneur chez certains, comme Ferhat Abbas, les a poussé à démissionner». L’ascension autoritaire de Ben Bella ne s’arrête pas à ce niveau. Le 15 septembre 1963, il s’impose comme le premier président élu de l’Algérie indépendante et s’offre les pleins pouvoirs, bien sûr sous l’œil, à la fois protecteur et méfiant, de son allié Boumediene, nommé à juste titre ministre de la Défense et vice-président.

16 octobre 2013 |

par Samir Ghezlaoui

in http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/161013/hocine-ait-ahmed-2-de-lenlevement-aux-accords-devian

références vidéos


Hocine Aït Ahmed en 1963, dans le maquis.

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, troisième partie.

La création du FFS et l’insurrection de la Kabylie

Devant l’entêtement du jeune président, les responsables de quelques wilayas (IIIe et la IVe) décident de tenter le tout pour le tout : créer un autre parti politique sur les fondamentaux du 1er novembre 1954 et la plateforme de la Soummam, et résister « pacifiquement » à la dérive militaro-autoritaire de l’ancien groupe de Tlemcen. L’idée a pris forme dès le début septembre, selon Aït Ahmed, pour « présenter spectaculairement une alternative pacifique et faire échec au coup de force constitutionnel ». Il a été soutenu dans cette action notamment par Ali Mécili, ancien agent du MALG (service de renseignements de la révolution algérienne), Mohand Oulhadj, dernier chef de la wilaya III, et Lakhdar Bouregaa, commandant de la wilaya IV, etc.

La première action du tout nouveau mouvement politique a été d’organiser une campagne de boycott du référendum sur la constitution. Toutefois, Aït Ahmed et ses alliés ont exprimé leur refus catégorique des idées de l’UDRS (Union pour la défense de la révolution socialiste), parti clandestin créé en juin 1963 par Krim Belkacem et les anciens du groupe de Tizi-Ouzou, et qui prônait la lutte armée contre l’ANP (l’armée régulière qui a pris la place de l’ALN). Le 29 septembre 1963, dans un meeting populaire au centre-ville de Tizi-Ouzou, sécurisé par les hommes du colonel Oulhadj (7ème région militaire de l’ANP) puisque le FFS a imposé aux gendarmes et à la police du régime de rester dans leurs casernes, Aït Ahmed lance officiellement son parti politique: le Front des Forces Socialistes (FFS). Le 3 octobre, Ben Bella gèle la constitution et envoie ses troupes militaires à la traque des rebelles, taxés aussitôt d’«antirévolutionnaires». Devant la réaction violente et répressive du pouvoir central, le FFS mène une « résistance armée » dans une posture nettement défensive.

Hocine Aït Ahmed en 1963, dans le maquis.

A l’époque, beaucoup de ceux qui connaissent Aït Ahmed ne comprennent pas son revirement radical vers l’action armée, lui qui a toujours refusé la lutte des clans et la violence fratricide. Il a même déclaré à maintes reprises, en pleine crise d’été 1962, que l’Algérie ne tombera jamais dans une guerre civile. En voilà une qui arrive et à laquelle il contribue. Pourquoi donc ? Cette question lui a été posée par un journaliste qui lui a rendu visite au maquis.

Voilà un petit résumé: « Il y a à peine deux mois quand je vous ai rencontré, vous étiez en civil, et vous êtes aujourd’hui en militaire, c’est donc l’épreuve de force ?», lui demande le journaliste. HAA répond sereinement: « Aujourd’hui que nous avons atteint un seuil à partir duquel: ou c’est la fascisation, c’est-à-dire la mort, la misère morale pour notre peuple, la misère sociale qui doit suivre nécessairement la misère morale ; ou bien la résurrection de notre révolution…». Le reporter de la télévision française rebondit avec une deuxième question: « Le fait de vous trouver là dans le maquis, en pleine Kabylie, veut-il dire qu’il n’y a plus de possibilité de dialogue et qu’on risque de voir la guérilla ?» HAA rétorque: « S’il y avait eu la moindre chance, on n’aurait pas fait ça. Toutes les issues ont été bouchées ».

Le malheur ne vient jamais seul. Dès la fin septembre 1963, le Maroc provoque une guerre de frontière au sud-ouest algérien (La guerre des Sables, entre septembre 1963 et février 1964). Le 30 septembre 1963, au lendemain de la proclamation officielle du FFS, Ben Bella déclare que l’« insurrection d’Aït Ahmed est soutenue par le roi du Maroc ». Il a profité de cette occasion pour évoquer l’« union patriotique contre une agression extérieure ». Il a lancé un appel à tous les Moudjahidine de la Kabylie pour rejoindre le Front contre les troupes royales à l’ouest du pays. Le 15 octobre 1963, il a décidé de la mobilisation générale des troupes de l’ANP et les anciens combattants de l’ALN. Le colonel Oulhadj, chef militaire du FFS, officieusement convaincu par Krim, négocie avec l’armée régulière. Il finit par accepter de donner l’ordre à ses hommes de rejoindre les troupes de l’ANP aux frontières marocaines, avec toutes leurs armes et munitions. En contrepartie, il rejoint Alger et sera nommé membre du Bureau politique du parti unique. Le FFS est pratiquement décapité. Il ne lui reste plus d’armes et les hommes qui le protégeaient l’ont abandonné. C’est un coup très dur pour Aït Ahmed, qui refuse malgré ce revers de se rendre aux autorités centrales. L’étau se resserre sur lui et ses fidèles lieutenants. Plus de 400 militants du FFS tombent au champ d’honneur lors des ratissages et expéditions punitives de l’ANP. Si L’Hocine lui-même échappe à une embuscade, le 14 octobre 1964, près de Tigzirt, où son secrétaire, Tahar Tamzit, trouvera la mort. Trois jours plus tard, il est arrêté, avec Ali Mécili, à quelques pas d’Aïn El Hammam. Le lendemain, Alger Républicain titre alors: « l’ANP capture le traître Aït Ahmed ».

L’accord FFS-FLN et le coup d’Etat de 1965

Le chef du FFS est emprisonné à Lambèse (Batna) puis à la prison d’El Harrach. Il a été condamné à mort puis gracié. Depuis sa cellule, il continue de donner des instructions aux responsables du FFS clandestin. Pendant ce temps là, Ben Bella commence à souffrir de l’insolence de Boumediene et de son ambition sans limite. Dans sa volonté d’anticiper les choses, le Président a déjà décidé, à tort, de confier l’EMG à Tahar Zbiri (qui participe au coup d’Etat de 1965 et puis tente lui-même de renverser Boumediene en 1967). Maintenant, Ben Bella veut éloigner le lieutenant le plus dangereux de Boumediene, Abdelaziz Bouteflika, ministre des affaires étrangères. Afin de se protéger, l’équipe de Ben Bella décide de se rapprocher du Zaïme historique du FLN et du FFS, Hocine Aït Ahmed. Ce dernier accepte le principe de négociation à condition qu’il soit représenté par des cadres du FFS à Paris. Ce fut effectivement le cas. Le 16 juin 1965, un communiqué commun FFS-FLN est publié dans la presse. L’accord porte sur plusieurs points : le cessez-le-feu, l’indemnisation des familles des militants tués par l’ANP, la réhabilitation des militants FFS dans leur statut d’anciens combattants de l’ALN, et enfin la libération de tous les détenus politiques.

Le 19 juin, Boumediene dépose Ben Bella et ordonne son arrestation. Justifié par sa volonté de corriger le cours révolutionnaire, il s’autoproclame président de la République. Aït Ahmed est affirmatif sur la vraie raison de ce coup d’Etat, lors d’une émission diffusée sur la télévision française, le 1er novembre 1979 : « la raison véritable qui a poussé l’armée à se débarrasser de Ben Bella, le 19 juin 1965, la véritable cause, c’est que trois jours auparavant, un communiqué commun FLN-FFS a été publié dans la presse nationale, annonçant le début de la sortie du parti unique et la reconnaissance d’un deuxième parti. Trois jours après, c’est le coup d’Etat. En fait, les gardiens du temples ne voulaient pas l’ouverture de la voie à une opposition ».

En voulant dissimuler sa « vraie motivation » derrière le renversement de son ancien protégé, le nouveau président s’engage à respecter l’accord FFS-FLN. Il commence par la libération de tous les détenus politiques sauf Aït Ahmed, dont la libération est retardée d’une occasion à une autre, comme c’est le cas pour l’indemnisation et la réhabilitation des militants FFS-1963.

En prison d’El Harrach, HAA reprend ses études et passe avec succès la deuxième moitié de son baccalauréat (il a passée la première partie en 1945). Grâce à des sympathisants et des complicités avec des responsables militaires, son évasion a été facilitée. Le 1er mai 1966, il se fait la belle et s’exile en Suisse à partir du port d’Alger. Dans ce pays, il prépare et obtint une licence en droit à Lausanne. Puis, il poursuit ses études en France jusqu’à 1975, l’année de sa soutenance de doctorat. Il présente, en effet, à l’université de Nancy une thèse sur « Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) ».

L’opposition au parti unique

Le docteur en droit international n’a pas cessé ses activités politiques. Il assumait pleinement, en tant que chef du FFS clandestin, son rôle d’opposition au régime de Boumediene. Il s’oppose par la plume et les idées aux desseins idéologiques de son rival politique. Il déclare par exemple aux médias occidentaux: « La démarche de l’école n’était pas une démarche de culture. Un pays vaut ce que vaut son école. Or l’école algérienne a été faite d’une manière démagogique. C’était une démarche revancharde sur la langue française. Revancharde de la part de qui ? De la part de ces mêmes gouverneurs qui envoyaient leurs enfants aux universités occidentales. » Ou encore sur l’islam politique: « A partir du moment où on a choisi l’islam comme religion d’Etat, l’islam n’a pas échappé à l’instrumentalisation systématique par le pouvoir. Les mosquées sont devenues comme au temps de la colonisation, des tremplins pour la propagande du régime. »

Loin de se contenter de paroles, Aït Ahmed est réconforté par le passage à l’action des jeunes militants du FFS en Kabylie. Ainsi, vint la révolte populaire du 20 avril 1980, communément baptisé le « Printemps berbère ». Depuis son exil forcé, il s’insurge contre les répressions du pouvoir contre une jeunesse qui ne réclamait qu’un changement démocratique et pacifique. Le 24 avril, il fait une apparition sur Antenne 2 (France 2) et regrette la violence du régime de Chadli: « Je suis profondément bouleversé d’apprendre que le sang algérien est versé en Kabylie, que des centaines de jeunes sont enlevés, que des centaines de travailleurs et d’étudiants gisent dans les hôpitaux. Je viens d’apprendre que tous les médecins de l’Algérois ont été appelés à la rescousse. Je dénonce le caractère fasciste de la répression devant des manifestations dont tout le monde s’accorde à dire qu’elles étaient pacifiques, qu’elles étaient non sectaires ». Et d’ajouter: « Il est certain que la revendication culturelle, en Kabylie, s’inscrit dans l’ensemble des revendications sociales, politiques et culturelles de l’Algérie ».

Dans sa quête de réunifier toute l’opposition algérienne, le Zaïme du FFS organise une conférence avec son ennemi d’hier, Ahmed Ben Bella, le chef du MDA (Mouvement pour la démocratisation de l’Algérie), exilé en Suisse. C’est la conférence de Londres du 16 décembre 1985.

Aït Ahmed commence par un constat général de la situation politique en Algérie en dénonçant l’illégitimité du pouvoir central : « Ce régime est là par la force. Il n’a aucune légitimité historique, bien qu’il se réfère souvent à l’histoire. L’une des preuves les plus indéniables qu’eux-mêmes ne croient pas à la légitimité historique, c’est qu’ils persécutent les enfants des martyrs (il parle de l’arrestation des fils de chouhada qui ont constitué la première ligue algérienne de la défense des droits de l’homme, début 1985 et dont le procès justement s’ouvrait en ce mois de décembre). Pas de légitimité démocratique, le peuple algérien a été spolié de son droit à l’autodétermination. »

Il explique par ailleurs qu’il ne faut plus attendre de cadeaux du régime: « Ahmed Ben Bella a attendu l’arrivée de Chadli, des promesses ont été faites, des décisions fragmentaires été prises, qui laissent espérer l’ouverture. Il a attendu qu’une ouverture véritablement crédible puisse s’opérer. Moi-même jusqu’à l’année passée, je nourrissais vraiment, je dirais plus que le désir, la passion, de retrouver mon pays. Mais le retrouver en citoyen libre, avec la possibilité de m’exprimer. Et figurez vous que pour toute réponse de la part du pouvoir, après de longues négociations, on me demande de m’engager à renoncer à toute activité politique ». Il précise à l’assistance, en outre, qu’il n’est pas d’accord avec Ben Bella sur les choix politiques et idéologiques mais, entonne-t-il, « c’est la situation générale de notre pays qui fait que nous nous sentons le devoir moral d’intervenir. Sinon, il y aurait non assistance à un peuple en danger. Nous avons été des militants, nous aimons notre pays, nous avons longtemps couru l’Algérie pour organiser le mouvement indépendantiste… Beaucoup de choses nous ont unis, et lorsque certains s’étonnent que nous soyons, aujourd’hui, côte à côte ; on oublie une chose ! C’est lorsque toutes les valeurs dans la société algérienne sont perverties, nous voulons garder les valeurs de l’amitié, les valeurs de la solidarité. Mais nous ne voulons pas oublier le passé…» Il conclut son message par un appel à un consensus national: « Nous voulons remobiliser la société et la reconquérir. Nous voulons créer un éveil dans la société algérienne. Nous nous adressons aux intelligences et aux consciences des Algériens. Nous appelons toutes les personnalités et les mouvements, y compris les communistes même si nous ne sommes pas d’accord avec leur programme, à se joindre à nous. Nous sommes pour une stratégie de remobilisation de l’opinion publique ». Aït Ahmed finit son allocution en faisant une petite réflexion qui en dit beaucoup: « L’union est déjà sur le terrain, dans les prisons, à Berrouaghia: les jeunes militants qui luttent pour la reconnaissance de la langue  berbère, les jeunes militants de la ligue algérienne de la défense des droits de l’homme et les jeunes benbelistes vont être presque jugés en même temps. Les uns à partir du 15 et les autres à partir du 19. » L’artisan de cette conférence, Ali Mécili, est assassiné à Paris le 7 avril 1987, par « ordre de la sécurité militaire algérienne », selon Aït Ahmed

17 octobre 2013 |  Par Samir Ghezlaoui

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http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/171013/hocine-ait-ahmed-3-de-la-creation-du-ffs-la-conference-de-londres

Références vidéos;


Hocine Aït Ahmed (fin): du coup d’Etat aux élections truquées

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, dernière partie.

Octobre 1988 et l’ouverture multipartite

Le destin a voulu qu’au bout de trois ans après la conférence de Londres, le 5 octobre 1988 arrive comme un vent libérateur. Aït Ahmed, fidèle à ses principes, dénonce la violence des forces de l’ordre qui a causé plusieurs morts et de blessés parmi les manifestants: « Aujourd’hui si j’ai à faire un appel, ce serait au pouvoir, aux hommes du pouvoir ; de leur dire, ne touchez pas à la chair de votre chair. Cette génération a un dynamisme extraordinaire. Vous avez comme devoir, vous n’avez pas seulement des droits sur cette société, vous avez comme devoir de permettre à ce dynamisme de s’exprimer d’une manière positive dans le développement du pays. Et cela ne peut se faire que par l’établissement d’une vie politique normale, le rétablissement des libertés démocratiques. Il faut que cette jeunesse trouve des canaux d’expression et qu’elle se sente responsable et participe. C’est de cette manière qu’elle peut devenir majeure. C’est elle qui doit prendre les règnes du pouvoir. Chadli disait il y a une année, à propos des droits de l’homme, que l’Algérie devait être le phare des droits de l’homme. Je crois que c’est l’heure de vérité maintenant ».

Le 10 octobre, Chadli annonce une réforme de la vie politique. Malgré tout ce qui peut ce dire sur les manipulations et les magouilles politiques qui auraient entouré cet épisode historique, le peuple algérien a su forcer la main au régime et imposer l’ouverture multipartite et le retour de ses hommes historiques à la vie politique et publique du pays. Sur cette démocratisation forcée du pays, Aït Ahmed reste très méfiant mais profite de cette chance. Il se confie plusieurs années plus tard à TV5: « Je pense qu’il y a eu une ouverture par effraction. C’est-à-dire, l’armée n’a pas suivi cette espèce de communion qu’il y avait entre les réformateurs et le chef de l’Etat. Il y a eu donc cette ouverture et à ce moment là, je me suis dit que je dois rentrer en AlgérieIl y a eu une grande confusion. On a créé plus de 60 partis. Comme disent les Algériens, 60 hizbLe bon musulman apprend les 60 hizb, c’est-à-dire les 60 versets du coran. Hier, un seul parti nous a fait un mal terrible. Aujourd’hui, c’est 60 partis. »

Hocine Aït Ahmed en meeting à Alger, en avril 1990.
Hocine Aït Ahmed en meeting à Alger, en avril 1990.

Le chef du FFS rentre à Alger, le 15 décembre 1989, pour tenir son 1er congrès sous la légalité et se préparer pour les éventuelles échéances électorales. Il déclare à la télévision algérienne: « Je souhaite que le processus démocratique se redresse et s’amplifie jusqu’à ce qu’il ait atteint un point de non retour ». Des milliers de jeunes le reçoivent en héros national. En mars 1991, après le congrès du FFS, il décide de prendre part aux élections législatives, prévues en juin et reportées au mois de décembre. Au premier tour de ces élections, le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut (FIS) remporte la majorité des sièges de députés et le FFS arrive en deuxième position avec uniquement 10% des sièges. Au lendemain de cette victoire écrasante du FIS, le ministre de la défense de l’époque convoque Aït Ahmed pour consultations politiques. HAA narre cette rencontre: « J’ai rencontré Khaled Nezzar après la victoire du FIS, entre les deux tours. Il a demandé à me voir seul. Il m’a demandé mon avis sur la situation. Je lui ai dit qu’il faut, dans un premier temps, aller au deuxième tour qui va se dérouler dans la ferveur. Vous allez voir, les Algériens, dès qu’ils voient d’une manière concrète le danger, vont s’engager. » Le 2 janvier 1992, le FFS organise une marche populaire grandiose, à Alger, pour demander le maintien du processus électoral et aller au deuxième tour des législatives. Son secrétaire général, Aït Ahmed, scande devant la foule nombreuse: « Les jeux ne sont pas encore fait, l’espoir est permis. La démocratie n’a pas perdu, la démocratie n’est pas perdue ». En vain ! Chadli Bendjedid démissionne, Khaled Nezzar prend le pouvoir et annonce l’arrêt du processus électoral, le 11 janvier 1992.

Le lendemain sur France 3, Aït Ahmed réagit sur ce qu’il appelle « un coup d’Etat » et appelle à la retenue tous ses concitoyens: « Notre souhait, c’est que le FIS respecte la paix civile et ne prenne aucune option suicidaire et aventureuse… Mais je pense que le coup d’Etat est lui même une espèce de violence surtout que maintenant, ils ne respectent même pas les formes. Le haut conseil de sécurité n’est qu’un organe consultatif et le fait de lui accorder une importance comme autorité, comme organe de décision, est anticonstitutionnel. Et une opération anticonstitutionnelle, ça s’appelle un coup d’Etat…». Il dénonce la méthode de l’armée pour stopper l’avancée du FIS, en lui imputant la responsabilité de donner raison aux islamistes qui considèrent que la démocratie est impie: « On nous dit qu’aujourd’hui était l’arrêt du projet de la constitution de la République intégriste. Moi, je dis qu’avec l’arrêt du processus électoral, on fait le jeu des intégristes en décrédibilisant la démocratie. Déjà, ils commencent à utiliser l’interruption du deuxième tour des élections législatives, pour dire : vous voyez où mène la démocratie ?» De cette tribune, il défend l’Algérie d’un supposé basculement vers l’islamisme. « L’arrivée des intégristes au pourvoir c’est quoi ? C’est le premier ministre (Sid Ahmed Ghozali) qui a signé un accord avec le président de l’assemblée nationale sur le mode du scrutin à deux tours qui les a amenés. Nous avons pourtant proposé la proportionnelle sur la base de chaque wilaya, on ne serait pas là. Même certains partis politiques de moindre importance auraient été représentés. Ces intégristes représentent à peine 23% de l’électorat… ce n’est pas la République iranienne ».

Le 11 mars 2009, lors d’une conférence-débat, animée à Genève et diffusée sur internet, Aït Ahmed clarifie davantage sa vision de ce qui s’est passé en 1991. « J’aimerai mettre fin à la plus grande propagande et escroquerie des militaires : le danger islamiste. Il n y existe pas de danger islamiste, il n’y en a pas eu. Je donne un exemple. Les événements historiques vont trop vite ; on oublie les éléments stratégiques. Je me rappelle que les premières élections législatives devaient avoir lieu en juin et ont été reportées à décembre. En juin, c’était le FFS et le FLN réformé qui devaient passer. La police politique avait déjà infiltré le FIS: trois quarts des membres de Majlis Echoura (équivalent du comité central mais avec une connotation religieuse) étaient des flics. Ils sont allés voir les Chouyoukh (les chefs du FIS) en leur disant vous allez avoir du mal avec votre base pour participer aux élections parce que, bon, il n’y a pas de vote dans le Coran…Vous savez très bien que vous allez perdre. C’est à ce moment là que les chefs du FIS ont fait une conférence de presse et ils ont appelé à une grève générale », a-t-il expliqué.

A ce moment-là, il prend contact avec le premier ministre, Mouloud Hamrouche. « Nous nous sommes vus en délégation. Et je lui ai demandé de nous laisser faire une manifestation pour montrer qu’Alger n’est pas Téhéran. On a décidé ça sans qu’il ait la couverture de la police. C’était une gageure. On a tout préparé. Le 6 juin devait y avoir la manifestation à laquelle j’ai appelé. Et c’est la même que j’ai rappelée, le 2 janvier 1992. Le 5 juin, les panzers sont descendus à Alger, ils ont failli tuer Mouloud Hamrouche. Ils ont changé le gouvernement pour préparer la réussite du FIS», accuse le patron du FFS. Cette grave accusation, Aït Ahmed l’a déjà révélée en 1998 aux médias. Il a déclaré que « c’est le FFS et le FLN qui devaient passer lors de ces élections. Etant donné le découpage électoral de Hamrouche, dur et injuste (c’est ce découpage qui a déclenché la grève générale du FIS), mais il n’était pas si draconien que celui que fera Ahmed Ghozali six mois plus tard. Ce qui fait que même les chancelleries parlaient déjà d’un gouvernement FLN-FFS de transition ».

Après l’arrêt du processus électoral, l’armée refait l’histoire de 1962, en cherchant un sauveur «historique». « Le coup d’Etat a créé un tel déficit démocratique que seul un Historique peut le compenser, d’où le choix entre moi et Boudiaf. Moi j’ai refusé, le lendemain, j’ai fait une conférence de presse à l’hôtel Aurassi où j’ai dis qu’il faut appeler un chat un chat. Il s’agit d’un coup d’Etat que je ne peux pas cautionner », rappelle Aït Ahmed, dans de nombreux témoignages enregistrés. Pourtant Nezzar a essayé, dit-il, de le soudoyer en insinuant que « Chadli semblait être dans le complot au profit du FIS ». Il se souvient de cette rencontre avec les «putschistes» comme il aime les appeler: « Nezzar s’était étonné que je n’aie pas accepté d’être chef de l’Etat. Il est tombé des nues en se demandant comment je peux refuser cet honneur. Moi je vais être comme ça ? Je vais avaliser toutes leurs décisions ! Tous leurs massacres… j’étais frappé que l’ex-ministre des droits de l’homme et ancien chef de la fédération de France (il parle d’Ali Haroun) déclarait, on lui a proposé d’être Président, il a refusé ! Moi j’ai mes convictions, ce qui m’importe sont les souffrances du peuple algérien ».

Avec le refus d’Aït Ahmed, les décideurs ont convaincu Mohamed Boudiaf de rentrer de son exil marocain afin de prendre la tête de l’Etat. Le 16 janvier 1992, ce dernier arrive à Alger. Il est propulsé président du Haut comité d’Etat (HCE). Pour pas longtemps !  Il est assassiné, en direct à la télévision algérienne, à Annaba, le 29 juin 1992. C’est une autre malheureuse constatation qui donna raison aux réflexions d’Aït Ahmed sur « la nature mafieuse du pouvoir algérien » des années 1990, et affirmera que « l’assassinat de Boudiaf était programmé pour différente raisons. Je pense que l’une des raisons, c’est qu’il voulait aller aux élections, en créant un parti ».

Les derniers pas d’un géant

Les mois et les années passent sans que l’Algérie puisse s’extirper du fantôme de la guerre civile généralisée. La lutte violente –entre d’un côté, l’armée et les groupes d’autodéfense, et de l’autre côté les groupes islamiques armés– déchire la société algérienne. Dans ce contexte, le FFS prône la solution de réconciliation nationale et la reprise des négociations entre les différents mouvements pour trouver une solution politique pacifique. La conférence de Sant Egidio du 13 janvier 1995 est tenue dans ce sens. Aït Ahmed raconte comment il a pu organiser une telle conférence: « J’ai rencontré d’abord Mehri. J’étais stupéfié du fait qu’il accepte un dialogue à l’étranger. Anouar Haddam (réfugié aux USA), en le contactant, m’a tout de suite posé le problème de l’armée. Il m’a dit “ vous savez Si Hocine, nous avons une armée. Il faut trouver le moyen d’intégrer cette armée”. Je suis très gentil, mais quand il s’agit de principes, je me mets en colère; je lui dis: mais qu’est-ce que c’est que ça ?… On a déjà une armée, et ça fait 40 ans qu’elle détruit notre pays. Moi aussi si je veux, je peux créer une armée. Je peux vous jurer que je peux armer un million d’hommes. Mais nous ne voulons pas l’engrenage des tueries. Alors s’il vous plaît, ne posez pas ce problème ».

A Rome, lors de la conférence de Sant Egidio.
A Rome, lors de la conférence de Sant Egidio.

 

Après avoir donc convaincu le FLN et le FIS de s’asseoir ensemble à la table de négociations en compagnie du FFS, Aït Ahmed a pu convaincre toutes les autres formations politiques, et même la ligue algérienne de la défense des droits de l’homme, de prendre part à cette réunion à Rome. Le RCD de Saïd Saadi, parti éradicateur, est le seul parti qui a refusé d’y participer, en soutenant la position de l’armée. Cette même institution a tout fait pour discréditer cette conférence qui a été sanctionnée par une charte, dite Contrat national, qui propose une solution de sortie de crise, basée sur l’action politique associant le FIS. Plusieurs spécialistes, néanmoins, avouent que la Charte de réconciliation nationale du président Bouteflika est une « version soft de la charte de Sant Egidio » (la plateforme de Sant Egidio peut être téléchargée ici) mais après effusion du sang de milliers et la disparition des centaines d’Algériens. Aït Ahmed est de nouveau forcé à l’exil après cet épisode de Sant Egidio, dont tous les acteurs ont boycotté les élections présidentielles de 1995 où Liamine Zeroual a été élu président de la République.

Ce président, qui se voulait réformateur, cédant à la pression de certains clans au pouvoir, a vite jeté l’éponge, à la fin de 1998, en annonçant sa démission et l’organisation de présidentielles anticipées. Recevant des assurances et la parole de Zeroual, qui a réussi à imposer la nationalisation de Tamazight et la limitation des mandats présidentiels à deux dans la constitution de 1996, Aït Ahmed rentre au pays le 2 février 1999 et annonce sa participation aux élections le 5. Il explique plus tard les raisons de sa participation à cette élection alors qu’il a boycotté celle de 1995: « Le général Zeroual m’a envoyé une délégation en me disant: je démissionne car ça ne va pas, je ne fais pas ce que je veux, je démissionne. Mais j’aimerais bien que vous participiez car sans votre participation, il n y aura pas de confiance en ces élections. Je lui demande des garanties et il me demande de rentrer à Alger pour en discuter ». Lors de la campagne électorale, il déclare à la presse que son « retour n’est pas lié uniquement aux élections mais aussi à la volonté de participer aux trouvailles de toutes les conditions nécessaires pour le retour au processus démocratique… Notre slogan est El-Sidk wa al-mesdakia » (vérité et crédibilité). Dans le sens de son slogan, d’ailleurs, il aime raconter cette anecdote: « Des amis, hommes d’affaires, m’ont proposé un avion pour faire la campagne électorale. Quelques camarades en étaient contents. Je leur ai répondu qu’ils me connaissaient mal ; et ils ne connaissaient pas leur peuple. Je viens de Suisse et je vais faire la chasse aux safaris !? Ils vont me taxer de tout. Par contre j’ai fait la campagne en voiture et c’est là que j’ai attrapé l’infection cardiaque ». Le candidat du FFS a failli laisser sa vie en pleine campagne électorale à cause d’une attaque cardiaque. En constatant la fraude massive en faveur du candidat de l’administration et de l’armée, Abdelaziz Bouteflika, Aït Ahmed demande aux autres candidats de se retirer. Ce qui a donné l’historique « retrait des Six » à la veille du scrutin où a été élu sans surprise l’actuel président algérien.

 

En septembre 2007, Hocine Aït Ahmed lors du lancement de l'Initiative des Trois.
En septembre 2007, Hocine Aït Ahmed lors du lancement de l’Initiative des Trois.

La dernière tentative personnelle d’Aït Ahmed pour créer un projet de consensus national de sortie de crise a eu lieu en septembre 2007. Il a initié une alliance politique avec Abdelhamid Mehri et Mouloud Hamrouche, baptisée «l’initiative des trois». C’était un appel à toutes les formations politiques algériennes pour se réunir et relancer le débat démocratique afin de trouver une sortie politique de crise et former une alternative de transition. Cet avant-projet ambitieux est resté lettre morte. La règle de la vie, comme indiquerait le Zaïme eternel du FFS en prenant sa retraite politique à l’occasion du 5ème congrès de son parti, a empêché ce vieux maquisard d’accomplir sa mission, commencée en 1942 et renouvelée un certain 19 mars 1962, pour une Algérie libre et démocratique. Il a reconnu lui-même à travers le temps qu’il a malheureusement échoué, et est resté minoritaire, dans sa volonté de créer un vrai consensus d’union nationale démocratique et sociale.

22 octobre 2013 |  Par Samir Ghezlaoui

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Il est des hommes dont l’histoire personnelle est liée à celle d’une nation. Il est des hommes dont le parcours est un cheminement de positions et d’actions suscitant l’admiration des amis et forçant le respect des adversaires.

Parler de Hocine Aït Ahmed, c’est évoquer l’histoire d’un pays, c’est aussi et surtout faire le constat d’une conviction constante et inébranlable en l’édification d’une Algérie démocratique. De ce jeune lycéen qui a vite pris conscience de la justesse de la lutte contre le colonialisme en adhérant au PPA dès l’âge de 16 ans, à l’homme politique émérite et de grande valeur qu’il est devenu, Aït Ahmed, même s’il a été président d’un parti, ne peut être réduit à ce seul rang. Ce grand visionnaire, au-delà du Front des forces socialistes qu’il fonda en guise de moyen de lutte pacifique pour la démocratie, a été et est toujours le leader que l’Algérie serait fière de compter parmi les grands défenseurs de la démocratie que connaît le monde. La compétence du jeune militant le fit devenir membre le plus jeune du comité central du PPA-MTLD. Armé d’intelligence et de sincérité, il fut sans conteste l’un des militants les plus brillants du Mouvement national.

Patron de l’Organisation secrète, Aït Ahmed a été à l’origine,  en 1948, de ce qui deviendra le socle de la Révolution algérienne, le rapport Zeddine. En temps que chef de l’Organisation secrète, il établit avec force détails et précisions le chemin que devrait prendre la lutte armée. L’homme, épris de justice et de liberté, ne ménagea aucun effort pour rendre possible le rêve d’indépendance.
Il était tout naturel de le retrouver parmi les premiers chefs historiques à l’origine du déclenchement de la Révolution. L’architecte de cette Révolution, fin connaisseur de la chose politique, a été celui qui fit entendre la voix de son peuple au monde, en Asie et à New York notamment. Celui qui, parmi les chefs historiques détenus suite au premier détournement d’avion de l’histoire de l’humanité, a soutenu le Congrès de la Soummam, convaincu qu’il était de la primauté du politique sur le militaire. Une doctrine qu’il n’a jamais cessé de défendre jusqu’à nos jours.

«Pari démocratique»

Il fut à l’origine de la création du GPRA et il était tout naturel qu’il s’opposât au coup de force opéré par l’état-major général de l’armée des frontières en 1962 pour s’emparer du pouvoir. Il refusait de voir l’Algérie, qui venait de s’affranchir du colonialisme, basculer dans l’autoritarisme et le pouvoir personnel. Il était tout tracé, pour cet homme de conviction, de ne pas céder à la compromission avec un régime de dictateurs et d’apparatchiks. La naissance du Front des forces socialistes et son opposition au pouvoir a été la marque de fabrique d’un esprit libre et hermétique au contrôle. Celui qui a qualifié l’insurrection du 1er Novembre 1954 de «pari démocratique» ne peut que réclamer la démocratie en juillet 1962. «Je ne suis pas un opposant systématique, je suis opposant à la dictature, je suis pour la démocratisation. Notre mouvement n’a jamais cessé de lutter pour les droits de l’homme ; civils, politiques, économiques et socioculturels, c’est pour nous un tout indivisible», affirmait-il lors d’un débat télévisé sur la création du FFS.

Du maquis à la clandestinité, de l’exil au retour au pays en 1989, Aït Ahmed fit du FFS le porte-flambeau de la lutte démocratique. «Quand, avec des compagnons de lutte contre le colonialisme et pour l’indépendance nationale, nous avons fondé le Front des forces socialistes, pour que cette indépendance algérienne s’accomplisse dans la démocratie, dans le respect des libertés, dans le respect de la justice sociale, dans le respect du pluralisme politique et culturel, fondateurs du mouvement de libération nationale, je n’imaginais pas que cinquante ans plus tard nous en serions encore à nous battre pour défendre notre simple droit à exister. Nous, militants du FFS, et plus généralement nous, Algériens», disait-il dans son message au dernier congrès du FFS tenu au mois de mai dernier. Une phrase qui traduit à la fois la sincérité d’un combat pour les libertés et la déception de voir que l’idéal démocratique reste encore à conquérir. Patriote de la première heure il l’est, patriote il le restera, ne perdant jamais de vue que la lutte démocratique ne saurait s’accommoder d’une atteinte à la souveraineté nationale et l’unité territoriale. «Il est exclu que quiconque nous donne des leçons en politique, en démocratie, en militantisme, en patriotisme et en takvaylith», rétorque-t-il aux semeurs de doutes qui font de la division une politique et de la politique un interdit. «Pour le FFS, patriotisme et démocratie sont inséparables. Durant ces cinquante années de lutte, le FFS a d’abord dû lutter pour empêcher qu’on piétine la démocratie au nom du patriotisme pour ensuite se battre et empêcher qu’on piétine le patriotisme au nom de la démocratie», affirme-t-il encore à l’adresse des congressistes auxquels il annonce son retrait de la présidence du parti. Intransigeant sur les principes, il a su déjouer les complots d’un régime à qui il n’a jamais rien cédé ou troqué.

Aït Ahmed cumule 70 années de militantisme et ce qu’il y a de mieux à lui souhaiter c’est que Dieu lui prête vie pour voir, comme Mandela, son rêve de démocratisation de son pays se réaliser. Au cours des 50 années de lutte à la tête et au sein du FFS, le leader charismatique n’a eu de cesse de mettre devant leurs responsabilités les décideurs du pouvoir et montrer au monde leur vrai visage. De tout temps il se mit du côté des Algériens et non de celui des comploteurs. L’enfant né à Aïn El Hamam en 1926 n’a jamais cédé un iota de son amour pour son pays. Même contraint à s’en éloigner, la première fois en s’évadant des geôles de Boumediène et la seconde en échappant à un assassinat certain, comme celui dont a été victime Mohamed Boudiaf. Avec son parcours et son poids politique, Aït Ahmed a refusé de servir de burnous de légitimité au pouvoir. Il n’a pas monnayé son passé révolutionnaire, refusant même la présidence de la République quand d’autres tiraient la langue devant les officines du pouvoir pour en être gratifiés. 70  années de militantisme se sont construites avec comme seule ligne de conduite défendre la liberté et la démocratie. Force est de constater que l’histoire n’a pas cessé de donner raison à cet historique.

Une constance à toute épreuve

En visionnaire, il a été contre l’arrêt du processus électoral en 1992, il a prôné la solution politique pour arrêter l’effusion de sang durant la décennie noire, il soutient le combat des familles de disparus, il ne cesse de faire des propositions pour une sortie pacifique de la crise et l’édification d’une deuxième République réellement démocratique. Amis et adversaires politiques lui reconnaissent une constance dans ses positions et l’incarnation du mot résistance. Résistance au pouvoir, aux coups de force et au temps. Ce n’est donc pas à son âge, aujourd’hui, qu’il va commencer une carrière de compromission avec le pouvoir. Infatigable combattant pacifique, il décide de créer une fondation qui portera son nom, signe encore une fois d’une foi inébranlable en des idées qu’il mit une vie entière à défendre. La perpétuation de ses idées, du combat politique pacifique pour la démocratie et la liberté sera le meilleur hommage à rendre à ce monstre de la politique, ce brillant visionnaire.

Nadjia Bouaricha

 

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Témoignage de Ferhat Abbes sur le rôle diplomatique de Hocine Aït-Ahmed

Au Caire, ce dernier (Hocine Aït-Ahmed) est responsable des relations extérieures. A ce titre, il ambitionne de faire participer l’Algérie à la conférence de Bandoeng qui doit se réunir en Avril 1955.

Pour réaliser son projet, Aït-Ahmed doit d’abord se battre contre les services spéciaux égyptiens qui voient d’un mauvais œil cette participation. Les Egyptiens voudraient garder « sous cloche » la délégation algérienne. Par contre Aït-Ahmed entend conserver, coûte que coûte, sa liberté de mouvement. La direction de la « Révolution Algérienne » n’appartient qu’aux seuls Algériens.

Avec Yazid, il se rend à Bogor, en Indonésie, où cinq pays devaient préparer la conférence. Ils se heurtent à l’opposition du président Nehru. Celui-ci évite de déplaire à la France et épouse la thèse de celle-ci, à savoir que l’Algérie est partie intégrante du territoire français.

Aït-Ahmed n’abandonne pas la partie. Il renvoie Yazid au Caire mais reste trois mois en Asie. Il effectue un immense travail d’information. Il se rend à Bombay, à Calcutta et développe le point de vue algérien.

Au moment où s’ouvre la conférence, il a en partie retourné l’opinion des Etats asiatiques. Yazid le rejoint à Bandoeng. A eux deux, et avec l’aide des Marocains et  des Tunisiens qui ont accepté de constituer avec l’Algérie une même délégation, ils remportent une victoire éclatante. La résolution finale parle de « l’appui donné par la conférence asiatique et africaine aux peules d’Algérie, du Maroc et de Tunisie ».

Quatre hommes d’Etat de dimension mondiale : , avaient été convertis à notre thèse. Aït-Ahmed, patient et persuasif, avait expliqué la « duplicité » du régime colonial appliqué à l’Algérie et rallié la conférence à notre juste cause. *

Avec Yazid, ils avaient ouvert les portes de l’ONU à la délégation algérienne. Une étape d’une grande importance venait d’être franchie sur le plan international.

Ferhat Abbas in « Autopsie d’une guerre » 

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Plus fort reste Boudiaf

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«Le manque de courage n’est qu’un manque de bon sens.»
(George Meredith)

Il y a vingt et un ans, le 29 juin 1992, l’Algérie perdait en Mohamed Boudiaf un homme courageux, nourri de bon sens. Son assassinat a été alors maquillé en «acte isolé». Les  instigateurs d’un tel acte ont montré par leur lâche, odieux et criminel geste, leur manque de courage et de bon sens.

«L’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes», disait Hegel. Par la série de ses actes, Boudiaf est entré dans l’histoire par la grande porte. Par quelle porte sont entrés en Algérie ceux qui ont concocté son assassinat et ceux qui savent et ne disent rien ?
Parmi les premiers responsables du pays au moment de «l’acte isolé», certains ne sont plus de ce monde et d’autres attendent leur tour pour partir, avec comme repère de l’histoire, qu’ils étaient là où ils ont permis d’abattre un homme derrière le dos, par manque de courage de venir le voir en face. Le faire venir de son paisible exil, puis l’assassiner comme ils l’ont fait, est la manifestation et la preuve les plus tangibles de leur manque de bon sens.

Forts ont été ceux qui l’ont abattu ; mais plus fort est Boudiaf qui va revenir incessamment avec son projet de société : le Rassemblement patriotique national, avec sa devise «L’Algerie avant tout». Une devise simple, mais combien porteuse de sérénité, de courage, de bon sens, de sacrifice, de nationalisme, d’intégrité, de vision et de projection vers l’avenir : tous des éléments qui ont fait, font et feront défaut au personnel politique algérien tant qu’il continue à vivre avec le faux, pour le faux en allant toujours vers le faux.

Le  système actuel a, dans la mémoire collective du peuple algérien, la responsabilité de l’assassinat de Boudiaf, les 200 000 morts de la tragédie algérienne des années 1990, les centaines de disparus, la gabegie, la corruption, les fausses élections, la fausse économie, la fausse règle de droit. C’est un système devenu, par la force des choses, esclave de lui-même et, comme disait Sénèque, «être esclave de soi est le plus pénible des esclavages» ; un esclavage duquel ils ne peuvent pas échapper car ils ne pourront jamais échapper à eux-mêmes.

Pour revenir au bon sens, Mohamed Boudiaf, par son sacrifice, a choisi de vendre son âme à Dieu ; par manque de bon sens, ceux qui ont préparé son assassinat ont choisi de vendre leurs âmes au diable et, comme disait Goethe, «c’est une loi des diables et des revenants, qui doivent sortir par où ils sont entrés». Ainsi, le jour du Jugement dernier, El Akhira, Boudiaf viendra se prosterner devant Le Tout-Puissant et ses assassins finiront en compagnie du diable. Mais ce qui importe maintenant, c’est la vie du peuple algérien, un peuple qui existe mais qui ne vit pas. Comme disait Victor Hugo, «le plus grand ennui c’est d’exister sans vivre», et Voltaire le complète en notant que «le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin».

Faisons un peu attention autour de nous et nous remarquerons que l’ennui, le vice et le besoin sont devenus le lot quotidien de l’Algérien, riche ou pauvre, intellectuel ou inculte, religieux ou non. Ainsi, le système a dénaturé l’Algérien. La nature veut que l’homme travaille et que l’oiseau vole. Le système a renversé les valeurs et c’est  l’oiseau qui travaille, en Algérie, et l’homme vole ; il vole dans les caisses de l’Etat, dans la famille, dans tout ce qui présente l’occasion de voler. Le système auquel voulait mettre fin Mohamed Boudiaf est le système qui a inculqué à l’Algérien la mentalité de vouloir boire de l’eau sans jeter le seau dans le puits, de manger de la viande sans élever le cheptel, de manger la noix sans briser la coquille, de manger une omelette sans casser d’œufs.

Ainsi, l’Algérien a perdu le courage de travailler et c’est une perte irréparable ; elle ne sera réparée qu’avec le système qui l’a causée.Dans cet objectif et à la demande de milliers d’Algériens, de tous âges, toutes conditions sociales, je propose à ceux qui partagent les idées de Boudiaf de reprendre le Rassemblement, de réactualiser sa plateforme et de la proposer à la concurrence politique, loyale, sans haine et sans revanche, dans la perspective de répondre aux attentes de la jeunesse, de l’injustice, de la hogra et de tous les maux dans lesquels s’est retrouvé le peuple ces dernières années.

Les  changements intervenus dans le périmètre de l’Algérie devraient ouvrir les yeux aux Algériens pour comprendre une bonne fois qu’avant ce système rien ne manquait à l’Algérie et avec son départ rien ne manquera à l’Algérie. Bien au contraire, l’Algérie se permettra, avec le départ de ce système, tout ce qui lui a manqué depuis l’indépendance confisquée, c’est-à-dire une bonne école, un hôpital accueillant, une vie correcte, paisible et organisée, une justice respectable ; enfin un Etat bon, juste, craint et respecté. Voilà une partie de ce que je propose à tous les inconnus honnêtes, femmes et hommes, qui veulent donner quelque chose au pays et non pas seulement prendre quelque chose de ce pays. Ne vaut rien celui qui n’est utile à personne.

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