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Plus fort reste Boudiaf

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«Le manque de courage n’est qu’un manque de bon sens.»
(George Meredith)

Il y a vingt et un ans, le 29 juin 1992, l’Algérie perdait en Mohamed Boudiaf un homme courageux, nourri de bon sens. Son assassinat a été alors maquillé en «acte isolé». Les  instigateurs d’un tel acte ont montré par leur lâche, odieux et criminel geste, leur manque de courage et de bon sens.

«L’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes», disait Hegel. Par la série de ses actes, Boudiaf est entré dans l’histoire par la grande porte. Par quelle porte sont entrés en Algérie ceux qui ont concocté son assassinat et ceux qui savent et ne disent rien ?
Parmi les premiers responsables du pays au moment de «l’acte isolé», certains ne sont plus de ce monde et d’autres attendent leur tour pour partir, avec comme repère de l’histoire, qu’ils étaient là où ils ont permis d’abattre un homme derrière le dos, par manque de courage de venir le voir en face. Le faire venir de son paisible exil, puis l’assassiner comme ils l’ont fait, est la manifestation et la preuve les plus tangibles de leur manque de bon sens.

Forts ont été ceux qui l’ont abattu ; mais plus fort est Boudiaf qui va revenir incessamment avec son projet de société : le Rassemblement patriotique national, avec sa devise «L’Algerie avant tout». Une devise simple, mais combien porteuse de sérénité, de courage, de bon sens, de sacrifice, de nationalisme, d’intégrité, de vision et de projection vers l’avenir : tous des éléments qui ont fait, font et feront défaut au personnel politique algérien tant qu’il continue à vivre avec le faux, pour le faux en allant toujours vers le faux.

Le  système actuel a, dans la mémoire collective du peuple algérien, la responsabilité de l’assassinat de Boudiaf, les 200 000 morts de la tragédie algérienne des années 1990, les centaines de disparus, la gabegie, la corruption, les fausses élections, la fausse économie, la fausse règle de droit. C’est un système devenu, par la force des choses, esclave de lui-même et, comme disait Sénèque, «être esclave de soi est le plus pénible des esclavages» ; un esclavage duquel ils ne peuvent pas échapper car ils ne pourront jamais échapper à eux-mêmes.

Pour revenir au bon sens, Mohamed Boudiaf, par son sacrifice, a choisi de vendre son âme à Dieu ; par manque de bon sens, ceux qui ont préparé son assassinat ont choisi de vendre leurs âmes au diable et, comme disait Goethe, «c’est une loi des diables et des revenants, qui doivent sortir par où ils sont entrés». Ainsi, le jour du Jugement dernier, El Akhira, Boudiaf viendra se prosterner devant Le Tout-Puissant et ses assassins finiront en compagnie du diable. Mais ce qui importe maintenant, c’est la vie du peuple algérien, un peuple qui existe mais qui ne vit pas. Comme disait Victor Hugo, «le plus grand ennui c’est d’exister sans vivre», et Voltaire le complète en notant que «le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin».

Faisons un peu attention autour de nous et nous remarquerons que l’ennui, le vice et le besoin sont devenus le lot quotidien de l’Algérien, riche ou pauvre, intellectuel ou inculte, religieux ou non. Ainsi, le système a dénaturé l’Algérien. La nature veut que l’homme travaille et que l’oiseau vole. Le système a renversé les valeurs et c’est  l’oiseau qui travaille, en Algérie, et l’homme vole ; il vole dans les caisses de l’Etat, dans la famille, dans tout ce qui présente l’occasion de voler. Le système auquel voulait mettre fin Mohamed Boudiaf est le système qui a inculqué à l’Algérien la mentalité de vouloir boire de l’eau sans jeter le seau dans le puits, de manger de la viande sans élever le cheptel, de manger la noix sans briser la coquille, de manger une omelette sans casser d’œufs.

Ainsi, l’Algérien a perdu le courage de travailler et c’est une perte irréparable ; elle ne sera réparée qu’avec le système qui l’a causée.Dans cet objectif et à la demande de milliers d’Algériens, de tous âges, toutes conditions sociales, je propose à ceux qui partagent les idées de Boudiaf de reprendre le Rassemblement, de réactualiser sa plateforme et de la proposer à la concurrence politique, loyale, sans haine et sans revanche, dans la perspective de répondre aux attentes de la jeunesse, de l’injustice, de la hogra et de tous les maux dans lesquels s’est retrouvé le peuple ces dernières années.

Les  changements intervenus dans le périmètre de l’Algérie devraient ouvrir les yeux aux Algériens pour comprendre une bonne fois qu’avant ce système rien ne manquait à l’Algérie et avec son départ rien ne manquera à l’Algérie. Bien au contraire, l’Algérie se permettra, avec le départ de ce système, tout ce qui lui a manqué depuis l’indépendance confisquée, c’est-à-dire une bonne école, un hôpital accueillant, une vie correcte, paisible et organisée, une justice respectable ; enfin un Etat bon, juste, craint et respecté. Voilà une partie de ce que je propose à tous les inconnus honnêtes, femmes et hommes, qui veulent donner quelque chose au pays et non pas seulement prendre quelque chose de ce pays. Ne vaut rien celui qui n’est utile à personne.

Nacer BoudiafALGERIE 1988 à 2000 Autopsie d'une Tragédie.avi_003806440

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L’éminent historien Mohamed Harbi revient, dans cet entretien, sur les récentes controverses suscitées par les déclarations polémiques d’acteurs du mouvement national et livre quelques vérités cinglantes.

D’après lui, l’attaque de la poste d’Oran est l’œuvre d’Aït Ahmed, Boudiaf a réussi l’organisation du 1er Novembre, et l’attitude de Yacef Saâdi à l’égard de Louisette Ighilahriz «n’est ni sérieuse ni noble.» Harbi affirme que Boussouf n’endosse pas seul l’assassinat de Abane Ramdane, et qu’on a exagéré son rôle ainsi que celui du MALG.

Il révèle, par ailleurs, que «Krim a projeté d’assassiner Bentobal» en prévenant que les archives de 2012 «sont terribles et explosives.» l Alors qu’il évalue les harkis et goumiers à environ 100 000 hommes, l’historien estime à quelque 50 000, les victimes algériennes des bavures du FLN/ALN, dont nombre de militants nationalistes authentiques.

Pour Mohamed Harbi, « la société algérienne est une société de surveillance mutuelle ». Il considère que les tabous, liés aux juifs d’Algérie, aux harkis et aux pieds-noirs, en se gardant de les traiter, ont fait le lit de l’islamisme. Préconisant une déconstruction de la pensée nationaliste, il estime que la question identitaire et celle de l’autoritarisme sont deux problèmes majeurs qu’il est impératif de dépasser pour aller vers une Algérie nouvelle et apaisée.

– Si vous le permettez, M. Harbi, nous aimerions articuler cette interview autour de quelques «noms-clés» en rapport avec l’histoire du Mouvement national. Et le premier qui nous vient à l’esprit, en l’occurrence, est Ahmed Ben Bella qui a défrayé la chronique ces derniers jours suite à ses récentes déclarations à Jeune Afrique. D’abord, comment l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai rencontré pour la première fois au moment de la discussion du programme de Tripoli. A ce moment-là, j’ai pu, plus ou moins, voir ce qu’était l’homme dans ses idées. Il faut noter qu’avant cela, il était en prison depuis 1956. Et dans ses idées, il y avait incontestablement chez lui un véritable amour du monde rural. En même temps, il y avait chez lui un aspect qui relève de l’éducation politique de toute une génération, à savoir l’attachement à un nationalisme de type autoritaire.
Pour en venir à des faits précis comme l’attaque de la poste d’Oran en avril 1949, Ben Bella affirme qu’il était l’artisan de cette attaque. Selon vous, qui d’Aït Ahmed, qui était le successeur de Belouizdad à la tête de l’OS, ou de Ben Bella qui, comme vous le précisez dans vos livres, a pris en main cette organisation à partir de janvier 1949, est le véritable instigateur de cette opération fondatrice ?
Personnellement, je pense que les éléments concrets ressortaient de l’organisation locale. Mais les projets (la planification des opérations, ndlr) étaient incontestablement du ressort de la direction centrale, donc d’Aït
Ahmed. Je pense que compte tenu du fonctionnement de l’Organisation, le rôle d’Aït Ahmed a été très important.


– Et quand il dit de Boudiaf qu’il était «zéro sur le plan militaire», vous pensez que c’est une vérité ou bien une méchanceté ?

«Zéro sur le plan militaire», il n’y a pas eu d’expérience de type militaire qui permet d’en juger… Boudiaf était le responsable de l’OS dans le Constantinois. C’est un membre de l’Organisation qui était assez conséquent, on l’a bien vu. Même si le 1er Novembre a été organisé dans la précipitation et l’improvisation, il l’a organisé.

– Quand des acteurs de l’histoire comme dans ce cas précis nous font des révélations de cette nature, vous, en tant qu’historien, comment les prenez-nous : pour argent comptant ? Avec des pincettes ?

Je ne peux pas prendre pour argent comptant le témoignage d’un acteur. On est obligé de se pencher sur les archives quand on en trouve, ce qui est rare pour une organisation qui a été clandestine. Sinon, on procède à des recoupements des témoignages des acteurs.
Indépendamment de cela, vous avez des interrogations propres à partir de ces témoignages et aussi de la connaissance des acteurs. Il faut dire que ces affaires sont remontées à la surface dans des moments de crise où chacun cherchait à imposer son image propre. Et je crois qu’en Algérie, beaucoup de choses se passent comme ça. Les gens sont plus préoccupés de soigner leur image que par le souci de la vérité.

– Un autre nom nous vient à l’esprit, celui d’une grande moudjahida : Louisette Ighilahriz, qui a eu à affronter seule ses tortionnaires lors des procès qui l’ont opposée au général Schmitt et consorts, sans le moindre soutien de l’Etat algérien. C’est une femme extrêmement courageuse qui a été profondément blessée par des allégations prêtées à Yacef Saâdi qui aurait mis en doute son combat. Que pouvez-vous nous dire sur cette immense résistante ?

Louisette Ighilahriz est une combattante, il n’y a aucun doute là-dessus, et Yacef Saâdi ne pouvait pas ignorer son rôle puisqu’il était un allié de la famille Ighilahriz. Je suppose qu’il y a autre chose qui l’a guidé. De toute manière, ce n’est ni sérieux ni noble.


– Du point de vue de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération nationale, pensez-vous que la participation des femmes est suffisamment mise en valeur ?

Non, ce n’est pas le cas. Il y a une chose fondamentale qu’il convient de souligner à ce propos, c’est que les femmes sont venues à la rencontre du FLN, mais quand le FLN est allé à leur rencontre, il ne les voyait que comme infrastructure dans l’organisation. Il ne les voyait pas dans des rôles politiques et des directions politiques. Alors que le premier bulletin du FLN s’appelait Résistance, on l’a enlevé pour mettre El Moudjahid. Ça veut tout dire. Le souci du FLN, c’était d’avoir des troupes. Or, la sensibilité des troupes était incontestablement machiste et patriarcale.


– Selon vous, ces controverses soulevées par des déclarations polémiques qui sont le fait d’acteurs de la Révolution font-elles avancer l’historiographie de la guerre de Libération nationale ? Est-ce quelque chose de productif ou de contre-productif pour l’historien ?

C’est de la lave en fusion. Et à mon avis, c’est quelque chose qui ajoute au désarroi et au manque de repères de la population dans son ensemble. Qui plus est, cela discrédite la politique, surtout que cela intervient dans une atmosphère d’impasse et d’échec, et donc on a tendance à dévaloriser la révolution.

– M. Harbi, en 2012, on annonce l’ouverture d’une partie des archives françaises liées à la guerre de Libération nationale. D’aucuns y voient une opportunité pour apporter un éclairage décisif sur certaines zones d’ombre de la guerre d’indépendance. Comment appréhendez-vous ces archives ?

Il y a certainement des archives qui pourraient s’avérer fort pertinentes. Il y a par exemple le bulletin de renseignement et de documentation qu’établissait le MALG. Bien sûr, il glorifie le FLN mais il fournit une foule d’indications sur l’état d’esprit de la population, et ce bulletin ne laisse aucune impression d’unanimisme des Algériens.

– Quel genre de renseignements livraient ces bulletins ?

Par exemple des renseignements sur la conduite des populations, leur rapport au FLN, leur rapport à la France. Je dis bien c’est le bulletin du FLN, donc tout est à la gloire du FLN. Toujours est-il qu’à travers ces descriptions, si un historien s’empare de ces documents, il va donner une autre idée de l’opinion algérienne face au FLN. En tout cas, je pense que ces archives sont explosives. Moi, j’ai été au ministère des Forces armées comme conseiller de Krim
Belkacem, et je peux vous dire que les dossiers sont terribles. Le rapport à la population n’est pas du tout ce qu’on dit. Ce sont des archives qui donnent une idée tout à fait différente de la révolution.


– Vous-même, en votre qualité d’historien, comptez-vous les exploiter ?

Je ne sais pas. A 78 ans, je ne sais pas si j’aurai la force de continuer longtemps. Je pourrais travailler peut-être sur un ou deux sujets, mais je n’ai plus la même force.


– On vous souhaite beaucoup de santé et de vigueur M. Harbi pour mener à bien cette entreprise…

Si je peux aider, pourquoi pas ? D’ailleurs, c’est ce que je fais maintenant. J’aide les jeunes chercheurs à travailler sur les archives, notamment en France.

– Quelles sont les précautions méthodologiques que vous préconisez à l’attention des jeunes chercheurs ?

Le vrai problème, aujourd’hui, c’est que les gens s’intéressent beaucoup plus aux forces politiques indépendamment de la société. Or, si vous n’avez pas une connaissance précise de la société, vous ne pouvez pas étudier sérieusement les forces politiques en présence.
C’est quelque chose de capital. Le va-et-vient entre les deux est fondamental. Ça c’est la première chose. La deuxième, c’est que les chercheurs formés en Algérie, je le vois très bien, n’ont pas une bonne culture historique. Ils n’ont pas connaissance de tous les débats sur la méthode et tout ce qui à trait à l’analyse des documents, la capacité de maîtriser le matériau et d’en tirer la matière de l’histoire.


– Ne pensez-vous pas, justement, que c’est quelque chose, pour le moins paradoxale de voir d’un côté la grandeur et la complexité de notre Révolution, et de l’autre, l’indigence de l’appareil académique, universitaire, censé en assurer l’étude et la transmission ?

Je vais vous dire franchement mon opinion : le pouvoir qui est là depuis 1962 n’a aucun intérêt à ce que l’histoire devienne la matrice d’une reconstruction du pays. Je me souviens quand j’étais à Révolution Africaine, j’avais publié un document sur la Fédération de France du FLN. Il y a eu tout de suite une réaction du ministre de la Défense (Boumediène, ndlr) et des pressions sur Ben Bella pour dire «cette histoire, on n’en parle plus.»


– Est-ce que vous avez foi dans les jeunes historiens formés en Algérie ?

Il y a quelques-uns qui sont remarquables, mais malheureusement, ils restent à l’étranger. Et ceux qui rentrent ici, je ne donnerai pas de noms, mais…il y en a un ou deux qui sont vraiment remarquables, qui sont capables de faire de grands historiens. Les autres, ils sont en train d’ahaner pour avoir des postes parce qu’il faut faire valider son diplôme universitaire acquis à l’étranger. C’est une manière d’avoir des historiens destinés à produire une histoire officielle.


– L’un des enjeux des relations algéro-françaises est l’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie. Or, nous avons l’impression que là-bas il y a une armée d’historiens, de chercheurs pour accomplir cette tâche, tandis que de ce côté-ci, il y a peu de gens de métier, comme vous le soulignez, qui font le poids. Comment parer à ce déséquilibre ?

Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas envisager notre rapport avec les historiens français comme une compétition, mais comme un échange pour équilibrer des regards.

– Comment, lorsqu’on est soi-même acteur et témoin de l’histoire, peut-on en être également le fidèle rapporteur ?

Je vais vous dire comment ils ont procédé en France. Tous les grands acteurs sont passés par des instituts pour livrer leurs témoignages devant des historiens qui ont étudié la période concernée. Et ces témoignages sont dûment emmagasinés dans des archives.

– Cela nous fait penser aux psychanalystes qui doivent se faire analyser par leurs pairs avant de pouvoir exercer…

Tout à fait ! En France, tous les acteurs militaires ont donné leurs témoignages aux historiens. Chez nous, cela se passe autrement. J’ai chez moi plus de 123 ouvrages algériens de témoignages. Ce n’est pas satisfaisant, parce que les gens ne parlent pas de la réalité culturelle, de la réalité sociale, de la stratégie des acteurs. Ils parlent de faits, comme ça… Il faut dire que chez les acteurs de la révolution algérienne, la véritable culture était plutôt rare. Partant de là, ils ne peuvent revoir et vivre d’une autre manière leur expérience qu’à travers le regard de gens du métier. L’histoire, c’est aussi un métier.


– Les choses sont-elles claires dans votre esprit, entre le Harbi historien et le Harbi acteur de l’histoire ?

Il y a nécessairement un aspect subjectif dans cette affaire. Mais cet aspect subjectif, ce n’est pas à moi de le découvrir. Cela incombe aux lecteurs mais aussi à mes collègues historiens. De toute manière, je travaille avec la méthode historique, et donc je soumets tout ce que je fais à la critique historique. Je peux affirmer que j’ai au moins un minimum de distance à l’égard de mon expérience propre. Seulement, je ne suis pas garant de tout. J’ai mes rapports personnels avec les hommes, j’ai des côtés subjectifs, mais je pense que ce côté subjectif n’a pas réussi à prendre le dessus dans mon travail. En tous les cas, les lecteurs aviseront.


– Je reviens à cet enjeu que certains appellent «guerre des mémoires» ou «guerre des récits», même si le mot guerre est très chargé. Peut-on imaginer une écriture de l’histoire qui soit apaisée, dépassionnée, froide, voire «à quatre mains» ?

On ne peut pas appeler cela «guerre des mémoires». Aujourd’hui, le vrai problème, c’est l’histoire. Il y a guerre des mémoires parce qu’il y a des forces politiques des deux côtés qui instrumentalisent l’histoire pour perpétuer un combat. Du côté français, les vaincus de la guerre d’indépendance sont encore nombreux. Ils sont dans des partis, ils ont des comptes à régler. Et, effectivement, on peut parler à leur sujet plus de mémoire que d’histoire.
Du côté algérien, il y a des mouvements qui connaissent des phases sensibles d’essoufflement, il y a des gens qui n’ont plus rien à dire, et qui pensent que c’est un trésor inépuisable pour essayer de solidifier une nation, qu’ils n’arrivent pas à solidifier autrement.
Si des gens actuellement passent leur temps à ânonner sur le passé, c’est uniquement dans cette perspective. La mémoire et le présent, c’est un gros problème. Le présent n’est pas un présent d’affirmation du respect de l’individu, et la mémoire, elle, rappelle un passé de non-respect de l’individu. Alors, si on veut vraiment convoquer l’histoire pour créer un esprit civique, il faut commencer par respecter l’individu en faisant en sorte que la mémoire d’avant serve de catalyseur, sinon, ce n’est pas la peine.

– Lors du colloque organisé récemment en hommage à Claudine Chaulet, vous avez rapporté ce fait révélateur, à savoir que sous le PPA la notion d’individu n’existait pas, et qu’il était par exemple inimaginable de se représenter un Algérien boire une bière dans la conception identitaire du PPA…

Publiquement non, comme dans toutes les sociétés musulmanes qui vivent sous le signe de la schizophrénie. Vous pouvez tout faire si on ne vous voit pas. Mais, officiellement, un militant nationaliste ne buvait pas, était censé ne pas boire, et les mœurs des gens étaient sous surveillance. Ce sont des choses qu’on ne veut pas voir de près. Nous sommes des sociétés de surveillance mutuelle. Avant, la surveillance était une institution, c’était la «hissba». Le problème, c’est qu’avec la colonisation cette institution a disparu. Du coup, la surveillance est devenue l’affaire de chacun, et elle est beaucoup plus pernicieuse que s’il y avait une institution comme telle.

– Vous avez souvent souligné la prépondérance du religieux comme référent identitaire dominant au détriment de la diversité raciale, religieuse et culturelle, qui caractérisait notre pays. Pensez-vous que cela constitue un facteur bloquant qui nous empêche d’aller vers la modernité culturelle et politique ?

Tout à fait ! Si le FIS a été ce qu’il a été, il ne le doit pas à la capacité de ses chefs mais précisément à cet élément. Il faut s’avouer que nous sommes une société fermée. Nous avons un système éducatif de type conservateur et patriarcal. D’ailleurs, je suis effrayé par la haine que les gens ont pour les femmes. C’est incroyable !
Ce n’est pas simplement de la haine, c’est de la peur. Je vois pas mal de femmes, des chercheuses surtout, qui sont tout à fait exceptionnelles, et dès le mariage, elles ont des problèmes. Elles sont confrontées à un dilemme : soit, c’est le sacrifice du métier, soit c’est la rupture. Et si vous faites une recherche statistique, vous verrez que pas mal d’universitaires de haut niveau sont des femmes seules.


– A votre avis, un travail de déconstruction de la pensée nationaliste telle qu’elle a prévalu jusqu’à aujourd’hui est-il nécessaire pour ériger une Algérie nouvelle ?

Actuellement, l’Algérie est confrontée à deux problèmes : d’abord, la déconstruction de cette pensée à partir de l’idée d’une société multiculturelle et multiethnique, parce que la question de l’ethnicité est un vrai problème. On a beau le cacher, c’est un vrai problème. La deuxième question, c’est le problème de l’autoritarisme. L’Algérie transpire l’autoritarisme par tous ses pores. On parle du pouvoir, mais si vous voyez la vie des partis, elle n’est pas fondamentalement différente. Il faut revenir aux fondements de l’autoritarisme, et quand vous analysez ces fondements, force est de constater la nature des rapports familiaux et le poids du patriarcat. Ce n’est pas un hasard si ce modèle-là, vous le retrouvez dans le système éducatif d’une façon très forte. C’est tout cela qui fait que notre société soit très conservatrice.


– Vous avez cité un mot-clé : «surveillance». Vous avez parlé de cette fiche mystérieuse du MALG qui épie la population, et tout cela me renvoie à un autre «nom-clé» : Abdelhafidh Boussouf. D’aucuns ont fini par le mystifier tellement il cultivait le mystère. On le dépeint généralement comme un personnage intrigant qui était derrière tous les coups tordus. Est-ce que vous l’avez connu personnellement ?

Je le connaissais très bien puisqu’il était dans la daïra de Skikda. Mais il était originaire de Mila. C’était un cadre de qualité. Je dis d’ailleurs dans mes mémoires que c’est lui qui m’avait recommandé le Que faire ? de Lénine quand j’étais au lycée. C’était un bon organisateur. Mais il était très suspicieux, il était aussi répressif. Néanmoins, je pense qu’on a exagéré les choses à son sujet. Il faut savoir que tous les accords portant sur le renseignement, conclus avec d’autres pays, étaient traités par le GPRA. C’est le gouvernement qui décidait. Il avait une puissance au sein du gouvernement, certes, mais il ne faisait pas ce qu’il voulait.


– Quand on le présente comme «l’ancêtre de la police politique et du DRS», vous pensez que c’est exagéré ?

Il se trouve que les instruments qu’il a forgés sont passés, par la suite, au ministère de la Défense. Mais, avant, ce n’étaient pas eux qui contrôlaient (les cadres du ministère des Forces armées, ndlr). Ils ne contrôlaient rien. C’était un peu comme dans le système français : les grands commis de l’Etat, on veut bien s’assurer qu’ils n’ont pas d’antenne avec l’étranger, des trucs comme ça, ce n’était pas plus.

– Pourtant, il y a ce fait gravissime qu’on lui impute, celui d’avoir assassiné Abane Ramdane à Tétouan et d’avoir pris tout seul la responsabilité de le liquider…

Tout seul, je ne dirais pas cela. Qu’il ait une part de responsabilité dans cette affaire, c’est sûr. Seulement, il y a un point d’interrogation sur cette question. Quand ils ont examiné le cas Abane, Ouamrane, Krim, Mahmoud Chérif et Boussouf étaient pour son exécution.

– Et Bentobal était contre…

Bentobal était effectivement contre. Or, il fallait un consensus. Ils ont opté alors pour son emprisonnement, mais pas en Tunisie parce que là-bas, c’était dangereux. Donc, ils l’ont emmené au Maroc sous prétexte qu’il y avait des différends qu’il fallait régler avec le sultan Mohamed V. Abane était accompagné de Krim Belkacem et Mahmoud Chérif. Une fois au Maroc, il a été assassiné. Moi, je ne peux pas répondre aussi affirmativement à la question. Krim dit «ce n’est pas moi, c’est
Boussouf.» Mahmoud Chérif dit «ce n’est pas moi, c’est Boussouf.» Moi, je ne peux pas le dire, je n’étais pas là, il n’y a pas de preuves.

– Dans le livre de Khalfa Mammeri, Abane Ramdane – le faux procès, l’auteur fait mention d’un procès-verbal (qui aurait été puisé dans les archives personnelles de Boussouf déposées en Suisse, ndlr), et où ce dernier aurait imposé aux autres membres du CCE d’endosser a posteriori l’assassinat de Abane pour faire croire à une décision collégiale…

Sur ce document, point d’interrogation. Par contre, qu’il l’ait assassiné, ça ne fait pas de doute. Mais sur la responsabilité individuelle, je me pose des questions. Je n’ai pas de réponse.

– Avez-vous des éléments de réponse à propos de ce qu’on reprochait exactement à Abane Ramdane ? Est-ce qu’on était jaloux de lui parce qu’il était brillant ? Est-ce qu’il a payé le Congrès de la Soummam ? Etait-ce une affaire d’ego ?

Il y avait beaucoup de cela. Pour tout dire, Abane ne pensait pas que cette catégorie d’hommes pouvait diriger l’Algérie. Il faut savoir que le premier incident est survenu le 5 juin au sujet d’une conférence de presse qui devait être donnée au Caire. Krim voulait la tenir alors que c’est Abane qui devait l’animer. Ce dernier s’est adressé à Krim en le traitant d’aghyoul (bourricot). Finalement, il a été dévolu à Saâd Dahlab qui était un personnage de second ordre de l’animer. Les deux membres les plus puissants du CCE étaient ainsi aux prises l’un avec l’autre. Et je pense que Krim avait des visées sur le pouvoir depuis toujours, surtout après la Bataille d’Alger.

– Donc, vous maintenez que ça n’a pas été une décision exclusive de Boussouf d’éliminer physiquement Abane ?

Non, parce qu’ils étaient trois et ils imputent cela à Boussouf. Or, je sais, d’après Bentobal, que Krim avait projeté d’assassiner Bentobal après cet épisode. Donc, si tant est que le témoignage de Bentobal soit véridique, Krim voulait éliminer les gens qui se dressaient sur le chemin de son pouvoir. Pourquoi Bentobal ? Parce qu’il supposait qu’étant lui aussi de Mila, Bentobal était un appui pour Boussouf.

– D’après vous, l’assassinat de Abane a-t-il affaibli le CCE ?

Du point de vue politique, c’est sûr.

– Quand on dit qu’il y a un avant et un après-Abane, est-ce une analyse que vous partagez ?

La machine politique a continué à fonctionner. La machine politique, ce n’était pas seulement Abane. Il y avait des hommes de grande qualité comme Ferhat Abbas, comme Abdelhamid Mehri, comme Benyoucef Benkhedda…

– Toujours est-il que Boussouf, après l’assassinat de Abane, semble avoir pris un ascendant sur les autres, vous n’êtes pas de cet avis ? On assure même qu’il terrorisait tout le monde.

Boussouf ne contrôlait que la base du Maroc. Or, la puissance du FLN était plus en Tunisie qu’au Maroc.

– Dans son livre sur le colonel Amirouche (Une vie, deux morts, un testament) Saïd Sadi affirme que c’est Boussouf qui a donné Amirouche aux Français…

Quand je suis arrivé en Tunisie, j’ai entendu cette version. Moi, je suis arrivé au mois de mai 1959 (Amirouche est tombé au champ d’honneur le 29 mars 1959, ndlr) et il y avait cette version qui circulait. Elle a tenu le haut du pavé pendant toute la période de la réunion des colonels. Une opposition faisait rage entre Krim d’un côté, et Boussouf, Bentobal, et Boumediène de l’autre. C’était dans le cadre de ces luttes de pouvoir qu’est sortie cette version. Personnellement, je pense que Boussouf était sans doute quelqu’un de particulier, mais pas à ce point.


– Après l’indépendance, il a eu une vie discrète. Certains récits affirment qu’il s’est converti en armateur ou vendeur de bateaux. Pourquoi Boussouf a-t-il disparu aussi subitement de la vie publique selon vous ? Il n’a pris aucune responsabilité après 1962 ?

Il ne pouvait pas prendre de responsabilité, personne n’aurait voulu de lui. Même quand
Boumediène était devenu le grand chef, Boussouf a fait une offre de service, mais il n’a même pas été reçu par Boumediène. Vous ne pouvez pas avoir avec vous votre ancien chef qui vous connaît bien. Après, il s’est lancé dans les affaires, il avait un nom et les Irakiens l’ont beaucoup aidé. Il a trouvé de l’aide partout dans le monde arabe.


– Est-ce qu’on a donné, selon vous, sa pleine valeur au Congrès de la Soummam qu’accable par exemple Ali Kafi ?

Je pense que c’est une version contemporaine chez Al Kafi. Je ne lui ai pas connu cette opinion avant. En réalité, chez Ali Kafi, ce n’est pas le Congrès de la Soummam qui posait problème mais plutôt la personne de Abane. Il estime que Abane, ce n’était pas l’homme qu’il fallait. C’est un parti pris, c’est le point de vue d’un clan tout simplement.

– Même les attaques de Ben Bella contre le Congrès de la Soummam ?

C’est la même chose, c’est le point de vue d’un clan. Avec cette différence que lui en a été exclu. A mon avis, cette histoire selon laquelle il ne pouvait pas venir n’est pas crédible. S’il avait participé au Congrès, peut-être que les choses auraient pris une autre tournure. Les clans n’auraient pas eu les mêmes contours. Il faut souligner que la majorité était derrière Krim beaucoup plus qu’elle ne l’était derrière Abane. C’est l’intelligentsia qui était derrière Abane, ainsi que l’ancienne classe politique qu’il a récupérée.

On approche à grand pas du cinquantenaire de l’Indépendance qui coïncide, à quelque chose près, avec cet éveil des sociétés civiles arabes et maghrébines pour exiger le changement. La Révolution de 1954 n’a pas tenu toutes ses promesses, il y a une grande déception de la part des Algériens qui ont le sentiment que le combat libérateur est resté inachevé. Y a-t-il de la place, d’après vous, pour une nouvelle révolution afin de réaliser les promesses de l’Indépendance ?

Ne parlons plus de révolution, elle est terminée. Les espérances des Algériens ne trouvent pas écho dans le système auquel a donné naissance la Révolution. Les gens qui pensent qu’il faut achever cette révolution devraient réfléchir autrement maintenant.
Il faut tout recommencer. C’est un autre peuple, c’est une autre société. Je ne pense pas que les sociétés puissent se construire durablement indépendamment d’un mouvement d’idées et d’un projet, et c’est ça le problème des Algériens.

– Quand on dit que c’est la même équipe qui gouverne depuis 1962 en termes de filiation en soulignant la structure fondamentalement militaire du pouvoir, Bouteflika qui est issu du groupe de Oujda, vous êtes d’accord avec cela ?

Non, non, il y a eu des recompositions. Il me semble qu’au niveau des dirigeants, ils sont tous pour le changement, mais ils ne savent pas par où commencer parce que le point par lequel on commence décidera de qui va en profiter.

Bio express :

Mohamed Harbi est né en 1933 à El Harrouch, près de Constantine. Dès 1948, il adhère au PPA-MTLD. Il part en France en 1953 pour s’inscrire à des études d’histoire à la Sorbonne. En 1956, il intègre l’UGEMA puis le comité fédéral de la Fédération de France du FLN comme responsable de l’information.

En 1958, il rejoint le GPRA au Caire dès sa création. Il devient le conseiller de Krim Belkacem au ministère des Forces armées, puis au département des affaires étrangères du GPRA. Il est nommé ambassadeur en Guinée (1960-1961). Mohamed Harbi prend part aux premiers accords d’Evian.
Après l’indépendance, il est conseiller du président Ben Bella et participe à l’élaboration du Programme de Tripoli (1962). En 1965, il fait les frais du coup d’Etat de Boumediène et se voit emprisonné pendant cinq ans, puis placé en résidence surveillée.

En 1973, il réussit à s’évader. Harbi vivra en exil forcé jusqu’en 1991. Il se consacre dès lors à l’enseignement universitaire et à son métier d’historien.
Parmi ses nombreux ouvrages : Aux origines du FLN, Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975), Le FLN, mirage et réalité (1980), 1954, la guerre commence en Algérie (1984), L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens (1993), Une vie debout, Mémoires (2001), Le FLN, documents et histoire 1954-1962 (2004, avec Gilbert Meynier).

Glossaire :

n L’OS : L’Organisation spéciale. Bras armé du PPA-MTLD créée en 1947. Son premier chef était Mohamed Belouizdad, avant d’être remplacé par Hocine Aït Ahmed. Elle sera démantelée en 1950 suite à l’arrestation de Ben Bella.

n Le CCE : Comité de coordination et d’exécution, organe créé par le Congrès de la Soummam. C’est l’instance exécutive du CNRA, le Conseil national de la Révolution algérienne.
n Le MALG : Ministère de l’Armement et des Liaisons générales.
Premier appareil de renseignement militaire algérien, le MALG était le service de renseignement attitré de l’ALN. I
l est couramment présenté comme l’ancêtre de la police politique en Algérie. Il était dirigé par Abdelhafidh Boussouf.

n Le MNA : Mouvement national algérien. Parti créé par Messali Hadj en 1954 avec pour objectif de faire échec au FLN.
Des luttes fratricides feront rage entre les deux factions, notamment au sein de l’émigration.

– L’Affaire Mellouza : Elle fait référence au massacre, dans la nuit du 28 au 29 mai 1957, de plusieurs affidés du «général Bellounis», chef des troupes du MNA, par des commandos de l’ALN dans les hameaux de Mellouza, Béni Ilmane et Mechta-Casba, dans la wilaya de M’sila, réputés être des fiefs messalistes. On évoque le chiffre de 300 hommes tués.

– L’Affaire de la « Bleuite »
: Par allusion aux «bleus de chauffe», des auxiliaires algériens retournés par l’armée coloniale contre le FLN dans La Casbah durant la Bataille d’Alger.
Elle renvoie à une purge perpétrée à partir de 1958 dans les rangs de l’ALN suite à une grosse opération d’intox et de guerre psychologique menée par les services secrets français visant à faire croire à l’existence de traîtres dans les maquis de la Wilaya III. Longtemps on a imputé ces purges au colonel Amirouche, une version que réfutent ses compagnons d’armes.

– Décret Crémieux : Il s’agit du décret promulgué le 24 octobre 1870 qui octroie d’office la nationalité française aux israélites indigènes d’Algérie.


Témoignage/Histoire: Amar Bentoumi met à nu les contrevérités de Ben Bella

Par Amar Bentoumi*

Après les déclarations de Ben Bella à Jeune Afrique (édition du 17 mai 2011 NDLR)*, je me dois de rétablir la vérité sur certains faits dont j’ai eu connaissance en ma qualité d’avocat du PPA-MTLD et puis du FLN.

Rôle de Ben Bella au sein de l’Organisation spéciale (OS)

Après avoir mis sur pied l’OS qu’il a dirigée pendant environ une année, Mohamed Belouizded a dû, pour des raisons de santé très graves (tuberculose contractée au cours de la reconstitution du parti (décimé lors des massacres du 8 Mai 1945) dans le Constantinois, cesser ses activités. La commission des Quatre composée de Lahouel ? Lamine Debaghine, Boukadoum et Aït Ahmed, a proposé au Bureau politique Aït Ahmed comme chef de l’OS en remplacement de Belouizded, ainsi que l’adoption d’un découpage territorial en cinq zones calqué sur celui du PPA-MTLD. Ces propositions adoptées, Aït Ahmed prend le commandement de l’OS qu’il a dirigée pendant deux ans durant lesquels il a élaboré les manuels de formation des cadres et des militants, un manuel relatif à l’attitude des militants en cas d’arrestation. Aït Ahmed a mis en place les structures de l’OS et grandement renforcé la logistique que Belouizded a commencé à mettre en place. Ben Bella a été désigné à la tête de la zone de l’Oranie et Mohamed Boudiaf à la tête du Constantinois. L’inspection qui eut lieu, pour établir le bilan avant la réunion du Comité central élargi de Zeddine, fin décembre 1948, a révélé que les résultats obtenus par Boudiaf étaient nettement supérieurs à ceux, plutôt décevants, de Ben Bella. Lors de la crise dite «berbériste» de 1949, Aït Ahmed, soupçonné d’en être l’instigateur, a été écarté de la direction de l’OS. En octobre 1949, Ben Bella a été désigné à la tête de l’état-major de l’OS. Ce qui lui a valu ce poste, en dépit de ses maigres résultats à la tête de l’Oranie, était plutôt ses dix ans passés au sein de l’armée française (1937-1947) et ses «exploits» pendant la Seconde Guerre mondiale, dont il ne cessait de se vanter et qui lui ont valu sa médaille militaire et ses quatre citations. Mais Ben Bella n’est resté à la tête de l’OS que près de sept à huit mois. Le parti avait loué pour Ben Bella un appartement situé au 36, rue Auber-Seger, à Alger, chez une femme européenne. Lorsqu’en mars-avril 1949, la police a commencé à enquêter sur l’affaire de l’OS, le parti a ordonné à Ben Bella de quitter l’appartement en question et de se mettre au vert mais ce dernier a refusé de s’y soumettre, préférant rester en compagnie de Madame Tendière avec qui il entretenait une relation intime. C’est ainsi que Ben Bella a été arrêté en mars 1950 sans opposer aucune résistance et a même remis spontanément à la police son arme – un 7,65 appartenant à l’OS de l’Oranie qu’il a illégalement gardé – qui se trouvait sur la table de nuit de la chambre de la dame qui l’hébergeait. Début mai 1950, Ben Bella est présenté par le commissaire Havard de la PRG au commissaire divisionnaire Costes, qui lui a donné une paire de gifles pour s’être allié à «anti-français» lui disant qu’en raison de ses états de service pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne souhaitait pas lui infliger le même traitement que subissaient les autres membres de l’OS, à condition qu’il livre toutes les informations en sa possession. Le commissaire divisionnaire Costes a averti Ben Bella qu’il était informé par Belhadj Djilali (inspecteur général de l’OS) de tout ce qui concerne l’OS et son rôle personnel (celui de Ben Bella, ndlr) et qu’il ne s’avise pas de mentir ou de cacher des informations. Du papier et un crayon ont été remis à Ben Bella installé dans une pièce pour rédiger son «récit». Au bout de quelque temps, Ben Bella frappe à la porte pour demander du papier. C’est dire, selon le jargon policier, qu’il a vidé son sac !Déféré devant le juge d’instruction, il a confirmé ses déclarations faites devant la police et par lesquelles il a dénoncé Saïd Amrani qui l’a remplacé à la tête de l’OS et dont la police ignorait même l’existence. Ben Bella avait livré beaucoup de militants et de cadres dont Khider, Boutelilis, etc. A propos de l’affaire de la poste d’Oran, Ben Bella a écrit dans sa déposition : «S’il me revenait d’autres détails, je ne manquerais pas de vous en faire part ou de les dire au juge d’instruction.» Le juge d’instruction a ordonné son incarcération à la prison de Blida où je lui ai rendu visite en compagnie de Maître Kiouane. Ce dernier a transmis à Ben Bella les instructions fermes du parti qui ordonne à tous les militants détenus de revenir sur leurs déclarations faites à la police, invoquant la torture et dénonçant un complot policier contre le MTLD, parti légal. Dans un premier temps, Ben Bella a catégoriquement refusé d’obtempérer sous prétexte qu’il ne pouvait «se déjuger». Ce n’est qu’après de fortes pressions qu’il a fini par obéir aux instructions du parti et adopter la même attitude que ses codétenus.

Rôle de Ben Bella dans l’affaire de la poste d’Oran

Près de soixante ans après, Ben Bella s’attribue à lui seul les mérites de l’affaire de l’attaque de la poste d’Oran. «L’organisation principale du coup jusqu’au moindre détail, c’est moi», déclare-t-il. C’est une contrevérité et une falsification grossière de l’histoire. Il n’y était pas. Il n’y a pas participé. Sa seule contribution consistait à présenter Bekhti Nemmiche, agent de la poste d’Oran, à Aït Ahmed qui ont étudié le plan des lieux ensemble.

Comment le père de Ben Bella a acquis ses biens à Maghnia

Entre 1952 et 1953, la commune mixte de Maghnia a attaqué en justice la famille Ben Bella, notamment la mère et la sœur de Ahmed Ben Bella, pour les déposséder de leurs biens fonciers et immobiliers. L’objet de cette action en justice était la révocation des concessions accordées au père Ben Bella par la commune de Maghnia pour services rendus à la France. Ces concessions consistaient en un caravansérail qui servait d’écurie et de fondouk, des terrains agricoles et des vergers d’oliviers et divers arbres fruitiers. Cette action en justice a été engagée contre la famille Ben Bella pour se venger de son fils Ahmed après son évasion de la prison de Blida. Le tribunal de grande instance de Tlemcen qui a cité à comparaître la mère, la sœur et par défaut Ahmed Ben Bella, a donné raison à la commune de Maghnia et a ordonné la dépossession des Ben Bella et leur expulsion y compris de la maison où ils habitaient. J’ai été chargé par le parti de m’occuper de cette affaire qui n’avait aucun rapport direct avec la répression et j’ai introduit un appel auprès de la cour d’Alger où je me suis présenté pour défendre les intérêts de madame Ben Bella et de sa fille et implicitement de Ahmed Ben Bella. A la veille du déclenchement de la guerre de Libération nationale, j’ai plaidé cette affaire devant la cour d’Alger et j’ai fait infirmer la décision du tribunal de Tlemcen. La question qui se pose en fin de compte, pourquoi ce Marocain qu’était le père de Ben Bella, a-t-il obtenu des autorités coloniales de pareilles concessions ? Je n’ai pas trouvé de réponse immédiatement. Plus tard, lors de ma détention au Sud, ordonnée par le même Ben Bella, un compagnon de détention, en l’occurrence Bensoltane, natif de Maghnia et militant de la première heure du PPA, m’avait dit qu’il a su que cette récompense dont a bénéficié le père de Ben Bella après l’avoir fait quitter le Maroc pour le protéger, était le résultat des trahisons et des crimes qu’il avait commis au Maroc. Le père de Ben Bella a donc été récompensé parce qu’il a trahi son peuple marocain, sa patrie et son roi. C’est ça la marocanité héréditaire de Monsieur Ahmed Ben Bella. Par ailleurs, j’ai une question à poser à Monsieur Ben Bella même si j’ai, en partie, la réponse. Que sont devenus les bijoux collectés dans le cadre du Fonds de solidarité (Soundoq ettadhamoun), au début de l’indépendance et qui s’estimaient à des quintaux, si ce n’est à des tonnes d’or et d’argent dont les femmes algérienne se sont dépouillées pour se parer de la liberté retrouver et aider l’économie algérienne à prendre son essor ? Une partie de ce fonds a été retrouvée à la Villa Jolie, où des sacs de bijoux étaient entassés dans des pièces jusqu’au plafond. Et c’est Ben Bella qui les y avait déposés. L’inventaire de ce qui a été retrouvé a été établi officiellement après le coup d’Etat du 19 juin 1965, par le président de la Cour suprême de l’époque et par son procureur général respectivement Benbahmed et Maître Mostafaï El Hadi. Des sacs pleins de devises ont été également retrouvés à la Villa Jolie, car Monsieur Ben Bella puisait comme bon lui semblait dans le fonds de devises de la Banque centrale pour distribuer l’argent selon ses humeurs. La question reste posée : où est passé le reste de Soundouq ettadhamoun et qu’en a-t-il fait ?

A propos du déclenchement du 1er Novembre

Là aussi Ben Bella dit : «Le 1er Novembre, c’est moi.» Une autre ignominie. Car tout le monde sait que le 1er Novembre n’a pas été décidé au Caire où s’était réfugié Ben Bella, mais en Algérie. Tout le monde sait aussi le rôle joué par Boudiaf, Taïeb El Watani, dans la préparation du déclenchement de la guerre de Libération nationale. Sans Boudiaf, sans les démarches qu’il a entreprises, sans l’aide qu’il a reçue de la part d’un nombre réduit de militants dont Didouche, la réunion des 22 n’aurait jamais pu avoir lieu. Le principe d’une action armée a été décidé lors de la réunion des 22 à laquelle Ben Bella n’a pas participé, parce qu’il ne pouvait pas y être puisqu’il était au Caire. L’assemblée des 22 a mandaté les Cinq auxquels s’était joint Krim Belkacem pour devenir le comité des Six qui s’est réuni chez Mourad Boukchoura à Bologhine et a décidé de la date du 1er Novembre pour lancer l’insurrection. Donc, Ben Bella n’a pas participé à cette décision et, à ce titre, ne peut prétendre que le 1er Novembre, c’était lui. Mieux encore, Ben Bella n’a pas assisté à la création du CRUA dont le véritable artisan était Boudiaf qui en a eu le financement grâce à Lahouel et dont l’organe central, Le Patriote, était dirigé par Salah Louanchi et tiré et distribué à partir du local des SMA, à la Pêcherie. Ben Bella n’y est pour rien dans cet épisode glorieux. Ben Bella était plutôt à l’origine de l’arrestation au Caire de Lagha, président des SMA. D’ailleurs, au Caire, Ben Bella était l’agent de Fethi Dib, chef des services secrets égyptiens. Quand Lahouel Hocine est arrivé en novembre 1954 au Caire, en compagnie de Mhamed Yazid pour discuter de l’ouverture de la représentation du MTLD à l’extérieur et dont le chef était Mohamed Khider, il s’est indigné du fait que ses interlocuteurs soient des éléments des Moukhabaret. Lahouel a refusé de dialoguer avec la police égyptienne et a exigé qu’il soit reçu par un niveau politique supérieur. Lahouel avait déclaré alors : «Nous sommes un parti politique, nous exigeons de discuter avec des autorités politiques.» Ce coup de gueule de Lahouel contre les Egyptiens et Ben Bella a valu au leader centraliste l’ire du Caire ce qui l’avait contraint à se réfugier en Allemagne puisqu’en Algérie, la révolution avait déjà commencé.

Le rôle de Ben Bella dans la révolution

Khider était le premier à se réfugier au Caire lors du démantèlement de l’OS et après la levée de son immunité parlementaire. Le MTLD lui avait alors demandé de se rendre aux autorités coloniales, mais Khider a refusé et avec l’aide de M’hamed Yazid, il s’est rendu en Suisse avant de rejoindre le Caire. Aït Ahmed, en sa qualité d’ancien responsable de l’OS et craignant d’être arrêté, le parti lui ordonna de quitter l’Algérie et de se rendre au Caire. Enfin, et après son évasion organisée par le parti, Ben Bella était le troisième à rallier le Caire.Il est exact que Ben Bella a fait partie du Bureau du PPA au Caire. Il est tout aussi exact, à l’instar des autres membres du Bureau du Caire, Mohamed Khider et Hocine Aït Ahmed, il a opté pour le FLN. A ce titre, chacun des trois membres de la délégation du FLN à l’extérieur avant d’être rejoint par Boudiaf, était chargé d’une mission : Khider était chargé des questions politiques. A ce titre, il a été contacté par la SFIO pour tenter d’entrer en contact avec le FLN et engager des négociations. Aït Ahmed était chargé des relations internationales qui, assisté de M’hamed Yazid, a représenté le FLN lors de la conférence des non-alignés à Bandong. C’est toujours Aït Ahmed qui représentait l’Algérie aux Nations Unies jusqu’à son arrestation. Ben Bella était chargé de pourvoir les maquis en armes. De 1954 à 1955, aucune arme n’a été fournie par Ben Bella aux maquis, ce qui a poussé Benboulaïd à puiser dans ses propres fonds dans l’espoir de se rendre en Libye pour acheter des armes. C’est d’ailleurs lors de son périple à pied vers la Libye qu’il a été arrêté aux frontières tunisiennes. En 1956, la situation n’a pas changé et le bilan de Ben Bella était négatif. C’est pour cette raison que Larbi Ben M’hidi a pris le risque de se rendre au Caire où il a eu une discussion orageuse avec Ben Bella à propos de sa mission qu’il n’a pas remplie. Dès son retour, en Algérie, Ben M’hidi a rendu compte de sa mission au Caire à Abane.

Le Congrès de la Soummam

Ben Bella prétend qu’il a été empêché par Abane d’assister au Congrès de la Soummam. Ben Bella oublie de dire qu’il voulait que le Congrès se tienne à San Remo, situé à la frontière franco-italienne, ce qui constituait un risque sérieux pour la sécurité de la direction de la Révolution. Ben Bella était alors à Madrid. Il a envoyé à San Remo Khider pour la délégation de l’extérieur et Doum pour la Fédération FLN de France. Pour Abane, il n’était pas question de tenir le congrès ailleurs qu’en Algérie aussi bien pour des raisons de symbolique politique que pour des raisons sécuritaires. Au-delà de ces considérations, le Congrès concerne, en premier lieu, ceux qui étaient à l’intérieur et qui affrontaient l’ennemi militairement et politiquement. Pour mémoire, le Congrès devait se tenir dans un autre endroit que la région d’Ifri mais toujours dans la Kabylie. Ce lieu a été bombardé. Pour rappel aussi, Zighoud Youcef avait proposé la tenue du Congrès dans le Nord constantinois.

A propos du «cinéma» vestimentaire de Messali Hadj

Monsieur Ben Bella ! L’accoutrement de Massali Hadj, à savoir sa chéchia, sa gandoura, son burnous et sa canne, avait un sens identitaire qui le différenciait des colonialistes qu’il combattait. Cette façon de s’habiller n’était ni excentrique ni fantasmagorique. Elle faisait partie de la dimension politique de l’homme qu’était Messali. Elle avait une valeur aux yeux du peuple. Par cet accoutrement, Messali affirmait la personnalité algérienne. Quant à la barbe qui le caractérisait depuis son engagement politique, Messali a juré de ne la raser qu’après l’indépendance. Pourquoi Ben Bella ne parle-t-il pas du charisme de Messali, de sa verve et son talent de tribun hors pair et de sa foi inébranlable en l’indépendance du pays ? Il a résisté à tout le monde et aujourd’hui on présente les Oulémas comme des révolutionnaires à l’origine de l’indépendance. C’est une autre monstruosité et une falsification éhontée de l’histoire. Le père du nationalisme algérien est bel et bien Messali Hadj. Cependant, il mérite d’être condamné pour ses choix à la veille du 1er Novembre 1954, pour le sang qu’il a fait verser entre les Algériens, pour sa mégalomanie, oui l’histoire le jugera. Mais jusqu’à la création du CRUA, Messali a été le représentant du nationalisme algérien. Lorsque Messali a commencé à parler de la présidence à vie du parti, de pleins pouvoirs, il s’est mis sur le banc des accusés et le peuple a tranché le 1er Novembre et en 1956 en choisissant le FLN contre le MNA. C’est cet épisode que Ben Bella aurait dû aborder et non l’aspect vestimentaire d’un homme qui a réussi à imposer le fait national algérien et l’idée de l’indépendance alors que les assimilationnistes étaient légion au sein du mouvement national. En tout état de cause, Ben Bella est mal placé pour critiquer le culte de la personnalité de Messali Hadj et de sa folie des grandeurs. N’a-t-il pas fait pire quand il était président de la République ? Je me souviens d’une réunion du gouvernement qu’il a présidée après son retour d’un voyage en Guinée. Il n’a pas cessé de parler du «cinéma» de l’accueil qui lui a été réservé. Il jubilait au point de regretter qu’en Algérie, ce genre de «cinéma» n’existait pas. Enfin, je tiens à dire que Ben Bella est responsable de la fin tragique de beaucoup de héros de la Révolution. Qu’il se souvienne, lui qui n’a pas tiré un coup de feu durant les sept ans et demi de la Révolution, de sa décision d’exécuter Chaâbani, chef de la wilaya, colonel de l’ALN de l’intérieur. Du rôle qu’il a joué dans l’exécution de Abane et j’en passe.

Les trahisons de Ben Bella

Pour finir, je tiens à dévoiler un fait que Khider m’a raconté. Khider a soutenu Ben Bella après un accord commun. L’un et l’autre visaient le pouvoir. L’un et l’autre avaient ses raisons. A ce titre, ils s’étaient entendus de se partager le pouvoir. Khider espérait en fait être président de la République à titre honorifique et Ben Bella chef du gouvernement avec les pleins pouvoirs de l’exécutif. Pour Khider, Ben Bella était jeune, il avait tout l’avenir devant lui. Donc Khider espérait faire un mandat à la tête du pays avant de se retirer dans une ferme à Douéra pour finir sa vie. Ben Bella est venu d’Oran à Alger où les armées de la Wilaya IV régnaient en maîtres. Lors d’une réunion de nuit chez Rabah Bitat, en présence de Khider, de Bousmaha, de Lakhdar Bouragaâ, de Boumaâza et de moi-même, il a été dit à Khider qu’il était le bienvenu, mais Ben Bella n’avait pas intérêt à venir à Alger. Les responsables de la Wilaya IV ont informé Khider qu’ils ne voulaient ni de Ben Bella ni de Boumediene même comme députés. C’est Khider qui a fait venir Ben Bella clandestinement à Alger et c’est Fares qui l’a hébergé dans une villa à Rocher-Noir, à Boumerdes, un hélicoptère était prêt à l’évacuer en cas de besoin. Plus tard, Fares, le commandant Azzedine, moi et d’autres avons été mis en résidence surveillée. Lors de la réunion des cadres du parti tenue au lycée Amara-Rachid, tous les commissaires politiques, à l’exception de Mostghalmi, se sont engagés à reprendre les armes pour empêcher Ben Bella de prendre le pouvoir. Ben Bella, ayant été informé par Mostghalmi de ce qui se tramait, a quitté Alger pour Oran. Ben Bella a fait intervenir l’ambassadeur d’Egypte à Alger pour trouver un arrangement avec Khider à qui il a demandé de s’éclipser pendant six mois, et à son retour, l’engagement pris pour le partage du pouvoir sera respecté. A son retour, Khider a compris le jeu de celui qu’il considérait comme son fils. Ben Bella a trahi tous ceux qui l’ont aidé, y compris Khider. Sur le plan intellectuel, Ben Bella n’a aucune honnêteté. J’ai travaillé avec lui et je sais de quoi je parle. Il s’approprie les idées des autres en les étalant dans les journaux. Entre 1956 et 1962, il a été emprisonné sans se donner la peine d’améliorer son français. Entre 1965 et 1982, date de sa libération par Chadli, il n’a fait aucun effort pour apprendre l’arabe classique, lui qui se dit arabe. Aujourd’hui, Ben Bella verse, à travers son délire, dans la désinformation et le détournement de l’histoire. C’est pour cette raison que j’ai tenu à lui répondre car le devoir de mémoire m’est imposé comme il s’impose à tous les témoins vivants de notre histoire. Je suis en train d’écrire pour dire et rétablir les vérités telles que vécues. Nul n’a le droit de se taire sur la falsification de l’histoire qui est le patrimoine de tous les Algériens.

A. B.
*Amar Bentoumi a été avocat du PPA-MTLD
de 1947 à 1954, puis avocat du FLN jusqu’en 1962. Député de Constantine à l’Assemblée constituante, il a été le premier ministre de la Justice de l’Algérie indépendante. Après un désaccord avec Ben Bella qui l’a poussé à quitter le gouvernement, il a été interné en compagnie de Farhat Abbas à Adrar.
Ancien bâtonnier d’Alger.

*UNE SOIREE AVEC BEN BELLA
(http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2626p062-065.xml0/developpement-liberation-hocine-ait-ahmed-flnune-soiree-avec-ben-bella.html)

Par Yugurthen Athahmed, mardi 17 mai 2011,


Hocine

Aït-Ahmed: “Ferhat Abbas était un humain vrai et véritable, intelligent, franc et sincère”

Chers compatriotes,

Evoquer le rôle patriotique de Ferhat Abbas c’est démythifier la guerre de libération menée par le peuple mais confisquée et détournée à des fins de pouvoir politique par les dictateurs qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.
Ne craignons pas les mots: Décoloniser l’histoire c’est la libérer des manipulations continuelles des groupes militaro-policiers, c’est restituer à la nation sa mémoire, sa fierté et sa dignité. C’est redonner aux Algériennes et Algériens confiance en eux-mêmes pour reprendre en mains pacifiquement leur destin.

Ce retour à la légitimité populaire et la volonté de construction d’un Etat et des institutions démocratiques à tous les niveaux furent le fondement même de la plate-forme de la Soummam. Le 20 août 1956 est dialectiquement complémentaire du 1er Novembre 1954, et indispensable à la mobilisation révolutionnaire. Ce fut le premier pacte politique contractuel, fondé sur le respect du pluralisme, des libertés d’expression et d’organisation et non pas sur le bricolage populiste exploité par des “Historiques libérateurs” devenus des “tyrans”. Il ne portait donc, ni sur la forme ni sur la militarisation des dirigeants mais sur le fond, sur la garantie aux Algériennes et Algériens des droits fondamentaux et de toutes les libertés démocratiques, conditions sine qua non pour que soit concrétisée la République démocratique et sociale. Une promesse solennelle et historique que personne ne peut contester ouvertement sans se mettre à porte à faux par rapport aux engagements imprescriptibles sacralisés par la proclamation du 1er novembre1954.

Que dire de Ferhat Abbas en tant qu’homme ?
Que c’était, dès son jeune âge, un militant politique anticolonial, sérieux et responsable, faisant partie des quelques élus exigeant l’émancipation du peuple algérien.

La première impression que j’ai retenu de lui à Alger et lors de mes passages à Sétif, toujours clandestin, mais friand de contacts intéressants, décrivait un humain vrai et véritable, intelligent, franc et sincère, digne de confiance; l’exact contraire du frimeur, du bavard, du menteur et de l’imposteur.

Et que dire de lui en tant que politique sérieux et conséquent ?
Ses perspectives n’étaient pas définies seulement par des idéaux mais aussi, dans les grands moments historiques, par des initiatives stratégiques.

C’est ainsi que lors de l’opération torche, le gigantesque débarquement Allié, il a tout de suite fait signer à ses amis et notamment au docteur Lamine dirigeant du PPA, ainsi qu’à d’autres personnalités un Manifeste du peuple algérien, remis aux autorités américaines, à leurs alliés, et même au gouverneur général.

Le manifeste demandait l’abolition du colonialisme, engageait le peuple algérien à se mobiliser aux côtés des Alliés. Il revendiquait le droit du peuple algérien à récupérer son indépendance, conformément aux promesses du Pacte de l’Atlantique.
Cette initiative ne tardera pas à susciter un immense espoir et un réveil patriotique d’un bout à l’autre du Pays. Le Congrès des Amis du Manifeste et de la Liberté qui s’est tenu en 1944 ne tardera pas à rassembler la plupart des partis et des forces politiques à l’exception du PCA.

Le lancement du mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté suscita un tel enthousiasme dû à la réalisation de l’Unité Nationale que la multiplication rapide des sections qui a suivi dans les villes et aussi dans les campagnes, reste un phénomène rarissime dans les pays décolonisés.

Hélas, la grosse colonisation avait deux raisons d’organiser des massacres à Sétif et Guelma. La peur de la puissance politique et organisationnelle, et la volonté de se débarrasser de Ferhat Abbas qu’elle pensait avoir choyé.

Hocine

10 janvier, 2010 Posté dans Ait Ahmed Hocine


Par Yacine Kenzy, Liberté, 18 juin 2005
Au cours de cette émission, le patron du FFS, tout en évoquant les questions liées à l’actualité, a levé le voile des aspects méconnus de l’histoire de la Révolution.
Au titre double de dirigeant historique et politique, Hocine Aït Ahmed a été l’invité d’une émission de la chaîne BRTV au cours de laquelle il a fait une impitoyable analyse de la situation du pays, agrémentée de quelques révélations sur le mouvement national et la création en 1963 du FFS qui a fini par se mettre à table le 16 juin 1965 avec le président Ben Bella. Parmi les invités qui l’ont écouté “religieusement” pendant plus de deux heures se trouvent l’historien Mohamed Harbi, les anciens ministres “réformateurs” Ghazi Hidouci et Smaïl Goumeziane, ainsi que l’ancien patron de l’ex-PAGS, Saddek Hadjeres. À l’instar de nombreux analystes et historiens, le chef du FFS situe au 8 mai 1945 les racines de la guerre de Libération. “Le 8 Mai 45 a été le début d’une conscience révolutionnaire. Pour nous, c’était la fin de la politique”, a-t-il dit en analysant les effets des massacres commis par l’armée coloniale. Que faire cependant face à une puissance comme la France, parce qu’il ne suffisait pas de liquider les uns après les autres les auxiliaires de la France comme il le fit lui-même avec le chef de la milice dans la zone de Dellys et Bordj Ménaïel ? Inspirés, notamment par la révolution indonésienne contre l’occupation hollandaise, les pionniers de la lutte armée ont songé à former des élites pour encadrer le peuple dans les campagnes et à des opérations bien ciblées dans les centres urbains. D’où la création de l’Organisation spéciale qu’il a eu à diriger et dont, dit-il, il a eu à “planifier les opérations les plus difficiles” avant de se voir détrôné pour des raisons qui ne sont pourtant pas en harmonie avec les objectifs recherchés. Les luttes de clans ne cesseront pas lorsque sera déclenchée la Révolution avec son lot d’assassinats comme celui de Abane Ramdane décidé, a-t-il confirmé, par les chefs militaires dont Krim Belkacem. Aït Ahmed n’a pas pris de gants à l’endroit du chef de la IIIe wilaya historique en disant de lui que “ce n’est pas un politique mais un militariste”.
L’architecte du Congrès de la Soummam a été liquidé afin de briser son ascension qui paraissait naturelle au regard de son charisme. C’est d’ailleurs pour cela, dit Aït Ahmed, que n’a pas été mis en place le gouvernement provisoire dans la foulée du Congrès de la Soummam considéré par le chef du FFS comme plus important que le 1er Novembre 1954 qui a été “un choc psychologique” non suivi “d’actions militaires significatives”.

C’est par un avocat qu’Aït Ahmed, alors emprisonné, a appris l’assassinat de Abane. “Ce fut l’enfer dans ma tête.” Abane, a révélé Aït Ahmed, a été enterré dans une ferme appartenant à une de ses proches. Interrogé sur les accords passés entre le FFS et Ben Bella, Aït Ahmed a révélé avoir été contacté par le biais de ses avocats, alors qu’il venait d’être condamné à la peine capitale et emprisonné à Tazoult. Il a ensuite été transféré à El-Harrach dans la discrétion, alors que le ministre de la Défense Houari Boumediene se trouvait au Caire où il a été informé par le ministre des Affaires étrangères de ce transfert. Cette décision semble avoir précipité la rupture entre le chef de l’État et son ministre de la Défense, véritable détenteur du pouvoir, qui n’avait pas réussi à soudoyer Mohamed Boudiaf pour le mettre en avant. “Il m’est difficile de parler de Ben Bella”, dit Aït Ahmed. “Il a sa place, mais il n’aurait jamais du accéder aux fonctions de président de la République.” Sur ce climat, Aït Ahmed révèle que Houari Boumediene était tenu en suspicion par le guide égyptien Gamal Abdenasser.

Interrogé par ailleurs sur les questions d’actualité, Aït Ahmed s’est livré à une violente charge contre le président Bouteflika qu’il accuse, notamment de perpétuer le régime “militaro-policier” et de vouloir briser la Kabylie qui s’est toujours singularisée par sa sociologie. Les archs, comme d’habitude, ne sont perçus par lui que comme l’instrument d’une manipulation menée par un système dont la “longévité est sans équivalent” et qui a la particularité d’échapper au contrôle du parti, comme c’était le cas dans les anciens pays communistes. “Les archs n’existent que dans l’organigramme du pouvoir”, accuse-t-il. Aït Ahmed se gausse de prétendues divergences entre la hiérarchie de l’ANP et le président de la République. Pour lui, Bouteflika est aussi un militaire ayant contribué à la non-émergence d’un État en Algérie.
AÏt Ahmed s’amuse aussi de l’amélioration de l’image de l’Algérie induite par le rétablissement de la sécurité et la relance économique et va jusqu’à oser une comparaison avec la situation prévalant avant le déclenchement de la guerre d’indépendance. “Sous la colonisation aussi la situation était calme avant le déclenchement de la Révolution”, ironise-t-il. Sur la situation économique, il a surtout dénoncé comme une “véritable trahison” la nouvelle loi sur les hydrocarbures. S’agissant de ses relations avec le pouvoir depuis 1992, il a encore démenti avoir rencontré en Suisse le président Bouteflika. Au demeurant, a-t-il ajouté, il a toujours décliné les offres qui lui ont été faites. Il a seulement admis avoir rencontré plusieurs fois le général Touati. Sur la situation de son parti que de nombreux cadres et militants ont fui, Aït Ahmed s’est contenté de dire : “Le FFS se porte le mieux possible dans les conditions de répression actuelles.” Constant, par ailleurs, sur la question du “Qui tue qui ?”, Aït Ahmed a quand même révélé un épisode peu connu des péripéties du fameux contrat de Rome. Anouar Haddam revendiquait bien une “armée” du FIS…
Y. K.


Entretien avec Madame Abane Ramdane:“Ben Bella a été fabriqué par les Français”

Par : F A

Dans un récent entretien, l’ancien Président Ahmed Ben Bella s’est violemment attaqué à Abane Ramdane et au Congrès de La Soummam qualifié de “trahison”. Dans cet entretien exclusif, Madame Vve Abane, épouse du colonel Dehilès, répond aux accusations et rétablit certaines vérités.

Liberté : Pourquoi, à votre avis, Ben Bella dénigre le Congrès de La Soummam ?

• Madame Abane : Il était hostile au fait que le Congrès se tienne en Algérie. Le congrès s’est tenu sans lui et sans les chefs qui étaient à l’étranger. Ils ne sont pas intervenus dans son élaboration.

Que s’est-il réellement passé avec l’attaque de la poste d’Oran ?

• Ben Bella était chef de l’OS (l’Organisation spéciale) avant qu’il ne soit remplacé par Aït Ahmed. L’attaque avait été mijotée par Aït Ahmed, Saïd Ouali et Omar “yeux bleus” (Omar Boudaoud), pas plus. Ils n’ont pas mis Ben Bella au courant parce qu’ils avaient peur qu’il les dénonce. Aït Ahmed a réservé une chambre à Alger pour Ben Bella et c’est là que deux policiers sont venus le cueillir le lendemain. Ben Bella ouvre la porte, prend son arme et retourne le canon sur sa poitrine et leur présente la crosse en leur disant : “Tenez, je n’ai rien à voir dans ces histoires.” Les deux policiers ont pris l’arme en laissant Ben Bella sur place. Ben Bella était à Alger pendant l’attaque de la poste d’Oran. Il se vante d’avoir fait le coup. Naturellement, ce sont les Français qui lui ont fait cette propagande pour lui donner un nom. C’est à partir de là que les Français ont préparé un président pour l’Algérie.

Vous voulez dire que ce sont les Français qui ont fabriqué Ben Bella ?

• Les Français réfléchissent et projettent. Ils se sont dit qu’en cas d’indépendance de l’Algérie, on leur place un âne bâté à la présidence. Après l’arraisonnement de l’avion en 1956, les cinq dirigeants du FLN ont été amenés à Alger. Sur le bitume de l’aéroport, Mohamed Boudiaf tenait un porte-documents entre les mains. Un gendarme s’est avancé vers lui, le lui a pris des mains pour le remettre à Ahmed Ben Bella. À ce moment-là, un flash a crépité pour immortaliser l’instant.

Pour quelle raison ?

• Pour faire croire que c’est Ben Bella le premier dirigeant. Cette anecdote m’a été racontée par Boudiaf lui-même. Il avait compris que la France voulait donner un chef à la Révolution algérienne, le plus bête des chefs. C’est la dernière farce que la France nous a faite. Ben Bella était un grand inconnu en 1954.

Vous aviez travaillé avec Abane avant de devenir sa femme, quel homme il était ?

• Un homme extraordinaire, pas bavard mais très actif. Il a mûrement réfléchi pour tisser sa toile et former son organisation. Il a pensé la Révolution algérienne pendant les cinq années qu’il avait passées en prison. Il a pris le temps, contrairement à certains qui s’abêtissent dans les prisons, d’étudier toutes les révolutions du monde. Il savait qu’il fallait regrouper les partis et après l’indépendance, à chacun de reprendre son chemin. Ce qui n’a pas plu à Ben Bella et Khider, c’est que Abane a fait appel à des centralistes. Ils avaient une formation politique. C’était une grande aventure cette Révolution.

Quel est le rôle de Abane dans la préparation du Congrès de La Soummam ?

• Ce qui m’étonne c’est le fait que ce soit toujours Abane qui est la cible des attaques alors qu’il y avait une direction collégiale. Il y avait Ben Khedda, Saâd Dahleb, Amar Ouzeggane. Les décideurs étaient Abane et Ben M’hidi qui étaient deux jumeaux.
Il n’y avait aucune entente entre Larbi Ben M’hidi et Ben Bella.
Maintenant si on reproche des choses à Abane, il faut alors faire également des reproches à Ben M’hidi. Abane Ramdane ne travaillait jamais seul.

Ont-ils essayé de convaincre Ben Bella de venir assister au congrès ?

• Ils se sont habitués aux artères du Caire. Ils ont allumé un brasier en Algérie après ils se sont enfuis à l’étranger. Comment Ben Bella s’évade de la prison de Blida avec Mahsas et ne peut rejoindre les maquis d’Algérie ? Les maquisards sont allés d’Est en Ouest quand il fallait le faire.

Au moment du Congrès, vous étiez déjà son épouse. Étiez-vous présente ?

• Non, mais j’ai tapé la plate-forme de La Soummam sur une machine dactylographique.

Qui avait rédigé le manuscrit ?

• Plusieurs personnes. Chacun avait écrit sa partie. Ben Khedda me ramenait les manuscrits que je dactylographiais dans une chambre exiguë à Alger. J’étais hermétiquement enfermée en plein mois d’août pour ne pas éveiller les soupçons des voisins français.

Que vous inspire les propos de Ben Bella lorsqu’il affirme que le Congrès de La Soummam est une trahison ?

• Ben Bella ne voulait ni des centralistes ni des unionistes. Il voulait la révolution strictement avec le PPA/MTLD. Il ne voulait pas que les autres tendances y participent. Ben Bella appelait les centralistes et les unionistes la racaille. Les propos de Ben Bella sont une aberration. La plate-forme de La Soummam est la première Constitution de l’Algérie. Ben Bella a de l’aigreur parce que le congrès s’est fait sans lui. S’il avait voulu, il aurait pu rentrer.

Vous aviez un jour rencontré Ben Bella. Vous aviez l’occasion de lui dire les choses en face…

• Je l’ai rencontré en 1995 à sa demande pour s’innocenter. Je lui ai dit qu’il avait donné son accord pour l’assassinat de Abane Ramdane. Il y a une lettre qui existe dans laquelle Ben Bella cautionne cette mort. Dans la lettre, il félicite ceux qui ont fait le bon nettoyage de la Révolution. Évidemment, Ben Bella a tout nié. Il a dit que ce sont des mensonges. Mais je ne voudrais pas le rencontrer tout comme Ali Kafi, ce ne sont pas des gens intéressants.

Officiellement, Abane Ramdane est mort au champ d’honneur. Ce qui est faux. Il a été assassiné, comment et par qui ?

• Tout le monde sait qu’il a été exécuté au Maroc. Ferhat Abbas, Boumendjel et Ben Khedda l’avaient prévenu en lui disant : “Ils vont te faire un mauvais coup.” Quand ils ont décidé de le liquider, ils l’ont appelé au Maroc. Il était accompagné de loin par Krim Belkacem et Mahmoud Cherif. D’après les différents témoignages, Boussouf les a mis devant le fait accompli. Il leur a expliqué qu’il ne pouvait pas mettre Abane en prison parce que c’était dangereux. Il valait mieux l’exécuter. D’après certains témoignages, Abdelhafid Boussouf a étranglé Abane Ramdane de ses propres mains. Ce qui est paradoxal c’est qu’un jour, au retour du congrès de La Soummam, Abane était tout heureux que le congrès se soit passé sans aucun incident. Abane m’a sorti une photo de Abelhafid Boussouf, responsable de la wilaya V en me disant : “Regarde cet homme comme il est vaillant.” Abane était content de travailler avec des hommes comme Boussouf.

Il ne savait pas qu’il tenait entre les mains la photo de son futur assassin…

• C’est son bourreau. Les trois B, Ben Tobbal, Belkacem et Boussouf ont décidé de son élimination. Soit la prison, soit la mort. Boussouf était franc, il savait qu’il allait le tuer. Les autres faisaient semblant de ne pas le savoir. Ils souffraient d’un grand complexe d’infériorité par rapport à Abane.

Vous disiez que Ahmed Ben Bella avait donné sa caution à cet assassinat.

• Ils avaient averti Ben Bella, l’ennemi de Abane Ramdane. Ben Bella avait donné carte blanche. Sa lettre existe dans les archives algériennes.

Est-ce que ça ne vous gêne pas que la version officielle n’évoque pas la vérité sur la mort de Abane ?

• Dans toutes les révolutions, il y a des meurtres et des assassinats. Je ne veux pas soulever le problème de Abane.

Ne voulez-vous pas qu’on rétablisse la vérité ?

• Ce n’est pas à moi de le faire mais aux officiels. C’est aux autorités de faire le procès de cette affaire et de désigner les vrais coupables. Du temps de Boumediene, on n’osait jamais parler de Abane. Ce n’est qu’à la venue de Chadli que l’on a pu voir pour la première fois des portraits de Abane.

Qu’est-ce que ça vous fait qu’un Président algérien insulte la mémoire de Abane ?

• Ben Bella est un âne bâté. C’est lui qui a fait rater l’indépendance à l’Algérie. Il a bafoué la légalité en destituant Benyoucef Benkhedda, désigné par l’organe suprême du CNRA. Ben Bella était un joujou entre les mains de Nasser alors que Abane disait, nous ne serons inféodés ni au Caire, ni à Moscou, ni à Washington, ni à Londres. En plus, je ne vois pas ce qui lui a fait dire que je suis française alors que je suis algérienne en revanche, lui, sa femme est binationale. La femme de Ben Bella avait essayé de faire évader Fatiha Boudiaf d’une clinique psychiatrique dans laquelle le Président l’avait jetée, seule parmi les hommes pour l’humilier, après avoir déporté dans le Sud Mohamed Boudiaf.

Journal LIBERTÉ : 07 – 11 – 2002


Sadek Akrour. Militant du MCB, ancien animateur du comité populaire de Béjaïa

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Publie le : mercredi 21 avril 2010

Le parcours militant de Sadek Akrour a fait la jonction entre le printemps berbère de 1980 et les événements du printemps noir en 2001. Pour lui, l’un est le prolongement de l’autre. Il revient dans cet entretien sur l’évolution de la revendication amazighe et du combat pour la démocratie.

– La commémoration du double anniversaire du printemps berbère et du printemps noir ne connaît pas de mobilisation significative cette année. Selon vous, qu’est-ce qui fait défaut ?

– Il y a un cumul de raisons qui ne datent pas d’aujourd’hui. Le pouvoir n’a jamais cessé ses manœuvres pour disperser les forces populaires, sociales et démocratiques qui militent pour la remise en cause du fondement du système. La question de tamazight n’a jamais été neutre, c’est un combat politique et toute question politique évolue au gré des forces politiques autant dans l’opposition qu’au sein du pouvoir. Pendant les années 1980, il y a toujours eu des divergences à l’intérieur du mouvement entre les forces de gauche et celles de droite. Les premières considèrent qu’on ne peut dissocier le combat pour tamazight du combat global pour l’émancipation du peuple algérien en particulier et de l’Afrique du Nord en général, dans ses composantes arabophone et amazighophone.

L’arabe populaire était d’ailleurs opprimé au même titre que tamazight. Les deuxièmes, les forces de droite, étudiaient la question amazighe dans un vase clos. De ce fait, on nous disait militer pour tamazight et point. Or, la mouvance de gauche a fédéré les forces démocratiques et sociales au niveau national. Il y a bien eu parmi les détenus de 1980 des arabophones comme Ahmed Dahmani, Abderrezak Hamouda, fils de Si L’haouès, et plus tard M’hamed Rachedi en 1981. La troupe Debza, qui chantait en arabe, était née dans ce sillage, la troupe Dersa de Sétif également. Cette situation de divergences s’est répétée avec la naissance du RCD et avec l’ouverture politique en 1989. Il y a eu dispersion des rangs des porteurs de la revendication. Après la crise politique dans le pays au début des années 1990, il y a eu l’éclatement du MCB, puis sont apparues des divergences autour du boycott scolaire (1994-1995). La même logique a présidé aux divergences de 2001. On ne peut aller vers une citoyenneté sans un projet démocratique, laïque, social. Aujourd’hui, j’appelle à se référer au document final du séminaire de Yakouren afin d’y voir la façon avec laquelle a été posée la question amazighe. C’était tamazight qui posait le problème des libertés, de la démocratie… Le mouvement était aux côtés des actions d’Oran (1982), de La Casbah (1984), l’Est algérien (1986), mais aussi en 1988 où nous sommes sortis au nom du mouvement. Tout cela a amené les acquis démocratiques qui ont suivi.
– A qui profitent justement les acquis de tamazight aujourd’hui ?

– C’est vrai qu’avec l’ouverture, la création du HCA, etc., la question de la promotion de la langue est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Prenons l’exemple de la radio locale, il est vrai qu’elle participe au développement de la région, mais remarquez que les heures d’écoute profitent au mouvement islamiste. A la télévision nationale, avant on nous parlait de dictature en arabe ; aujourd’hui, on la sert en tamazight. Voilà ce qui a changé. Au nom de tamazight, le pouvoir a pu normaliser la Kabylie. Le discours officiel a changé dans la forme mais pas dans le fond. Ce sont ceux qui ne veulent pas le règlement définitif de la question amazighe qui se nourrissent aujourd’hui de sa revendication. Y compris les islamistes. Nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui disent que ‘‘nous sommes des Amazighs que l’Islam a arabisés’’. Ces gens-là sèment l’amalgame. Ceci dit, il y a eu des acquis malgré tout, mais est-ce que ces espaces travaillent pour tamazight ? Je dis que les véritables porteurs de la revendication ont été marginalisés, opprimés par le pouvoir. S’il y a une avancée sur le plan linguistique, sur les plans culturel et identitaire, la revendication demeure entière.

– Vous avez été l’un des animateurs du Comité populaire né dans la douleur des événements d’avril 2001 à Béjaïa. Avec du recul, comment jugez-vous l’expérience de ce comité ?

– S’il y a une mémoire de ce qui s’est passé en 2001, je pense que les chômeurs et les couches opprimées vont reprendre le flambeau de la dynamique du Comité populaire, du mouvement populaire. Je ne regrette rien, sauf peut-être les divisions. C’était en tout cas dans la logique des choses. Le pouvoir a activé tous ses services et sa clientèle en Kabylie pour réduire le mouvement à la simple revendication de tamazight, langue nationale et officielle, et à l’espace kabylo-kabyle. Or, les premières heures du mouvement ont constitué un immense espoir pour tous les opprimés à l’échelle nationale. Le mouvement a atteint Chlef, El Tarf, Béchar, Djanet, les Aurès, Khenchela où une femme a été tuée mais qui n’a pas été comptabilisée parmi les victimes. Le caractère fondamentalement social imprimé au mouvement par le Comité populaire a ébranlé toutes les forces conservatrices au sein et à l’extérieur du pouvoir. C’est dommage que cette énergie ait fini en gâchis, dont les auteurs qui se réclamaient porte-parole du peuple sont aujourd’hui connus, ils ont fait la campagne pour Bouteflika. Ceci dit, ce mouvement a ouvert des brèches et chassé la peur à l’échelle nationale.

– Le président Bouteflika avait proposé, lors de ses sorties électorales en Kabylie, une sorte de réconciliation en proposant de tourner la page…

– On tourne la page quand les auteurs des crimes et responsables des massacres se repentissent. Par contre, Bouteflika propose aux victimes de se repentir. On ne peut pas tourner la page, car les causes qui ont conduit aux événements de 2001 se sont encore multipliées : misère sociale, fermeture du champ politique, répression des mouvements sociaux, des syndicats…Tout cela continue. Le système éducatif n’a jamais été plus arabiste que maintenant, y compris tamazight qui est entrée dans ce cadre. Ils ont appauvri les gens qui ne pensent plus à la revendication identitaire. On veut domestiquer le petit bastion qui reste comme espoir pour l’Algérie. La Kabylie a eu la responsabilité historique de reconstruire le mouvement culturel dans le rassemblement et l’unité et dans le sens d’enfanter une dynamique qui permettra l’émancipation réelle des masses populaires algériennes.

Par Kamel Medjdoub – El Watan


26 juin 1980

Chronologie du Printemps berbère 1980

Par Rachid Chaker – Revue Tafsut n° 80
En deux années et demie d’existence, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou a déjà connu trois grandes grèves dont la dernière en date, très dure, s’est déroulée du 17 octobre au 13 novembre 79 ; elle posait le problème de la représentation authentique des étudiants dans l’instance universitaire. Le FLN avait accusé les meneurs d’être des berbéristes, voire des bébéro-marxistes (ou plus prosaïquement des Bougiots).

On avait alors supprimé la venue des étudiants bougiots sur Tizi-Ouzou, ceux-ci étant désormais orientés sur Sétif. De même les enseignants algériens ayant accompli leurs études en France, furent particulièrement surveillés, parfois intimidés. De nombreuses atteintes à la liberté des manifestations culturelles berbères se sont déjà produites à Tizi-Ouzou. Interdiction d’Aït Menguellet et d’Idir ; ou de la pièce de théâtre la Guerre de 2000 ans adaptée en kabyle. En rétorsion, une salle de prière aurait été alors mise à sac par les étudiants.

La venue le 10 mars 1980 de Mouloud Mammeri avait été annoncée par voie d’affiches depuis plusieurs jours déjà. Le recteur, bien qu’hostile à cette présence a toléré l’organisation de la conférence par le comité de cité d’Oued Aïssi (comité reconnue par l’administration). Toutefois, plusieurs affiches avaient été arrachées. Dans la nuit du dimanche au lundi à minuit, un mystérieux appel téléphonique de quelqu’un se faisant passer pour le recteur de Tizi-Ouzou prévient Mammeri de l’annulation de sa conférence.

Lundi 10 mars 1980.

Renseignement pris le matin, M. Mammeri s’est entendu démentir au téléphone, par M. Arab, lui-même, toute interdiction ou report de la conférence. Vers 12 heures Mammeri, en compagnie de S. Chaker et d’un chauffeur du CRAPE se dirige en direction de Tizi-Ouzou. Parvenu à 14 heures à Dra Ben Khedda, ils sont interceptés par un barrage de police. (Un second barrage était d’ailleurs prévu à Boukhalfa.)
Conduit chez le Wali après vérification d’identité, M. Mammeri se voit signifier oralement, l’interdiction de sa conférence sur la » poésie kabyle ancienne « , sous prétexte de » risques de troubles de l’ordre public « . Il est également convié à quitter la wilaya immédiatement. Auparavant, il prend soin de se rendre chez le recteur pour s’enquérir de cette interdiction. Le Wali a en effet » lâché le morceau » en trahissant son exécuteur des basses œuvres, puisqu’il avait charge, le directeur du COUS, M. Mérabtène, de téléphoner « l’annulation » à Mammeri, la veille à minuit.

Le recteur et le secrétaire général de l’Université sont effondrés et déclarent être soumis à des pressions intolérables. Aux environs de 16 h 30, à Hasnaoua lorsque la nouvelle de l’interdiction parvient à la nombreuse foule attendant impatiemment (plus de 1 000 personnes !) c’est l’effervescence qui succède à l’indignation. Une A.G. des étudiants est convoquée pour le lendemain mardi 11 mars à 9 heures.

Mardi 11 mars 1980.

Première manifestation de rue à Tizi-Ouzou. Cette manifestation est rapidement décidée par l’A.G. de 9 heures. De l0hl5 à l2hl5, soit durant deux heures, ce sont 500 à 600 personnes puis à la fin 700 environ qui ont défilé en faisant deux fois le tour de la ville par les principales artères. Le cortège a marqué des temps d’arrêt devant le CNP du FLN, devant la Wilaya et enfin devant les lycées de la ville.
Les banderoles proclamaient :
» Culture berbère : culture populaire »
» Wali, CNP, Conférence de M. Mammeri interdite ? »
» Halte à la répression culturelle ! »
Les slogans en français étaient : » A bas la répression » – » Wali, CNP, assassins « .
En kabyle, c’étaient :
» Tamazight t-tameslayt ennegh : le berbère est notre langue »
» anerrez wala aneknu ! : nous briserons mais ne plierons pas ! »
» ‘naâya di lbat’el ! : nous en avons marre de l’injustice ! »
Le service de répression était très important : police, gendarmerie et pompiers, mais il n’a pas osé intervenir. L’activité dans la ville était paralysée et l’ensemble de la population était aux fenêtres. Il y avait certes une grande approbation tacite, mais pas de manifestations très nettes d’appui ; seules quelques vieilles ont osé pousser des » vouyous » de leurs balcons.
L’après-midi, une réunion des enseignants algériens du Centre universitaire de Tizi-Ouzou met au point le texte d’une pétition sous forme de lettre ouverte au ministre de l’Enseignement supérieur, texte dénonçant (dans ses deux versions finalement proches l’une de l’autre), l’interdiction dont avait été victime un collègue universitaire, insistant également sur le nécessaire respect des franchises universitaires (présence de flics en civil dénoncée…), et revendiquant la liberté d’expression notamment au plan culturel et précisément en ce qui concerne la langue berbère. La lettre recueillera plus de 40 signatures (soit les 4/5 des enseignants algériens).

Mercredi 12 mars 1980.

Rédaction en assemblée générale par les étudiants de Tizi-Ouzou, d’une » lettre ouverte au président de la République » qui sera tirée plus tard à des milliers d’exemplaires et largement diffusée (Alger, Boumerdès, etc.). Cette lettre relativement modérée, s’appuie sur la Charte nationale dont elle cite de larges extraits. Elle rappelle les événements et revendique le droit au développement de la langue et de la culture berbères proposant l’adoption du berbère comme seconde langue nationale.
A Alger, les personnes mises au courant de ce qui se passait à Tizi-Ouzou, se sont montrées souvent très mitigées certaines mettaient même en doute la véracité des informations ou la personnalité de M. Mammeri. Quelques rares personnes étaient enthousiasmées par la manifestation de rue !

Jeudi 13 mars 1980.

Les enseignants de l’Institut des Sciences économiques d’Alger, informés des événements, ont pris l’initiative d’une pétition adressée au ministère protestant contre l’interdiction dont avait été victime l’universitaire Mammeri. Ce texte recueillera une bonne quarantaine de signatures, soit les 3/4 des enseignants algériens (y compris les gens du PAGS et la direction…). Dans la nuit du 12 au 13 mars, entre Boudouaou et Tizi-Ouzou, la plupart des pancartes routières et des abris d’arrêts de bus, ont été recouverts d’inscriptions à la peinture noire portant : » Démocratie « , » Aït Ahmed au pays ! « , » Halte au génocide culturel ! « , » néo-FLN-Fascîste « , » Tous opposants ! »
Des inscriptions ont aussi été signalées dans Tizi-Ouzou et sur les routes de la haute Kabylie. Toutes ont été recouvertes précipitamment par les autorités avec plus ou moins d’efficacité, à la peinture blanche ou rosé, et ce, dans la journée du jeudi 13. C’est à cette date aussi, que paraît le premier article de la presse étrangère, faisant état des événements de Tizî-Ouzou. Il s’agit d’un court article de Libération, lequel relate honnêtement la manifestation du 11. (C’est sans doute ce qui éveillera l’intérêt du Monde !)

Vendredi 14 mars 1980.

Les gens commentent abondamment (et différemment) les inscriptions. Les avis sont plutôt partagés.
Samedi 15 mars 1980.
Première visite à la présidence de la République d’une délégation d’étudiants de Tizi-Ouzou qui lui remettront la lettre ouverte. Ils sont reçus par A. Benhabyles le secrétaire général qui se montre quelque peu surpris et réservé, mais néanmoins pas trop hostile. Les étudiants lui font une démonstration d’écriture en berbère (Tifinagh) qu’il dit avoir transmise au Président ( ?). En fait il précisera ses positions lors de la seconde rencontre.

Dimanche 16 mars 1980.

A Alger, on signale qu’un tract du FFS circule en milieu estudiantin (c’est le troisième depuis six mois), il informe sur les événements de Tizi-Ouzou tout en exagérant quelque peu le nombre des manifestants (2000 prétend-il).
En Kabylie, les dimanche 16, lundi 17 et mardi 18, Larbaa Naît Irathen puis Azazga et Aïn El Hammam ont connu trois journées de manifestations (à Larbaa, trois jours consécutifs). Les manifestants sont surtout de nombreux jeunes (lycéens, etc.) mais aussi des très jeunes et des femmes (en général des vieilles). Des actions spectaculaires sont signalées.
A Larbaa Naît Irathen, les manifestants entrent dans la caserne et obligent les djounouds à sortir (alors qu’ils étaient en tenue de sport, en train de faire de la gymnastique), pour manifester en faveur de la langue berbère. Le même sort atteint le président de l’APC qui se voit contraint de défiler en tête en scandant : » Vive les Berbères. »
Partout des vitres et des enseignes des édifices publics sont brisées, souvent elles sont repeintes en caractères » tifinagh « . A Azazga, un officier de police venu protester contre la dégradation d’une enseigne du FLN, se voit déverser sur lui un pot de peinture rouge, etc. Les commerçants (certains diront qu’ils y ont été forcés) ont bien évidemment baissé tous les rideaux.

Lundi 17 mars 1980.

Daniel Junqua, correspondant du Monde, se rend à Tizi-Ouzou, où il enquête auprès d’étudiants, d’enseignants et tente vainement d’obtenir la version des responsables (recteur absent, etc.). Un premier article honnête va paraître dans le Monde, daté du mercredi 19 mars.
A l’université de Tizi-Ouzou, on commente bien sûr tous les événements. Les partisans d’une prise de position pour dénoncer les » partis d’opposition suspects de chercher à manipuler » sont mis en minorité et le projet est abandonné. Le soir, un gala du chanteur d’Imazighen Imula, Ferhat, a lieu au foyer de Hasnaoua devant près de mille spectateurs dont le directeur du COUS, Merabtène,
complètement ivre, qui se prête aux demandes loufoques des étudiants qui le ridiculisent. Ce gala tourne en une espèce de meeting d’opposition à la politique répressive du pouvoir et il a beaucoup de succès car des thèmes politiques sont ouvertement débattus, comme par exemple, le retour d’opposants comme Aït Ahmed et Boudiaf. Le laborantin About Arezki parle imprudemment d’un tract du FUAA qu’il aurait reçu sous sa porte.

Mardi 18 mars 1980.

On nous confirme les manifestations de Larba, Azazga et Aïn El Hammam. Les gens sont parfois assez circonspects (particulièrement les hommes adultes), » on risque de s’acheminer vers une guerre civile » redoutent-ils.

Mercredi 19 mars 1980.

Mammeri est reçu une première fois par Bererhi (le ministre de l’Enseignement supérieur) qui s’est montré tout plein d’excuses » mielleuses » mais vagues. Une seconde fois il le contacte pour lui déconseiller fortement de participer à un cycle de conférences organisées à la Cité universitaire de jeunes filles de Ben Aknoun, sur le thème de la Culture nationale. La même démarche semble avoir été faite auprès de M. Labîdi ainsi qu’auprès de Rachid Boudjedra également pressenti pour ce cycle.
Mammeri s’excusera » diplomatiquement » auprès des jeunes filles venues le relancer. Certaines filles de l’UNJA tenteront même de reprendre l’affaire en main.

Jeudi 20 mars 1980.

On relève un billet plutôt » ordurier » signé K.B. (sans doute Kamel Beikacem, le rédacteur en chef) paru dans la page culturelle de El Moudjahid. Mammeri y est attaqué (sans être nommé) comme un véritable collaborateur du colonialisme. On note aussi un éditorial très confus mais dont la fin dénonce nettement les fauteurs de trouble de Tizi-Ouzou dans ‘Révolution africaine.
Algérie Actualité, quant à lui, souligne bien que le départ de Chadiy pour le Moyen-Orient était prévu de longue date et n’a donc rien de conjoncturel. En fait une venue de Chadly à Tizi-Ouzou était bel et bien prévue pour le 15 ou le 16 mars. En témoignent les nombreux (et précipités) travaux d’embellissement dans toute la ville.
A Dra El Mizan, une première tentative de manifestation a eu lieu alors que les lycées étaient en vacances, avec environ deux cents lycéens. A Tizi-Ouzou, les étudiants tiennent une A.G. assez houleuse, au cours de laquelle certains dénoncent les manipulations des partis d’opposition, FFS, FUAA et PRS ; certains y ajoutent le PAGS (qui effectivement manipulerait au moins un ou deux des » meneurs » estudiantins). Par ailleurs l’AG prend la décision d’aller au-devant des manifestants lycéens des villes de Larba, Azazga, etc. qui s’apprêtent à descendre en cortège sur Tizi-Ouzou, afin de les dissuader de faire le regroupement. La manifestation dont la rumeur était connue depuis plusieurs jours, même à Alger, est difficilement contenue. En fait les forces de l’ordre étaient sur les dents.

Samedi 22 mars 1980.

Au niveau des enseignements de Tizi-Ouzou, on parle d’une nouvelle initiative à prendre suite à l’article injurieux d’El Moudjahid, qui met en cause également la communauté universitaire de Tizi-Ouzou de façon indirecte. A Alger, certains universitaires tentent avec peu de succès, de faire signer une pétition demandant à El Moudjahid de garantir le droit de réponse à Mammeri.
La pétition recueille difficilement des signatures, même parmi le personnel du CRAPE dont Mammeri avait été directeur.

Lundi 24 mars 1980.

On note de nombreuses tergiversations en milieu enseignant à Tizi-Ouzou sur les initiatives à prendre. La lettre ouverte au ministre tarde à être envoyée. A l’Institut des Sciences économiques, le recteur Arab vient d’installer la commission pédagogique. Les enseignants décident à propos du problème des polycopies et du tirage d’adresser une lettre-ultimatum à l’administration pour la date limite du samedi 29 mars, au-delà de laquelle ce serait la grève.

Mardi 25 mars 1980.

L’Institut des Sciences économiques d’Alger se met en grève pour trois jours à propos principalement de leur comité d’institut non reconnu par l’administration.
Mammeri a été reçu par le ministre de l’Information, Mehri, qui, tout en lui présentant des excuses polies, s’oppose à la publication de sa réponse par El Moudjahid. Mammeri semble plutôt résigné à ne pas pousser plus loin, mais à sonder du côté d’Algérie-Actualité… Entre-temps, le directeur de la Recherche scientifique au ministère, Benbouzid, ainsi que des gens de l’ONRS se mon- trent plutôt favorables à l’idée de l’ouverture d’une chaire de berbère et de filières de recherches dans le domaine.
Les pétitions de protestation affluent chez les autorités.

26 mars 1980

Nouvelle manifestation à Tizi-Ouzou des près d’un millier d’étudiants. La police n’intervient pas.
30 mars 1980
Récital d’Aït-Menguellet à la porte de Pantin. Le comité de défense des droits culturels appelle à un rassemblement silencieux devant l’ambassade d’Algérie en France.

6 avril 1980

Assemblée générale des étudiants à Ihesnawen (Tizi-Ouzou) décidant l’occupation de la salle de reprographie de l’université et appelle à une manifestation pour le 7 avril à Alger.

7 avril 1980

10 h du matin. Alger, place du 1er Mai, cinq cents manifestants dont des étudiants et des enseignants se regroupent en milieu de matinée pour réclamer le droit à l’existence pour la culture berbère. Leurs banderoles sont « culture populaire », « liberté d’expression », « le berbère n’est-il pas une langue algérienne ? », « démocratie culturelle ». La police intervient dès le départ du cortège qui entonne alors le chant des maquisards « Min djibalina » (de nos montagnes s’est élevée la voix de la liberté). La police réprime sauvagement les manifestants. Près de 200 sont embarqués dans les fourgons à coups de matraque. Parmi les manifestants, on dénombre plusieurs blessés et cinq personnes sont dans le coma. Un manifestant est mort sous les coups de matraque. Une grève est votée à l’université d’Alger. L’université de Tizi-Ouzou est en grève et occupée par les étudiants.
11 h 30. Meeting à la faculté centrale d’Alger pour décider d’autres marches sur le commissariat central pour protester contre la répression.
3:00 PM. Rassemblement silencieux devant l’ambassade d’Algérie en France à l’appui du CDDA regroupant un millier de personnes. Une motion devait être remise à l’ambassade. L’ambassadeur a refusé de recevoir la délégation les traitant de non Algériens. Une lettre ouverte au président Chadli a été lancée pour recueillir des signatures.
Soir. Assemblée générale des étudiants décidant une grève générale illimitée avec occupation des locaux de l’université.

8 avril 1980

A Alger, plus d’un millier d’étudiants manifestent aux cris de « A bas la répression », « police assassin », « libérez les détenus », « culture populaire algérienne ». Ils entonnent aussi des chants patriotiques. Ils sont énergiquement refoulés par la police dans l’enceinte universitaire. La manifestation se prolonge pendant plus de deux heures. La plupart des interpellés sont libérés.
En Kabylie, plusieurs milliers de paysans de Aïn El Hammam et Larbâa Nat Yiraten marchent sur Tizi-Ouzou. L’armée bloque les routes et leur fait rebrousser chemin. La plupart des interpellés de la veille ont étés libérés. Les étudiants de Boumerdès se mettent en grève. Motion de soutien des étudiants et travailleurs de la Fac centrale aux étudiants de Tizi-Ouzou. Mise en place d’un bureau de coordination pour Alger.

9 avril 1980

Le mouvement s’étend en Kabylie. Les manifestations de jeunes revendiquant le droit à l’existence pour la culture berbère se multiplient aux Ouadhias, Aït-Yanni, Djemâa-Saaridj, Dellys, Bordj Menaïel, Sidi Aïch, etc. A Sidi Aïch, 9 avril, un concert donné par le chanteur Ferhat (groupe Imazighen Imula) est interdit. Le chanteur est interpellé par la police.

10 avril 1980

Contre-manifestation organisée par le parti FLN à Tizi-Ouzou.

9-15 avril 1980

Constitution de comités de vigilance et de soutien aux étudiants en grève dans tous les villages de Kabylie.

11 avril 1980

Réponse de Mouloud Mammeri à El Moudjahid à propos des « donneurs de leçons » refusée par ce même journal, reprise par le journal Le Matin. Ronéotypé et distribué par les étudiants à la population en Algérie et en France.

13 avril 1980

Une délégation d’enseignants de Tizi-Ouzou a été reçue par le ministre de l’enseignement supérieur. Les élèves du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou se mettent en grève et occupent l’établissement. Les travailleurs de l’hôpital envoient une motion de soutien aux étudiants grévistes et une lettre au président Chadli demandant l’arrêt de la répression. Un tract attribué au FFS appelle à une grève générale pour le 16 avril.

15 avril 1980

Le CDDCA à Paris appelle à une marche pacifique pour le 26 avril devant l’ambassade d’Algérie et le 1er mai à la rue des filles du clavaire à la Bastille. Occupation de l’hôpital de Tizi-Ouzou.

16 avril 1980

Grève générale totale en Kabylie. Le chanteur Ferhat du groupe Imazighen Imula est enlevé à Dar El Beida à 14 h 30. Le ministère de l’Enseignement supérieur lance un ultimatum aux étudiants de Tizi-Ouzou pour reprendre les cours le 19 avril. Le soir, réunion conjointe entre travailleurs de la Sonelec, Sonelgaz, hôpital, étudiants, enseignants, lycéens, Sonitex, et Casoral condamnant la répression et mettant sur pied un comité populaire de coordination.

18 avril 1980

Rassemblement devant l’ambassade d’Algérie à Ottawa et marche symbolique devant le parlement canadien.

20 avril 1980

1 h du matin. L’opération Mizrana est déclenchée. Les forces de répression envahissent tous les lieux occupés (université, hôpital, usines). Les étudiants surpris dans leur sommeil sont assommées dans leur lit. Les chiens sont lâchés sur les fuyards. Des étudiants sautent des étages de la cité universitaire en slip. Des professeurs sont arrêtés à leur domicile. Tout le personnel de l’hôpital, médecins et infirmiers, est arrêté et remplacé par des médecins militaires. Des rumeurs font état de 32 morts et plusieurs centaines de blessés. Une grève générale spontanée a été déclenchée par la population de Tizi-Ouzou, plus aucune enseigne en arabe ne subsiste, ni plaque de rues.
La Kabylie était coupée du monde. Interdiction d’accès à tout le monde et aux journalistes en particulier.

21 avril 1980

Condamnation des 21 d’El-Kseur. Des barricades commencent à s’édifier dans la haute ville et à la gare. Les forces de répression circulent baïonnette au canon. Les nouvelles galeries sont pillées (par provocation ?). Le centre artisanal saccagé, ainsi que la gare routière et la villa de Kharroubi. La population des villages environnants marche sur la ville pour protester contre la répression et les morts.

22 avril 1980

Trois journées de grève générale. Des barricades continuent à s’édifier dans la haute ville. Des manifestants parcourent la ville avec des banderoles pour la libération des détenus et l’arrêt de la répression, d’autres proclamant « Imazighen » sont déployées. Les CNS chargent les manifestants dans le dos. De durs combats ont lieu partout dans la ville. Les montagnards redescendent dans la ville et dressent des barricades. Pillage du bureau de l’APS, la SAA, la maison de l’artisanat, le siège du parti, l’hôtel le Balloua, le cinéma Mondial. Grève de solidarité déclenchée à l’hôpital Mustapha (Alger) par le personnel soignant.

23 avril 1980

4 ème journée de la grève générale. Des arrestations massives ont lieu partout. Des manifestants venant de Tigzirt-sur-mer affrontent les forces de répression à l’entrée de la ville. De violents affrontements ont lieu également à Draâ Ben Khedda.

24 avril 1980

Retour au « calme » progressif, les magasins d’alimentation rouvrent dans l’après-midi. Des affrontements très violents ont lieu entre manifestants (des Ouadhias, de Larbaâ et de Aîn El Hammam) et les forces de répression. Les nouvelles galeries croulent sous l’abondance des marchandises.

25 avril 1980

La ville est quadrillée par les forces de répression. La RTA filme les endroits saccagés. 17 h, l’ambassadeur d’Algérie est reçu au quai d’Orsay. 17 h 50 le préfet de police signifie au comité de défense des droits culturels en Algérie, l’interdiction de la marche prévue pour le lendemain.

26 avril 1980

Malgré l’interdiction de la manifestation par le préfet, et pour le « risque de troubles de l’ordre public » le contre-ordre est lancé par le CDDCA par voie de presse et audiovisuelle, près de 500 personnes sont venues. 400 personnes ont été interpellées par la police et conduites à Vincennes où elles furent fouillées, photographiées et fichées. L’Amicale des Algériens avait « délégué » 200 provocateurs emmenés à Paris par cars et payés à la journée.

29 avril 1980

Le préfet de Paris interdit la manifestation silencieuse du CDDCA prévue pour le 1er mai pour « risque de trouble de l’ordre public.

10 mai 1980

Gala de Matoub Lounès à l’Olympia. Une minute de silence fut observée en signe de solidarité avec le mouvement populaire en Algérie.

12 mai 1980

Grève à la Fac d’Alger.

16 mai 1980

Une liste de 24 détenus est publiée par El Moudjahid et annonce leur traduction devant la cour de sûreté de l’Etat siégeant à Médéa.

18 mai 1980

Grève générale à Tizi-Ouzou suivie massivement par la population à l’exception des Nouvelles Galeries Algériennes.

19 mai 1980

Manifestation de protestation contre la répression à Alger.

24 mai 1980

Assemblée générale à la Fac centrale d’Alger agressée par les agents du pouvoir.

25 mai 1980

Le CDDCA publie la « lettre ouverte à Chadli » qui a recueilli 3522 signatures.

3 juin 1980

Publication de la pétition du Comité international de soutien aux victimes de la répression en Algérie. Mise sur pied par le CDDCA et qui a recueilli 140 signatures de personnalités universitaires et artistiques.

21 juin 1980

14 h. Meeting de soutien aux détenus en Algérie, tenu à la Bourse du travail à Paris organisé par le CDDCA et le comité international contre la répression sur les mots d’ordre suivants : -Halte à la répression.
Libération inconditionnelle et immédiate de tous les détenus.
Langues populaires (arabe algérien et berbère) comme langues nationales. Ont été invités à participer au meeting toutes les organisations et personnalités algériennes et françaises. Ont participé celles qui ont souscrit à ces principes.

Le CDDCA, l’ASEP, UNEF, LCR, FEN, FO, OCI, FFS, ligues internationales des droits de l’homme. Quant à Djamel Allam et le groupe Djurdura ils ont refusé de répondre à l’appel du CDDCA, Ferhat et Aït Menguelet ont été retenus en Algérie.

25 juin 1980

Journée de soutien aux détenus organisée à Tizi-Ouzou. 20 h. L’APS annonce la mise en liberté provisoire des 24 détenus de Berrouaghia pour le lendemain.

Une délégation avec plusieurs voitures part de Tizi-Ouzou pour chercher les détenus qui sont accueillis par Tizi-Ouzou en fête
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Liste des 24 détenus
1- ABBOUT Arezki
2- CHEMIME Mokrane
3- AGGOUN Ahmed
4- HALET Rachid
5- AHMED ZAID Idir
6- KHELLIL Saïd
7- AIT OUAKLI Rachid
8- LAMARI Idriss
9- AIT LARBI Arezki
10- LOUNAOUSSI Mouloud
11- ALI CHEIKH Oubraham
12- NAIT ABDELLAH Mohamed
13- BACHA Mustapha
14- RACHIDI Mohamed
15- BEN AMOUN Kamel
16- SAADI Mouloud
17- BELGHEZLI Achour
18- SAADI Saïd
19- BERDOUS Mammar
20- STIET Mohamed
21- BOURRIF Salah
22- TARI Laziz
23- BRAHIMI Ali
24- ZENATI Djamel


Dimanche, 9 Janvier 2011
Tribune Libre – Ait Benali Boubekeur

«Si…les juges n’arrivent pas à une certitude, leur devoir absolu est de l’acquitter…Le doute doit toujours entraîner l’acquittement», René Floriot, «Les erreurs judiciaires.» (1)
Cette règle universelle, s’elle avait été appliquée pendant la révolution algérienne, elle aurait épargné la vie d’un grand patriote, Abane Ramdane. Qui fut alors ce grand homme ? Bien qu’il ait été absent lors du déclenchement de la guerre d’Algérie, le 1er novembre 1954, et ce afin qu’il purge une peine de prison de cinq ans pour ses activités politiques nationalistes, il n’en reste pas moins qu’il rejoignit les rangs de la révolution dés sa sortie de prison, intervenue le 18 janvier 1955. En effet, loin d’être un handicap, cette absence plaça celui-ci en homme neuf susceptible de rassembler l’ensemble des forces vives de la nation. Car à la même époque, les luttes fratricides, suite à la scission du PPA-MTLD, rendirent les acteurs, de l’une ou de l’autre courant, suspects et incapables de rassembler sous leur bannière. Or, pour Abane, il ne pouvait y avoir que deux antagonistes. Selon Khalfa Mameri, «Pour lui [Abane] il y a d’un coté la France avec son énorme puissance et, de l’autre, non pas les Algériens avec leurs contradictions, leurs luttes intestines et fratricides mais l’Algérie et son peuple, lourdement handicapés et affaiblis par rapport à l’ennemi extérieur.» (2) Plus explicite fut le témoignage de l’un des dirigeants centralistes, Abderrahmane Kiouane. Pour ce dernier, Abane ne cherchait nullement à vexer ou à gêner son interlocuteur à propos de la scission du seul parti nationaliste prônant ouvertement l’indépendance nationale. Bien plus que ça, Abane essaya de faire des nouveaux venus au FLN des dirigeants à part entière. Erreur tactique ou naïveté de la part d’Abane, ces nouvelles adhésions ne furent pas accueillies avec joie par des éléments professant l’hostilité à l’égard de ces modérés. Pour Khalfa Mameri, «Cette hostilité s’est transformée chez certains en oppositions larvée et feutrée lorsque les leaders des formations modérées ont été placées ou ont acquis d’eux-mêmes des postes de responsabilités au sein des rouages de la révolution. Qu’on leur ouvre les portes de la révolution, c’était déjà énorme. Qu’ils deviennent des chefs au même titre, voire même au dessus de ceux qui ont eu le redoutable honneur d’allumer le feu de la libération, c’était déjà trahir en quelque sorte cette même révolution.» (3) A ce titre, la détermination d’Abane de faire de la révolution algérienne l’œuvre de tout le peuple ne fut jamais appréciée. Son intransigeance à faire valoir des valeurs universelles le conduisit indubitablement vers la mort. Mais avant cela, il a consolidé le socle de la révolution. Jusqu’à sa déchéance, il resta digne et courageux. Hélas! Le dernier mot revient toujours aux plus forts et non pas aux plus justes.
I) Un engagement sans faille en faveur de l’indépendance
Abane Ramdane, pour des raisons qui ne dépendaient pas de lui, ne fit pas partie de ce que l’histoire retient comme «les allumeurs de la flamme». Mais s’il était en liberté à ce moment-là, il ferait indubitablement partie du groupe ayant déclenché l’action armée. Car, dés son jeune âge, il avait adhéré au parti du peuple algérien luttant pour l’indépendance nationale. D’ailleurs, dés qu’il sortit de prison, il ne tarda pas nouer le contact avec les dirigeants du FLN. Bien qu’il ait été en liberté provisoire, Abane n’hésita pas à rencontrer, à Azouza, son village natal, l’adjoint du colonel de la zone III, le colonel Ouamrane. Ce dernier le convainquit d’assumer un rôle de haut responsable en zone IV, l’Algérois. Et dans quelques jours, il rejoignit Alger. Selon Khalfa Mameri, «A Alger nous retrouvons la trace de Abane Ramdane auprès d’un autre militant du PPA: Rebbah Lakhdar dont chacun se plait à souligner le rôle si efficace qu’il va jouer en tissant comme une araignée besogneuse le tissu compliqué et impénétrable des relations de celui qui deviendra tout à la fois son chef, son ami et son pensionnaire.» (4)
Cependant, l‘activité politique de l’enfant d’Azouza put être située vers début mars 1955, soit cinq mois après le déclenchement de la guerre d’Algérie. La plupart des militants qu’il rencontra furent ses anciens camarades au sein du PPA-MTLD. Cependant, ce parti qui avait lutté pendant trente ans pour la libération du pays se retrouva bloqué à cause des luttes intestines stériles. Heureusement qu’une partie de ses militants, la branche activiste notamment, engagea avec audace le combat pour le recouvrement de l’indépendance nationale. Cependant, les initiateurs de l’action armée ne furent pas pour autant certains quant à l’aboutissement de leur combat. De son coté, Abane fut réellement coqué de l’improvisation qui avait entouré la préparation du passage à l’action armée. Il fut davantage plus offusqué en apprenant le manque flagrant de moyens et d’armement des maquis. Le colonel Ben Aouda, cité par Khalfa Mameri, relate l’état d’esprit qui prévalut à ce moment-là: «Nous n’avons que très peu de chance de nous en sortir, mais d’autres nous remplaceront. Il faut que nous donnions le départ de la révolution, que l’on sache que notre pays n’est plus amorphe! Les premières actions contre la colonisation ne seront pas grand’ chose, ne vous faites pas d’illusions, mais elles auront une grande importance psychologique. Il faut que les Français se disent: «Ils ont osé!» C’est cela l’important! Il faut allumer la mèche.» (5) En effet, plusieurs historiens confirment que, peu après le 1er novembre 1954, la lutte avait tendance à s’atténuer. Bien que le combat ait continué sans relâche dans les zone I et zone III, cela ne fut possible que grâce à la géographie et à la nature du relief contribuant au maintien des maquis dans l’une ou dans l’autre, argue Khalfa Mameri. En revanche, au moment où Abane prit les hautes responsabilités au sein du FLN, les zones fonctionnèrent au ralenti. Sur les six chefs historiques, écrit encore Khalfa Mameri, qui reçurent un commandement à la veille du déclenchement de la lutte armée; y compris Boudiaf qui devait assurer la coordination entre les zones, mais qui n’a pas pu rejoindre l’Algérie depuis son départ à l’extérieur pour annoncer la Révolution du 1er novembre 1954. (6) Ainsi, le moins que l’on puisse dire c’est que la nouvelle direction avait quand même du pain sur la planche afin de redonner un second souffle à la révolution.
II) La réorganisation de la Révolution
La première entrée sur la scène politique de Ramdane Abane fut inaugurée le 1er avril 1955. Son appel au peuple algérien restera à jamais indélébile. Ce fut digne de l’appel du 18 juin 1940, prononcé, à partir de Londres, par le général de Gaulle en vue de résister à l’occupation nazie. Que l’on juge alors sa teneur: «Depuis cinq mois, ton armée de libération nationale combat pour que l’Algérie recouvre sa dignité, sa liberté et sa souveraineté…Algériens ! Venez en masse renforcer les rangs du FLN. Sortez de votre réserve et de votre silence. Elargissez chaque jour le champ de votre action. Ainsi, vous vous acquitterez envers votre conscience et votre pays d’une lourde dette.» (7) En effet, bien que qu’il ait été éloigné de la vie politique pendant cinq longues années, Abane n’a rien perdu du sens de l’organisation. Et ce fut dans cette démarche qu’il contacta les responsables des partis nationalistes dits modérés. En tout cas, il eut sa première rencontre avec Ferhat Abbas, président de l’UDMA, le 26 mai 1955. Ce dernier n’hésita pas à apporter l’aide matérielle au front, combien précieuse en ces moments d’indigence. Toutefois, bien qu’ils ne se soient pas revus pendant 8 mois, leur prochaine rencontre aboutit sans ambages à la formule suivante: «Les adhésions doivent se faire à titre individuel et les anciens appareils devront être dissous.» (8)
Les Ouléma, comme les Udmistes, adhérèrent au FLN, sans grands anicroches, à l’issue de leur assemblée générale à Alger, le 7 janvier 1956. Ces adhésions ne furent pas entachées de heurts particuliers dans la mesure où ils ne faisaient pas partie de la même famille politique. En revanche, les centralistes avaient du mal, dans le premier temps, à dissoudre le comité central. Selon Khalfa Mameri: «Au cours de l’une de ces réunions[centralistes] qui se tenaient la plupart du temps chez Bouda au Ruisseau[Hamma] il s’était dégagé, au fil des discussions et des hypothèses , deux tendances: celle défendue par Ben Khedda qui préconisait la dissolution du comité central et celle de Kiouane qui, tout en étant partisan de la lutte armée, estime que par ce principe que le comité central doit être maintenu.» (9) Là aussi, il fallut tout le talent d’Abane, aidé en cela par Ben Khedda, afin que le comité central soit dissous à l’automne de 1955.
Toutefois, les centralistes songèrent, à un moment donné, à créer une formation politique, le RDA (Rassemblement Démocratique Algérien), en vue d’exister à côté du FLN. Trois dirigeants centralistes rencontrèrent à San Remo, en Italie, Ahmed Ben Bella pour lui faire part de leur projet. Gilbert Meynier, dont le travail sur la révolution algérienne est capital, rend compte de cette rencontre en notant à juste titre: «En fait, les dirigeants centralistes -Ben Khedda, Louanchi et Temam- dépêchés à San Remo pour prendre langue avec les extérieurs, se retrouvèrent face à Ben Bella, mandaté par la délégation extérieure. Il est possible que, à San Remo, les trois centralistes aient implicitement joué de l’appui qu’ils avaient pu trouver chez Abbane quant à la réalisation d’une organisation politique légale.» (10) Cette volonté des centralistes d’exister politiquement, ne choqua pas dans le premier temps Abane. Cette attitude fut d’ailleurs reprochée à Abane. Car les centralistes furent taxés d’emblée de tièdes. L’un des adversaires virulents d’Abane, sur ce terrain, fut le membre de la délégation extérieure, Ahmed Ben Bella. Or, plusieurs décennies plus tard, Ben Bella avoue dans une émission sur la télévision qatarie que «Les Français ont pris attache avec nous et étions en négociation quand il y a eu l’affaire de l’arraisonnement de l’avion…Cela fait faisait sept mois qu’on négociait..» (11) Comme quoi, même les nationalistes radicaux n’excluaient pas le recours à la négociation. En tout cas, cet épisode ne freina pas pour autant la volonté d’Abane de réaliser le grand rassemblement de l’ensemble des courants nationalistes au sein du seul FLN. Et la dissolution des partis ne fut qu’une étape. L’adhésion de leurs militants au FLN scella cette union nationale tant convoitée par le passé. Sur le terrain militaire également, il fallait aussi définir une stratégie commune. En effet, avant le congrès de la Soummam, il y avait eu six zones différentes avec des stratégies différentes. Bien que le but poursuivi ait été le même pour ces régions, force est de reconnaître qu’une grande autonomie avait été laissée à chaque chef de zone. Voilà comme résume Khalfa Mameri la ligne politique défendue par Abane: «Dans le cas de la guerre d’Algérie, il était chaque jour plus urgent de l’organiser, de l’encadrer et de la conduire comme une guerre nationale et non plus comme des soulèvements locaux vite étouffés par la réaction de l’adversaire.» (12) Tout compte fait, cette stratégie fut entérinée lors du congrès de la Soummam où les congressistes s’assignèrent comme objectifs deux choses essentielles: Renforcer la lutte armée et donner une direction nationale à la Révolution. Deux principes primordiaux furent aussi adoptés afin d’encadrer l’action des dirigeants. Il s’agissait de la primauté du politique sur le militaire et de la suprématie de l’intérieur sur l’extérieur. Par ailleurs, les critiques qui suivirent l’adoption de ces deux principes furent injustes dans la mesure où ces principes n’étaient pas étrangers au mouvement national. Ainsi, à propos du premier principe cité, Khalfa Mameri écrit ceci: «Ce principe n’est pas nouveau car ses origines lui viennent de l’époque de l’OS où il a été admis, sans controverse apparemment, que ce sont les considérations politiques qui l’emportent sur les considérations militaires ou, si l’on préfère, ce sont les organes dits politiques qui ont la primauté sur les organes militaires au cas où une question importante aurait à être tranchée.» (13) La décision qui mérite d’être citée fut aussi l’interdiction de la condamnation à mort, et ce quel que soit le motif. Il fut décidé en effet que toute peine prononcée devait être examinée au préalable par un tribunal. Du coup, vers la fin de l’année 1956, on peut dire que la Révolution fut encadrée par des principes et unifiée dans son ensemble. Mais pour combien de temps? Hélas! Ces principes ne survécurent pas longtemps.
III) Les désaccords entre les dirigeants
Le rejet de la plate-forme de la Soummam, dans le fond et dans la forme, par Ben Bella élargit indubitablement le fossé séparant les antagonistes et les partisans des résolutions de la Soummam. Le colonel Ouamrane fut en effet chargé par le CCE de réduire la contestation de Mahsas, un proche de Ben Bella, en Tunisie. En tout cas, Ben Bella contesta la ligne soummamienne en remettant en cause et le texte et la représentativité des congressistes. Mais est ce que c’est son absence au congrès qui a fait qu’il réagisse comme ça? Une chose est sûre, la délégation extérieure fut informée de l’imminence de l’organisation d’une réunion nationale. La publication du livre de Mabrouk Belhocine lève les derniers doutes sur la soi-disant volonté d’Abane d’écarter la délégation extérieure. La lettre du 13 avril 1956, envoyée par Abane à la délégation extérieure est la preuve irréfutable de la volonté des dirigeants de l’intérieur d’associer les délégués du Caire aux travaux du congrès. L’invitation fut ainsi formulée: «Les deux délégués qui rentreront du Caire devront être choisis parmi le comité des six (Khider, Ait Ahmed, Lamine, Ben Bella, Boudiaf et Ben Mhidi). Envoyez de préférence Ben Bella et Ait Ahmed ou Ben Bella et Khider.» (14) Dans ce fameux comité des six, il est aisé de remarquer que le colonel de la zone V, Larbi Ben Mhidi, se trouva à ce moment-là au Caire. A la Soummam, ce fut lui qui présida les travaux du congrès. Comme quoi, les portes furent ouvertes à tous. Partant, on peut affirmer qu’il n’y avait aucune velléité d’exclure quiconque de la plus importante réunion que la Révolution ait organisée.
Toutefois, la nouvelle direction, le CCE en l’occurrence, rencontra des embûches dés son installation à Alger. La violence des ultras de la colonisation obligea les membres du CCE à opter pour des mesures radicales. La grève des huit jours, défendue notamment par Ben Mhidi, provoqua une répression inouïe sur la population d’Alger. La stratégie de ces promoteurs, selon Khalfa Mameri, fut d’inciter la France à tomber dans le piège de la répression afin que le peuple bascule définitivement du coté du FLN. En effet, en 1956, le basculement n’a pas encore eu lieu. Saad Dahlab, un des membres du CCE issu du congrès de la Soummam, cité par Khalfa Mameri, rendit compte des tergiversations qui existèrent: «Il ne se passait rien à Alger. Il y avait même une certaine collaboration entre Algériens et Français.» (15)
Au printemps 1957, en pleine bataille d’Alger, la répression fut telle que les membres du CCE, moins Ben Mhidi arrêté quelques jours plus tôt par les paras, se trouvaient dans la cruelle alternative de quitter le sol national. Selon Gilbert Meynier, ce repli fut diversement interprété. Il note à ce propos: «Pour Abane, les replis sur Tunis ou le Caire n’étaient que provisoires. Le principe soummamien de la suprématie de l’Intérieur sur l’Extérieur faisait partie d’une vraie ligne politique, puisée dans l’histoire des mouvements de libération dont ses innombrables lectures l’avaient rendu familier.» (16) Ainsi, les quatre survivants du CCE décidèrent de se scinder en deux groupes. L’un emprunta la voie orientale (Krim et Ben Khedda). L’autre passa par le Maroc (Abane et Dahlab) pour rejoindre Tunis. Pour Khalfa Mameri, le sort d’Abane lui joua le détour. Il étaye cette thèse en écrivant: «L’itinéraire emprunté par celui-ci [Abane] contribuera à lui creuser sa tombe car déjà, à l’époque, on ne va pas au Maroc comme on se rend en Tunisie…non pas à cause de l’autorité légale du pays mais plutôt à cause du pouvoir de fait qui s’y est établi parallèlement à elle. Ce pouvoir c’est celui d’Abdelhafid Boussouf qui règne en maître absolu sur sa partie frontalière avec l’Algérie.» (17) En tout cas, le moins que l’on puisse dire c’est qu’Abane, en constatant ce qui se passait en wilaya 5 ou plutôt sur la frontière algéro-marocaine, ne voulut pas avaler sa langue. Il reprocha d’emblée à Boussouf de ne pas être au combat au milieu de ses hommes. Il exigea ensuite, selon Gilbert Meynier, la dégradation de Boumediene, devenu commandant à l’âge de 25 ans. Mais ce qui causa sa mort fut son doute le différend qui l’opposait à Krim Belkacem. La tension fut palpable entre les deux hommes à chaque réunion du CCE. Ces réunions eurent lieu le plus souvent chez Gaid Mouloud, responsable de l’UGTA. La rivalité a été telle que l’élimination de l’un ou de l’autre de la direction fut inéluctable. Le témoignage de Ferhat Abbas, en vue de réconcilier les deux hommes, est à ce titre édifiant: «En dernier ressort, je me suis rendu chez Cheikh El-Bachir El-Ibrahimi prendre conseil. Ta mission est de concilier Krim et Abane, me dit-il. Le reste est sans importance. Quand deux kabyles sont en conflit, il arrive que l’un d’eux meure. C’est cela qu’il faut éviter.» (18)
Toutefois, l’isolement d’Abane commença bien avant la convocation du CNRA, instance suprême, censée aplanir les difficultés. Mais, en Tunisie déjà, bien avant la réunion du CNRA, les colonels tinrent des réunions informelles sans la présence des civils. Selon Gilbert Meynier, «la réunion du CCE fut doublée non loin de là par une autre, informelle, au centre logistique du FLN à Montfleury. Y siégèrent les 3B, les colonels Ouamrane et Mahmoud Cherif, ainsi que les principaux chefs militaires dans la capitale tunisienne… A Montfleury, l’élimination du CCE de Ben Khedda et de Dahlab fut sans doute d’ores déjà programmée. Une motion avait été rédigée à destination du CNRA qui demandait le remplacement de Ben Mhidi par Boussouf, la désignation des historiques emprisonnés au CCE et de Ben Tobbal, Ouamrane, Lamine Debaghine et Abbas. La motion demandait l’élargissement immédiat du CNRA par le CCE qui serait désigné au Caire.» (19) Pendant ce temps là, Abane prépara, avec sérieux et abnégation, son dossier à défendre au CNRA. Le jour J, son rapport fut adopté sans bruit. Quant à la désignation de la nouvelle équipe dirigeante, Abane ignora que les dés avaient été jetés bien avant la réunion. En effet, lors des réunions informelles, les colonels décidèrent de revenir sur les principes arrêtés à la Soummam. Saad Dahlab qualifia la réunion du CNRA du Caire de «premier coup d’Etat». D’ailleurs, il ne suffisait que quelques heures au CNRA pour entériner toutes les décisions dans la journée du 27 aout 1957. Selon Gilbert Meynier, l’allégation selon laquelle il y eut une semaine de travaux du CNRA, du 20 au 27aout 1957, est fausse. Toutefois, bien qu’Abane ait été maintenu au CCE, la tension entre les colonels et Abane alla crescendo. Ils cherchèrent le moment opportun pour l’écarter des organismes dirigeants. Et pour le discréditer, toutes les méthodes furent bonnes à employer.
IV) Floraison d’accusation contre Abane
Il est difficile d’expliquer comment un homme qui a réussi à rassembler toutes les forces vives de la nation puisse tomber en disgrâce aussi rapidement. Pour y parvenir à leur fin, les colonels proférèrent des accusations, mensongères il faut le dire, afin de le discréditer. Et ces accusations furent légion. La plupart des accusations furent sans fondement car colportées par des personnes souhaitant sa chute. Cependant, tant que l’accusation ne se transforme pas en peine, on peut dire que chacun a le droit d’avoir une opinion, négative soit-elle, sur une autre personne. Or, dans le cas d’Abane, ces accusateurs ne tardèrent pas à se placer en juges afin de châtier un patriote ayant consacré sa vie à la libération de son pays. Les interrogations de Khalfa Mameri méritent d’être posées et reposées jusqu’à ce que la vérité soit admise par tous: «Quel est au juste le verdict? Au nom de quoi et de qui a-t-il été prononcé? Est-il fondé sur des règles établies, des exigences morales ou tout simplement sur impératifs du moment?» (20)
Toutefois, quoi qu’on ait pu épiloguer sur cette tragédie, il va de soi que le mis en cause n’a pas bénéficié d’un procès équitable, disant même d’un procès tout court, et ce bien qu’à la Soummam les tribunaux à l’échelle de secteur et zone aient été chargés de juger les civils et les militaires. Plus grave encore, les colonels ne saisirent ni le CNRA ni le CCE d’un danger qui guetta la révolution, nommé Abane. Dans une lettre écrite par Krim Belkacem, citée par Khalfa Mameri, le chef des forces armées du CCE avoua que «ce sont les cinq colonels membres du CCE [qui ont eu] à se constituer en tribunal de salut public. Etrange manière d’écarter les autres membres du CCE, commente Khalfa Mameri, «ceux qu’on appelle habituellement les civils (Abbas, Debaghine et Mehri) par opposition aux militaires.» (21) Plus tard, en 1959, les colonels dissident, Mohamed Amouri, bénéficia de la directive de la Soummam enjoignant aux dirigeants de juger les fautifs dans un tribunal. Ce dernier a eu l’occasion de se défendre et même d’avoir un avocat, le colonel Slimane Dehiles.
Cependant, cet aréopage de militaires accusa notamment Abane de dictateur. Quelle contre vérité. En effet, pour qu’un homme politique parvienne à instaurer la dictature, il faudrait qu’il contrôle des effectifs militaires importants en vue d’affermir son pouvoir et de pouvoir aussi anéantir les forces de l’opposition, si besoin s’en faisait sentir. Par ailleurs, bien qu’il ait été respecté par les maquisards, Abane n’a pas exercé de pouvoir direct sur les soldats de l’ALN. Dans ce cas là, comment peut-on croire les colonels qui accusèrent Abane de vouloir marcher sur Tunis dans le but de détrôner l’équipe dirigeante. D’ailleurs, même les éventuelles forces sur lesquelles il se serait appuyé furent imaginaires. Toutefois, le nom d’un officier fut avancé. Il s’agissait du commandant Hadj Ali. Or ce dernier, selon des versions concordantes, ne fut pas un homme de terrain. En effet, en 1956, le commandant Hadj Ali avait été chargé d’une mission de ravitaillement de la wilaya I. En aucun cas, il ne disposa de troupes susceptibles de renverser le CCE. Par ailleurs, les colonels ne se contentèrent pas d’isoler Abane. Ils décidèrent de le mettre en quarantaine. Le témoignage d’Allal Taalbi est hallucinant. En effet, Boussouf lui demanda carrément de ne plus adresser la parole à Abane. Quelques jours plus tard, son responsable hiérarchique, Krim Belkacem, lui tint le même discours. Dans les derniers mois de sa vie, Abane ne fut même pas invité aux réunions du CCE bien qu’il ait été membre à part entière. Selon Khalfa Mameri, «Il est vrai qu’au sein de cet organe se dessine déjà un pouvoir de fait qui sera monopolisé par trois de ses membres, tous anciens chefs de wilaya.» (22) Tout compte fait, cet isolement ne put en rester là car Abane ne se laissa pas faire.
V) La déchéance
Le rubican fut franchi lorsque la décision d’emprisonner Abane fut prise sans qu’il ait eu la possibilité de se défendre. Pire encore, il ignorait tout de la sentence. A partir de là, on peut affirmer que ses adversaires pouvaient se permettre tout, y compris la liquidation physique. Pour Khalfa Mameri, «Le scénario imaginé pour sa fin prochaine est largement connu et n’a jamais été, si peu que ce soit, démenti. Abane fut attiré dans un traquenard. Sa présence au Maroc avait été déclarée nécessaire pour régler avec Mohamed V un litige qui aurait opposé les forces du Royaume à celle de l’ALN.» (23) En agissant de la sorte, le premier président du GPRA, Ferhat Abbas, qualifia le comportement des colonels, responsables de la mort d’Abane, de dignes héritiers des Beni Hillal pour qui la légitimité se fonde sur la raison du plus fort.
Cependant, en dépit de son isolement, Abane continua à critiquer à outrance ces adversaires. Sa cible fut Krim Belkacem. Selon Khalfa Mameri: « Abane, qui ne peut se contrôler dans une situation qui ne cesse de se détériorer et qui est propice aux surenchères, ne perd rien de son esprit caustique. Il redit à qui veut l’entendre que si la France avait fait de Krim un garde champêtre, il n’aurait jamais pris les armes et qu’il serait même prêt à les abandonner si jamais elle lui offrait à présent d’être Caïd.» (24) Cet excès de langage ne fut pas de nature à apaiser les tensions. Son langage direct le mena du coup droit à la tombe. Et celle-ci allait être arrivée à plusieurs reprises. Lors de la rencontre de la Soummam, écrit Khalfa Mameri, ce langage franc et direct allait lui être fatal en 1956: «Amirouche, pas encore chef de la wilaya III mais déjà sous la ferme autorité de Krim, aurait envisagé de liquider l’organisateur du congrès de la Soummam au moment où la rencontre se tenait dans sa zone, excédé qu’il était par l’expansionnisme et les injonctions de Abane qui voulait s’occuper de tout et de tout le monde.» (25)
Cependant, bien que l’ambassade du royaume chérifien ait démenti l’information selon laquelle il y aurait eu les accrochages sur le territoire marocaine, Abane, après une hésitation, décida de se rendre au Maroc. De cette journée maudite, Khalfa Mameri écrit: «Ce jour-là, 25 décembre 1957, il est plus nerveux que d’ordinaire. Pressentiment d’un drame qui allait le faucher ou nervosité extrême, il hésitera à répondre à un appel qui le trouble, lui pourtant qui n’a jamais timoré. Il se fait accompagner par Gaid Mouloud dans la propre voiture de celui-ci, un service insignifiant lorsqu’on sait qu’Abane loge chez lui depuis prés de huit mois. La conversation roule sur les ambiguïtés de la mission et sur ses possibles dangers. Il se laisse convaincre sans résistance à rebrousser chemin. A peine revenu au domicile du responsable de l’UGTA, il éclate en colère. La pression est très forte sur ses nerfs et il ne cesse de répéter: «Je ne veux pas être considéré comme un dégonflé. Qui peut toucher à Abane? Je ne veux pas être détourné de mon devoir.» (26) La suite fut extrêmement violente et douloureuse. Abane fut ccompagné de Krim et de Mahmoud Cherif. Ils arrivèrent à Tétouan le 27 décembre 1957. Ils furent accueillis à l’aéroport par Boussouf et quelques uns de ses subalternes. D’emblée, Boussouf s’assura que ses hôtes n’avaient pas d’armes. D’après Khalfa Mameri, «Arrivés sur place, deux villas attendaient les trois voyageurs de Tunis. Abane est conduit dans une villa alors que Krim et Mahmoud Cherif sont déposés dans une deuxième, apparemment mitoyennes ou proches l’une de l’autre. Boussouf et un certain Abdeljalil ont fait quelques va-et-vient entre les deux villas. Jusqu’au moment où Boussouf est venu dire à Krim et à Mahmoud Cherif: «Venez constater Abane est mort.» Il avait été ceinturé dés son entrée dans la première villa par les deux accompagnateurs de Boussouf, puis étranglé à l’aide d’une corde.» (27) Ainsi, avec la mort d’Abane, la révolution algérienne opta pour le camouflage patriotique du meurtre, explique Gilbert Meynier.
En guise de conclusion, il va de soi que cet épisode fut en quelque sorte la plus grave dérive pendant la Révolution algérienne. D’où l’interrogation de Khalfa Mameri: «Où sont-elles cette noblesse, cette souplesse, cette générosité, cette magnanimité des premiers chefs de la Révolution…?» (28) En effet, au début de la révolution, la préoccupation des responsables fut la réalisation de l’unité nationale. Avec le temps, les appétits pour le pouvoir firent que des dirigeants pensaient à l’après guerre et au pouvoir. Abane ne voulut pas être témoin de cette déviation. Ce refus lui couta la vie. En tout cas, un assassinat ne servant pas la révolution, pourrait-on dire. Car aucune preuve sérieuse ne fut présentée par les colonels pour justifier son assassinat. En effet, Abane était un pur qui «est entré dans la révolution algérienne comme on entre en religion», écrit Khalfa Mameri. Et s’il y avait un procès digne d’une grande Révolution, il y aurait, avant le jugement, la confrontation. Mais, comme le souligne Khalfa Mameri, «Le CNRA ignoré, CCE réduit à 5 membres tous détenteurs de forces militaires, alors qu’il en comptait 9, absence de l’accusé, absence d’un défenseur, même commis d’office, élasticité incompréhensible et jamais vue nulle part de la peine: prison ou exécution, blanc seing donné au geôlier, libre de décider (seul?) De la peine finale.» (29) On peut dire in fine que l’histoire retiendra surtout d’Abane qu’il fut un homme ne fuyant jamais ses responsabilités ni son devoir envers sa patrie.
Boubekeur Ait Benali
9 janvier 2011
Notes de renvoi:
1) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 70,
2) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 133,
3) Id, page 155,
4) Id, page 95,
5) Id, page 100,
6) Id, page 139,
7) Id, page 112,
Id, page 165,
9) Id, page 168,
10) Id, page 185,
11) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 45,
12) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 197,
13) Id, page 213,
14) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page15,
15) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 255,
16) Gilbert Meynier, “Histoire intérieure du FLN”, page345,
17) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 273,
18) Ferhat Abbas, “Autopsie d’une guerre”, page 212,
19) Gilbert Meynier, id, pages 341, 342,
20) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 292,
21) Id, page 293,
22) Id, page 289,
23) Id, page 297,
24) Id, page 289,
25) Id, page 272,
26) Id, page 297,
27) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 87,
28) Khalfa Mameri, ” Abane Ramdane. héros de la guerre d’Algérie”, page 297,
29 Khalfa Mameri, ” Le faux procès”, page 75.


dim, 2011-04-10 17:21 — Madjid Amazigh

Le sang des Algériens n’a que trop coulé. Notre société est en pleine décomposition. Nous devons dés lors, dans la diversité de nos convictions et de nos appartenances, lutter pour que la construction d’un rapport de force politique s’impose comme l’alternative à la confusion et à la violence.
Je crois profondément que la priorité aujourd’hui est de lancer une dynamique de débat national portant sur les préoccupations et les souffrances quotidiennes des citoyens. Ce débat est incontournable car c’est ainsi que nous retrouverons confiance en nous et confiance entre nous. C’est lui et lui seul qui permettra de retisser le lien social et politique dans notre pays. C’est un long chemin. Mais il fera de nous tous des Algériens véritablement libres. C’est cette voie qui fera que tous ceux qui, comme toi Ali sont partis trop vite, trop tôt, ne se seront pas battus pour rien.
Je voudrais d’abord remercier Annie de savoir, chaque année, dénicher un écrit d’Ali dont l’actualité nous rappelle deux choses : la lucidité et la clairvoyance d’Ali avant l’heure et son engagement « originel », je dirais quasi existentiel en faveur des libertés.
Le texte que Yalhane, son fils, vient de lire, m’a ramené à ces années terribles. Des années où il était presque impossible de faire entendre que, nous Maghrébins n’étions ni voués à la dictature, ni interdits de liberté et de dignité pour l’éternité.Quand Annie m’a demandé si je voulais intervenir aujourd’hui, j’ai d’abord pensé que ce texte d’Ali suffisait à résumer l’ancrage de notre combat de toujours pour la démocratie dans notre pays et dans le Maghreb tout entier.
Mais la révolution tunisienne et la révolte égyptienne ont donné un coup d’accélérateur à l’Histoire. Et nous, Algériens, sommes sans cesse interpelés sur notre prétendue « absence » de ce grand mouvement libérateur, ce mouvement dont tu étais convaincu, Ali, qu’il arriverait un jour. Une telle interpellation est assez paradoxale pour des Algériens qui ont payé le prix fort pour leur combat pour les libertés, la dignité et le changement de régime.
C’est ce paradoxe qui m’a fait ressentir le besoin de redire, ici près de toi Ali, qu’il est évident que nous sommes directement interpellés par la magnifique leçon de courage, d’organisation et de détermination populaire que ce mouvement de révolte dans le monde arabe donne au monde entier.
Mais on ne peut pas se mentir à nous mêmes. On ne peut pas ne pas voir que le mur de la peur a été remplacé et aggravé au plus profond de notre société par un mur de lassitude et de dégoût. Lassitude et dégoût des fausses élites imposées à l’ombre de la terreur, de la mafia politico-financière, des élections truquées, des médias sous haute surveillance.
Dans ce contexte, céder à la nécessité d’une quelconque « contagion démocratique » serait parfaitement irresponsable. Le sang des Algériens n’a que trop coulé. Notre société est en pleine décomposition. Nous devons dés lors, dans la diversité de nos convictions et de nos appartenances, lutter pour que la construction d’un rapport de force politique s’impose comme l’alternative à la confusion et à la violence.
Depuis des années, les familles de disparus, aidées et soutenues par des avocats, s’y emploient en bravant la répression et les interdits. Celles des victimes du terrorisme aussi. Les jeunes de Kabylie en 2001, ceux de Ghardaïa, de Ouargla, des Aurès, de l’Oranie, de Constantine, les étudiants, les syndicats autonomes et tant d’autres encore, s’y emploient eux aussi.
Mais il manque pour l’instant un ancrage social plus large à toutes ces résistances à l’injustice, à la violence et à l’oppression. Il leur manque aussi l’aide et le soutien de médias authentiquement libres et crédibles.
Il leur manque de se rencontrer et de savoir ce qui les lie et ce qui les sépare pour ne pas tomber dans les pièges de la division et de la diversion.
Je crois profondément que la priorité aujourd’hui est de lancer une dynamique de débat national portant sur les préoccupations et les souffrances quotidiennes des citoyens. Ce débat est incontournable car c’est ainsi que nous retrouverons confiance en nous et confiance entre nous. C’est lui et lui seul qui permettra de retisser le lien social et politique dans notre pays.C’est un long chemin. Mais il fera de nous tous des Algériens véritablement libres. C’est cette voie qui fera que tous ceux qui, comme toi Ali sont partis trop vite, trop tôt, ne se seront pas battus pour rien.