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Moh achir

La dictature des choix binaires en Algérie
ACHIR Mohamed*

La machine brutale du système mis en place après le coup de force constitutionnel a brillé, depuis l’indépendance, dans la dépolitisation et démobilisation de la société, le mépris total et l’écrasement de toutes les oppositions démocratiques, ce qui a vidé l’Algérie de sa culture démocratique émancipatrice et libératrice et laisser une place à la montée des extrémismes violents ou à des choix binaires entre deux camps de dictatures : la dictature des factions du pouvoir en place et la dictature des exclus du système qui se joignent à des fractions qu’ils ont paradoxalement combattu, voire autrefois, tenté d’éradiquer.

La question relève, donc, du secret de polichinelle et doit être vite tranchée. En réalité, aucun projet alternatif de changement démocratique ne peut intéresser les deux parties, mis à part l’alternance clanique visant l’accaparement des sources de la rente, ou le souci de faire remplacer une dictature par une autre dans la continuité du système. C’est dans cette logique, en effet, que les élections présidentielles du 17 Avril 2014 ont suscités autant de guéguerres fomentées par des factions composant le système et sous-traitées par une clientèle bien structurée.

Les élections présidentielles ne représentent, pour le système algérien, que l’un des maillons relais lui permettant un autre crédit de légitimité via les urnes pour se reproduire et se pérenniser. Cependant, il est tout à fait évident d’enregistrer des crises temporelles, voire structurelles, dans un système âgé de plus de 50 ans, conduit par des vieux grabataires et gagné par des contradictions internes originelles. Faut-il rappeler que la tradition, qui marque les échéances électorales en Algérie, est leur transformation en occasion propice qui donne aux factions du pouvoir une opportunité de restructuration et d’exhibition des forces brutales et des capacités de nuisance.

Autrement dit, la réaffirmation de leur rôle indispensable dans l’équilibre général du système. C’est à ce moment-là que c’est fort évident qu’une agitation médiatique, plus ou moins propagandiste, devrait occuper le dessus et dévier l’opinion publique des vrais débats censés animer les élections.

Ce type de crise relève, donc, plus de la confrontation pure et simple des clans composant le système que d’une affirmation d’acteurs autonomes se démarquant du système ou, du moins, aspirant à sa transformation. C’est le changement des rapports de force tacites de l’intérieur qui fait réagir les acteurs du pouvoir qui, rappelons-le, contrôle la quasi-totalité de l’économie.

La dialectique du système est dans le maintien du pouvoir permettant la préservation des acquis et la mobilisation des avoirs pour se maintenir au pouvoir. C’est une symbiose bien entretenue tant que l’équilibre n’est pas menacé par ses propres acteurs. « … Elle tient moins à l’opposition entre deux visions différentes de l’exercice du pouvoir qu’à l’exacerbation d’une vieille crainte des décideurs algériens : celle de voir l’un d’entre eux, n’importe lequel, accaparer tous les leviers du pouvoir ». C’est l’analyse faite par Hocine Ait Ahmed, en septembre 2003 (voir le journal Le Monde), avant les présidentielles de 2004.

Justement, l’analyse me semble toujours plausible et d’actualité concernant les élections présidentielles de 2014. Le combat douteux, qui a accaparé les unes des quotidiens nationaux et qui insinuait une opposition supposée entre la présidence et le DRS, ne fait que confirmer l’hypothèse de crainte d’autonomisation d’un clan, voire la suprématie d’un clan sur l’autre. D’ailleurs, lorsque l’agitation médiatique a pris de l’ampleur, voire des pistes dangereuses qui allaient déboucher dans des affrontements violents, le secret de l’omerta s’est vite imposé pour arranger les affaires de la maison en lui évitant un effondrement qui allait l’emporter.

Les séquelles de ces batailles révèlent l’arrogance et la démagogie politique qui animent les uns et les tentations dangereuses et aventureuses des autres. Les luttes des antagonistes, qui se sont manifestées dans des médias propagandistes interposés et qui sous-traitent les diversions et les contres diversions par la tactique de crises par étapes, se rencontrent quand-même dans l’objectif visant la déviation de l’opinion publique de l’essentiel en l’ennuyant, voire embrigadant, dans des débats ridicules qui ne respectent ni les règles élémentaires de l’éthique politique ni la grandeur de l’histoire du peuple algérien qui a su être un exemple de libération et d’indépendance.

Son silence ne signifie pas la peur et la résignation, mais plutôt l’indignation, la sagesse et la lucidité, Parce qu’il est conscient de la légèreté politique qui marque le pouvoir mythomane et les menaces régionales qui convoitent le pays. Mais, peut-il continuer à résister devant les manœuvres des protagonistes nationaux et étrangers qui manipulent les esprits, entretiennent la haine et prospectent les étincelles dans les tribus, les ethnies, les factions religieuses … etc. ? Sachant qu’il existe toujours des idiots utiles, disait Lénine ! Ces idiots peuvent être facilement mobilisés par des loups déguisés en moutons.

S’il est avéré que les présidentielles de 2014 ne sont guère différentes des précédentes, force est de constater qu’elles se distinguent par l’entrée en force de la bourgeoisie compradore et des lobbys économiques dans l’échiquier politique. Ces derniers ont été créés, soit directement par le pouvoir politique formel et informel, dont une partie s’est fortement reconvertie dans les affaires économiques depuis, notamment, la deuxième moitié des années 1990, ou grâce aux largesses économiques qui résultent des privatisations, de l’importation et du captage de la rente.

L’offensive des groupes d’affaires, dans la politique des pays qui n’ont pas encore construit des États de droit, peut facilement conduire à l’effritement de l’État et à son éviction dans les décisions stratégiques, qui seront l’œuvre des pouvoirs privés nationaux et transnationaux. C’est surtout la mexicanisation de l’Algérie qu’il faut absolument éviter. Le peuple mexicain est toujours conçu quand un général remplace un autre. C’est les groupes mafieux et les multinationales qui font office de l’État.

Que faire ?

Le sens de la responsabilité politique réside, aussi, dans la capacité d’un acteur de résister au souci de soi et de voir plus loin au-delà du bout de son nez. La transition démocratique nécessite un long travail de politisation de la société, d’institutionnalisation, de formation et de fédération des forces sociales affranchies des caprices du système et porteuses de projets concrets traduisant les aspirations réelles des Algériennes et Algériens.

C’est, d’abord, la culture du débat et du dialogue qu’il faut réhabiliter pour que les acteurs politiques puissent s’accepter mutuellement dans leurs idées et divergences. C’est un processus de formation lente, sociopolitique, mais dont les fondements existent déjà dans la société, il suffit de les réhabiliter. Ce n’est qu’à travers la réalisation d’un consensus par recoupement qu’un projet de renaissance nationale durable puisse se traduire en réalité.

La démocratie est une construction qui nécessite un processus de formation et d’institutionnalisation de plusieurs consensus dans les différentes sphères sociales, politiques et économiques. Il ne s’agit pas d’un simple remplacement d’un régime despote ou d’un potentat par un autre régime jouissant d’une façade démocratique, mais qui dissimule, dans le fond, les mêmes principes et mécanismes autoritaires. Il s’agit plutôt de mettre en place un État de droit consacrant la séparation des pouvoirs et garantissant l’exercice des libertés individuelles et collectives.

L’État de droit est la condition sine qua non de la démocratisation du pays. La construction de l’État est une affaire de longue haleine, qui nécessite une stratégie et des hommes visionnaires capables d’insuffler le changement. Les élites doivent, notamment, jouer un rôle fondamental en apportant leurs contributions au débat national et en enrichissant les propositions de sortie de crise.

Une transition est certainement indispensable et urgente pour pouvoir repenser le fonctionnement des organes de l’État et, il faut dire que cela ne se fera qu’au lourd prix de résistance face à la damnation de l’ordre inscrit qui a plongé les esprits dans une quête de rente et d’appartenance aux plus forts, au lieu de veiller à la mise en place de la justice, de l’équité et du droit pour tous.

Comment, donc, faire pour instaurer un État moderne qui survit aux hommes, aux gouvernements et aux crises ? Le travail doit être fait par l’ensemble des acteurs, quels que soient leur rang et leur appartenance sociale, en vue de mettre fin à l’hégémonie de la pensée unique, de l’esprit du clan. Il est plus que jamais urgent de sortir dignement de l’ornière et du « hna fih na », comme on le dit si bien chez nous.

Le processus sera-t-il lancé par le prochain président à travers la mise en place d’un gouvernement de transition démocratique susceptible d’encadrer la transition vers une deuxième République ?

*Enseignant Chercheur – Université de Tizi-Ouzou / Faculté d’économie.

mohachir2000@yahoo.fr

jeudi, 06 mars 2014 in TSA


Religion, Démocratie et Libertés au Maghreb

Smaïl Goumeziane
Mardi 15 Novembre 2011
lanation.info


Il a suffit de trois mots : charia, victoire et Ennahda, pour que le débat, passionné, sur la compatibilité de l’Islam et de la Démocratie soit relancé et que des craintes, réelles ou supposées, sur l’avenir du Maghreb, et de ses femmes, soient exprimées ça et là, des deux côtés de la Méditerranée. Contribuant, une fois de plus, et davantage, à entretenir la confusion plutôt qu’à en éclaircir les termes.  Pourtant, débarrassé de son caractère passionné, un tel débat reste plus que jamais d’actualité. A condition de le sortir des clichés, de l’affect et de recourir au maximum de rationalité.

En effet, dans cette région, depuis de nombreuses années, sur fonds de confusions, savamment entretenues, de manipulations idéologiques ou politiciennes, et de drames allant de la répression à l’affrontement armé, alimenté par la violence terroriste, un tel débat, forcément réducteur, ne pouvait avoir lieu à chaud et avec toute la sérénité nécessaire. Pendant toutes ces années, ce qui faisait lieu de débat convergeait vers cette idée toute simpliste de rapports exclusifs entre l’Islam et la Démocratie conduisant au mieux à la méfiance, au pire à la défiance et au rejet de l’une par l’autre. Dans ce cadre, les mêmes « vérités » étaient régulièrement assénées de part et d’autre : l’Islam est incompatible avec la Démocratie ; la Démocratie est étrangère à l’Islam ; la Démocratie ne protège pas de l’islamisme ; la Démocratie est une valeur occidentale ; le Maghreb n’est pas mûr pour la Démocratie…

Pour ces raisons on conçut alors aisément, dans les milieux politico-intellectuelo-journalistiques des deux côtés de la Méditerranée, que les pouvoirs autoritaires ou despotiques soient le seul rempart contre « les islamiste, ces ennemis de la liberté ». Installant dans toute la région le primat de la logique sécuritaire sur le dialogue politique, on en vint alors à soutenir  les stratégies répressives au détriment du dialogue réel,  tout en mettant en lumière un semblant de jeu démocratique se traduisant par l’exclusion de tous islamistes et de toutes forces démocratiques prônant la primauté du dialogue sur le sécuritaire, et par le refus de conclure tout contrat engageant les parties au respect des règles de fonctionnement des sociétés maghrébines. Le dialogue des armes s’imposa à l’arme du dialogue. Avec son lot d’attentats aveugles, de tueries collectives, d’assassinats, de disparitions,  d’arrestations et autres horreurs insoutenables…  Que l’on ne put que condamner fermement en tant que croyant et citoyen !

Tout au long de ces années, on vit alors se développer un processus démocratique au rabais, réduit à sa plus simple expression : scrutins à candidatures plurielles, voire uniques, sélectionnées par les pouvoirs ; organisation de la fraude à grande échelle ; scores électoraux ubuesques… Favorisant la radicalisation de la violence terroriste et sa répression, sur fonds de corruption à très grande échelle. Au bout du compte, au Maghreb, on assista à l’émergence, ou à la consolidation, de véritables « démocratures » (fruit d’une fusion contre nature de la démocratie et de la dictature) et à l’émergence de l’islamisme d’Etat dans la vie politique, s’appuyant sur la constitutionnalisation, souvent ancienne,  de l’Islam comme religion d’Etat, sur l’intégration d’ « islamistes modérés » (au sens où il ne mettent pas en cause la « démocrature ») dans les appareils de l’Etat, avec lesquels des compromis et des alliances de gouvernement furent conclus.

Pourtant, malgré cela, et bien qu’il y eut un recul incontestable de l’hydre du terrorisme, ce qui est communément convenu d’appeler le « Printemps arabe », dont l’épicentre se situe à Sidi Bouzid (Tunisie), est venu rappeler à tous les observateurs que cette « démocraturisation » du Maghreb n’avait guère trouvé de solutions viables aux revendications des citoyens, particulièrement en termes d’accès aux libertés essentielles et plus largement aux bénéfices d’un développement humain et durable toujours promis, jamais atteint.

Dans ces nouvelles conditions, peut-être est-il aujourd’hui temps d’essayer de proposer « pacifiquement » quelques éléments de réflexion pouvant éclairer ce débat, oh combien essentiel, du rapport entre la Religion et la Démocratie au Maghreb.

Bien que centré sur le Maghreb, un tel débat devrait d’abord concerner plus largement les rapports qu’entretiennent, ou devraient entretenir, la Religion et la Démocratie, partout  dans le monde, et pas seulement au Maghreb ou dans le monde arabe. En effet, à ce stade de la réflexion, il n’y a guère de raison de focaliser celle-ci sur le seul Maghreb ni sur la seule religion islamique, toutes les religions, notamment les trois grandes religions monothéistes, entretenant des liens plus ou moins forts avec la Démocratie dans la plupart des pays.

En effet, que constate-t-on ? Que de nombreux pays démocratiques entretiennent des relations plus ou moins officielles, plus ou moins fortes, avec une ou plusieurs religions. Sans que cela remette en cause le régime démocratique de ces pays.

A tout seigneur, tout honneur : la devise officielle des Etats-Unis d’Amérique n’est-elle pas « In God We Trust » ?  Bien sûr, dans ce pays, aucune religion n’est religion d’Etat. Mais, cela est le cas dans plusieurs pays européens. L’exemple le plus emblématique est celui de la Grande Bretagne, dont la Reine, à la fois chef héréditaire de l’Etat et chef de l’Eglise anglicane, est pourtant berceau de la démocratie moderne depuis le 17ème siècle. Il est vrai qu’on est là dans des pays de religion chrétienne. Qu’à cela ne tienne. Pour de nombreux observateurs, Israel, pays dont le régime politique si fusionnellement enraciné dans sa religion hébraïque, n’en reste pas moins considéré, malgré sa politique coloniale en Palestine, comme « le » modèle de démocratie au Moyen-Orient !

Ainsi, dans bien des pays de l’ouest comme de l’est,  avec ou sans religion d’Etat,    la religion dominante irrigue plus ou moins fortement les systèmes politiques (partis et syndicats religieux), juridiques (références religieuses dans les législations, notamment personnelles), éducatifs (écoles privées religieuses, place de la religion dans l’enseignement public). C’est d’ailleurs le cas même dans un pays comme la France dont la loi de 1905 a garantie la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La fameuse « laïcité à la française ». Eh bien oui, tout cela serait compatible avec la Démocratie, et cela ne remettrait  nullement en cause le caractère hautement démocratique de ces pays.

Dès lors, en quoi l’Islam serait la seule religion monothéiste à poser problème ?

 Pour certains observateurs, l’Islam poserait un problème dans sa relation à l’Etat.  L’Islam serait à l’origine d’un conflit de pouvoir entre lui et l’Etat en général, et donc entre lui et tout Etat démocratique.  Pour d’autres, tant qu’il ne se séparera pas de l’Islam, l’Etat, serait donc incompatible avec la Démocratie. Or, sur ces deux aspects il semble bien qu’il y ait confusion. Selon moi, ce qui pose problème est davantage lié à la représentation de la religion musulmane et à son rapport à l’Etat, d’une part, et à la nature de l’Etat et à sa relation à la démocratie, d’autre part.

En effet, que sait-on de la représentation de l’Islam ? Contrairement aux autres religions, l’Islam n’a pas de représentation organisée, structurée, assurant un quelconque pouvoir religieux, encore moins temporel, sur les croyants et les citoyens. En Islam, la relation de Dieu à l’homme est directe. La seule médiation est le Coran (et les Hadith qui en découlent) et Mohamed, son Prophète, en fut le Messager. Dès lors point de clergé (exception de l’islam chiite), point de « pape » et donc point d’ « Eglise » structurée comme un pouvoir spirituel et temporel influant sur les consciences religieuse et civile des individus,  donnant sa légitimité au pouvoir politique ou s’y substituant. En Islam ceux qui diffusent le Coran et ses préceptes s’appellent les imams, les muftis et autres docteurs de la foi (fouqahas), exerçant dans les mosquées, les zaouïas (universités) et autres confréries. N’ayant pas « d’Eglise officielle », il est donc difficile pour les Etats en pays musulmans d’établir, par la loi, la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme elle eut lieu en France en 1905 (fondement de la « laïcité à la française »). Dans ce cas, d’ailleurs, il s’agissait bien de la séparation de l’Etat français de l’Eglise, en tant qu’institution, c’est-à-dire de la représentation de la religion (dont par ailleurs le pouvoir papal se trouvait étranger au pouvoir français) et non de la séparation de l’Etat d’avec la Religion elle-même.

Dès lors, d’où vient le problème en pays musulman ? En fait, dans ces pays, les pouvoirs politiques, strictement (et « bassement » ?) humains, y ont décidé, le plus souvent par des constitutions imposées, d’y décréter l’Islam religion d’Etat, en d’autres termes de créer une « Eglise d’Etat », chargée d’organiser et de gérer le pouvoir religieux sur des citoyens-croyants, et de représenter ce pouvoir religieux au niveau des exécutifs (y compris en y associant des représentants de partis politiques religieux). Cette « Eglise d’Etat » et ses pratiques donnèrent naissance à un « Islamisme d’Etat ». Cela traduisit une volonté de soumettre la religion à l’Etat. Par ailleurs, en instaurant l’Islam religion d’Etat on lui conférait un statut exclusif qui renforçait le caractère monopoliste du pouvoir politique lui-même. En retour, et pour s’opposer à cet Etat qui phagocytait la religion, l’islamisme politique chercha à inverser les choses : soumettre l’Etat à la religion, et pour cela viser la mise en place d’un Etat théocratique pourtant étranger aux régimes musulmans des origines  (ni les califats, ni les empires et royaumes musulmans ne furent des théocraties). Et imposer la seule religion musulmane, à l’exclusion de toute autre, pour confirmer, là également, le caractère monopoliste de « l’Eglise islamique » érigée en pouvoir politique.

Dès lors, la question qui se pose dans les pays du Maghreb n’est pas, me semble-t-il, comment garantir la séparation de la religion et de l’Etat, mais comment disqualifier toute « Eglise » fabriquée par les Etats (Islamisme d’Etat) ou par les Islamistes (Etat théocratique) puisque celle-ci est étrangère, par essence, à l’Islam. Ainsi posée, cette question signifie tout autant qu’il ne suffit pas de séparer la religion de l’Etat pour lui conserver son caractère monopoliste sur les croyants et, en contre partie, lui opposer un Etat qui conserverait lui aussi un pouvoir monopoliste sur les citoyens.

Tout cela est totalement contraire non seulement au vécu  dans les royaumes berbéro-arabes du Maghreb, ou dans l’Andalousie musulmane, dont on sait que l’Islam y laissa coexister, sous la protection des pouvoirs politiques, les autres religions du Livre, et leurs adeptes, au moment où le catholicisme officiel se fit particulièrement inquisiteur dans toute l’Europe (ainsi, dès le début du 16ème siècle, Juifs et Musulmans d’Andalousie furent pourchassés et expulsés vers le Maghreb). En Algérie, c’est aussi particulièrement contraire à l’esprit et à la lettre de la déclaration de novembre 1954 qui prône tout autant le respect des principes islamiques que  l’exercice des libertés sans distinction de race ou de confession.

Cette création « ex nihilo » d’une « Eglise d’Etat sous sa forme islamique » eut son pendant en termes de démocratie. Au Maghreb, les Etats, qui ont créé cette « Eglise officielle » ou Islamisme d’Etat, sont, comme on l’a vu, des Etats autoritaires, voire despotiques, se refusant à toute évolution démocratique des sociétés. Pour justifier ce refus, ils mettent notamment en avant « l’Islam religion d’Etat » (ce qui, au demeurant est absurde : la religion établit une relation entre Dieu et les hommes, pas entre dieu et l’Etat. Un Etat peut-il prier ou accomplir le Hadj ?), et mobilisent tous les moyens de leur Eglise d’Etat. Mais, on le sait maintenant, ce qui est incompatible avec la démocratie ce sont les Etats non démocratiques du Maghreb, fondés sur l’autoritarisme ou le despotisme.  La démocratie de façade, instaurée sous forme de «démocratures », à fait long feu et ce n’est pas le moindre des résultats positifs du « Printemps arabe » que d’en avoir mis à nu la nature répressive et les modes de fonctionnement claniques et corrupteurs.

Au bout du compte, dans les pays du Maghreb, ce qui apparait clairement, c’est que la Religion et la Démocratie furent (et sont encore) otages des pouvoirs autoritaires et despotiques, qui jouent l’une comme repoussoir de l’autre, et inversement, pour mieux se protéger et de l’une et de l’autre, et tenter de durer advitam eternam.

Dès lors, comment libérer la Religion et la Démocratie de tout pouvoir autoritaire et despotique ? En les sortant toutes deux de l’alternative exclusive suicidaire (la Démocratie ou l’Islam, et inversement) imposée par les pouvoirs autoritaires et leurs soutiens, et en les inscrivant dans un dénominateur commun, celui de l’expansion historique des libertés humaines, fondement essentiel aussi bien de l’Islam que de la Démocratie. En effet, les relations de l’homme et de la nature à Dieu ne sauraient exclure les relations des hommes entre eux et des hommes à la nature. Le défi, car c’en est un, et là : comment construire, patiemment et pacifiquement, une dialectique nouvelle du religieux et du profane au Maghreb, fondée sur la liberté de ses habitants, entendue comme responsabilité de chacun et de tous d’exercer leurs libertés (religieuses et civiles)  au profit de chacun et de tous, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, avec le même respect et la même tolérance ?

Pour construire cette nouvelle dialectique, faut-il attendre ou chercher un modèle étranger ? Qu’on achèterait à l’Occident démocratique comme on lui achète le blé ou la technologie, grâce à la main invisible du marché ? Ou qu’on leur demanderait d’instaurer de force, grâce au  poing visible des armées de l’Otan ? A l’évidence non. Sans renier les apports, souvent exceptionnels, de l’Occident et de l’Orient à l’Histoire universelle, il est tout aussi fondamental de s’appuyer sur l’Histoire même des pays maghrébins, ces pays berbéro-arabes et musulmans de longue date.

Bien avant l’arrivée de l’Islam et des Arabes, la région était peuplée de berbères qui s’appelaient eux-mêmes des Imazighen ou hommes libres épris de grands espaces, jaloux de leur indépendance à l’égard de tous pouvoirs internes et externes, et de l’intégrité de leur territoire. En ces temps là où la tribu était le cœur de leur organisation sociale,  et alors que naissaient les démocraties athénienne ou romaine, les berbères, alors polythéistes,  développaient une démocratie villageoise (Tajmaïth) qui permit de prendre collectivement les décisions engageant la vie de la tribu et de ses membres. Bien sûr, il ne s’agissait pas encore, et pour cause, de la démocratie moderne (les femmes et les jeunes étaient exclus des organes délibératifs ; la démocratie s’arrêtait aux portes du village et de la tribu et n’atteignait pas le cœur du pouvoir : la confédération de tribus et son pouvoir royal) mais en termes d’organisation politique et sociale la Berbérie (Tamezgha) se trouvait déjà dans la même dynamique qu’Athènes ou Rome.

Avec l’arrivée de l’Islam et des arabes, la région passa définitivement au monothéisme et  devint progressivement berbéro-arabe et musulmane. L’Islam, dont le Coran affirmait la liberté de l’homme (son libre arbitre), non seulement à l’égard des hommes et de la nature, mais aussi à l’égard de la religion elle-même (« nulle contrainte en religion »),  et l’interdiction pour lui d’assujettir d’autres hommes, comme cela fut rappelé par les premiers califes, convenait parfaitement aux Imazighen particulièrement rétifs à tout esclavage et à toute domination interne et externe. Pour ces raisons, l’Histoire des berbères du Maghreb fut une succession permanente de révoltes et de résistance à l’oppression, y compris celle des arabes d’Orient. Par ailleurs, l’égalité et la justice sociale, plus d’une fois réaffirmées par le Coran et la Sunna, justifiaient tout autant leur adhésion massive à cette nouvelle religion. Cependant, à ce moment là, le contenu démocratique charrié par les gouvernements musulmans, à travers les notions de Oumma et de Choura, n’eurent pas le même succès. A l’évidence, la Oumma (communauté des croyants) dépassait alors le cadre de l’organisation tribale et confédérale des berbères (dont les royaumes particulièrement instables étaient en conflits et rivalités récurrentes), et la Choura (conseil consultatif au service d’un pouvoir désigné par la Oumma) ne correspondait pas non plus à la Tajmaïth des Imazighen. En d’autres termes, la légitimité communautaire, à fondement religieux, se différenciait de la légitimité tribale, fondée sur la famille agnatique, sans pouvoir s’y substituer. Il faudra attendre le 19ème siècle, pour que l’Emir Abdelkader, face à la colonisation française qui tenta de détruire cette double identité berbère et musulmane de l’Algérie, mit en place une gouvernance basée sur une synthèse entre la Choura et la Tajmaïth, comme sources de légitimité de son pouvoir dans un cadre national. Celle-ci ne survécut pas à sa défaite.

Bien entendu, en ces instants, les berbéro-arabes du Maghreb, en tant que membres de la démocratie villageoise (Tajmaïth) ou de la « démocratie islamique » (Oumma et Choura), n’étaient pas encore en état d’accéder à une véritable citoyenneté démocratique. Ce ne fut d’ailleurs le cas nulle part ailleurs. En Europe, il faudra attendre les révolutions démocratiques de la Grande Bretagne et de la France, ainsi que celle des Etats-Unis, pour sortir des monarchies d’ordre divin et aller vers des régimes démocratiques modernes.

L’Histoire du Maghreb entre les 15ème et  18ème siècles montre que le non-passage à la citoyenneté, donc à la démocratie, fut moins le fait d’un blocage de ses sociétés par l’Islam que par celui des structures tribales et confédérales minées par des rivalités intestines récurrentes. Elles expliquent, pour l’essentiel, la marginalisation du Maghreb, au moment où les révolutions bourgeoises d’Europe assurèrent le dépassement de l’ordre monarchique de droit divin. Tout juste peut-on incriminer le poids de la religion dans l’interdiction de l’usure, instituée par le Coran (et qui aurait pu être dépassé par l’Ijtihad, comme ce fut le cas dans la chrétienté grâce au réformisme de Luther et Calvin et sa notion d’intérêt légal), pour expliquer l’incapacité des sociétés musulmanes à organiser avec efficacité le financement et l’essor économique et technique du Maghreb. Ce qui les cantonna dans des processus rentiers, leur interdisant toute révolution technique et industrielle, comme celles qui permirent l’envol de l’Europe.

Cette évolution historique révèle la dynamique du sujet « spirituel » et du sujet « temporel » au Maghreb  telle qu’elle s’est développée, sans qu’une claire distinction n’apparaisse entre ce qui ressort du spirituel et ce qui est du domaine du temporel. Ce qu’on appellerait aujourd’hui la dynamique du croyant et du citoyen. En effet, ce que les révolutions « bourgeoises » ont  apporté depuis le Siècle des Lumières, c’est la claire identification de ces deux « êtres » qui cohabitent en chaque homme et de l’unité dialectique de leur « gouvernance » : à la foi, aux « institutions et aux sciences religieuses » la gestion du croyant, grâce aux textes sacrés ; à la libre pensée, « aux institutions et aux sciences humaines » (selon la distinction pertinente d’Ibn Khaldoun) de gouverner les citoyens selon la rationalité et les règles de droit.

C’est pourquoi, comme indiqué précédemment, le droit des pays démocratiques fait référence, plus ou moins fortement, aux textes et à l’enseignement religieux, et pourquoi, inversement, dans les pays où l’Islam est religion d’Etat le droit  positif et l’enseignement ne s’appuient pas uniquement sur les préceptes religieux.  Ainsi comprise, cette dynamique fait que le croyant et le citoyen se distinguent plus fondamentalement du sujet privé de liberté (esclave, serf, ou « citoyen » de régime autoritaire) sommé de se soumettre aux ordres et décisions arbitraires du monarque absolu ou du dictateur.   En ce sens, cette dynamique du croyant et du citoyen réunit en l’homme sa liberté spirituelle et sa liberté temporelle, à la fois comme éléments essentiels de sa substance, mais aussi comme instruments de son action quotidienne,  pour la conquête de nouveaux principes et institutions de gouvernance et de nouvelles libertés.

Ce faisant, la dynamique de la religion et de la démocratie s’affirme comme un processus vivant, en constante évolution pour assurer l’expansion des libertés des hommes et des femmes du Maghreb. C’est pourquoi ces éléments et leur dialectique sont au cœur des débats en cours dans les pays du « Printemps arabe », notamment autour de la définition et de la mise en place des Constitutions, des institutions de pouvoir (Présidence, exécutif, parlement, justice…), de leur séparation et de leur indépendance. Mais aussi de la définition des libertés essentielles, dont la liberté d’association, la liberté de la presse, la liberté d’opinion, tout autant que la liberté de culte. En un mot, de tout ce qui est constitutif de ce qu’on appelle désormais les Droits Humains et Sociaux, fondements essentiels de tout Etat de droit.

Au bout du compte, et c’est là ma conviction, à la lumière de cette brève analyse, le vrai débat, qu’il faut instaurer, et qui doit guider la mobilisation et l’action pacifique des populations du Maghreb, doit répondre à cette question : comment construire patiemment, librement et dans la paix,  cette dialectique de la religion et de la démocratie débarrassée de tout pouvoir autoritaire et despotique? Bien sûr, les enjeux sont énormes et le chemin sera semé d’embûches. Raison de plus pour rester vigilants et ne pas se tromper d’adversaires.


Les marchés financiers maîtres de l’Europe

Hocine Belalloufi
Mardi 15 Novembre 2011
lanation.info

La crise s’amplifie et s’approfondit dans la zone Euro. Après la Grèce, c’est autour de l’Italie d’être déstabilisée alors que l’image de la France se brouille auprès des agences de notation. N’ayant pas la reconnaissance du ventre, les marchés financiers transfèrent la dette privée aux gouvernements à qui ils dictent une politique d’austérité draconienne.

Devant l’ampleur de la crise qui secoue le Vieux continent – crise dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est loin d’être finie – et ses effets potentiellement dévastateurs sur le reste du monde, devant la complexité du sujet, la masse infinie d’informations qui nous submerge de toutes parts et le nombre impressionnant d’avis, de commentaires et d’analyses en tout genres, il s’avère particulièrement difficile, lorsque l’on n’est ni expert en finances, ni spécialiste en économie, de défaire l’écheveau de l’imbroglio actuel afin de tenter d’en saisir les véritables enjeux.

La plupart des vecteurs qui nous « informent » utilisent un jargon pas toujours facile à déchiffrer. Ils font référence à des concepts, des notions et des évènements historiques que nous ignorons souvent ou dont nous ne nous rappelons pas forcément. Ils utilisent des sigles que le commun des mortels méconnaît. Ces difficultés s’ajoutent au fait que le système financier actuel est suffisamment complexe et opaque – comme on a pu s’en rendre compte à l’occasion de la crise des subprimes (crédits hypothécaires) de 2007 – pour dissuader tout citoyen moyen, téléspectateur ou internaute mais pas boursicoteur, de chercher à maitriser ses mécanismes alambiqués.

Ces difficultés renvoient bien évidemment à la complexité, sans précédent dans l’histoire, de marchés financiers mondiaux diversifiés et désormais instantanés. Elles tiennent aussi à notre manque de préparation, à nos carences en termes de formation et aux multiples soucis et tracas de la vie quotidienne qui nous assaillent et accaparent l’essentiel de notre énergie au détriment de notre santé. Tout ces éléments limitent ou perturbent quelque peu nos capacités cognitives.

Il serait cependant naïf et dommage de s’arrêter à ce niveau d’explication et d’ignorer la responsabilité première des acteurs – responsables politiques, banquiers… – de la « tragédie grecque » qui se joue, pour l’instant, dans la zone euro. Il serait tout aussi dommageable de gober sans un minimum de regard critique la marchandise information que nous livrent des journalistes vedettes qui sévissent dans des médias dominants appartenant le plus souvent à certains acteurs de la crise – groupes financiers – ou qui sont aux ordres de gouvernements en place non moins impliqués que les magnats de la presse dans la crise actuelle.

Il existe en effet une tendance lourde à déconnecter totalement les questions économiques du reste de la vie sociale, du politique en particulier, domaine où les citoyens sont un peu mieux outillés ou moins désarmés pour saisir les enjeux actuels. Signe des temps, les problèmes économiques tendent eux-mêmes à être appréhendés sous la forme d’un vulgaire questionnement comptable du type : « Combien cette mesure coûtera-t-elle ? » ou « Comment financera-t-on ces mesures ? »

L’exemple français de dépolitisation par l’économisme

On est atterré, à titre d’exemple, à la vue du niveau lamentable du débat politique à l’occasion de la présidentielle française. Le choix de la France n’est pas ici fortuit. Il s’agit en effet d’un pays que les Algériens connaissent particulièrement bien et dont ils suivent de près les péripéties de la vie politique du fait des liens familiaux et culturels (télévisions satellitaires, journaux français en vente en Algérie…) tissés au cours des âges. Mais le cas de l’Hexagone nous intéresse ici avant tout parce que la France est depuis longtemps l’un des pays les plus politiques du monde et que son peuple figure parmi les plus politisés de la planète, même s’il a beaucoup perdu de sa superbe en la matière. Mais c’est justement cet aspect qui nous intéresse dans la mesure où l’on observe un abaissement impressionnant du niveau politique qui tend à disparaître ou à être totalement absorbé par le niveau économique. Lorsque l’on sait que le président de la République française est un monarque élu pour cinq ans, comment ne pas être franchement atterré par le niveau des débats télévisés où l’avenir d’un pays et la crédibilité de ceux qui ambitionnent de le diriger se réduisent à leur aptitude à savoir si l’on pourra ou non réembaucher 60 000 enseignants dans l’éducation nationale en cinq ans et si on disposera – question incontournable – des moyens financiers nécessaires pour ce faire ? On est loin des grands enjeux de société, des grands choix de politique internationale, des perspectives historiques… Les débats entre politiques ont fait place à des débats entre gestionnaires. Les gestionnaires ont supplanté les politiques. C’est pourquoi les énarques, les économistes, les membres des conseils d’administration des grands groupes privés et autres avocats d’affaires « brillent » lors de ces joutes médiatiques. Et c’est pourquoi les autres, la majorité, ceux qui ne gèrent que leur modeste budget mensuel quand ils ont la chance d’en avoir un sont impressionnés voire complexés par ces « grands esprits ». Une exception à cette tendance mérite toutefois d’être signalée ici. Il s’agit de l’extraordinaire travail de sensibilisation et de débats démocratiques effectués par les partis et mouvements de gauche dans la plupart des quartiers et villages de France à l’occasion du référendum sur l’adoption de la Constitution européenne. Cet exemple, qui déboucha sur la victoire du « non » en dépit du forcing des partisans du « oui », démontre que la population peut s’intéresser aux questions politiques et s’engager lorsque l’on prend la peine d’aller vers elle.

Mais en attendant, la dépolitisation du politique se trouve démultipliée par le fait que les politiques français avouent – même si c’est moins ouvertement depuis la gaffe historique de Lionel Jospin déclarant que « les politiques ne peuvent pas tout » – que les décisions économiques se prennent à un niveau supérieur, supranational – UE, G7, OMC… – ou, carrément, au niveau des « marchés », cette puissance inaccessible, redoutable et sacrée, à la fois bienfaisante et malfaisante. Une telle dérive s’avère particulièrement dépolitisante car elle limite le choix politique ou, pour être dans l’air du temps, l’« offre politique » à des montants, des taux, des dépenses… Elle se trouve renforcée lorsque des démocrates, de droite comme de gauche, s’accordent à refuser à leur peuple le droit de se prononcer par référendum sur le Traité de Lisbonne, qui était un résumé du Traité constitutionnel rejeté par l’électorat français, et l’adoptent en catimini en Congrès des deux chambres réunies à Versailles, loin du peuple imprévisible.

Le cas de la France n’est pas exceptionnel, mais il est symptomatique de cette nouvelle façon de réduire les choix politiques à des choix strictement économiques, financiers, techniques. Comme si la direction d’un pays s’apparentait à la gestion d’un conseil d’administration d’une grande multinationale ou d’une PME. Cette dominance de l’économique dans le débat politique, qui relève de l’économisme, est la marque de fabrique du néolibéralisme. Elle explique le désintérêt grandissant des citoyens pour la chose politique. Quand le débat politique oppose des gestionnaires qui se chamaillent sur des chiffres après la virgule et des pourcentages, le citoyen zappe.

Pour tenter de comprendre quelque chose à la crise actuelle, il faut chercher à rompre avec la dépendance vis-à-vis de cette drogue économiste administrée par les politiques et les médias dominants. C’est à un tel travail de désaliénation que doivent s’astreindre les journalistes, les associations, les syndicats et les partis qui entendent redonner toute sa place au débat politique citoyen. L’économie est politique. Cela signifie qu’elle est surdéterminée par des choix politiques qui expriment en dernière instance des intérêts sociaux différents voire opposés.

Les mystérieux marchés financiers

Que sont ces marchés qu’on évoque avec tant de respect mêlé de crainte ? Quelles relations entretiennent-ils avec la société et avec les gouvernants ? Pourquoi n’y aurait-il toujours qu’une seule solution à la crise et aux problèmes économiques alors même que des milliards de terriens pas forcément avertis découvrent ou redécouvrent à travers la crise grecque et le mouvement des indignés américains que la société est profondément divisée, polarisée à l’extrême entre, d’un côté, une minorité possédante – les fameux 1% qui sont peut-être 3, 5 ou 10% – et, de l’autre, la majorité de la population dont la partie la plus basse vit de plus en plus mal et la partie moyenne de moins en moins bien. La bonne question à se poser est alors celle de savoir à qui profite tel « plan de sauvetage », tel « plan de rigueur », telle « réduction fiscale » ou telle augmentation du principal impôt indirect, la TVA. Car tout le monde s’accorde à dire que quelqu’un doit payer pour sortir de la crise. Aussi la question essentielle est de savoir qui supportera le poids principal de cette sortie de crise. L’exemple islandais démontre que ce n’est pas forcément la grande masse de la population et que le peuple exige parfois que les responsables, les banquiers en l’occurrence, paient le prix de leur turpitude. C’est pourquoi aucun média ne parle de l’Islande. Les politiques, les marchés financiers et leurs relais médiatiques font preuve d’une grande pudeur lorsqu’il s’agit de l’Islande…

Présentés comme l’alpha et l’oméga de toute chose, les marchés financiers sont des lieux physiques (Bourses) ou virtuels (internet) où s’échangent, c’est-à-dire se vendent et s’achètent, quotidiennement des capitaux. On parle de marchés financiers au pluriel car leur domaine de compétence est immense et extrêmement varié : marché des taux d’intérêts qui porte sur la dette, marché des changes où les différentes monnaies se convertissent l’une en l’autre, marché des actions qui sont les titres de propriété des entreprises, marché des métaux (or et argent), des matières premières (pétrole…), des produits agricoles (céréales, coton, sucre…).

Les acteurs de ces marchés financiers ne sont pas des forces surnaturelles et invisibles, mais de grandes banques, des Fonds de pension, de sociétés d’assurance, des entreprises et des particuliers. Tous ces intervenants ont pour objectif principal de réaliser des profits. Ils sont exclusivement mus par l’appât du gain. La vague néolibérale qui a déferlé sur le monde au début des années 1970 coïncide justement avec le début du gonflement de ces marchés financiers qui ont fini par ressembler à un tsunami dévastant tout sur son passage. Sous l’effet de la concurrence acharnée et d’une avidité qui ne s’est jamais démentie, ces acteurs spéculent, sans état d’âme aucun, sur tout ce qui peut rapporter des dividendes : les céréales même si des famines et des émeutes doivent s’en suivre, du pétrole, de la dette, des entreprises en difficulté… Et leur riche imagination les amène à créer en permanence de nouveaux produits comme ces fameux subprimes (prêts hypothécaires à risque) dans le secteur immobilier.

Quand les Etats renflouaient les responsables de la crise de 2007

Lorsque la bulle immobilière explosa en 2007 aux Etats-Unis, ruinant au passage des milliers d’Américains modestes engagés dans l’achat d’un logement à crédit, de grandes banques comme Lehman Brothers firent faillite. Au total, les pertes accumulées par les actionnaires sont évaluées entre 20 000 et 25 000 milliards dollars, ce qui représente la moitié au moins de la richesse produite dans le monde en une année. Pour éviter la contagion à tout le système financier mondial, les gouvernements américains, européens et japonais vont renflouer les banques qu’ils auraient pourtant dû laisser aller à la faillite s’ils avaient respecté à la lettre les sacro-saintes lois du marché. Des milliards de dollars leurs seront au contraire généreusement accordés par le Trésor public des grands pays. C’est donc l’argent du contribuable, celui des millions de petits et moyens salariés américains, européens et japonais qui servit à renflouer les banques et autres institutions financières et à régler l’addition de certains escrocs comme Bernard Maddof qui avait détourné plus de 50 milliards de dollars ! Les banques centrales n’hésiteront pas, de leur côté, à abaisser leurs taux d’intérêts pour permettre aux marchés financiers de se refaire une santé.

Pourtant, en dépit de l’importance de l’aide octroyée aux marchés financiers et aux entreprises en difficulté, les gouvernements américains et européens ne jugèrent pas utile de nationaliser les banques fautives ou, à tout le moins, de faire leur entrée dans leur capital. Une telle démarche aurait en effet contredit en tout point les dogmes du néolibéralisme auxquels ils adhèrent tous. Cette adhésion les avait déjà amenés à effectuer des réformes fiscales de réduction d’impôts en faveur des 5 à 10% les plus aisés ainsi que les grandes entreprises privées. Réunis en grande pompe pour rassurer les marchés et calmer les esprits des populations, le G 20 ne prit aucune mesure sérieuse contre les banques et les grands groupes privés qui continuaient, avec l’argent des contribuables,  à payer largement leurs dirigeants, à leur octroyer de généreuses primes ainsi que des parachutes dorés. Aucune mesure, même purement symbolique, de taxation des transactions financières ne sera prise, pas plus que des mesures prises à l’encontre des paradis fiscaux et des multinationales qui y placent leur argent.

Mais en renflouant les banques, en sauvant de grandes entreprises qui auraient dû disparaître si l’on avait appliqué à la lettre les principes de « la concurrence libre et non faussée » et en continuant à soutenir la croissance pour éviter la récession, les gouvernements américains et européens se sont massivement endettés. Ainsi, l’Irlande, présenté en modèle, en dragon européen parce qu’elle avait un déficit budgétaire égal à zéro et un taux de chômage nul s’est retrouvée avec une dette publique massive. Au service des marchés, les gouvernements européens et américains ont transformé la crise des banques en crise de la dette publique. Privatiser les profits et socialiser les pertes n’est-elle pas une vieille recette du capitalisme ? Telle est l’origine de l’endettement de la plupart des pays. Dans le cas de la Grèce, on peut rajouter les dépenses inconsidérées engagées pour la construction d’installations sportives de prestige à l’occasion de la tenue des Jeux Olympiques de 2004 et des dépenses d’armement aussi massives qu’inutiles. Aujourd’hui, les installations sportives olympiques sont en train de rouiller…

Les marchés financiers, souverains d’Europe

Alors que les gouvernements ont sauvé les banques celles-ci se retournent contre leurs sauveurs. Elles dictent leurs politiques aux gouvernements européens : rigueur et austérité pour les plus pauvres et les classes moyennes, élévation des taux d’intérêts des capitaux prêtés aux Etats – plus de 7% pour l’Italie – intérêts qui seront remboursés, là aussi, par les plus pauvres et les classes moyennes, privatisations totales ou partielles des entreprises et des services publics, recul de l’âge de la retraite… Le tout, sous le contrôle tatillon des experts du FMI, de la BCE et de l’UE. Quant à la France, son taux d’emprunt est désormais proche de 3,50% alors qu’il était de 2,50% il y a quelques mois encore. Le pays de Sarkozy ne semble plus considéré comme une signature de premier ordre et le pays pourrait perdre la notation AAA dans les mois à venir. Peut-être après la présidentielle, surtout si c’est un candidat de gauche qui gagne.

Devenus de toute évidence les seuls souverains, les marchés financiers désignent les dirigeants européens : Lucas Papademos en Grèce et Mario Monti en Italie.

On pourrait se demander pourquoi les dirigeants européens humiliés ne réagissent pas plus fermement contre ces marchés. Pourquoi ne prennent-ils pas leurs peuples à témoin et ne nationalisent-ils pas les banques ? La réponse est claire et est donnée quotidiennement par les dirigeants européens eux-mêmes. Ils ne peuvent pas s’opposer à la volonté des marchés car ils sont au service de ces derniers. Le va-et-vient est incessant entre les conseils d’administration des grandes banques ou des grandes entreprises privées, les cabinets d’avocats d’affaires et les cabinets ministériels, les banques centrales ou les institutions financières internationales comme le FMI. Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy ou Dominique Strauss-Kahn ont été tous trois avocats d’affaires. Mario Monti, qui vient de succéder à Silvio Berlusconi comme Président du Conseil italien, a été consultant chez Goldman Sachs, une banque américaine. Idem pour Mario Draghi, qui succèdera à Jean Claude Trichet à la tête de la BCE après avoir été gouverneur de la Banque d’Italie et vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs. Il est accusé d’avoir aidé le gouvernement grec à dissimuler son déficit public en contrepartie d’un montant de 300 millions de dollars au bénéfice de Goldman Sachs. Cette dernière qui traine une réputation sulfureuse depuis au moins 1929 est poursuivie en justice par le gouvernement américain pour son rôle dans la crise des subprimes. Un conflit d’intérêt a déjà été révélé entre l’ancien secrétaire du Trésor américain Henry Paulson et la banque dont il fut un président et directeur.

Loin d’être exhaustifs, ces quelques exemples de collusion d’intérêts et de passerelles entre pouvoirs politiques, finances et entreprises expliquent pourquoi les banques privées sont en mesure de continuer à piller les deniers publics avec la complicité des hommes politiques. Les marchés financiers ont tellement de prise sur les dirigeants politiques qu’ils peuvent imposer la formation d’un gouvernement d’unité nationale contre le peuple grec. Un gouvernement où l’extrême-droite fait son entrée, aux côtés des socialistes, après en avoir été chassé il y a près de quarante ans avec la chute de la dictature des colonels. C’était en 1973.

Tout cela n’est pas près de s’arrêter. A moins que les peuples ne se soulèvent et que l’on assiste à un « Printemps européen ».