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Certains textes restent d’une formidable actualité. Publié par le quotidien d’Oran le 10.11.02…. cet entretien de Hocine Aït-Ahmed interrogé par K.Selim inaugure une série de reprises par La Nation de textes parus ces dernières années et qui illustrent -ô combien- rien n’a été fait pour clarifier les enjeux politiques ( et de mémoire) pour permettre à l’Algérie de sortir de la crise.

Aït Ahmed témoigne sur Abane Ramdane et le congrès de la Soummam

– Le Quotidien d’Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

– Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l’Algérie vient d’en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J’en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd’hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n’est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d’étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m’interroge d’abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d’analyse – des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d’un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l’annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N’oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l’iceberg nationaliste. C’est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l’UDMA, le PCA, les Oulémas, s’étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C’est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l’algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l’abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C’est à ce message qu’a finalement répondu l’appel du 1er Novembre.

 – Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l’étape précédente avaient trahi ?

– H.A.A.: Pas d’anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c’est ce genre de retours destructifs au passé qu’il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l’opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s’agit de porter des jugements d’ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d’une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n’aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s’expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l’OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L’absence d’une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle – jusqu’au-boutiste de l’Algérie française – prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d’engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

– Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

– H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s’informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d’abord au sein de l’organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l’OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l’absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M’hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n’est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d’un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’une serviabilité doublée d’humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l’ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d’assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d’origine. Son tort fut d’être l’enfant du pays idolâtré, puisque c’est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d’une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s’adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l’appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l’UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l’UGTA, Moufdi Zakaria, l’éternel poète symbole d’un Mzab fidèle à lui-même et à l’Algérie, qui sera l’auteur de l’hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l’aide financière, nerf de la guerre. L’impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu’ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu’à titre individuel, leurs militants s’intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l’ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l’Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l’essai, c’est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C’était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l’urgence absolue, l’hystérie des répressions coloniales risquant d’étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s’est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M’hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l’ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l’honneur, sans même savoir la nature de l’événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l’ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d’un programme relève de l’ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu’à nos jours, une validité incontestable.

– Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

– H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c’était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J’étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire.

J’avais transmis au CCE – la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l’intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l’absurdité d’un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d’un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l’Algérie n’en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n’avait pas été assassiné par les siens et si Ben M’hidi n’avait pas été exécuté par les autres. En d’autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

– Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires…

– H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu’on n’empêchera pas les racontars d’aujourd’hui – à l’exemple des racontars d’hier – de tenter d’asservir l’histoire à des fins de légitimation et de propagande.

 – Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l’individu, de l’homme qu’il fut ?

– H.A.A.: J’ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun – Chelghoum Laïd – où il travaillait comme secrétaire dans l’administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l’arabe» qu’il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l’homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l’examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l’administration d’être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l’empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu’il était le responsable de l’OS dans la région de Sétif, il n’avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d’une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d’inciter les droits communs à l’agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d’Algérie durent l’envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c’est ce qu’il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n’a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

– Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l’histoire ?

– H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu’hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d’enracinement profond dans le présent et l’avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l’histoire, en tant que discipline, qu’elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l’histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

Propos Recueillis Par : K. Selim

Jeudi 2 Mai 2013

Il y 55 ans, la tenue d’un congrès national était inéluctable 19 août, 2011 * Algérie politique Par Ait Benali Boubekeur La scission du principal parti nationaliste, le PPA-MTLD, hypothéqua un moment l’espoir de sortir de l’assujettissement colonial. A partir de là, le sort de l’Algérie fut entre les mains du courant activiste. Naturellement, cette troisième tendance croyait en l’action armée pour se débarrasser du joug colonial. Bien qu’ils aient été militants politiques avant le déclenchement de l’action armée, force est de reconnaitre que la violence générée par ces évènements éloigna « les durs » de la voie modérée. Dans le premier temps, leur influence se manifesta dans les villages. Avant qu’Abane ait ramené les centralistes au FLN, la ville, dans sa large proportion, fut réticente. Selon Mohamed Harbi, dans «FLN, mirage et réalité»: « Des attentats du 1er novembre 1954 au 5 juillet 1956, date de l’ordre de grève générale lancée par le FLN et massivement suivie, la situation en Algérie s’était profondément modifiée. Villageois à l’origine, le mouvement a jeté le trouble chez les notables ruraux, vivier où les autorités coloniales recrutaient les élus préfabriqués ». Toutefois, l’arrivée d’Abane au front changea l’approche. Dès son premier tract, il lança un appel invitant les Algériens à rejoindre sans complexe le FLN. Par conséquent, deux orientations s’affrontaient. Pour quelques-uns, l’ouverture devait être limitée. Bien que l’entreprise nécessite beaucoup d’efforts, tous les membres du FLN ne furent pas logés à la même enseigne. Majoritaires dans les organismes de la révolution, les anciens de l’OS (Organisation spéciale) déterminèrent la marche à suivre. La neutralisation, dès début 1955, de trois chefs de zones sur cinq envenima la crise. La réunion de janvier 1955 fut annulée et reportée sine die. Avant la tenue du congrès de la Soummam, l’absence de doctrine définie avait désorienté les militants. “L’absence de fondement politique clair personnalise les conflits et il faut dire que les chefs du FLN imposent, jusque dans la conscience de leurs rivaux, ce complexe du premier combattant et du rallié de la deuxième heure », écrit Mohamed Harbi. Cette conception freina toute velléité d’un rassemblement national. Faut-il aussi rappeler que même au sein de la révolution, bien que chaque chef se réclame du FLN, les méthodes purent différer d’une région à une autre. Du coup, les divergences furent légion. Selon Mohamed Harbi : « l’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord Constantinois est jugée inopportune à Alger. Ben Bella n’approuve pas les déclarations d’Ouamrane à France Observateur sur une solution par étape de la question nationale…En Kabylie, Krim prête à Boudiaf et Ben Bella l’intention de ne vouloir ravitailler en armes que les zones limitrophes de la Tunisie et du Maroc, plus aisément contrôlés de l’extérieur». Cependant, pour y remédier à cette situation alambiquée, deux hommes, Abane et Ben Mhidi, unirent leurs efforts pour faire de la révolution un large rassemblement de toutes les forces vives. En effet, celui-ci avait été ulcéré, lors de son court passage au Caire, par les querelles de personnes minant la délégation extérieure. Découvrant un Abane pragmatique, il décida de travailler, en étroite collaboration, avec lui. D’emblée, ils affichèrent leurs intentions : doter la révolution algérienne d’une direction nationale. Bien que Ben Bella tienne à l’idée d’un contrat moral entre les chefs historiques, ces deux organisateurs préparèrent un congrès unificateur. En tout cas, cette idée s’imposait en fait dès l’instant où les partis nationalistes modérés (UDMA, centralistes, ulémas) avaient accepté de rejoindre le FLN. Convaincu par Saad Dahlab, envoyé par Abane, Zighout Youcef ne s’y opposa pas à cette démarche. Par ailleurs, le but assigné au congrès était la coordination de la lutte armée à l’intérieur du pays. Le 20 août 1956, il y exactement 55 ans, les révolutionnaires tinrent les assises du premier congrès national. Depuis cette date, la révolution fut organisée en structures territoriales. Les Wilayas remplacèrent l’ancienne appellation de zones. Chacune d’elle fut pourvue d’un conseil. Ce dernier comporta un colonel et trois commandants. Le principe de la primauté du politique sur le militaire fut de nature à prémunir la révolution de toute tentation de coup de force. Ne voulant pas isoler la délégation extérieure, les congressistes adoptèrent le principe de codirection. En outre, le congrès affirma aussi sa représentation exclusive du peuple algérien. Il créa également deux organismes, le CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) et le CCE (Comité de Coordination et d’exécution). Celui était amené à jouer le rôle de l’exécutif et celui-là le rôle du législatif. Pour les congressistes, les accords de paix relevèrent uniquement de la compétence du CNRA.Cette organisation, hélas, ne plaisait pas à tout le monde. Agissant individuellement, c’est-à-dire sans aucune concertation avec ses collègues de la délégation extérieure, Ben Bella remit en cause les résolutions du congrès de la Soummam. Il reprocha aux congressistes la présence des anciens responsables de partis au sein des organismes dirigeants, la remise en cause « du caractère islamique de nos futures institutions » et surtout le caractère non représentatif du congrès. Ironie du sort : six ans plus tard, Ben Bella proclama, sans vote ni débat, la naissance du Bureau Politique remplaçant le GPRA. Toutefois, l’arrestation des membres de la délégation extérieure évita une certaine dislocation de la révolution. Car, des quatre chefs historiques arrêtés, le 22 octobre 1956, seul Aït-Ahmed soutint ouvertement les résolutions du congrès de la Soummam. Son témoignage est à ce titre capital: «Les divergences politique entre nous (Délégation extérieure) et Alger (CCE) ne sont pas l’essentiel. Ben Bella et Boudiaf contestent surtout les structures. Je me souviens même qu’au cours d’une conversation que j’aurais aimé rappeler en présence de Boudiaf, Ben Bella s’est défendu, contre le reproche d’Abane, de jouer au leader. Boudiaf lui a dit : « Il ne faut pas être modeste, le leader, c’est toi ». Moi, je donnais mon soutien aux décisions du congrès. Elles correspondaient à un besoin ressenti par tous. Je sentais que Ben Bella et Boudiaf donnaient à ma position un autre sens que celui qu’elle avait. Ben Bella ne m’a rien dit, mais Boudiaf m’a dit que je soutenais Abane parce qu’il était Kabyle ». Cependant, bien que la délégation extérieure ait été décapitée, Ben Bella continua son travail de sape. Désormais, son but fut de détacher Krim d’Abane. Pour ce faire, il ne cessa pas de lui rappeler qu’ « à la base de la révolution existe un contrat moral entre neuf hommes ». Toutefois, la disparition de Ben Mhidi priva Abane d’un appui de taille. Bien qu’Ait Ahmed ait proposé la formation d’un gouvernement en vue de dépasser les divergences entre le CCE et ses collègues de la délégation extérieure, le départ à l’extérieur du CCE l’affaiblit considérablement. Ainsi, à peine une année après l’adoption des résolutions de la Soummam, les dirigeants annulèrent ces décisions lors du second CNRA tenu au Caire en aout 1957. Du coup, la tentative d’Abane de rationaliser la lutte fut sans conséquence. Et l’émancipation du FLN de la tutelle de l’ALN fut éphémère. « Les noyaux armés ont existé préalablement à toute organisation politique. Ce sont eux qui ont créé les réseaux urbains, nommé les responsables syndicaux, organisé les masses. Les wilayas concentrent entre leurs mains toutes les activités de la révolution. Le congrès n’apporte pas de modification majeure à cette situation », argue Mohamed Harbi. Partant de ce constat, l’œuvre d’Abane et de Ben Mhidi avait une infime chance d’aboutir. L’élimination de ces deux têtes politiques condamna la révolution à suivre le schéma préalablement arrêté par les chefs tout puissants. Ce rapport de force changeait selon le soutien apporté à tel ou à tel dirigeant. Cinquante-cinq ans après, l’Algérie n’échappe pas à cette orientation.


Le tirailleur marocain Ben Bella, l’infiltré du FLN

Le général De Gaulle « avait programmé en juin 1958 la mise au pouvoir de Ben Bella dans quatre ans, avec l´espoir de conserver 70% du pétrole et d´avoir la main mise sur le Sahara » a révélé, dans une émission de radio, Jean Méo qui fut son chargé de mission (1958-1960), puis Pdg d’Elf-Erap (1964-1972).

Voici donc une nouvelle pièce du puzzle historique algérien délivrée au compte-goutte, découverte par hasard. Le casse-tête de l’écriture de notre Histoire cause des migraines à plusieurs générations d’Algériens devenus schizophrènes et paranoïaques à force de se triturer les méninges sur les causes de la déliquescence chronique d’un Etat construit par des putschs, impostures, trahisons, forfaitures, mensonges et corruption.

Les moudjahidines authentiques et les militants sincères de la génération de novembre savent beaucoup de choses mais ne disent rien. Tandis que la génération postindépendance perd son temps à essayer de découvrir et de comprendre les vérités de notre glorieuse révolution dévoyée et de notre identité bafouée, selon les bribes d’information récoltées ici ou là.

On n’avait pas prêté grande attention aux propos accusateurs de la veuve d’Abane Ramdane qui avait déclaré à la presse que Ben Bella a été fabriqué par les Français : « Naturellement, ce sont les Français qui lui ont fait cette propagande pour lui donner un nom. C’est à partir de là que les Français ont préparé un président pour l’Algérie… La France voulait donner un chef à la Révolution algérienne, le plus bête des chefs. C’est la dernière farce que la France nous a faite. » (Liberté du 8 novembre 2002)

Le personnage du marocain Ben Bella est un élément clé du bâclage de l’indépendance algérienne trahie par les manigances de De Gaulle et les complots des services secrets coloniaux.


Ben Bella héros de guerre français

Ben Bella Mohamed (son vrai nom) dit Ahmed, dit Hemimed, alias Abdelkader Mebtouche, alias Messaoud Meziani, serait né le 25 décembre 1916 (ou 1918), à Maghnia à la frontière algéro-marocaine. Fils de paysans marocains originaires de Marrakech, Embarek Ben Mahdjoub et SNP Fatma Bent El Hadj, propriétaires de terres agricoles et d’un café fondouk populaire. (1)

Appelé sous les drapeaux français en 1937, il effectue son service militaire au 141e Régiment d’Infanterie Alpine (RIA) à Marseille où il devint sergent.

Féru de football, il joua milieu de terrain dans l’équipe des Mitrailleurs 2.15 la saison 39-40. Il figure aussi dans l’historique des effectifs du club de l’Olympique de Marseille pour lequel il ne joua l’intégralité que d’un seul match officiel, où il marqua un but sur les 9 à 0 contre le FC Antibes. Ce passage éclair dans l’effectif de l’OM reste à ce jour un mystère. (2)

Selon sa biographie officielle, il effectua la campagne de France en 39-40 durant laquelle il aurait obtenu une croix de guerre pour avoir abattu un stuka allemand dans le port de Marseille, ce qui reste à vérifier.

Démobilisé, il est rappelé en 1943 et incorporé, non pas dans un régiment de tirailleurs algériens, mais au 5e Régiment de Tirailleurs Marocains (RTM), au sein de la 2e Division d’Infanterie Marocaine (DIM) au grade de sergent-chef, puis d’adjudant.

Il côtoya dans la campagne d’Italie d’autres Marocains qui vont devenir célèbres comme Mohamed Oufkir, Driss Ben Omar El Alami, des tirailleurs tunisiens… et des tirailleurs algériens, dont les adjudants Mohamed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaïd, le caporal Krim Belkacem, le sergent Larbi Ben M’Hidi, Rabah Bitat, etc.

Le sous-officier Ben Bella, âgé de 28 ans, avait les qualités des soldats marocains, « des guerriers rustiques, solides, courageux et faisant preuve d’un attachement infaillible à leurs chefs… capables d’endurer de très longues marches, en sachant parfaitement bien s’adapter aux exigences du combat, particulièrement dans la montagne. Ayant un sens inné de la manœuvre et du terrain, ils possèdent une acuité visuelle étonnante, « l’œil de crécerelle » (petit oiseau rapace diurne), leur permettant de distinguer le moindre déplacement adverse. Leur adresse au tir est également exceptionnelle. Autant de qualités qui vont s’exprimer, de façon encore plus éclatante qu’auparavant, dans la campagne d’Italie. » (3)

Ben Bella se distingua par sa conduite héroïque et sa détermination lors de la fameuse bataille de Monte Cassino. Il aurait été cité quatre fois pour son comportement au combat dont deux fois à l’ordre de l’armée, seul ou avec son régiment.

Ben Bella se voit remettre la Médaille militaire par le général De Gaulle en personne lors d’une prise d’armes en 1944, peu après la libération de Rome, qui consacre l’énorme sacrifice des soldats nord-africains en Italie

Il raconte, lui-même cet épisode particulier de sa rencontre avec De Gaulle : « La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était en avril 1944, en Italie, au nord du Monte Cassino. Il avait insisté, contre l’avis des Alliés, pour que le corps expéditionnaire français participe à cette campagne. La plupart des troupes venaient d’Afrique du Nord. J’appartenais à une unité d’élite, le 5e régiment de tirailleurs marocains (RTM), basé à El Malah. Cet hiver-là, le froid fut terrible. Nous progressions dans les montagnes, pied à pied, repoussant l’ennemi à la baïonnette, à la grenade, à l’arme automatique, parfois à coups de poignard… De Gaulle nous a gratifiés d’une visite spéciale. Il allait, disait-on, décorer cinq ou six officiers. Moi, le sous-off, je ne me sentais pas concerné. Juste avant la cérémonie, le colonel me fait chercher : « Comment, vous n’êtes pas prêt ? Dépêchez-vous donc, on vous attend ! » De Gaulle, ce jour-là, m’a remis la médaille militaire pour faits de guerre exceptionnels. » (Tribune publiée le 26 octobre 1995 par Le Monde).

On peut lire dans les archives du Journal Officiel ce « fait de guerre exceptionnel » parmi d’autres dans la rubrique Indigènes. (JO français du 19-11-1944, Décret du 9-11-1944 portant concession de médailles militaires).

« BEN BELLA MOHAMED, mle 6269, sergent-chef, N° R. T. : remarquable de devoir et de courage. Le 31 mai 1944, chargé d’une mission dangereuse avec une section de premier échelon, l’a remplie avec succès. Pris sous un violent tir de canon automoteur, s’est porté au secours d’un tirailleur blessé. Malgré l’intensité du feu ennemi, n’a pas hésité à se reporter en avant pour assurer la liaison devenue précaire à la suite d’un bombardement intense et prolongé. »

Le général Alphonse Juin, né à Annaba et surnommé l’Africain, commandant de la campagne d’Italie, a souligné les « brillants états de service » de Ben Bella. Comme beaucoup d’autres Maghrébins, Ben Bella avait signé pendant la guerre son pacte de fidèle serviteur de la France et du gaullisme, « à l’insu de son plein gré ».


Infiltration et démantèlement de l’Organisation Spéciale

La guerre terminée, Ben Bella, démobilisé en juillet 1945, rentre en Algérie et s’engage dans le mouvement nationaliste « à pas de loup ».

Il décrit lui-même son parcours militant sur le Procès-verbal de son audition établi le 12 mai 1950 par la police coloniale après son arrestation à Alger. Etonnement détaillé et précis, ce PV ressemble étrangement à un rapport de mission circonstancié.

« J’ai commencé à faire de la politique juste après ma démobilisation. Je me suis inscrit aux AML (Amis du manifeste et de la liberté) mais je n’avais aucune fonction particulière ni aucune responsabilité. Aux élections municipales de fin 1945 ou début 1946, je me suis présenté sur une liste d’union indépendante. J’ai été élu et c’est quelques mois après cela que j’ai été sollicité par le PPA pour entrer dans le parti et organiser une section politique à Maghnia. » (4)

Contrairement à ce que rapporte plusieurs dictionnaires et biographies sommaires, Ben Bella n’a jamais « contribué à la fondation de l’Organisation spéciale (OS) », mais l’a rejoint après sa création, décidée par le Congrès du PPA-MTLD en février 1947.

Il le confirme lui-même dans le fameux PV : « J’ai rencontré Madjid. Je le voyais pour la première fois.

Il m’a dit dans les grandes lignes ce que le parti attendait de moi. Une organisation paramilitaire, super clandestine venait d’être créée et le parti me mettait à la disposition de cette formation… C’est au cours de contacts successifs que Madjid m’a expliqué le détail de ma mission. » (4)

Le nom de Ben Bella aurait été « recommandé » pour ses compétences militaires par ses anciens compagnons d’armes algériens ou marocains de la campagne d’Italie.

Ce Madjid, dont Ben Bella ne connaissait pas l’identité exacte à l’époque, était Hocine Aït-Ahmed qui devint chef d’état-major de l’OS, remplaçant Mohamed Belouizdad souffrant de tuberculose. Il fut qualifié dans le PV par Ben Bella « d’élément trouble et perturbateur ».

La propagande coloniale de l’époque avait fait un « tapage médiatique » sur le rôle-clé de Ben Bella présenté à la fois comme « cerveau et chef du commando » de l’attaque de la Poste d’Oran dans la nuit du 4 au 5 avril 1949, qui rapporta plus de trois millions de francs. Cette version continue à être reprise de nos jours par les médias et des livres d’histoire. Il n’en est rien. C’est encore Ben Bella lui-même qui le reconnaît : « C’est au cours d’une réunion de l’état-major de l’OS, à Alger, que Madjid nous a fait connaître l’intention du parti d’attaquer la poste d’Oran, pour se procurer de l’argent… Il m’a chargé de trouver sur place, à Oran, un local où nous pourrions en toute quiétude mettre sur pied le plan de réalisation d’une telle opération… A plusieurs reprises, je vous ai parlé de l’attaque à main armée perpétrée contre la poste d’Oran. Je viens de vous dire qu’il s’agissait d’une manifestation de l’OS, que ce coup de force avait été tenté pour satisfaire aux exigences des trublions politiques du MTLD. Je vais donc par le détail vous dire tout ce que je sais sur cet attentat. » (4)

Ben Bella affirme qu’il n’a jamais été question qu’il fasse partie du commando, ni même Aït-Ahmed : « Pour ma part, je devais rejoindre Alger deux ou trois jours avant la date et revenir à Oran par le train de jour qui arrive à quinze heures. Madjid, lui, devait rentrer à Alger la veille, en prenant le train qui part d’Oran à vingt-deux heures environ.

Ces consignes ont été scrupuleusement respectées et le 5 avril vers 13h je suis arrivé à Oran… C’est par le journal du soir Oran-Soir que j’ai connu le montant du vol et appris certains autres détails. Je devais reprendre le train du soir pour rendre compte de ma mission à Madjid… Dès le matin, j’étais rentré à Alger par le train de la veille, au soir, j’ai pris contact avec Madjid auquel j’ai rendu compte de ma mission. Là, se terminait mon rôle. Par la suite, j’ai appris par Madjid lui-même que l’argent avait été transporté chez Boutlelis où le député Khider devait en prendre livraison… Le produit du vol a été entièrement versé au MTLD par Khider. » (4)

Le commando d’attaque de la Poste était composé de « Djelloul (Bakhti) Nemiche employé à la poste d’Oran, Ahmed Bouchaib, Boudjemaa Souidani, Mohammed Ali Khider (à ne pas confondre avec le député du même nom), Omar Haddad et d’autres militants. Khider fut chargé par Lahouel de se rendre à Oran pour transporter la somme à Alger. Conscient de l’enjeu, Khider utilisa sa voiture parlementaire, toujours protégée par la cocarde « bleu, blanc, rouge » pour accomplir sa mission. L’argent fut versé à la trésorerie du Parti. La police ne connaîtra les véritables auteurs, que bien plus tard… » (5)

Quelques semaines après cette spectaculaire opération, Ben Bella se retrouve propulsé à la tête de l’OS à la faveur de la « crise berbériste » qui provoqua une purge au sein du MTLD et la mise à l’écart d’Aït-Ahmed et des Kabyles.

« Le chef national de l’OS, Madjid, est passé au berbérisme et le parti, en la personne de Khider, m’a chargé de m’occuper de l’OS… en juillet-août 1949… C’est à lui et à lui seul que je rendais compte de l’activité de la formation paramilitaire. C’est de lui et de lui seul que je recevais les directives et les consignes. Aucune décision grave, aucune réforme importante n’était prise sans en référer au député Khider. C’est d’ailleurs lui, qui, chaque mois, me remettait les fonds nécessaires à la rétribution des permanents de l’OS. » (4)

Durant la courte chefferie de Ben Bella, l’OS n’entreprendra aucune action importante. Et le temps que Ben Bella connaisse tous les rouages de l’organisation, l’OS fut démantelée au printemps 1950.
La plupart des responsables de l’OS entreront en clandestinité, mais « Ben Bella, chef d’Etat-major de l’OS, fut appréhendé le 12 mai 1950 dans son refuge à Alger. Il était armé. Il n’avait pas pris la précaution de changer de domicile alors que l’alerte était chaude. » (5)
Avant son limogeage, Ait Ahmed avait rédigé une brochure intitulée « L’attitude du militant devant la police », définissant le comportement en cas d’arrestation pour conserver le secret sur l’existence de l’OS, de ses membres et les caches d’armes. Ben Bella n’a donc pas respecté ces consignes et s’est mis tout de suite à table en livrant toute l’organisation.

« Toutes ces arrestations en chaîne ― environ 500 ― opérées en mars-avril-mai 1950, amenèrent le démantèlement de l’OS et la saisie d’un nombreux matériel : mitraillettes, chargeurs, pistolet, cheddite, cordon bickford, mèche lente, détonateurs, amorces, grenades de modèles variés, postes émetteurs radio, documents, manuels militaires. L’Administration avait des preuves concrètes de l’existence organique de l’OS, de son armement, de sa structure hiérarchique et de sa subordination étroite au PPA-MTLD. » (5)

Evasion rocambolesque

Les quatre procès collectifs de l’Organisation Spéciale qui se tiennent de janvier 1951 à mars 1952 vont être l’occasion de mettre en valeur Ben Bella et surdimensionner son rôle par rapport aux autres responsables (Aït-Ahmed, Boudiaf, Ben Tobbal, Ben Boulaïd, Bitat, Ben M’Hidi, Didouche,…).

La presse coloniale brosse un portrait flatteur de Ben Bella comme « Chef de l’Organisation ».

Sur les 363 militants arrêtés, 252 seront jugés, mais la justice française tient à protéger les « traîtres », en imposant le huis clos par un jugement de la Cour d’appel : « Tous les membres de l’association paramilitaire ne sont pas actuellement hors d’état de nuire et poursuivent leurs activités. Qu’il importe en conséquence de ne pas permettre, par un débat public, aux malfaiteurs non encore arrêtés de se rendre exactement compte de ce qui a pu être découvert par nos services de police, ni de ce qui a été révélé par les prévenus, d’une part, …, d’autre part, pour éviter que des vengeances ne soient exécutés contre les prévenus ou leurs familles… ». (6) Les responsables de l’OS en fuite ne sauront donc pas, au moment du procès, jusqu’à quel point Ben Bella les avait dénoncés et dévoilé tous les ressorts de l’organisation. Deux ans après son arrestation et à peine le procès était-il terminé, que Ben Bella s’évade « miraculeusement » en avril 1952 de la prison de Blida, d’où il parvient à gagner tranquillement Le Caire via Marseille, Paris et la Suisse.

Cette évasion est évoquée dans le livre d’un cousin d’Abane Ramdane : « Evasion rocambolesque de Ben Bella de la prison militaire de Blida en 1952 arrangée par les autorités coloniales en échange de sa coopération. Cet épisode opaque de l’itinéraire militant de Ben Bella lui sera sévèrement reproché par ses camarades de l’OS et du MTLD, notamment par Abane Ramdane qui l’accusera d’avoir trahi en livrant toute l’Organisation à la police française sans avoir subi la moindre violence. » (7)

Pour Yacef Saadi, la compromission de Ben Bella ne fait aucun doute. « Troublante évasion ! Chez les anciens on en parle encore. Ben Bella s’évade, qui plus est de la prison de Blida. A l’époque où il était président de la République, un ancien inspecteur principal de la DST, Mohand Ousmer le connaît fort bien. Il n’hésitera pas à répandre des informations sur “l’évasion” d’Ahmed Ben Bella de cette prison de Blida dont il disait qu’elle avait été plus ou moins arrangée pour permettre à ce dernier d’arriver au Caire et ne pas manquer la grande effervescence populaire qui avait envahi les rues à la faveur de la déposition du roi Farouk par les “officiers libres”. Mais le plus important dans les propos de l’ancien officier de la DST, c’est la version qu’il donne quand il affirme que parmi les gens qui composaient la délégation extérieure du MTLD à cette époque-là, Ben Bella avait été retourné par les services spéciaux français souffrant alors d’un manque critique de renseignements sur la nouvelle direction politique de l’Égypte des militaires. » (8)

Au Caire, Ben Bella ne perd pas de temps et c’est par l’entremise du major Fathi Dib, chef des services secrets égyptiens qu’il est présenté à Nasser, gagne sa confiance et se met à son service au nom du panarabisme.

L’historiographie coloniale est très romancée : « Ben Bella voyage beaucoup entre l’Égypte et le Maroc, alors en pleine effervescence, l’Italie et l’Espagne. Il échappe de peu à des attentats organisés par les services secrets français (une bombe est déposée dans son bureau du Caire ; un agent des services secrets tente de l’abattre dans le hall d’un hôtel) et gagne une réputation de baraka. » (9)

Cet exil au Caire de Ben Bella, Khider et Aït-Ahmed leur octroie une participation « honorifique » dans le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA) créé en mars 1954. Mais ne leur permettra pas de figurer dans la liste du Groupe des 22, réunis à Alger le 25 juin 1954, qui décideront du principe du déclenchement de la révolution armée et délégueront cette initiative à un groupe de six : Boudiaf, Ben Boulaïd, Ben M’Hidi, Didouche, Bitat et Krim, qui deviendront les six « chefs historiques » du FLN.

L’intégrité de ces hommes ne fait aucun doute puisque la préparation et le déclenchement des opérations militaires du 1er Novembre, qui a ébranlé le pouvoir colonial, s’effectueront dans le plus grand secret, auquel même les trois du Caire n’auront pas accès.

C’est Roger Wybot lui-même qui l’explique. Directeur du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) lors de la seconde guerre mondiale, puis Directeur de la Surveillance du Territoire (DST) de 1944 à 1959, il est entre autres, Commandeur de la Légion d’honneur, Commandeur du Ouissam Alaouite (Maroc), Grand Officier du Nicham Iftikar (Tunisie).

« Mitterrand, ministre de l’Intérieur, me fait téléphoner aussitôt ce jour-là par son directeur de cabinet adjoint, qui se lance dans une longue tirade accusatrice :

― Vous savez ce qui se passe en Algérie ? C’est proprement incroyable ! Des éléments étrangers, venus de l’extérieur, viennent d’y débarquer pour fomenter des troubles et provoquer une véritable rébellion. C’est absolument inadmissible ! Comment se fait-il que vous n’ayez pas prévu cette action étrangère ? La DST n’a pas fait son travail.

Je le laisse parler sans l’interrompre puis, lorsqu’il arrive au bout de son discours indigné, je réplique froidement :

― J’ai le sentiment d’un léger malentendu. Tout d’abord, pour ma part, je ne crois pas à une intervention étrangère. L’explication est trop commode. Que des fonds, des armes, soient parvenus d’ailleurs, c’est probable. Mais c’est en Algérie même que le mouvement de révolte s’est développé, structuré, entraîné.

Ce n’est pas Le Caire qui est passé à l’action, mais le “CRUA”. A ce propos, je vous suggère de vous reporter à mon rapport de mars 1954. Tout ce qui arrive aujourd’hui y était annoncé, les chefs de la rébellion nommés, les effectifs, méthodes, intentions, plans analysés. Ce document complet, il est sur le bureau du ministre de l’Intérieur depuis cinq mois.

Le gouvernement a changé mais ce rapport, j’ai rappelé son existence en juillet. Ce n’est pas ma faute si vous n’en avez rien fait et si vous ne savez même pas ce qu’il y a dedans ! » (10)

On ne peut être plus clair. La DST savait tout depuis le « rapport de mars 1954 », lorsque Ben Bella apprend son intégration au CRUA… Elle avait « rappelé son existence en juillet » après la création du groupe des 22 et des six historiques le 25 juin… Mais « ce n’est pas Le Caire qui est passé à l’action », parce que Ben Bella ignorait tout des préparatifs du déclenchement de la Révolution.

Le détournement de « l’avion de Ben Bella »

Lakhdar Ben Tobbal, décédé le 23 août 2010, a affirmé que la seule contribution de Ben Bella, est « d’avoir annoncé le début de l’insurrection aux autorités égyptiennes », au lendemain du 1er Novembre.

Pour Mahfoud Benoune, anthropologue et historien, « l’autoproclamé zaïm de la Révolution algérienne n’a finalement jamais joué de rôle déterminant, ni dans son déclenchement, ni dans son déroulement, ni dans sa victoire finale ».

La mise à l’écart de Ben Bella coïncide étrangement avec le désarroi des services de renseignement français pris de vitesse par les rebelles algériens qui aboutira à l’apothéose du Congrès de le Soumam réuni le 20 août 1956 au cœur de la Kabylie, qui consacre la naissance du Comité de coordination et d’exécution (CCE) organe central de la direction du FLN, composé de cinq membres (Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Krim Belkacem, Saad Dahlab).

Ben Bella vivra très mal sa mise à l’écart et en gardera une rancune et une haine tenace à Abane Ramdane au point de déclarer à la chaîne qatarie El Djazira, en 2002, que « le Congrès de la Soummam, célébré à grand bruit, a, en vérité, fait dévier la Révolution des objectifs tracés le 1er novembre ». Tout en accusant Abane Ramdane de « trahison ».

Les services français ont alors imaginé une opération de grande envergure pour remettre en selle Ben Bella. Le 22 octobre 1956, l’avion marocain d’Air Atlas conduisant Ben Bella, Khider, Boudiaf et Aït Ahmed de Rabat à Tunis est détourné et contraint de se poser à Alger. La presse titrera à la une sur le détournement de « l’avion de Ben Bella ».

Qui a averti les services français du plan de vol ? L’Histoire le dira peut-être un jour. Lorsqu’un journaliste égyptien a évoqué en 2008 des complicités marocaines dans le détournement de l’avion, Hocine Ait Ahmed a vivement démenti alors que Ben Bella n’a toujours pas réagi.
La photo prise à leur descente d’avion est très expressive. Boudiaf, Aït-Ahmed, Khider et Lacheraf s’agitent et regardent dans tous les sens, ne comprenant pas encore ce qui leur arrive. Alors que Ben Bella reste droit, immobile, au garde-à-vous fixant l’objectif du photographe comme s’il savait exactement ce qui se passait.

La veuve d’Abane Ramdane évoque cette anecdote étonnante qui lui a été racontée par Boudiaf lui-même. « Sur le bitume de l’aéroport, Mohamed Boudiaf tenait un porte-documents entre les mains. Un gendarme s’est avancé vers lui, le lui a pris pour le remettre à Ahmed Ben Bella. À ce moment-là, un flash a crépité pour immortaliser l’instant… Pour faire croire que c’est Ben Bella le premier dirigeant ».

Ben Bella et ses compagnons vont passer six années de détention en France. Le prestige personnel du prisonnier Ben Bella ne cesse alors de croître. En 1958, il est désigné comme vice-président du premier Gouvernement Provisoire de la République algérienne (GPRA).

Son nom est martelé sans cesse en toute occasion pour conditionner l’opinion publique. Le général de Gaulle, lors d’une fameuse conférence de presse tenue le 11 avril 1961, évoque le « chef du FLN » alors qu’aucune question ne lui avait été posée à son sujet : « Quelqu’un m’avait posé une question au sujet de Ben Bella, je crois, n’est-il pas vrai ? », déclenchant un éclat de rire général des journalistes dans la salle… qui ont apprécié la subtilité. (11)

Il poursuit : « Je ne cache pas que beaucoup de gens m’en parlent (de Ben Bella)… j’en ai parlé avec le président Bourguiba… j’ai fait des communications au sujet de qui nous parlons au Roi du Maroc (Mohamed V)… et aussi à son fils (Hassan II)… à d’autres encore qui m’en ont entretenu… ».

Le général explique qu’une fois le cessez-le-feu obtenu « Ben Bella et ses compagnons de rébellion » seront renvoyés à Rabat. Il ne prononcera jamais un autre nom que celui de Ben Bella. Et il en parle avec cette condescendance et cette suffisance du général qui a décoré le sergent-chef indigène à Monte Cassino en 1944.

Dans cette conférence mémorable, De Gaulle résume les grandes lignes de sa stratégie d’indépendance pour l’Algérie tout en veillant à la sauvegarde des intérêts français, notamment concernant une souveraineté partagée sur le Sahara, les essais nucléaires et le pétrole.

A l’entendre parler on comprend vite à quel point l’enjeu est trop important pour laisser les Algériens décider seuls de la construction de leur Etat et du choix de leurs dirigeants. Pour De Gaulle, l’Algérie, malgré sa révolution et ses martyrs, ne sera pas l’exception africaine à qui on peut accorder une indépendance sans contrôle.

Le message est très clair, comme l’a révélé Jean Méo. C’est bien De Gaulle et le pouvoir colonial qui ont conditionné et préparé Ben Bella depuis bien longtemps et décidé qu’il serait le 1er Président algérien. Ce n’était donc ni Nasser, ni Hassan II, ni Boussouf et encore moins Boumediene.

Démantèlement du GPRA après l’OS

Quand on revoit le parcours de Ben Bella, on comprend encore mieux aujourd’hui pourquoi et comment le GPRA et les 3B (Boussouf, Ben Tobbal, Belkacem Krim) ont été balayés d’un revers de la main par De Gaulle en quelques semaines. Tous les scénarios qu’on nous a fait avaler depuis l’indépendance s’avèrent faux et édulcorés.

L’intronisation de Ben Bella à la tête du FLN et de l’Etat a certes été faite manu militari, au pas de charge, mais les ficelles étaient tirées ailleurs. On peut revoir les images d’archives de l’époque qui montrent bien que ni Ben Bella, ni Boumediene n’avaient la carrure pour renverser à eux seuls les Boussouf, Krim, Ben Tobbal, Ben Khedda, Boudiaf, Aït-Ahmed, etc. D’autres infiltrés s’activaient dans l’ombre pour mener à bien le plan colonial. (12)

Boumediene, l’Etat-Major Général (EMG), le clan d’Oujda et l’armée des frontières, encadrée par les déserteurs de l’armée française (DAF), ont exécutés les ordres de De Gaulle, avec le consentement de Nasser, Bourguiba et Hassan II.

Lorsqu’en mars 1962 les accords d’Évian sont signés, Ben Bella, libéré et rentré en Algérie se sépare de ses codétenus et provoque immédiatement le démantèlement total du GPRA, des structures issus de 8 ans de guerre, des états-majors des wilayas, des partis fondés sur des décennies de militantisme, etc. De la même façon qu’il avait provoqué le démantèlement de l’OS quelques mois seulement après avoir pris son commandement.

Ce sont désormais les structures extérieures créées à Oujda et Ghardimaou (armée des frontières, sécurité militaire, fonctionnaires du Maroc) qui viendront gérer l’Etat colonial, en remplaçant les français.

Ferhat Abbas, intellectuel idéaliste et romantique, aigri par son éviction de la présidence du GPRA avait fait l’erreur fatale de cautionner la prise de pouvoir par Ben Bella en le rejoignant à Tlemcen. Il le regrettera amèrement un an plus tard lorsqu’il sera emprisonné au Sahara.

A la fois candide et amer, il avouera dans un livre qu’il avait apporté sa caution historique et morale à un homme qu’il ne connaissait pas : «Je connaissais très peu Ben Bella. Ce que je savais de lui, je l’avais appris par des tiers… Le Dr Lamine Debaghine me mit en garde contre Ben Bella… Abane Ramdane me fit un portrait peu flatteur du futur président de la République en me disant “C’est Ben Bella qui dénonça notre Organisation Spéciale, l’OS”… Le même avertissement me fut donné par Boudiaf… Sa renommée a été créée de toutes pièces par les Egyptiens, les Français et les Marocains… La vérité est que Ben Bella a été le démolisseur de l’union nationale réalisée durant les combats… La médaille militaire qu’il a gagnée à Cassino sous les ordres du général Juin n’a pas, dans le destin de l’Algérie, le poids d’une seule goutte de sang de nos chouhada. Voilà ce que retiendra notre Histoire. Les élucubrations de l’ancien président de la république ne changeront rien à la vérité » (13)

Le règne destructeur de Ben Bella prit fin le 19 juin 1965, après avoir balisé le terrain pour une prise totalitaire du pouvoir par Boumediene à mi-chemin entre le nassérisme et le stalinisme.

De Gaulle tenta vainement de faire libérer son protégé en dépêchant à Alger plusieurs émissaires. Ben Bella le confirmera en 1995 : « Du fond de ma prison, j’ai appris que de Gaulle était intervenu auprès de Boumediene, par la voix de Jean de Broglie, alors secrétaire d’Etat, pour que j’aie la vie sauve. » (Le Monde du 26 octobre 1995)

Après 15 années de détention, Ben Bella a été libéré par Chadli Bendjedid en 1980. Il s’exile en Europe où il crée en 1982 un parti politique d’opposition, le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA). Il revient à Alger en 1990 à la faveur de l’ouverture politique et repart aussitôt après l’assassinat de Boudiaf en juin 1992, comprenant enfin que son retour au pouvoir est plus qu’improbable, dangereux. Depuis, il faisait le tour de ses amis (France, Maroc, Egypte, Irak, Libye, URSS,…), mangeant à tous les râteliers. Hassan II, Khadafi, Saddam Hussein, etc. l’ont aidé à accumuler des richesses et des biens immobiliers. Il possèderait un château et un appartement en Suisse, ainsi que divers biens en Algérie, France, Maroc, Belgique, Espagne…

Son compatriote et complice Bouteflika n’hésite pas à l’honorer à chaque occasion, comme lors des funérailles nationales organisées à l’attention de son épouse Zohra Sellami, décédée le 23 mars 2010 à l’âge de 67 ans à Paris où elle se faisait soigner tout en résidant à l’hôtel Crillon aux frais de l’Etat algérien.

Aujourd’hui, Ahmed Ben Bella a 94 ans et réside en permanence à Alger, son état de santé ne lui permettant plus de voyager.

La stratégie d’infiltration de De Gaulle et la DST

Ben Bella n’était pas le seul infiltré manipulé par le système colonial. C’est Roger Wybot, patron de la DST, qui explique cette stratégie d’infiltration et la méthode qu’il a utilisée contre le FLN.
« Je développe mon système d’infiltration des réseaux du FLN par des agents à nous. Les hommes que nous glissons dans le dispositif adverse, souvent à des postes subalternes, nous les aidons à conquérir progressivement de l’importance au sein de la rébellion. Nous leur permettons par exemple de passer des armes, de l’argent pour le FLN.

Leurs convois clandestins sont protégés par la DST alors que les transports d’armement d’autres chefs fellagas sont bloqués, saisis. Avec notre accord et la complicité de l’armée française, nos agents FLN montent également des opérations bidon, de manière à se couvrir de gloire aux yeux de l’état-major du Caire et de Tunis. Chaque fois, nous organisons tout nous-mêmes pour rendre le coup de main rebelle totalement crédible.

Au fur et à mesure, nous déblayons le terrain devant eux. Leurs camarades se font prendre, leurs chefs jouent également de malchance. Ce qui leur permet de grimper dans la hiérarchie clandestine, de remplacer ceux que nous choisissons d’éliminer. Certains de ces agents doubles vont atteindre les plus hauts échelons dans l’état-major FLN. Il nous est arrivé de manipuler des chefs et des chefs adjoints de willayas. (…)

Grâce à ce noyautage de l’adversaire, j’ai pu tenir à jour, dès la première minute , tout l’organigramme de la rébellion, surtout en métropole. Dès qu’un attentat FLN est commis, je sais qui l’a perpétré. Si je veux en arrêter les auteurs, je n’ai qu’un signe à faire. (…)
Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas tellement d’appréhender quelques terroristes algériens. La plupart du temps, je les laisse courir un peu, en les surveillant discrètement, enregistrant leurs contacts, leurs cachettes. Ma tactique c’est de lancer, de temps à autre, de vastes coups de filet décapitant partiellement leur organisation. Volontairement, je laisse toujours échapper quelques proies que je fais filer.

J’attends que les willayas démantelées se reconstituent avec du sang neuf, puis je frappe à nouveau. Ce qui me permet, à tout moment, de contrôler l’état major ennemi, parfois d’en dresser les chefs les uns contre les autres. Par exemple, lors de certaines arrestations massives, j’épargne les éléments les plus durs, mais de manière à faire peser sur eux un climat de suspicion. Leurs amis se posent des questions, s’étonnent qu’ils aient pu s’échapper si facilement. Ils seront dénoncés comme indicateurs de police par les agents doubles que j’ai mis en place moi-même, et se feront éliminer comme traîtres…» (10)

Le fils du général de Gaulle avait rapporté dans son dernier livre « Mon père De Gaulle », une confidence étonnante et lourde de sens faite par son père : « Nous avons laissé 140.000 harkis infiltrés dans les rangs de l’ALN ».

Lakhdar Ben Tobbal confirme ce chiffre et la dégradation de la situation depuis le retour au pouvoir du général De Gaulle. Dans un chapitre inédit de ses Mémoires, non encore publiées intégralement, il révèle qu’à partir de 1958 « des djounoud faits prisonniers acceptaient de se joindre à l’ennemi. (…) On ne peut même pas dire qu’ils étaient l’objet de pressions directes puisque, pour des groupes de cinquante à soixante hommes armés, un seul Français suffisait pour en prendre la tête. (…) Vers les années 1959-1960, on comptait 160.000 Algériens armés, combattant du côté de l’armée française. (…) Cela se passait partout, dans les villes, les campagnes, les montagnes. Dans ces régions, l’ALN, avec ses djounoud et ses moussebiline, ne comptait pas plus de 30.000 hommes qui devaient faire face aux 500.000 soldats français et aux 160.000 auxiliaires algériens (…) Ceux qui quittaient les rangs étaient plus nombreux que ceux qui les rejoignaient. On assistait à des faits absolument nouveaux, des ralliements de groupes entiers de l’ALN à l’armée française… des unités de l’ALN finirent par se replier sur elles-mêmes. Les coups qu’elles recevaient et les pertes de plus en plus fréquentes qu’elles subissaient avaient fait que les hommes s’étaient mis à s’interroger sur eux-mêmes, sur ceux qui auraient pu s’infiltrer dans leurs rangs pour renseigner l’ennemi. Le doute et la suspicion avaient commencé à s’emparer des esprits. » (14)


Le devoir de mémoire

La facilité d’infiltration coloniale et des trahisons maghrébines ont en fait pris leurs racines durant les deux guerres mondiales lorsque des liens étroits de fureur, de sang et de baroud se sont noués entre les officiers français et les tirailleurs de l’Armée d’ Afrique.

Il faut remonter aux différentes campagnes, notamment la fameuse bataille de Monte Cassino, menée par le Corps Expéditionnaire Français, pour comprendre comment se sont forgés chez des soldats algériens, marocains, tunisiens, sénégalais,… l’amour du drapeau français, la fierté du devoir accompli, la loyauté et le dévouement à leurs chefs au détriment de leur propre pays.

Ils ont subi un véritable lavage de cerveau dans une époque trouble et complexe du 20e siècle dominée par le colonialisme, le nazisme, le fascisme, le stalinisme, l’impérialisme qui glorifiaient la supériorité de l’homme blanc et semaient la terreur.

Enrôlés de force ou engagés volontaires, les jeunes maghrébins et africains sortaient de leurs conditions de paysans pauvres et illettrés pour découvrir subitement le pouvoir des armes, de l’ordre et la discipline militaires.

Le réalisateur algérien Rachid Bouchareb a réveillé les consciences en réalisant un film exceptionnel, « Indigènes », sorti en 2006, qui retrace l’épopée des soldats indigènes de l’Armée d’Afrique. (15)
Les officiers français d’élite, qui ont commandés les goumiers et les tirailleurs seront ensuite versés dans les services secrets (DST, SDECE, Service Action, 11e choc,…). Ils n’avaient aucun mal à recruter ou retourner leurs compagnons d’armes maghrébins, leurs enfants ou leurs petits-enfants, et les convaincre de trahir leurs pays… en défendant « la mère-patrie de nos ancêtres les Gaulois ».
Par contre, les combattants qui ont manifesté un esprit rebelle intact et un attachement viscéral à la défense de leur terre lorsque leur véritable patrie les a appelés au devoir, seront vite neutralisés ou assassinés.

Cela explique aussi l’acharnement des services français à écarter sournoisement mais énergiquement la revendication berbériste, en encourageant le panarabisme nassérien, tout-venant idéologique où n’importe qui pouvait se fondre.

Que des Marocains et Tunisiens aient participé à la guerre de libération, c’est une excellente chose, tout comme les maghrébins l’ont fait pour combattre le nazisme durant la seconde guerre mondiale. Mais qu’ils accèdent aux plus hautes responsabilités de l’Etat algérien par l’imposture et le mensonge en cachant leur véritable identité dans les conditions que l’on sait, c’est une grave anomalie historique qui continue de persister en 2010.

Il est temps d’ouvrir les archives coloniales et militaires et que les cinéastes, universitaires, historiens ou non, se mettent au travail et au devoir de mémoire.

Saâd Lounès
7 septembre 2010
http://saadlounes.unblog.fr/
Notes :

(1) http://encyclopedie-afn.org/index.php/BEN_BELLA
(2) Alain Pecheral – La grande histoire de l’OM – Ed. Prolongations – 2007
http://www.om-passion.com/effectif_425_ben-bella.html
(3) http://www.edulyautey.org/~marocomb/articles.php?lng=fr&pg=74
(4) PV d’audition de Ben Bella du 12 mai 1950 publié par La Tribune le 21-11-2002 http://rouina.ifrance.com/repertoirehtml/benbella.html
(5) http://rouina.ifrance.com/repertoirehtml/origines1ernov.htm
(6) Sharon Elbaz – L’avocat et sa cause en milieu colonial. La défense politique dans le procès de l’Organisation spéciale du Mouvement pour le triomphe des libertés en Algérie (1950-1952)
(7) Belaid Abane «L’Algérie en guerre, Abane Ramdane et les fusils de la rébellion» L’Harmatan – Paris – 2008
(8) Yacef Saadi – Article publié par le quotidien Liberté du 11-11-2002 http://www.webzinemaker.com/admi/m9/page.php3?num_web=11154&rubr=2&id=61847
(9) http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Ben_Bella/98828
(10) Philippe Bernert, «Roger Wybot et la bataille pour la DST», Presse de la Cité, Paris 1975.
(11) Conférence de presse du Général de Gaulle du 11-04-1961
http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/autres-conflits/video/CAF09002063/conference-de-presse-du-general-de-gaulle.fr.html (pour écouter ce passage aller directement vers la fin de l’entretien 1h07 sur 1h31)
(12) Le putch de Ben Bella et le Clan d’Oujda sur le GPRA été 1962 http://www.youtube.com/watch?v=SWy_ivKPVHU
(13) Ferhat Abbas – L’indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, Paris, 1984
(14) http://forumdesdemocrates.over-blog.com/35-index.html
(15) Documentaire sur le film Indigènes


Le MJIC appelle Hocine Aït Ahmed à réagir aux attaques de Ben Bella

La dernière sortie de Ben Bella confirme que la manipulation et la falsification de l’histoire est toujours une pratique courante. Que gagne le premier président de la République algérienne qui, au crépuscule de sa vie, au lieu de faire son mea-culpa et demander des excuses au peuple algérien, continue de salir la mémoire de nos valeureux martyrs libérateurs ?

Au lieu de répondre aux accusations qui l’accablent d’avoir orchestré les assassinats de nombreux héros de la guerre d’Algérie, notamment le colonel Mohamed Chabani, exécuté le 04 septembre 1964 vers 4h00 du matin dans la prison de Sidi El Houari à Oran, Ben Bella verse son venin sur des hommes que l’histoire a consacré et enregistré dans le registre des grands.

Abane Ramdhan, architecte de la Révolution algérienne, assassiné le 27 décembre 1957, Krim Belkacem, Moudjahid authentique et signataire des Accords d’Evian, assassiné le 20 octobre 1970 et Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992 sont assassinés une autre fois par Ben Bella à coup de diatribes et de contrevérités. Quant à Hocine Ait Ahmed, il lui dispute, après que la vérité historique ait été établie, l’attaque contre la poste d’Oran en 1949.

Le Mouvement des jeunes indépendants pour le changement (MJIC) condamne énergiquement ces atteintes impardonnables à la mémoire de nos valeureux martyrs et appelle les consciences à réagir à ce complot contre l’histoire.

Le MJIC appelle Hocine Aït-Ahmed, le seul encore vivant parmi les cibles de Ben Bella, à réagir et invite les historiens et ceux qui peuvent apporter leurs témoignages à contribuer à confondre les mensonges de Ben Bella.

Le MJIC demande aux intellectuels algériens de condamner et dénoncer cette forfaiture contre l’histoire et appelle le comité des sages de l’Union Africaine à mettre fin au mandat de Ben Bella à sa tête.


Hocine

Aït-Ahmed: “Ferhat Abbas était un humain vrai et véritable, intelligent, franc et sincère”

Chers compatriotes,

Evoquer le rôle patriotique de Ferhat Abbas c’est démythifier la guerre de libération menée par le peuple mais confisquée et détournée à des fins de pouvoir politique par les dictateurs qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.
Ne craignons pas les mots: Décoloniser l’histoire c’est la libérer des manipulations continuelles des groupes militaro-policiers, c’est restituer à la nation sa mémoire, sa fierté et sa dignité. C’est redonner aux Algériennes et Algériens confiance en eux-mêmes pour reprendre en mains pacifiquement leur destin.

Ce retour à la légitimité populaire et la volonté de construction d’un Etat et des institutions démocratiques à tous les niveaux furent le fondement même de la plate-forme de la Soummam. Le 20 août 1956 est dialectiquement complémentaire du 1er Novembre 1954, et indispensable à la mobilisation révolutionnaire. Ce fut le premier pacte politique contractuel, fondé sur le respect du pluralisme, des libertés d’expression et d’organisation et non pas sur le bricolage populiste exploité par des “Historiques libérateurs” devenus des “tyrans”. Il ne portait donc, ni sur la forme ni sur la militarisation des dirigeants mais sur le fond, sur la garantie aux Algériennes et Algériens des droits fondamentaux et de toutes les libertés démocratiques, conditions sine qua non pour que soit concrétisée la République démocratique et sociale. Une promesse solennelle et historique que personne ne peut contester ouvertement sans se mettre à porte à faux par rapport aux engagements imprescriptibles sacralisés par la proclamation du 1er novembre1954.

Que dire de Ferhat Abbas en tant qu’homme ?
Que c’était, dès son jeune âge, un militant politique anticolonial, sérieux et responsable, faisant partie des quelques élus exigeant l’émancipation du peuple algérien.

La première impression que j’ai retenu de lui à Alger et lors de mes passages à Sétif, toujours clandestin, mais friand de contacts intéressants, décrivait un humain vrai et véritable, intelligent, franc et sincère, digne de confiance; l’exact contraire du frimeur, du bavard, du menteur et de l’imposteur.

Et que dire de lui en tant que politique sérieux et conséquent ?
Ses perspectives n’étaient pas définies seulement par des idéaux mais aussi, dans les grands moments historiques, par des initiatives stratégiques.

C’est ainsi que lors de l’opération torche, le gigantesque débarquement Allié, il a tout de suite fait signer à ses amis et notamment au docteur Lamine dirigeant du PPA, ainsi qu’à d’autres personnalités un Manifeste du peuple algérien, remis aux autorités américaines, à leurs alliés, et même au gouverneur général.

Le manifeste demandait l’abolition du colonialisme, engageait le peuple algérien à se mobiliser aux côtés des Alliés. Il revendiquait le droit du peuple algérien à récupérer son indépendance, conformément aux promesses du Pacte de l’Atlantique.
Cette initiative ne tardera pas à susciter un immense espoir et un réveil patriotique d’un bout à l’autre du Pays. Le Congrès des Amis du Manifeste et de la Liberté qui s’est tenu en 1944 ne tardera pas à rassembler la plupart des partis et des forces politiques à l’exception du PCA.

Le lancement du mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté suscita un tel enthousiasme dû à la réalisation de l’Unité Nationale que la multiplication rapide des sections qui a suivi dans les villes et aussi dans les campagnes, reste un phénomène rarissime dans les pays décolonisés.

Hélas, la grosse colonisation avait deux raisons d’organiser des massacres à Sétif et Guelma. La peur de la puissance politique et organisationnelle, et la volonté de se débarrasser de Ferhat Abbas qu’elle pensait avoir choyé.

Hocine

10 janvier, 2010 Posté dans Ait Ahmed Hocine


Par Yacine Kenzy, Liberté, 18 juin 2005
Au cours de cette émission, le patron du FFS, tout en évoquant les questions liées à l’actualité, a levé le voile des aspects méconnus de l’histoire de la Révolution.
Au titre double de dirigeant historique et politique, Hocine Aït Ahmed a été l’invité d’une émission de la chaîne BRTV au cours de laquelle il a fait une impitoyable analyse de la situation du pays, agrémentée de quelques révélations sur le mouvement national et la création en 1963 du FFS qui a fini par se mettre à table le 16 juin 1965 avec le président Ben Bella. Parmi les invités qui l’ont écouté “religieusement” pendant plus de deux heures se trouvent l’historien Mohamed Harbi, les anciens ministres “réformateurs” Ghazi Hidouci et Smaïl Goumeziane, ainsi que l’ancien patron de l’ex-PAGS, Saddek Hadjeres. À l’instar de nombreux analystes et historiens, le chef du FFS situe au 8 mai 1945 les racines de la guerre de Libération. “Le 8 Mai 45 a été le début d’une conscience révolutionnaire. Pour nous, c’était la fin de la politique”, a-t-il dit en analysant les effets des massacres commis par l’armée coloniale. Que faire cependant face à une puissance comme la France, parce qu’il ne suffisait pas de liquider les uns après les autres les auxiliaires de la France comme il le fit lui-même avec le chef de la milice dans la zone de Dellys et Bordj Ménaïel ? Inspirés, notamment par la révolution indonésienne contre l’occupation hollandaise, les pionniers de la lutte armée ont songé à former des élites pour encadrer le peuple dans les campagnes et à des opérations bien ciblées dans les centres urbains. D’où la création de l’Organisation spéciale qu’il a eu à diriger et dont, dit-il, il a eu à “planifier les opérations les plus difficiles” avant de se voir détrôné pour des raisons qui ne sont pourtant pas en harmonie avec les objectifs recherchés. Les luttes de clans ne cesseront pas lorsque sera déclenchée la Révolution avec son lot d’assassinats comme celui de Abane Ramdane décidé, a-t-il confirmé, par les chefs militaires dont Krim Belkacem. Aït Ahmed n’a pas pris de gants à l’endroit du chef de la IIIe wilaya historique en disant de lui que “ce n’est pas un politique mais un militariste”.
L’architecte du Congrès de la Soummam a été liquidé afin de briser son ascension qui paraissait naturelle au regard de son charisme. C’est d’ailleurs pour cela, dit Aït Ahmed, que n’a pas été mis en place le gouvernement provisoire dans la foulée du Congrès de la Soummam considéré par le chef du FFS comme plus important que le 1er Novembre 1954 qui a été “un choc psychologique” non suivi “d’actions militaires significatives”.

C’est par un avocat qu’Aït Ahmed, alors emprisonné, a appris l’assassinat de Abane. “Ce fut l’enfer dans ma tête.” Abane, a révélé Aït Ahmed, a été enterré dans une ferme appartenant à une de ses proches. Interrogé sur les accords passés entre le FFS et Ben Bella, Aït Ahmed a révélé avoir été contacté par le biais de ses avocats, alors qu’il venait d’être condamné à la peine capitale et emprisonné à Tazoult. Il a ensuite été transféré à El-Harrach dans la discrétion, alors que le ministre de la Défense Houari Boumediene se trouvait au Caire où il a été informé par le ministre des Affaires étrangères de ce transfert. Cette décision semble avoir précipité la rupture entre le chef de l’État et son ministre de la Défense, véritable détenteur du pouvoir, qui n’avait pas réussi à soudoyer Mohamed Boudiaf pour le mettre en avant. “Il m’est difficile de parler de Ben Bella”, dit Aït Ahmed. “Il a sa place, mais il n’aurait jamais du accéder aux fonctions de président de la République.” Sur ce climat, Aït Ahmed révèle que Houari Boumediene était tenu en suspicion par le guide égyptien Gamal Abdenasser.

Interrogé par ailleurs sur les questions d’actualité, Aït Ahmed s’est livré à une violente charge contre le président Bouteflika qu’il accuse, notamment de perpétuer le régime “militaro-policier” et de vouloir briser la Kabylie qui s’est toujours singularisée par sa sociologie. Les archs, comme d’habitude, ne sont perçus par lui que comme l’instrument d’une manipulation menée par un système dont la “longévité est sans équivalent” et qui a la particularité d’échapper au contrôle du parti, comme c’était le cas dans les anciens pays communistes. “Les archs n’existent que dans l’organigramme du pouvoir”, accuse-t-il. Aït Ahmed se gausse de prétendues divergences entre la hiérarchie de l’ANP et le président de la République. Pour lui, Bouteflika est aussi un militaire ayant contribué à la non-émergence d’un État en Algérie.
AÏt Ahmed s’amuse aussi de l’amélioration de l’image de l’Algérie induite par le rétablissement de la sécurité et la relance économique et va jusqu’à oser une comparaison avec la situation prévalant avant le déclenchement de la guerre d’indépendance. “Sous la colonisation aussi la situation était calme avant le déclenchement de la Révolution”, ironise-t-il. Sur la situation économique, il a surtout dénoncé comme une “véritable trahison” la nouvelle loi sur les hydrocarbures. S’agissant de ses relations avec le pouvoir depuis 1992, il a encore démenti avoir rencontré en Suisse le président Bouteflika. Au demeurant, a-t-il ajouté, il a toujours décliné les offres qui lui ont été faites. Il a seulement admis avoir rencontré plusieurs fois le général Touati. Sur la situation de son parti que de nombreux cadres et militants ont fui, Aït Ahmed s’est contenté de dire : “Le FFS se porte le mieux possible dans les conditions de répression actuelles.” Constant, par ailleurs, sur la question du “Qui tue qui ?”, Aït Ahmed a quand même révélé un épisode peu connu des péripéties du fameux contrat de Rome. Anouar Haddam revendiquait bien une “armée” du FIS…
Y. K.


Entretien avec Madame Abane Ramdane:“Ben Bella a été fabriqué par les Français”

Par : F A

Dans un récent entretien, l’ancien Président Ahmed Ben Bella s’est violemment attaqué à Abane Ramdane et au Congrès de La Soummam qualifié de “trahison”. Dans cet entretien exclusif, Madame Vve Abane, épouse du colonel Dehilès, répond aux accusations et rétablit certaines vérités.

Liberté : Pourquoi, à votre avis, Ben Bella dénigre le Congrès de La Soummam ?

• Madame Abane : Il était hostile au fait que le Congrès se tienne en Algérie. Le congrès s’est tenu sans lui et sans les chefs qui étaient à l’étranger. Ils ne sont pas intervenus dans son élaboration.

Que s’est-il réellement passé avec l’attaque de la poste d’Oran ?

• Ben Bella était chef de l’OS (l’Organisation spéciale) avant qu’il ne soit remplacé par Aït Ahmed. L’attaque avait été mijotée par Aït Ahmed, Saïd Ouali et Omar “yeux bleus” (Omar Boudaoud), pas plus. Ils n’ont pas mis Ben Bella au courant parce qu’ils avaient peur qu’il les dénonce. Aït Ahmed a réservé une chambre à Alger pour Ben Bella et c’est là que deux policiers sont venus le cueillir le lendemain. Ben Bella ouvre la porte, prend son arme et retourne le canon sur sa poitrine et leur présente la crosse en leur disant : “Tenez, je n’ai rien à voir dans ces histoires.” Les deux policiers ont pris l’arme en laissant Ben Bella sur place. Ben Bella était à Alger pendant l’attaque de la poste d’Oran. Il se vante d’avoir fait le coup. Naturellement, ce sont les Français qui lui ont fait cette propagande pour lui donner un nom. C’est à partir de là que les Français ont préparé un président pour l’Algérie.

Vous voulez dire que ce sont les Français qui ont fabriqué Ben Bella ?

• Les Français réfléchissent et projettent. Ils se sont dit qu’en cas d’indépendance de l’Algérie, on leur place un âne bâté à la présidence. Après l’arraisonnement de l’avion en 1956, les cinq dirigeants du FLN ont été amenés à Alger. Sur le bitume de l’aéroport, Mohamed Boudiaf tenait un porte-documents entre les mains. Un gendarme s’est avancé vers lui, le lui a pris des mains pour le remettre à Ahmed Ben Bella. À ce moment-là, un flash a crépité pour immortaliser l’instant.

Pour quelle raison ?

• Pour faire croire que c’est Ben Bella le premier dirigeant. Cette anecdote m’a été racontée par Boudiaf lui-même. Il avait compris que la France voulait donner un chef à la Révolution algérienne, le plus bête des chefs. C’est la dernière farce que la France nous a faite. Ben Bella était un grand inconnu en 1954.

Vous aviez travaillé avec Abane avant de devenir sa femme, quel homme il était ?

• Un homme extraordinaire, pas bavard mais très actif. Il a mûrement réfléchi pour tisser sa toile et former son organisation. Il a pensé la Révolution algérienne pendant les cinq années qu’il avait passées en prison. Il a pris le temps, contrairement à certains qui s’abêtissent dans les prisons, d’étudier toutes les révolutions du monde. Il savait qu’il fallait regrouper les partis et après l’indépendance, à chacun de reprendre son chemin. Ce qui n’a pas plu à Ben Bella et Khider, c’est que Abane a fait appel à des centralistes. Ils avaient une formation politique. C’était une grande aventure cette Révolution.

Quel est le rôle de Abane dans la préparation du Congrès de La Soummam ?

• Ce qui m’étonne c’est le fait que ce soit toujours Abane qui est la cible des attaques alors qu’il y avait une direction collégiale. Il y avait Ben Khedda, Saâd Dahleb, Amar Ouzeggane. Les décideurs étaient Abane et Ben M’hidi qui étaient deux jumeaux.
Il n’y avait aucune entente entre Larbi Ben M’hidi et Ben Bella.
Maintenant si on reproche des choses à Abane, il faut alors faire également des reproches à Ben M’hidi. Abane Ramdane ne travaillait jamais seul.

Ont-ils essayé de convaincre Ben Bella de venir assister au congrès ?

• Ils se sont habitués aux artères du Caire. Ils ont allumé un brasier en Algérie après ils se sont enfuis à l’étranger. Comment Ben Bella s’évade de la prison de Blida avec Mahsas et ne peut rejoindre les maquis d’Algérie ? Les maquisards sont allés d’Est en Ouest quand il fallait le faire.

Au moment du Congrès, vous étiez déjà son épouse. Étiez-vous présente ?

• Non, mais j’ai tapé la plate-forme de La Soummam sur une machine dactylographique.

Qui avait rédigé le manuscrit ?

• Plusieurs personnes. Chacun avait écrit sa partie. Ben Khedda me ramenait les manuscrits que je dactylographiais dans une chambre exiguë à Alger. J’étais hermétiquement enfermée en plein mois d’août pour ne pas éveiller les soupçons des voisins français.

Que vous inspire les propos de Ben Bella lorsqu’il affirme que le Congrès de La Soummam est une trahison ?

• Ben Bella ne voulait ni des centralistes ni des unionistes. Il voulait la révolution strictement avec le PPA/MTLD. Il ne voulait pas que les autres tendances y participent. Ben Bella appelait les centralistes et les unionistes la racaille. Les propos de Ben Bella sont une aberration. La plate-forme de La Soummam est la première Constitution de l’Algérie. Ben Bella a de l’aigreur parce que le congrès s’est fait sans lui. S’il avait voulu, il aurait pu rentrer.

Vous aviez un jour rencontré Ben Bella. Vous aviez l’occasion de lui dire les choses en face…

• Je l’ai rencontré en 1995 à sa demande pour s’innocenter. Je lui ai dit qu’il avait donné son accord pour l’assassinat de Abane Ramdane. Il y a une lettre qui existe dans laquelle Ben Bella cautionne cette mort. Dans la lettre, il félicite ceux qui ont fait le bon nettoyage de la Révolution. Évidemment, Ben Bella a tout nié. Il a dit que ce sont des mensonges. Mais je ne voudrais pas le rencontrer tout comme Ali Kafi, ce ne sont pas des gens intéressants.

Officiellement, Abane Ramdane est mort au champ d’honneur. Ce qui est faux. Il a été assassiné, comment et par qui ?

• Tout le monde sait qu’il a été exécuté au Maroc. Ferhat Abbas, Boumendjel et Ben Khedda l’avaient prévenu en lui disant : “Ils vont te faire un mauvais coup.” Quand ils ont décidé de le liquider, ils l’ont appelé au Maroc. Il était accompagné de loin par Krim Belkacem et Mahmoud Cherif. D’après les différents témoignages, Boussouf les a mis devant le fait accompli. Il leur a expliqué qu’il ne pouvait pas mettre Abane en prison parce que c’était dangereux. Il valait mieux l’exécuter. D’après certains témoignages, Abdelhafid Boussouf a étranglé Abane Ramdane de ses propres mains. Ce qui est paradoxal c’est qu’un jour, au retour du congrès de La Soummam, Abane était tout heureux que le congrès se soit passé sans aucun incident. Abane m’a sorti une photo de Abelhafid Boussouf, responsable de la wilaya V en me disant : “Regarde cet homme comme il est vaillant.” Abane était content de travailler avec des hommes comme Boussouf.

Il ne savait pas qu’il tenait entre les mains la photo de son futur assassin…

• C’est son bourreau. Les trois B, Ben Tobbal, Belkacem et Boussouf ont décidé de son élimination. Soit la prison, soit la mort. Boussouf était franc, il savait qu’il allait le tuer. Les autres faisaient semblant de ne pas le savoir. Ils souffraient d’un grand complexe d’infériorité par rapport à Abane.

Vous disiez que Ahmed Ben Bella avait donné sa caution à cet assassinat.

• Ils avaient averti Ben Bella, l’ennemi de Abane Ramdane. Ben Bella avait donné carte blanche. Sa lettre existe dans les archives algériennes.

Est-ce que ça ne vous gêne pas que la version officielle n’évoque pas la vérité sur la mort de Abane ?

• Dans toutes les révolutions, il y a des meurtres et des assassinats. Je ne veux pas soulever le problème de Abane.

Ne voulez-vous pas qu’on rétablisse la vérité ?

• Ce n’est pas à moi de le faire mais aux officiels. C’est aux autorités de faire le procès de cette affaire et de désigner les vrais coupables. Du temps de Boumediene, on n’osait jamais parler de Abane. Ce n’est qu’à la venue de Chadli que l’on a pu voir pour la première fois des portraits de Abane.

Qu’est-ce que ça vous fait qu’un Président algérien insulte la mémoire de Abane ?

• Ben Bella est un âne bâté. C’est lui qui a fait rater l’indépendance à l’Algérie. Il a bafoué la légalité en destituant Benyoucef Benkhedda, désigné par l’organe suprême du CNRA. Ben Bella était un joujou entre les mains de Nasser alors que Abane disait, nous ne serons inféodés ni au Caire, ni à Moscou, ni à Washington, ni à Londres. En plus, je ne vois pas ce qui lui a fait dire que je suis française alors que je suis algérienne en revanche, lui, sa femme est binationale. La femme de Ben Bella avait essayé de faire évader Fatiha Boudiaf d’une clinique psychiatrique dans laquelle le Président l’avait jetée, seule parmi les hommes pour l’humilier, après avoir déporté dans le Sud Mohamed Boudiaf.

Journal LIBERTÉ : 07 – 11 – 2002