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Restituer le parcours d’un militant penseur, organisateur, diplomate et fin stratège en cette circonstance est un exercice hardi. Résumer tant d’événements et de tournants historiques qu’Aït Ahmed a impactés et traversés l’est plus. Il a eu un parcours de combat exceptionnel et a joué un rôle multidimensionnel.

Toujours pour un et même but, toujours pour un même idéal : l’indépendance et la liberté pour ses concitoyens et son pays. Il a été maintes fois affligé par la mort de tant de compagnons tombés au champ d’honneur et par d’autres qui avaient renié leur serment, déserté le combat, dévié de la trajectoire ou simplement changé de camp. Il a connu des moments de gloire, d’exaltation, de tristesse et de chagrin. Mais l’homme a gardé sa foi en ses concitoyens et en leur cause.

Théoricien de la guerre populaire révolutionnaire, combattant et chef de l’Organisation secrète (l’OS), représentant et porte-parole du Mouvement nationaliste à l’extérieur FLN/ALN, il se révélera à cette occasion un fin diplomate, un expert hors pair des rapports mondiaux, des relations internationales et des enjeux de la guerre froide Est-Ouest. Il recommandera à ses compagnons d’exploiter toutes ses failles et toutes ses opportunités. La patrie lui doit deux œuvres monumentales qui ont marqué le cours de l’histoire de la renaissance de l’Algérie. La première est son rapport au comité central à l’occasion du congrès de Zeddine, en 1948, qui débouchera sur la création de l’Organisation secrète (OS).

La seconde est son étude envoyée de prison au Comité de coordination et d’exécution (CCE) né du Congrès de la Soummam pour la formation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). A la suite de l’effondrement de l’ordre légal algérien un certain 5 juillet 1830, le nouvel ordre colonial de peuplement va tenter une double substitution. Substituer la souveraineté algérienne par la souveraineté française et remplacer la population algérienne, promise au statut de l’indigénat, par une autre population de colons.

Les Algériens, qui avaient perdu leurs structures légales et leur liberté, ont refusé de renoncer ou d’abdiquer leur souveraineté. Les résistances de l’Emir Abdelkader, Ahmed Bey, Lalla Fatma n’Soumer et de nombreuses autres résistances populaires sporadiques locales, de 1830 à 1880, en témoignent. Des révoltes éclataient en permanence, jusqu’à celle du 8 mai 1945 qui a fait des dizaines de milliers de victimes.  Sans gouvernement et sans structures centrales, ces résistances et ces révoltes ont été l’œuvre d’humbles Algériens qui l’ont payé de leur vie, de la vie de leurs familles et de leurs tribus. Ces farouches résistances et ces ténacités ont inspiré le rapport de Zeddine.

En effet, la création de l’OS est venue combler ce déficit. Cette création avait pour but de déceler les volontés à travers les régions du pays, de les réunir et de les préparer au combat final. L’OS, à ce titre, a été la première expression d’une volonté nationale hors cadre de l’ordre colonial et le début d’une représentation nationale réelle.

Cette volonté et cette représentation ont connu leur aboutissement et leur apogée avec le déclenchement de la Guerre de Libération nationale, en 1954. Tous les responsables et la majorité des moudjahidine de la première heure étaient d’anciens membres de l’OS. L’OS, à ce titre, est l’ancêtre de l’ALN. L’ALN est l’ancêtre de l’Armée nationale populaire (ANP). C’est également à Aït Ahmed que l’on doit l’idée de la création d’un gouvernement provisoire de laRépublique algérienne pour affirmer l’existence de la personnalité internationale de l’Algérie.

Imprégné de la même idée et guidé par la même conviction qu’avec l’OS, Aït Ahmed conseilla de transcender tout clivage tribal ou régionaliste en donnant un caractère national et institutionnel aux volontés et aux discours que les nationalistes développaient. Le GPRA sera une institution qui représente le peuple et exprime sa volonté. Un peuple qui combat pour restaurer son Etat, pour retrouver sa liberté et son indépendance. Le GPRA sera aussi l’idée-force pour la mobilisation des masses algériennes.

Constituer un gouvernement provisoire de la République algérienne, c’était donner une autorité officielle à l’Algérie combattante et un interlocuteur au gouvernement français. C’était, surtout, confirmer et annoncer au monde la renaissance de l’Etat algérien. Il prévint ses compagnons tout en les pressant de former un tel gouvernement, car le FLN risquait d’être considéré comme un parti politique qui se battait avec des armes à l’intérieur d’un ordre colonial.

Aït Ahmed avait écrit, un peu plus loin dans sa lettre : «Dans cette phase, la notion de l’Etat au niveau international est plus pertinente que les notions de liberté et d’indépendance.» C’est ce qui a permis d’afficher que la souveraineté nationale réside en dernier ressort dans le peuple et pas uniquement dans des structures légales reconnues. Faut-il rappeler aux amnésiques d’entre nous que l’Etat a été reconnu à partir de septembre 1958 avec la formation du GPRA par le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA).Faut-il ici, maintenant et à cette occasion, convoquer l’histoire d’un combat. Pas toute l’histoire, mais quelques moments forts.

Une histoire non encore écrite dans les manuels scolaires. Une histoire qui s’est abritée dans nos cœurs et dans nos mémoires comme elle s’était abritée dans les cœurs et les mémoires des militants du PPA, de l’OS et du FLN/ALN qui nous l’ont transmise. D’autant qu’il y a aujourd’hui une sorte de révisionnisme qui ne dit pas son nom. Conscients, les pères fondateurs ont opté pour un Etat national central, indépendamment de la forme de l’organisation du territoire national et du mode de son administration. Imprégné de ce que des historiens et des essayistes ont toujours affirmé que notre pays a tout le temps souffert de l’absence d’un pouvoir central qui aurait pu déboucher sur l’édification d’un Etat national.

En conséquence, le pays a subi des échecs à répétition face à des invasions étrangères, malgré les résistances farouches et coûteuses des Algériens. Les envahisseurs et conquérants ont toujours réussi à réduire cette résistance poche par poche et village par village. Le but des pères fondateurs était l’indépendance et l’édification d’un Etat souverain. Ils ne pouvaient concevoir un Etat national souverain sans un peuple souverain. Sans cette souveraineté, il ne peut y avoir de liberté ni de citoyens libres.

Il faut que cet Etat soit d’essence démocratique dans ses institutions et dans son fonctionnement, pour que les Algériens demeurent libres et souverains. Bien plus, il faut que l’Etat national soit aussi social. Le terme social prend ici une autre connotation que celle née de la lutte des classes ailleurs. Conscients de l’état de dénuement et de misère de leurs concitoyens, les pères fondateurs ont inscrit le caractère social de l’Etat au même titre que la souveraineté nationale et la démocratie. Cela signifie que le développement futur devra se faire au profit de tous les Algériens et au bénéfice de tous les constituants nationaux.

L’édification de l’Etat, son fonctionnement démocratique et social doivent se faire dans le cadre des valeurs de l’islam. L’islam est religion du peuple, l’Etat ne doit ni heurter ses valeurs ni les instrumentaliser. Faut-il rappeler que l’ordre colonial a, durant 130 ans, tout fait pour contrôler, administrer et instrumentaliser l’islam. En guise de refus et de défense, la population a pris sous son contrôle la pratique religieuse. C’est pourquoi l’islam était un facteur de préservation et de résistance. L’islam comme la souveraineté se sont abrités dans le cœur des Algériens et non dans des structures.

Faut-il rappeler aussi que durant toute la période de la Guerre de Libération nationale aucun traître ou autre déviationniste n’a été jugé et condamné au nom de la religion. Le Mouvement national du PPA, de l’OS et du FLN/ALN a réfuté les postulats/diktats coloniaux sur lesquels a été inventée la fiction «l’Algérie terre française habitée par des citoyens français et des indigènes, sujets français musulmans». C’est pourquoi l’identité algérienne et la nationalité algérienne sont fortement enracinées et précieuses.

Les pères fondateurs, en clamant haut et fort l’identité algérienne, n’ont jamais contesté les identités locales ou régionales. Mieux, ils ont fait d’elles des constituants de notre identité, de notre nationalité et de l’unité de notre pays. C’est pourquoi seul un Etat démocratique et social est à même de préserver et protéger les droits et libertés de tout constituant et de chacun des Algériens. Comme vous pouvez le relever, la demande démocratique a été formulée et revendiquée au même moment et au même titre que l’indépendance.

La démocratie est un impératif hautement plus important qu’un mode de gouvernance. Les pères fondateurs l’ont porté au même titre que la liberté et l’Etat national. Cessez de croire, cessez de dire et de faire croire qu’elle est née avec le projet américain pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Cessez de répéter que la démocratisation est une conspiration occidentale ou une contagion d’un certain printemps arabe. L’Etat algérien sera un Etat démocratique ou il ne survivra pas. C’est le verdict des initiateurs de la renaissance du pays. Observez bien la justesse et la pertinence de leur projet.

Il a été la réponse adéquate à la question de la colonisation de peuplement et à la négation identitaire. Il est aussi un gage précieux pour que le pays ne retombe plus dans les affres, les faiblesses et les antagonismes du passé qui ont fait qu’il était devenu colonisable et colonisé. Ce projet était et est toujours le meilleur rempart pour le pays, son unité, sa liberté, la liberté de tous ses citoyens et la meilleure protection pour chacun des constituants nationaux.

Cet acte fondateur, qui a débuté avec le rapport d’Aït Ahmed au congrès de Zeddine, conforté par la création de l’OS et concrétisé ensuite par la création du FLN/ALN, a été plus qu’une guerre pour le recouvrement de notre indépendance et notre liberté. Il a été aussi pour notre identité, pour la souveraineté du peuple et de la libre pratique religieuse. Ce projet ambitionnait que les Algériens gouvernent librement leur pays. Combien parmi nous savent ou se souviennent que nous n’avions pas d’identité nationale ni de nationalité ? Nous n’avions pas le droit d’accéder au statut de citoyen, car notre territoire a été spolié. Nous étions candidats à l’extinction.

C’est grâce à la vigilance des pères fondateurs, à leur intelligence et à leur capacité de mobilisation et d’organisation que notre peuple a pu renaître et recouvrer son identité et sa nationalité. De ce fait, des Algériens accèdent aujourd’hui à d’autres nationalités. En cultivant l’oubli et en instrumentalisant l’histoire afin de justifier et légitimer l’exercice du pouvoir, nos héros de cette épopée ont été lynchés et tribalisés. L’épanouissement de notre identité est malmené. L’édification de notre Etat national, protecteur de tous les droits et de toutes les libertés, est retardée.

La défense de chacun de nos constituants et des valeurs de notre religion n’est pas totalement assurée.
Notre système de gouvernance, fondé sur un fonctionnement clanique, reproduit d’anciens clivages et rivalités menant à des fragilités et faiblesses. Ce sont ces facteurs que l’ordre colonial avait utilisé et exploité pour effacer la personnalité internationale de l’Algérie, détruire sa souveraineté nationale et diluer son identité. Demain sera-t-il comme hier, la primauté du national sur le tribal et du collectif sur l’individuel pour un Etat démocratique et social, protecteur de toutes les libertés, contre toute omnipotence sauf celle de la loi ?

Un peuple souverain, ce sont des hommes et des femmes libres et des citoyens égaux. Certes, la proclamation de Novembre n’a pas tranché la question de la gouvernance, à juste titre, car les pères fondateurs avaient foi et confiance en leurs concitoyens pour élire leurs gouvernants et les congédier. Ce sont des citoyens souverains et libres qui accomplissent la dimension démocratique de l’Etat national en se donnant des institutions et des règles qui les gouvernent. C’est à eux aussi de concrétiser sa dimension sociale en instaurant des règles de contrôle, la responsabilité/comptabilité et la censure de la gouvernance.

L’Etat démocratique et social, à même de garantir et de protéger nos droits et nos libertés, est toujours en suspens. Alors qu’il est le seul à pouvoir garantir les droits de tous les constituants, petits et grands. L’Etat national a été rétabli par le peuple, par les enfants de ce peuple. L’Etat algérien n’a pas été rétabli par une quelconque autorité interne ou externe ou par une faction ou un clan mais par l’ensemble des constituants de la nation.

Le retour de Si El Hocine au pays, en 1989, a été à la fois un espoir retrouvé et une contribution à l’ouverture politique. Il avait estimé que la Constitution du 23 février 1989 allait réenclencher le processus de refondation de l’Etat algérien démocratique et social. Sa candidature à la présidentielle de 1999 a été pour lui l’occasion de rencontrer, de nouveau, l’Algérie de ses rêves, de retrouver l’esprit qui était le sien et celui de ses anciens compagnons du PPA, de l’OS et du FLN/ALN. Ainsi que les militants FFS, son parti post-indépendance.
Fortement enraciné dans le village de ses ancêtres. Fortement ancré et attaché à cette terre, son pays, l’Algérie.

Cet enracinement et cet ancrage ont fait de lui un nationaliste sans concession. Plus encore, ils ont fait de lui un Maghrébin sans faille et un militant engagé pour les causes arabes, notamment celle de la Palestine. Mieux, il a été un humaniste et un universaliste. Est-ce que ce sont toutes ces dimensions qui ont fait que le tribaliste s’en revendique, que le régionaliste s’en revendique, que le nationaliste s’en revendique, que le Maghrébin s’en revendique et que l’internationaliste s’en revendique ?

Est-ce pour toutes ces raisons que dès l’annonce du décès de Si El Hocine, des éloges, des hommages et des glorifications ont fusé de partout et de tous, même de ceux qui n’ont jamais apprécié sa fidélité au serment fondateur de la renaissance de l’Algérie et sa ténacité pour la liberté et la démocratie ? Auraient-ils souhaité aussi prononcer la petite phrase «mission accomplie» ? Ce qui aurait permis de tourner la page, d’oublier le serment fondateur de l’Algérie, d’innocenter toutes les désertions et de justifier tous les reniements. Mais les Algériens et surtout les jeunes, conscients et lucides, ont clamé haut et fort leur attachement à la liberté et à la démocratie.

Mouloud Hamrouche
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               La mort d’Aït Ahmed, le vendredi 23 décembre 2015, est un moment pas comme les autres. 

“Nul ne peut empêcher les idées d’atteindre les âmes” (Gibran Khalil Gibran).
Il ne s’agit pas, dans cette réflexion, de retracer le double parcours du militant pendant l’époque coloniale et postcoloniale mais de tirer des enseignements à la fois pédagogiques et éthiques qui ont alimenté l’engagement politique de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) en tant que personnalité politique incarnant une génération née dans la douleur et la conviction.

Deux modes d’identification politique qui ont structuré l’identité politique réflexive de toute une génération où les parcours et les trajectoires de chacun sont rattrapés plus tard par l’histoire réelle d’une société assoiffée de repères et d’idéaux après avoir vécu dans un double processus de dénigrement de soi pendant l’époque coloniale et postcoloniale.
La mort d’Aït Ahmed, le vendredi 23 décembre 2015, à l’âge de 89 ans, est un moment pas comme les autres ; il a pu réconcilier l’Algérie avec elle-même, avec son identité réelle et ses aspirations légitimes, loin de toutes formes de mise en scène et du faire-semblant. Toute personne est rattrapée par son histoire et l’Histoire de toute la société. Le politique est avant tout un acte de conviction incarnant la société réelle. Aït Ahmed (et tant d’autres restés dans l’anonymat) a marqué son parcours par la cohérence, la fidélité et l’engagement sincères que l’histoire, l’histoire réelle (la société) a bien assimilé et adopté comme un personnage hors du commun. L’ancrage socio-anthropologique de Hocine Aït Ahmed, appelé affectueusement et respectueusement par ses admirateurs, militants et même ses adversaires, Da l’Hocine, dans l’imaginaire social et politique de la société algérienne, réside dans sa fidélité culturelle et cultuelle à la lignée symbolique de son origine familiale (cheikh Mohand ou l’Hocine – 1838-1901, chef spirituel), ses engagements précoces pour l’indépendance de l’Algérie (jeune adolescent de 16 ans), ses convictions idéologiques profondes, son éthique politique, et ses capacités de transformer le sens commun avec tout ce qu’il véhicule comme sens et connaissances en un projet de société incarnant l’algérianité, revendiquée depuis la crise dite “berbériste” en 1949. L’histoire et la mémoire sont là, sous forme de refoulés collectifs transformés en imaginaire social, faisant face à une confiscation violente de l’intime identité lointaine et plurielle depuis l’indépendance. C’est cet idéal politique trahi qui a mis Hocine Aït Ahmed, l’un des pionniers de la résistance et de l’indépendance, dans une posture politique délicate juste après la crise sanglante de l’indépendance où des querelles sous-jacentes entre les leaders du mouvement national ont surgi violemment pour des raisons de pouvoir. Il s’agit d’un moment fort dans l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Depuis cette crise politique d’été 1962 où la médiation pacifique a été impossible, le champ politique algérien, produit du mouvement national, sera scindé en deux grandes catégories d’élite politique, en l’occurrence l’élite fonctionnaire soumise et l’élite politique autonome incarnant l’idéal type de l’Algérie réelle. Depuis, le mensonge et la vérité n’ont pas connu de répit. Aït Ahmed a incarné la deuxième voie, le chemin de la vérité, de l’épanouissement, de l’égalité et de la démocratie pour le peuple. C’était un vrai exercice historique qui ne peut que refléter l’altruisme, l’intelligence politique, la culture d’État et le sens de l’Histoire qu’incarne toujours le regretté Hocine Aït Ahmed. Les positions et les engagements à contre-sens des événements, imposés juste après l’indépendance de l’Algérie, seront incarnés dans son parti, le Front des Forces Socialistes (FFS), créé le 29 septembre 1963. Un parti qui devient par la suite une école de socialisation politique et civique nationale pour ses militants et ses sympathisants. Une école politique moderne qui a pu résister au temps par son encrage anthropologique, son innovation du militantisme et sa modernité politique réflexive incarnant les enjeux de chaque génération et les aspirations de la société algérienne. Une école qui a pris corps pour donner naissance à l’espoir aux différentes générations post-indépendance, face à une hégémonie idéologique empêchant toute forme d’épanouissement individuel et collectif et qui a coûté cher à l’Algérie. Il s’agit en premier lieu des mouvements sociopolitiques depuis les années 1980, en commençant par le mouvement dit “Printemps Berbère” qui a été en réalité, dans son essence, un mouvement sociopolitique de contre-hégémonie, dont les idées, les idéaux et les engagements politiques de Hocine Aït-Ahmed ont alimenté la culture politique de cette jeunesse militante et intelligentsia politique ayant déclenché, participé et encadré ce mouvement à Tizi Ouzou et à Alger. Depuis cette date hautement symbolique dans l’histoire des luttes politiques, l’Algérie postcoloniale n’a cessé de connaître des mouvements sociaux de grande envergure, qui ont risqué de mettre en péril sa cohésion nationale, notamment pendant les années 1990, années de toutes les ruptures et des mises en surfaces de ces refoulés collectifs transgénérationnels. Vu le caractère holiste et d’entêtement des pouvoirs publics qui se sont succédé depuis l’indépendance, empêchant toute forme de médiation politique pacifique, la violence avec toutes ses formes prend place. Tellement la nature a horreur du vide, la médiocrité, l’incompétence, l’intolérance, l’inculture, l’inculte et la ruse, deviennent des pratiques langagières et une nouvelle culture dominante. Le danger est là, la société devient captive de ces pratiques politiques anomiques pour que tout se transforme au “normal” ; c’est-à-dire à une perte et à un bouleversement de l’échelle de valeurs sociales censées socialiser des générations sur un “smig” de repères d’intégration et de bien-vivre en commun.  Depuis l’indépendance, le processus d’exclusion et d’exil, avec toutes ses formes (exil extérieur/intérieur), des intelligentsias politiques algériennes dont le cas, entre autres, d’Aït-Ahmed, a donné naissance à une panne aiguë dans la dynamique des idées politiques, empêchant l’innovation et les alternatives dans la gouvernance de l’État. Le peu de personnalités, de militants sincères et d’anonymes qui résistent avec honneur et respect des règles fondamentales de l’équation politique démocratique se trouvent depuis cinq décennies dans une ambiance d’inculture politique bien entretenue, juxtaposée à une ignorance institutionnalisée, au sens Arkounien (Mohammed Arkoun) du terme, où le système éducatif incarne le dénigrement de soi et l’oubli, bien entretenus contre ces personnages qui ont créé l’Histoire plurielle de l’Algérie. La vraie crise de l’Algérie est la crise du sens, du bon sens qu’elle a perdu et que Hocine Aït-Ahmed a tenté courageusement de récupérer : il s’agit de la dignité humaine de l’Algérien, par la réconciliation avec lui-même et le respect par autrui, par les autres cultures et civilisations. Cette construction sociale d’un tel projet de société inachevé reste à construire en réappropriant, entre autres, les idées politiques et le parcours exceptionnel de Hocine Aït-Ahmed, non pas en le sacralisant, mais en l’adoptant et en l’adaptant comme des outils de pédagogie et d’éthique politiques pour l’Algérie qui reste toujours piégée par des visions rétrogrades, anachroniques et figées, imposées depuis plus de cinq décennies. L’Algérie mérite mieux et son fleuve détourné, pour reprendre le titre du fameux roman du regretté Rachid Mimouni, mérite d’être récupéré.

Par : Dr Karim KHALED
Sociologue


ContributionsMardi, 01 Juillet 2014 09:50boudiaf ait ahmed

Elle date du 29 septembre 1964

Lettre de Mohamed Boudiaf à Hocine Aït-Ahmed

Par : Mohamed Boudiaf

À l’occasion du vingt-deuxième anniversaire de l’assassinat de Mohamed Boudiaf, nous publions ci-après  le texte de la lettre qu’il a adressée, le 29 septembre 1964, à Hocine Aït Ahmed. Il y évoquait un sujet qui,  60 ans après, reste encore d’une actualité brûlante : l’union des forces de l’opposition pour imposer  le changement démocratique souhaité.

Cher Hocine,

Je t’écris cette lettre de Paris où je suis arrivé il y a environ une vingtaine de jours. Ma sortie a été décidée en accord avec Si Moussa pour des raisons majeures. Il a été question de t’informer en temps utile de l’événement mais le manque de liaison joint aux difficultés inhérentes aux débuts de l’action ne nous l’ont pas permis.
Comme tu as dû le savoir, Si Moussa (1) et moi-même, forts de l’accord intervenu lors de ta rencontre avec la délégation que nous t’avons envoyée, lequel accord a été confirmé par ta lettre manuscrite, nous avons décidé de passer à l’action le 6 juillet dernier sans plus attendre avec l’idée de te rencontrer après, comme tu l’as suggéré en vue de régler les problèmes de coordination et d’arrêter d’un commun accord une position sur le seul point resté en suspens entre nous et se rapportant à l’inclusion du frère Saddek (2) dans le comité, point sur lequel nous étions en principe tous les deux d’accord. A cette occasion, un appel signé de Si Moussa a été diffusé et jamais en notre esprit nous n’avions pensé que ses termes contredisaient en quoi que ce soit l’optique générale. En prenant donc le chemin de l’extérieur, je m’attendais à trouver les frères unis et travaillant ensemble comme je m’attendais à commencer immédiatement le travail sérieux en partant d’une situation claire et normale. Hélas ! Il n’en était rien. A deux reprises, j’ai pris contact avec Daniel (3) qui maintient tout ignorer du CNDR (4) comme de tout ce qui touche à ce problème essentiel de l’Union. Excipant du principe que tant que le pays, autrement dit toi, ne lui donnerait pas de directives précises il continuerait à activer séparément au nom du FFS. 
J’ai, personnellement, la nette impression qu’il en sait beaucoup plus et que les fameuses directives ne sont qu’un prétexte derrière lequel il s’abrite pour se refuser à engager la discussion sur l’Union qui doit, comme entendu, nous faire dépasser les vieilles et fausses contradictions de chapelle et de sigle. Il m’a laissé également entendre que les contacts du pays (sic) ne signifient aucunement la fusion. Nous revoilà chacun de son côté ! Ce rapide historique fait, je me permets de te signaler que le temps presse et que le monde nous observe et attend de nous des décisions dignes de patriotes que rien ne doit plus séparer pour engager dans l’Union et la confiance, le dernier combat contre la dictature du gang de Ben Bella. Par ailleurs, je suis maintenant convaincu que si par malheur chacun continuait à se revendiquer de telle ou telle appartenance il y a lieu de s’attendre à un échec certain pour tous. Nos adversaires sont nombreux ainsi que nos détracteurs pour sous-estimer leur force ou faire semblant de les ignorer. Un autre danger et non des moindres est représenté par tous les pêcheurs en eau trouble qui ne manqueront pas de profiter de la confusion pour multiplier les manœuvres, et accentuer les divisions de ceux qui, sur le terrain et ailleurs, sont confrontés aux mêmes difficultés et partagent les mêmes responsabilités. Du côté du Constantinois, du Nord au Sud, la volonté est unanime de parvenir à l’Union qui signifie la fusion à tous les niveaux et dans tous les domaines. Pour notre part, conscients de cette profonde aspiration des masses et des militants, nous ferons tout pour que cette Union se réalise le plus rapidement possible.
Sache que depuis longtemps et surtout depuis la concrétisation de la formule d’Union, il n’a plus été question du PRS pour mes amis et moi-même; aujourd’hui je suis en droit de me poser la question s’il en est de même pour les autres. Imagine un instant que chacun s’amuse à se cantonner dans son fief, si fief il y a, et à se réclamer d’une étiquette politique particulière ? 
Je me refuse à formuler la réponse ni à concevoir, même en pensée, une telle éventualité parce qu’elle est synonyme de trahison et de fatalité.
J’espère avoir tout dit et j’attends de toi une réponse nette allant dans le sens de cette Union sacrée que notre peuple attend avec impatience. Je m’excuse si mon langage te paraît dur par contre je te donne l’assurance que mon vœu le plus cher est que tous, nous nous mettions à l’œuvre sans arrière-pensée et sans calcul.
Il reste à préciser que le CNDR, sigle que nous avons adopté en tenant compte de tes remarques n’est pas en réalité notre création propre ni encore moins la propriété de tel ou tel personne.
En notre âme et conscience, nous l’avons arrêté en partant de l’idée maîtresse de dépasser les questions de personnes et de régions qui ont, qu’on le veuille ou non, été les écueils sur le chemin de l’entente et de la compréhension.

Salutations fraternelles. 
M. B. 
(1) Le commandant Moussa avait dirigé 
les forces de l’opposition dans l’Oranie.
(2) Le colonel Saddek, membre 
fondateur du FFS.
3) Daniel : Mohand Akli Benyounès, 
fondateur du FFS, actuellement sénateur du tiers présidentiel de Bouteflika.
(4) CNDR: Conseil national pour la défense 
de la République.


Annie Micilli

La direction du FFS a décidé de relancer le journal Libre Algérie, fondé par Ali Mécili. Que pensez-vous de cette initiative ?

Je salue cette initiative qui me touche beaucoup et qui, je n’en doute pas, saura répondre au devoir de vérité que s’était fixé Ali Mécili. Dès son premier éditorial d’août 1986, intitulé «Le devoir de vérité», il fixait en effet l’objectif du journal: «LIBRE ALGERIE se veut un carrefour de toutes les réflexions, de toutes les différences. Nous accueillerons toutes les opinions, fussent-elles les plus controversées, dussent-elles nous déranger et nous donnerons la parole à tous ceux qui n’ont jamais eu le droit de la prendre. Forum du libre débat, LIBRE ALGERIE entend prouver au monde que la confrontation d’idées n’est pas l’apanage des seules sociétés dites développées, mais qu’elle constitue au contraire la seule voie permettant à chaque citoyen de former son jugement politique en s’informant librement afin d’être mieux armé pour imposer le respect des libertés démocratiques et des droits de l’Homme».

Pouvez-vous nous rappelez dans quel contexte feu Mécili a-t-il créé ce journal ?

Ali Mécili a créé ce journal pour répondre à un besoin crucial d’information. Son ambition : «mettre à la disposition de ses lecteurs un journal tout simplement digne de ce nom.» Laissons-le décrire les circonstances de la création du journal : «Cet événement intervient à un moment où nos dirigeants sont contraints de mettre un terme au grand rêve pétrolier. Le modèle de développement algérien que les auteurs du coup d’état militaire du 19 juin 1965 proposaient avec arrogance à tous ceux qui tournaient leurs regards vers l’Algérie révolutionnaire, a désormais définitivement vécu. Sa mort était hier symbolisée par les persécutions subies par les créateurs de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme et, aujourd’hui par l’expulsion criminelle de milliers de Touaregs, victimes d’un ethnocide inauguré il y a longtemps déjà contre l’un des peuples les plus fiers de la planète. La vérité explose cependant chaque jour davantage. Les slogans creux n’arrivent plus à masquer la triste réalité économique et sociale et la Nomenklatura elle-même craint pour ses propres intérêts. LIBRE ALGERIE arrive à point nommé pour dénoncer ce scandale. Il le fera sans haine mais sans concession d’aucune sorte si ce n’est à son devoir de vérité».

Que gardez-vous de cette expérience ?

Je garde le souvenir de l’enthousiasme d’Ali et de son regard qui pétillait d’intelligence lorsqu’il me lisait les articles qu’il venait d’écrire, je garde aussi le souvenir de nos enfants qui, le dimanche après-midi, le tiraient par le bras et attendaient impatiemment la fin d’un éditorial pour qu’il les amène jouer au jardin du Luxembourg.

Si vous permettez, faisons un petit détour sur la personnalité de Maître Ali Mécili. Comment l’avez-vous connu ? Quels étaient sa meilleure qualité et son pire défaut ?

Nous nous sommes connus à Aix-en-Provence où nous faisions nos études de droit. Ce qui m’a séduit en lui, de prime abord, c’est son regard qui livrait tout de lui, son intelligence, son humanité, sa générosité et aussi son humour.

Sa plus grande qualité, c’était le don de soi, mais c’était aussi son plus grand défaut car en se donnant entièrement aux autres et à son combat, il s’oubliait lui-même.

Comment se comportait-il avec vous et ses enfants, vu son occupation par la vie professionnelle et surtout militante trop chargée ?

C’est vrai qu’il était très pris et, souvent, même quand il était avec nous, je le sentais absent, préoccupé, tout à son combat que ce soit pour la défense de ses clients, je rappelle qu’il était avocat, ou pour la démocratie en Algérie. Il essayait néanmoins de préserver un espace de paix et de trouver le temps de s’occuper de ses enfants.

Vous qui ne connaissez pas vraiment l’Algérie. Quelle image gardez-vous de ce pays, telle que présentée par votre époux ?

J’ai une immense tendresse pour ce pays et pour son peuple. A travers Ali et l’amour qu’il portait à l’Algérie, je garde l’image d’un peuple fier et courageux, très attachant. J’ai toujours une immense tristesse lorsque je repense aux joies de l’Indépendance et aux déceptions qui ont suivi.

Que disait-il sur son choix après l’indépendance de soutenir Aït Ahmed, avec lequel il sera arrêté en 1964, alors qu’il a été l’un des officiers les plus respectés de l’ancienne sécurité militaire ?

Ali est devenu agent des services de renseignement du FLN pendant la guerre de libération, par hasard, je tiens à le souligner, et non par choix ou inclination naturelle. Il s’y est trouvé affecté, sans même avoir été consulté, après avoir subi une sorte de test qui s’est révélé sans doute trop concluant sur son intelligence et son engagement au service de la Révolution. Cette expérience lui a en tout cas permis d’acquérir une parfaite connaissance des services de renseignement et de percevoir très tôt les dérives à venir. Il a compris que cette machine deviendrait «un monstre qui allait dévorer le pays…», et confisquer les acquis de la Révolution. Dès le lendemain de l’Indépendance, il a rompu avec les services et s’est engagé aux côtés de Hocine Aït Ahmed dans le combat démocratique.

Justement, qu’est-ce que représentaient, pour lui, Aït Ahmed et le FFS ?

Sa rencontre avec Hocine Aït-Ahmed est la rencontre de sa vie. Leur amitié n’a cessé de se renforcer au cours des années et cette rencontre de deux êtres exceptionnels était une vraie chance pour l’Algérie: l’émulation entre ces deux intelligences politiques totalement complémentaires, leur tolérance et leur sens de l’ouverture au monde, leur honnêteté intellectuelle, leur probité et leur courage permettaient tous les espoirs.

Ali Mécili a été connu comme celui qui a voulu unifier tous les courants de l’opposition algérienne contre le parti unique. Il était l’artisan des accords de Londres 1985. Pour beaucoup d’observateurs, ces accords ont été l’une des raisons principales de sa liquidation physique. Êtes-vous d’accord avec cette thèse ?

Je dirais que cette thèse est un raccourci simplificateur comme tous les raccourcis d’ailleurs. Il y a, à l’assassinat d’Ali, des raisons profondes qui ont fait de lui une cible privilégiée. Il y a tout d’abord sa conduite subversive, sa volonté inébranlable de servir l’idéal révolutionnaire et le combat démocratique comme le montrent les choix qu’il a faits tout au long de sa vie. N’oublions pas qu’il a démissionné des services de renseignement dès l’Indépendance et que cet acte n’a pu qu’être considéré comme une trahison qui ne lui sera jamais pardonnée. Il y a surtout son engagement aux côtés de Hocine Aït-Ahmed dans le combat démocratique. Ali n’a de cesse de dénoncer l’omnipotence de l’armée dans la vie politique du pays et les violations des droits de l’Homme en Algérie alors qu’à cette époque, comme il le dit dans un discours prononcé à Alicante en 1986, les observateurs tout à leur admiration pour le combat du peuple algérien n’osent pas l’admettre. Ali rompt la loi du silence et casse le tabou. Il est d’autant plus dangereux pour le pouvoir qu’il a un grand charisme et une force de conviction peu commune suscitant l’adhésion. Voilà ce qui explique avant tout l’élimination physique d’Ali.

A ces raisons de fond, s’ajoutent des raisons conjoncturelles qui l’amènent à occuper le devant de la scène et à le désigner comme la cible à atteindre pour «casser ce couple redoutable»: Aït-Ahmed – Mécili. C’est là qu’interviennent les accords de Londres de 1985 qui scellent le rapprochement de Ben Bella et d’Aït Ahmed, mais également la création du journal LIBRE ALGERIE et le succès qu’Ali remporte en faisant échouer l’expulsion par le gouvernement français de treize opposants benbelistes. Autant d’éléments qui vont conduire à son élimination.

A ce moment donné, est-ce qu’il a senti que sa vie était en danger ?

Oui, il était inquiet car il avait reçu des menaces à son cabinet et il les prenait au sérieux.

Certes, c’est un épisode douloureux. Mais vous rappelez-vous des derniers moments de sa vie ? La dernière fois que vous l’avez vu, ses derniers mots…

Oui, je m’en souviens très bien. Le matin du 7 avril 1987, nous avons ensemble traversé le jardin du Luxembourg, il allait à son cabinet et les enfants à l’école. Le ciel était gris, il avait l’air soucieux, il a plaisanté avec Yalhane et Léa, puis nous nous sommes séparés. Je lui ai parlé une fois encore le soir même au téléphone, la dernière. Il me disait qu’il allait rentrer tard…

Où en est l’enquête de la justice ? Avez-vous des nouvelles informations à communiquer sur son assassin et ses commanditaires ?

Non, à ce jour, je n’ai pas de nouvelles informations.

Faites-vous confiance à la justice française qui tarde à régler cette affaire?

Je fais confiance et je veille. Je rappelle qu’en 1992, nous avons échappé de peu à un non-lieu dans cette affaire.

Est-ce que les autorités algériennes ont essayé de prendre contact avec vous depuis le lâche assassinat de votre mari ?

Non et elles n’ont pas répondu favorablement à la commission rogatoire internationale qui leur avait été adressée en 1988 en vue notamment d’entendre Abdelmalek Amellou, principal suspect dans cette affaire.

Quel message adressez-vous à l’Etat algérien ?

Je pourrais demander à l’Etat algérien de collaborer avec la justice française pour que toute la vérité soit faite sur l’affaire Mécili.

Ce sept avril, nous célébrons le 27e anniversaire de sa disparition, mais aussi 27 ans d’impunité dont bénéficient ses assassins. Croyez-vous qu’un jour la justice sera rendue ?

Je l’espère en tout cas et nous continuerons à réclamer justice. C’est une question d’honneur et de respect pour la mémoire d’Ali et pour nos deux pays.

* Doctorant en communication et journaliste


Audition de M. Hocine Aït-Ahmed, à la requête de la défense

Le procès de La Sale Guerre

Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia

 

 

Audition de M. Hocine Aït-Ahmed, à la requête de la défense

 

M. Stéphan, président. — Bonjour, Monsieur, je vais d’abord vous demander vos nom, prénoms, âge, profession et domicile.

 

M. Aït-Ahmed. — Je m’appelle Aït-Ahmed Mohand. J’ai l’habitude d’être appelé Hocine, car sur l’état civil je suis Mohand Ouel Hocine. Je suis né en Haute-Kabylie en 1926, l’année du krach économique aux États-Unis. J’ai donc soixante-seize ans. Je suis domicilié à Alger. Mais comme je suis devenu le Juif errant de la période de la guerre de libération, je voyage pour essayer d’expliquer et surtout de démystifier…

 

M. Stéphan, président. — Donnez simplement les indications d’état civil.

 

M. Aït-Ahmed. — Je suis marié. J’ai deux garçons et une fille.

 

M. Stéphan, président. — Et votre profession ?

 

M. Aït-Ahmed. — Ma profession ? Juriste. C’est écrit dans mon passeport… En fait, j’ai quitté mes études après avoir eu mon premier bac. Je passe sur mes tribulations politiques… Après l’Indépendance, j’ai voulu créer un parti. J’ai été emprisonné pendant quelques années. Après m’être évadé, j’ai fait mon droit à Lausanne. J’ai soutenu une thèse à l’université de Nancy sur « Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’OUA37 ». C’était vers 1977, au moment où les droits de l’homme n’étaient pas une mode.

 

J’ai voulu m’inscrire dans un barreau. En Algérie impossible, en Tunisie impossible, au Maroc impossible, en Libye impossible… J’aurais voulu défendre les gens poursuivis pour délit d’opinion, ayant été victime moi-même d’un procès à la stalinienne, au cours duquel une cour criminelle révolutionnaire m’avait condamné à mort. Je n’ai donc pas été en mesure d’exercer comme avocat, mais j’ai été élu politique en Algérie.

 

M. Stéphan, président. — Et actuellement, vous êtes ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je suis pour l’instant à Lausanne, mais je fais le tour des pays…

 

M. Stéphan, président. — Et vous dirigez un mouvement politique ?

 

M. Aït-Ahmed. — Oui, j’ai été élu président du Front des forces socialistes à plusieurs reprises. Le dernier congrès s’est tenu il y a trois ans38.

Le témoin prête serment.

 

M. Stéphan, président. — Merci M. Aït-Ahmed. Je laisse donc la parole à Me Comte qui vous a fait citer pour vous interroger.

 

Me Comte. — M. Aït-Ahmed était dans l’avion de 1956, avec M. Ben Bella et M. Boudiaf notamment. C’est donc une figure historique, dès cette période et d’ailleurs avant, de la révolution algérienne. Mais les questions que nous voudrions lui poser du côté de la défense sont extrêmement précises.

 

M. Aït-Ahmed, est-ce qu’il y avait une alternative, dans la période 1990-1991, à l’interruption du processus électoral ? Avez-vous rencontré M. Nezzar pour en parler éventuellement avec lui et quelle est votre position sur une alternative à ce que moi j’appelle un coup d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne veux pas vous ramener au Déluge, mais force est de rappeler qu’après les événements tragiques du 5 octobre 1988, où des dizaines de jeunes Algériens ont été tués à la mitrailleuse lourde, on espérait une ouverture. D’autant que le mur de Berlin allait tomber et que le système para- ou proto-stalinien qui s’était imposé dans notre pays imitait le système stalinien dans ce qu’il avait de plus mauvais, à savoir la police politique (bien que dans le système soviétique il y ait un parti communiste qui contrôle l’armée et le KGB ou la Stasi).

 

Donc, nous espérions une ouverture lors du sixième congrès du FLN39, dont on disait qu’il allait reconnaître les sensibilités à l’intérieur même du FLN… Pour ma part, j’avais créé un parti en 1963, après avoir été député à l’Assemblée constituante, lorsque cette Assemblée a été dessaisie de sa compétence : celle d’élaborer une Constitution. Un groupe de militaires et de personnalités connus ont fait une Constitution ailleurs… C’est dans la théâtralité, dans un cinéma que la première Constitution algérienne a été rédigée avant qu’on la fasse cautionner par l’Assemblée. On sauve toujours ainsi les apparences, et cela nous renvoie à la capacité de dissimulation, à la faculté de manipulation des régimes totalitaires. J’étais en écrasante minorité à l’Assemblée. Nous étions dix personnes à essayer de nous exprimer pour tenter d’animer un débat politique, essayer de sortir de cette guerre civile larvée qui avait commencé déjà au lendemain de l’Indépendance.

 

Par exemple, ce n’est pas inintéressant de vous dire que j’avais eu une mésentente avec Boudiaf qui, comme moi, avait été élu député et qui ne voulait pas siéger. Il avait créé un parti : le PRS40. J’ai eu une longue discussion avec lui et je lui ai expliqué : « Ton parti, c’est une petite verrue, le FLN a la légitimité intérieure et internationale. Le mieux que l’on puisse faire, au stade actuel, c’est de faire connaître nos idées démocratiques, de rappeler que le but de guerre qui est inscrit dans la déclaration du 1er novembre41, c’est de créer une république démocratique sociale, évidemment en invoquant le respect des principes de l’islam. Donc, viens combattre, viens animer le débat à l’Assemblée… »

 

Chaque fois que je faisais des propositions, j’étais battu, c’est vous dire qu’un « historique » acceptait de se faire battre ! Par exemple, on proposait que l’âge de la majorité pour les jeunes soit descendu de vingt et un à dix-huit ans. Eh bien, le responsable de la jeunesse a voté contre… Mais je disais : il faut qu’on explique ce qu’on peut faire parce que, moi, j’y crois. Pour moi, il n’y a d’« historique » que les promesses faites par la révolution. Il n’y a d’« historique » que l’auto-mobilisation des Algériens et des Algériennes qui a conduit notre pays à la victoire.

 

J’espérais donc que ce congrès du FLN de novembre 1988 allait « ouvrir ». Or cela a été la fermeture totale. Les militaires ont même obligé Chadli à reconnaître que c’était lui qui était responsable des carnages d’octobre 1988.

 

Puis subitement, il y a eu une espèce d’ouverture par effraction. Des jeunes, des élites ont commencé par des réformes économiques. Certains, dont vous avez certainement entendu parler – leur leader était Mouloud Hamrouche –, ont réussi à convaincre qu’il fallait sortir du système économique stalinien, centralisé, et qu’il fallait par conséquent aller aussi vers une ouverture sur la société. D’où l’élaboration et le vote de la Constitution de février 1989 qui reconnaissait les « associations à caractère politique ».

 

Là aussi, j’évoque la mémoire de Boudiaf – et chaque fois que je l’évoque, c’est très douloureux, parce que j’ai vu comment il a été assassiné, comme un gangster de Chicago. Avant de rentrer en Algérie, j’étais allé au Maroc lui dire : « Mohamed, je crois que c’est le moment de cesser de jouer de la trompette à l’étranger, il y a une possibilité maintenant chez nous. » Il m’a dit : « Tu penses, tout cela c’est faux, c’est un simulacre, d’ailleurs, la formulation qu’ils ont choisie, c’est la reconnaissance des “associations à caractère politique”. » J’ai dit : « Je sais, c’est un concept franquiste, mais c’est un concept, c’est une enveloppe vide qu’il nous appartient de remplir. Il y a une brèche et comme j’ai un parti, un parti qui a souffert, dont des militants ont été torturés – et certains d’entre eux assassinés –, j’ai des devoirs. » Je croyais sincèrement que cette brèche pouvait être élargie.

 

Mon parti a été le dernier à être reconnu (on a reconnu le FIS très rapidement42). Le pouvoir, les services secrets de M. Nezzar ont même « retourné » des militants pour présenter de faux dossiers d’agrément du FFS. Finalement, dès que mon parti a été reconnu, je suis rentré en Algérie avec un discours fondé sur trois axes : je ne veux pas que les islamistes aient le monopole de l’opposition politique, je ne veux pas qu’ils aient le monopole de la moralisation de la vie publique, il faut réhabiliter le politique. C’était mes messages.

 

J’ai réussi quand même à redresser mon parti. Je ne veux pas m’étendre là-dessus, mais les parasitages n’ont pas cessé. Ceux qui ont un peu vécu dans cette ouverture par effraction ne se sont pas gênés pour créer des partis. Nous avons eu soixante partis, comme autant de versets du Coran…

 

On a assisté à la multiplication de parutions journalistiques, de quotidiens… Tout cela visait à montrer que tout le monde parlait, c’était la cour du roi Pétaud : voyez la démocratie, voyez tous les partis, les femmes peuvent sortir dans la rue… Je sors alors souvent dans la rue, je parle avec les gens, contrairement aux dignitaires du pouvoir qui restent cloîtrés dans leur milieu. J’ai demandé un jour à quelqu’un : « Comment vois-tu la situation ? » Il m’a dit : « Écoute, hier il y avait un seul parti, et vois ce qu’on a fait de nous ; aujourd’hui, nous avons soixante partis, c’est soixante fois plus de problèmes ! »

 

Cela vient du fait que les gens n’étaient pas préparés. Il y avait des parasitages. J’en parle parce qu’il y a eu sept millions d’abstentions aux élections de décembre 1991. Ces sept millions ne croyaient pas du tout en ces élections. Ils disaient : « Tu votes, tu ne votes pas, c’est la même chose, ce sont les mêmes qui passent, ce sont les mêmes qui décident des députés qui vont passer ou pas. »

Les premières législatives – cela, M. le président, vous l’ignorez sans doute – ne se sont pas déroulées en juin, comme elles le devaient. Mais figurez-vous qu’en juin le FIS était perdant, du fait du découpage électoral, de la loi électorale et de notre présence dans la population, parce que nous avons non seulement des élites mais surtout un enracinement, pas seulement en Kabylie, mais dans la plupart des villes algériennes.

 

On parlait déjà d’une coalition entre réformateurs et FFS. Tous les sondages donnaient les islamistes perdants. C’est alors que les champions de la manipulation de la Sécurité militaire ont réussi à convaincre les deux chefs du FIS de demander d’arrêter le processus législatif et d’en appeler à des élections présidentielles. Ce qu’ils ont fait. Ils ont d’autant plus été convaincus que la base du FIS ne voulait pas de ces élections. Pour eux, c’était une « innovation » de l’Occident, donc c’était contre l’Islam. Ceux qui ont voulu les convaincre leur ont dit : « Et si vous perdez, en plus vous allez perdre votre base. »

 

D’où l’appel du FIS aux élections présidentielles et à la grève générale, grève générale qui a eu des moments assez durs d’affrontement, mais qui était vraiment maîtrisée par le Premier ministre Hamrouche. Nous-mêmes, nous avions constitué des brigades pour défendre les commerçants à Alger, pour qu’on ne les oblige pas à fermer, pour permettre aux étudiants dans les facultés de poursuivre leurs études, alors que le FIS ne le voulait pas.

 

Il y avait donc là une occasion. À l’époque, quand j’ai vu les manœuvres du FIS, je me suis dit, derrière il y a le bruit des bottes. J’ai donc demandé à voir Hamrouche. Il était tout à fait d’accord sur la nécessité de faire face à la situation, conscient que l’enjeu maintenant était d’arrêter le processus législatif, peut-être aussi le processus démocratique. Je lui ai alors demandé : « Laissez-moi faire ma manifestation, laissez-moi prouver qu’Alger n’est pas Téhéran. » Nous avons fixé la date au 6 juin, nous avons tout organisé. Nous avions un service d’ordre de cinq mille militants – je m’excuse de donner des détails de ce genre. Tout ce qu’on demandait à Hamrouche, c’était de maintenir à sa place le FIS, de le cantonner sur les deux places qu’il occupait. Pour moi, cette manifestation était une grande responsabilité, parce que non seulement je pouvais être confronté à des provocations islamistes, mais aussi à celles de certains manipulateurs.

 

Le 5 juin, l’armée décrète l’état de siège. M. Hamrouche est limogé, M. Sid Ahmed Ghozali est désigné Premier ministre par ceux qui l’ont amené : l’armée. L’état de siège a donc été proclamé et, à partir de là, le découpage a été fait par Ghozali43. Nous avons eu un découpage électoral qui a abouti à cette victoire du FIS qu’on aurait pu éviter si on avait retenu la proportionnelle que j’avais proposée, par exemple.

 

Bref, il y a eu ce succès et là-dessus M. Nezzar a demandé à me rencontrer. D’habitude, c’est un principe dans notre parti, on prend les contacts officiels à deux ou trois, c’est plus responsable. Je me suis dit que quand même c’était important, que s’il y avait une chance après le premier tour d’éviter la catastrophe, il fallait la saisir. Donc j’ai eu un très long débat avec M. Nezzar.

 

En fait, je n’avais pas compris le but de sa démarche. C’est par la suite qu’on m’a dit que peut-être il désirait que je sois à la tête du pays parce que je suis un « historique », parce que si on allait chercher Boudiaf au Maroc, loin, en négligeant ceux qui sont sur place, ce ne serait pas compris des gens. Ou bien m’inclure dans le Haut Comité d’État. Je n’ai pas compris, c’est par la suite qu’il y a eu des interprétations. Bref, mon souci c’était de lui dire : « S’il vous plaît, n’intervenez pas. »

 

M. Nezzar, nous sommes sous serment, je suis sous la foi du serment. Je vous ai dit alors de ne pas intervenir. Vous m’avez dit : « Nous n’interviendrons jamais. » Je vous ai dit : « Non, pas jamais. Si on a au préalable utilisé la loi, la Constitution, nous avons un président, nous avons ce qu’on appelle un retranchement constitutionnel, si un Parlement vote une loi liberticide ou attentatoire aux principes constitutionnels, si cette loi passe en deuxième lecture, il y aura dissolution. Nous avons donc cette possibilité. »

 

La deuxième possibilité, c’est le deuxième tour. C’est vrai que le FIS avait pris un très grand avantage, mais là aussi nous avions la possibilité d’un troisième tour grâce aux cent cinquante à cent soixante recours déposés. Nous-mêmes avions déposé auprès de la Cour constitutionnelle trente dossiers de recours pour fraude contre le FIS, avec des documents, des preuves.

 

Il y avait donc cette possibilité. Mais puisque de toute manière les islamistes auront la majorité relative, c’est à ce moment-là, lorsqu’ils seront au Parlement, qu’ils seront divisés. C’est facile de faire des manifestations de rue au nom de l’islam en disant « Le Coran est notre Constitution », mais quand il s’agit de proposer des programmes culturels, des programmes économiques, c’est un autre problème.

 

Or j’ai découvert au sein du FIS Abdelkader Hachani, qui était une véritable tête politique, qui pensait que l’Algérie n’était pas mûre pour la République islamique. Lui en particulier et ses hommes voulaient trouver un canal d’expression. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, après l’arrestation des deux grands chefs en juin44, il a convoqué un congrès à Batna au mois d’août et il a exclu tous les violents du FIS. C’est vous dire qu’il y avait des chances d’impliquer politiquement une partie du FIS et d’éviter surtout une interruption des élections.

 

Alors, M. Nezzar, vous avez fait le coup d’État. J’ai fait une conférence de presse le lendemain et j’ai dit : « Appelons un chat un chat. La façon dont tout s’est déroulé, c’est un vrai coup d’État. » Vous pourrez m’interroger sur les détails si vous le voulez. J’ai dit : « C’est une catastrophe. Comment faire ? D’abord agir auprès du FIS pour qu’il ne mobilise pas ses troupes dans la rue et se lance dans des violences. »

J’ai eu le malheur de demander à rencontrer d’abord les dirigeants du FLN. À l’époque, c’était Abdelhamid Mehri, un homme de parole, respectable. Ensuite, j’ai rencontré les trois dirigeants du FIS en leur disant : « Vous nous avez déjà fait une aventure en juin : vous avez donné à l’armée l’occasion d’intervenir. Aujourd’hui si vous défilez, non seulement on vous frappera, mais c’est nous tous, c’est le peuple algérien qu’on frappera. Donc s’il vous plaît, demain vendredi, jour de la prière, ne sortez pas dans la rue. » Ils nous ont obéi. J’ai parlé à Hachani à sa sortie de prison, quand il a été libéré. Je l’ai félicité – je connaissais son père avec qui j’ai milité à Constantine. Il m’a dit : « Vous savez, j’ai évoqué au tribunal, la première et dernière fois où j’y ai comparu, notre rencontre et j’ai évoqué notre accord implicite : pas de violences. »

Quelques jours après le coup d’État, M. Nezzar demande à me voir de nouveau. Je dis alors : « Non, moi je ne viens pas tout seul, je viens avec mes camarades. Et puis, où doit-on se rencontrer ? » Il m’a dit : « Ici, à la Défense. » J’ai dit : « Pourquoi vous ne venez pas au siège du parti ? » Évidemment, c’était une prétention de ma part, je le savais, c’est même indécent, mais c’est une manière de casser la langue de bois, de dire qu’on ne veut pas apparaître dès qu’on appuie sur un bouton. Il a dit : « Bien. On va venir. »

Effectivement, on nous a envoyé des voitures, mais pour nous amener. On nous a fait faire des tours du diable pour nous conduire de notre siège à la Défense nationale, pour « tromper l’ennemi parce que le FIS est partout », alors qu’il n’y avait même pas encore de violences. Arrivés à l’entrée de la guérite, on a fait baisser la tête à mes amis pour que le soldat de faction ne les reconnaisse pas. J’ai refusé. C’est toujours ces décors à la Potemkine ! Montrer que le GIA est partout, qu’il a une direction politique importante, qu’il a des réseaux partout !

 

Nous avons eu de très longues discussions, très sereines, n’est-ce pas, M. Nezzar ? Vous avez parlé, j’ai parlé. Vous m’avez dit : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » J’ai dit : « Négociez maintenant, avant que la violence n’apparaisse, et je connais des gens qui sont assez modérés pour jouer le jeu. » Vous n’étiez pas d’accord.

 

Et puis à la fin – souvenez-vous bien, je suis sous serment – vous m’avez dit : « Donnez-moi les noms des dirigeants du FIS que vous considérez modérés. » Je vous ai dit : « Mon général, s’il y a une déclaration publique de votre part affirmant votre volonté de négocier, eh bien là je vous donnerai leurs noms. » Alors, y avait-il une possibilité de régler politiquement le problème qui existait ? Elle était réelle, il suffisait de le vouloir.

 

Il y a deux façons de faire face au terrorisme. Il y a une façon « civilisée », c’est celle par exemple du gouvernement italien quand il a eu affaire aux Brigades rouges : il les a jugés, poursuivis, condamnés, sans toucher à la population civile, sans toucher aux libertés, sans toucher à l’État de droit. Il y a aussi l’exemple turc : Erbakan a eu sa victoire, mais on l’attendait au tournant, on a laissé faire, puis on a manipulé et l’armée est intervenue à un moment donné pour se débarrasser légalement de l’hypothèque islamiste. La Turquie a un long passé étatique, un long passé de laïcité. Nos généraux, nos colonels, je ne sais pas comment les appeler, ne l’ont pas du tout… Le pouvoir, qui est né de l’Indépendance, était déjà un pouvoir usurpateur car ayant fait une Constitution à sa manière, n’ayant pas de fondement démocratique solide… Or, l’État algérien trouvait sa légitimité dans le droit à l’autodétermination. On n’était pas une dynastie, une monarchie. L’État algérien était né du droit du peuple algérien, arraché de haute lutte, pour créer son État.

 

Avec une Constitution imposée, l’État était parti pour se disloquer. Je pense que c’est toute la gestion de cette époque qui a fait émerger le FIS, qui a créé les conditions. Hannah Arendt a dit que le phénomène nazi, la destruction industrielle des Juifs, n’était pas un phénomène de génération spontanée : il a commencé quand on leur a enlevé le droit à la citoyenneté. Donc, l’État étant mal parti, il s’est créé une véritable mafia. Il y a eu du vol, des espèces de niches clandestines et, derrière, un pouvoir absolu avec l’impunité, incontrôlable.

 

« Ils » ont arrêté les élections de juin parce qu’un Parlement risquait d’apparaître et de contrôler la gestion politique et les finances. On dit qu’ils ont arrêté les élections de décembre pour « éviter un bain de sang à l’Algérie », mais ce n’est pas vrai : ils les ont arrêtées pour maintenir le régime.

C’est là où intervient la deuxième notion de la lutte contre le terrorisme, celle de l’Amérique latine, de l’Argentine, du Brésil, du Chili, qui ont fait de leur peuple un peuple de sacrifiés, qui ont eu recours aux pires exactions, aux pires atrocités, parce qu’ils ne s’inscrivaient pas, comme en Italie, dans une perspective de paix, dans une perspective de solution politique, dans une perspective démocratique. C’était des régimes militaires. C’est cet exemple-là que l’armée algérienne et la Sécurité militaire ont choisi, malheureusement, puisque c’est à partir de là que le pays a basculé dans la violence.

 

Me Comte. — Une question dans la droite ligne de ce que vient de dire le témoin, M. le président. On dit beaucoup, M. Aït-Ahmed, que la manifestation du 2 janvier 1992 était une manifestation en faveur d’une annulation du premier tour et d’une annulation du processus électoral. Pendant ce procès, on a beaucoup dit que la manifestation du 2 janvier 1992 à Alger était en réalité une manifestation par laquelle la population algérienne demandait l’interruption du processus électoral.

 

M. Aït-Ahmed. — On vous a dit ça ? Je n’en reviens pas ! Une des raisons qui m’ont poussé à rencontrer Khaled Nezzar, c’était de lui demander l’autorisation – obligatoire – de faire la manifestation du 2 janvier, parce qu’ils avaient arrêté celle de juin. Il m’a dit : « D’accord, je peux vous assurer qu’elle aura lieu. »

J’ai été très heureux d’apprendre que, pour la première fois, la télévision en parlerait. Qui a fait l’appel à la télévision ? C’est moi. Qui a organisé le service d’ordre ? C’est mon parti. Quels étaient les mots d’ordre hégémoniques ? « Ni État policier, ni République islamiste. » Il y avait peut-être quelques autres slogans, nous sommes tolérants… Mais je vous assure que, de A à Z, c’est nous qui l’avons organisée. D’ailleurs, le seul discours qui a été prononcé, c’était le mien ; et là, le souci était de ne pas rater le deuxième tour, de poursuivre ce processus, de nous mobiliser, de dire aux femmes « il faut se compter », de dire aux militants : « Vous n’avez même pas eu la décence de faire voter vos femmes, vous êtes encore plus conservateurs ! » D’où véritablement cet enthousiasme.

 

Les Algériens avaient été découragés par la fraude répétée. Mais lorsqu’ils ont vu la victoire du FIS, c’est là qu’ils se sont mobilisés. M. Nezzar, nous avions tout fait pour que vous n’interveniez pas, vous m’avez donné votre parole mais vous êtes intervenu et cela a été un très grand malheur.

 

Quand j’ai eu le contact avec les dirigeants du FIS, lorsque je leur ai dit très durement qu’on nous avait menés à une catastrophe en juin, Rabah Kebir m’a dit : « Je vais vous poser une question : cette manifestation, vous l’avez faite contre qui ? Contre le pouvoir ou contre nous ? » J’ai dit : « Est-ce que vous avez lu les mots d’ordre qui sont venus de Bône, d’Oran, de partout ? “Ni État policier, ni République intégriste”. » Il m’a dit : « Qu’est-ce que vous entendez par intégriste ? » J’ai répondu : « C’est la République iranienne avec une oppression politique, avec la torture, avec la domination politique. »

 

Me Comte. — Une dernière précision, toujours sur cette manifestation. Nous avons eu deux témoins aujourd’hui, Mme Aslaoui et M. Lounis, qui ne vous ont pas entendu faire de discours ce 2 janvier. Est-ce que vous avez fait un discours ou est-ce que vous ne l’avez pas fait ? Si oui, quel était le contenu de ce discours lors de cette manifestation du 2 janvier ?

 

M. Aït-Ahmed. — J’espère que ces personnes ont bien gardé leur ouïe, qu’elles ont une oreille bien portante… Ce discours, c’était un événement ! J’ai prononcé mon discours45

Intervention dans le public de Mme Aslaoui.

 

M. Stéphan, président. — Madame, vous êtes un ancien magistrat, donc vous savez ce qu’est la loi et la procédure pénale, je ne peux pas vous autoriser à intervenir.

 

M. Aït-Ahmed. — Le but de cette manifestation, c’était de ne pas interrompre le processus électoral, parce que nous savions très bien – je connais leur système, je connais leurs pratiques – que nous allions à ce moment-là à la catastrophe, à la violence, une violence que personne ne pourrait maîtriser. Aujourd’hui, d’un islamisme « résiduel » à un autre islamisme « résiduel », nous sommes toujours dans la violence.

 

Le seul but de la manifestation était de mobiliser pour le deuxième tour et nous avons mobilisé les femmes dans les campagnes, pour qu’elles fassent des cartes d’identité, des photos… Quelques jours après, on a compris que si la marche avait été autorisée, c’était pour légitimer la thèse d’un coup d’État « à l’appel du peuple ».

 

Je peux vous assurer, M. le président, quelquefois je me demande si on est dans le même univers ! Cela fait quarante ans qu’on produit des mutants, qui mentent, qui ont le culot de vous parler en face et de vous embrasser et qui vous préparent une embuscade. Vous savez, l’Histoire nous a rendus familiers de cette capacité de dissimulation. Par exemple, Maxime Gorki faisait la propagande du régime soviétique en disant qu’il n’y avait pas d’exactions. Le président Herriot a demandé à ses hôtes de lui montrer une église. Qu’à cela ne tienne, on lui a montré une église où se trouvaient des tchékistes, et il a pu dire en revenant en France qu’il y avait la liberté confessionnelle… Je dois dire que nos services de sécurité en ont gardé des traces. Ils ont toujours les mêmes schémas appris auprès du KGB, de la police politique des pays de l’Est et de la Securitate.

 

On ne peut comprendre ce qui se passe en Algérie si on ne prend pas acte du fait qu’aujourd’hui en Algérie il n’y a pas d’information. Ils ont commencé par gagner la bataille de l’information, de la communication, en privant les Algériens de l’information, en coupant l’Algérie de la communication internationale, ce qui fait qu’ils pouvaient raconter n’importe quoi. Ce qui fait que de nombreux pays sont tombés dans le piège de la « lutte contre l’islamisme ».

 

Je peux vous assurer que, si on avait écouté Rome46, c’était la chance la plus importante d’aller à une solution politique. Quand je dis Rome, c’est le fait que nous avons réussi à faire un pacte avec la plupart des partis politiques de l’opposition. Nous avons même invité le RCD, qui nous a envoyé de la littérature contre les islamistes… Et nous avons fait un travail responsable. Nous étions un peu des artisans, nous ne voulions pas de simples déclarations platoniques, nous voulions un processus qui ramène la paix. La négociation a buté sur le fait que les islamistes disaient : « Nous sommes des belligérants. » Je me suis inscrit en faux, j’ai dit : « Ce n’est pas parce que nous sommes pacifiques que nous allons être pénalisés… Au contraire, notre présence dans la discussion donnera confiance à la population algérienne. » Tôt ou tard, ils allaient négocier directement avec le pouvoir, ce qui s’est d’ailleurs fait par la suite.

 

Il fallait donc ramener la paix, puis prévoir ensuite une période de transition pour mettre en place des instances, avec l’assentiment de tous, y compris de l’armée. Je l’ai dit au début, nous n’avons pas fait d’« alliance » à Rome. Évidemment, ceux qui ont tout géré en Algérie depuis des décennies voyaient que cette alternative prenait de l’importance sur le plan intérieur et sur le plan extérieur. Il y a des hommes politiques qui voient un avenir démocratique dans ce pays. Mais c’est parce qu’« ils » ne voulaient pas que cette alternative puisse prendre forme et être crédible à l’échelle internationale que l’armée, la Sécurité militaire en tout cas, a engagé contre nous ces mensonges hystériques, nous traitant de « valets du pape », de « catholiques », de « croisés ».

 

Quand j’ai fait ma campagne électorale pour la présidentielle, je leur ai expliqué : « On vous fait peur avec Sant’Egidio, alors que ce sont des lycéens qui se sont organisés en association et ont participé ensuite à la solution de plusieurs conflits… » La malchance de l’Algérie, c’est qu’à cette époque-là déjà l’État n’était même pas capable de payer les services de la dette. Il était en cessation de paiement. Malheureusement, c’est à ce moment-là que les autorités françaises ont fait le maximum, leur ont donné de l’argent…

Nous en sommes à la dixième année ! M. le président, nous avons eu sept années très dures avec toutes ces exactions.

 

J’ai suivi avec beaucoup d’émotion les « regrets » exprimés concernant les horreurs pendant l’époque coloniale. J’ai même écrit un article sur la torture. Les trois quarts de la jeunesse n’ont pas connu cette Histoire, ils ne sont pas anti-français. Alors, pour le peuple algérien, être ému des exactions qu’il y a eu il y a trente ans et ne rien faire pour arrêter cette guerre sans nom, qui a fait déjà plus de 200 000 morts, qui a cassé ce pays, qui pousse la jeunesse à se suicider…

 

Me Comte. — Je n’ai pas d’autres questions.

 

M. Stéphan, président. — Ces problèmes qui se posent appellent de très longs développements. Vous venez de citer le général Nezzar au sujet de la décision de l’interruption du processus électoral. Cela nous renvoie directement à la diffamation. Est-ce que vous dites qu’en réalité c’est lui qui a pris cette décision d’arrêter le processus électoral ? Dans quelles conditions ? Vous dites qu’il en est le principal initiateur. Y avait-il d’autres personnes avec lui ? Et, dans le prolongement, comment M. Chadli a-t-il démissionné et comment M. Boudiaf, dont vous venez de parler, que vous connaissiez bien avant de l’avoir vu au Maroc, a-t-il été amené à participer au Haut Comité d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — Sur le rôle de M. Nezzar, nous sommes dans les ténèbres. Nous savons qu’il y a des officiers de la Sécurité militaire, c’est-à-dire du DRS, des généraux, et aussi d’autres officiers du même grade ou de grades différents, mais nous savons qu’il y a toujours une direction collégiale occulte. C’est ce qui leur permet de dire : « C’est la mafia politico-économique. » Tout le monde dit cela. L’essentiel, c’est qu’on ne donne pas de noms. Ils ont tout banalisé.

 

Quand la décision d’abattre Boudiaf a été prise, on ne sait pas qui était présent, mais notre interlocuteur était M. Nezzar. Le fait qu’il soit venu me voir, qu’il ait pris des initiatives, qu’il ait joué un rôle ne prouve pas qu’il était le chef, on ne peut pas dire non plus qu’il était le « parrain ». Mais je suis persuadé qu’il assumait toute la responsabilité.

 

M. Stéphan, président. — Sur le départ de M. Chadli ?

 

M. Aït-Ahmed. — En ce qui concerne Chadli, il a été forcé à partir. On lui a passé le message à la manière mafieuse : « Fais attention ! » Comme il n’était pas libre de ses mouvements, il a simplement dit qu’il s’opposait aux « finalités politiques ».

 

M. Stéphan, président. — Et l’arrivée de M. Boudiaf au Haut Comité d’État ?

 

M. Aït-Ahmed. — L’arrivée de M. Boudiaf m’a surpris. Je l’avais vu et il ne voulait pas venir. Il m’avait dit : « C’est une fausse ouverture, mais tu les connais, ils sont malins, ils essaient d’ouvrir parce que cela s’ouvre partout, et après cela va se refermer contre nous. » J’en ai voulu, mais très relativement, à Boudiaf d’avoir accepté. Ayant donné son assentiment à M. Haroun, il s’est engagé à rentrer et après il a téléphoné à ses amis à Alger. Il leur a dit : « Voilà, qu’est-ce que vous en pensez ? » Ils lui ont répondu : « Écoute, tout ce qu’on t’a dit, c’est du festi – en Algérie, c’est le mensonge le plus grossier –, alors s’il te plaît ne rentre pas. » Alors Boudiaf a pris le téléphone et a dit : « Je ne rentre pas. »

 

C’est à ce moment-là que rentre en jeu Smaïn, le numéro deux du DRS, qui avait « investi » auprès de la femme de Boudiaf – je dis cela sans faire aucune allusion à la dignité de sa femme. Il a créé des liens et a dit à la femme de Boudiaf : « Il faut convaincre ton mari. On ne lui demande pas de rester, on lui demande juste de venir, il verra des femmes, il verra des jeunes, il verra des travailleurs… » Elle m’a raconté tout cela. Et elle m’a raconté aussi la façon dont on l’a « éliminée » du voyage à Annaba47. Ce voyage devait se faire mercredi, il s’est fait lundi et la personne qui préparait les bagages du président lui a dit : « Vous, vous ne venez pas. »

 

Pour elle, tout a été fait pour l’assassiner et il y a de très nombreuses raisons à cela. Si vous le désirez, je pourrai formuler quelques hypothèses devant vous, mais le fait est que la mise en place du dispositif était telle qu’il ne devait pas s’en sortir. Même l’ambulance qui le transportait n’était pas équipée. Même cette ambulance a reçu des balles de mitrailleuse. Donc c’était très clair, on voulait non seulement faire un show médiatique mais aussi donner un exemple aux autres.

 

Vous savez, il est mort dans un fauteuil à la Maison de la culture de Bône où j’ai fait quatre conférences, alors que j’avais en face de moi des gens du FIS. C’est une salle qu’on pouvait maîtriser. Je n’avais pas droit à la police, j’avais des karatékas du parti qui étaient là, donc c’était maîtrisable. Il est archi-faux de dire que Boudiaf a été tué par les islamistes. Personne n’y croit. Mais la capacité de cacher, de dissimuler est telle que la mémoire des exactions est un acte de résistance contre un pouvoir totalitaire.

M. Stéphan, président. — M. le bâtonnier, vous avez des questions ?

 

Me Farthouat. — M. Aït-Ahmed, il y avait eu des élections locales en 1990 qui avaient été gagnées par le FIS. Vous avez dit tout à l’heure que les militants du FIS n’étaient pas partisans des élections. Ils se sont bien présentés à ces élections et ils ont gagné des municipalités ?

 

M. Aït-Ahmed. — Oui.

 

Me Farthouat. — Ils se sont servis de cette victoire…

 

M. Aït-Ahmed. — Bien sûr.

 

Me Farthouat. — Ils s’en sont servi ultérieurement lors des élections législatives, notamment dans la fraude ?

 

M. Aït-Ahmed. — Il y avait aussi le fait que lorsque les produits de première nécessité ont été augmentés, la réaction a été rapide dans la population contre cette mesure antisociale. Le FIS a décidé de faire une action sociale, de distribuer de l’argent aux pauvres. C’est passé par leurs municipalités, ils ont eu ainsi la possibilité de se renforcer.

 

Maintenant, si vous voulez demander pourquoi on n’a pas participé…

 

Me Farthouat. — Ce n’est pas la question que je vous posais. Vous avez dit tout à l’heure que les élections législatives, si elles avaient eu lieu en juin, auraient été perdues par le FIS. Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?

M. Aït-Ahmed. — Eux-mêmes, puisqu’ils se sont retirés et ont demandé des élections présidentielles.

 

Me Farthouat. — Donc votre raisonnement, c’est qu’ils ont demandé les élections présidentielles parce qu’ils étaient sûrs de perdre les élections législatives, qu’ils auraient en définitive gagnées au mois de décembre ?

 

M. Aït-Ahmed. — Absolument.

 

Me Farthouat. — Donc, si j’ai bien compris votre position, dans les élections législatives après le premier tour, le FIS avait déjà une majorité relative, donc il n’était plus possible de gagner totalement les élections législatives parce qu’il était impossible de composer avec le FIS et de parvenir à une solution. Si ce pari avait été perdu, que se serait-il passé ?

 

M. Aït-Ahmed. — Le pari le plus logique, c’est de faire confiance à son peuple, de lui donner les moyens de s’exprimer, de s’organiser. Or, depuis l’Indépendance, qu’ont fait les responsables ? Ils ont fait de la prédation politique. Ils ont détruit tout le savoir, tous les acquis politiques de la population algérienne. Le contrôle de la société était assumé par la Sécurité militaire et c’était elle qui interdisait. Quand j’ai créé un parti, aussitôt on m’a envoyé l’armée sous prétexte que la 7e région militaire de Kabylie échappait à l’état-major… Il y a eu de la prédation.

 

Donc, on a tout fait pendant ces trente dernières années contre les mouvements démocratiques. On a utilisé les islamistes. La preuve, c’est qu’un pouvoir qui se dit laïc a fait passer tous ses décrets sur la révolution industrielle, la révolution culturelle et agricole par les mosquées. L’islam a été proclamé religion d’État. On a dit en France qu’une espèce de vide politique s’était créé sans en chercher les causes, que l’armée algérienne, c’était comme l’armée turque. Cela n’a rien à voir.

 

Me Farthouat. — Je crois que vous avez été candidat à la présidence de la République en 1999, mais, d’après ce que j’ai lu à l’époque, des problèmes de santé vous ont conduit à renoncer à cette candidature. Mais votre mouvement a été candidat dans d’autres élections. Quel est son poids électoral ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je pense, Maître, que vous faites erreur. Je me suis présenté aux élections présidentielles après avoir eu l’assurance de Liamine Zéroual48 que ces élections seraient libres et transparentes. Je voulais qu’il me donne des garanties. Vous savez pourquoi Zéroual est parti ? Parce que, encore une fois, si vous ne connaissez pas la nature du régime, vous continuez à ne rien comprendre. Le président en Algérie, c’est d’abord le président de la nomenklatura, il est là pour assurer des équilibres dans la distribution des prébendes, des rentes, dans la promotion des cadres dans l’armée, l’administration… Zéroual a été forcé de partir.

 

Et, plus grave encore, les carnages qu’il y a eu en Algérie, je le dis sur mon honneur, c’était la façon dont les différents clans à l’intérieur du pouvoir réglaient leurs affaires. Non seulement on confisque le pouvoir, ses richesses, la mémoire, mais aussi, quand « ils » veulent régler leurs problèmes internes, ils s’envoient des messages en ciblant des personnalités. On a ciblé notre trésorier, on l’a tué en pleine campagne électorale49.

 

Me Farthouat. — On vous demande en fait le score de votre parti.

 

M. Aït-Ahmed. — Par rapport au problème des élections présidentielles, j’y suis allé non pas pour briguer la magistrature suprême, mais pour centrer la campagne électorale sur les revendications pressantes et essentielles, à savoir l’appel à la démocratie et à la réconciliation. C’était mon but.

 

Je suis allé voir Zéroual pour demander une campagne électorale plus longue : l’Algérie, c’est grand, c’est une superficie de quatre fois la France. J’ai été jusqu’au bout. Deux jours avant de rentrer à Alger, j’avais déjà mal, mais je ne pouvais pas décommander ces dizaines de réunions qui m’attendaient. Nous avons fait une espèce de contrat avec tous les autres candidats, même l’islamiste50, pour essayer de contrôler ces élections : nous étions déterminés à faire cette campagne ; mais si on se rend compte que l’armée intervient…

 

Au moment où le scrutin a commencé, l’armée est intervenue dans plusieurs régions pour empêcher les électeurs de voter, pour se saisir des urnes. C’est le moment où j’ai été transporté en ambulance pour être opéré, mais c’est au siège de mon parti que se sont réunis les six autres candidats pour dire : « Nous nous désistons51. »

 

Me Farthouat. — Je n’ai toujours pas de réponse à ma question. Dans les autres élections auxquelles votre parti a participé, quel a été son poids électoral ?

 

M. Aït-Ahmed. — Aux élections de décembre, nous avons eu vingt-cinq sièges.

 

Me Farthouat. — Quel est le pourcentage de voix ?

 

M. Aït-Ahmed. — Cela, je ne peux pas vous dire. L’important est que nous avions vingt-cinq sièges52

 

Me Farthouat. — Sur ?

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne sais pas.

 

M. Stéphan, président. — Pas d’autres questions, M. le bâtonnier ?

 

Me Farthouat. — Non, M. le président.

 

M. Nezzar. — M. le président, je voudrais tout d’abord remercier M. Aït-Ahmed d’avoir été présent aujourd’hui. Par sa présence, il nous a permis déjà d’élever un peu le débat et de discuter des problèmes qui se sont posés en Algérie depuis le début et qui viennent de très loin.

J’étais jeune à l’époque, très jeune. J’ai fait l’armée et j’étais un des aspirants les plus jeunes. Des gens ont écrit : « Qu’il cite ses promotions. » Alors je cite, j’ai pris des notes, comme à l’école, comme cela on ne peut pas oublier. [Inaudible.]

 

J’étais jeune à l’époque, j’ai milité et j’ai rejoint le maquis en 1957. Depuis, je n’ai jamais quitté mes unités, et, je le dis sous serment, je suis arrivé à Alger le 1er janvier 1985. Tout mon temps, je l’ai passé dans des unités de combat. Je suis un homme de terrain. Moi, je ne fais pas de politique…

 

M. Aït-Ahmed. — C’est tout le problème !

 

M. Nezzar. — Ma conviction et les circonstances m’ont attaché à la politique, mais je l’ai quittée dès que j’ai pu, parce que je ne suis pas politique.

 

J’ai un souvenir douloureux. En 1962, le 19 mars, je me souviens, lorsque vous avez fait la réunion du CNRA… [Inaudible.] Et M. Ali Haroun, dans son livre, a repris cette phrase qui est très bonne et qui disait : « C’est dommage pour ce CNRA qui a fonctionné pendant toute la révolution et qui, au dernier moment, au lieu de ramener la clé pour ouvrir la porte… » C’est vrai, je suis d’accord avec lui, vous en êtes un peu responsable, beaucoup en sont responsables. Nous étions jeunes à l’époque. M. Aït-Ahmed, je vous respecte beaucoup, vous êtes un « historique » pour moi, vous êtes un chef…

 

M. Aït-Ahmed. — Je ne le suis plus.

 

M. Nezzar. — Je le vois comme cela. J’étais très jeune à l’époque. C’est ma manière de voir. Maintenant, revenons à la situation actuelle. J’arrive au début de 1985, je suis un troufion, un homme de terrain. En 1988, survient un tremblement de terre, c’est vrai. Ce n’est pas moi qui l’ai provoqué. Je suis un militaire, j’ai été investi d’une mission de maintien de l’ordre et j’ai essayé de faire mon possible pour sauver des vies humaines. Vous disiez tout à l’heure qu’on a tiré à la mitrailleuse : je m’inscris en faux, et mes avocats qui sont ici connaissent le président de l’association des victimes de 1988. J’ai écrit, j’ai dit : « Ce sont des victimes. » Les jeunes savent exactement d’où vient le mal, ce n’est pas de moi.

 

Maintenant, revenons à la situation de 1991. C’est vrai, je vous ai appelé, on s’est rencontrés et on s’est parlé. Je me souviens, vous êtes entré dans mon bureau, nous étions trois…

 

M. Aït-Ahmed. — Vous avez fait évacuer tous les officiers.

 

M. Nezzar. — Peut-être. La deuxième fois, on s’est vus. Je ne suis pas responsable de ce qu’ont fait les gens. Je suis honnête dans cette histoire, on s’est vus…

 

M. Aït-Ahmed. — … à la Défense.

 

M. Nezzar. — Vous disiez qu’on vous a obligé à baisser la tête. Je ne suis pas responsable, je vous ai appelé, j’ai dit que je voulais discuter avec vous. Mais ce qu’ont fait les gens, pour des raisons de sécurité ou autre, je n’en sais rien, honnêtement. Je me place un peu dans votre position, M. Aït-Ahmed, je suis un peu dans votre logique d’une certaine manière, sauf qu’entre nous il y a un écart extraordinaire. C’est vrai, il y a un écart extraordinaire…

 

M. Aït-Ahmed. — Il y a un fleuve de sang !

 

M. Nezzar. — Non, nous allons essayer d’en discuter et de dire les choses comme elles sont. Maintenant, le « fleuve de sang », l’Histoire jugera. Je m’excuse, parce que vous avez une vision des islamistes que je n’ai pas. Vous, vous étiez loin, les Algériens ont vécu les atrocités du FIS. Mais n’en parlons pas, vous avez une politique que je respecte.

 

À l’époque, j’étais jeune. Je pensais de la même manière mais j’avais une autre manière de réfléchir. Nous étions jeunes, nous étions en déséquilibre par rapport à ce qui existait, mais nous avons travaillé à certains niveaux de la formation. Si nous avons aujourd’hui des officiers de qualité, c’est parce que nous avons fait le nécessaire.

 

Vous voyez toujours la situation en fonction de l’époque, avant 1987, avant 1986… Je vous l’accorde, mais simplement je suis un spectateur de cette scène. J’étais responsable de la reconversion de l’armée, je suis tout à fait d’accord avec les idées que vous donnez, je les ai appliquées. Les services de sécurité dont on parle, parlons-en. Personnellement, je n’ai pas mis les œufs dans le même panier : j’ai créé la DGSE au niveau de la présidence, j’ai créé la DCE au niveau du chef d’état-major, j’ai créé le DRS au niveau du ministre de la Défense53. J’ai dit à l’époque à la police, parce que la police n’avait pas encore ce qui était l’équivalent de la DST ici en France : « Prenez le temps nécessaire de former votre unité. » J’ai voulu le faire d’une manière classique. Je n’ai rien inventé, je ne réinvente pas la poudre. J’ai appris dans les écoles, j’essaie d’appliquer…

 

J’ai mené le même combat que vous. J’ai cassé la chape de béton. J’ai vécu au niveau des unités, avec des jeunes, et il y avait une chape de béton. Vous le savez très bien, M. Aït-Ahmed, il y avait des roitelets, ils existaient. On a réussi quand même. Seulement les événements politiques, malheureusement, nous ont entraînés dans une spirale dont je ne suis pas responsable, que ce soit 1988 ou 1991.

 

Là, M. Aït-Ahmed, je m’inscris en faux quand vous dites qu’on a fait partir Chadli. Il y a des documents qui sont là. Le président Mitterrand a appelé le lendemain, deux fois, le président Chadli. Je le sais, j’ai été informé (c’est normal que les services fassent leur travail : savez-vous qu’à l’époque j’avais indiqué que pour faire des écoutes, seul le ministre de la Défense pouvait les signer ?).

 

Je vous parle en tant qu’homme qui a une conviction, qui a une éthique. Pourquoi aujourd’hui ne fait-on pas la différence entre le respect qu’on me doit, parce que j’ai essayé de faire mon travail le plus scrupuleusement, là où j’étais… C’est cela qui fait que les gens me respectent. Alors je dis, M. Aït-Ahmed, voilà un peu le parcours que j’ai eu. J’ai dit au début, je vais aller doucement, ce sont des compagnons. J’ai trouvé des difficultés, comme vous dites. J’ai trouvé des difficultés et puis je me suis dit : après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ? À ce moment-là, je prends la voie, cette voie, et s’il m’arrive quoi que ce soit, je démissionne et c’est tout. Malheureusement, les événements politiques nous ont rattrapés, en 1988, alors que je n’avais pas encore terminé la restructuration de l’armée. Mais j’avais réussi à centraliser. J’ai réussi à faire monter des jeunes au niveau de responsables. J’ai été le premier à désigner trois commandants des forces d’une même région. J’ai choisi les meilleurs et personne ne peut me contredire…

 

Revenons à 1991 et au mode de scrutin. J’étais avec M. Ghozali et M. Mohamed Abdeselem, l’actuel ministre de [inaudible]. Mais on n’a pas réussi – j’étais présent –, on n’a pas réussi à les faire changer d’avis, parce qu’ils voulaient gouverner avec le FIS. C’est cela le problème, et c’est pour cela que nous avons eu ce résultat catastrophique, parce que nous n’avons pas réussi à imposer le mode de scrutin qui allait donner les possibilités à tous les autres partis. On s’est retrouvés avec 189 sièges au premier tour pour le FIS et celui-ci en ballottage favorable. Un FIS avec lequel, je vous le dis, je ne suis pas d’accord sur l’approche de ce qui s’est passé. Ce sont des gens qui disaient : « Le cercueil ou le fusil. » Pendant quinze jours, la loi islamique, la charia, était appliquée : le Coran était dans la rue, entre les mains des gens. Les gens revenus d’Afghanistan étaient des commandos arrivés en avion qui défilaient devant nos portes.

 

En 1991, vous êtes venu me voir. Nous aussi, nous étions surpris de la démission de Chadli. C’était tout à fait normal qu’il en parle à un militaire. Donc, vous êtes venu me voir, vous m’avez dit : « C’est un coup d’État. » Je vous ai répondu : « M. Aït-Ahmed, ce n’est pas un coup d’État, il a voulu partir. » Je vous ai rencontré une deuxième fois, vous m’avez dit, c’est vrai : « Attention à la démocratie, c’est un plus. » Vous m’avez dit cela. Je vous ai dit : « M. Aït-Ahmed, il n’y a pas de présidence. » Vous m’avez dit : « Le président va dissoudre l’Assemblée. » Je vous ai dit : « Depuis 1988, il n’y a plus de président54. »

 

M. Aït-Ahmed. — Ça montre bien que c’est vous qui dirigez !

 

M. Stéphan, président. — M. Aït-Ahmed, vous avez la parole pour répondre, si vous avez quelque chose à dire, très brièvement.

 

M. Aït-Ahmed. — Ce que vient de dire M. Nezzar est l’illustration de tentatives personnelles au sein d’une armée organisée. Mais le problème qui se pose, c’est le fait que l’armée ait pris le pouvoir d’un commun accord avec la Sécurité militaire. Je vous donne un exemple. Pourquoi avez-vous fait un nouveau coup d’État contre Ben Bella55 ?

 

Vous savez, j’ai été condamné à mort56… Et puis, surréalisme, deux mois après on m’envoie des avocats pour me demander si je suis d’accord pour négocier. J’ai dit : « Oui, mais vous êtes en train d’enfoncer une porte ouverte, c’est parce que vous avez tout verrouillé que nous en sommes là. Donnez des laissez-passer, des passeports à mes amis de la direction clandestine, ils iront négocier. »

 

C’est ce qui s’est fait. Un accord a été réalisé avec le FFS et, le 16 juin 1965, la presse nationale a publié cet accord FLN-FFS qui a suscité un immense espoir : on sortait de la pensée unique, on sortait du parti unique. Avant le troisième jour57, ceux qui avaient négocié avec nos délégués sont venus nous voir à la prison. Ils m’ont dit : « Il faut dissoudre le FFS, car l’armée veut avoir quelque chose. » J’ai dit : « Qu’est-ce que vous me racontez là ? Nous sommes l’opposition, nous n’avons pas de moyens, nous sommes la partie la plus faible. Nous pourrions demain, si le rapport des forces change, changer notre attitude. Mais nous ne vous avons pas mis le couteau sous la gorge ! Vous me demandez de dissoudre un parti qui est un martyrologe. »

 

Là où nous sommes implantés, il n’y a pas d’islamisme. C’est quand il n’y a pas de moyens d’expression qu’il y a la misère, l’exclusion, qu’ils sont heureux de se défouler et que les prédicateurs demandent la tête des généraux. Cela ne les empêche pas d’ailleurs d’aller tout de suite après voir des films pornographiques à la télévision… C’est vous dire que nos jeunes cherchent un moyen de vivre. Ou de survivre.

 

Chaque fois qu’il y a eu une possibilité de changement, vous êtes intervenus. Chaque fois ! À cette époque-là, au moment des élections législatives, en décembre, c’était toujours la même raison. Il y a une direction occulte qui est là, qui s’impose à sa manière, qui intervient. Après, on fait des coups de force auprès de chaque parti. Le FLN, sous la direction du chef de la Sécurité militaire, a fini par se débarrasser de son secrétaire général, M. Abdelhamid Mehri, qui avait signé le « contrat de Rome ». La plupart des membres de sa direction étaient déjà pris en charge par la Sécurité militaire. Ils ont fait la même chose à d’autres partis.

 

Vous ne pouvez vous imaginer comment nous existons ! C’est un miracle d’exister quand on est à la fois sous la pression et la répression de la Sécurité militaire, du pouvoir et, de l’autre côté, des islamistes. Lors de notre dernier congrès, on a interdit aux commerçants de nous louer des chaises !… Le président lui-même nous a fait interdire de tenir ce congrès à Alger pour que les diplomates n’y assistent pas. On l’a donc tenu loin. C’est dire à quel point c’est vous qui décidez de tout maintenant.

Ce dont je suis fier, ce sont les deux années que j’ai passées à organiser l’Organisation spéciale58, dont le but était de préparer la révolution. Alors, quand j’ai rencontré pour la première fois M. Souaïdia après la publication de son livre, j’ai failli craquer : il m’a rappelé ces deux mille militants que j’ai choisis moi-même à travers le pays, pour en faire des cadres. Pour moi, c’est un de mes cadres : il est contre l’humiliation, il est contre l’arbitraire, il s’élève contre le fait que les jeunes n’ont pas le droit de vivre, n’ont pas le droit de vivre en famille, n’ont pas le droit de construire une société.

 

Vous savez à quelle conclusion, au bout de deux années, nous sommes arrivés ? Nous sommes arrivés à définir une forme de lutte – et vous allez voir que ce n’est pas une allitération. Nous avons condamné le terrorisme comme forme de lutte, parce que, à supposer que certains dirigeants soient des traîtres, nous avons une armée… D’autres préconisaient de faire comme en France, en disant : « Nous sommes quarante millions, chacun tue un Allemand et on règle le problème. » C’était assez simpliste. Il y avait aussi les levées en masse… Nous avons ainsi passé en revue tout ce qui ne devait pas être fait, et après nous nous sommes dit qu’il fallait former des cadres militaires qui puissent encadrer la population algérienne.

 

Aujourd’hui, je vous interpelle comme citoyen, quoique je ne sois pas citoyen : les Algériens n’étaient pas citoyens du temps de la France, ils ne le sont toujours pas parce qu’ils n’exercent pas leurs droits. La justice et le droit sont en complète déshérence. Alors, pourquoi ne pas négocier une solution politique, pourquoi ne pas dire : « Voilà ce qui ne peut pas sortir des élections truquées » ? Est-ce qu’une élection truquée peut faire la paix ? Il faut éliminer les solutions inefficaces avec lesquelles les dirigeants cherchent à gagner du temps et surtout à faire des vitrines démocratiques pour mieux cacher les mensonges de la mafia qui dirige ce pays.

 

Applaudissements dans l’assistance.

 

M. Stéphan, président. — S’il vous plaît ! Ce n’est pas une tribune politique. Les débats débordent inévitablement, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de la nature de la diffamation qui nous est soumise.

 

M. Aït-Ahmed, le tribunal vous remercie de votre témoignage. On va vous redonner votre pièce d’identité. Vous pouvez rester dans la salle pour suivre les débats, débats qui vont maintenant vers leur fin.

 

Nous avons entendu tous les témoins. Il y a des visionnages, je propose de les limiter autant que faire se peut. Est-ce même utile de le faire ou pas ?

 

Me Comte. — Nous y renonçons. Nous avons eu beaucoup de témoignages.

 

M. Stéphan, président. — De toute façon, les éléments sont soumis au tribunal. Le tribunal va délibérer, il voit bien les pièces qui lui sont soumises. À moins que vous ne souhaitiez absolument les visionner…

 

Me Gorny. — Pouvez-vous faire un duplicata de cette cassette ?

 

M. Stéphan, président. — Nous allons en rester là pour aujourd’hui. Demain vous avez prévu pour la défense quatre heures…

 

Me Gorny. — Nous allons essayer de réduire.

 

M. Stéphan, président. — Donc de 9 h 30 jusqu’à 12 h 30. Donc l’après-midi nous aurions le réquisitoire de Mme le procureur.

 

Me Comte. — M. le bâtonnier nous a dit qu’il commencerait. Il nous faudra une vingtaine de minutes.

M. Stéphan, président. — Très bien. L’audience reprendra demain à 9 h 30, avec les plaidoiries de la partie civile.

 

L’audience est levée à 18 h 55.

 

Notes du chapitre 4

1. Le leader du FIS Mohamed Saïd – car c’est de lui qu’il s’agit – a dit au lendemain du premier tour des législatives : « Nous sommes tous des frères, celui qui versera une seule goutte de sang de son frère ne connaîtra pas le pardon. Il n’y a de problème que dans l’imagination délirante des ennemis de l’Algérie. […] Tout va bien et, grâce à Dieu, il n’existe aucune pomme de discorde entre nous. Pour renforcer notre unité, nous devrons renforcer notre foi, nous conformer aux prescriptions divines sur la façon de nous habiller ou de nous nourrir. » Un commentateur écrit à ce sujet : « Le mot est lancé : le correspondant de l’agence Reuter, qui couvre la prière, le saisit au vol : “Mohamed Saïd, leader du FIS, écrira-t-il, demande aux Algériens de changer leurs habitudes vestimentaires et alimentaires.” Cette phrase fera le tour du monde. Toute la presse nationale lui consacre sa une. L’heure de la riposte anti-FIS a sonné. Désormais les islamistes n’auront de répit que le jour où ils seront interdits d’expression politique. Mohamed Saïd aura beau se rétracter, affirmant que le journaliste était trop éloigné de lui pour avoir entendu ses paroles exactes, rien n’y fait. La machine anti-intégriste se met en branle, plus personne ne l’arrêtera. Elle commencera par broyer Chadli, le président coupable d’avoir agrée le FIS » (Amine TOUATI, Algérie, les islamistes à l’assaut du pouvoir, op. cit., p. 124).

2. Voir infra, chapitre 4, le témoignage de Hocine Aït-Ahmed sur ce point, p. 376.

3. Le PRS, fondé le 20 septembre 1962 par Mohammed Boudiaf et toujours clandestin ensuite en Algérie, a été dissous après la mort du président Houari Boumediene en 1979.

4. Au moment où il a été assassiné, le 29 juin 1992.

5. Aux yeux de M. Djebbar, la « société civile » et le « peuple profond » sont donc deux entités distinctes.

6. « Ahmed Djebbar : la situation économique et sociale empire », L’Humanité, 16 septembre 1998.

7. RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie ; FFS : Front des forces socialistes ; MDS : Mouvement démocratique et social ; FLN : Front de libération nationale.

8. « Le fils aîné de feu le président Mohamed Boudiaf, Nacer, compte déposer une plainte avant la fin 2002 contre Larbi Belkheir, Smaïl Lamari, le général Toufik et Khaled Nezzar pour le complot visant l’assassinat de son père. Convaincu qu’en Algérie ce genre de plainte n’arrive pas à ses fins, Nacer préfère, dès lors, déposer cette plainte en France. Le fils de feu Boudiaf, que nous avons rencontré hier, au cimetière d’El-Alia, à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de l’assassinat de son père, précisera que ces quatre personnes, qui assuraient la sécurité du président, sont “derrière l’assassinat de mon père” » (Nabila K., « Larbi Belkheir, Smaïl Lamari, Khaled Nezzar et le général Toufik accusés : Nacer Boudiaf compte déposer une plainte à Paris », Le Jeune Indépendant, 30 juin 2002).

9. Voir, notamment : Djamel B., « Il y a dix ans, Boudiaf était assassiné », Le Matin, 27 juin 2002. On peut lire dans cet article : « Mme Fatiha Boudiaf d’abord, sa famille ensuite et quasiment tous les Algériens qui ont cru en Boudiaf réfutent l’“acte isolé”. Pour les Algériens, c’est la “mafia politico-financière” qui l’a ramené de Kenitra pour sauver la République en danger de mort qui l’a liquidé quand elle a senti ses intérêts menacés. Depuis, des langues se sont “déliées”. Principal homme mis en cause : Larbi Belkheir, l’actuel directeur de cabinet du président de la République. »

10. Leïla ASLAOUI, Les Années rouges, Casbah, Alger, 2000. Ce livre a été communiqué par la partie civile au tribunal.

11. Leïla ASLAOUI, Les Jumeaux de la nuit, Casbah Éditions, Alger, 2002.

12. Mme Aslaoui fait allusion à une affaire dramatique survenue à Ouargla, dans la nuit du 22 au 23 juin 1989, qui défraya largement la chronique en Algérie les mois suivants et dont l’écrivain Rachid Boudjedra, dans son livre FIS de la haine (Denoël, Paris, 1992), a rendu compte en ces termes en 1992 : « La première victime du premier crime commis par le FIS fut un bébé. Brûlé vif dans un incendie après que des militants fanatiques eurent mis le feu dans 1’appartement où vivait une femme divorcée, avec son bébé âgé de quelques mois. C’était à Ouargla en 1989. Accusée par le FIS d’être une prostituée, des militants intégristes mirent le feu à sa maison, en pleine nuit alors qu’elle dormait. Le bébé brûla dans le bûcher du fanatisme et de l’inquisition islamistes. La mère ne décéda pas mais garda des stigmates atroces de brûlures au troisième degré qui l’ont défigurée. Symboliquement un tel crime commis sur la personne d’un être innocent, d’un bébé de quelques mois, en dit long sur la psychologie du FIS, toute tournée vers le meurtre, le lynchage et le bûcher. Entre l’incendie du Reichstag en 1933 et l’incendie de ce petit appartement de Ouargla, dans le Sud algérien, en 1989, il y a toute la barbarie du monde et sa démence. »La vérité n’a rien à voir avec cette version, ni avec celle de Mme Aslaoui : la victime n’est pas un « bébé âgé de quelques mois », et le FIS n’est pour rien dans l’affaire. C’est ce qu’a montré l’enquête menée sur cette affaire tragique par la journaliste Rabha Attaf, qui a rencontré à Ouargla, en 1995, Mme Saléha Dekkiche, la mère de la victime. Il en ressort que cette agression avait été orchestrée par son ex-mari, à qui la justice n’avait pas concédé le logement conjugal après le divorce. Les douze coupables ont d’ailleurs été jugés et condamnés à de lourdes peines de prison (Rabha ATTAF, « L’affaire de Ouargla, mythe fondateur du discours de l’éradication », dossier « L’Algérie en contrechamps », Peuples méditerranéens, janvier-juin 1995, pp. 187-200 ; reproduit à l’adresse : <http://www.algeria-watch.org/farticle/tribune/Attaf.htm>).

13. Abdelhak Benhammouda, président de l’Union générale des travailleurs algériens, a été assassiné cinq ans plus tard, le 28 janvier 1997. Amnesty International écrit, dans son rapport de 2000 : « Le 12 février 1997, quinze jours après qu’Abdelhak Benhammouda eut été abattu devant le bureau de son syndicat en plein centre d’Alger, les forces de sécurité ont pris d’assaut un immeuble voisin et tué huit personnes, dont deux femmes et deux jeunes enfants. Les autorités ont rapidement affirmé que ces personnes étaient celles qui avaient assassiné Abdelhak Benhammouda. Rachid Medjahed, l’homme présenté par les autorités comme le chef de ce groupe, a été arrêté trois jours plus tard, le 15 février, et maintenu en détention secrète jusqu’à son apparition à la télévision nationale le 23 février. Il a alors avoué avoir préparé l’assassinat d’Abdelhak Benhammouda et a confirmé que les personnes tuées par les forces de sécurité le 12 février étaient celles qui avaient mené à bien l’assassinat. Rachid Medjahed n’a jamais été jugé, car il est mort pendant sa détention secrète, par les forces de sécurité. Le certificat de décès fait état de blessures par balles et la famille de cet homme a relevé plus de dix lésions de ce type sur son corps, notamment à l’abdomen, dans le dos et à la nuque. L’exécution extrajudiciaire de Rachid Medjahed pendant sa détention secrète a soulevé de nouvelles questions sur l’homicide d’Abdelhak Benhammouda, mais celles-ci restent sans réponse, car aucune enquête n’a été menée. » Il semble très probable qu’il ait été assassiné par les adversaires du président Liamine Zéroual au sein du pouvoir, car celui-ci envisageait alors de créer un parti, dont Benhammouda devait être le dirigeant.

14. C’est à Mohamed Saïd qu’on été imputés les propos relatifs au changement de tenue vestimentaire (voir supra, chapitre 4, note 1, p. 287).

15. Voir supra, chapitre 2, ce qu’en disent M. Chouchane (p. 168) et M. Nezzar (p. 171).

16. Dans la nuit du 9 au 10 février 1992, quelques heures après l’entrée en vigueur de l’état d’urgence, six policiers sont tombés dans une embuscade rue Bouzrina, dans la Casbah d’Alger, et cinq d’entre eux ont été tués. Ce crime a immédiatement été attribué au FIS. Voici ce qu’en a dit Kamel B., un officier de police ayant enquêté sur cette affaire, dans une interview recueillie par Algeria-Watch en 1998 après qu’il eut fui l’Algérie : « Nous avons continué notre enquête jusqu’à ce que nous ayons découvert que les personnes qui avaient tué nos collègues étaient des membres de la Marine de l’Amirauté. […] Les membres de la Marine ont avoué avoir reçu l’ordre des services de renseignement d’exécuter cet attentat à Bouzrina. Ils ont été présentés devant le procureur de la République du tribunal militaire, qui les a condamnés à mort. Ils ont été montrés à la télévision et présentés comme des sympathisants du FIS. En réalité, ils n’ont pas été emprisonnés, l’adjudant qui avait dirigé le groupe a été vu par un collègue à la place des Martyrs, il se déplaçait en toute liberté » (voir le texte complet de cette interview à l’adresse : <http://www.algeria-watch.org/farticle/aw/awterkamel.htm>).

17. Le Dr Réda Aslaoui a été assassiné le 17 octobre 1994. Ses assassins n’ont pas été retrouvés.

18. Voir supra, chapitre 1, note 30, p. 62.

19. Ces deux citations sont inexactes. En réalité, mis en cause sur la référence dans les accords de Rome à la « loi légitime » – assimilée à la charia par ses détracteurs –, les responsables du FFS ont déclaré à l’époque : « Pour nous, la loi légitime, c’est celle votée par le Parlement légitime, par les institutions. » Par ailleurs, M. Haddam n’a jamais écrit une telle lettre au premier secrétaire du FFS, ce qui n’aurait pas manqué de susciter de vives réactions du FFS, dont il n’existe aucune trace.Interrogée sur cette mention de la « loi légitime » dans la plate-forme de Rome, Louisa Hanoune, la dirigeante du Parti des travailleurs qui participa à son élaboration, a indiqué dans son livre d’entretiens que c’était le représentant du Mouvement de la Nahda islamique, Abdallah Djaballah (et non Anouar Haddam, l’un des représentants du FIS), qui avait voulu introduire cette notion : « Nous lui avons demandé, s’il le désirait, de faire des amendements ou des propositions pour avancer, ce qu’il a fait ; et, dans la foulée, il a proposé la “primauté de la loi légitime”, qui d’ailleurs vient après le “respect de la légitimité populaire”. Je lui ai demandé ce qu’il entendait par “loi légitime”. “Pour moi, lui ai-je expliqué, la loi légitime est celle qui émane de la souveraineté populaire, est-ce que tu es d’accord ?” Il a répondu : “Oui, je suis d’accord.” On s’est tous regardé, on a tous répété la phrase, et tous les signataires étaient présents, Ali Yahia, Aït-Ahmed, Ben Bella, Mehri, Djeddaï, Bensmaïn, Haddam, Djaballah, Benmohamed, Maghraoui, Ould Adda et moi-même. On lui a répété : “La loi légitime, ce n’est pas la chari’a, on est bien d’accord ?” Il a dit : “Oui”. Et c’est ainsi que cette phrase a été ajoutée » (Louisa HANOUNE, Une autre voix pour l’Algérie, entretiens avec Ghania MOUFFOK, La Découverte, Paris, 1996, p. 206).C’est ce que confirment Marco Impagliazzo et Mario Giro, les deux responsables de la communauté Sant’Egidio qui ont organisé la rencontre de Rome, dans leur livre : « Un point controversé, qui a suscité de nombreuses polémiques, concerne le septième principe qui évoque la “primauté de la loi légitime”, qanun char’i dans le texte arabe. Ce terme a été introduit à la demande d’Abdallah Djaballah, lors de la dernière relecture de la plate-forme, et non pas par le FIS comme certains l’ont dit. Des observateurs ont prétendu que ce rajout signifiait la reconnaissance de la charia, la loi islamique de droit divin, dans la plate-forme. En réalité, selon la jurisprudence islamique, qanun char’i se réfère à la “loi légitime”, c’est-à-dire à la “loi constitutionnelle” d’origine humaine, comme cela a d’ailleurs été précisé par les signataires eux-mêmes. Aucun des promoteurs de la plate-forme, au cours de la rencontre de Rome ou après, n’a jamais fait référence à la charia, la loi d’origine divine » (Marco IMPAGLIAZZO et Mario GIRO, Algeria in ostaggio. Tra esercito e fondamentalismo, storia di una pace difficile, Guerini e Associati, Milan, 1997, p. 127).

20. Hassan El-Banna, fondateur en 1928 de l’Association des Frères musulmans, a été assassiné au Caire le 12 février 1949.

21. Voir supra, chapitre 1, note 38, p. 70.

22. Voici ce qu’a écrit à ce sujet, en 1999, le journaliste Djallal Malti : « À ce jour, de sérieux doutes subsistent sur l’identité réelle des commanditaires de cette vague de violence. Les enquêteurs français n’ont en effet pas réuni les preuves formelles que ces attentats ont été commandités par la Sécurité militaire algérienne, mais les services de renseignement, et en particulier la DST, en sont convaincus : Alger a commandité ces explosions afin de contraindre Paris à s’impliquer dans la lutte contre les islamistes. […] De leur côté, des membres du réseau de Chasse-sur-Rhône du Groupe islamique armé (GIA), responsables de la campagne d’attentats de 1995, ont, au cours de leur procès, accusé Alger de les avoir “téléguidés”. Enfin Paris soupçonne le cerveau de l’opération, Ali Touchent, alias “Tarek”, d’être un agent des “services” algériens. Décédé dans des circonstances obscures à Alger, en 1997 – l’annonce n’en a été faite qu’un an plus tard –, il ne pourra jamais être entendu par des juges français » (Djallal MALTI, La Nouvelle Guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1999, p. 103). Voir aussi supra, chapitre 3, note 23, p. 222.

23. Le 9 novembre 1993, dix jours après la libération des trois agents consulaires français enlevés en Algérie, le ministre de l’Intérieur français de l’époque, Charles Pasqua, organisait un vaste coup de filet (appelé « Opération Chrysanthème ») dans les milieux islamistes en France. Le porte-parole de la Fraternité algérienne en France (FAF) et responsable du FIS pour la France, Moussa Kraouche, était arrêté et la publication de son organisation, Le Critère, était interdite. Environ une centaine de personnes étaient arrêtées, puis emprisonnées dans une caserne à Folembray, avant d’être pour nombre d’entre elles déportées au Burkina-Faso (certaines s’y trouvent encore en 2002). Moussa Kraouche a été détenu provisoirement pendant deux semaines avant d’être assigné à résidence dans le département du Val-d’Oise.En juillet 2000, le juge d’instruction parisien Roger Leloire a prononcé une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce dernier, accusé d’être le dirigeant d’une « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Le juge a constaté la « construction de preuves pure et simple [par les] services de police ». À l’époque, on avait trouvé sur lui des documents émanant d’un « Conseil suprême des forces armées islamiques » (CSFAI), du « Groupe islamique armé » (GIA) et un document signé « Abou Meriem ». Kraouche aurait déclaré ne pas savoir depuis quand il était en leur possession. Le prétendu communiqué du GIA était rédigé en français et le document du CSFAI était daté de… la veille de l’arrestation. Comme l’a montré le juge Leloire, il s’agissait d’une manipulation consistant à déposer ces documents chez des militants du FIS pour justifier l’opération et interdire les activités du FIS en France. Le juge a relevé que « les autorités policières n’avaient pour seul impératif [que celui] de déférer, quel qu’en soit le prix, le chef du FIS en France pour donner un caractère de réussite » à leur opération « Chrysanthème » (Libération, 6 juillet 2000).

24. Voir en annexe, p. 496, la lettre de Pierre Vidal-Naquet.

25. Rabha ATTAF, « L’affaire de Ouargla, mythe fondateur du discours de l’éradication », loc. cit.

26. Elle était divorcée. Mme Aslaoui a d’ailleurs écrit (Les Années rouges, op. cit., p. 131), à propos de la « machine intégriste » qui s’« emballe » en 1990 : « Les femmes veuves ou divorcées sont persécutées sans relâche lorsqu’elles vivent seules. L’une des affaires les plus célèbres est celle de Saléha Mahdi, originaire de Ouargla, en juin 1990. »

27. Le 10 avril 1998, une mère désespérée, Mme Hadjila Amari, s’est adressée à différentes institutions gouvernementales et personnalités de la classe politique, dont Mme Leïla Aslaoui, lançant un appel à l’aide pour retrouver son fils enlevé par des forces de sécurité. Le cas de son fils est ainsi résumé par Algeria-Watch : « Amari Azzeddine, né le 18 mars 1966 à Alger, célibataire, demeurant à Ouled-Fayet (Alger), employé dans une pizzeria familiale à Ouled-Fayet, a été arrêté le 12 août 1994 à 14 heures à son domicile par des civils armés de la Sécurité militaire venus à bord d’un véhicule banalisé de type Renault 12 break, de couleur gris métallisé (matricule 8988-190-16). Sa mère a retrouvé le lendemain le véhicule à Ouled-Fayet. Elle a déposé une plainte le 9 décembre 1995 au tribunal d’El Mouradia, sans aucune suite. La mère a appris par la police de Cheraga, deux ans après l’enlèvement, que son fils avait été pris par la SM et se trouverait dans leurs locaux entre Delly-Ibrahim et Beni-Messous » (<http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1000_disparitions/1000_disparitions_A.htm>).

28. Cette déclaration provient en fait d’une interview de Mme Aslaoui au quotidien Le Matin, le 4 novembre 1997, et elle a fait l’objet d’un article critique : Yahia SI LAKHDAR, « De l’inquisition médiatique », La Nation, décembre 1997 (<http://www.algeria-watch.org/farticle/presse/dazibao1.htm>). Le journal La Nation ayant été interdit en décembre 1996, quelques articles parus après cette date ont été publiés sur le webzine Dazibao de Reporters sans frontières.

29. Ce témoignage sur vidéo pour la défense, celui du capitaine Hacine Ouguenoune, du MAOL, ne sera finalement pas visionné à l’audience (voir son décryptage en annexe, p. 491).

30. Les articles de M. Benmohamed publiés par le quotidien El Moudjahid pendant la semaine du procès peuvent être consultés dans le dossier de presse du procès constitué par Algeria-Watch et téléchargeable à l’adresse <http://www.algeria-watch.org/farticle/nezzar_souaidia/nezzar_souaidia.htm>.

31. Il s’agit de Me Ali Mécili, assassiné le 7 avril 1987 devant son domicile, boulevard Saint-Michel à Paris. On a su très vite qui l’avait fait tuer : « C’est une véritable bombe que publie en effet l’hebdomadaire Le Point le 28 septembre 1987. […] Arrêté le 10 juin par la Brigade criminelle, un proxénète algérien, Abdelmalek Amellou, chargé par les services de sécurité algériens d’abattre Ali Mécili moyennant un contrat de 800 000 francs, a été… réexpédié à Alger dès la fin de sa garde à vue quatre jours plus tard ! Et l’auteur du “scoop”, Jean-Marie Pontaut, de fournir moult détails. C’est un “renseignement confidentiel et anonyme” qui a amené les inspecteurs de la Criminelle à s’intéresser à ce petit truand. L’interpellation du suspect, dont “les liens avec la Sécurité militaire algérienne ont été formellement établis”, s’est faite dans le “plus grand secret”, poursuit le journaliste spécialisé dans les affaires de police et de terrorisme. Les raisons pour lesquelles Robert Pandraud a expulsé Amellou ? Il fallait “se débarrasser d’un personnage encombrant et éviter du même coup une crise majeure avec l’Algérie” » (Hocine AÏT-AHMED, L’Affaire Mécili, La Découverte, Paris, 1989, p. 25).

32. Mohamed Smaïn, président de la section de Rélizane de la LADDH, est soumis depuis des années à un véritable harcèlement. Il a été plusieurs fois arrêté parce qu’il enquêtait sur les crimes des milices de Rélizane et de leurs chefs Mohamed Abed et Mohamed Fergane et parce qu’il les a dénoncés publiquement. Alors que ces deux hommes sont accusés par les familles de victimes de dizaines d’exécutions sommaires et de disparitions, aucune enquête officielle n’a été ouverte ; ils continuent de bénéficier d’une impunité totale. Hadj Fergane et ses acolytes ont déposé de nombreuses plaintes en diffamation contre Mohamed Smaïn et, le 24 février 2002, ce dernier a été condamné en appel à un an de prison ferme et une amende (voir : El Kadi IHSANE, « Chronique du procès des “charniers” », Le Quotidien d’Oran, 12 février 2002, <http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvdisp/proces_charniers.htm>).

33. En juin 1994, les autorités ont édicté un arrêté interministériel relatif au « traitement de l’information à caractère sécuritaire » : « Article 1. Il est institué, dans le cadre des dispositions du décret présidentiel n° 92-44 du 9 février 1992 susvisé et auprès du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, une cellule de communication chargée des relations avec les médias en matière d’information, d’élaboration et de diffusion des communiqués officiels relatifs à la situation sécuritaire.« Article 2. Les communiqués élaborés par la cellule visée à l’article 1er ci-dessus ont, seuls, un caractère officiel et sont diffusés exclusivement par le canal de l’agence Algérie Presse Service.« Article 3. En matière d’information liée aux actions de terrorisme et subversion, les médias de toute nature sont tenus de ne diffuser que les communiqués officiels visés à l’article 2 ci-dessus et les communications faites au cours de points de presse publics par la cellule visée à l’article 1er du présent arrêté. »Voir le texte complet de cet arrêté dans : AMNESTY INTERNATIONAL, FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES LIGUES DES DROITS DE L’HOMME, HUMAN RIGHTS WATCH, REPORTERS SANS FRONTIÈRES, Algérie, le livre noir, op. cit.

34. Pendant la première guerre d’Algérie, le général Jacques Paris de Bollardière, héros de la France libre, qui commandait dans l’Atlas blidéen, a demandé, le 7 mars 1957, à être relevé de ses fonctions, en réponse à une directive du général Jacques Massu, commandant la 10e division parachutiste, qui prescrivait une « accentuation de l’effort policier ». Dans ses mémoires, le général de Bollardière écrit : « Des directives me parviennent, disant clairement de prendre comme premier critère l’efficacité et de faire passer en priorité les opérations policières avant toute pacification. Des femmes musulmanes, atterrées, viennent m’informer en pleurant que leurs fils, leur mari, ont disparu dans la nuit, arrêtés sans explication par des soldats brutaux en tenue camouflée et béret de parachutistes. […] Je demande alors à être reçu immédiatement par le général Massu. Je lui dis que ses directives sont en opposition absolue avec le respect de l’homme qui fait le fondement même de ma vie et que je me refuse à en assumer la responsabilité. Je ne peux accepter son système qui conduira pratiquement à conférer aux parachutistes, jusqu’au dernier échelon, le droit de vie et de mort sur chaque homme et chaque femme, français ou musulman, dans la région d’Alger. […] J’affirme que s’il accepte le principe scandaleux de l’application d’une torture, naïvement considérée comme limitée et contrôlée, il va briser les vannes qui contiennent encore difficilement les instincts les plus vils et laisser déferler un flot de boue et de sang » (Jacques PARIS DE BOLLARDIÈRE, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Desclée de Brouwer, Paris, 1972).

35. Voir supra, chapitre 2, note 72, p. 172. M. Mosbah fait allusion à Yacine Si Mozrag, tué à Serkadji en février 1995. Sa famille fait partie des victimes qui ont déposé des plaintes pour tortures contre le général Nezzar, en avril 2001 et juin 2002 à Paris.

36. Jacques VERGÈS, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Albin Michel, Paris, 1993.

37. Organisation de l’unité africaine.

38. Le dernier congrès du FFS s’est en fait tenu du 24 au 26 mai 2000.

39. Qui s’est tenu en novembre 1988.

40. Voir supra, chapitre 4, note 3, p. 294.

41. 1er novembre 1954 : déclenchement de la guerre de libération algérienne.

42. Le FIS a été reconnu le 6 septembre 1989, et le FFS le 13 novembre 1989.

43. Le 15 septembre 1991, le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali a présenté à l’Assemblée un nouveau projet de loi pour les élections législatives : par rapport à la loi élaborée sous le gouvernement de Mouloud Hamrouche, il prévoyait une réduction du nombre de députés de 537 à 373 (le chiffre finalement retenu sera de 430), un nouveau découpage donnant un député pour 80 000 habitants au Nord et 30 000 au Sud, une seule procuration autorisée par électeur, l’assouplissement des modalités pour les candidatures indépendantes. Cette loi sera finalement votée, avec quelques modifications, le 13 octobre. Le 3 novembre, les candidatures seront déposées : sur 5 712, 1 100 étaient des « indépendants » (Monde arabe Maghreb-Machrek, n° 134 et n° 135).Ce nouveau découpage a probablement été le fruit d’un compromis entre les différents clans du pouvoir, dont il reste difficile, à ce jour, de reconstituer parfaitement les rationalités respectives, dans une conjoncture alors très fluctuante et caractérisée par un haut niveau de désinformation et de manipulation, venant de tous les bords. Il semble que M. Ghozali espérait, au vu des informations (fournies par les services de renseignements) dont il disposait, pouvoir utiliser la représentation du FIS au Parlement (dans l’hypothèse où celui-ci se présenterait, ce qui était encore très incertain à la veille de ce vote) pour réduire le poids du parti historique, le FLN, selon le principe des « trois tiers » (voir supra, le témoignage de Mohammed Samraoui, chapitre 3, note 30, p. 233). Les décideurs militaires pilotés par les généraux Larbi Belkheir et Khaled Nezzar semblent avoir également promu ce scénario. Mais, sans doute mieux informés des tendances lourdes de l’électorat, ils s’étaient aussi préparés à l’éventualité d’une victoire du FIS, inacceptable à leurs yeux, ce qui justifierait ensuite l’interruption du processus électoral. C’est en tout cas ce qui s’est passé.Ce type d’interrogation se retrouve dans l’analyse du journaliste Abed Charef : « Ce long développement de la “guerre” de Ghozali conduit à se poser beaucoup de questions. Une stratégie électorale, après tout légitime, peut-elle justifier que Ghozali ait fait preuve d’un aveuglement aussi évident, pour attaquer les seuls partis qui étaient en mesure de contrer le FIS ? Ghozali se rendait-il compte qu’en les attaquant, il rendait service, objectivement, au FIS ? En se lançant dans la promotion des candidats indépendants qui ne pouvaient prendre des voix au FIS avec son électorat discipliné, Ghozali se rendait-il compte qu’il affaiblissait les concurrents les plus sérieux du parti islamiste ? Enfin, autre hypothèse, Ghozali l’a-t-il fait délibérément, en sachant que le jeu était truqué à l’avance ? Était-il partie prenante dans ce jeu qui allait préparer le lit du FIS et l’engrenage qui a suivi ? » (Abed CHAREF, Algérie, le grand dérapage, L’Aube, La Tour d’Aigues, 1994, p. 213).

44. Abassi Madani et Ali Benhadj.

45. Voici des extraits d’un compte rendu qu’en a donné un hebdomadaire algérien à l’époque : « Jeudi dernier, des centaines de milliers de personnes venues d’Oran, de Rélizane, de Kabylie, de Tindouf et d’ailleurs ont défilé quatre heures durant. La foule criait à en perdre la voix : “Vive l’Algérie libre et démocratique”, “Ni État policier, Ni État intégriste, mais État démocratique”, “L’Algérie n’est pas l’Iran”, “Main dans la main nous soutiendrons Da `Hocine”. Du haut du balcon, il appelle les Algériens à ne pas perdre espoir. Aït-Ahmed apparaît comme l’alternative. C’est vers lui que des centaines de milliers de gens, pas seulement ses partisans, sont venus chercher réconfort et protection. Entre un FLN discrédité et un FIS menaçant, le peuple démocrate se tourne vers lui : “Vous êtes là parce que vous êtes inquiets et consternés par les résultats du premier tour. Les jeux ne sont pas encore faits”, crie-t-il à la foule enthousiaste. […] “Nous défendrons la paix civile, et nous utiliserons toutes les ressources légales et constitutionnelles pour imposer la démocratie.” Aït-Ahmed refuse de suivre ceux qui préconisent de boycotter le deuxième tour : “Ce serait suicidaire. Les conséquences seraient dramatiques. Si on interrompt le cours électoral, ce serait faire le jeu du pouvoir.” M. H.A.A. écarte l’éventualité d’un coup d’État : “J’ai confiance en nos cadres civils et militaires.” En tout cas, la marche de jeudi dernier a fait de Hocine Aït-Ahmed le rempart contre l’intégrisme et l’hégémonisme du FLN » (« Marche du FFS, le peuple démocrate en marche. M. Aït-Ahmed a confirmé sa position de pôle démocratique mobilisateur », Algérie Actualité, n° 1369, 9-15 janvier 1992).

46. Le « contrat national » signé à Rome en janvier 1995 grâce au concours de la communauté Sant’Egidio, association caritative qui a étendu son champ d’action à la médiation de plusieurs conflits (voir supra, chapitre 1, note 30, p. 62).

47. Annaba, ex-Bône, est la ville où Mohammed Boudiaf a été assassiné le 29 juin 1992.

48. Prédécesseur d’Abdelaziz Bouteflika, le général Liamine Zéroual avait été élu à la présidence de la République en novembre 1995, et il a démissionné de ses fonctions en septembre 1998, ce qui a amené de nouvelles élections présidentielles, en avril 1999.

49. Le trésorier du FFS, M. M’barek Mahiou, a été assassiné le 4 novembre 1995 à Alger.

50. Le candidat islamiste à la présidentielle de 1999 était le leader du MSP, Mahfoud Nahnah.

51. Soupçonnant une fraude massive, tous les candidats autres qu’Abdelaziz Bouteflika se sont retirés, laissant ce dernier seul en lice.

52. Voir supra, chapitre 2, note 5, p. 98. Quatre cent trente sièges étaient à pourvoir. Le FFS a obtenu 510 661 voix, soit 7,40 % des suffrages exprimés.

53. En réalité, comme on l’a vu (voir supra, chapitre 3, note 45, p. 245), le DRS, constitué en septembre 1990 par le général K. Nezzar, ministre de la Défense, rassemblait sous sa seule autorité l’ensemble des services de renseignements : Direction du contre-espionnage (DCE), Direction de la documentation et de la direction extérieure (DDSE) et DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée).

54. Formulation dont on peut remarquer qu’elle recoupe en partie celle de H. Souaïdia dans ses propos faisant l’objet du présent procès : « Les hommes politiques sont des généraux, c’est eux qui décident. Il n’y a pas de président. Cela fait dix années qu’il n’y a pas de président, plus même. »

55. Le 19 juin 1965.

56. Arrêté en octobre 1964, Hocine Aït-Ahmed a été condamné à mort puis gracié. Il s’est évadé en mai 1966.

57. C’est-à-dire à la veille du coup d’État du colonel Houari Boumediene qui allait renverser le président Ahmed Ben Bella.

58. L’OS (Organisation spéciale) a été créée en novembre 1947 au sein du PPA-MTLD, dans la clandestinité totale, pour « préparer la révolution » et en recruter les cadres. Elle a été dirigée de novembre 1947 à décembre 1949 par Hocine Aït-Ahmed (voir Hocine AÏT-AHMED, Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance, 1942-1952, Sylvie Messinger éditrice, Paris, 1983, en particulier p. 125 sq).

 



Ainsi pourrait-on résumer la thèse qui sous-tend l’excellent exposé de l’historien américain Matthew Connelly dont l’intervention a fait sensation au point de lui valoir des applaudissements nourris. Matthew Connelly est professeur à Columbia University. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage de référence : L’arme secrète du FLN. Comment De Gaulle a perdu la Guerre d’Algérie (Payot, 2011). Et c’est précisément l’intitulé de sa communication. On comprendra que l’arme dont il est ici question n’a rien d’un arsenal de guerre et que la métaphore renvoie plutôt à son impact décisif dans la gestion politique du conflit. «Je vous demande pardon de poser cette question : comment l’Algérie a gagné son indépendance ? Les enfants ici apprennent, dès leur jeune âge, que le peuple algérien a chassé les Français par la force des armes. Mais est-ce vraiment sur le champ de bataille [que cette victoire a été arrachée] ?», s’interroge le conférencier en titillant quelques certitudes bien ancrées dans nos manuels scolaires.

L’historien américain s’attachera tout au long de son exposé à déconstruire un récit fortement enraciné dans la mémoire collective, et faisant la part belle aux prouesses militaires de nos valeureux maquisards. D’après lui, les leaders du FLN avaient, dès le début de la lutte armée, intégré dans leur stratégie la dimension politico-diplomatique pour donner plus d’impact au combat libérateur. «Lorsque j’ai commencé à travailler sur les archives du FLN, j’ai découvert que ce n’est pas de cette façon (en privilégiant l’action armée, ndlr) que les dirigeants pensaient la lutte. Même avant 1954, ils prônaient déjà une campagne internationale. En 1948, Hocine Aït Ahmed a rédigé un rapport sur les aspects tactiques et stratégiques. (…) Aït Ahmed insistait sur la nécessité d’obtenir le soutien d’autres pays et d’isoler la France de ses alliés. Il soutenait que la politique étrangère devrait être indépendante et éminemment flexible.»

Matthew Connelly nous sort rapidement du huis clos franco-algérien en faisant entrer dans l’arène un troisième acteur, et plutôt de taille : les Etats-Unis. «La France comptait sur le soutien militaire et économique des Etats-Unis dans son effort de guerre et aussi pour empêcher que la question algérienne fasse l’objet d’un débat à l’ONU. Mais quand la Révolution a commencé, les relations franco-américaines étaient déjà tendues».

«Un Dien Bien Phû diplomatique» 

L’historien indique à ce propos que le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles s’inquiétait vivement de la situation en Algérie : «En public, Dulles a déclaré qu’il soutenait la France, mais en privé, il a dit très clairement qu’il y avait une limite à ce soutien. Il disait que c’est peut-être le problème le plus grave auquel nous soyons confrontés, et que cela pouvait même faire éclater l’OTAN.»  Pour Matthew Connelly, il y avait une influence réciproque entre le front militaire et le front diplomatique dans l’action globale du FLN. «C’est un phénomène de résonance et de réciprocité», dit-il. Graphiques à l’appui, il établit une corrélation entre le travail de lobbying dans les coulisses de l’ONU en 1955 pour inscrire la question algérienne à l’Assemblée générale des Nations unies et les offensives de l’ALN du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois.

«Même quand il était au sommet de sa puissance militaire en Algérie, le FLN a décidé de donner la priorité à la campagne internationale. Le FLN a lancé la Bataille d’Alger non pas parce qu’il espérait prendre le contrôle d’Alger, mais pour gagner la bataille de New York, c’est-à-dire le combat à l’Assemblée générale de l’ONU», souligne le professeur de Columbia. Il citera au passage cette directive de Abane Ramdane : «Les frères savent que notre infériorité vis-à-vis de l’armée coloniale en hommes et en matériel ne nous permet pas de remporter de grandes et décisives victoires militaires. Vaut-il mieux pour notre cause tuer dix ennemis dans un lit de rivière de Telaghma dont personne ne parlera ou un seul, à Alger, dont la presse américaine parlera le lendemain ?»

De fait, pour Matthew Connelly, «la caméra était l’arme secrète du FLN. Elle était plus puissante que le couteau ou le pistolet». «D’autres armes comprenaient les rapports sur les droits de l’homme, les conférences de presse, les congrès de la jeunesse. Il y a aussi la bataille sur le front de l’opinion mondiale et du droit international», appuie l’orateur. Autant d’instruments qui faisaient du FLN une organisation révolutionnaire moderne qui maîtrisait déjà l’art de la com’ et les arcanes du marketing politique.

L’offensive tous azimuts du FLN a le don d’agacer sérieusement la diplomatie française : «Le ministre résident Robert Lacoste a averti en 1958 que la France fait face à un Dien Bien Phû diplomatique», rapporte l’historien, avant d’ajouter : «De Gaulle a accepté l’idée que l’Algérie dispose d’une certaine forme d’autonomie mais pas l’indépendance. Le FLN a répondu par la création du GPRA (19 septembre 1958, ndlr). C’était quelque chose d’entièrement nouveau dans l’histoire du monde. Le GPRA a réussi à obtenir sa reconnaissance sans avoir libéré le territoire national, pas même une partie.» «Le GPRA avait rallié une majorité contre la France à l’ONU. Il était accueilli par 21 coups de canon dans beaucoup de capitales du monde.»

Matthew Connelly le dit clairement : «La victoire du FLN a été gagnée sur la scène internationale. A travers ce prisme plus large, nous pouvons commencer à comprendre comment, libérée de ses fardeaux coloniaux, la France n’avait plus besoin de l’aide américaine pour les préserver. Elle n’avait même plus besoin de son alliance avec l’OTAN.» Et de marteler : «Ce n’est pas la France qui a donné son indépendance à l’Algérie, c’est l’Algérie qui a donné son indépendance à la France.» Salve d’applaudissements.

Matthew CONNELLY Historien est Professeur à Columbia University. Il est l’auteur de A Diplomatic Revolution: Algeria’s Fight for Independence and the Origins of the Post-Cold War Era, Oxford, Oxford University Press, 2002 (traduit en français L’arme secrète du FLN. Comment De Gaulle a perd la guerre d’Algérie, Paris, Payot, 2011) et de Fatal Misconception. The Struggle To Control World Politics, Harvard, Harvard University Press, 2008.


Présidium de l’IS aux Nations unies: pour unestratégie commune afin de sortir de la crise

23 septembre 2011

Latifa Perry
La quatrième réunion annuelle du Présidium et de Chefs d’Etat et de gouvernement de la famille de l’Internationale Socialiste a eu lieu au siège des Nations unies le vendredi 23 septembre, en conjonction avec le débat général de l’Assemblée Générale des Nations unies. L’ordre du jour de la réunion a inclus des discussions sur l’impact et les conséquences actuelles de la crise financière mondiale, la contribution de la social-démocratie à la lutte contre le racisme et l’intolérance et comment garantir le succès du sommet de la COP17 en Afrique du Sud.
En l’absence du Président de l’IS George Papandreou, qui a dû rester en Grèce pour traiter des affaires urgentes du gouvernement en relation avec les négociations dans la zone euro, la réunion a été présidée par le Président d’Irak Jalal Talabani, un Vice-président de l’IS. Dans une lettre au Présidium, le Premier ministre grec a souligné le rôle positif et actif de l’Internationale Socialiste et de ses membres faisant campagne pour des instruments économiques encourageant une croissance plus durable et équitable ainsi que promouvant la démocratie, la paix, l’équité et l’égalité des chances dans des élections, des zones de conflit et lors de sommets mondiaux. Les leaders et Vice-présidents présents sont convenus à l’unanimité d’exprimer leur entière solidarité et leur soutien au Président de l’IS, à son gouvernement et au peuple grec.
Les chefs d’Etat et de gouvernement participant, y compris le Président Talabani, incluaient le Président récemment investi Mahamadou Issoufou du Niger, également un Vice-président de l’Internationale, le Président Hifikepunye Pohamba de Namibie, le Président Boris Tadić de Serbie, le Premier ministre Carlos Gomez Júnior de Guinée-Bissau, le Premier ministre Navinchandra Ramgoolam de Maurice et le Premier ministre Igor Luksic du Monténégro, ainsi que José Miguel Insulza, Secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA). Un nombre de ministres qui ont dirigé leurs délégations à l’Assemblée Générale étaient également présents à la réunion, parmi eux Carlos Menocal du Guatemala et Otgonbayar Yondon de Mongolie. Arvin Boolell, ministre des Affaires étrangères de Maurice et Vuk Jeremic, ministre des Affaires étrangères de Serbie, ont accompagné leurs leaders respectifs à la réunion.
Les membres du Présidium assistant à la réunion comprenaient le Secrétaire général de l’IS Luis Ayala ainsi que les Vice-présidents suivants: Victor Benoit, Parti Fusion des Sociaux-Démocrates Haïtiens; Nouzha Chekrouni, USFP, Maroc; Alfred Gusenbauer, SPÖ, Autriche; Eero Heinäluoma, SDP, Finlande; Chantal Kambiwa, SDF, Cameroun; Manuel Laguarda, PS, Uruguay; Beatriz Paredes, PRI, Mexique; Julião Mateus Paulo, MPLA, Angola; Mona Sahlin, SAP, Suède; Miguel Vargas Maldonado, PRD, République dominicaine; Carlos Eduardo Vieira da Cunha, PDT, Brésil; Ousmane Tanor Dieng, PS, Sénégal; Martín Torrijos, PRD, Panama; et Pia Locatelli, ISF.
L’impact actuel et les conséquences de la crise financière mondiale sur différents domaines de l’économie mondiale et dans différentes régions ont été discutés en détail par les participants. Le Président Tadić a lucidement exprimé le sentiment que dans des pays comme la Serbie, leur bien être économique était dans une large mesure déterminée par l’état de l’économie mondiale, réfléchissant aux difficultés auxquelles se trouvaient confrontés tous les gouvernements en abordant les résultats d’une crise d’une ampleur que personne n’avait prévue. En soulignant le besoin d’une reprise basée sur la croissance, le Premier ministre Ramgoolam a averti que les marchés émergeants risquaient de souffrir d’une répétition de ce qui s’était passé dans les économies développées dû à l’interdépendance économique mondiale. Le Premier ministre Luksic a également abordé le besoin des progressistes de se réapproprier les idées émanant de notre mouvement, en tant que bonne réponse à la situation actuelle, et ainsi retrouver une compétitivité électorale.
A cet égard, des Vice-présidents participant à ce débat ont en particulier appelé à un leadership plus fort et plus efficace dans la crise de la dette souveraine européenne, qui, il a été dit, aurait pu être résolue plus tôt et sans autant de difficultés si la volonté politique avait été présente, démontrant ainsi le besoin d’action concertée, de coopération transfrontalière au sein d’un cadre multilatéral de responsabilité partagée et la poursuite d’initiatives telles que les euro-obligations et une taxe sur les transactions financières précédemment proposées par l’Internationale Socialiste.
Il était clair pour tous ceux présents que les économies émergeantes devront faire partie de la solution à la crise, la croissance étant restée jusqu’à présent forte dans ces économies, même si ces effets ont tout de même été ressentis. Traitant la crise d’un perspective régionale, le Secrétaire général Insulza de l’OEA a exposé que bien que l’Amérique latine et la Caraïbe aient vu une décennie de prospérité, de vastes inégalités dans la distribution des richesses restaient à résoudre et des pays périphériques souffraient toujours des effets de la crise mondiale, réitérant qu’il n’y avait pas de solution à la crise actuelle qui pouvait simplement être appliquée à une seule région.
Il y avait un fort consensus que les représentants élus devaient avoir un plus grand contrôle sur les marchés pour empêcher le genre de prise de risque excessif qui avait précipité et aggravé la crise financière mondiale, mais que cela ne sera efficace qu’à condition que les actions entreprises par les gouvernements soient coordonnées au niveau international. La responsabilité des membres de la famille social-démocrate mondiale était de garantir que cette réponse allait donner la priorité à la croissance dans l’économie réelle et à la création d’emplois tout en trouvant des moyens pour mieux communiquer cette réponse à l’électorat.
Sur le thème du changement climatique, le Premier ministre Carlos Gomez Júnior a expliqué que des pays plus petits avec des ressources financières plus limitées tels que la Guinée-Bissau avaient toujours du mal à trouver les moyens pour lutter contre le changement climatique. Le besoin de prendre des mesures pour contrer la vulnérabilité accrue de certains pays au changement climatique a également été soulignée par le Premier ministre Ramgoolam et le ministre Carlos Menocal, Maurice et le Guatemala faisant partie des pays qui souffrent le plus de ses effets. La difficulté renouvelée de répondre aux besoins énergétiques grandissants par l’utilisation de sources propres a été soulignée par l’incertitude sur l’avenir de l’utilisation de l’énergie nucléaire suite au désastre à la centrale nucléaire de Fukushima.
A l’occasion du dixième anniversaire de la déclaration de Durban, le besoin de renforcer la contribution de la social-démocratie à la lutte contre le racisme, la discrimination raciale, et la xénophobie et l’intolérance qui y est liée, a été souligné.
Le sujet de la démocratie en Afrique a également été discuté, et les participants ont bénéficié d’interventions de deux présidents africains élus de manière démocratique sur ce thème. Le Président Issoufou a souligné l’importance que la solidarité de l’IS a jouée pendant les longues années d’opposition, et a mentionné l’élection récente d’Alpha Condé de Guinée ainsi que la sienne en tant que preuve que le drapeau de la social- démocratie flottait en Afrique. Le Président Pohamba a également fait référence à l’engagement actif de l’IS dans la promotion de la démocratie en Afrique, un rôle particulièrement important actuellement en vue des nombreux processus électoraux qui auront lieu dans ce continent d’ici la fin de 2012, un sujet qui a été parmi les thèmes principaux lors de la récente réunion du Comité Afrique de l’IS à Windhoek. Les Vice-présidents du Cameroun et du Sénégal ont noté que leurs partis allaient participer dans des élections dans lesquelles les autorités au pouvoir prenaient des mesures anti-démocratiques et inconstitutionnelles afin de rester au pouvoir, une situation inacceptable.
Nabil Shaath, membre de la direction du Fatah a donné un rapport sur l’allocution du Président Mahmoud  Abbas à l’Assemblée Générale et la demande d’adhésion de membre entier qui avait été soumise plus tôt dans la journée. Shaath a exprimé la gratitude du Fatah pour le soutien de l’IS et de ses membres, souligné par l’augmentation de statut lors du Conseil précédant à Athènes, et a réitéré l’engagement de son mouvement dans la lutte non violente avec l’objectif d’atteindre une solution de deux Etats.
Vice-président Eero Heinäluoma a donné un rapport sur la première réunion du Groupe de travail de l’IS sur la réforme qui a eu lieu à Genève le 12 septembre et a exposé le plan adopté pour le futur travail du groupe, dont la prochaine réunion doit avoir lieu avant la fin de l’année.

A la clôture de la réunion, le Secrétaire général de l’IS a attiré l’attention sur les prochaines activités de l’Internationale, qui incluent des réunions de comités régionaux pour l’Asie-Pacifique à Oulan-Bator et pour l’Amérique latine et la Caraïbe à Porto Alegre, une réunion de parlementaires de l’IS en conjonction avec l’assemblée de l’UIP à Berne, une réunion du Comité spécial sur le monde arabe qui vient d’être établi et qui aura lieu en Crète, ainsi qu’une réunion en Afrique du Sud à l’avance de la COP17 de la Commission pour une Société Mondiale Durable et de ministres de l’environnement du mouvement social-démocrate. Ceci sera suivi par des réunions plus tard dans l’année du Comité sur la Politique Economique, le Travail et les Ressources Nationales, du Comité pour la CEI, le Caucase et la Mer noire et du Comité Afrique. Suite à la décision prise par le Conseil de l’IS à Athènes en juillet de tenir sa prochaine réunion au Costa Rica, accueilli par le Parti de libération nationale (PLN), le Présidium est convenu que le Conseil à San José aura lieu le 23-24 janvier 2012.