Articles Tagués ‘assassinat politique en Algérie’


Annie Micilli

La direction du FFS a décidé de relancer le journal Libre Algérie, fondé par Ali Mécili. Que pensez-vous de cette initiative ?

Je salue cette initiative qui me touche beaucoup et qui, je n’en doute pas, saura répondre au devoir de vérité que s’était fixé Ali Mécili. Dès son premier éditorial d’août 1986, intitulé «Le devoir de vérité», il fixait en effet l’objectif du journal: «LIBRE ALGERIE se veut un carrefour de toutes les réflexions, de toutes les différences. Nous accueillerons toutes les opinions, fussent-elles les plus controversées, dussent-elles nous déranger et nous donnerons la parole à tous ceux qui n’ont jamais eu le droit de la prendre. Forum du libre débat, LIBRE ALGERIE entend prouver au monde que la confrontation d’idées n’est pas l’apanage des seules sociétés dites développées, mais qu’elle constitue au contraire la seule voie permettant à chaque citoyen de former son jugement politique en s’informant librement afin d’être mieux armé pour imposer le respect des libertés démocratiques et des droits de l’Homme».

Pouvez-vous nous rappelez dans quel contexte feu Mécili a-t-il créé ce journal ?

Ali Mécili a créé ce journal pour répondre à un besoin crucial d’information. Son ambition : «mettre à la disposition de ses lecteurs un journal tout simplement digne de ce nom.» Laissons-le décrire les circonstances de la création du journal : «Cet événement intervient à un moment où nos dirigeants sont contraints de mettre un terme au grand rêve pétrolier. Le modèle de développement algérien que les auteurs du coup d’état militaire du 19 juin 1965 proposaient avec arrogance à tous ceux qui tournaient leurs regards vers l’Algérie révolutionnaire, a désormais définitivement vécu. Sa mort était hier symbolisée par les persécutions subies par les créateurs de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme et, aujourd’hui par l’expulsion criminelle de milliers de Touaregs, victimes d’un ethnocide inauguré il y a longtemps déjà contre l’un des peuples les plus fiers de la planète. La vérité explose cependant chaque jour davantage. Les slogans creux n’arrivent plus à masquer la triste réalité économique et sociale et la Nomenklatura elle-même craint pour ses propres intérêts. LIBRE ALGERIE arrive à point nommé pour dénoncer ce scandale. Il le fera sans haine mais sans concession d’aucune sorte si ce n’est à son devoir de vérité».

Que gardez-vous de cette expérience ?

Je garde le souvenir de l’enthousiasme d’Ali et de son regard qui pétillait d’intelligence lorsqu’il me lisait les articles qu’il venait d’écrire, je garde aussi le souvenir de nos enfants qui, le dimanche après-midi, le tiraient par le bras et attendaient impatiemment la fin d’un éditorial pour qu’il les amène jouer au jardin du Luxembourg.

Si vous permettez, faisons un petit détour sur la personnalité de Maître Ali Mécili. Comment l’avez-vous connu ? Quels étaient sa meilleure qualité et son pire défaut ?

Nous nous sommes connus à Aix-en-Provence où nous faisions nos études de droit. Ce qui m’a séduit en lui, de prime abord, c’est son regard qui livrait tout de lui, son intelligence, son humanité, sa générosité et aussi son humour.

Sa plus grande qualité, c’était le don de soi, mais c’était aussi son plus grand défaut car en se donnant entièrement aux autres et à son combat, il s’oubliait lui-même.

Comment se comportait-il avec vous et ses enfants, vu son occupation par la vie professionnelle et surtout militante trop chargée ?

C’est vrai qu’il était très pris et, souvent, même quand il était avec nous, je le sentais absent, préoccupé, tout à son combat que ce soit pour la défense de ses clients, je rappelle qu’il était avocat, ou pour la démocratie en Algérie. Il essayait néanmoins de préserver un espace de paix et de trouver le temps de s’occuper de ses enfants.

Vous qui ne connaissez pas vraiment l’Algérie. Quelle image gardez-vous de ce pays, telle que présentée par votre époux ?

J’ai une immense tendresse pour ce pays et pour son peuple. A travers Ali et l’amour qu’il portait à l’Algérie, je garde l’image d’un peuple fier et courageux, très attachant. J’ai toujours une immense tristesse lorsque je repense aux joies de l’Indépendance et aux déceptions qui ont suivi.

Que disait-il sur son choix après l’indépendance de soutenir Aït Ahmed, avec lequel il sera arrêté en 1964, alors qu’il a été l’un des officiers les plus respectés de l’ancienne sécurité militaire ?

Ali est devenu agent des services de renseignement du FLN pendant la guerre de libération, par hasard, je tiens à le souligner, et non par choix ou inclination naturelle. Il s’y est trouvé affecté, sans même avoir été consulté, après avoir subi une sorte de test qui s’est révélé sans doute trop concluant sur son intelligence et son engagement au service de la Révolution. Cette expérience lui a en tout cas permis d’acquérir une parfaite connaissance des services de renseignement et de percevoir très tôt les dérives à venir. Il a compris que cette machine deviendrait «un monstre qui allait dévorer le pays…», et confisquer les acquis de la Révolution. Dès le lendemain de l’Indépendance, il a rompu avec les services et s’est engagé aux côtés de Hocine Aït Ahmed dans le combat démocratique.

Justement, qu’est-ce que représentaient, pour lui, Aït Ahmed et le FFS ?

Sa rencontre avec Hocine Aït-Ahmed est la rencontre de sa vie. Leur amitié n’a cessé de se renforcer au cours des années et cette rencontre de deux êtres exceptionnels était une vraie chance pour l’Algérie: l’émulation entre ces deux intelligences politiques totalement complémentaires, leur tolérance et leur sens de l’ouverture au monde, leur honnêteté intellectuelle, leur probité et leur courage permettaient tous les espoirs.

Ali Mécili a été connu comme celui qui a voulu unifier tous les courants de l’opposition algérienne contre le parti unique. Il était l’artisan des accords de Londres 1985. Pour beaucoup d’observateurs, ces accords ont été l’une des raisons principales de sa liquidation physique. Êtes-vous d’accord avec cette thèse ?

Je dirais que cette thèse est un raccourci simplificateur comme tous les raccourcis d’ailleurs. Il y a, à l’assassinat d’Ali, des raisons profondes qui ont fait de lui une cible privilégiée. Il y a tout d’abord sa conduite subversive, sa volonté inébranlable de servir l’idéal révolutionnaire et le combat démocratique comme le montrent les choix qu’il a faits tout au long de sa vie. N’oublions pas qu’il a démissionné des services de renseignement dès l’Indépendance et que cet acte n’a pu qu’être considéré comme une trahison qui ne lui sera jamais pardonnée. Il y a surtout son engagement aux côtés de Hocine Aït-Ahmed dans le combat démocratique. Ali n’a de cesse de dénoncer l’omnipotence de l’armée dans la vie politique du pays et les violations des droits de l’Homme en Algérie alors qu’à cette époque, comme il le dit dans un discours prononcé à Alicante en 1986, les observateurs tout à leur admiration pour le combat du peuple algérien n’osent pas l’admettre. Ali rompt la loi du silence et casse le tabou. Il est d’autant plus dangereux pour le pouvoir qu’il a un grand charisme et une force de conviction peu commune suscitant l’adhésion. Voilà ce qui explique avant tout l’élimination physique d’Ali.

A ces raisons de fond, s’ajoutent des raisons conjoncturelles qui l’amènent à occuper le devant de la scène et à le désigner comme la cible à atteindre pour «casser ce couple redoutable»: Aït-Ahmed – Mécili. C’est là qu’interviennent les accords de Londres de 1985 qui scellent le rapprochement de Ben Bella et d’Aït Ahmed, mais également la création du journal LIBRE ALGERIE et le succès qu’Ali remporte en faisant échouer l’expulsion par le gouvernement français de treize opposants benbelistes. Autant d’éléments qui vont conduire à son élimination.

A ce moment donné, est-ce qu’il a senti que sa vie était en danger ?

Oui, il était inquiet car il avait reçu des menaces à son cabinet et il les prenait au sérieux.

Certes, c’est un épisode douloureux. Mais vous rappelez-vous des derniers moments de sa vie ? La dernière fois que vous l’avez vu, ses derniers mots…

Oui, je m’en souviens très bien. Le matin du 7 avril 1987, nous avons ensemble traversé le jardin du Luxembourg, il allait à son cabinet et les enfants à l’école. Le ciel était gris, il avait l’air soucieux, il a plaisanté avec Yalhane et Léa, puis nous nous sommes séparés. Je lui ai parlé une fois encore le soir même au téléphone, la dernière. Il me disait qu’il allait rentrer tard…

Où en est l’enquête de la justice ? Avez-vous des nouvelles informations à communiquer sur son assassin et ses commanditaires ?

Non, à ce jour, je n’ai pas de nouvelles informations.

Faites-vous confiance à la justice française qui tarde à régler cette affaire?

Je fais confiance et je veille. Je rappelle qu’en 1992, nous avons échappé de peu à un non-lieu dans cette affaire.

Est-ce que les autorités algériennes ont essayé de prendre contact avec vous depuis le lâche assassinat de votre mari ?

Non et elles n’ont pas répondu favorablement à la commission rogatoire internationale qui leur avait été adressée en 1988 en vue notamment d’entendre Abdelmalek Amellou, principal suspect dans cette affaire.

Quel message adressez-vous à l’Etat algérien ?

Je pourrais demander à l’Etat algérien de collaborer avec la justice française pour que toute la vérité soit faite sur l’affaire Mécili.

Ce sept avril, nous célébrons le 27e anniversaire de sa disparition, mais aussi 27 ans d’impunité dont bénéficient ses assassins. Croyez-vous qu’un jour la justice sera rendue ?

Je l’espère en tout cas et nous continuerons à réclamer justice. C’est une question d’honneur et de respect pour la mémoire d’Ali et pour nos deux pays.

* Doctorant en communication et journaliste


À l’initiative de sa famille et de ses amis

RASSEMBLEMENT POUR ALI MECILI

MECILI 1Le dimanche 13 avril 2014 à 14 h 30
Cimetière du Père Lachaise – Entrée principale

Dans son dernier éditorial pour  » Libre Algérie », le journal qu’il avait créé, Ali Mécili écrit : « Habitués qu’ils sont à toutes les farces électorales qui ont émaillé l’histoire de l’Algérie depuis 1830, les Algériens et les Algériennes préfèrent se taire sur le sujet. Lorsqu’ils se déplacent pour déposer leur bulletin dans l’urne, peu importe d’ailleurs ce qui est imprimé sur ce bulletin, ils s’empressent aussitôt de justifier leur geste en brandissant le fameux tampon qu’il faudra peut-être montrer demain pour voir aboutir toute démarche administrative. Si le pouvoir avoue aujourd’hui plus de 25% d’abstentions à Alger et à Oran et au moins 15% de bulletins nuls, c’est tout bonnement pour cesser de se couvrir totalement de ridicule en continuant à faire voter les morts, les handicapés et les malades mentaux qui s’entassent dans les asiles d’aliénés ressemblant fort à des camps d’internement (…) ».

En 2014, à la veille de l’élection présidentielle algérienne, le président d’un parti politique soutient le plus sérieusement du monde: « Oui, je voterais pour Bouteflika mort ou vivant ».

Hier, on faisait déjà voter les morts et, aujourd’hui, on pourrait donc aller jusqu’à voter pour un mort. Les historiens qui, plus tard, se pencheront sur l’histoire de l’Algérie apprécieront à leur juste valeur de telles avancées démocratiques.

Tant de vies sacrifiées pour ça et parmi ces vies, celle d’Ali Mécili, combattant avec Hocine Aït-Ahmed pour la démocratie et les droits de l’homme, assassiné le 7 avril 1987 par la Sécurité militaire algérienne. Il nous manque.

Retrouvons-nous, plus nombreux que jamais, le 13 avril prochain à 14h30, pour conjurer le désespoir et nous recueillir sur sa tombe.

Paris le 31 mars 2014
Annie Mécili


Certains textes restent d’une formidable actualité. Publié par le quotidien d’Oran le 10.11.02…. cet entretien de Hocine Aït-Ahmed interrogé par K.Selim inaugure une série de reprises par La Nation de textes parus ces dernières années et qui illustrent -ô combien- rien n’a été fait pour clarifier les enjeux politiques ( et de mémoire) pour permettre à l’Algérie de sortir de la crise.

Aït Ahmed témoigne sur Abane Ramdane et le congrès de la Soummam

– Le Quotidien d’Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

– Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l’Algérie vient d’en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J’en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd’hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n’est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d’étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m’interroge d’abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d’analyse – des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d’un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l’annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N’oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l’iceberg nationaliste. C’est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l’UDMA, le PCA, les Oulémas, s’étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C’est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l’algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l’abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C’est à ce message qu’a finalement répondu l’appel du 1er Novembre.

 – Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l’étape précédente avaient trahi ?

– H.A.A.: Pas d’anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c’est ce genre de retours destructifs au passé qu’il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l’opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s’agit de porter des jugements d’ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d’une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n’aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s’expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l’OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L’absence d’une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle – jusqu’au-boutiste de l’Algérie française – prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d’engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

– Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

– H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s’informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d’abord au sein de l’organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l’OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l’absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M’hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n’est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d’un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’une serviabilité doublée d’humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l’ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d’assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d’origine. Son tort fut d’être l’enfant du pays idolâtré, puisque c’est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d’une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s’adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l’appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l’UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l’UGTA, Moufdi Zakaria, l’éternel poète symbole d’un Mzab fidèle à lui-même et à l’Algérie, qui sera l’auteur de l’hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l’aide financière, nerf de la guerre. L’impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu’ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu’à titre individuel, leurs militants s’intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l’ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l’Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l’essai, c’est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C’était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l’urgence absolue, l’hystérie des répressions coloniales risquant d’étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s’est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M’hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l’ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l’honneur, sans même savoir la nature de l’événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l’ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d’un programme relève de l’ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu’à nos jours, une validité incontestable.

– Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

– H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c’était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J’étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire.

J’avais transmis au CCE – la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l’intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l’absurdité d’un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d’un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l’Algérie n’en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n’avait pas été assassiné par les siens et si Ben M’hidi n’avait pas été exécuté par les autres. En d’autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

– Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires…

– H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu’on n’empêchera pas les racontars d’aujourd’hui – à l’exemple des racontars d’hier – de tenter d’asservir l’histoire à des fins de légitimation et de propagande.

 – Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l’individu, de l’homme qu’il fut ?

– H.A.A.: J’ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun – Chelghoum Laïd – où il travaillait comme secrétaire dans l’administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l’arabe» qu’il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l’homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l’examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l’administration d’être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l’empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu’il était le responsable de l’OS dans la région de Sétif, il n’avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d’une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d’inciter les droits communs à l’agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d’Algérie durent l’envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c’est ce qu’il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n’a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

– Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l’histoire ?

– H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu’hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d’enracinement profond dans le présent et l’avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l’histoire, en tant que discipline, qu’elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l’histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

Propos Recueillis Par : K. Selim

Jeudi 2 Mai 2013