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Saskia Sassen
Mardi 6 Septembre 2011
lanation.info

 

Saskia Sassen explore ici la manière dont la créativité du capitalisme avancé a pu conduire à la crise des crédits hypothécaires (subprimes) aux USA. Au passage, elle découvre un lien secret entre la spéculation financière et une approche purement abstraite des réalités territoriales. Là où l’homme du commun assure que la terre vaut pour elle-même, qu’elle est le sol où se fonde toute vie humaine digne de ce nom, et que toute personne est fondée à demander à être protégée de la misère, et a fortiori dans le cas où elle met ses ressources à disposition des autres, il est soudain apparu que les techniques financières, telles le LBO (leverage buy out, achat avec effet de levier) n’étaient nullement cantonnées aux entreprises. D’où la mise en équivalence entre ce qui se développe dans les pays du Sud – lesquels ne se contentent plus d’exporter leurs ressources naturelles, mais vendent leur territoire à des compagnies étrangères – et ce qui s’est passé avec les emprunts hypothécaires. Dans les deux cas, le capitalisme avancé crée des « populations surnuméraires » qui sont réellement exclues de leurs propres villages ou de leur foyer. Il devient impossible aux populations du Sud de développer leur propres produits. Et dans les pays du Nord, un grand nombre de ménages ont été lessivés par des offres de crédits malsaines, et violemment rejetées sans la moindre possibilité de recouvrer l’argent qu’ils avaient placé dans le système. Que se passera-t-il ensuite ?

Saskia Sassen
Lorsque la guerre froide a pris fin, une nouvelle lutte a commencé. Suivant une période de relative redistribution keynésienne dans les économies de marché développées, les États-Unis sont devenus l’acteur clé d’un remodelage radical du capitalisme. La période keynésienne a apporté avec elle une expansion active des logiques qui valorisaient les gens en tant que travailleurs et consommateurs. Ce n’est pas le cas pour la phase actuelle du capitalisme avancé. Au cours des deux dernières décennies, il y a eu une forte augmentation du nombre des personnes qui ont été « expulsées », une quantité bien plus importante que celle des nouvelles classes moyennes « intégrées » dans des pays comme l’Inde et la Chine. J’utilise le terme « expulsé » pour décrire une variété de conditions : le nombre croissant de pauvres vivant dans une misère abjecte, les déplacés des pays pauvres qui sont recasés dans des camps de réfugiés formels et informels, les stigmatisés et les persécutés des pays riches qui sont destinés aux prisons, les travailleurs au corps détruit à la tâche et rendus inutiles à un âge bien trop précoce, des populations surnuméraires pourtant capables mais parquées dans les ghettos ou des zones. Mon propos est que cette expulsion massive signale en fait une transformation systémique plus profonde qui a été documentée par petits bouts, par bribes, mais pas vraiment présentée comme une dynamique globale qui nous emporte vers une nouvelle phase du capitalisme mondial.
Dans cet essai, j’examine trois enjeux. Tout d’abord, j’analyse brièvement ce qui nous a menés à ce point. Ensuite, je discute une nouvelle logique du profit qui peut prospérer sur les dévastations produites par la logique dominante des deux dernières décennies : la transformation de ce qui fut jadis construit comme territoire national souverain en terre à vendre sur le marché global. Ce sont des terres en Afrique, en Asie Centrale et en Amérique Latine qui sont achetées par de riches investisseurs ou des gouvernements pour produire de la nourriture, pour accéder aux eaux souterraines, ainsi qu’aux minéraux et aux métaux. Le troisième point peut être présenté comme une extension globale des mécanismes financiers qui ont, jusqu’ici, été confinés aux États-Unis mais qui ont pour trait caractéristique la possibilité de réaliser des profits financiers massifs sur le dos de foyers aux revenus modestes, ceux-ci étant globalement au nombre de 2 milliards.

Fabriquer des instruments complexes pour des extractions élémentaires

Deux changements profonds marquent le début des années 1980. Le premier fut l’ascension de la finance. Si l’activité d’une banque traditionnelle consiste à vendre de l’argent que vous avez, avec la finance vous vendez de l’argent que vous n’avez pas. A cette fin, la finance doit envahir des secteurs non-financiers pour obtenir le grain pour son moulin. Et aucun instrument n’est meilleur pour cela que le produit dérivé. Le résultat a été qu’en 2005, la valeur notionnelle des produits dérivés en suspens était de 630 mille milliards de dollars, soit 14 fois le PIB mondial. Ce n’est pas sans précédent dans l’histoire occidentale, mais c’est une transformation majeure par rapport à la période keynésienne, qui était marquée par la vaste expansion des économies matérielles : la production de masse et la construction massive d’infrastructures et de banlieues.
Le second déplacement fut le développement matériel d’un nombre croissant de régions du monde en zones-limites dévolues à des opérations économiques clés : la délocalisation globale d’industries à bas salaires, de services et de travail intellectuel vers des régions à faibles salaires, et l’expansion rapide dans le monde entier des villes globales comme espaces stratégiques pour des fonctions économiques avancées – ce qui vise aussi bien la construction de Dubaï à partir de rien que la rénovation souvent brutale de zones centrales des villes plus anciennes.
Le poids croissant de la logique financière explique également pourquoi la dernière crise a affecté les économies des pays les plus riches davantage que les crises précédentes, pourtant nombreuses, au cours des deux dernières décennies. Davantage encore, cela explique la combinaison d’une croissance énorme de la richesse individuelle depuis les années 1990 et de la disparition à la fin de 2009 de l’essentiel de la création d’emplois et de la croissance du revenu national observées dans cette période. Après deux décennies de financiarisation sauvage, on se retrouve avec une économie à croissance nulle dans la plupart des pays riches, en particulier les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon. Plus généralement, le monde compte davantage de pauvreté, davantage d’inégalités, davantage de concentration des richesses, et des économies encore plus dévastées dans le Sud Global.
Que sera la suite ?

Quand la terre a plus de valeur que les personnes et les entreprises qu’elle abrite

A l’intérieur du capitalisme lui-même, on peut caractériser la relation entre capitalisme avancé et traditionnel comme marquée par l’extraction et/ou la destruction. Dans le cas le plus extrême, cela peut signifier l’appauvrissement et l’exclusion d’un nombre croissant de personnes qui cessent d’avoir une valeur en tant que travailleurs et consommateurs. Mais cela signifie également que les petites bourgeoisies et bourgeoisies nationales traditionnelles cessent d’avoir de la valeur. Cela fait partie de l’approfondissement systémique actuel des relations capitalistes. Une manière brutale d’illustrer ce propos consiste à dire que les ressources naturelles dans la plupart de l’Afrique, de bonnes parties de l’Amérique Latine et de l’Asie Centrale ont plus de valeur que les gens de ces continents n’en ont en tant que travailleurs et consommateurs. Quand cela arrive, nous avons laissé derrière nous des formes du capitalisme qui prospéraient sur l’expansion accélérée de classes travailleuses et moyennes prospères. Maximiser la consommation des foyers était une dynamique essentielle au cours de cette période ; cela l’est aujourd’hui dans les économies dites émergentes.
Aujourd’hui, après vingt ans d’un type particulier de capitalisme avancé, nous sommes confrontés à un paysage humain et économique marqué par une dynamique à double hélice.
D’un côté, il y a un mélange de situations codées en populations surnuméraires croissantes et en expansion croissante de territoires dévastés – par la pauvreté et la maladie, par les soi-disant guerres civiles, par des gouvernements qui dysfonctionnent sous l’effet d’une corruption aiguë, d’un endettement élevé, et une incapacité extrême à répondre aux besoins des gens. Ces conditions existent, d’une certaine manière, dans les pays développés, mais elles prennent des formes extrêmes dans le monde moins développé. Nous pouvons y ajouter des tendances globales, notamment l’usage de plus en plus grossier des personnes – comme les travailleurs du sexe, ou tous les travailleurs qui ne sont pas simplement utilisés mais usés par des conditions de travail extrêmes puis jetés, les gens qui sont simplement des pourvoyeurs d’organes, et ainsi de suite. Il y a une rapide, et souvent très active production de population surnuméraire – des gens déplacés par la prolifération de conflits armés en Afrique sub-saharienne, ou la forte augmentation du nombre de prisonniers aux États-Unis et dans d’autres pays du Nord, toutes sortes de gens déplacés rassemblés dans des camps de réfugiés gérés par le système humanitaire international qui est (dans le meilleur des cas) financé par les contribuables du monde entier.
D’un autre côté, dans un nombre croissant de régions du Sud, le territoire cesse d’être considéré comme représentant des États-nations, pour être est systématiquement transformé en ressources disponibles1. Les dévastations décrites brièvement ci-dessus, notamment dans le Sud Global, combinées à la mise en œuvre de programmes de restructuration du FMI et de la Banque mondiale, ont eu des effets nombreux. Ici, je m’attarde en particulier sur l’un d’eux, que je tiens pour central dans la nouvelle phase de capitalisme avancé qui se déploie depuis que la crise financière a éclaté en 2008. Il s’agit du fait que ce mélange de processus a eu pour effet de « reconditionner » les terrains que représentent ces pays pour une expansion du capitalisme avancé, y compris sous ses formes criminelles.
La manière la plus simple d’illustrer ce point est de considérer les chiffres liés à l’acquisition accélérée de terres de pays pauvres pour la plupart par les investisseurs et les gouvernements étrangers. Ce n’est pas la première fois dans les temps modernes : il s’agit d’une dynamique récurrente qui tend à faire partie de réajustements impériaux. L’acquisition par la Chine de mines en Afrique est liée à son ascension en tant que puissance mondiale. La Grande-Bretagne, la France, les États-Unis et les autres ont tous fait cela dans les phases impériales initiales, et, dans de nombreux cas, ont possédé d’importantes parties de territoires situés dans des pays étrangers pour des centaines d’années. Mais chaque période est spécifique. Un trait particulier de notre époque est que, à la différence des empires du passé, le monde d’aujourd’hui est très largement composé d’États-nations reconnus comme souverains – peu importe la faiblesse de ce pouvoir souverain. Plutôt que la saisie impériale, le mécanisme en usage est, parmi d’autres, l’investissement direct étranger (IDE).
L’Institut international de recherche en politique alimentaire (International Food Policy Research Institute, IFPRI) a relevé en 2009 qu’entre 15 et 20 millions d’hectares de terres agricoles dans des pays pauvres ont été sujettes à transactions ou discussions impliquant des étrangers depuis 20062. C’est l’équivalent d’un cinquième de toutes les terres agricoles de l’Union européenne. En prenant une estimation conservatrice pour la valeur des terres, l’IFPRI a calculé que ces négociations s’élèvent à entre 20 et 30 milliards de dollars. Cela représente dix fois le montant du fonds d’intervention pour l’agriculture récemment annoncé par la Banque mondiale et quinze fois plus que le nouveau fonds du gouvernement américain pour la sécurité alimentaire. Quoiqu’il n’y ait pas de données d’ensemble, il y a un certain nombre d’études – et les résultats de l’IFPRI sont certainement les plus détaillés. Les formes contractuelles sous lesquelles ces terres sont acquises comprennent l’acquisition directe et le bail. Quelques exemples permettent de repérer les acheteurs et les lieux. L’Afrique est une destination majeure pour l’acquisition de terres. La Corée du Sud a signé des contrats pour l’équivalent de 690.000 hectares et les Émirats Arabes Unis pour 400.000, tous deux au Soudan. Les investisseurs saoudiens dépensent 100 millions de dollars pour cultiver du blé, de l’orge et du riz sur des terres qui leur sont louées par le gouvernement éthiopien ; ils bénéficient d’exemptions fiscales et exportent les récoltes vers l’Arabie Saoudite3. La Chine s’est assurée le droit de cultiver l’huile de palme pour des biocarburants sur 2,8 millions d’hectares au Congo, ce qui serait la plus grande plantation pour l’huile de palme au monde. Elle négocie en Zambie pour cultiver des biocarburants sur 2 millions d’hectares. Peut-être moins connu que l’exemple africain est le fait que des territoires privatisés dans l’ancienne Union soviétique, particulièrement en Russie et en Ukraine, sont également en train de devenir l’objet d’acquisitions par des étrangers. Rien qu’en 2008, on dénombrait les cas suivants : une société suédoise, Alpcot Agro, achetant 128.000 hectares en Russie ; le Sud-Coréen Hyundai Heavy Industries payant 6.5 millions de dollars pour devenir majoritaire au sein de Khorol Zerno, une entreprise qui possède 10.000 hectares en Sibérie orientale ; Morgan Stanley achetant 40.000 hectares en Ukraine ; des investisseurs du Golfe projettent d’acquérir Pava, le premier semencier russe coté sur les marchés financiers pour vendre 40% de sa filiale foncière, leur donnant accès à 500.000 hectares. Encore moins connu que le cas africain est celui du Pakistan offrant un demi-million d’hectares aux investisseurs du Golfe, en promettant 100.000 hommes pour protéger ces terres.
Ces développements font partie d’une combinaison plus large de tendances. Premièrement, il y a le fait immédiat que la demande globale de nourriture, entretenue par le demi-milliard d’individus appartenant aux nouvelles classes moyennes en Asie, signifie qu’il y a des profits à réaliser grâce aux aliments et aux terres. Nous avons maintenant un marché global de la nourriture et des terres contrôlé par des grandes entreprises et des gouvernements, et il a été un secteur de croissance tout au long de la crise financière. Dans ces conditions, le pricing est une affaire bien en main. Deuxièmement, il y a la demande continue pour les métaux et les minerais de toute sorte – et une nouvelle demande pour des ressources encore peu exploitées jusque-là dont le besoin provient de développements récents dans le secteur de l’électronique. L’Afrique, moins densément peuplée et moins construite que d’autres parties du monde, est devenue une destination clé pour les investissements miniers. Troisièmement, la demande croissante pour l’eau et la disparition d’eaux souterraines dans plusieurs parties du monde. Quatrième point, et peut-être le moins connu, est le déclin important des IDE dans le secteur manufacturier en Afrique, signalant également la reconfiguration de ce territoire. En Afrique du Sud et au Nigeria – les deux plus grands récipiendaires d’IDE, comptant pour 37% d’entre eux en Afrique en 2006 -, ont connu une forte augmentation d’IDE dans le secteur primaire et une baisse sensible dans le secteur secondaire4. C’est aussi le cas pour le Nigeria, où les investissements étrangers dans le secteur pétrolier ont été un facteur majeur : la part du secteur primaire dans les stocks d’IDE s’y élevait à 75% en 2005, contre 43% en 1990. D’autres pays africains connaissent des évolutions similaires. Même à Madagascar, l’un de ces rares parmi les petits pays à connaître une hausse des flots d’IDE dans les années 1990, celle-ci fut bien au-dessous de la hausse dans le secteur primaire.
Je développe ces enjeux plus longuement ailleurs et m’emploie à démontrer que l’extraction de valeur du Sud et, en particulier, la mise en œuvre de programmes de restructuration dirigés par le FMI et la Banque mondiale, ont eu pour effet de « reconditionner » les terrains représentés par ces pays pour une expansion du capitalisme avancé, y compris sous ses formes explicitement criminelles. L’achat de vastes bandes de terres en Afrique et en Asie Centrale pour les besoins de l’agriculture « offshore », de l’extraction d’eau souterraine et de l’accès aux métaux et aux minerais, est une opération plus aisée pour les investisseurs dominants actuels et les gouvernements s’ils font face à des gouvernements et des élites locales affaiblis et/ou corrompus, ainsi qu’à des citoyens sans pouvoir.

Expulsions dans les pays du Nord

Au début du nouveau millénaire, la forte accélération des valeurs financières par rapport au PIB réel générait une intense demande pour des titres soutenus par de vrais actifs. C’est dans ce contexte que même des crédits mal notés pour des logements modestes sont devenus du blé pour le moulin financier aux États-Unis. Cette combinaison d’une dette de mauvaise qualité et d’actifs modestes est probablement l’investissement le moins attractif pour la finance. Mais les crédits hypothécaires sur les maisons modestes étaient l’un des rares secteurs sous-financiarisés aux États-Unis : la financiarisation des crédits normaux et des prêts aux consommateurs étaient déjà en place depuis deux décennies, si bien que tout ce qu’il restait était aux marges – des crédits mal notés, des prêts pour les études, etc. Alors qu’augmentait la demande pour des titres soutenus par des actifs, l’usage de crédits hypothécaires à risque (subprimes) pour concevoir de tels titres connut lui aussi un essor .
Leur sous-jacent était une caractéristique vitale de ces instruments d’hypothèques en vue de leur possible extension au marché mondial des 2 milliards de foyers aux revenus faibles et moyens. On a bien trop insisté, dans les explications sur la crise, sur l’idée commune selon laquelle ce furent les acheteurs irresponsables de ces crédits hypothécaires qui auraient dû savoir qu’ils ne pourraient pas les payer. Cette caractéristique est le découplage des profits potentiels pour les vendeurs de crédits et les investisseurs de la capacité des consommateurs à rembourser. Il aura fallu un mélange complexe d’innovations pour rendre possible ce décrochage très élémentaire. Le fait qu’un acheteur puisse rembourser ses mensualités ou pas comptait moins que de faire signer au moins 500 de ces acheteurs. Chacun de ces crédits hypothécaires put ensuite être découpé en de multiples fragments, chacun de ceux-ci put ensuite être combiné avec une dette à la note élevée mais non soutenue par des actifs, puis l’on a pu générer ainsi un « produit d’investissement » qui put à son tour être vendu aux investisseurs comme un titre soutenu par des actifs. Mission accomplie !
Ainsi, la crise des saisies qui a éclaté en 2007 n’était pas une crise pour les investisseurs financiers. Ce fut une crise pour les millions de familles de la classe moyenne, la plupart ayant signé, nous le savons maintenant, en fonction de fausses prémisses. Ils ne purent rembourser leurs crédits et perdirent tout, y compris le peu qu’ils possédaient avant d’emprunter. Quinze millions de foyers ont désormais perdu leur maison du fait de saisies, ce qui est plus que la population des Pays-Bas. Des millions d’entre eux vivent maintenant dans des tentes.
Pour la haute-finance, ces millions de saisies en 2006 et 2007 ont créé une crise de confiance. Elles étaient le signe que quelque chose n’allait pas mais, en raison de la complexité des instruments combinés, il devint impossible d’identifier les éléments toxiques. La valeur en jeu, 300 milliards de dollars, n’aurait pas pu faire chuter le système financier. Il y a une ironie profonde dans cette crise de confiance : le talent de ceux qui ont conçu ces instruments financiers a contribué à la faillite d’un grand nombre d’investisseurs (en plus de celle des familles aux revenus modestes à qui l’on a vendu ces crédits). Le lien toxique était que pour que ces crédits hypothécaires marchent comme actifs pour les investisseurs, un grand nombre d’entre eux furent vendus sans qu’on se soucie de savoir si les acheteurs pourraient repayer leurs mensualités. Plus vite ces crédits hypothécaires étaient-ils vendus, plus vite ils pouvaient être combinés à des instruments financiers et revendus à des investisseurs. Au total, les subprimes ont plus que triplé entre 2000 et 2006, et ils ont compté pour 20% de tous les emprunts immobiliers aux États-Unis en 2006. Cette primauté accordée à la vitesse a également permis de garantir les commissions des vendeurs de subprimes et de réduire l’effet des défaillances sur leurs profits. En fait, ces vendeurs de subprimes qui n’ont pas pu s’en débarrasser, combinés à d’autres instruments, ont finalement fait faillite, mais pas sans avoir auparavant touché les commissions versées par les acquéreurs.
Les crédits hypothécaires peuvent être des instruments utiles pour aider les foyers aux revenus modestes à acquérir une maison. Mais ce qui s’est passé aux États-Unis au cours des dernières années a constitué un abus du concept. L’épargne modeste ou les futurs revenus de foyers aux revenus faibles furent utilisés dans le seul but de développer un instrument financier qui permettrait aux investisseurs de réaliser des profits même si ces foyers faisaient faillite. Dans un monde de plus en plus globalisé, les bons et les mauvais usages de cet instrument vont proliférer.
La vente agressive de subprimes à ceux qui ne pouvaient les rembourser est devenue un phénomène clair dans ce microcosme qu’est New York City. Les Blancs, qui ont un revenu bien plus élevé que tous les autres groupes de la ville, étaient bien moins susceptibles de souscrire aux subprimes que les autres. Ainsi, seulement 9.1% de tous les Blancs qui ont souscrit à des crédits immobiliers ont pris des subprimes en 2006, contre 13.6% d’Asiatiques, 26.6% d’Hispaniques et 40.7% de Noirs. Certes, tous les groupes ont connu des taux de croissance importants, si l’on considère la période des pires excès, de 2003 à 2005 : plus qu’un doublement pour les Blancs, un triplement pour les Asiatiques et les Hispaniques, et un quadruplement pour les Noirs. La plupart de ces foyers ont perdu leurs maisons à cause de saisies, et beaucoup de quartiers sont devenus des espaces urbains sinistrés.

2002 2003 2004 2005 2006
Blanc 4.6% 6.2% 7.2% 11.2% 9.1%
Noir 13.4% 20.5% 35.2% 47.1% 40.7%
Hispanique 11.9% 18.1% 27.6% 39.3% 28.6%
Asiatique 4.2% 6.2% 9.4% 18.3% 13.6

Taux de prêts hypothécaires à risque conventionnels par race, New York City, 2002-06.
Source : Furman Center for Real Estate & Urban Policy, 2007

Il est possible d’utiliser plusieurs ensembles de données pour anticiper le marché global potentiel pour ces instruments, et, de fait, leur potentiel pour dévaster les ménages, les quartiers et davantage encore. Une comparaison de la valeur de toutes les dettes de crédits immobiliers (crédits hypothécaires faibles à élevés) rapportée au PIB à travers les pays révèle des variations profondes. D’une certaine manière, la variation de cette valeur est fonction du timing. Elle est bien au-dessus de 100% aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie et dans plusieurs pays européens, notamment 145% en Suisse. Ici, le marché de l’immobilier a longtemps été privé et, plus important, le système financier est très développé dans bien des domaines. Ainsi, l’incidence des crédits est à la fois élevée et étendue en termes de variétés des circuits financiers qu’elle touche. Point central dans cette histoire, la différence entre les prêts immobiliers rapportés au PIB et le taux de croissance de ces prêts. De fait, le second est très bas dans les pays dotés de jeunes marchés de l’immobilier, comme en Inde et en Chine, où il s’élève à 10%. Par contraste, sur des marches plus matures en Asie, cette valeur peut être supérieure – s’élevant à 60% à Singapour, et 40% à la fois pour Taiwan et Hong Kong – mais le taux de croissance est bien plus bas. Entre 1999 et 2006, la croissance annuelle moyenne des crédits immobiliers en Chine et en Inde était extrêmement élevée, certainement au-dessus des autres types d’emprunts. Ces deux pays ont des nouvelles classes moyennes de 200 millions d’individus chacun, et donc des marchés immobiliers croissant rapidement. Ils sont donc au commencement d’une nouvelle phase économique de développement. Si l’on considère les innovations financières particulières – les emprunts immobiliers et les crédits hypothécaires à risque des foyers à modestes ou bas revenus -, alors l’on comprend combien le marché des emprunts immobiliers en Chine et en Inde peut être attractif.
Les capitaux liés aux emprunts immobiliers se développent, mais il faut les replacer dans un contexte financier plus large. Ainsi, même si la masse financière des emprunts représente une proportion significative du PIB dans des pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis, la valeur totale des actifs financiers est sans commune mesure. Comme indiqué plus haut, le ratio de la finance rapportée au PIB américain est de 450%, comme c’est le cas pour le Royaume-Uni. L’autre histoire, dans ce cas, c’est la manière dont la finance est parvenue à trouver des mécanismes pour produire des bénéfices sans relation directe avec la croissance réelle des économies nationales. De ce point de vue, la titrisation des emprunts immobiliers peut être considérée comme un instrument puissant pour une financiarisation toujours plus importante des économies.
Finalement, un moyen plus avancé pour comprendre le marché potentiel des emprunts immobiliers peut être la mise en équivalence du système bancaire/financier d’un pays avec la valeur de son parc immobilier (Sassen 2008). Pour le système financier, on peut utiliser les données sur la part d’emprunts immobiliers dans les crédits totaux d’un pays. De fait, une telle part, dans les « marchés émergents », s’élève à 9% en Russie, 13% en Pologne, 20% en Afrique du Sud, avec la plupart des pays situés entre ces extrêmes. Dans les pays développés, cela varie énormément. La part la plus basse est de 17% en Allemagne et dans d’autres pays européens. Les plus élevées sont aux États-Unis, à 40%, au Canada, à 60%, en Australie, à 50%, en Norvège, à 60%, et ainsi de suite. Autrement dit, il y a une réelle marge de croissance pour les emprunts immobiliers dans la somme totale des crédits distribués par les systèmes bancaires et financiers. Il se pourrait qu’une partie de cette croissance prenne la forme de subprimes, avec ses risques pour les foyers aux revenus modestes et le levier additionnel que cela apporte au système financier.
En ce qui concerne les ménages, on observe, sur une période de temps très courte, une croissance rapide du ratio de la dette des ménages rapportée au revenu disponible. De fait, pour prendre des exemples de hausses fortes dans les marchés émergents, en République tchèque, ce ratio a bondi de 8% en 2000 à 27% en 2005 ; en Hongrie, de 11% à 39% ; en Corée du Sud, de 33% à 68%. Dans les marchés matures, ces ratios sont passés : de 83% à 124% en Australie, de 65% à 113% en Espagne, et de 104% à 133% aux États-Unis. Ce sont des taux élevés qui signalent le potentiel de croissance dans les pays ayant connu récemment de fortes hausses, tout comme ils annoncent ce qui peut arriver là où la hausse est restée limitée. On trouvera un signe de la propension de ce marché à devenir global dans la forte part de cette dette détenue par des étrangers dans certains pays. Cela vaut pour des économies aussi différentes que, par exemple, la Pologne, la Hongrie et la Roumanie, où respectivement 35%, 40% et 42% de la dette des ménages est détenue par des étrangers.

Conclusion : Une logique d’expulsion

L’une des manières de penser ces processus émergents dont nous parlons pose l’extension de l’espace opérationnel du capitalisme avancé. S’appropriant de nouveaux espaces, il en expulse des gens aussi bien dans le Sud que dans le Nord. Dans le Sud, ces espaces consistent en divers agrégats territoriaux visant la capture des richesses de la terre, des cultures d’exportation aux réserves d’eau ou aux ressources rares des minéraux et des métaux. Dans le Nord, les motifs réels pour s’approprier des espaces brusquement libérés sont moins évidents. Reste que l’on assiste dans les deux cas à la création massive de « populations surnuméraires », expression où le mot « surnuméraire » renvoie pour moi à une condition intentionnellement créée au sein d’un système et non pas à une condition spontanée.
Le Sud peut être vu comme une espèce d’avant-garde systémique pour une phase nouvelle du capitalisme avancé, laquelle prend le relais de la période d’hyper-financiarisation ouverte dans les années 80. Les économies du Sud, dévastées et en butte une ou deux décades durant aux programmes structuraux imposés par le FMI pour le remboursement de la dette, sont à présent intégrées aux nouveaux circuits du capitalisme avancé. Cela se produit par le biais de l’acquisition fébrile de millions d’hectares de terres par des investisseurs étrangers, tant pour produire de la nourriture que pour pomper de l’eau ou extraire des minerais au profit des pays investisseurs. L’important accroissement du nombre des déplacés – actuellement estimé à 26 millions, dont 17 l’ont été dans les toutes dernières années – est un indicateur de cette phase nouvelle.
Le tableau est moins clair dans les pays du Nord. La complexité plus forte de leur économie a pour effet une démultiplication des logiques d’extraction. Ici, j’ai fait état brièvement à la crise des crédits hypothécaires, cette logique spécifique aux pays du Nord qui aboutit à détourner le concept initial du crédit hypothécaire, cet instrument destiné à favoriser l’accession à la propriété de ménages aux ressources limitées. Je lie ce détournement à l’extension du domaine de la finance spéculative, et cela détache en réalité le circuit financier du bien réel qu’est la maison, tout autant que de son quartier ou des familles à qui l’on prête. Dans l’usage qui en est fait, la maison n’importe qu’en tant que le contrat la mentionne comme un gage matériel, et pour autant que des milliers de ces prêts peuvent être agrégés. Les familles sont ainsi requises pour développer un instrument financier : une fois le contrat signé, il n’est pas vraiment important de savoir si elle pourront s’acquitter ou non de leurs traites. En fin de compte, des quartiers entiers seront finalement expulsés, au sens propre, des circuits traditionnels du capital.

Traduit de l’américain par Gérard Wormser

Notes
1  Cf. « needed » resources (Sassen 2009).
2  Il n’est pas inutile de relever que cela est arrivé quand l’index des prix alimentaires publié par The Economist (23 mai 2009) a augmenté de 78% et que le soja et le riz ont tous deux grimpé de 130%. Dans l’intervalle, les stocks alimentaires se sont effondrés. Parmi les cinq plus grands exportateurs, les ratios de stocks de consommation + exportations sont tombés à 11% en 2009, en-dessous de la moyenne sur dix ans, qui était de plus de 15%. Au-delà des prix, les interdits commerciaux et les crises posent des risques même aux pays riches qui dépendent des importations de nourriture.
3  D’un autre côté, le Programme Alimentaire Mondial (World Food Programme) engage 116 millions de dollars entre 2007 et 2011, pour fournir 230.000 tonnes d’aide alimentaire aux 4.6 millions d’Éthiopiens qu’il estime être menacés par la faim et la malnutrition. Cette coexistence, au sein d’un pays, de profits liés à la production agricole pour l’exportation et de famines, les contribuables du monde entier payant en fin de compte pour l’aide alimentaire, tel est le schéma triangulaire qui s’est répété au fil des décennies depuis la fin de la Seconde guerre mondiale (Cf. Sassen 1998).
4  La part du primaire (qui comprend principalement les mines et l’agriculture) dans les stocks d’IDE est passée à 41% en 2006, contre 5% en 1996. Par contraste, la part du secondaire est tombée à 27%, contre 40%, sur la même période (UNCTAD, 2008).


Retour sur la fausse démission de Chadli

25 juillet, 2011 Posté dans Algérie Politique

Par Ait Benali Boubekeur

L’ouverture démocratique en Algérie fut de courte durée. Ce fut l’une des éphémères. La responsabilité de cet arrêt s’incombe à ceux qui ont estimé que le peuple algérien n’était capable de choisir ses représentants. Bien que le choix puisse être par dépit, il n’en demeure pas moins que le choix du peuple fut, lors des élections du 26 décembre 1991, sans appel. Il s’agit pour ces millions d’Algériens de sanctionner un système ne pouvant pas répondre à leurs desiderata. Mais en se trouvant devant la victoire incontestée du Front Islamique du Salut (FIS),  les réels décideurs ont-ils agi de sorte à éviter à l’Algérie l’un des drames  les plus rudes qu’elle ait connue ? Ainsi, à l’annonce des résultats officiels du premier tour des élections législatives, rien n’indiquait en apparence une quelconque manigance des militaires. Mais, derrière la vitrine, les calculs fur
ent légion.

Et si les nouveaux décideurs réclamaient la restitution des biens mal acquis, que ferions-nous alors. Cette option fut en tout cas analysée. La solution se trouva alors dans l’arrêt du processus pouvant conduire à l’alternance. Et ce qui les guida  fut  la sauvegarde des privilèges immenses. Ainsi, pour enclencher une troisième guerre d’Algérie, le haut commandement militaire avait cherché les raisons  dans une presse subordonnée. Celle-ci fut d’une allégeance infaillible au régime. Bien que  les leaders du FIS aient réagi avec une extrême vigilance à l’égard de cette presse partiale, la noria du renversement des résultats fut lancée. Car les organisateurs des élections s’étaient trompés sur les scores. D’ailleurs mêmes les vainqueurs  furent surpris par l’étendue de la victoire.

Contacté par le journaliste de RFI, Abdelkader Hachani  fut médusé par le score réalisé. Tout compte fait, il attendait à ce que  le pourcentage de sièges ne dépasse pas les 30%. Mais une fois l’effet de surprise passé, les leaders du FIS s’employèrent à développer un langage rassurant pour calmer les esprits surchauffés.  Cela dit, affirmer  que les vainqueurs avaient une confiance en ce pouvoir, qui cherchait  la moindre étincelle pour allumer le brasier, fut un leurre. Car ce dernier avait des moyens très importants, notamment en jouant sur la peur. Sa force de mobilisation fut incontestable par tous les observateurs. D’ailleurs, ce régime n’a-t-il pas joué les courants les uns contre les autres pour se pérenniser depuis l’indépendance? Qui a donné les ailes à cette mouvance depuis l’indépendance ? Car, dans un pays musulman, il est nul besoin de jouer la carte religieuse. En revanche, face à la gabegie du régime, ces militants religieux voulurent combattre les dérives du système, notamment la corruption, en s’appuyant sur les principes justes de l’Islam.

Cependant,  une fois de plus, la presse aux ordres vint au secours de ce régime. En effet, la presse thuriféraire a joué un rôle moteur dans la manipulation de l’opinion  induisant des milliers voire des millions d’Algériens en erreur. Ainsi, au lendemain de l’annonce des résultats du scrutin,  Mohammed Said a prononcé dans un prêche des propos apaisants dont  la presse a déformé.  « Nous sommes tous des frères, celui qui versera une goutte de sang de son frère ne connaîtra pas le pardon », a-t-il dit.  Il a ajouté plus loin  « tout va bien et, grâce à dieu,  il n’existe aucune pomme de discorde entre nous. Pour renforcer notre fois, il faut nous conformer aux prescriptions divines sur la façon de nous habiller ou de nous nourrir ». Les correspondants de presse,  qui couvrirent la prière, interprétèrent les propos en les reformulant pour donner à peu prés  ceci : « Mohamed Said demande aux Algériens de changer leurs habitudes vestimentaires et alimentaires ». Un journaliste d’un titre britannique  affirma dans une interview que lui avait soi disant  accordée Hachani  que ce dernier « désire rompre les accords liant l’Algérie au CEE ». Quelques années plus tard,  le journaliste reconnut  n’avoir jamais rencontré l’intéressé.  L’interview fut imaginée en analysant ses discours, reconnut-il. Ainsi cette désinformation ne fut qu’une facette de l’action des putschistes.

Selon José Garçon « le 6 janvier, une assemblée réunit 181 officiers supérieurs qui signent une pétition demandant la démission du président ». Pour étayer la thèse que les dés furent déjà jetés,  l’état major de l’armée  ordonna, le 8 janvier 1992,  le déploiement d’un dispositif militaire autour d’Alger, Oran et Constantine. Bien que  la constitution algérienne fasse du président le premier homme du pays en incarnant l’Etat et l’unité de la nation,  puisse nommer et révoquer les ministres et grade ou dégrade les militaires, le réel pouvoir se trouvait hélas ailleurs. D’où la question suivante : en ayant autant de pouvoir, Chadli aurait-il décidé, de son propre chef, de partir ? Il est difficile de croire cette hypothèse. Car une délégation militaire, conduite par Nezzar et les principaux responsables militaires,  se rendit le 9 janvier 1992 à la présidence pour demander tout uniment au président de se retirer dans l’honneur et de rédiger sa lettre de démission, et ce conformément à une pétition qu’auraient signée 181 officiers. Chadli aurait résisté pendant un petit moment aux pressions  mais il finit par accepter  de partir le 11 janvier.

Dans la lettre de démission,  il expliqua que son départ n’était  pas une fuite de responsabilité mais un sacrifice dans l’intérêt supérieur de la nation. Il s’agit là sûrement de récriminer les militaires qui l’ont forcé à partir. Car s’il s’était agi des islamistes,  il aurait simplement fait allusion au code  civil pour sanctionner les fraudeurs ayant permis la large victoire du FIS.  En tout cas, le départ du président ne fut pas le seul casse tête du haut commandement militaire.  La constitution de 1989 stipulait, dans ce cas de figure, que «  le président de l’assemblée nationale assure l’intérim du chef de l’état et prépare une élection dans 45 jours ». Or celui qui devait succéder au président fut éliminé en montant de toutes pièces la dissolution du parlement. D’après Ali Yahia Abdenour : « Belkhadem,  Président de l’APN,  a révélé au procès des dirigeants du FIS que Chadli,  Président qu’il avait rencontré le 7 janvier ne l’avait pas informé de la dissolution de l’assemblée (décret du 4 janvier) ». En somme,  le président ne pouvait  pas  démissionner dans un pays où il fut nommé. Son départ fut obtenu par des pressions.  Et les Algériens ont le droit de connaitre la vérité à défaut de pouvoir se prononcer sur les personnes qui les gouvernent.



Par Salima Ghezali.
Mardi 26 Avril 2011

Il ya plusieurs façons de faire fausse route. Continuer dans la même voie pour le régime. Et appeler à un coup d’Etat pour l’opposition.

Que le Président Bouteflika soit malade cela ne constitue qu’un facteur aggravant de la crise. Cette dernière était déjà là quand le public sortait les chaises sur les trottoirs pour écouter aux terrasses des cafés le Bouteflika du premier mandat discourir à l’infini. Sur l’Algérie et sur le monde. Sur le passé et sur l’avenir. Sur le peuple et sur le pouvoir. Sur le président et sur les généraux.

Mais sur toutes ces questions Bouteflika comme tous ses prédécesseurs- et ceux qui les ont fait- n’a eu que des discours.

La réalité n’a jamais été abordée sérieusement. Par les actes. Ce n’était pas le but du jeu. Même si les discours se sont multipliés, tantôt se répétant. Tantôt se contredisant. Tantôt dans le style du sketche de Ramadan. Tantôt dans le savant babillage des experts. Et tantôt dans les roucoulements de quelques courtisans. Ou les rugissements de quelques opposants. La plupart en service commandé. Ou même pas. Ce qui est presque pire dans l’évaluation de l’état d’avilissement politique d’une société.

Bouteflika est malade et Ali yahia Abdennour demande sa destitution légale par recours à l’article 88 de la constitution.

A la tête d’une CNDC politiquement aussi malade que le Président lui-même, le vieux routier des Droits de l’Homme veut confier à un « conseil national de transition » désigné par un clan (fût-il de l’opposition !) la mission de tracer la feuille de route pour la sortie de crise.

On devine que cela ne va pas plaire aux autres clans. Ceux dans l’opposition. Pas plus que ceux déjà au pouvoir. Mais quel bonheur pour la crise !

Enfin ! Il ya là de la vraie matière pour continuer à faire comme avant en ayant l’air de changer. Et en changeant juste les figurants. Pour juste un épisode.

Et ce n’est pas le pire ! Le pire est que le pays, sa crise multiforme, sa société déstructurée, sa morale en putréfaction avancée, ses équilibres précaires, ses élites sous influence, traumatisées ou au bord de la crise de nerfs, ne seront pas en mesure de supporter le choc d’une autre issue illusoire.

Encore une porte ouverte sur le vide et tout le monde descend !

Ou plutôt tombe.

Qu’il est doux à demander Iskat ennidham ! Quand on est persuadé que le Nidham c’est l’Autre !

Quand on oublie, ou ne sait même pas, de combien d’autres on est l’Autre !

Et qu’on est le Nidham de tous ceux pour qui on est l’Autre.

On croit un certain nombre de choses assez curieuses chez nous.

Que seul le pouvoir est porteur de fausses solutions.

Que seul le pouvoir est concerné par le changement.

Que seul le pouvoir doit mettre ses actes en conformité avec ses paroles.

Et quand ça tourne mal on appelle l’armée à un redressement révolutionnaire.

Ou les jeunes à prendre les maquis.

Le problème est qu’on se trompe lourdement à demander aux militaires de prendre partie dans cette affaire.

Qu’ils n’ont plus les moyens, combien même en auraient-ils l’envie, de redistribuer les cartes comme ils l’ont toujours fait jusqu’ici.

Le problème est que les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus envie de mourir pour les multiples « opiums »des idéologies. Même pas celles d’Internet.

Tant qu’à faire avec la violence. Les maquis des narco- trafiquants et du trafic d’armes sont un horizon stratégique ouvrant bien plus de perspectives de promotion sociale qu’un statut de martyr pour une révolution « par et pour les autres »

Dans sa faillite, le Pouvoir algérien a réussi à entrainer la faillite de l’opposition. Et la faillite de la société. C’est là le drame. Et c’est à ce drame qu’il faut trouver une solution.

C’est en cela que l’Algérie n’est pas concernée de la même manière que les autres par le « Printemps arabe ».

La révolution, si elle devait avoir lieu ici, sera consensuelle, négociée et pacifique !

A tous les autres programmes ce sera NON !

Elle a déjà donné l’Algérie !

Aux illusionnistes, aux génies du changement par décret, aux révolutionnaires de palais, aux relais d’ambassades, aux imbéciles impénitents, aux prédateurs à dents longues, aux assassins, aux calomniateurs, aux fanfarons, aux traitres, aux criminels et aux mercenaires de toutes obédiences !

Elle a donné les plus naïfs de ses enfants. Les plus irremplaçables. Par ce qu’on mettra longtemps avant de faire pousser à nouveau sur cette terre de cette sorte d’enfants qui meurent pour des idées.

On ne mourra plus désormais que pour tuer. La nuance est de taille. Entre ces deux espèces de candidats au sacrifice.

Il ya une génération qui a été sacrifiée. Et une autre qui préfère vendre chèrement sa peau. Et tant qu’à l’offrir ce sera aux poissons. Au feu. A la corde. Au bitume. Mais pas pour vos figures.

Les réactions au discours prononcé par le président Bouteflika vendredi dernier révèlent au moins une chose. La fracture qui traverse la scène algérienne entre une société virtuelle qui dispose du pouvoir réel, dont celui de neutraliser les institutions, et une société réelle qui ne dispose que d’un pouvoir virtuel, celui de se mobiliser.

Il reste quelques chances de sortir le pays de ce jeu pervers qui consiste à faire se télescoper le virtuel et le réel Sans que jamais ils ne se rencontrent.

Il est temps 50 ans après l’indépendance de libérer la société et le pouvoir. De ce piège des apparences. Fausses institutions, fausses sociétés, fausses mobilisations, fausses solutions et des textes à profusion.

Une seule règle en amont : Pas d’exclusion. Une seule en aval : le respect de la règle. Et entre les deux se mettre d’accord sur la règle.

Par une curieuse ironie du sort, à l’époque où Bouteflika remplissait bien sa mission d’amuseur des foules, après le diner en s’installant pour rigoler un bon coup on allait écouter le président parler dans les chaumières et on disait faut pas rater Cassandra ! C’était le nom du feuilleton mexicain à la mode avant l’arrivée des concurrents turcs.

Pour rappel Cassandre est le nom de cette héroïne grecque qui annonce les catastrophes. Dont la destruction de Troie.

Pour rappel également, un homme averti de la chose politique algérienne avait dit de Bouteflika à son arrivée au pouvoir : il enterrera le système… ou le pays.

Ne l’aidons pas à enterrer le pays par de fausses solutions.
S.G.

QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Publié: 28 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Alger le 22 avril 2011

COMMUNICATION DE DJAMEL ZENATI

Les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitudes et à démystifier des clichés considérés jusque là comme définitivement établis.

En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée.

C’est dans cette conjoncture de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement.

La notion de changement

Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle.
La forme propositionnelle « changement dans la continuité » ou plus encore sa réplique populaire « changement de façade » l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale.

Depuis quelque temps la problématique du changement revient au devant de la scène et polarise le débat public.
La forme adjectivale « changement radical » avancée dans la foulée des récentes contestations vise à réinscrire cette notion dans la positivité.
Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tendent à diminuer de sa pertinence.

Pour cela il est impératif de définir le sens que recouvre cet objet complexe, de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visible les conditions de sa possibilité.

Pourquoi un changement radical

Le changement radical est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international.

En effet l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent de lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur.

Elle l’est aussi par les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée.
L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière enregistrée ces dernières années aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale. Jamais « le paradoxe de l’abondance » n’a eu une aussi parfaite illustration.
Qu’adviendrait-il de notre pays si la demande mondiale en énergie venait à baisser ou que le cours du pétrole chutait ?

Cette justification de la nécessité du changement par la menace ne relève aucunement de quelque idéologie sécuritaire, cette dernière consistant à user d’une menace virtuelle à des fins dissuasives

L’enjeu qui se pose à notre pays aujourd’hui transcende les clivages politiques traditionnels et dépasse largement la question du pouvoir.
Il s’agit de relever un double défi.
Le premier défi est celui de l’intégration nationale. Il passe par la reconnaissance de tous les droits à même de fonder une citoyenneté réelle et dynamique, base fondamentale de la démocratie.
Le second a trait au mode d’insertion à l’économie mondiale par la mobilisation rationnelle de toutes les ressources humaines, symboliques et matérielles au profit de tous et dans le souci de préserver notre indépendance.

Quel sens donner au changement

Le slogan «echaab yourid isqat ennidham » qui a fusé de la place etahrir a très vite franchi les frontières égyptiennes pour gagner l’ensemble des pays de la région. Voilà un exemple de mondialisation positive

Ce slogan traduit de la manière la plus forte l’exaspération qu’éprouvent les peuples du Maghreb et du Machreq. On y décèle même une envie de venger les humiliations subies.

Il est évident que penser le changement c’est aller au-delà du slogan et de la psychologie de masse du moment.
Pour ma part je le conçois comme un processus de rupture. Un processus global, ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé. Le processus doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits.

Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté. Il faut abandonner le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation.

Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits.
Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux
Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes.
Rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes.
Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception.


La famille ALGÉRIE doit être rassemblée. Pour cela il faut :

– réconcilier l’algérien avec son histoire, sa culture et son identité plurielle.
– réconcilier l’algérien avec les valeurs qui ont fait jadis sa grandeur comme la solidarité, la tolérance, le respect, l’honnêteté, l’hospitalité, la sagesse, le travail, etc.
– réconcilier l’algérien avec l’effort intellectuel.
– réconcilier l’algérien avec les institutions républicaines
– réconcilier l’algérien avec l’action politique.

De grandes réformes doivent d’ores et déjà être retenues et je pense particulièrement à l’école et à l’Etat.
L’impartialité de l’administration, par d’exemple, mérite la consécration constitutionnelle au même titre que le principe de l’indépendance de la justice.

Un grand débat national sur l’état du pays doit être organisé. Il ne doit occulter aucune question, notamment celles relatives à la violence et à la corruption, sans toutefois sombrer dans le règlement de compte ou dans la tentation d’un retour au passé.
L’ouverture des médias lourds est une urgence.

C’est une fois l’Algérie rassemblée, réconciliée, qu’elle pourra alors affronter le défi de la mondialisation par la construction de l’ensemble maghrébin. C’est le seul moyen pour mieux se faire entendre, négocier dans de meilleures conditions et bénéficier des avantages de la mondialisation. L’exemple Sud-américains dans ce domaine est à méditer.

Par devoir envers les générations montantes, la dimension stratégique doit imprégner toutes les décisions politiques et tous les aspects de la gestion des affaires de notre pays.

Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national.

Le changement est-il possible maintenant ?

La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale.
La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.

Pour cela les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé. Quant aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre. Est-il besoin de rappeler que l’ingérence résulte de l’entêtement des dirigeants à rester au pouvoir quitte à provoquer le chaos. Ils offrent ainsi aux puissances occidentales un motif précieux d’intervention. Ces dernières, sous le prétexte de l’assistance, déploient leurs stratégies de remodelage géopolitique pour mieux venir en aide à un capitalisme international en crise. L’exemple de l’Irak et plus récemment celui de la Lybie sont édifiants.

Les résistances au changement

Les résistances au changement se présentent sous divers aspects et à plusieurs niveaux.

Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique. La conflictualité croissante dans la sphère sociale est appréhendée en termes d’écart entre ce qui est et ce qui doit être. Ils feignent d’ignorer que cette situation découle directement de choix politiques délibérés. En fait les décideurs veulent à tout prix empêcher une jonction entre les forces sociales et les acteurs politiques militant pour le changement. L’argent public est mis à contribution pour calmer quelque peu cette contestation.

Le premier ministre a été jusqu’à soutenir que le système politique actuel est la seule modalité d’exercice politique et offre toutes les garanties d’une compétition politique démocratique. Il est vrai que des acteurs politiques existent et des élections se tiennent régulièrement. Mais il faut ajouter que ces dernières se caractérisent par un degré zéro d’incertitude et donc sans risque d’alternance. L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle « une dictature consultante ». La vox populi l’a déjà qualifié par l’expression « ellaab hmida erracham hmida ».

Ils usent par ailleurs de techniques de dissuasion comme par exemple celle qui consiste à présenter le changement comme une aventure vers l’incertain. Il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler les drames du passé pour susciter une peur annihilante. Le discours du président est à cet égard un exemple de perfection.

L’autre résistance est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988. Cette thèse repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire. Ce qui serait de mauvaise augure pour l’avenir de la Tunisie et de l’Egypte puisque, d’après cette théorie, la prochaine séquence qui attend ces deux pays est une décennie de violence.

La peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes.

Différer le changement serait offrir notre jeunesse aux aventuriers locaux et aux magnats de la mondialisation.
Le danger des dérives extrémistes est réel car le populisme se nourrit de l’exclusion et utilise le désarroi des populations pour emprisonner leur soif de liberté dans des perspectives étroites et régressives
Lorsqu’on fonde l’ordre politique sur un principe unificateur supérieur, on ne quitte pas la sphère de l’autoritarisme. On ne fait que le réinventer sous une autre forme.
Je pense ici à tous les communautarismes, religieux ou ethnique, qui imposent aux individus de se définir par ce qu’ils sont et non par la conception qu’ils ont de la vie collective. Le système politique n’est plus alors le produit d’un contrat social librement établi mais l’émanation d’une catégorie transcendantale dont les actes échappent à la critique et au contrôle.

Je terminerai cette communication par un message que j’adresse à partir de cette tribune au président de la république.

Monsieur le président,

J’ai écouté attentivement votre discours et j’ai relevé quelques points que je vais vous soumettre

Le premier a trait à votre état de santé. Vous paraissez très affaibli par la maladie. Je tiens à vous souhaiter sincèrement un rapide rétablissement.
Mais vous n’êtes pas sans savoir Monsieur le président que l’Algérie est tout aussi affaiblie que vous. Sa maladie à elle est due à la greffe d’un système autoritaire qu’elle ne cesse de rejeter depuis 1962.
Cette communauté de situation ne pourrait-elle pas provoquer chez vous une marque de solidarité à son égard ?

Le deuxième concerne le décalage flagrant entre le contenu de votre discours et les exigences de la situation. Etes-vous sûr d’être bien informé ? J’ai comme l’impression que vos collaborateurs usent du mensonge pour vous égarer.
Ils l’ont fait avec le président Zéroual et ça lui a valu d’écourter son mandat.
Ils l’ont fait avec le président Boudiaf et ça lui a couté la vie.

Réveillez-vous Monsieur le président et associez-vous à cette grande œuvre de renouvellement de la perspective historique en Algérie.
Le verdict de l’histoire est souvent sévère


Ce que proposent Mehri, Rahabi et Zenati
Consensus pour changer le système politique

Abdelhamid Mehri, Abdelaziz Rahabi et Djamel Zenati ont appelé à l’unisson, vendredi, lors d’une conférence animée conjointement dans le cadre des Débats d’El Watan, à un changement de régime. En dépit de leurs parcours très différents et de leurs divergences de vue sur la crise des années 1990, les trois intervenants se sont néanmoins accordés sur la nécessité de jeter les bases d’un pacte ou d’un consensus politique national. Ce consensus est présenté par chacun d’eux comme une condition sine qua non pour réussir le changement auquel aspire la société et mettre le pays sur la voie d’un développement durable.

Abdelaziz Rahabi : «La diplomatie est une affaire de professionnels»
Autre figure du trio de conférenciers invités aux débats d’El Watan, et qui héritèrent de la lourde tâche de penser le changement en Algérie : Abdelaziz Rahabi. Ancien ministre de la Communication dans le gouvernement de Smaïl Hamdani (1998-1999) et ancien ambassadeur en Amérique centrale et en Espagne, et qui se consacre actuellement à l’enseignement universitaire, Abdelaziz Rahabi étrenne son exposé en s’attaquant à la sacro-sainte «légitimité historique» qu’il confronte à d’autres formes de légitimité, en particulier «la légitimité du savoir et celle des urnes». Il dira de prime abord : «Dans notre rapport aux légitimités, nous nous sommes retrouvés otages de la légitimité historique de sorte qu’il nous est difficile de nous projeter dans l’avenir. Nous n’arrivons pas à appréhender notre destin avec des outils modernes, au lieu de quoi nous privilégions l’approche historiciste de nos problèmes aussi bien que de nos solutions.» «Nul ne nie l’héritage de la guerre de Libération nationale. C’est l’acte fondateur et le socle doctrinal de l’Algérie moderne.» «Mais la guerre de Libération a eu ses héros et a eu ses commerçants. Et c’est dans cette dernière catégorie que se recrutent ceux qui en ont tiré profit», déplore le conférencier avant d’asséner : «Défendre le pays ne donne pas de priorité pour s’emparer du pouvoir et accaparer ses richesses.» «La situation post-révolutionnaire a provoqué une grosse fracture entre hommes d’Etat et hommes de pouvoir. C’est toute la différence entre Ben Bella et Ferhat Abbas. Entre Mandela et Mugabe.»

En finir avec «l’idéologie de la souffrance»

Disséquant les rhétoriques adossées à l’hagiographie révolutionnaire et le culte des martyrs comme source de légitimité, Rahabi regrette la trop grande place prise dans le discours officiel parce qu’il appelle «l’idéologie de la souffrance». Et de marteler : «Réformer, c’est arrêter de faire de la souffrance le fondement de notre identité. On n’a pas que les traumatismes comme socle de l’unité nationale. Il y a aussi des joies et des espoirs à partager.»
Pour Abdelaziz Rahabi, l’aspiration des Algériens au changement trouve ses racines dans des valeurs consensuelles fortes et, somme toute, universelles, comme la justice et la liberté. «C’est le déni de justice et de liberté qui a motivé le soulèvement des Algériens contre le système colonial. Donc, la convergence des Algériens vers les valeurs de la justice et de la liberté n’est pas nouvelle», appuie-t-il. Saluant les récentes révoltes de la jeunesse algérienne, il ajoute : «Les jeunes de 2011 ont compris le sens de ces valeurs. Ils ont transcendé toutes les idéologies, tous les clivages et les régionalismes. C’est la plus grande victoire de notre jeunesse.» Il insiste encore : «Réformer, c’est ne pas laisser le fait de guerre s’installer comme seule source de légitimité.» Fervent défenseur de la «légitimité du savoir», Abdelaziz Rahabi plaide ardemment pour une réhabilitation des élites dans notre société. «On ne parle pas beaucoup des élites. D’ailleurs, on n’aime pas le terme ’’élites’’, car le populisme est dominant dans la société», constate-t-il.
Le conférencier se désole cependant du délitement d’une grande partie de notre intelligentsia : «Terrassées par le terrorisme et le chantage alimentaire, une partie de nos élites a développé des logiques d’appareil. Déconnectées du monde, elles ont abandonné leur mission de veille et avec elle la responsabilité de remettre le pays dans le temps réel», argue-t-il. Dans la foulée, Rahabi dénonce «la dépréciation de la fonction intellectuelle et la désaffection vis-à-vis du savoir et des sciences». «Les élites doivent accompagner les mutations sociopolitiques», poursuit-il. «Le rapport à la religion doit être clarifié afin d’expliquer que l’Islam n’est pas responsable de l’image qui en est faite. Il leur incombe également d’alerter sur la situation des femmes ainsi que sur la place de l’argent dans la société.» «Réformer, c’est aussi rompre avec l’informel politique et économique qui ont pris place au détriment des valeurs du travail et de l’effort et surclassé les compétences.»

Proposition-clé de sa conception du changement, Abdelaziz Rahabi préconise de «promouvoir une culture du pacte» en vue d’imaginer un nouveau contrat social. Et d’attirer l’attention de l’auditoire sur le fait que «la terminologie en usage» est dépouillée de mots comme «fraternité», «dialogue», «échange», «négociation», «compromis». «Aujourd’hui, il est très difficile de forger un consensus entre tous les Algériens à court terme en raison de la complexité de la crise et de la rupture de confiance entre le pouvoir et le peuple. Réformer, c’est substituer le dialogue au rapport de forces et aux ruptures violentes.» Dans son exposé, Abdelaziz Rahabi n’a pas manqué de glisser quelques mots sur le secteur audiovisuel, faisant ainsi écho au dernier discours du président Bouteflika où aucune intention d’ouverture n’a été annoncée à l’endroit des médias lourds. «Nous assistons à une privatisation de l’audiovisuel qui ne dit pas son nom», souligne l’ancien ministre de la Communication, allusion au statut ambigu de l’ENTV qui est quasiment devenue la «propriété exclusive» de Bouteflika et consorts. «Nous assistons à un schéma d’infantilisation médiatique comme en Tunisie et en Egypte avant les révoltes», ajoute Rahabi en révélant qu’il existe 800 chaînes arabes.

«Le contre-modèle libyen me fait peur»

Pour ce qui est de la presse privée, il observe : «La presse s’accommode d’une relation de schizophrénie avec le pouvoir politique selon la règle : nous faisons ce que nous voulons, écrivez ce que vous voulez !» Revenant à la charge quant à l’urgence de réformer le paysage audiovisuel national, il lance : «On confie ainsi le façonnage de l’esprit des Algériens aux non-Algériens. On a livré l’âme de nos enfants à des productions étrangères, loin de la matrice identitaire nationale. On ne donne pas des ordres à l’esprit, on le nourrit. 75% de la nourriture provient de l’importation. Alors que dire de la dépendance immatérielle qui est bien supérieure !»
Dernier volet de son intervention : Abdelaziz Rahabi décortique la situation politique régionale et le vent de révolte qui souffle sur le monde arabe en s’attardant sur le conflit libyen. «Pour n’avoir pas engagé des réformes à temps, nous voici acculés à subir l’agenda international dont même les grandes puissances ne maîtrisent ni le rythme ni l’intensité. On va vers une situation complètement imprévue, dans l’improvisation la plus totale», dénonce-t-il, avant de confier : «Le contre-modèle libyen me fait peur.» L’orateur relève qu’en Libye comme en Algérie, «la rente nourrit des prédispositions à l’autoritarisme». En diplomate aguerri, il conseille : «Il faut veiller à ce que notre politique extérieure tienne compte de la synergie entre la défense nationale, les intérêts économiques et la diplomatie.» «Et la diplomatie est un métier. C’est l’affaire de professionnels», conclut-il dans un clin d’œil à peine voilé aux «ratages» de Medelci.

Abdelhamid Mehri : «La société civile doit se réveiller»

L’ancien secrétaire général du FLN, Abdelhamid Mehri, a appelé vendredi l’ensemble des forces politiques qui militent actuellement en faveur d’un changement de régime à unir leurs forces pour construire un «projet national consensuel» et jeter les bases d’une «Algérie démocratique, authentique et consensuelle». «A mon sens, le véritable changement commence par un projet consensuel. Celui-ci (le projet, ndlr) doit englober toutes les forces politiques qui aspirent au changement et se construire par la voie du dialogue et de la concertation», a soutenu M. Mehri dans une conférence-débat animée conjointement avec Abdelaziz Rahabi et Djamel Zenati lors de la dernière édition des Débats d’El Watan retenue sous l’intitulé «Quel changement pour quelle Algérie ?».
Pour rendre le changement possible, l’ancien cadre de la Révolution a estimé important d’admettre l’existence, sur le terrain, de dynamiques multiples. Pourquoi ? Il s’est dit croire dur comme fer que «l’on doit admettre des dynamiques multiples pour faire admettre le changement». «Si nous arrivons à nous entendre sur un projet national et consensuel de changement et les voies, les moyens et les actions pour le faire aboutir, à ce moment-là je pense que la société aura franchi un pas important», a ajouté le conférencier. Il a indiqué, par ailleurs, que la question théorique consistant à savoir si le changement doit avoir lieu avec ou sans le régime n’est pas d’une grande importance pour lui. Le plus important, a-t-il insisté, «est de savoir clairement ce que nous (acteurs sociaux et politiques, ndlr), nous voulons».

Abdelhamid Mehri – qui a pris soin tout au long de son intervention d’expliquer en quoi le changement de régime était une nécessité pour le pays – a prévenu que le projet consensuel qu’il souhaite voir se réaliser n’a aucune chance d’aboutir s’il est le résultat d’un accord d’appareils. Dans son analyse du système en place, il a justement défendu l’idée que le régime actuel se distingue uniquement de celui en place, du temps du parti unique par le fait qu’il s’est doté d’une vitrine démocratique. Au-delà de cette différence, somme toute formelle, Abdelhamid Mehri a expliqué que les pratiques n’ont pas changé avec celles en usage dans le passé dans la mesure où d’abord «la partie occulte ou non écrite a autant d’importance» que la partie visible ou «écrite» du pouvoir. Il citera encore les difficultés rencontrées par les élus, les partis ou les militants associatifs pour activer ou faire leur travail. Cette situation fait d’ailleurs que ce sont toujours les options «venues d’en haut qui passent». L’ancien secrétaire général du FLN n’a pas omis également d’énumérer les pressions auxquelles fait face la presse quotidiennement.

Le système actuel est le produit de l’échec de l’ouverture de 1988

Ce n’est pas tout. Abdelhamid Mehri a expliqué que le système actuel qui s’illustre par son caractère autoritaire est le produit de l’échec de l’ouverture démocratique engagée en 1989. Et cet échec, il l’impute «à tous ceux qui voulaient maintenir le statu quo et ainsi qu’à tous ceux qui estimaient que cette ouverture n’était pas suffisante». Selon lui, cette ouverture démocratique, «peut-être pas suffisamment préparée», a été aussi «insuffisamment soutenue à l’intérieur du système comme à l’extérieur». «Ce sont les réactions multiples à cette ouverture qui ont donné naissance au régime actuel», dira-t-il in fine. M. Mehri – qui a par ailleurs saisi l’occasion pour rejeter toute responsabilité personnelle dans l’assassinat de Ali Mécili – a rendu nécessaire le changement eu égard au fait notamment que les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance à nos jours ont été incapables d’assurer la stabilité et de doter le pays d’une économie (alternative) qui ne soit pas dépendante des hydrocarbures. «Le changement est demandé parce que le régime choisi ou subi par l’Algérie a fait son temps. Il a démontré qu’il ne pouvait garantir ni la stabilité (allusion faite aux nombreux mouvements de révoltes connues par l’Algérie depuis 1962) ni l’efficacité et encore moins la prise en charge des grands défis qui attendent notre pays», a-t-il déclaré. A ce propos, M. Mehri précisera que la crise de 1990 n’est toujours pas réglée.

Revenant au thème du débat, – non sans avoir au préalable défendu le contrat de Rome et mis au défi le pouvoir de le publier et de dire en quoi ce texte est contraire aux valeurs nationales (il s’ensuivra d’ailleurs une petite polémique avec Abdelaziz Rahabi. Voir à ce sujet l’article de Mustapha Benfodil) —, il s’est montré convaincu que «le moment est venu pour que la jeunesse et la société civile de se réveiller et de s’organiser chacun dans son secteur pour apporter leur contribution à l’élaboration et à la réalisation du changement». Mais s’il s’est montré favorable à un «changement pacifique», Abdelhamid Mehri a néanmoins averti qu’«il faut admettre que lorsque l’on parle de changement pacifique, cela ne veut pas dire un changement facile, un changement sans peine et encore moins un changement sans lutte». Il a en outre souligné la nécessité que le projet alternatif qui doit émaner de ce consensus «soit perçu par la société algérienne tout entière comme meilleur à ce qui existe maintenant». A l’occasion, l’ancien secrétaire général du FLN a révélé que la lettre qu’il a récemment adressée au président de la République «par respect» est en fait destinée surtout à «tous ceux qui veulent participer et qui veulent opérer un changement réel du régime». «(…) C’est à la société et surtout aux cadres algériens auxquels je m’adresse pour leur demander de s’organiser quelles que soient leurs tendances, quels que soient leurs points de vue et quelles que soient leurs opinions sur ce changement. Il faut qu’ils apportent leurs contributions d’une manière organisée et durable», a encore insisté M. Mehri.
Toutefois, il ne s’empêchera pas d’inviter «les responsables actuels de prendre conscience de la nécessité d’opérer un changement». «Ce que nous leur demandons (aux responsables, ndlr), c’est de permettre à la société de se prendre en charge et de participer à l’élaboration et à la réalisation de ce changement», a-t-il précisé. Au-delà, l’ancien ministre du GPRA a appelé «la classe politique, les faiseurs d’opinion, l’élite de ce pays à ne pas attendre de recevoir le feu vert pour se réunir et mettre en place les instruments de ce changement». Pour lui, c’est grâce à la conjonction des efforts des responsables en place, de la société et des élites de ce pays que l’on peut aboutir à un changement. «Il ne suffit pas de dire il faut que le régime parte. C’est maintenant qu’on doit préparer le changement et la relève. Je parle d’un changement dynamique qui va démarrer de plusieurs pôles et qui aboutira le jour des conjonctions de toutes les forces», a-t-il soutenu. Avant de terminer son intervention, l’ancien secrétaire général du FLN a réitéré son opposition à l’instauration d’une République théocratique et a invité l’assistance à se méfier du discours sur la promotion des jeunes.
D’après lui, il pourrait y avoir là «une volonté d’imposer une fausse relève». «Il faut défendre des idées jeunes comme la démocratie et non la démocratie de façade qui est une idée vieille», a-t-il lancé en guise de conclusion.

Djamel Zenati : «Un changement comme processus de rupture globale»

C’est un Djamel Zenati des grands jours, haranguant les foules, qui est venu exposer, aux Débats d’El Watan, sa vision du changement de régime politique et l’instauration d’un système démocratique. L’assistance, très nombreuse, a eu l’occasion de redécouvrir la fougue rebelle au discours politique radical et très élaboré de celui qui, depuis le début des années 1980, fut un des acteurs des luttes démocratiques dans le pays. Lorsque Zenati a pris la parole après avoir jusque-là écouté attentivement les interventions de Abdelhamid Mehri et de Abdelaziz Rahabi, ajustant son discours, il se transforme en orateur puissant, suscitant de vifs applaudissements dans la salle. «Confier les réformes politiques au ministère de l’Intérieur c’est les mettre en garde à vue», assène Djamel Zenati, annonçant la couleur de son propos.

La conviction profonde et sans ambages qu’il a affirmé que les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq «ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitude et à démystifier des clichés considérés jusque-là comme définitivement établis. En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’Islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée». C’est dans cette conjoncture «de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement» en Algérie, a-t-il fait remarquer.
Alternant envolée lyrique et pédagogie, l’orateur est revenu sur la notion du changement avant de défendre l’idée d’un changement radical. «Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle». La forme propositionnelle, «changement dans la continuité» ou plus encore sa réplique populaire «changement de façade» l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale. Depuis quelque temps, la problématique du changement revient au-devant de la scène et polarise le débat public. La forme adjectivale «changement radical», avancée dans la foulée des récentes contestations, vise à réinscrire cette notion dans la positivité. Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tend à diminuer de sa pertinence. D’où l’impératif de définir le sens que recouvre cet «objet complexe», de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visibles les conditions de sa possibilité, a expliqué Zenati.

Pourquoi un changement radical et maintenant ?

«Il est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international» a-t-il estimé. Car, selon Djamel Zenati, «l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent des lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur». L’autre menace qui guette le pays, de l’avis du conférencier, réside dans «les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée. L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière, enregistrée ces dernières années, aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas, elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale», a analysé l’ancien dirigeant du Mouvement culturel berbère (MCB).

Convaincu et convaincant, Djamel Zenati dont les débats d’El Watan ont marqué son spectaculaire come-back, perçoit le changement comme «un processus de rupture globale et ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé». Un processus qui doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits, estime Zenati. Il énumère à cet effet une série de ruptures à faire. «Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté en abandonnant le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation. Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits. Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux. Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes». Un tonnerre d’applaudissements fuse de la salle comme signe d’approbation. Et enfin «rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes. Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception». Après ce processus de rupture global, Djamel Zenati préconise «un grand débat national sur l’état du pays», pouvant permettre une Algérie réconciliée. Un débat qui ne devrait occulter aucune question, «notamment celles relatives à la violence et à la corruption», a-t-il noté.
L’Assemblée constituante serait la traduction juridique de ce processus, prône Zenati. «Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une Assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national», défend l’orateur.
Avec ardeur et la force des arguments, Zenati tranche : «Le changement est possible et maintenant.» «La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale. La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.» Forgé dans les luttes politiques les plus âpres, Zenati sait bien que cela passe par la jonction entre les forces sociales et politiques. «Les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes, et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé.» «Aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre (…)», préconise-t-il.

Si dans la société, le courant dominant est au changement, il n’en demeure pas moins que des résistances demeurent. Elles se présentent, selon Zenati, sous divers aspects et à plusieurs niveaux. «Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique (…) L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle une dictature consultante», dit-il. L’autre résistance «est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988». Une thèse qui «repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire», analyse l’intervenant, en disant que «la peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes».