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  • ABDELHAMID MEHRI ex-ministre de GPRA : «L’arabisation nous a été imposée par De Gaulle»
Paradoxalement, ce sont les baasistes installés au pouvoir en 1962 par De Gaulle qui accusent les opposants d’être des agents de la France coloniale, mais l’histoire ne peut en aucun cas trahir la vérité !

Nous republions un article paru en 2006 sur le journal francophone L’Expression qui relate un passage controversé sur la radio,  de Ahmed Mehri l’ancien secrétaire général FLN, ex-membre du Conseil national de la révolution algérienne, et ex-membre du Comité de coordination et d’exécution durant la révolution algérienne ainsi qu’ex ministre de GPRA (Ministre des affaires nord-africaines dans la première formation et celui de ministre des affaires sociales et culturelles dans la deuxième).

Intégralité de l’article :
Il estime que les divergences étaient d’ordre idéologique et non militaire.

«L´arabisation nous a été imposée par le général de Gaulle», a indiqué l´ancien secrétaire général du FLN, Abdelhamid Mehri, qui a été hier l´invité de l´émission Hassad Ethakafa de la Radio culturelle. «Il a voulu mettre en oeuvre une stratégie pour faciliter le contrôle d´une société en rébellion. Il l´a rendue obligatoire, y compris pour les Français; le décret fut signé par Debré et De Gaulle avec bien-sûr des arrière-pensées politiques», poursuit-il. Mehri revendique une vision globale des langues pour les mettre à l´abri des exploitations politiques.

Intervenant sur le thème de l´écriture de l´histoire, l´ancien ambassadeur de l´Algérie à Paris a indiqué qu´elle a été «injuste» et «incomplète» dans le sens où il y a eu «occultation d´une partie de l´histoire pour laisser le champ libre à son exploitation politique».
Il considère que «l´expérience collective» dépasse de loin les considérations personnelles. Il est vrai que «le groupe des 22» fut à l´origine de la «création» de l´histoire ou sa genèse mais la suite est devenue affaire d´un peuple.

L´appel du 1er Novembre fut «le coup d´envoi d´une culture politique solide» mais «ceux qui s´y étaient opposés réfléchissaient en militaires». La réussite de la révolution est le résultat d´une stratégie, poursuit-il. Déroutant.

Lorsque´on veut écrire l´histoire, on doit tenir compte de cet aspect. Il estime que l´essentiel est de témoigner. Mais un témoignage donné ne reflète qu´une vision sous un seul angle. Il faudra, en conséquence, rassembler les outils qui contribueront à faciliter la tâche des historiens.

Mehri n´est pas venu faire de la simple rhétorique. Les journalistes n´ont pas manqué de poser leurs questions. En tête figure un commentaire sur la visite de Sarkozy à Alger. Mehri réplique: «Je ne lui accorde autre importance que celle qui puisse contribuer à résoudre les problèmes. Il ne peut donc répondre à toutes les questions qui englobent les relations algéro-françaises qui sont complexes». Il considère que la communauté d´origine algérienne est classée en «seconde catégorie» aux côtés des autres Français. Il ne s´agit donc pas d´une simple question de visas, lance-t-il pour clore ce chapitre.

Abordant un autre volet, il dit que le Congrès de la Soummam se situe dans la continuation du 1er Novembre dans la mesure où ses initiateurs voulaient tenir le congrès constitutif durant la première année de guerre. Il estime que les divergences étaient d´ordre idéologique, sans pour autant relever une distinction idéologique entre le texte du 1er Novembre 1954 et la plate-forme de la Soummam. Dire aujourd´hui -comme cela a été rapporté par beaucoup d´écrits- que le conflit se situait entre politiques et militaires est loin d´être fidèle à la réalité, soulève-t-il. «Qui était militaire et qui était militant politique dans l´ALN?», s´interroge-t-il.

Selon Mehri, le projet culturel de la révolution a été réalisé en partie pendant les premières années d´indépendance. Il y avait une véritable dynamique culturelle. Mais au lieu de faire du FLN une force de réunification, on en a fait une logique d´exclusion. Réduire l´histoire à des journées fériées incombe aux générations de responsables.

in: http://www.ouvalalgerie.com/

 


Certains textes restent d’une formidable actualité. Publié par le quotidien d’Oran le 10.11.02…. cet entretien de Hocine Aït-Ahmed interrogé par K.Selim inaugure une série de reprises par La Nation de textes parus ces dernières années et qui illustrent -ô combien- rien n’a été fait pour clarifier les enjeux politiques ( et de mémoire) pour permettre à l’Algérie de sortir de la crise.

Aït Ahmed témoigne sur Abane Ramdane et le congrès de la Soummam

– Le Quotidien d’Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

– Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l’Algérie vient d’en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J’en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd’hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n’est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d’étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m’interroge d’abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d’analyse – des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d’un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l’annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N’oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l’iceberg nationaliste. C’est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l’UDMA, le PCA, les Oulémas, s’étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C’est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l’algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l’abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C’est à ce message qu’a finalement répondu l’appel du 1er Novembre.

 – Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l’étape précédente avaient trahi ?

– H.A.A.: Pas d’anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c’est ce genre de retours destructifs au passé qu’il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l’opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s’agit de porter des jugements d’ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d’une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n’aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s’expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l’OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L’absence d’une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle – jusqu’au-boutiste de l’Algérie française – prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d’engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

– Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

– H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s’informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d’abord au sein de l’organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l’OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l’absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M’hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n’est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d’un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’une serviabilité doublée d’humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l’ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d’assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d’origine. Son tort fut d’être l’enfant du pays idolâtré, puisque c’est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d’une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s’adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l’appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l’UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l’UGTA, Moufdi Zakaria, l’éternel poète symbole d’un Mzab fidèle à lui-même et à l’Algérie, qui sera l’auteur de l’hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l’aide financière, nerf de la guerre. L’impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu’ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu’à titre individuel, leurs militants s’intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l’ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l’Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l’essai, c’est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C’était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l’urgence absolue, l’hystérie des répressions coloniales risquant d’étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s’est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M’hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l’ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l’honneur, sans même savoir la nature de l’événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l’ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d’un programme relève de l’ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu’à nos jours, une validité incontestable.

– Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

– H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c’était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J’étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire.

J’avais transmis au CCE – la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l’intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l’absurdité d’un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d’un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l’Algérie n’en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n’avait pas été assassiné par les siens et si Ben M’hidi n’avait pas été exécuté par les autres. En d’autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

– Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires…

– H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu’on n’empêchera pas les racontars d’aujourd’hui – à l’exemple des racontars d’hier – de tenter d’asservir l’histoire à des fins de légitimation et de propagande.

 – Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l’individu, de l’homme qu’il fut ?

– H.A.A.: J’ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun – Chelghoum Laïd – où il travaillait comme secrétaire dans l’administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l’arabe» qu’il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l’homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l’examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l’administration d’être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l’empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu’il était le responsable de l’OS dans la région de Sétif, il n’avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d’une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d’inciter les droits communs à l’agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d’Algérie durent l’envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c’est ce qu’il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n’a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

– Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l’histoire ?

– H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu’hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d’enracinement profond dans le présent et l’avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l’histoire, en tant que discipline, qu’elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l’histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

Propos Recueillis Par : K. Selim

Jeudi 2 Mai 2013

Il y 55 ans, la tenue d’un congrès national était inéluctable 19 août, 2011 * Algérie politique Par Ait Benali Boubekeur La scission du principal parti nationaliste, le PPA-MTLD, hypothéqua un moment l’espoir de sortir de l’assujettissement colonial. A partir de là, le sort de l’Algérie fut entre les mains du courant activiste. Naturellement, cette troisième tendance croyait en l’action armée pour se débarrasser du joug colonial. Bien qu’ils aient été militants politiques avant le déclenchement de l’action armée, force est de reconnaitre que la violence générée par ces évènements éloigna « les durs » de la voie modérée. Dans le premier temps, leur influence se manifesta dans les villages. Avant qu’Abane ait ramené les centralistes au FLN, la ville, dans sa large proportion, fut réticente. Selon Mohamed Harbi, dans «FLN, mirage et réalité»: « Des attentats du 1er novembre 1954 au 5 juillet 1956, date de l’ordre de grève générale lancée par le FLN et massivement suivie, la situation en Algérie s’était profondément modifiée. Villageois à l’origine, le mouvement a jeté le trouble chez les notables ruraux, vivier où les autorités coloniales recrutaient les élus préfabriqués ». Toutefois, l’arrivée d’Abane au front changea l’approche. Dès son premier tract, il lança un appel invitant les Algériens à rejoindre sans complexe le FLN. Par conséquent, deux orientations s’affrontaient. Pour quelques-uns, l’ouverture devait être limitée. Bien que l’entreprise nécessite beaucoup d’efforts, tous les membres du FLN ne furent pas logés à la même enseigne. Majoritaires dans les organismes de la révolution, les anciens de l’OS (Organisation spéciale) déterminèrent la marche à suivre. La neutralisation, dès début 1955, de trois chefs de zones sur cinq envenima la crise. La réunion de janvier 1955 fut annulée et reportée sine die. Avant la tenue du congrès de la Soummam, l’absence de doctrine définie avait désorienté les militants. “L’absence de fondement politique clair personnalise les conflits et il faut dire que les chefs du FLN imposent, jusque dans la conscience de leurs rivaux, ce complexe du premier combattant et du rallié de la deuxième heure », écrit Mohamed Harbi. Cette conception freina toute velléité d’un rassemblement national. Faut-il aussi rappeler que même au sein de la révolution, bien que chaque chef se réclame du FLN, les méthodes purent différer d’une région à une autre. Du coup, les divergences furent légion. Selon Mohamed Harbi : « l’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord Constantinois est jugée inopportune à Alger. Ben Bella n’approuve pas les déclarations d’Ouamrane à France Observateur sur une solution par étape de la question nationale…En Kabylie, Krim prête à Boudiaf et Ben Bella l’intention de ne vouloir ravitailler en armes que les zones limitrophes de la Tunisie et du Maroc, plus aisément contrôlés de l’extérieur». Cependant, pour y remédier à cette situation alambiquée, deux hommes, Abane et Ben Mhidi, unirent leurs efforts pour faire de la révolution un large rassemblement de toutes les forces vives. En effet, celui-ci avait été ulcéré, lors de son court passage au Caire, par les querelles de personnes minant la délégation extérieure. Découvrant un Abane pragmatique, il décida de travailler, en étroite collaboration, avec lui. D’emblée, ils affichèrent leurs intentions : doter la révolution algérienne d’une direction nationale. Bien que Ben Bella tienne à l’idée d’un contrat moral entre les chefs historiques, ces deux organisateurs préparèrent un congrès unificateur. En tout cas, cette idée s’imposait en fait dès l’instant où les partis nationalistes modérés (UDMA, centralistes, ulémas) avaient accepté de rejoindre le FLN. Convaincu par Saad Dahlab, envoyé par Abane, Zighout Youcef ne s’y opposa pas à cette démarche. Par ailleurs, le but assigné au congrès était la coordination de la lutte armée à l’intérieur du pays. Le 20 août 1956, il y exactement 55 ans, les révolutionnaires tinrent les assises du premier congrès national. Depuis cette date, la révolution fut organisée en structures territoriales. Les Wilayas remplacèrent l’ancienne appellation de zones. Chacune d’elle fut pourvue d’un conseil. Ce dernier comporta un colonel et trois commandants. Le principe de la primauté du politique sur le militaire fut de nature à prémunir la révolution de toute tentation de coup de force. Ne voulant pas isoler la délégation extérieure, les congressistes adoptèrent le principe de codirection. En outre, le congrès affirma aussi sa représentation exclusive du peuple algérien. Il créa également deux organismes, le CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) et le CCE (Comité de Coordination et d’exécution). Celui était amené à jouer le rôle de l’exécutif et celui-là le rôle du législatif. Pour les congressistes, les accords de paix relevèrent uniquement de la compétence du CNRA.Cette organisation, hélas, ne plaisait pas à tout le monde. Agissant individuellement, c’est-à-dire sans aucune concertation avec ses collègues de la délégation extérieure, Ben Bella remit en cause les résolutions du congrès de la Soummam. Il reprocha aux congressistes la présence des anciens responsables de partis au sein des organismes dirigeants, la remise en cause « du caractère islamique de nos futures institutions » et surtout le caractère non représentatif du congrès. Ironie du sort : six ans plus tard, Ben Bella proclama, sans vote ni débat, la naissance du Bureau Politique remplaçant le GPRA. Toutefois, l’arrestation des membres de la délégation extérieure évita une certaine dislocation de la révolution. Car, des quatre chefs historiques arrêtés, le 22 octobre 1956, seul Aït-Ahmed soutint ouvertement les résolutions du congrès de la Soummam. Son témoignage est à ce titre capital: «Les divergences politique entre nous (Délégation extérieure) et Alger (CCE) ne sont pas l’essentiel. Ben Bella et Boudiaf contestent surtout les structures. Je me souviens même qu’au cours d’une conversation que j’aurais aimé rappeler en présence de Boudiaf, Ben Bella s’est défendu, contre le reproche d’Abane, de jouer au leader. Boudiaf lui a dit : « Il ne faut pas être modeste, le leader, c’est toi ». Moi, je donnais mon soutien aux décisions du congrès. Elles correspondaient à un besoin ressenti par tous. Je sentais que Ben Bella et Boudiaf donnaient à ma position un autre sens que celui qu’elle avait. Ben Bella ne m’a rien dit, mais Boudiaf m’a dit que je soutenais Abane parce qu’il était Kabyle ». Cependant, bien que la délégation extérieure ait été décapitée, Ben Bella continua son travail de sape. Désormais, son but fut de détacher Krim d’Abane. Pour ce faire, il ne cessa pas de lui rappeler qu’ « à la base de la révolution existe un contrat moral entre neuf hommes ». Toutefois, la disparition de Ben Mhidi priva Abane d’un appui de taille. Bien qu’Ait Ahmed ait proposé la formation d’un gouvernement en vue de dépasser les divergences entre le CCE et ses collègues de la délégation extérieure, le départ à l’extérieur du CCE l’affaiblit considérablement. Ainsi, à peine une année après l’adoption des résolutions de la Soummam, les dirigeants annulèrent ces décisions lors du second CNRA tenu au Caire en aout 1957. Du coup, la tentative d’Abane de rationaliser la lutte fut sans conséquence. Et l’émancipation du FLN de la tutelle de l’ALN fut éphémère. « Les noyaux armés ont existé préalablement à toute organisation politique. Ce sont eux qui ont créé les réseaux urbains, nommé les responsables syndicaux, organisé les masses. Les wilayas concentrent entre leurs mains toutes les activités de la révolution. Le congrès n’apporte pas de modification majeure à cette situation », argue Mohamed Harbi. Partant de ce constat, l’œuvre d’Abane et de Ben Mhidi avait une infime chance d’aboutir. L’élimination de ces deux têtes politiques condamna la révolution à suivre le schéma préalablement arrêté par les chefs tout puissants. Ce rapport de force changeait selon le soutien apporté à tel ou à tel dirigeant. Cinquante-cinq ans après, l’Algérie n’échappe pas à cette orientation.