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COMMUNIQUÉ

Algérie : le président du SNAPAP, interdit de séjour en France

Comité international de soutien au syndicalisme autonome algérien (CISA), Paris, le 8 juin 2011

Rachid Malaoui est le président du SNAPAP (Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique), principal syndicat autonome en Algérie, fer de lance de toutes les luttes sociales et politiques actuellement en cours dans le pays. C’est dans cette période si cruciale des mobilisations pour le changement en Algérie que le tribunal administratif de Nantes, dans une décision du 27 mai 2011, a rejeté la requête de M. Malaoui, qui contestait un refus de visa pour se rendre en France.

Le 4 novembre 2010, M. Malaoui sollicitait auprès du Consulat général de France à Oran la délivrance d’un visa d’entrée en France pour participer à une réunion de travail de l’Union syndicale solidaire à Paris le 16 novembre. La veille, il a été informé par un simple mail du consul général, M. Jean-Louis Soriano, que cette demande de visa avait été rejetée, au motif que M. Malaoui serait redevable en France d’une dette hospitalière de 16 457,99 €, suite à une hospitalisation en urgence qu’il avait dû subir à l’Hôpital de Meaux, en septembre 2006, pour une tuberculose pulmonaire. Or, conformément à la Convention générale relative aux soins de santé dispensés en France à certaines catégories d’assurés sociaux algériens du 1er octobre 1980, c’est le régime algérien d’assurance maladie qui aurait dû s’acquitter de cette dette, ce qu’il a refusé de faire – à l’évidence pour placer un opposant au régime dans une situation difficile.

De son côté, le tribunal administratif de Nantes, refusant de prendre en compte l’argumentation juridique très précise de M. Malaoui, a donc décidé de rejeter la requête du plaignant visant à faire annuler la décision de refus de visa dont il a été l’objet, ce qui revient de facto à empêcher M. Malaoui de pouvoir se rendre en France.
Le CISA dénonce cette très grave entrave à la liberté de circulation d’un éminent syndicaliste qui a besoin plus que jamais de se rendre en Europe afin de développer les relations entre son syndicat et ses homologues européens.

Le CISA déplore qu’au moment où il faudrait manifester notre solidarité avec l’action exemplaire des syndicats autonomes, dans l’esprit de l’appel récent du G8 à la solidarité avec les sociétés du Maghreb et du Machrek, la France s’obstine à refuser un visa court séjour à un syndicaliste qui mène une lutte courageuse et digne en Algérie.

CISA
21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris (France)
http://www.cisa-solidaritesyndicats-algerie.org

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Luttes syndicales


Note au Secrétariat national

Note au Secrétariat national

Chers camarades,

A la suite de mes rencontres avec, entre autres, notre Premier secrétaire et le Président de notre Comité Ethique, je souhaiterai vous faire partager l’essentiel de nos discussions.

Dans notre pays, la crise nationale continue et les propositions de réformes proposées par le Chef de l’Etat sont peu crédibles et peu susceptibles de remédier au tsunami politique, économique et social provoqué par la décennie de sang suivie par une décennie de prédation de grande ampleur.

Je m’interroge sur les fonctions véritables assignées à cette commission.  Objectivement, on cherche à gagner du temps mais surtout à faire diversion. Comment peut-on choisir ce moment pour, dans l’opacité absolue, conclure un train d’accords commerciaux et financiers avec des partenaires étrangers ? C’est la sécurité nationale, voire même la souveraineté du pays,  qui peuvent être compromises. Ne profite-t- on  pas du contexte national et régional pour dépecer le pays ?   Certes ce pays ne peut pas s’arrêter de vivre mais des décisions économiques et financières qui engagent l’avenir de générations entières exigent un débat transparent, sérieux et un consensus de la Nation. Hier, des décisions ont été prises dans la précipitation et l’opacité, alors que c’était le destin de tout le pays qui se jouait. Pour nous, cette ère est révolue. Nous dirons la vérité, toute la vérité à l’opinion publique nationale et en temps voulu, nous proposerons les mesures nécessaires pour empêcher le bradage du pays.

Revenons aux aspects politiques de la crise, après avoir déstructuré les rapports entre État et citoyens, puis entre les citoyens eux-mêmes, le problème de gouvernance du pays est en train de détruire les relations entre les institutions elles-mêmes. Ceci risque de faire muter la crise de gouvernance en crise d’Etat défaillant. Ce qui peut connecter l’Algérie de la manière la plus dangereuse qui soit sur la crise globale.

Au plan régional, la guerre de Libye résultant de l’action criminelle du régime de Kadhafi et des visées impérialistes françaises, britanniques et … américaines, fait craindre la perspective du chaos.

La position algérienne est difficile à lire : d’une part un soutien officiel à Kadhafi au nom de la stabilité quand d’autre part est menée, dans la presse et sur les sites électroniques, une campagne totalement alignée sur les positions françaises.

L’opinion publique quant à elle a condamné la position de Kadhafi et déploré le comportement officiel algérien. De même qu’elle condamne l’agression militaire contre la Libye.

Par ailleurs, les turbulences que traversent les jeunes Révolution tunisiennes et égyptiennes inquiètent l’opinion et influent sur le moral. Mais elles confortent l’opinion la plus large dans sa conviction que seule une action organisée s’inscrivant dans une perspective démocratique et non violente peut faire émerger une alternative sérieuse à la crise nationale.

L’option du coup d’Etat défendue, fait quelques émules mais n’arrive pas à convaincre au-delà de quelques cercles très limités.

Chers camarades,

Pour ce qui concerne notre parti, je souhaiterai d’abord vous renvoyer à l’adresse que j’avais envoyée à la dernière session du Conseil national, et qui se concluait ainsi:  » Ce moment est  important et comme tel il nous force à nous dépasser. Nous devons être capables de donner le meilleur de nous-mêmes, non dans des actes faussement héroïques et spectaculaires, mais dans la discipline que nous saurons nous imposer. Une discipline qui nous forcera à nous dépasser quotidiennement pour construire, construire, construire…

Là où certains voudraient que l’on participe à leur œuvre de destruction de ce bien, l’Algérie, dont l’Histoire et les générations futures témoigneront combien nous avons œuvré à la préservation.

Mais revenons à ce moment précis dont il est important de prendre la juste mesure. Nous avons tous pu mesurer le respect que nos compatriotes autant que nos partenaires étrangers portent à notre parti. Ce respect, nous avons le devoir de le faire fructifier en nous investissant dans la construction des institutions capables, à partir du parti, d’aller à la rencontre des algériennes et des algériens qui partagent nos valeurs de démocratie, de liberté et d’engagement citoyen.

J’ai à cet effet, et après discussion avec la direction du parti, chargé cette dernière de prendre un certain nombre de mesures allant dans le sens de la mise en place des outils qui ont pour double mission d’accélérer le processus d’ouverture sur la société et d’amorcer le processus d’évaluation.

Nous avons déterminé quatre chantiers à ouvrir en priorité : Les jeunes, Les travailleurs, Les femmes et la feuille de route d’étape de restructuration du parti. »

Chers camarades,

Pour nous donner les moyens de réussir, j’ai demandé au Premier secrétaire de réaménager le Secrétariat national en conséquence.

Enfin, je vous informe que j’ai instruit le Président de notre Comité Ethique afin de le renforcer et lui permettre de remplir ses missions et compétences. Cette instance est appelée à jouer un rôle déterminant dans la vie du parti au regard des défis que nous allons devoir relever.

Je vous souhaite un bon travail.

Hocine.


Communiqué du Front du Changement National

Un autre bluff pour faire oublier le véritable changement

Le souffle historique des différentes révolutions en mouvement qui parcourent l’ensemble des pays arabes, au Machrek comme au Maghreb, ne semble pas affecter le pouvoir en place, qui continue d’observer sa politique de l’autruche en feignant d’ignorer la revendication populaire légitime pour un changement radical de régime.

Et pour ne pas déroger à ses habitudes, voilà que ce pouvoir manipulateur et faussaire, vient de lancer à grand bruit et fortes gesticulations, ce qu’il dit être une opération de consultations politiques sur les réformes institutionnelles du pays. Des consultations conduites, conjointement, par des espèces de fondés de pouvoirs, comme dans une vente aux enchères :

– Pour le compte du clan « présidentiel », par un fonctionnaire, – régionalisme oblige – président de la chambre haute d’enregistrement et ancien président du Conseil National de Transition de triste mémoire, instauré au lendemain du Coup d’Etat de Janvier 1992, perpétré contre la volonté souveraine du peuple algérien ;

-Pour le compte du clan de l’oligarchie militaro-financière, un officier, « cerveau » des décideurs.

Un peu le mariage de la carpe et du lapin…

C’est assez souligner que nous sommes en présence ici, d’une véritable opération de bluff et de manipulation du peuple algérien et de l’opinion internationale, diligentée dans l’urgence, par un pouvoir aux abois qui cherche à donner de faux gages de « réformes démocratiques ». Un pouvoir dont l’illégitimité originelle le dispute à sa disqualification morale, en tant que ce pouvoir est responsable de la faillite sanglante du pays.

Cette manipulation honteuse, révèle s’il en était besoin, le manque total d’imagination d’un pouvoir taraudé par la peur panique, devant la réappropriation par les citoyens algériens de l’espace public à travers les centaines d’actions de contestation et de revendication qu’ils organisent quotidiennement de manière pacifique et aussi devant l’ampleur des révolutions populaires qui se succèdent jusque à nos frontières, comme en Tunisie et en Libye surtout, où la criminelle paranoïa du dictateur-colonel a fini par transformer ce pays frère et voisin, en un véritable champ de ruines et de carnages.

La mascarade des pseudo-consultations entre un pouvoir totalement disqualifié et tout ce bric-à-brac clientéliste de partis godillots et autres soi-disant personnalités politiques, ne fera jamais faire au pays, l’économie d’une mise à plat du problème essentiel et vital de notre pays qu’est la LEGITIMITE DU POUVOIR et dont la solution conditionne l’avenir-même de l’Algérie en tant que nation. Cette solution passe par la nécessité d’un changement radical du régime algérien, dans ses Institutions et dans ses hommes.

A différentes occasions – depuis sa création en Mars 2011 – le Front du Changement National a publiquement et clairement proposé des modalités pratiques consensuelles pour favoriser l’avènement pacifique et radical d’un tel changement.

En particulier par la mise en place d’une Instance nationale de transition pour une durée déterminée, chargée en priorité :

-de l’organisation de l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante ;

-de la gestion courante des affaires du pays dans cet intervalle ;

-la prise de toutes décisions conservatoires, d’ordre administratif et/ou juridique, susceptibles de sauvegarder les intérêts moraux et matériels de notre pays.

Nous en appelons, encore une fois à toutes les volontés sincères et engagées à ne pas s’inscrire dans la stratégie du pouvoir moribond qui ne cherche qu’à perdurer par des stratagèmes éculés et des ravalements de façade, stratégie suicidaire qui ne fait qu’aggraver la crise politique et qui risque de se terminer par un tsunami populaire chaotique qui emportera non seulement ce régime, mais à Dieu ne Plaise, le pays.

Seule une dynamique populaire courageuse et sincère autour de principes démocratiques clairs rassemblant tous les algériens sans exclusion est en mesure d’imposer à ce pouvoir déliquescent, un véritable changement du système politique à travers une transition démocratique et pacifique afin d’aboutir à l’instauration d’un Etat de Droit.

P /la Permanence politique du Front du Changement National.

Salah-Eddine SIDHOUM


Chroniques Point Zéro

On le sent de plus en plus, la nouvelle Constitution est déjà prête, mais il s’agit d’instaurer un dialogue pour donner l’illusion que la réforme en cours résulte des conversations polissées entre M. Bensalah et ses invités. Pourquoi ce subterfuge ? Parce qu’il s’agit de donner une bonne image à l’extérieur, l’intérieur et son avis comptant très peu dans la décision. D’une façon générale, l’étrange étranger est toujours plus écouté que l’interne interné, ce que pense Obama est plus important que ce que pensent les groupes de jeunes militants des réseaux internet. Oujda c’est mieux qu’Alger, Zidane c’est mieux qu’un local et le Val-de-Grâce c’est mieux que Aïn Naâdja.

Les hauts responsables algériens transfèrent plus d’argent à l’étranger que dans leur propre pays. On importe, mais on n’exporte pas, les IDE c’est mieux que la production DZ, car il est plus facile d’attendre de l’argent étranger que de construire une véritable économie interne. C’est tout ? Non, le ministre de la Justice a plus peur d’Amnesty International que de la Ligue algérienne des droits de l’homme, et ne met pas les journalistes étrangers accrédités à Alger en prison, mais les journalistes algériens. Les ex-officiers de l’armée française sont mieux placés que ceux qui ont fait leurs classes à l’ALN, tout comme l’armée des frontières, c’est mieux que les moudjahidine de l’intérieur, et le privé étranger meilleur que le privé algérien, suspecté de vouloir gagner de l’argent.

Pourquoi ? Au niveau psychanalytique, il y a évidemment un complexe de taille, et celui-ci se répercute sur les autres domaines. L’anecdote est authentique, un psy d’Alger raconte qu’un ministre en exercice venait régulièrement le voir et le payait juste pour s’asseoir dans son cabinet… pour chanter la Marseillaise, à tue-tête, et repartir soulagé. Il se reconnaîtra peut-être ici, s’il n’est pas déjà parti vivre à l’étranger.

Cawki amari in El watan 31.052011



Par Arezki Derguini
Mardi 31 Mai 2011

Dans un texte antérieur (« Des préférences collectives à la corruption ») j’avais soutenu l’idée que la corruption commençait avec nos préférences collectives, qu’ensuite advenaient les problèmes de droits de propriété mal définis et de marchés inefficients et que finalement, la rente en tant que revenu spécifique n’était pas vraiment une cause. En vérité, ces diverses causes conspirent conjointement à la formation du même état, des mêmes comportements. On ne peut ignorer le fait que la rente comme revenu prépondérant est à l’origine de la concentration du pouvoir.

La propriété illégitime.

Je parlerai de malédiction dans le sens de la culture populaire quand on parle de ce qu’il faut attendre de « la consommation de l’illicite ». Selon le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo, l’un des fondateurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le pétrole n’est pas de l’or noir, c’est l’excrément du diable. Il y aurait malédiction parce que nous étant appropriés quelque chose qui ne nous appartient pas, quelque chose qui ne nous est pas dû ou ne devait pas nous revenir, la chose n’étant pas allée à sa place, il s’ensuit un désordre, une corruption du monde, desquels nous finirons par récolter les fruits et être tenus responsables par une quelconque partie de l’univers. Cette idée de malédiction comporte celle d’une justice immanente, en ce que le résultat de nos actions, s’il ne nous affecte pas immédiatement le fera plus tard, étant simplement différé, décalé dans le temps. L’effet de nos actions s’il n’était pas décalé d’une génération, passant d’une vie à l’autre, relèverait d’une justice immanente immédiate et aurait été rapidement dissuasif. Ainsi les parents consommant de l’illicite ont beau eux-mêmes échapper aux néfastes effets de leurs actions, la mémoire collective n’oubliera pas de rapporter le malheur de leur progéniture à leurs actions. Sanction que n’aura de cesse d’exécuter un bras vengeur ou une œuvre de la providence. Cette culture suppose la croyance en l’existence d’une justice dans ce monde et une justice qui ne peut être continuellement empêchée. Nous ne sommes pas loin de l’idée libérale d’un ordre (d’un équilibre) naturel empêché par les hommes et la société, mais qui n’a de cesse de se rétablir, de retrouver son cours ou de la croyance scientifique en l’existence de lois gouvernant le monde qui ne peuvent être impunément défiées.
A qui appartiennent les richesses naturelles que sont le sol et renferment le sous-sol ? Dans nos traditions, il est établi que nous appartient que ce qui a été acquis par nous-mêmes : nous ne pouvons vendre ce que nous n’avons pas acheté. Ce que la logique n’a pas eu de mal à accepter : sur la production privée s’établit la propriété privée. On peut ajouter ici que la propriété privée telle que nous la connaissons dans le monde occidental a une histoire très ancienne bien antérieure à la propriété mobilière de la bourgeoisie. Elle a son origine dans l’histoire de la féodalité. Alors que la propriété dans nos sociétés est celle que se divise continuellement des frères, en Occident elle est celle de maisons qui cultivent la conservation du patrimoine. La propriété a donc une histoire pour chaque société, pour chaque civilisation (entendue au sens de la civilisation matérielle de Fernand Braudel où chaque société se fonde sur un certain nombre de choix). Pour ce qui concerne notre sujet ici, je soutiendrai que la propriété du sol et du sous-sol est collective et ne peut être à priori privée. La colonisation en léguant un énorme secteur public n’a pas modifié les choses. Peut être la propriété privée trouvera-t-elle sa voie dans le futur, mais pour le moment, notre société, du point de vue de son expérience collective, ne peut accepter que ces biens sortent de la propriété collective sans qu’elle y consente. Parce que ses membres peuvent y consentir parfois malencontreusement, la propriété a besoin d’être protégée de l’appropriation privative sauvage. En ce qui concerne les richesses du sous sol, les générations actuelles ne peuvent se considérer comme les propriétaires exclusifs, elles doivent les considérer comme un capital naturel qu’elles n’ont pas produit et dont elles ne peuvent donc disposer librement. Ces richesses doivent être considérées comme un legs des générations passées et un prêt des générations futures aux générations présentes, et répétons le, comme un capital qu’elles n’ont pas produit et dont elles ne peuvent donc disposer librement. On ne peut envisager la construction d’une société complexe sans une propriété absolument légitime et la seule légitimité de la propriété dans les temps modernes c’est le travail. Pas de travail, pas de multiplication de droits, pas d’extension de leurs échanges. Les revenus principaux de la société doivent être ceux du travail. Le revenu de la rente doit être un revenu secondaire, un prêt à l’économie. C’est la seule façon de sortir de l’économie de la prédation qui n’a de cesse d’appauvrir, de prolétariser la société.

La formation des préférences

Ce retour de bâton, cette sanction divine, pour nous être appropriés ce qui ne nous appartient pas, s’expriment dans le phénomène que les économistes appellent la malédiction des ressources naturelles ou la maladie hollandaise (« dutch disease »). Ce phénomène tout en étant une consommation de capital naturel (par définition non reproductible), exprime la destruction des autres formes de capitaux. Jusqu’au capital social que certains économistes appellent cinquième facteur de production et qui se manifeste par une défiance sociale généralisée. Il explique, pour faire simple, comment en enrichissant une minorité (celle qui accumule des fortunes à l’étranger, possède des comptes en Suisse), le pétrole appauvrit, détruit les conditions d’existence de la majorité : avec l’accroissement de la part des exportations de pétrole dans l’ensemble des exportations, nos productions diminuent et nos importations augmentent. Nos productions diminuent parce qu’elles coûtent plus chères que nos importations et qu’elles diminuent le pouvoir d’achat de nos dollars. Car en vérité nous avons des dollars mais pas de « monnaie nationale ». Le marché mondial détermine nos valeurs sans que nous y ayons quelques parts. La monnaie nationale exprimant la compétitivité des capitaux nationaux : son pouvoir d’achat s’accroit ou diminue avec leur puissance. Avec nos dollars, plutôt que de produire nous préférons importer des marchandises ou du travail pour produire ce qui ne peut être importé (infrastructures). Préférant importer plutôt que de produire, il n’y a pas de raison que l’on épargne pour investir. Tous nos projets de production sont en vérité des projets de distribution de la rente que chacun se dispute comme il peut. La mauvaise monnaie chassant la bonne, les dollars qui entrent cherchent rapidement la sortie. Nous sommes donc condamnés à nous appauvrir si nous refusons d’envisager une transformation de notre système de préférences en faveur de l’accumulation du capital, car nous détruisons notre stock de capital sans être en mesure de le renouveler.

Remettre le travail au centre de l’économie contributive.

Cependant on ne peut remettre en cause un système de préférences si on ne remet pas en cause la centralité de la rente pétrolière dans l’économie contributive. De même que l’adoption d’un régime démocratique ne permettra pas d’échapper à la « malédiction des richesses naturelles » car la prépondérance de la rente dans le revenu national est une incitation forte à la connivence entre les hommes politiques et les hommes d’affaires et elle n’en empêchera pas moins l’effet économique tel que décrit par le syndrome ou maladie hollandais. Les contrepouvoirs garants de la responsabilité des dirigeants sont absents car font défaut les institutions capables de faire contrepoids (Hicham El MOUSSAOUI 2009). La démocratie et ses institutions ne peuvent limiter la concentration du pouvoir si elle ne s’attaque pas à l’unicité de la source du pouvoir, de la richesse. Le régime politique du parti unique est en très bonne accointance avec le régime économique rentier basée sur l’exploitation d’une ressource naturelle « monopolisable » telle le pétrole. Ici le pouvoir est un parce que le contribuable est un. Ce régime ne peut être confondu avec un régime économique basé sur la propriété privée de la terre car la rente foncière ne conduit pas à une concentration du pouvoir puisqu’elle ne permet pas une monopolisation de la source de richesse au niveau national. On ne peut donc soutenir qu’il faut dissocier la question de la rente énergétique de l’analyse du fonctionnement global de l’économie (Talahite 2000) étant donné sa prépondérance. On ne peut confondre le cas de la Norvège et des Etats Unis avec ceux des pays africains ou moyen-orientaux. Et les institutions internationales suivent un peu trop la pente des intérêts de leurs membres influents quand elles critiquent le régime politique et ferment les yeux sur le régime économique qui consacre une division internationale du travail en faveur des anciennes puissances. La démocratie devient alors une idéologie de combat pour empêcher le renchérissement des matières premières qui accompagnent la hausse de la demande mondiale suite à l’émergence de nouvelles puissances d’un côté et la diminution du pouvoir d’achat des « monnaies nationales » des pays exportateurs et l’accroissement de leurs besoins de l’autre. Il faut simultanément transformer le système de préférences, définir clairement les droits de propriété et établir un système de gestion démocratique.

Inventer une société.

Cependant le problème majeur auquel renvoie le système de préférences (préférences vis-à-vis du futur par rapport au présent, de l’appropriation productive par rapport à la prédation) pose le problème de la hiérarchie sociale que la société a toujours éludé dans son organisation et que l’on a vainement essayé de lui imposer. Nos échecs en matière de développement renvoient largement à nos refus de construire les hiérarchies civiles nécessaires à nos entreprises, nos universités et nos marchés. Nous sommes devant le dilemme suivant : inventer une société souveraine ou renoncer à la souveraineté.
Il faut donc associer différentes transformations : en clarifiant les droits de propriété sur les richesses du sol et du sous-sol (comprenant le droit des générations futures) et en se disposant à redonner au travail la place centrale dans l’économie contributive (seule façon de rétablir le lien entre propriété et travail, travail et puissance), en transformant notre système de préférences en faveur d’une différenciation sociale basée sur le travail et en nous projetant dans une nouvelle société, nous obtenons les conditions nécessaires à la formation d’une économie performante et à un fonctionnement démocratique de la société.



Mercredi 25 Mai 2011

Cette semaine ont débuté les consultations entre le Pouvoir, les partis politiques et la société civile autour des réformes annoncées par le Président de la République.

La multiplication des impasses.

Que pouvons-nous penser de cette démarche sachant ce que nous savons sur la manière avec laquelle le Pouvoir a conduit les affaires du pays depuis des décennies ?

Une conduite unilatérale. Brutale. Faisant peu de cas de la concertation. Ne procédant à aucune évaluation de sa démarche. Aucun bilan de la gestion de la séquence précédente. Sommant la société de s’aligner sur un agenda dont elle n’est pas convaincue et sur lequel elle n’a aucune prise. Aucun contrôle.

Qu’est-ce qui a changé pour que l’actuelle convocation du personnel politique et associatif soit différente des convocations antérieures ?

Depuis que des réformes ont été annoncées dans le sillage du « printemps arabe » rien dans l’attitude ni dans les déclarations publiques des dirigeants du pays ne laisse deviner une quelconque prise de conscience de la nature nouvelle de la séquence en cours.

Rien non plus pour ce qui est de l’esprit- radicalement nouveau- avec lequel il est essentiel que cette nouvelle phase de la crise nationale soit abordée.

Jusqu’ici, à chaque fois que sa gestion l’a conduit dans unes de ses impasses structurelles, le pouvoir a réagit de la même manière. En proposant d’entrer dans une autre impasse. Pour y rejouer la même vieille pièce.
Est-il possible, encore une fois, que le Pouvoir n’ait d’autre agenda que gagner du temps ?

Le Pouvoir a gagné

En vérité, le pays est usé jusqu’à la corde. Le Pouvoir a gagné. Il n’a plus d’adversaire en mesure d’affronter ses ruses et ses dribbles. Et ses menaces. Et ses fausses promesses.

Difficile à dire dans un pays où le machisme dominant consiste d’abord à se réfugier dans le déni de réalité. Le constat est pourtant là : Le pouvoir a gagné. Contre la politique qui ne mobilise plus. Contre la société qui ne s’organise plus. Contre le gouvernement qui ne gouverne plus. Contre la loi qui ne règne plus.

Il ne reste que deux acteurs majeurs : L’argent et la force. Deux acteurs qui se partagent le pays sur les deux modes selon lesquels ce dernier se décline. Un mode légal en déclin et un mode illégal en expansion croissante.
Dans une journée algérienne bien remplie, une fois que le ministre a fini la tournée de distribution de son quota de rente, c’est « le baron de l’Informel » qui prend le relais. Pour un puissant banditisme en col blanc. Qui reprend à son compte la rente injectée légalement dans une économie sans ressorts légaux efficaces. Le seul système qui permette de « salir » de l’argent propre.

Quand le policier a fini de réprimer les manifestants, de poursuivre les petits délinquants et de fignoler ses dossiers, c’est le voyou qui prend la main. Dans les quartiers populaires où la violence des bandes fait des incursions de plus en plus musclées et dans les bidonvilles où ne règne que la loi de la pègre.

Sans aller jusqu’à ce qui passe dans les maquis. Ni le long des frontières. Ni dans le grand sud transformé en échiquier grandeur nature pour la géopolitique globale. Avec ses narco- trafiquants. Ses contrebandiers. Ses tribus en manque d’Etat. Et tout ce beau monde lourdement armé.

Le pouvoir a gagné contre tout ce qui pouvait protéger la société. Des institutions crédibles. Une vie politique respectable. Une économie régie par des lois. Un Etat de Droit. Des libertés publiques. Une société civile puissante. Des élus reconnus par un véritable électorat. Un arbitrage légal et une justice au dessus de tout soupçon.
Et ce pouvoir ne semble même pas réaliser combien la faiblesse de la société finit par déboucher sur la faiblesse de l’Etat.

De coups de forces en coups de Jarnac. Et à force de coups, le Pouvoir a gagné le droit à un splendide isolement. Au dessus d’un champ de ruines. Et du désengagement civique d’une population en colère. Et meurtrie.

Changer d’approche

Dans le sillage du « printemps arabe », et même bien avant, les partenaires étrangers du pouvoir algérien, tout en lui apportant leur soutien, ont régulièrement souligné leur souci de voir émerger les instruments d’une bonne gouvernance, une société civile forte, des institutions démocratiques, un élargissement de la base sociale du régime… Et bien d’autres formules pour dire leur intérêt à voir les autorités garder le contrôle des populations.
Tant que ce contrôle pouvait se suffire de la lutte anti-terroriste comme cadre global de résolution, nulle insistance particulière ne s’est exprimée. Mais les turbulences que traversent le monde et la région rendent impérative une reprise en main des affaires de « monsieur tout le monde ». Celui justement qui a été jeté aux oubliettes, méprisé, humilié, torturé, menacé, licencié, appauvri…

Toutes ces choses qui rendent si semblables des régimes arabes trop enclins à se proclamer différents par delà la similitude de leurs pratiques. Et l’état de délabrement dans lequel ils laissent leurs sociétés respectives.
Ce n’est pourtant pas de cela que le Pouvoir veut discuter.

Le pouvoir veut recueillir des avis ou des propositions sur des amendements constitutionnels et sur des lois. Deux choses qui ne déterminent en aucune manière, dans le système actuel, la nature des rapports entre le pouvoir et la société.

Comment changer la nature des rapports entre Pouvoir et société ? Comment arriver à rendre le Pouvoir aux lois ? Comment donner une puissance effective à la constitution du pays ? Comment confier la sauvegarde des institutions au jeu institutionnel lui-même ? Comment donner aux processus électoraux leur caractère démocratique et politique ? Comment mettre les élections à l’abri des puissances d’argent, des maffias et de la violence politique ? Et quels mécanismes fiables pour l’évaluation de tout cela ?

En un mot, comment assainir un climat politique pour y rendre à nouveau possible l’exercice de… la politique ?
Entre la colère émeutière, la violence mafieuse, les pressions externes et la faiblesse des forces sociales
organisées il ne reste au pays qu’une mince « fenêtre de tir » pour lancer une véritable entreprise de réforme de son système de pouvoir.

La disponibilité à s’en saisir est le seul critère qui permette de différencier entre un despote patriote et un despote imbécile. Le premier acceptant de changer pour le bien de son pays et le deuxième entrainant son pays dans sa perte.

Le monde arabe a donné à voir quelques fameux spécimens de la deuxième catégorie de despotes. L’Algérie va-t-elle inaugurer le cycle des patriotes ? C’est en tous cas seulement à cette condition qu’elle pourra prétendre à la différence. De traitement.

Lanation.ionfo


L’éminent historien Mohamed Harbi revient, dans cet entretien, sur les récentes controverses suscitées par les déclarations polémiques d’acteurs du mouvement national et livre quelques vérités cinglantes.

D’après lui, l’attaque de la poste d’Oran est l’œuvre d’Aït Ahmed, Boudiaf a réussi l’organisation du 1er Novembre, et l’attitude de Yacef Saâdi à l’égard de Louisette Ighilahriz «n’est ni sérieuse ni noble.» Harbi affirme que Boussouf n’endosse pas seul l’assassinat de Abane Ramdane, et qu’on a exagéré son rôle ainsi que celui du MALG.

Il révèle, par ailleurs, que «Krim a projeté d’assassiner Bentobal» en prévenant que les archives de 2012 «sont terribles et explosives.» l Alors qu’il évalue les harkis et goumiers à environ 100 000 hommes, l’historien estime à quelque 50 000, les victimes algériennes des bavures du FLN/ALN, dont nombre de militants nationalistes authentiques.

Pour Mohamed Harbi, « la société algérienne est une société de surveillance mutuelle ». Il considère que les tabous, liés aux juifs d’Algérie, aux harkis et aux pieds-noirs, en se gardant de les traiter, ont fait le lit de l’islamisme. Préconisant une déconstruction de la pensée nationaliste, il estime que la question identitaire et celle de l’autoritarisme sont deux problèmes majeurs qu’il est impératif de dépasser pour aller vers une Algérie nouvelle et apaisée.

– Si vous le permettez, M. Harbi, nous aimerions articuler cette interview autour de quelques «noms-clés» en rapport avec l’histoire du Mouvement national. Et le premier qui nous vient à l’esprit, en l’occurrence, est Ahmed Ben Bella qui a défrayé la chronique ces derniers jours suite à ses récentes déclarations à Jeune Afrique. D’abord, comment l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai rencontré pour la première fois au moment de la discussion du programme de Tripoli. A ce moment-là, j’ai pu, plus ou moins, voir ce qu’était l’homme dans ses idées. Il faut noter qu’avant cela, il était en prison depuis 1956. Et dans ses idées, il y avait incontestablement chez lui un véritable amour du monde rural. En même temps, il y avait chez lui un aspect qui relève de l’éducation politique de toute une génération, à savoir l’attachement à un nationalisme de type autoritaire.
Pour en venir à des faits précis comme l’attaque de la poste d’Oran en avril 1949, Ben Bella affirme qu’il était l’artisan de cette attaque. Selon vous, qui d’Aït Ahmed, qui était le successeur de Belouizdad à la tête de l’OS, ou de Ben Bella qui, comme vous le précisez dans vos livres, a pris en main cette organisation à partir de janvier 1949, est le véritable instigateur de cette opération fondatrice ?
Personnellement, je pense que les éléments concrets ressortaient de l’organisation locale. Mais les projets (la planification des opérations, ndlr) étaient incontestablement du ressort de la direction centrale, donc d’Aït
Ahmed. Je pense que compte tenu du fonctionnement de l’Organisation, le rôle d’Aït Ahmed a été très important.


– Et quand il dit de Boudiaf qu’il était «zéro sur le plan militaire», vous pensez que c’est une vérité ou bien une méchanceté ?

«Zéro sur le plan militaire», il n’y a pas eu d’expérience de type militaire qui permet d’en juger… Boudiaf était le responsable de l’OS dans le Constantinois. C’est un membre de l’Organisation qui était assez conséquent, on l’a bien vu. Même si le 1er Novembre a été organisé dans la précipitation et l’improvisation, il l’a organisé.

– Quand des acteurs de l’histoire comme dans ce cas précis nous font des révélations de cette nature, vous, en tant qu’historien, comment les prenez-nous : pour argent comptant ? Avec des pincettes ?

Je ne peux pas prendre pour argent comptant le témoignage d’un acteur. On est obligé de se pencher sur les archives quand on en trouve, ce qui est rare pour une organisation qui a été clandestine. Sinon, on procède à des recoupements des témoignages des acteurs.
Indépendamment de cela, vous avez des interrogations propres à partir de ces témoignages et aussi de la connaissance des acteurs. Il faut dire que ces affaires sont remontées à la surface dans des moments de crise où chacun cherchait à imposer son image propre. Et je crois qu’en Algérie, beaucoup de choses se passent comme ça. Les gens sont plus préoccupés de soigner leur image que par le souci de la vérité.

– Un autre nom nous vient à l’esprit, celui d’une grande moudjahida : Louisette Ighilahriz, qui a eu à affronter seule ses tortionnaires lors des procès qui l’ont opposée au général Schmitt et consorts, sans le moindre soutien de l’Etat algérien. C’est une femme extrêmement courageuse qui a été profondément blessée par des allégations prêtées à Yacef Saâdi qui aurait mis en doute son combat. Que pouvez-vous nous dire sur cette immense résistante ?

Louisette Ighilahriz est une combattante, il n’y a aucun doute là-dessus, et Yacef Saâdi ne pouvait pas ignorer son rôle puisqu’il était un allié de la famille Ighilahriz. Je suppose qu’il y a autre chose qui l’a guidé. De toute manière, ce n’est ni sérieux ni noble.


– Du point de vue de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération nationale, pensez-vous que la participation des femmes est suffisamment mise en valeur ?

Non, ce n’est pas le cas. Il y a une chose fondamentale qu’il convient de souligner à ce propos, c’est que les femmes sont venues à la rencontre du FLN, mais quand le FLN est allé à leur rencontre, il ne les voyait que comme infrastructure dans l’organisation. Il ne les voyait pas dans des rôles politiques et des directions politiques. Alors que le premier bulletin du FLN s’appelait Résistance, on l’a enlevé pour mettre El Moudjahid. Ça veut tout dire. Le souci du FLN, c’était d’avoir des troupes. Or, la sensibilité des troupes était incontestablement machiste et patriarcale.


– Selon vous, ces controverses soulevées par des déclarations polémiques qui sont le fait d’acteurs de la Révolution font-elles avancer l’historiographie de la guerre de Libération nationale ? Est-ce quelque chose de productif ou de contre-productif pour l’historien ?

C’est de la lave en fusion. Et à mon avis, c’est quelque chose qui ajoute au désarroi et au manque de repères de la population dans son ensemble. Qui plus est, cela discrédite la politique, surtout que cela intervient dans une atmosphère d’impasse et d’échec, et donc on a tendance à dévaloriser la révolution.

– M. Harbi, en 2012, on annonce l’ouverture d’une partie des archives françaises liées à la guerre de Libération nationale. D’aucuns y voient une opportunité pour apporter un éclairage décisif sur certaines zones d’ombre de la guerre d’indépendance. Comment appréhendez-vous ces archives ?

Il y a certainement des archives qui pourraient s’avérer fort pertinentes. Il y a par exemple le bulletin de renseignement et de documentation qu’établissait le MALG. Bien sûr, il glorifie le FLN mais il fournit une foule d’indications sur l’état d’esprit de la population, et ce bulletin ne laisse aucune impression d’unanimisme des Algériens.

– Quel genre de renseignements livraient ces bulletins ?

Par exemple des renseignements sur la conduite des populations, leur rapport au FLN, leur rapport à la France. Je dis bien c’est le bulletin du FLN, donc tout est à la gloire du FLN. Toujours est-il qu’à travers ces descriptions, si un historien s’empare de ces documents, il va donner une autre idée de l’opinion algérienne face au FLN. En tout cas, je pense que ces archives sont explosives. Moi, j’ai été au ministère des Forces armées comme conseiller de Krim
Belkacem, et je peux vous dire que les dossiers sont terribles. Le rapport à la population n’est pas du tout ce qu’on dit. Ce sont des archives qui donnent une idée tout à fait différente de la révolution.


– Vous-même, en votre qualité d’historien, comptez-vous les exploiter ?

Je ne sais pas. A 78 ans, je ne sais pas si j’aurai la force de continuer longtemps. Je pourrais travailler peut-être sur un ou deux sujets, mais je n’ai plus la même force.


– On vous souhaite beaucoup de santé et de vigueur M. Harbi pour mener à bien cette entreprise…

Si je peux aider, pourquoi pas ? D’ailleurs, c’est ce que je fais maintenant. J’aide les jeunes chercheurs à travailler sur les archives, notamment en France.

– Quelles sont les précautions méthodologiques que vous préconisez à l’attention des jeunes chercheurs ?

Le vrai problème, aujourd’hui, c’est que les gens s’intéressent beaucoup plus aux forces politiques indépendamment de la société. Or, si vous n’avez pas une connaissance précise de la société, vous ne pouvez pas étudier sérieusement les forces politiques en présence.
C’est quelque chose de capital. Le va-et-vient entre les deux est fondamental. Ça c’est la première chose. La deuxième, c’est que les chercheurs formés en Algérie, je le vois très bien, n’ont pas une bonne culture historique. Ils n’ont pas connaissance de tous les débats sur la méthode et tout ce qui à trait à l’analyse des documents, la capacité de maîtriser le matériau et d’en tirer la matière de l’histoire.


– Ne pensez-vous pas, justement, que c’est quelque chose, pour le moins paradoxale de voir d’un côté la grandeur et la complexité de notre Révolution, et de l’autre, l’indigence de l’appareil académique, universitaire, censé en assurer l’étude et la transmission ?

Je vais vous dire franchement mon opinion : le pouvoir qui est là depuis 1962 n’a aucun intérêt à ce que l’histoire devienne la matrice d’une reconstruction du pays. Je me souviens quand j’étais à Révolution Africaine, j’avais publié un document sur la Fédération de France du FLN. Il y a eu tout de suite une réaction du ministre de la Défense (Boumediène, ndlr) et des pressions sur Ben Bella pour dire «cette histoire, on n’en parle plus.»


– Est-ce que vous avez foi dans les jeunes historiens formés en Algérie ?

Il y a quelques-uns qui sont remarquables, mais malheureusement, ils restent à l’étranger. Et ceux qui rentrent ici, je ne donnerai pas de noms, mais…il y en a un ou deux qui sont vraiment remarquables, qui sont capables de faire de grands historiens. Les autres, ils sont en train d’ahaner pour avoir des postes parce qu’il faut faire valider son diplôme universitaire acquis à l’étranger. C’est une manière d’avoir des historiens destinés à produire une histoire officielle.


– L’un des enjeux des relations algéro-françaises est l’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie. Or, nous avons l’impression que là-bas il y a une armée d’historiens, de chercheurs pour accomplir cette tâche, tandis que de ce côté-ci, il y a peu de gens de métier, comme vous le soulignez, qui font le poids. Comment parer à ce déséquilibre ?

Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas envisager notre rapport avec les historiens français comme une compétition, mais comme un échange pour équilibrer des regards.

– Comment, lorsqu’on est soi-même acteur et témoin de l’histoire, peut-on en être également le fidèle rapporteur ?

Je vais vous dire comment ils ont procédé en France. Tous les grands acteurs sont passés par des instituts pour livrer leurs témoignages devant des historiens qui ont étudié la période concernée. Et ces témoignages sont dûment emmagasinés dans des archives.

– Cela nous fait penser aux psychanalystes qui doivent se faire analyser par leurs pairs avant de pouvoir exercer…

Tout à fait ! En France, tous les acteurs militaires ont donné leurs témoignages aux historiens. Chez nous, cela se passe autrement. J’ai chez moi plus de 123 ouvrages algériens de témoignages. Ce n’est pas satisfaisant, parce que les gens ne parlent pas de la réalité culturelle, de la réalité sociale, de la stratégie des acteurs. Ils parlent de faits, comme ça… Il faut dire que chez les acteurs de la révolution algérienne, la véritable culture était plutôt rare. Partant de là, ils ne peuvent revoir et vivre d’une autre manière leur expérience qu’à travers le regard de gens du métier. L’histoire, c’est aussi un métier.


– Les choses sont-elles claires dans votre esprit, entre le Harbi historien et le Harbi acteur de l’histoire ?

Il y a nécessairement un aspect subjectif dans cette affaire. Mais cet aspect subjectif, ce n’est pas à moi de le découvrir. Cela incombe aux lecteurs mais aussi à mes collègues historiens. De toute manière, je travaille avec la méthode historique, et donc je soumets tout ce que je fais à la critique historique. Je peux affirmer que j’ai au moins un minimum de distance à l’égard de mon expérience propre. Seulement, je ne suis pas garant de tout. J’ai mes rapports personnels avec les hommes, j’ai des côtés subjectifs, mais je pense que ce côté subjectif n’a pas réussi à prendre le dessus dans mon travail. En tous les cas, les lecteurs aviseront.


– Je reviens à cet enjeu que certains appellent «guerre des mémoires» ou «guerre des récits», même si le mot guerre est très chargé. Peut-on imaginer une écriture de l’histoire qui soit apaisée, dépassionnée, froide, voire «à quatre mains» ?

On ne peut pas appeler cela «guerre des mémoires». Aujourd’hui, le vrai problème, c’est l’histoire. Il y a guerre des mémoires parce qu’il y a des forces politiques des deux côtés qui instrumentalisent l’histoire pour perpétuer un combat. Du côté français, les vaincus de la guerre d’indépendance sont encore nombreux. Ils sont dans des partis, ils ont des comptes à régler. Et, effectivement, on peut parler à leur sujet plus de mémoire que d’histoire.
Du côté algérien, il y a des mouvements qui connaissent des phases sensibles d’essoufflement, il y a des gens qui n’ont plus rien à dire, et qui pensent que c’est un trésor inépuisable pour essayer de solidifier une nation, qu’ils n’arrivent pas à solidifier autrement.
Si des gens actuellement passent leur temps à ânonner sur le passé, c’est uniquement dans cette perspective. La mémoire et le présent, c’est un gros problème. Le présent n’est pas un présent d’affirmation du respect de l’individu, et la mémoire, elle, rappelle un passé de non-respect de l’individu. Alors, si on veut vraiment convoquer l’histoire pour créer un esprit civique, il faut commencer par respecter l’individu en faisant en sorte que la mémoire d’avant serve de catalyseur, sinon, ce n’est pas la peine.

– Lors du colloque organisé récemment en hommage à Claudine Chaulet, vous avez rapporté ce fait révélateur, à savoir que sous le PPA la notion d’individu n’existait pas, et qu’il était par exemple inimaginable de se représenter un Algérien boire une bière dans la conception identitaire du PPA…

Publiquement non, comme dans toutes les sociétés musulmanes qui vivent sous le signe de la schizophrénie. Vous pouvez tout faire si on ne vous voit pas. Mais, officiellement, un militant nationaliste ne buvait pas, était censé ne pas boire, et les mœurs des gens étaient sous surveillance. Ce sont des choses qu’on ne veut pas voir de près. Nous sommes des sociétés de surveillance mutuelle. Avant, la surveillance était une institution, c’était la «hissba». Le problème, c’est qu’avec la colonisation cette institution a disparu. Du coup, la surveillance est devenue l’affaire de chacun, et elle est beaucoup plus pernicieuse que s’il y avait une institution comme telle.

– Vous avez souvent souligné la prépondérance du religieux comme référent identitaire dominant au détriment de la diversité raciale, religieuse et culturelle, qui caractérisait notre pays. Pensez-vous que cela constitue un facteur bloquant qui nous empêche d’aller vers la modernité culturelle et politique ?

Tout à fait ! Si le FIS a été ce qu’il a été, il ne le doit pas à la capacité de ses chefs mais précisément à cet élément. Il faut s’avouer que nous sommes une société fermée. Nous avons un système éducatif de type conservateur et patriarcal. D’ailleurs, je suis effrayé par la haine que les gens ont pour les femmes. C’est incroyable !
Ce n’est pas simplement de la haine, c’est de la peur. Je vois pas mal de femmes, des chercheuses surtout, qui sont tout à fait exceptionnelles, et dès le mariage, elles ont des problèmes. Elles sont confrontées à un dilemme : soit, c’est le sacrifice du métier, soit c’est la rupture. Et si vous faites une recherche statistique, vous verrez que pas mal d’universitaires de haut niveau sont des femmes seules.


– A votre avis, un travail de déconstruction de la pensée nationaliste telle qu’elle a prévalu jusqu’à aujourd’hui est-il nécessaire pour ériger une Algérie nouvelle ?

Actuellement, l’Algérie est confrontée à deux problèmes : d’abord, la déconstruction de cette pensée à partir de l’idée d’une société multiculturelle et multiethnique, parce que la question de l’ethnicité est un vrai problème. On a beau le cacher, c’est un vrai problème. La deuxième question, c’est le problème de l’autoritarisme. L’Algérie transpire l’autoritarisme par tous ses pores. On parle du pouvoir, mais si vous voyez la vie des partis, elle n’est pas fondamentalement différente. Il faut revenir aux fondements de l’autoritarisme, et quand vous analysez ces fondements, force est de constater la nature des rapports familiaux et le poids du patriarcat. Ce n’est pas un hasard si ce modèle-là, vous le retrouvez dans le système éducatif d’une façon très forte. C’est tout cela qui fait que notre société soit très conservatrice.


– Vous avez cité un mot-clé : «surveillance». Vous avez parlé de cette fiche mystérieuse du MALG qui épie la population, et tout cela me renvoie à un autre «nom-clé» : Abdelhafidh Boussouf. D’aucuns ont fini par le mystifier tellement il cultivait le mystère. On le dépeint généralement comme un personnage intrigant qui était derrière tous les coups tordus. Est-ce que vous l’avez connu personnellement ?

Je le connaissais très bien puisqu’il était dans la daïra de Skikda. Mais il était originaire de Mila. C’était un cadre de qualité. Je dis d’ailleurs dans mes mémoires que c’est lui qui m’avait recommandé le Que faire ? de Lénine quand j’étais au lycée. C’était un bon organisateur. Mais il était très suspicieux, il était aussi répressif. Néanmoins, je pense qu’on a exagéré les choses à son sujet. Il faut savoir que tous les accords portant sur le renseignement, conclus avec d’autres pays, étaient traités par le GPRA. C’est le gouvernement qui décidait. Il avait une puissance au sein du gouvernement, certes, mais il ne faisait pas ce qu’il voulait.


– Quand on le présente comme «l’ancêtre de la police politique et du DRS», vous pensez que c’est exagéré ?

Il se trouve que les instruments qu’il a forgés sont passés, par la suite, au ministère de la Défense. Mais, avant, ce n’étaient pas eux qui contrôlaient (les cadres du ministère des Forces armées, ndlr). Ils ne contrôlaient rien. C’était un peu comme dans le système français : les grands commis de l’Etat, on veut bien s’assurer qu’ils n’ont pas d’antenne avec l’étranger, des trucs comme ça, ce n’était pas plus.

– Pourtant, il y a ce fait gravissime qu’on lui impute, celui d’avoir assassiné Abane Ramdane à Tétouan et d’avoir pris tout seul la responsabilité de le liquider…

Tout seul, je ne dirais pas cela. Qu’il ait une part de responsabilité dans cette affaire, c’est sûr. Seulement, il y a un point d’interrogation sur cette question. Quand ils ont examiné le cas Abane, Ouamrane, Krim, Mahmoud Chérif et Boussouf étaient pour son exécution.

– Et Bentobal était contre…

Bentobal était effectivement contre. Or, il fallait un consensus. Ils ont opté alors pour son emprisonnement, mais pas en Tunisie parce que là-bas, c’était dangereux. Donc, ils l’ont emmené au Maroc sous prétexte qu’il y avait des différends qu’il fallait régler avec le sultan Mohamed V. Abane était accompagné de Krim Belkacem et Mahmoud Chérif. Une fois au Maroc, il a été assassiné. Moi, je ne peux pas répondre aussi affirmativement à la question. Krim dit «ce n’est pas moi, c’est
Boussouf.» Mahmoud Chérif dit «ce n’est pas moi, c’est Boussouf.» Moi, je ne peux pas le dire, je n’étais pas là, il n’y a pas de preuves.

– Dans le livre de Khalfa Mammeri, Abane Ramdane – le faux procès, l’auteur fait mention d’un procès-verbal (qui aurait été puisé dans les archives personnelles de Boussouf déposées en Suisse, ndlr), et où ce dernier aurait imposé aux autres membres du CCE d’endosser a posteriori l’assassinat de Abane pour faire croire à une décision collégiale…

Sur ce document, point d’interrogation. Par contre, qu’il l’ait assassiné, ça ne fait pas de doute. Mais sur la responsabilité individuelle, je me pose des questions. Je n’ai pas de réponse.

– Avez-vous des éléments de réponse à propos de ce qu’on reprochait exactement à Abane Ramdane ? Est-ce qu’on était jaloux de lui parce qu’il était brillant ? Est-ce qu’il a payé le Congrès de la Soummam ? Etait-ce une affaire d’ego ?

Il y avait beaucoup de cela. Pour tout dire, Abane ne pensait pas que cette catégorie d’hommes pouvait diriger l’Algérie. Il faut savoir que le premier incident est survenu le 5 juin au sujet d’une conférence de presse qui devait être donnée au Caire. Krim voulait la tenir alors que c’est Abane qui devait l’animer. Ce dernier s’est adressé à Krim en le traitant d’aghyoul (bourricot). Finalement, il a été dévolu à Saâd Dahlab qui était un personnage de second ordre de l’animer. Les deux membres les plus puissants du CCE étaient ainsi aux prises l’un avec l’autre. Et je pense que Krim avait des visées sur le pouvoir depuis toujours, surtout après la Bataille d’Alger.

– Donc, vous maintenez que ça n’a pas été une décision exclusive de Boussouf d’éliminer physiquement Abane ?

Non, parce qu’ils étaient trois et ils imputent cela à Boussouf. Or, je sais, d’après Bentobal, que Krim avait projeté d’assassiner Bentobal après cet épisode. Donc, si tant est que le témoignage de Bentobal soit véridique, Krim voulait éliminer les gens qui se dressaient sur le chemin de son pouvoir. Pourquoi Bentobal ? Parce qu’il supposait qu’étant lui aussi de Mila, Bentobal était un appui pour Boussouf.

– D’après vous, l’assassinat de Abane a-t-il affaibli le CCE ?

Du point de vue politique, c’est sûr.

– Quand on dit qu’il y a un avant et un après-Abane, est-ce une analyse que vous partagez ?

La machine politique a continué à fonctionner. La machine politique, ce n’était pas seulement Abane. Il y avait des hommes de grande qualité comme Ferhat Abbas, comme Abdelhamid Mehri, comme Benyoucef Benkhedda…

– Toujours est-il que Boussouf, après l’assassinat de Abane, semble avoir pris un ascendant sur les autres, vous n’êtes pas de cet avis ? On assure même qu’il terrorisait tout le monde.

Boussouf ne contrôlait que la base du Maroc. Or, la puissance du FLN était plus en Tunisie qu’au Maroc.

– Dans son livre sur le colonel Amirouche (Une vie, deux morts, un testament) Saïd Sadi affirme que c’est Boussouf qui a donné Amirouche aux Français…

Quand je suis arrivé en Tunisie, j’ai entendu cette version. Moi, je suis arrivé au mois de mai 1959 (Amirouche est tombé au champ d’honneur le 29 mars 1959, ndlr) et il y avait cette version qui circulait. Elle a tenu le haut du pavé pendant toute la période de la réunion des colonels. Une opposition faisait rage entre Krim d’un côté, et Boussouf, Bentobal, et Boumediène de l’autre. C’était dans le cadre de ces luttes de pouvoir qu’est sortie cette version. Personnellement, je pense que Boussouf était sans doute quelqu’un de particulier, mais pas à ce point.


– Après l’indépendance, il a eu une vie discrète. Certains récits affirment qu’il s’est converti en armateur ou vendeur de bateaux. Pourquoi Boussouf a-t-il disparu aussi subitement de la vie publique selon vous ? Il n’a pris aucune responsabilité après 1962 ?

Il ne pouvait pas prendre de responsabilité, personne n’aurait voulu de lui. Même quand
Boumediène était devenu le grand chef, Boussouf a fait une offre de service, mais il n’a même pas été reçu par Boumediène. Vous ne pouvez pas avoir avec vous votre ancien chef qui vous connaît bien. Après, il s’est lancé dans les affaires, il avait un nom et les Irakiens l’ont beaucoup aidé. Il a trouvé de l’aide partout dans le monde arabe.


– Est-ce qu’on a donné, selon vous, sa pleine valeur au Congrès de la Soummam qu’accable par exemple Ali Kafi ?

Je pense que c’est une version contemporaine chez Al Kafi. Je ne lui ai pas connu cette opinion avant. En réalité, chez Ali Kafi, ce n’est pas le Congrès de la Soummam qui posait problème mais plutôt la personne de Abane. Il estime que Abane, ce n’était pas l’homme qu’il fallait. C’est un parti pris, c’est le point de vue d’un clan tout simplement.

– Même les attaques de Ben Bella contre le Congrès de la Soummam ?

C’est la même chose, c’est le point de vue d’un clan. Avec cette différence que lui en a été exclu. A mon avis, cette histoire selon laquelle il ne pouvait pas venir n’est pas crédible. S’il avait participé au Congrès, peut-être que les choses auraient pris une autre tournure. Les clans n’auraient pas eu les mêmes contours. Il faut souligner que la majorité était derrière Krim beaucoup plus qu’elle ne l’était derrière Abane. C’est l’intelligentsia qui était derrière Abane, ainsi que l’ancienne classe politique qu’il a récupérée.

On approche à grand pas du cinquantenaire de l’Indépendance qui coïncide, à quelque chose près, avec cet éveil des sociétés civiles arabes et maghrébines pour exiger le changement. La Révolution de 1954 n’a pas tenu toutes ses promesses, il y a une grande déception de la part des Algériens qui ont le sentiment que le combat libérateur est resté inachevé. Y a-t-il de la place, d’après vous, pour une nouvelle révolution afin de réaliser les promesses de l’Indépendance ?

Ne parlons plus de révolution, elle est terminée. Les espérances des Algériens ne trouvent pas écho dans le système auquel a donné naissance la Révolution. Les gens qui pensent qu’il faut achever cette révolution devraient réfléchir autrement maintenant.
Il faut tout recommencer. C’est un autre peuple, c’est une autre société. Je ne pense pas que les sociétés puissent se construire durablement indépendamment d’un mouvement d’idées et d’un projet, et c’est ça le problème des Algériens.

– Quand on dit que c’est la même équipe qui gouverne depuis 1962 en termes de filiation en soulignant la structure fondamentalement militaire du pouvoir, Bouteflika qui est issu du groupe de Oujda, vous êtes d’accord avec cela ?

Non, non, il y a eu des recompositions. Il me semble qu’au niveau des dirigeants, ils sont tous pour le changement, mais ils ne savent pas par où commencer parce que le point par lequel on commence décidera de qui va en profiter.

Bio express :

Mohamed Harbi est né en 1933 à El Harrouch, près de Constantine. Dès 1948, il adhère au PPA-MTLD. Il part en France en 1953 pour s’inscrire à des études d’histoire à la Sorbonne. En 1956, il intègre l’UGEMA puis le comité fédéral de la Fédération de France du FLN comme responsable de l’information.

En 1958, il rejoint le GPRA au Caire dès sa création. Il devient le conseiller de Krim Belkacem au ministère des Forces armées, puis au département des affaires étrangères du GPRA. Il est nommé ambassadeur en Guinée (1960-1961). Mohamed Harbi prend part aux premiers accords d’Evian.
Après l’indépendance, il est conseiller du président Ben Bella et participe à l’élaboration du Programme de Tripoli (1962). En 1965, il fait les frais du coup d’Etat de Boumediène et se voit emprisonné pendant cinq ans, puis placé en résidence surveillée.

En 1973, il réussit à s’évader. Harbi vivra en exil forcé jusqu’en 1991. Il se consacre dès lors à l’enseignement universitaire et à son métier d’historien.
Parmi ses nombreux ouvrages : Aux origines du FLN, Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975), Le FLN, mirage et réalité (1980), 1954, la guerre commence en Algérie (1984), L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens (1993), Une vie debout, Mémoires (2001), Le FLN, documents et histoire 1954-1962 (2004, avec Gilbert Meynier).

Glossaire :

n L’OS : L’Organisation spéciale. Bras armé du PPA-MTLD créée en 1947. Son premier chef était Mohamed Belouizdad, avant d’être remplacé par Hocine Aït Ahmed. Elle sera démantelée en 1950 suite à l’arrestation de Ben Bella.

n Le CCE : Comité de coordination et d’exécution, organe créé par le Congrès de la Soummam. C’est l’instance exécutive du CNRA, le Conseil national de la Révolution algérienne.
n Le MALG : Ministère de l’Armement et des Liaisons générales.
Premier appareil de renseignement militaire algérien, le MALG était le service de renseignement attitré de l’ALN. I
l est couramment présenté comme l’ancêtre de la police politique en Algérie. Il était dirigé par Abdelhafidh Boussouf.

n Le MNA : Mouvement national algérien. Parti créé par Messali Hadj en 1954 avec pour objectif de faire échec au FLN.
Des luttes fratricides feront rage entre les deux factions, notamment au sein de l’émigration.

– L’Affaire Mellouza : Elle fait référence au massacre, dans la nuit du 28 au 29 mai 1957, de plusieurs affidés du «général Bellounis», chef des troupes du MNA, par des commandos de l’ALN dans les hameaux de Mellouza, Béni Ilmane et Mechta-Casba, dans la wilaya de M’sila, réputés être des fiefs messalistes. On évoque le chiffre de 300 hommes tués.

– L’Affaire de la « Bleuite »
: Par allusion aux «bleus de chauffe», des auxiliaires algériens retournés par l’armée coloniale contre le FLN dans La Casbah durant la Bataille d’Alger.
Elle renvoie à une purge perpétrée à partir de 1958 dans les rangs de l’ALN suite à une grosse opération d’intox et de guerre psychologique menée par les services secrets français visant à faire croire à l’existence de traîtres dans les maquis de la Wilaya III. Longtemps on a imputé ces purges au colonel Amirouche, une version que réfutent ses compagnons d’armes.

– Décret Crémieux : Il s’agit du décret promulgué le 24 octobre 1870 qui octroie d’office la nationalité française aux israélites indigènes d’Algérie.