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Santé du président Bouteflika, guerre des mémoires, business… Les derniers télégrammes américains mis en ligne par WikiLeaks apportent un nouvel éclairage sur les coulisses de la diplomatie franco-algérienne.
“Il faut s’attendre à ce que Jacques Chirac continue à travailler sa relation personnelle de longue date avec Bouteflika (et le capital politique gagné par le fait que Bouteflika soit soigné des médecins du gouvernement français) pour que le traité d’amitié franco-algérien aboutisse. En même temps, il semble que le gouvernement français ne cherche pas à conclure le traité à “n’importe quel prix”.” Les Américains avaient vu juste. Ce commentaire de l’ambassade des Etats-Unis à Paris remonte à 2006 et fait partie des milliers de télégrammes diplomatiques américains que WikiLeaks vient de publier.
Cinq ans plus tard, le traité d’amitié franco-algérien n’a toujours pas été signé. Et les relations entre Paris et Alger sont toujours aussi sensibles. Un câble d’octobre 2005 rapporte qu’après le référendum sur la charte pour la paix et la réconciliation nationale, un diplomate français s’est dit impressionné par les déclarations du département d’Etat américain qui “aurait aimé un débat public” sur le projet. Pendant que les Français, “convaincus que les chiffres officiels de la participation diffusés par le ministre de l’Intérieur Yazid Zehrouni étaient frauduleux, au moins en ce qui concerne Alger”, saluaient cette “consultation démocratique à laquelle le peuple algérien a participé”.
En reconnaissant que si la référence à une “consultation démocratique” était “clairement exagérée”, le diplomate souligne qu’ “une déclaration comme celle des Américains aurait déclenché un crise majeure” étant donné que “tout commentaire français sur la politique intérieure algérienne comprend une charge émotionnelle”. Et que les Français, avec Alger, “faisaient leur possible pour prendre des gants au moins jusqu’à ce que le traité d’amitié soit signé.”

“Obstruction” sur l’état de santé du président algérien
En décembre 2005, les Américains constatent que “le gouvernement français continue de faire obstruction sur l’état de santé du président Bouteflika, hospitalisé à Paris depuis le 17 novembre”. Un cadre du ministère des Affaires étrangères français concède que “l’hospitalisation de Bouteflika a compliqué les efforts du gouvernement à conclure un traité d’amitié avec Alger et qu’il ne parviendrait pas à un accord d’ici la fin de l’année comme il se l’était fixé.”
Le télégramme confidentiel de janvier 2006 note que le traité en question attendu depuis longtemps “reste bloqué sur des différends relatifs à des questions historiques, à savoir la façon de nommer la colonisation”. Il cite Missoum Sbih, ambassadeur d’Algérie en France : “Le gouvernement algérien a pensé à introduire la mention de “colonisation” dans le traité, ce à quoi les Français se sont opposés”. Et le diplomate algérien de rappeler que le refus de l’Assemblée nationale de revenir sur la loi de février 2005 sur le rôle positif de la colonisation “a compliqué encore davantage le sujet, devenu une controverse de politique intérieure à la fois en Algérie et en France” et que “les efforts pour réécrire cette loi à la demande du président Chirac n’aboutiront vraisemblablement pas, en raison des réticences publiques à reconnaître les méfaits de la colonisation et de la pression des élections présidentielles imminentes”.
L’abandon du traité ne serait pas, selon lui, “une terrible perte pour l’Algérie mais un gros revers pour la France”. Sans accord, les relations franco-algériennes resteraient à un “excellent niveau” sans atteindre toutefois le “niveau exceptionnel” (selon la définition de Missoum Sbih “meilleures que les relations françaises avec le Maroc et la Tunisie”) promis par le traité”.
Sarkozy “furieux”
Autre épisode de la saga franco-algérienne : alors que Nicolas Sarkozy doit se rendre en Algérie pour une visite d’Etat, fin 2007, Mohamed-Cherif Abbas, le ministre algérien des Moudjahidines, provoque la polémique sur les “origines juives” du président français et le “soutien” dont il aurait bénéficié auprès d’un prétendu “lobby juif” pour accéder à l’Elysée. Le président Bouteflika téléphone alors à Nicolas Sarkozy pour lui assurer que les propos du ministre “ne reflètent en rien la position de l’Algérie”, et qu’il serait “reçu en ami”.
A l’histoire connue, un câble de l’ambassade des Etats-Unis à Paris rapporte les propos de Boris Boillon, aujourd’hui médiatique ambassadeur de France en Tunisie, à l’époque conseiller Afrique du Nord, Proche et Moyen-Orient à l’Elysée. Ce dernier y décrit un Nicolas Sarkozy “furieux” après les déclarations “racistes et antisémites” du ministre des Moudjahidines. Le président français aurait “donné des instructions pour que soit convoqué l’ambassadeur algérien et que s’ensuive une déclaration officielle des Algériens afin qu’ils se démarquent des propos du ministre ou au moins, les condamnent.”
Toujours d’après Boris Boillon, Nicolas Sarkozy “aurait aimé” que le président algérien congédie son ministre mais “qu’il ne le demanderait pas expressément de crainte que les Algériens ne réagissent avec excès” et “qu’une nouvelle crise” entre les deux pays ne s’ensuive. Compte tenu des contrats à signer, “l’Algérie aurait beaucoup plus à perdre que la France si la visite devait subitement être annulée pour de telles raisons”, ajoute-t-il. Abdelaziz Bouteflika et Mohamed-Cherif Abbas “ont la même mentalité et appartiennent à la même génération, englués dans les années 60 ou peut-être les années 70″, aurait-t-il expliqué aux Américains, en notant “l’ironie de plusieurs leaders des organisations vétérans d’Algérie dont les enfants vivent et travaillent en France, sans parler des comptes bancaires français et des titres immobiliers”.
Les pertes de Renault
Dans un télégramme datant de septembre 2009, un cadre des Affaires étrangères français, assure que malgré les reports répétés de la visite d’Etat du président algérien en France, “les relations entre les deux pays ne sont pas tendues”. “L’inertie de la politique intérieure du côté algérien a créé l’apparence de tensions grandissantes entre les deux pays”, les élites politiques algériennes “prenant beaucoup de temps pour parvenir à des conclusions et à agir”.
Pour autant, la loi de finances complémentaire consacrant une série de mesures protectionnistes aurait considérablement détérioré les relations bilatérales. “Depuis que la loi est entrée en application, les exportations de la France vers l’Algérie ont baissé d’environ 60% (…). La loi comprend de nombreuses barrières structurelles à l’investissement et au commerce avec l’Algérie”. Et de citer en exemple Renault qui “a souffert de pertes significatives”.
Pour expliquer ce repli économique, les Français avancent “une peur grandissante de l’endettement parmi l’élite algérienne, en particulier Bouteflika, qui interprète la tourmente économique des années 80 comme la cause principale de la guerre civile des années 90. En limitant le déficit des comptes coutants, il semble penser qu’il peut créer de la stabilité politique.”
Mélanie Matarese
Source : blog.lefigaro.fr


Les restes mortuaires de chefs insurrectionnels algériens retrouvés dans un musée à Paris
El Watan, 7 mai 2011

Les restes mortuaires de dizaines de résistants algériens à la colonisation française, dont ceux de Chérif Boubaghla (mort en 1854) et de Cheikh Bouziane des Zaâtchas (mort en 1849), ont été retrouvés au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris, a révélé un chercheur en histoire, l’Algérien Farid Belkadi, dans une déclaration diffusée samedi par l’APS.

Ce spécialiste de l’histoire antique et de l’épigraphie libyque et phénicienne, qui s’intéresse également à la période coloniale, a précisé que certains fragments de corps étaient conservés au MNHN de Paris, depuis 1880, date à laquelle ils sont entrés dans la collection « ethnique » du musée.

Ces restes, des crânes secs pour la plupart, appartiennent à Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif « Boubaghla » (l’homme à la mule), au Cheikh Bouziane, le chef de la révolte des Zaatchas (dans la région de Biskra en 1849), à Moussa El-Derkaoui et à Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui. La tête momifiée d’Aïssa Al-Hamadi, qui fut le lieutenant du Chérif Boubaghla, fait partie de cette découverte.

De même que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, le lieutenant et alter ego de l’Emir Abdelkader. Selon les indications fournies par le chercheur, l’origine, la date d’entrée au musée et l’identité des sujets algériens insurgés contre l’autorité française sont inscrites dans la base de données du MNHN sous la forme: « Don du Dr Cailliot, 1881-37 Yaya Ben Said N° 6872, crâne a.m.i » ou encore en ce qui concerne le crâne de Boubaghla : « Don de M.Vital, de Constantine, 1880-24, Bou Barla, dit Le Borgne. 5940, crâne s.m.i ».

« Il a fallu des recherches subsidiaires pour savoir qui était qui, en ce qui concerne les donateurs ou les collectionneurs, certains sont médecins militaires, d’autres sont anthropologistes », a confié le chercheur, qui signale que les crânes de Boubaghla, de Bouziane, de Moussa Al-Darkaoui… portent tous un numéro d’ordre inscrit à même l’os.

Ils sont calfeutrés dans de vulgaires boîtes cartonnées, qui évoquent les emballages desàmagasins à souliers ! Ces boîtes sont elles-mêmes rangées dans les étagères d’énormes armoires métalliques grises aux portes coulissantes, fermées à double-clé, une bien triste fortune pour des hommes de la trempe de Chérif Boubaghla qui sacrifia sa vie et son existence pour que vive lÆAlgérie libre », a-t-il regretté, en exhibant des photos des restes de ces héros.

Pour le chercheur, qui est le premier algérien à avoir accès à cette collection, le but de son travail n’est pas de faire un exposé nécrologique sur la découverte « accablante » de restes mortuaires d’Algériens gardés dans des boîtes cartonnées ou du formol dans un Musée français, mais d’attirer l’attention sur ces symboles forts de l’histoire contemporaine de l’Algérie, qui sont privés de sépultures ».

Selon le directeur des collections au MNHN de Paris, Philipe Mennecier, »rien n’empêcherait le rapatriement de ces restes mortuaires. Il suffit que la partie algérienne en formule la demande ». « Ce sont à l’origine des donations qui font partie du patrimoine national. Et seul un accord entre l’Etat algérien et l’Etat français pourrait faciliter la démarche de rapatriement », a-t-il précisé.


Dimanche, 9 Janvier 2011
Tribune Libre – Ait Benali Boubekeur

«Si…les juges n’arrivent pas à une certitude, leur devoir absolu est de l’acquitter…Le doute doit toujours entraîner l’acquittement», René Floriot, «Les erreurs judiciaires.» (1)
Cette règle universelle, s’elle avait été appliquée pendant la révolution algérienne, elle aurait épargné la vie d’un grand patriote, Abane Ramdane. Qui fut alors ce grand homme ? Bien qu’il ait été absent lors du déclenchement de la guerre d’Algérie, le 1er novembre 1954, et ce afin qu’il purge une peine de prison de cinq ans pour ses activités politiques nationalistes, il n’en reste pas moins qu’il rejoignit les rangs de la révolution dés sa sortie de prison, intervenue le 18 janvier 1955. En effet, loin d’être un handicap, cette absence plaça celui-ci en homme neuf susceptible de rassembler l’ensemble des forces vives de la nation. Car à la même époque, les luttes fratricides, suite à la scission du PPA-MTLD, rendirent les acteurs, de l’une ou de l’autre courant, suspects et incapables de rassembler sous leur bannière. Or, pour Abane, il ne pouvait y avoir que deux antagonistes. Selon Khalfa Mameri, «Pour lui [Abane] il y a d’un coté la France avec son énorme puissance et, de l’autre, non pas les Algériens avec leurs contradictions, leurs luttes intestines et fratricides mais l’Algérie et son peuple, lourdement handicapés et affaiblis par rapport à l’ennemi extérieur.» (2) Plus explicite fut le témoignage de l’un des dirigeants centralistes, Abderrahmane Kiouane. Pour ce dernier, Abane ne cherchait nullement à vexer ou à gêner son interlocuteur à propos de la scission du seul parti nationaliste prônant ouvertement l’indépendance nationale. Bien plus que ça, Abane essaya de faire des nouveaux venus au FLN des dirigeants à part entière. Erreur tactique ou naïveté de la part d’Abane, ces nouvelles adhésions ne furent pas accueillies avec joie par des éléments professant l’hostilité à l’égard de ces modérés. Pour Khalfa Mameri, «Cette hostilité s’est transformée chez certains en oppositions larvée et feutrée lorsque les leaders des formations modérées ont été placées ou ont acquis d’eux-mêmes des postes de responsabilités au sein des rouages de la révolution. Qu’on leur ouvre les portes de la révolution, c’était déjà énorme. Qu’ils deviennent des chefs au même titre, voire même au dessus de ceux qui ont eu le redoutable honneur d’allumer le feu de la libération, c’était déjà trahir en quelque sorte cette même révolution.» (3) A ce titre, la détermination d’Abane de faire de la révolution algérienne l’œuvre de tout le peuple ne fut jamais appréciée. Son intransigeance à faire valoir des valeurs universelles le conduisit indubitablement vers la mort. Mais avant cela, il a consolidé le socle de la révolution. Jusqu’à sa déchéance, il resta digne et courageux. Hélas! Le dernier mot revient toujours aux plus forts et non pas aux plus justes.
I) Un engagement sans faille en faveur de l’indépendance
Abane Ramdane, pour des raisons qui ne dépendaient pas de lui, ne fit pas partie de ce que l’histoire retient comme «les allumeurs de la flamme». Mais s’il était en liberté à ce moment-là, il ferait indubitablement partie du groupe ayant déclenché l’action armée. Car, dés son jeune âge, il avait adhéré au parti du peuple algérien luttant pour l’indépendance nationale. D’ailleurs, dés qu’il sortit de prison, il ne tarda pas nouer le contact avec les dirigeants du FLN. Bien qu’il ait été en liberté provisoire, Abane n’hésita pas à rencontrer, à Azouza, son village natal, l’adjoint du colonel de la zone III, le colonel Ouamrane. Ce dernier le convainquit d’assumer un rôle de haut responsable en zone IV, l’Algérois. Et dans quelques jours, il rejoignit Alger. Selon Khalfa Mameri, «A Alger nous retrouvons la trace de Abane Ramdane auprès d’un autre militant du PPA: Rebbah Lakhdar dont chacun se plait à souligner le rôle si efficace qu’il va jouer en tissant comme une araignée besogneuse le tissu compliqué et impénétrable des relations de celui qui deviendra tout à la fois son chef, son ami et son pensionnaire.» (4)
Cependant, l‘activité politique de l’enfant d’Azouza put être située vers début mars 1955, soit cinq mois après le déclenchement de la guerre d’Algérie. La plupart des militants qu’il rencontra furent ses anciens camarades au sein du PPA-MTLD. Cependant, ce parti qui avait lutté pendant trente ans pour la libération du pays se retrouva bloqué à cause des luttes intestines stériles. Heureusement qu’une partie de ses militants, la branche activiste notamment, engagea avec audace le combat pour le recouvrement de l’indépendance nationale. Cependant, les initiateurs de l’action armée ne furent pas pour autant certains quant à l’aboutissement de leur combat. De son coté, Abane fut réellement coqué de l’improvisation qui avait entouré la préparation du passage à l’action armée. Il fut davantage plus offusqué en apprenant le manque flagrant de moyens et d’armement des maquis. Le colonel Ben Aouda, cité par Khalfa Mameri, relate l’état d’esprit qui prévalut à ce moment-là: «Nous n’avons que très peu de chance de nous en sortir, mais d’autres nous remplaceront. Il faut que nous donnions le départ de la révolution, que l’on sache que notre pays n’est plus amorphe! Les premières actions contre la colonisation ne seront pas grand’ chose, ne vous faites pas d’illusions, mais elles auront une grande importance psychologique. Il faut que les Français se disent: «Ils ont osé!» C’est cela l’important! Il faut allumer la mèche.» (5) En effet, plusieurs historiens confirment que, peu après le 1er novembre 1954, la lutte avait tendance à s’atténuer. Bien que le combat ait continué sans relâche dans les zone I et zone III, cela ne fut possible que grâce à la géographie et à la nature du relief contribuant au maintien des maquis dans l’une ou dans l’autre, argue Khalfa Mameri. En revanche, au moment où Abane prit les hautes responsabilités au sein du FLN, les zones fonctionnèrent au ralenti. Sur les six chefs historiques, écrit encore Khalfa Mameri, qui reçurent un commandement à la veille du déclenchement de la lutte armée; y compris Boudiaf qui devait assurer la coordination entre les zones, mais qui n’a pas pu rejoindre l’Algérie depuis son départ à l’extérieur pour annoncer la Révolution du 1er novembre 1954. (6) Ainsi, le moins que l’on puisse dire c’est que la nouvelle direction avait quand même du pain sur la planche afin de redonner un second souffle à la révolution.
II) La réorganisation de la Révolution
La première entrée sur la scène politique de Ramdane Abane fut inaugurée le 1er avril 1955. Son appel au peuple algérien restera à jamais indélébile. Ce fut digne de l’appel du 18 juin 1940, prononcé, à partir de Londres, par le général de Gaulle en vue de résister à l’occupation nazie. Que l’on juge alors sa teneur: «Depuis cinq mois, ton armée de libération nationale combat pour que l’Algérie recouvre sa dignité, sa liberté et sa souveraineté…Algériens ! Venez en masse renforcer les rangs du FLN. Sortez de votre réserve et de votre silence. Elargissez chaque jour le champ de votre action. Ainsi, vous vous acquitterez envers votre conscience et votre pays d’une lourde dette.» (7) En effet, bien que qu’il ait été éloigné de la vie politique pendant cinq longues années, Abane n’a rien perdu du sens de l’organisation. Et ce fut dans cette démarche qu’il contacta les responsables des partis nationalistes dits modérés. En tout cas, il eut sa première rencontre avec Ferhat Abbas, président de l’UDMA, le 26 mai 1955. Ce dernier n’hésita pas à apporter l’aide matérielle au front, combien précieuse en ces moments d’indigence. Toutefois, bien qu’ils ne se soient pas revus pendant 8 mois, leur prochaine rencontre aboutit sans ambages à la formule suivante: «Les adhésions doivent se faire à titre individuel et les anciens appareils devront être dissous.» (8)
Les Ouléma, comme les Udmistes, adhérèrent au FLN, sans grands anicroches, à l’issue de leur assemblée générale à Alger, le 7 janvier 1956. Ces adhésions ne furent pas entachées de heurts particuliers dans la mesure où ils ne faisaient pas partie de la même famille politique. En revanche, les centralistes avaient du mal, dans le premier temps, à dissoudre le comité central. Selon Khalfa Mameri: «Au cours de l’une de ces réunions[centralistes] qui se tenaient la plupart du temps chez Bouda au Ruisseau[Hamma] il s’était dégagé, au fil des discussions et des hypothèses , deux tendances: celle défendue par Ben Khedda qui préconisait la dissolution du comité central et celle de Kiouane qui, tout en étant partisan de la lutte armée, estime que par ce principe que le comité central doit être maintenu.» (9) Là aussi, il fallut tout le talent d’Abane, aidé en cela par Ben Khedda, afin que le comité central soit dissous à l’automne de 1955.
Toutefois, les centralistes songèrent, à un moment donné, à créer une formation politique, le RDA (Rassemblement Démocratique Algérien), en vue d’exister à côté du FLN. Trois dirigeants centralistes rencontrèrent à San Remo, en Italie, Ahmed Ben Bella pour lui faire part de leur projet. Gilbert Meynier, dont le travail sur la révolution algérienne est capital, rend compte de cette rencontre en notant à juste titre: «En fait, les dirigeants centralistes -Ben Khedda, Louanchi et Temam- dépêchés à San Remo pour prendre langue avec les extérieurs, se retrouvèrent face à Ben Bella, mandaté par la délégation extérieure. Il est possible que, à San Remo, les trois centralistes aient implicitement joué de l’appui qu’ils avaient pu trouver chez Abbane quant à la réalisation d’une organisation politique légale.» (10) Cette volonté des centralistes d’exister politiquement, ne choqua pas dans le premier temps Abane. Cette attitude fut d’ailleurs reprochée à Abane. Car les centralistes furent taxés d’emblée de tièdes. L’un des adversaires virulents d’Abane, sur ce terrain, fut le membre de la délégation extérieure, Ahmed Ben Bella. Or, plusieurs décennies plus tard, Ben Bella avoue dans une émission sur la télévision qatarie que «Les Français ont pris attache avec nous et étions en négociation quand il y a eu l’affaire de l’arraisonnement de l’avion…Cela fait faisait sept mois qu’on négociait..» (11) Comme quoi, même les nationalistes radicaux n’excluaient pas le recours à la négociation. En tout cas, cet épisode ne freina pas pour autant la volonté d’Abane de réaliser le grand rassemblement de l’ensemble des courants nationalistes au sein du seul FLN. Et la dissolution des partis ne fut qu’une étape. L’adhésion de leurs militants au FLN scella cette union nationale tant convoitée par le passé. Sur le terrain militaire également, il fallait aussi définir une stratégie commune. En effet, avant le congrès de la Soummam, il y avait eu six zones différentes avec des stratégies différentes. Bien que le but poursuivi ait été le même pour ces régions, force est de reconnaître qu’une grande autonomie avait été laissée à chaque chef de zone. Voilà comme résume Khalfa Mameri la ligne politique défendue par Abane: «Dans le cas de la guerre d’Algérie, il était chaque jour plus urgent de l’organiser, de l’encadrer et de la conduire comme une guerre nationale et non plus comme des soulèvements locaux vite étouffés par la réaction de l’adversaire.» (12) Tout compte fait, cette stratégie fut entérinée lors du congrès de la Soummam où les congressistes s’assignèrent comme objectifs deux choses essentielles: Renforcer la lutte armée et donner une direction nationale à la Révolution. Deux principes primordiaux furent aussi adoptés afin d’encadrer l’action des dirigeants. Il s’agissait de la primauté du politique sur le militaire et de la suprématie de l’intérieur sur l’extérieur. Par ailleurs, les critiques qui suivirent l’adoption de ces deux principes furent injustes dans la mesure où ces principes n’étaient pas étrangers au mouvement national. Ainsi, à propos du premier principe cité, Khalfa Mameri écrit ceci: «Ce principe n’est pas nouveau car ses origines lui viennent de l’époque de l’OS où il a été admis, sans controverse apparemment, que ce sont les considérations politiques qui l’emportent sur les considérations militaires ou, si l’on préfère, ce sont les organes dits politiques qui ont la primauté sur les organes militaires au cas où une question importante aurait à être tranchée.» (13) La décision qui mérite d’être citée fut aussi l’interdiction de la condamnation à mort, et ce quel que soit le motif. Il fut décidé en effet que toute peine prononcée devait être examinée au préalable par un tribunal. Du coup, vers la fin de l’année 1956, on peut dire que la Révolution fut encadrée par des principes et unifiée dans son ensemble. Mais pour combien de temps? Hélas! Ces principes ne survécurent pas longtemps.
III) Les désaccords entre les dirigeants
Le rejet de la plate-forme de la Soummam, dans le fond et dans la forme, par Ben Bella élargit indubitablement le fossé séparant les antagonistes et les partisans des résolutions de la Soummam. Le colonel Ouamrane fut en effet chargé par le CCE de réduire la contestation de Mahsas, un proche de Ben Bella, en Tunisie. En tout cas, Ben Bella contesta la ligne soummamienne en remettant en cause et le texte et la représentativité des congressistes. Mais est ce que c’est son absence au congrès qui a fait qu’il réagisse comme ça? Une chose est sûre, la délégation extérieure fut informée de l’imminence de l’organisation d’une réunion nationale. La publication du livre de Mabrouk Belhocine lève les derniers doutes sur la soi-disant volonté d’Abane d’écarter la délégation extérieure. La lettre du 13 avril 1956, envoyée par Abane à la délégation extérieure est la preuve irréfutable de la volonté des dirigeants de l’intérieur d’associer les délégués du Caire aux travaux du congrès. L’invitation fut ainsi formulée: «Les deux délégués qui rentreront du Caire devront être choisis parmi le comité des six (Khider, Ait Ahmed, Lamine, Ben Bella, Boudiaf et Ben Mhidi). Envoyez de préférence Ben Bella et Ait Ahmed ou Ben Bella et Khider.» (14) Dans ce fameux comité des six, il est aisé de remarquer que le colonel de la zone V, Larbi Ben Mhidi, se trouva à ce moment-là au Caire. A la Soummam, ce fut lui qui présida les travaux du congrès. Comme quoi, les portes furent ouvertes à tous. Partant, on peut affirmer qu’il n’y avait aucune velléité d’exclure quiconque de la plus importante réunion que la Révolution ait organisée.
Toutefois, la nouvelle direction, le CCE en l’occurrence, rencontra des embûches dés son installation à Alger. La violence des ultras de la colonisation obligea les membres du CCE à opter pour des mesures radicales. La grève des huit jours, défendue notamment par Ben Mhidi, provoqua une répression inouïe sur la population d’Alger. La stratégie de ces promoteurs, selon Khalfa Mameri, fut d’inciter la France à tomber dans le piège de la répression afin que le peuple bascule définitivement du coté du FLN. En effet, en 1956, le basculement n’a pas encore eu lieu. Saad Dahlab, un des membres du CCE issu du congrès de la Soummam, cité par Khalfa Mameri, rendit compte des tergiversations qui existèrent: «Il ne se passait rien à Alger. Il y avait même une certaine collaboration entre Algériens et Français.» (15)
Au printemps 1957, en pleine bataille d’Alger, la répression fut telle que les membres du CCE, moins Ben Mhidi arrêté quelques jours plus tôt par les paras, se trouvaient dans la cruelle alternative de quitter le sol national. Selon Gilbert Meynier, ce repli fut diversement interprété. Il note à ce propos: «Pour Abane, les replis sur Tunis ou le Caire n’étaient que provisoires. Le principe soummamien de la suprématie de l’Intérieur sur l’Extérieur faisait partie d’une vraie ligne politique, puisée dans l’histoire des mouvements de libération dont ses innombrables lectures l’avaient rendu familier.» (16) Ainsi, les quatre survivants du CCE décidèrent de se scinder en deux groupes. L’un emprunta la voie orientale (Krim et Ben Khedda). L’autre passa par le Maroc (Abane et Dahlab) pour rejoindre Tunis. Pour Khalfa Mameri, le sort d’Abane lui joua le détour. Il étaye cette thèse en écrivant: «L’itinéraire emprunté par celui-ci [Abane] contribuera à lui creuser sa tombe car déjà, à l’époque, on ne va pas au Maroc comme on se rend en Tunisie…non pas à cause de l’autorité légale du pays mais plutôt à cause du pouvoir de fait qui s’y est établi parallèlement à elle. Ce pouvoir c’est celui d’Abdelhafid Boussouf qui règne en maître absolu sur sa partie frontalière avec l’Algérie.» (17) En tout cas, le moins que l’on puisse dire c’est qu’Abane, en constatant ce qui se passait en wilaya 5 ou plutôt sur la frontière algéro-marocaine, ne voulut pas avaler sa langue. Il reprocha d’emblée à Boussouf de ne pas être au combat au milieu de ses hommes. Il exigea ensuite, selon Gilbert Meynier, la dégradation de Boumediene, devenu commandant à l’âge de 25 ans. Mais ce qui causa sa mort fut son doute le différend qui l’opposait à Krim Belkacem. La tension fut palpable entre les deux hommes à chaque réunion du CCE. Ces réunions eurent lieu le plus souvent chez Gaid Mouloud, responsable de l’UGTA. La rivalité a été telle que l’élimination de l’un ou de l’autre de la direction fut inéluctable. Le témoignage de Ferhat Abbas, en vue de réconcilier les deux hommes, est à ce titre édifiant: «En dernier ressort, je me suis rendu chez Cheikh El-Bachir El-Ibrahimi prendre conseil. Ta mission est de concilier Krim et Abane, me dit-il. Le reste est sans importance. Quand deux kabyles sont en conflit, il arrive que l’un d’eux meure. C’est cela qu’il faut éviter.» (18)
Toutefois, l’isolement d’Abane commença bien avant la convocation du CNRA, instance suprême, censée aplanir les difficultés. Mais, en Tunisie déjà, bien avant la réunion du CNRA, les colonels tinrent des réunions informelles sans la présence des civils. Selon Gilbert Meynier, «la réunion du CCE fut doublée non loin de là par une autre, informelle, au centre logistique du FLN à Montfleury. Y siégèrent les 3B, les colonels Ouamrane et Mahmoud Cherif, ainsi que les principaux chefs militaires dans la capitale tunisienne… A Montfleury, l’élimination du CCE de Ben Khedda et de Dahlab fut sans doute d’ores déjà programmée. Une motion avait été rédigée à destination du CNRA qui demandait le remplacement de Ben Mhidi par Boussouf, la désignation des historiques emprisonnés au CCE et de Ben Tobbal, Ouamrane, Lamine Debaghine et Abbas. La motion demandait l’élargissement immédiat du CNRA par le CCE qui serait désigné au Caire.» (19) Pendant ce temps là, Abane prépara, avec sérieux et abnégation, son dossier à défendre au CNRA. Le jour J, son rapport fut adopté sans bruit. Quant à la désignation de la nouvelle équipe dirigeante, Abane ignora que les dés avaient été jetés bien avant la réunion. En effet, lors des réunions informelles, les colonels décidèrent de revenir sur les principes arrêtés à la Soummam. Saad Dahlab qualifia la réunion du CNRA du Caire de «premier coup d’Etat». D’ailleurs, il ne suffisait que quelques heures au CNRA pour entériner toutes les décisions dans la journée du 27 aout 1957. Selon Gilbert Meynier, l’allégation selon laquelle il y eut une semaine de travaux du CNRA, du 20 au 27aout 1957, est fausse. Toutefois, bien qu’Abane ait été maintenu au CCE, la tension entre les colonels et Abane alla crescendo. Ils cherchèrent le moment opportun pour l’écarter des organismes dirigeants. Et pour le discréditer, toutes les méthodes furent bonnes à employer.
IV) Floraison d’accusation contre Abane
Il est difficile d’expliquer comment un homme qui a réussi à rassembler toutes les forces vives de la nation puisse tomber en disgrâce aussi rapidement. Pour y parvenir à leur fin, les colonels proférèrent des accusations, mensongères il faut le dire, afin de le discréditer. Et ces accusations furent légion. La plupart des accusations furent sans fondement car colportées par des personnes souhaitant sa chute. Cependant, tant que l’accusation ne se transforme pas en peine, on peut dire que chacun a le droit d’avoir une opinion, négative soit-elle, sur une autre personne. Or, dans le cas d’Abane, ces accusateurs ne tardèrent pas à se placer en juges afin de châtier un patriote ayant consacré sa vie à la libération de son pays. Les interrogations de Khalfa Mameri méritent d’être posées et reposées jusqu’à ce que la vérité soit admise par tous: «Quel est au juste le verdict? Au nom de quoi et de qui a-t-il été prononcé? Est-il fondé sur des règles établies, des exigences morales ou tout simplement sur impératifs du moment?» (20)
Toutefois, quoi qu’on ait pu épiloguer sur cette tragédie, il va de soi que le mis en cause n’a pas bénéficié d’un procès équitable, disant même d’un procès tout court, et ce bien qu’à la Soummam les tribunaux à l’échelle de secteur et zone aient été chargés de juger les civils et les militaires. Plus grave encore, les colonels ne saisirent ni le CNRA ni le CCE d’un danger qui guetta la révolution, nommé Abane. Dans une lettre écrite par Krim Belkacem, citée par Khalfa Mameri, le chef des forces armées du CCE avoua que «ce sont les cinq colonels membres du CCE [qui ont eu] à se constituer en tribunal de salut public. Etrange manière d’écarter les autres membres du CCE, commente Khalfa Mameri, «ceux qu’on appelle habituellement les civils (Abbas, Debaghine et Mehri) par opposition aux militaires.» (21) Plus tard, en 1959, les colonels dissident, Mohamed Amouri, bénéficia de la directive de la Soummam enjoignant aux dirigeants de juger les fautifs dans un tribunal. Ce dernier a eu l’occasion de se défendre et même d’avoir un avocat, le colonel Slimane Dehiles.
Cependant, cet aréopage de militaires accusa notamment Abane de dictateur. Quelle contre vérité. En effet, pour qu’un homme politique parvienne à instaurer la dictature, il faudrait qu’il contrôle des effectifs militaires importants en vue d’affermir son pouvoir et de pouvoir aussi anéantir les forces de l’opposition, si besoin s’en faisait sentir. Par ailleurs, bien qu’il ait été respecté par les maquisards, Abane n’a pas exercé de pouvoir direct sur les soldats de l’ALN. Dans ce cas là, comment peut-on croire les colonels qui accusèrent Abane de vouloir marcher sur Tunis dans le but de détrôner l’équipe dirigeante. D’ailleurs, même les éventuelles forces sur lesquelles il se serait appuyé furent imaginaires. Toutefois, le nom d’un officier fut avancé. Il s’agissait du commandant Hadj Ali. Or ce dernier, selon des versions concordantes, ne fut pas un homme de terrain. En effet, en 1956, le commandant Hadj Ali avait été chargé d’une mission de ravitaillement de la wilaya I. En aucun cas, il ne disposa de troupes susceptibles de renverser le CCE. Par ailleurs, les colonels ne se contentèrent pas d’isoler Abane. Ils décidèrent de le mettre en quarantaine. Le témoignage d’Allal Taalbi est hallucinant. En effet, Boussouf lui demanda carrément de ne plus adresser la parole à Abane. Quelques jours plus tard, son responsable hiérarchique, Krim Belkacem, lui tint le même discours. Dans les derniers mois de sa vie, Abane ne fut même pas invité aux réunions du CCE bien qu’il ait été membre à part entière. Selon Khalfa Mameri, «Il est vrai qu’au sein de cet organe se dessine déjà un pouvoir de fait qui sera monopolisé par trois de ses membres, tous anciens chefs de wilaya.» (22) Tout compte fait, cet isolement ne put en rester là car Abane ne se laissa pas faire.
V) La déchéance
Le rubican fut franchi lorsque la décision d’emprisonner Abane fut prise sans qu’il ait eu la possibilité de se défendre. Pire encore, il ignorait tout de la sentence. A partir de là, on peut affirmer que ses adversaires pouvaient se permettre tout, y compris la liquidation physique. Pour Khalfa Mameri, «Le scénario imaginé pour sa fin prochaine est largement connu et n’a jamais été, si peu que ce soit, démenti. Abane fut attiré dans un traquenard. Sa présence au Maroc avait été déclarée nécessaire pour régler avec Mohamed V un litige qui aurait opposé les forces du Royaume à celle de l’ALN.» (23) En agissant de la sorte, le premier président du GPRA, Ferhat Abbas, qualifia le comportement des colonels, responsables de la mort d’Abane, de dignes héritiers des Beni Hillal pour qui la légitimité se fonde sur la raison du plus fort.
Cependant, en dépit de son isolement, Abane continua à critiquer à outrance ces adversaires. Sa cible fut Krim Belkacem. Selon Khalfa Mameri: « Abane, qui ne peut se contrôler dans une situation qui ne cesse de se détériorer et qui est propice aux surenchères, ne perd rien de son esprit caustique. Il redit à qui veut l’entendre que si la France avait fait de Krim un garde champêtre, il n’aurait jamais pris les armes et qu’il serait même prêt à les abandonner si jamais elle lui offrait à présent d’être Caïd.» (24) Cet excès de langage ne fut pas de nature à apaiser les tensions. Son langage direct le mena du coup droit à la tombe. Et celle-ci allait être arrivée à plusieurs reprises. Lors de la rencontre de la Soummam, écrit Khalfa Mameri, ce langage franc et direct allait lui être fatal en 1956: «Amirouche, pas encore chef de la wilaya III mais déjà sous la ferme autorité de Krim, aurait envisagé de liquider l’organisateur du congrès de la Soummam au moment où la rencontre se tenait dans sa zone, excédé qu’il était par l’expansionnisme et les injonctions de Abane qui voulait s’occuper de tout et de tout le monde.» (25)
Cependant, bien que l’ambassade du royaume chérifien ait démenti l’information selon laquelle il y aurait eu les accrochages sur le territoire marocaine, Abane, après une hésitation, décida de se rendre au Maroc. De cette journée maudite, Khalfa Mameri écrit: «Ce jour-là, 25 décembre 1957, il est plus nerveux que d’ordinaire. Pressentiment d’un drame qui allait le faucher ou nervosité extrême, il hésitera à répondre à un appel qui le trouble, lui pourtant qui n’a jamais timoré. Il se fait accompagner par Gaid Mouloud dans la propre voiture de celui-ci, un service insignifiant lorsqu’on sait qu’Abane loge chez lui depuis prés de huit mois. La conversation roule sur les ambiguïtés de la mission et sur ses possibles dangers. Il se laisse convaincre sans résistance à rebrousser chemin. A peine revenu au domicile du responsable de l’UGTA, il éclate en colère. La pression est très forte sur ses nerfs et il ne cesse de répéter: «Je ne veux pas être considéré comme un dégonflé. Qui peut toucher à Abane? Je ne veux pas être détourné de mon devoir.» (26) La suite fut extrêmement violente et douloureuse. Abane fut ccompagné de Krim et de Mahmoud Cherif. Ils arrivèrent à Tétouan le 27 décembre 1957. Ils furent accueillis à l’aéroport par Boussouf et quelques uns de ses subalternes. D’emblée, Boussouf s’assura que ses hôtes n’avaient pas d’armes. D’après Khalfa Mameri, «Arrivés sur place, deux villas attendaient les trois voyageurs de Tunis. Abane est conduit dans une villa alors que Krim et Mahmoud Cherif sont déposés dans une deuxième, apparemment mitoyennes ou proches l’une de l’autre. Boussouf et un certain Abdeljalil ont fait quelques va-et-vient entre les deux villas. Jusqu’au moment où Boussouf est venu dire à Krim et à Mahmoud Cherif: «Venez constater Abane est mort.» Il avait été ceinturé dés son entrée dans la première villa par les deux accompagnateurs de Boussouf, puis étranglé à l’aide d’une corde.» (27) Ainsi, avec la mort d’Abane, la révolution algérienne opta pour le camouflage patriotique du meurtre, explique Gilbert Meynier.
En guise de conclusion, il va de soi que cet épisode fut en quelque sorte la plus grave dérive pendant la Révolution algérienne. D’où l’interrogation de Khalfa Mameri: «Où sont-elles cette noblesse, cette souplesse, cette générosité, cette magnanimité des premiers chefs de la Révolution…?» (28) En effet, au début de la révolution, la préoccupation des responsables fut la réalisation de l’unité nationale. Avec le temps, les appétits pour le pouvoir firent que des dirigeants pensaient à l’après guerre et au pouvoir. Abane ne voulut pas être témoin de cette déviation. Ce refus lui couta la vie. En tout cas, un assassinat ne servant pas la révolution, pourrait-on dire. Car aucune preuve sérieuse ne fut présentée par les colonels pour justifier son assassinat. En effet, Abane était un pur qui «est entré dans la révolution algérienne comme on entre en religion», écrit Khalfa Mameri. Et s’il y avait un procès digne d’une grande Révolution, il y aurait, avant le jugement, la confrontation. Mais, comme le souligne Khalfa Mameri, «Le CNRA ignoré, CCE réduit à 5 membres tous détenteurs de forces militaires, alors qu’il en comptait 9, absence de l’accusé, absence d’un défenseur, même commis d’office, élasticité incompréhensible et jamais vue nulle part de la peine: prison ou exécution, blanc seing donné au geôlier, libre de décider (seul?) De la peine finale.» (29) On peut dire in fine que l’histoire retiendra surtout d’Abane qu’il fut un homme ne fuyant jamais ses responsabilités ni son devoir envers sa patrie.
Boubekeur Ait Benali
9 janvier 2011
Notes de renvoi:
1) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 70,
2) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 133,
3) Id, page 155,
4) Id, page 95,
5) Id, page 100,
6) Id, page 139,
7) Id, page 112,
Id, page 165,
9) Id, page 168,
10) Id, page 185,
11) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 45,
12) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 197,
13) Id, page 213,
14) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page15,
15) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 255,
16) Gilbert Meynier, “Histoire intérieure du FLN”, page345,
17) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 273,
18) Ferhat Abbas, “Autopsie d’une guerre”, page 212,
19) Gilbert Meynier, id, pages 341, 342,
20) Khalfa Mameri, “Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie”, page 292,
21) Id, page 293,
22) Id, page 289,
23) Id, page 297,
24) Id, page 289,
25) Id, page 272,
26) Id, page 297,
27) Khalfa Mameri, “Le faux procès”, page 87,
28) Khalfa Mameri, ” Abane Ramdane. héros de la guerre d’Algérie”, page 297,
29 Khalfa Mameri, ” Le faux procès”, page 75.