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16 octobre 2013

Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.
Les cinq responsables du FLN, après le détournement de leur avion, en 1956.

Retiré de la vie politique depuis le printemps 2013, Hocine Aït Ahmed a donné plus de 70 ans de sa vie à lutte indépendantiste puis à l’opposition démocratique en Algérie. L’histoire d’un pays dans le portrait d’un homme, deuxième partie.

Le détournement de l’avion des Cinq

Le rendez-vous a été donc pris pour se retrouver rapidement dans la capitale espagnole. Cela sans compter sur l’arrivée d’un imprévu d’envergure. Moulay Hassan (futur roi Hassan II) a été chargé par son père, le roi Mohamed V, d’organiser le voyage d’une délégation du FLN vers Tunis pour prendre part à une conférence maghrébine autour de l’indépendance de l’Algérie et sa relation future avec le Maroc et la Tunisie. Le 22 octobre 1956, en effet, cinq responsables du FLN prennent un vol Rabat-Tunis. Aït Ahmed, chef de délégation, est accompagné par Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf. L’avion est détourné, d’une manière à la fois douce et spectaculaire, vers Alger. A vrai dire, « cet acte de piraterie caractérisé, en violation du droit international », comme le qualifie souvent Si L’Hocine, a été très bien préparé par les autorités coloniales. De fait, plusieurs rumeurs circulaient depuis cette date à propos d’une trahison dont auraient été victimes les leaders du FLN.

Ben Bella, par exemple, a émis plusieurs fois des doutes sur la loyauté des Marocains. Il déclare ceci à la radio France Culture: « Nous devions aller avec le sultan du Maroc dans son avion, puis il y a eu un changement de programme. On nous a dit: vous n’allez pas dans l’avion de Mohammed V car il y a son harem. Vous irez dans un autre avion ». En 2008, des accusations graves et affirmatives, cette fois-ci, viennent de l’écrivain et journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal, ancien directeur d’Al-Ahram. Ce dernier a accusé, sur Al-Jazzera, le pouvoir marocain de l’époque, notamment le prince Hassan, d’avoir livré les « Cinq » au gouvernement de Guy Mollet.

Évoquant « le devoir de mémoire et de vérité », Hocine Aït Ahmed accepte de livrer sa version des faits sur la chaîne franco-marocaine Midi1Sat:

Il explique qu’après l’arraisonnement de l’avion Air Atlas – Air Maroc, le souverain chérifien était très en colère. « La réponse du roi Mohamed V était ferme. Il a dénoncé fermement cet acte. Il faut rappeler quand même qu’il a proposé son fils (le prince héritier Hassan) comme otage en échange de nous », admet-il encore. L’historique chef du FLN explique que même le futur roi Hassan II a été très dévoué à la cause algérienne, avec cet argument: « Je devais faire venir un bateau d’armes des Etats-Unis au Maroc, et je me suis adressé au prince héritier Moulay Hassan qui m’a dit: je vous donne la licence et je vous autorise à faire ça ».

Enfin, il affirme que c’est lui-même, en sa qualité de chef de délégation, qui a réclamé de voyager dans un deuxième avion, en pensant que c’était très risqué d’exposer le roi Mohamed V, sachant que le Sdece (Service français de documentation extérieure et de contrespionnage) guettait de près les chefs du FLN à Tunis, à Rabat et au Caire. « Le prince Hassan a transmis, au roi Mohamed V, ma crainte lorsqu’ils ont décidé que nous partions ensemble dans le même avion que le roi. Je les ai mis en garde contre les risques qu’encourait le roi Mohamed V et suggéré de prendre un autre avion », a précisé Aït Ahmed avec assurance.

Il profite de cette tribune pour rappeler les objectifs visés par ce qui devait être la conférence maghrébine de Tunis pour la paix (en plus du FLN et du roi Mohamed V, le président tunisien Habib Bourguiba devait être présent aussi). L’artisan de Bandung poursuit son témoignage télévisé: « Je me suis confié à une journaliste française en lui disant que désormais l’affaire de l’indépendance de l’Algérie, ce n’est plus le monopole des Algériens mais de tout le Maghreb. C’est notre nouvelle stratégie. Avec tout le Maghreb uni, les rapports de forces changeront… J’ai profité de cet entretien pour lui donner le document des résolutions de la Soummam ». Cette journaliste française qui a fait le voyage avec les « cinq historiques », à bord du Douglas DC-3, s’appelait Eve Paret-Deschamps. Lors d’un épisode des «Dossiers de l’écran», émission diffusée sur Antenne 2 (France 2), le 4 mai 1982, Paret-Deschamps, face à face avec Aït Ahmed, relit ce qu’il lui déclara 26 ans auparavant: « Les conversations que nous avions eues, à Rabat, avec le roi Mohamed V étaient très utiles. Nous avons eu un débat sérieux pour une solution d’ensemble, qui pourrait être proposée à un gouvernement vraiment désireux de négocier. Il n’y a pas une solution marocaine, une solution tunisienne, une solution algérienne ; il y a une solution nord-africaine parce qu’il y a un problème nord-africain. Nous voudrions faire une fédération des trois pays de l’Afrique du Nord, et après conclure avec la France une alliance étroite ». Selon plusieurs acteurs et sources historiques, dont Mustapha Lacheraf, les seuls traîtres dans cette affaire sont le pilote et l’équipage qui étaient tous français. Ils ont fini par céder aux pressions et au harcèlement du Sdece.

Le GPRA et les accords d’Evian 

En prison, Aït Ahmed continue la lutte à sa manière. Il a entretenu une correspondance régulière, jusqu’à l’indépendance, avec les chefs de la révolution en liberté. Selon Redha Malek, « l’idée de créer le gouvernement provisoire, comme action radicale et point de non-retour vers l’indépendance, est venue de Hocine Aït Ahmed ». Le leader emprisonné suivait les conflits de chefferie qui risquaient de casser la révolution à tout moment. Ce qui posait problème, c’était surtout le fait que beaucoup de responsables influents refusaient de se soumettre aux résolutions du congrès de la Soummam et aux ordres du CCE (Comité de coordination et d’exécution), créé par Abane. Alors, Aït Ahmed propose de dissoudre le CCE au profit d’un gouvernement provisoire algérien qui sera l’instance exécutive suprême de la révolution. Lors d’une réunion du Conseil national de la révolution (CNRA), tenue au Caire en août 1958, cette proposition a été effectivement concrétisée. Le 19 septembre, Ferhat Abbas fait sa première déclaration en tant que président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Le GPRA s’imposa rapidement comme le seul porte-parole légitime de la révolution. Mais en réalité, la lutte fratricide perdurait: ceux qui étaient contre les résolutions de la Soummam l’étaient encore davantage contre le GPRA. Hocine Aït Ahmed raconte sur la chaîne française Histoire que « pendant les négociations entre le GPRA et le gouvernement français, la crise latente, qui existait entre le haut commandement de l’armée aux frontières marocaines et aux frontières tunisiennes, commence à paraître. C’est à ce moment là que les militaires commencent à prendre des initiatives politiques très fortes. Ils ont manifesté leur désaccord avant la signature des accords d’Evian. C’était pour nous, un devoir de rappeler à l’ordre l’Etat-major. Donc nous avons écrit aux dirigeants militaires pour leur dire que c’est une erreur politique grave que d’avoir ouvert une crise au moment des négociations. Et nous avons écrit une lettre de soutien à Benkhedda ».

Dans ce cadre, HAA dévoile l’une des premières conspirations politiques orchestrées contre le GPRA par le colonel Houari Boumediene, chef de l’État-major général (EMG) créé en 1959. Mal connu dans la société algérienne, Mohamed Bouhkarouba commença à chercher le soutien des «Historiques» emprisonnés en France. « Boumediene a envoyé Bouteflika recruter un historique. Ils voulaient d’abord convaincre Boudiaf de les rejoindre. Boudiaf leur a dit: “Qu’est-ce que c’est que cette initiative que vous prenez ? Vous divisez le pays. Au moins il fallait être en position de force au moment des négociations”. Il a été très dur à l’égard de l’Etat-major. Donc out… le nom de Boudiaf est éliminé. En ce qui me concerne, il n’était pas question de m’en parler, ils connaissaient déjà mon point de vue idéologique. Ils se sont rabattus sur Ben Bella », avance le futur ministre d’Etat, toujours pour la chaîne Histoire. Redha Malek, l’un des négociateurs des accords d’Evian, affirme aussi que « Boumediene était contre les accords d’Evian dès le début des négociations ». Quant à Aït Ahmed, il a soutenu ces accords et le GPRA. Dans un document vidéo diffusé par l’Ina.fr,il admet qu’il « était pour les accords d’Evian car ils permettaient d’abord à l’Algérie d’accéder à l’indépendance. Et en suite, ce qui est plus important, éviter la partition. Mon cauchemar, c’était la partition ».

Signature des accords d'Evian, mars 1962.
                                                                                               Signature des accords d’Evian, mars 1962.

Aussitôt les accords d’Evian signés, le 19 mars 1962, Aït Ahmed et tous les prisonniers politiques ont été libérés. Soulagé de retrouver son pays, il décrit, dans un autre témoignage, la satisfaction du peuple algérien du cessez-le-feu: « C’était un instant de bonheur, et surtout de voir la joie, le déferlement d’enthousiasme et les danses ! C’était une atmosphère presque magico-métaphysique. C’était extraordinaire. C’était irréaliste de voir les femmes enlever leurs voiles et se mettre en jupon et aller embrasser les hommes ». Cette ambiance festive est vite gâchée par les attentats terroristes de l’OAS et la lutte des «Chefs» de l’été 1962.

La lutte des clans et l’indépendance confisquée

Alors que rien n’allait plus entre le GPRA et l’EMG depuis 1961, malgré le remplacement de Ferhat Abbas par Benkhedda, les désaccords vont encore s’aggraver davantage dès avril 1962. C’est en ce mois que les cinq historiques seront unis pour la dernière fois. Boumediene les reçoit à l’Etat-major mais ne veut rien céder à quiconque. Pourtant, ayant compris l’alliance Boumediene-Ben Bella, Aït Ahmed a sollicité la médiation de Jamal Abdel-Nasser, très influent sur les deux alliés. Interrogé dans « Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », film documentaire réalisé en 2002 par Jean Michel Meurice et Benjamin Stora, le fondateur du premier parti d’opposition au régime de Ben Bella assure: « Personnellement, j’ai fait des efforts pour que nous rentrions unis (au pays). J’ai profité de ma présence au Caire, lors de la réunion du Groupe Africain de Casablanca (le GAC est l’un des ancêtres de l’actuelle Union africaine. Fort probablement, Aït Ahmed parle de la deuxième session du comité économique de ce groupe, tenue entre le 26 mars et le 2 avril 1962.), pour aller voir Nasser, avec l’autorisation du chef du gouvernement. Je lui ai dit: “si jamais cette crise atteint l’Algérie, vous ne seriez pas gagnant, Ben Bella aussi, personne ne sera gagnant. Ce sera l’atomisation. S’il vous plaît, faites quelque chose. Moi, je suis prêt à soutenir un remaniement possible du GPRA pour mettre à sa tête Ben Bella. Mais de grâce, il faut intervenir parce que ce qui risque de se produire en Algérie, c’est du nihilisme si on dérive vers la guerre civile” ».

« Algérie été 1962: l’indépendance à deux visages », par Jean-Michel Meurice et Benjamin Stora (2002).

La division entre les différentes fractions à la tête de la révolution va s’éterniser et se concrétise avec l’entêtement de Ben Bella, fort du soutien de l’Etat-major, qui a tout fait pour convoquer un congrès du CNRA. Il aura ce qu’il demande pour le 27 mai 1962. La réunion se tient à Tripoli. Seuls les responsables de l’Algérois (la wilaya IV) s’opposent clairement au Congrès de Tripoli et réclament sa tenue à l’intérieur du pays. Aït Ahmed de son côté était contre mais il a fini par y participer. Il s’explique sur ce point en ces paroles : « j’étais contre la réunion du CNRA à Tripoli. Pour moi, ce qui était important, c’était d’envoyer tous les cadres disponibles à l’intérieur du pays, surtout qu’il y a eu la lutte contre l’OAS. Une fois en Algérie, il fallait créer des conditions et des préparations démocratiques du congrès du FLN. C’était ça ma vision. Je m’y étais opposé mais minoritaire. »

Le premier point de l’ordre du jour était de valider les accords d’Evian. Le CNRA, en effet, a voté unanimement la signature des accords d’Evian. Aït Ahmed raconte que Redha Malek et Ben Yahia se sont même autocritiqués en expliquant qu’ils ont dû faire des concessions durant les négociations pour accéder à l’indépendance. Selon lui (et c’est ce que confirme souvent Ali Haroun): « 30 membres ont voté contre dont Boumediene et Si Nacer (nom de guerre du colonel de la wilaya III Mohammedi Saïd, soutien indéfectible de Ben Bella) en disant que les négociateurs ont vendu l’Algérie à la France ». Le zaïme se souvient deux anecdotes très descriptives de l’ambiance régnant lors des travaux de ce congrès: « Nous avons adopté la plateforme. Après l’adoption, deux notes folkloriques: Ferhat Abbas crie et dit, en montrant la plateforme: “ça, c’est du communisme mal digéré”, mais il l’a votée quand même. Et Si Nacer a dit, en faisant le salut de la main, après l’adoption de la plateforme à l’unanimité: “Heil Hitler” ».

A l’entame du deuxième point de l’ordre du jour, c’est-à-dire la désignation du bureau politique, l’entente a été impossible et les travaux ont été levés sans jamais reprendre depuis le 7 juin 1962. Selon Ali Haroun, « l’ambiance a été surchauffée. Des mots regrettables ont été prononcés par certains. Pour calmer les esprits, Omar Boudaoud, président de la séance, a suspendu les travaux en annonçant qu’ils reprendraient le lendemain. Depuis ce jour-là, le CNRA ne s’est jamais réunis de nouveau. Donc il n y a pas eu de vote au congrès de Tripoli pour élire une direction, majoritairement et démocratiquement. Il n y a eu plus de représentation politique du FLN, légitime et acceptée par tous ».

L’ANC et la constitution du Majestic

Avec la confrontation fratricide qui perdure entre les trois groupes «Alger», «Tlemcen» et «Tizi-Ouzou», Aït Ahmed démissionne du GPRA le 27 juillet 1962, refusant cette lutte de clans. « Je profite d’une escale à Paris pour rendre publique ma démission de tous les organismes directeurs de la révolution. Cette décision est irrévocable. Elle répond au consensus populaire, au désir profond du peuple qui rend responsable tous les dirigeants, sans exception, de la situation actuelle et qui voudrait voir tous s’en aller», déclare à l’époque Aït Ahmed sur la télévision française.

Il a salué, à cette occasion, « l’attitude responsable et intelligente, parce que neutre et arbitrale, des frères dirigeants de la wilaya IV ». Il a appelé par ailleurs, le comité inter-wilayas, constitué le 25 juin 1962 par les wilayas II, III, IV, la Zone autonome d’Alger et la Fédération de France, à « dégager une formule de réconciliation nationale et d’une direction incontestée ». Pour rappel, ce comité, initié par Boudiaf et Krim Belkacem, entre rapidement en conflit avec l’EMG de Houari Boumediene qui a eu la mainmise sur le CNRA et toute l’armée des frontières.  Répondant à son intervieweur sur ceux qui devront mener l’arbitrage entre les différents clans, le démissionnaire répond sans ambigüité: « la solution est dans l’arbitrage et la médiation qui se développe à l’heure actuelle. L’arbitrage des militants qui s’articulera probablement sur le conseil inter-wilayas et non pas le CNRA. Je dois dire franchement, le CNRA est un organisme qui me paraît réactionnaire en ce sens qu’il ne reflète pas l’esprit de la révolution, ni la nature de la révolution. Son niveau politique ne lui permet pas de s’adapter et de participer à la reconversion de notre lutte en fonction des tâches d’édification. »

Le 3 août 1962, à Alger, Ben Bella impose son choix de constituer un nouveau bureau politique qui remplacera le GPRA à la tête de l’Etat algérien naissant. Aït Ahmed refuse encore une fois de s’associer à ce coup de force mais Boudiaf y participe cette fois-ci (les deux hommes ont déjà refusé la même proposition du groupe de Tlemcen, le 22 juillet). Le 9 septembre, l’armée des frontières rentre victorieuse à Alger après plusieurs semaines d’exactions et de confrontation militaire avec quelques wilayas (particulièrement la wilaya IV).

Le 20 septembre, l’Assemblée nationale constituante (ANC) a été élue sur liste unique. Autrement dit, beaucoup de cadres du FLN et de l’ALN révolutionnaires sont désignés comme députés d’office de l’ANC, malgré leur opposition à Ben Bella. C’est le cas de Krim, Boudiaf et Aït Ahmed. Ce dernier n’a pas cessé de critiquer la nature du régime que veulent instaurer les benbelistes. Voilà l’une de ses interventions en tant que député de l’ANC : « ce qui importe, c’est de redonner la parole au peuple. Nous nous engageons, de toute façon, à militer pour la permanence des règles de jeu démocratique, pour le respect du pluralisme linguistique et le pluralisme politique. Personnellement, je suis allergique aux adjectifs ; république, démocratique, populaire… formidable ! Moi je me contenterais du mot République. Ce qui est important, c’est le contenu. Nous espérons innover en la matière, faire œuvre pédagogique, et ne pas tomber uniquement dans les représentations symboliques. Il faut essayer de donner un contenu réel, un contenu démocratique ; redonner aux Algériens le droit à l’autodétermination, c’est ça que nous voulons». Le 25 septembre, Ferhat Abbas est élu président de l’ANC et Ben Bella est appelé à former le premier gouvernement de l’Algérie indépendante. Le 29 septembre 1962, Ben Bella forme son gouvernement sur mesure.

A l’occasion de la célébration du premier anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1963,  Aït Ahmed critique ouvertement le clanisme et le régionalisme de Ben Bella. Il paraît dans un documentaire, produit conjointement par les télévisions algérienne et française, pour lancer un message très clair: « Tout va mal. Pour que ça aille bien, il faut en discuter. Discuter avec qui ? Avec les véritables révolutionnaires… La majorité des députés étaient pour l’ouverture d’un débat. Je les ai vus, j’ai fait un travail de couloir. Tous se plaignent de la situation, de la dégradation qu’il y a dans le pays… Il n y a qu’à faire le contraire de ce qui a été fait à Tlemcen. Tlemcen c’est de la démagogie révolutionnaire. C’est la politique de clans. Ce sont les alliances du hasard et c’est la guerre civile, il faut faire le contraire. Je suis contre la guerre civile, je suis contre la politique de clans. Que Ben Bella fasse un gouvernement d’union nationale avec les véritable révolutionnaires, je le soutiendrai, ou qu’il s’en aille». Faisant la sourde oreille, son successeur à la tête de l’OS refuse la moindre ouverture d’esprit et refuse de partager le pouvoir avec les «vrais révolutionnaires». Ainsi, en dehors de l’ANC, il se fait préparer un avant-projet de constitution qui sera approuvé par référendum national le 8 septembre 1963 et promulgué deux jours après.

Selon plusieurs témoignages comme celui d’Ali Haroun, député de l’ANC, les cadres du FLN pro-Ben Bella, c’est-à-dire le BP, se réunissent trois jours avant la plénière (celle du 28 août 1963 où le texte de la nouvelle constitution sera adoptée) dans un grand cinéma d’Alger, le Majestic (actuellement l’Atlas), et adoptent un texte d’avant-projet pour la constitution sans que la sous-commission de la rédaction de ce texte, désignée par l’assemblée constituante, ne soit au courant. De son côté, Aït Ahmed explique à qui voulait l’entendre que «la constitution a été faite dans un cinéma par des gens triés sur le volet. Et puis, comme à chaque fois, ils essayent de respecter les normes en l’imposant à l’Assemblée constituante. C’est là où le sens de l’honneur chez certains, comme Ferhat Abbas, les a poussé à démissionner». L’ascension autoritaire de Ben Bella ne s’arrête pas à ce niveau. Le 15 septembre 1963, il s’impose comme le premier président élu de l’Algérie indépendante et s’offre les pleins pouvoirs, bien sûr sous l’œil, à la fois protecteur et méfiant, de son allié Boumediene, nommé à juste titre ministre de la Défense et vice-président.

16 octobre 2013 |

par Samir Ghezlaoui

in http://blogs.mediapart.fr/blog/samir-ghezlaoui/161013/hocine-ait-ahmed-2-de-lenlevement-aux-accords-devian

références vidéos


Le tirailleur marocain Ben Bella, l’infiltré du FLN

Le général De Gaulle « avait programmé en juin 1958 la mise au pouvoir de Ben Bella dans quatre ans, avec l´espoir de conserver 70% du pétrole et d´avoir la main mise sur le Sahara » a révélé, dans une émission de radio, Jean Méo qui fut son chargé de mission (1958-1960), puis Pdg d’Elf-Erap (1964-1972).

Voici donc une nouvelle pièce du puzzle historique algérien délivrée au compte-goutte, découverte par hasard. Le casse-tête de l’écriture de notre Histoire cause des migraines à plusieurs générations d’Algériens devenus schizophrènes et paranoïaques à force de se triturer les méninges sur les causes de la déliquescence chronique d’un Etat construit par des putschs, impostures, trahisons, forfaitures, mensonges et corruption.

Les moudjahidines authentiques et les militants sincères de la génération de novembre savent beaucoup de choses mais ne disent rien. Tandis que la génération postindépendance perd son temps à essayer de découvrir et de comprendre les vérités de notre glorieuse révolution dévoyée et de notre identité bafouée, selon les bribes d’information récoltées ici ou là.

On n’avait pas prêté grande attention aux propos accusateurs de la veuve d’Abane Ramdane qui avait déclaré à la presse que Ben Bella a été fabriqué par les Français : « Naturellement, ce sont les Français qui lui ont fait cette propagande pour lui donner un nom. C’est à partir de là que les Français ont préparé un président pour l’Algérie… La France voulait donner un chef à la Révolution algérienne, le plus bête des chefs. C’est la dernière farce que la France nous a faite. » (Liberté du 8 novembre 2002)

Le personnage du marocain Ben Bella est un élément clé du bâclage de l’indépendance algérienne trahie par les manigances de De Gaulle et les complots des services secrets coloniaux.


Ben Bella héros de guerre français

Ben Bella Mohamed (son vrai nom) dit Ahmed, dit Hemimed, alias Abdelkader Mebtouche, alias Messaoud Meziani, serait né le 25 décembre 1916 (ou 1918), à Maghnia à la frontière algéro-marocaine. Fils de paysans marocains originaires de Marrakech, Embarek Ben Mahdjoub et SNP Fatma Bent El Hadj, propriétaires de terres agricoles et d’un café fondouk populaire. (1)

Appelé sous les drapeaux français en 1937, il effectue son service militaire au 141e Régiment d’Infanterie Alpine (RIA) à Marseille où il devint sergent.

Féru de football, il joua milieu de terrain dans l’équipe des Mitrailleurs 2.15 la saison 39-40. Il figure aussi dans l’historique des effectifs du club de l’Olympique de Marseille pour lequel il ne joua l’intégralité que d’un seul match officiel, où il marqua un but sur les 9 à 0 contre le FC Antibes. Ce passage éclair dans l’effectif de l’OM reste à ce jour un mystère. (2)

Selon sa biographie officielle, il effectua la campagne de France en 39-40 durant laquelle il aurait obtenu une croix de guerre pour avoir abattu un stuka allemand dans le port de Marseille, ce qui reste à vérifier.

Démobilisé, il est rappelé en 1943 et incorporé, non pas dans un régiment de tirailleurs algériens, mais au 5e Régiment de Tirailleurs Marocains (RTM), au sein de la 2e Division d’Infanterie Marocaine (DIM) au grade de sergent-chef, puis d’adjudant.

Il côtoya dans la campagne d’Italie d’autres Marocains qui vont devenir célèbres comme Mohamed Oufkir, Driss Ben Omar El Alami, des tirailleurs tunisiens… et des tirailleurs algériens, dont les adjudants Mohamed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaïd, le caporal Krim Belkacem, le sergent Larbi Ben M’Hidi, Rabah Bitat, etc.

Le sous-officier Ben Bella, âgé de 28 ans, avait les qualités des soldats marocains, « des guerriers rustiques, solides, courageux et faisant preuve d’un attachement infaillible à leurs chefs… capables d’endurer de très longues marches, en sachant parfaitement bien s’adapter aux exigences du combat, particulièrement dans la montagne. Ayant un sens inné de la manœuvre et du terrain, ils possèdent une acuité visuelle étonnante, « l’œil de crécerelle » (petit oiseau rapace diurne), leur permettant de distinguer le moindre déplacement adverse. Leur adresse au tir est également exceptionnelle. Autant de qualités qui vont s’exprimer, de façon encore plus éclatante qu’auparavant, dans la campagne d’Italie. » (3)

Ben Bella se distingua par sa conduite héroïque et sa détermination lors de la fameuse bataille de Monte Cassino. Il aurait été cité quatre fois pour son comportement au combat dont deux fois à l’ordre de l’armée, seul ou avec son régiment.

Ben Bella se voit remettre la Médaille militaire par le général De Gaulle en personne lors d’une prise d’armes en 1944, peu après la libération de Rome, qui consacre l’énorme sacrifice des soldats nord-africains en Italie

Il raconte, lui-même cet épisode particulier de sa rencontre avec De Gaulle : « La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était en avril 1944, en Italie, au nord du Monte Cassino. Il avait insisté, contre l’avis des Alliés, pour que le corps expéditionnaire français participe à cette campagne. La plupart des troupes venaient d’Afrique du Nord. J’appartenais à une unité d’élite, le 5e régiment de tirailleurs marocains (RTM), basé à El Malah. Cet hiver-là, le froid fut terrible. Nous progressions dans les montagnes, pied à pied, repoussant l’ennemi à la baïonnette, à la grenade, à l’arme automatique, parfois à coups de poignard… De Gaulle nous a gratifiés d’une visite spéciale. Il allait, disait-on, décorer cinq ou six officiers. Moi, le sous-off, je ne me sentais pas concerné. Juste avant la cérémonie, le colonel me fait chercher : « Comment, vous n’êtes pas prêt ? Dépêchez-vous donc, on vous attend ! » De Gaulle, ce jour-là, m’a remis la médaille militaire pour faits de guerre exceptionnels. » (Tribune publiée le 26 octobre 1995 par Le Monde).

On peut lire dans les archives du Journal Officiel ce « fait de guerre exceptionnel » parmi d’autres dans la rubrique Indigènes. (JO français du 19-11-1944, Décret du 9-11-1944 portant concession de médailles militaires).

« BEN BELLA MOHAMED, mle 6269, sergent-chef, N° R. T. : remarquable de devoir et de courage. Le 31 mai 1944, chargé d’une mission dangereuse avec une section de premier échelon, l’a remplie avec succès. Pris sous un violent tir de canon automoteur, s’est porté au secours d’un tirailleur blessé. Malgré l’intensité du feu ennemi, n’a pas hésité à se reporter en avant pour assurer la liaison devenue précaire à la suite d’un bombardement intense et prolongé. »

Le général Alphonse Juin, né à Annaba et surnommé l’Africain, commandant de la campagne d’Italie, a souligné les « brillants états de service » de Ben Bella. Comme beaucoup d’autres Maghrébins, Ben Bella avait signé pendant la guerre son pacte de fidèle serviteur de la France et du gaullisme, « à l’insu de son plein gré ».


Infiltration et démantèlement de l’Organisation Spéciale

La guerre terminée, Ben Bella, démobilisé en juillet 1945, rentre en Algérie et s’engage dans le mouvement nationaliste « à pas de loup ».

Il décrit lui-même son parcours militant sur le Procès-verbal de son audition établi le 12 mai 1950 par la police coloniale après son arrestation à Alger. Etonnement détaillé et précis, ce PV ressemble étrangement à un rapport de mission circonstancié.

« J’ai commencé à faire de la politique juste après ma démobilisation. Je me suis inscrit aux AML (Amis du manifeste et de la liberté) mais je n’avais aucune fonction particulière ni aucune responsabilité. Aux élections municipales de fin 1945 ou début 1946, je me suis présenté sur une liste d’union indépendante. J’ai été élu et c’est quelques mois après cela que j’ai été sollicité par le PPA pour entrer dans le parti et organiser une section politique à Maghnia. » (4)

Contrairement à ce que rapporte plusieurs dictionnaires et biographies sommaires, Ben Bella n’a jamais « contribué à la fondation de l’Organisation spéciale (OS) », mais l’a rejoint après sa création, décidée par le Congrès du PPA-MTLD en février 1947.

Il le confirme lui-même dans le fameux PV : « J’ai rencontré Madjid. Je le voyais pour la première fois.

Il m’a dit dans les grandes lignes ce que le parti attendait de moi. Une organisation paramilitaire, super clandestine venait d’être créée et le parti me mettait à la disposition de cette formation… C’est au cours de contacts successifs que Madjid m’a expliqué le détail de ma mission. » (4)

Le nom de Ben Bella aurait été « recommandé » pour ses compétences militaires par ses anciens compagnons d’armes algériens ou marocains de la campagne d’Italie.

Ce Madjid, dont Ben Bella ne connaissait pas l’identité exacte à l’époque, était Hocine Aït-Ahmed qui devint chef d’état-major de l’OS, remplaçant Mohamed Belouizdad souffrant de tuberculose. Il fut qualifié dans le PV par Ben Bella « d’élément trouble et perturbateur ».

La propagande coloniale de l’époque avait fait un « tapage médiatique » sur le rôle-clé de Ben Bella présenté à la fois comme « cerveau et chef du commando » de l’attaque de la Poste d’Oran dans la nuit du 4 au 5 avril 1949, qui rapporta plus de trois millions de francs. Cette version continue à être reprise de nos jours par les médias et des livres d’histoire. Il n’en est rien. C’est encore Ben Bella lui-même qui le reconnaît : « C’est au cours d’une réunion de l’état-major de l’OS, à Alger, que Madjid nous a fait connaître l’intention du parti d’attaquer la poste d’Oran, pour se procurer de l’argent… Il m’a chargé de trouver sur place, à Oran, un local où nous pourrions en toute quiétude mettre sur pied le plan de réalisation d’une telle opération… A plusieurs reprises, je vous ai parlé de l’attaque à main armée perpétrée contre la poste d’Oran. Je viens de vous dire qu’il s’agissait d’une manifestation de l’OS, que ce coup de force avait été tenté pour satisfaire aux exigences des trublions politiques du MTLD. Je vais donc par le détail vous dire tout ce que je sais sur cet attentat. » (4)

Ben Bella affirme qu’il n’a jamais été question qu’il fasse partie du commando, ni même Aït-Ahmed : « Pour ma part, je devais rejoindre Alger deux ou trois jours avant la date et revenir à Oran par le train de jour qui arrive à quinze heures. Madjid, lui, devait rentrer à Alger la veille, en prenant le train qui part d’Oran à vingt-deux heures environ.

Ces consignes ont été scrupuleusement respectées et le 5 avril vers 13h je suis arrivé à Oran… C’est par le journal du soir Oran-Soir que j’ai connu le montant du vol et appris certains autres détails. Je devais reprendre le train du soir pour rendre compte de ma mission à Madjid… Dès le matin, j’étais rentré à Alger par le train de la veille, au soir, j’ai pris contact avec Madjid auquel j’ai rendu compte de ma mission. Là, se terminait mon rôle. Par la suite, j’ai appris par Madjid lui-même que l’argent avait été transporté chez Boutlelis où le député Khider devait en prendre livraison… Le produit du vol a été entièrement versé au MTLD par Khider. » (4)

Le commando d’attaque de la Poste était composé de « Djelloul (Bakhti) Nemiche employé à la poste d’Oran, Ahmed Bouchaib, Boudjemaa Souidani, Mohammed Ali Khider (à ne pas confondre avec le député du même nom), Omar Haddad et d’autres militants. Khider fut chargé par Lahouel de se rendre à Oran pour transporter la somme à Alger. Conscient de l’enjeu, Khider utilisa sa voiture parlementaire, toujours protégée par la cocarde « bleu, blanc, rouge » pour accomplir sa mission. L’argent fut versé à la trésorerie du Parti. La police ne connaîtra les véritables auteurs, que bien plus tard… » (5)

Quelques semaines après cette spectaculaire opération, Ben Bella se retrouve propulsé à la tête de l’OS à la faveur de la « crise berbériste » qui provoqua une purge au sein du MTLD et la mise à l’écart d’Aït-Ahmed et des Kabyles.

« Le chef national de l’OS, Madjid, est passé au berbérisme et le parti, en la personne de Khider, m’a chargé de m’occuper de l’OS… en juillet-août 1949… C’est à lui et à lui seul que je rendais compte de l’activité de la formation paramilitaire. C’est de lui et de lui seul que je recevais les directives et les consignes. Aucune décision grave, aucune réforme importante n’était prise sans en référer au député Khider. C’est d’ailleurs lui, qui, chaque mois, me remettait les fonds nécessaires à la rétribution des permanents de l’OS. » (4)

Durant la courte chefferie de Ben Bella, l’OS n’entreprendra aucune action importante. Et le temps que Ben Bella connaisse tous les rouages de l’organisation, l’OS fut démantelée au printemps 1950.
La plupart des responsables de l’OS entreront en clandestinité, mais « Ben Bella, chef d’Etat-major de l’OS, fut appréhendé le 12 mai 1950 dans son refuge à Alger. Il était armé. Il n’avait pas pris la précaution de changer de domicile alors que l’alerte était chaude. » (5)
Avant son limogeage, Ait Ahmed avait rédigé une brochure intitulée « L’attitude du militant devant la police », définissant le comportement en cas d’arrestation pour conserver le secret sur l’existence de l’OS, de ses membres et les caches d’armes. Ben Bella n’a donc pas respecté ces consignes et s’est mis tout de suite à table en livrant toute l’organisation.

« Toutes ces arrestations en chaîne ― environ 500 ― opérées en mars-avril-mai 1950, amenèrent le démantèlement de l’OS et la saisie d’un nombreux matériel : mitraillettes, chargeurs, pistolet, cheddite, cordon bickford, mèche lente, détonateurs, amorces, grenades de modèles variés, postes émetteurs radio, documents, manuels militaires. L’Administration avait des preuves concrètes de l’existence organique de l’OS, de son armement, de sa structure hiérarchique et de sa subordination étroite au PPA-MTLD. » (5)

Evasion rocambolesque

Les quatre procès collectifs de l’Organisation Spéciale qui se tiennent de janvier 1951 à mars 1952 vont être l’occasion de mettre en valeur Ben Bella et surdimensionner son rôle par rapport aux autres responsables (Aït-Ahmed, Boudiaf, Ben Tobbal, Ben Boulaïd, Bitat, Ben M’Hidi, Didouche,…).

La presse coloniale brosse un portrait flatteur de Ben Bella comme « Chef de l’Organisation ».

Sur les 363 militants arrêtés, 252 seront jugés, mais la justice française tient à protéger les « traîtres », en imposant le huis clos par un jugement de la Cour d’appel : « Tous les membres de l’association paramilitaire ne sont pas actuellement hors d’état de nuire et poursuivent leurs activités. Qu’il importe en conséquence de ne pas permettre, par un débat public, aux malfaiteurs non encore arrêtés de se rendre exactement compte de ce qui a pu être découvert par nos services de police, ni de ce qui a été révélé par les prévenus, d’une part, …, d’autre part, pour éviter que des vengeances ne soient exécutés contre les prévenus ou leurs familles… ». (6) Les responsables de l’OS en fuite ne sauront donc pas, au moment du procès, jusqu’à quel point Ben Bella les avait dénoncés et dévoilé tous les ressorts de l’organisation. Deux ans après son arrestation et à peine le procès était-il terminé, que Ben Bella s’évade « miraculeusement » en avril 1952 de la prison de Blida, d’où il parvient à gagner tranquillement Le Caire via Marseille, Paris et la Suisse.

Cette évasion est évoquée dans le livre d’un cousin d’Abane Ramdane : « Evasion rocambolesque de Ben Bella de la prison militaire de Blida en 1952 arrangée par les autorités coloniales en échange de sa coopération. Cet épisode opaque de l’itinéraire militant de Ben Bella lui sera sévèrement reproché par ses camarades de l’OS et du MTLD, notamment par Abane Ramdane qui l’accusera d’avoir trahi en livrant toute l’Organisation à la police française sans avoir subi la moindre violence. » (7)

Pour Yacef Saadi, la compromission de Ben Bella ne fait aucun doute. « Troublante évasion ! Chez les anciens on en parle encore. Ben Bella s’évade, qui plus est de la prison de Blida. A l’époque où il était président de la République, un ancien inspecteur principal de la DST, Mohand Ousmer le connaît fort bien. Il n’hésitera pas à répandre des informations sur “l’évasion” d’Ahmed Ben Bella de cette prison de Blida dont il disait qu’elle avait été plus ou moins arrangée pour permettre à ce dernier d’arriver au Caire et ne pas manquer la grande effervescence populaire qui avait envahi les rues à la faveur de la déposition du roi Farouk par les “officiers libres”. Mais le plus important dans les propos de l’ancien officier de la DST, c’est la version qu’il donne quand il affirme que parmi les gens qui composaient la délégation extérieure du MTLD à cette époque-là, Ben Bella avait été retourné par les services spéciaux français souffrant alors d’un manque critique de renseignements sur la nouvelle direction politique de l’Égypte des militaires. » (8)

Au Caire, Ben Bella ne perd pas de temps et c’est par l’entremise du major Fathi Dib, chef des services secrets égyptiens qu’il est présenté à Nasser, gagne sa confiance et se met à son service au nom du panarabisme.

L’historiographie coloniale est très romancée : « Ben Bella voyage beaucoup entre l’Égypte et le Maroc, alors en pleine effervescence, l’Italie et l’Espagne. Il échappe de peu à des attentats organisés par les services secrets français (une bombe est déposée dans son bureau du Caire ; un agent des services secrets tente de l’abattre dans le hall d’un hôtel) et gagne une réputation de baraka. » (9)

Cet exil au Caire de Ben Bella, Khider et Aït-Ahmed leur octroie une participation « honorifique » dans le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA) créé en mars 1954. Mais ne leur permettra pas de figurer dans la liste du Groupe des 22, réunis à Alger le 25 juin 1954, qui décideront du principe du déclenchement de la révolution armée et délégueront cette initiative à un groupe de six : Boudiaf, Ben Boulaïd, Ben M’Hidi, Didouche, Bitat et Krim, qui deviendront les six « chefs historiques » du FLN.

L’intégrité de ces hommes ne fait aucun doute puisque la préparation et le déclenchement des opérations militaires du 1er Novembre, qui a ébranlé le pouvoir colonial, s’effectueront dans le plus grand secret, auquel même les trois du Caire n’auront pas accès.

C’est Roger Wybot lui-même qui l’explique. Directeur du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) lors de la seconde guerre mondiale, puis Directeur de la Surveillance du Territoire (DST) de 1944 à 1959, il est entre autres, Commandeur de la Légion d’honneur, Commandeur du Ouissam Alaouite (Maroc), Grand Officier du Nicham Iftikar (Tunisie).

« Mitterrand, ministre de l’Intérieur, me fait téléphoner aussitôt ce jour-là par son directeur de cabinet adjoint, qui se lance dans une longue tirade accusatrice :

― Vous savez ce qui se passe en Algérie ? C’est proprement incroyable ! Des éléments étrangers, venus de l’extérieur, viennent d’y débarquer pour fomenter des troubles et provoquer une véritable rébellion. C’est absolument inadmissible ! Comment se fait-il que vous n’ayez pas prévu cette action étrangère ? La DST n’a pas fait son travail.

Je le laisse parler sans l’interrompre puis, lorsqu’il arrive au bout de son discours indigné, je réplique froidement :

― J’ai le sentiment d’un léger malentendu. Tout d’abord, pour ma part, je ne crois pas à une intervention étrangère. L’explication est trop commode. Que des fonds, des armes, soient parvenus d’ailleurs, c’est probable. Mais c’est en Algérie même que le mouvement de révolte s’est développé, structuré, entraîné.

Ce n’est pas Le Caire qui est passé à l’action, mais le “CRUA”. A ce propos, je vous suggère de vous reporter à mon rapport de mars 1954. Tout ce qui arrive aujourd’hui y était annoncé, les chefs de la rébellion nommés, les effectifs, méthodes, intentions, plans analysés. Ce document complet, il est sur le bureau du ministre de l’Intérieur depuis cinq mois.

Le gouvernement a changé mais ce rapport, j’ai rappelé son existence en juillet. Ce n’est pas ma faute si vous n’en avez rien fait et si vous ne savez même pas ce qu’il y a dedans ! » (10)

On ne peut être plus clair. La DST savait tout depuis le « rapport de mars 1954 », lorsque Ben Bella apprend son intégration au CRUA… Elle avait « rappelé son existence en juillet » après la création du groupe des 22 et des six historiques le 25 juin… Mais « ce n’est pas Le Caire qui est passé à l’action », parce que Ben Bella ignorait tout des préparatifs du déclenchement de la Révolution.

Le détournement de « l’avion de Ben Bella »

Lakhdar Ben Tobbal, décédé le 23 août 2010, a affirmé que la seule contribution de Ben Bella, est « d’avoir annoncé le début de l’insurrection aux autorités égyptiennes », au lendemain du 1er Novembre.

Pour Mahfoud Benoune, anthropologue et historien, « l’autoproclamé zaïm de la Révolution algérienne n’a finalement jamais joué de rôle déterminant, ni dans son déclenchement, ni dans son déroulement, ni dans sa victoire finale ».

La mise à l’écart de Ben Bella coïncide étrangement avec le désarroi des services de renseignement français pris de vitesse par les rebelles algériens qui aboutira à l’apothéose du Congrès de le Soumam réuni le 20 août 1956 au cœur de la Kabylie, qui consacre la naissance du Comité de coordination et d’exécution (CCE) organe central de la direction du FLN, composé de cinq membres (Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Krim Belkacem, Saad Dahlab).

Ben Bella vivra très mal sa mise à l’écart et en gardera une rancune et une haine tenace à Abane Ramdane au point de déclarer à la chaîne qatarie El Djazira, en 2002, que « le Congrès de la Soummam, célébré à grand bruit, a, en vérité, fait dévier la Révolution des objectifs tracés le 1er novembre ». Tout en accusant Abane Ramdane de « trahison ».

Les services français ont alors imaginé une opération de grande envergure pour remettre en selle Ben Bella. Le 22 octobre 1956, l’avion marocain d’Air Atlas conduisant Ben Bella, Khider, Boudiaf et Aït Ahmed de Rabat à Tunis est détourné et contraint de se poser à Alger. La presse titrera à la une sur le détournement de « l’avion de Ben Bella ».

Qui a averti les services français du plan de vol ? L’Histoire le dira peut-être un jour. Lorsqu’un journaliste égyptien a évoqué en 2008 des complicités marocaines dans le détournement de l’avion, Hocine Ait Ahmed a vivement démenti alors que Ben Bella n’a toujours pas réagi.
La photo prise à leur descente d’avion est très expressive. Boudiaf, Aït-Ahmed, Khider et Lacheraf s’agitent et regardent dans tous les sens, ne comprenant pas encore ce qui leur arrive. Alors que Ben Bella reste droit, immobile, au garde-à-vous fixant l’objectif du photographe comme s’il savait exactement ce qui se passait.

La veuve d’Abane Ramdane évoque cette anecdote étonnante qui lui a été racontée par Boudiaf lui-même. « Sur le bitume de l’aéroport, Mohamed Boudiaf tenait un porte-documents entre les mains. Un gendarme s’est avancé vers lui, le lui a pris pour le remettre à Ahmed Ben Bella. À ce moment-là, un flash a crépité pour immortaliser l’instant… Pour faire croire que c’est Ben Bella le premier dirigeant ».

Ben Bella et ses compagnons vont passer six années de détention en France. Le prestige personnel du prisonnier Ben Bella ne cesse alors de croître. En 1958, il est désigné comme vice-président du premier Gouvernement Provisoire de la République algérienne (GPRA).

Son nom est martelé sans cesse en toute occasion pour conditionner l’opinion publique. Le général de Gaulle, lors d’une fameuse conférence de presse tenue le 11 avril 1961, évoque le « chef du FLN » alors qu’aucune question ne lui avait été posée à son sujet : « Quelqu’un m’avait posé une question au sujet de Ben Bella, je crois, n’est-il pas vrai ? », déclenchant un éclat de rire général des journalistes dans la salle… qui ont apprécié la subtilité. (11)

Il poursuit : « Je ne cache pas que beaucoup de gens m’en parlent (de Ben Bella)… j’en ai parlé avec le président Bourguiba… j’ai fait des communications au sujet de qui nous parlons au Roi du Maroc (Mohamed V)… et aussi à son fils (Hassan II)… à d’autres encore qui m’en ont entretenu… ».

Le général explique qu’une fois le cessez-le-feu obtenu « Ben Bella et ses compagnons de rébellion » seront renvoyés à Rabat. Il ne prononcera jamais un autre nom que celui de Ben Bella. Et il en parle avec cette condescendance et cette suffisance du général qui a décoré le sergent-chef indigène à Monte Cassino en 1944.

Dans cette conférence mémorable, De Gaulle résume les grandes lignes de sa stratégie d’indépendance pour l’Algérie tout en veillant à la sauvegarde des intérêts français, notamment concernant une souveraineté partagée sur le Sahara, les essais nucléaires et le pétrole.

A l’entendre parler on comprend vite à quel point l’enjeu est trop important pour laisser les Algériens décider seuls de la construction de leur Etat et du choix de leurs dirigeants. Pour De Gaulle, l’Algérie, malgré sa révolution et ses martyrs, ne sera pas l’exception africaine à qui on peut accorder une indépendance sans contrôle.

Le message est très clair, comme l’a révélé Jean Méo. C’est bien De Gaulle et le pouvoir colonial qui ont conditionné et préparé Ben Bella depuis bien longtemps et décidé qu’il serait le 1er Président algérien. Ce n’était donc ni Nasser, ni Hassan II, ni Boussouf et encore moins Boumediene.

Démantèlement du GPRA après l’OS

Quand on revoit le parcours de Ben Bella, on comprend encore mieux aujourd’hui pourquoi et comment le GPRA et les 3B (Boussouf, Ben Tobbal, Belkacem Krim) ont été balayés d’un revers de la main par De Gaulle en quelques semaines. Tous les scénarios qu’on nous a fait avaler depuis l’indépendance s’avèrent faux et édulcorés.

L’intronisation de Ben Bella à la tête du FLN et de l’Etat a certes été faite manu militari, au pas de charge, mais les ficelles étaient tirées ailleurs. On peut revoir les images d’archives de l’époque qui montrent bien que ni Ben Bella, ni Boumediene n’avaient la carrure pour renverser à eux seuls les Boussouf, Krim, Ben Tobbal, Ben Khedda, Boudiaf, Aït-Ahmed, etc. D’autres infiltrés s’activaient dans l’ombre pour mener à bien le plan colonial. (12)

Boumediene, l’Etat-Major Général (EMG), le clan d’Oujda et l’armée des frontières, encadrée par les déserteurs de l’armée française (DAF), ont exécutés les ordres de De Gaulle, avec le consentement de Nasser, Bourguiba et Hassan II.

Lorsqu’en mars 1962 les accords d’Évian sont signés, Ben Bella, libéré et rentré en Algérie se sépare de ses codétenus et provoque immédiatement le démantèlement total du GPRA, des structures issus de 8 ans de guerre, des états-majors des wilayas, des partis fondés sur des décennies de militantisme, etc. De la même façon qu’il avait provoqué le démantèlement de l’OS quelques mois seulement après avoir pris son commandement.

Ce sont désormais les structures extérieures créées à Oujda et Ghardimaou (armée des frontières, sécurité militaire, fonctionnaires du Maroc) qui viendront gérer l’Etat colonial, en remplaçant les français.

Ferhat Abbas, intellectuel idéaliste et romantique, aigri par son éviction de la présidence du GPRA avait fait l’erreur fatale de cautionner la prise de pouvoir par Ben Bella en le rejoignant à Tlemcen. Il le regrettera amèrement un an plus tard lorsqu’il sera emprisonné au Sahara.

A la fois candide et amer, il avouera dans un livre qu’il avait apporté sa caution historique et morale à un homme qu’il ne connaissait pas : «Je connaissais très peu Ben Bella. Ce que je savais de lui, je l’avais appris par des tiers… Le Dr Lamine Debaghine me mit en garde contre Ben Bella… Abane Ramdane me fit un portrait peu flatteur du futur président de la République en me disant “C’est Ben Bella qui dénonça notre Organisation Spéciale, l’OS”… Le même avertissement me fut donné par Boudiaf… Sa renommée a été créée de toutes pièces par les Egyptiens, les Français et les Marocains… La vérité est que Ben Bella a été le démolisseur de l’union nationale réalisée durant les combats… La médaille militaire qu’il a gagnée à Cassino sous les ordres du général Juin n’a pas, dans le destin de l’Algérie, le poids d’une seule goutte de sang de nos chouhada. Voilà ce que retiendra notre Histoire. Les élucubrations de l’ancien président de la république ne changeront rien à la vérité » (13)

Le règne destructeur de Ben Bella prit fin le 19 juin 1965, après avoir balisé le terrain pour une prise totalitaire du pouvoir par Boumediene à mi-chemin entre le nassérisme et le stalinisme.

De Gaulle tenta vainement de faire libérer son protégé en dépêchant à Alger plusieurs émissaires. Ben Bella le confirmera en 1995 : « Du fond de ma prison, j’ai appris que de Gaulle était intervenu auprès de Boumediene, par la voix de Jean de Broglie, alors secrétaire d’Etat, pour que j’aie la vie sauve. » (Le Monde du 26 octobre 1995)

Après 15 années de détention, Ben Bella a été libéré par Chadli Bendjedid en 1980. Il s’exile en Europe où il crée en 1982 un parti politique d’opposition, le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA). Il revient à Alger en 1990 à la faveur de l’ouverture politique et repart aussitôt après l’assassinat de Boudiaf en juin 1992, comprenant enfin que son retour au pouvoir est plus qu’improbable, dangereux. Depuis, il faisait le tour de ses amis (France, Maroc, Egypte, Irak, Libye, URSS,…), mangeant à tous les râteliers. Hassan II, Khadafi, Saddam Hussein, etc. l’ont aidé à accumuler des richesses et des biens immobiliers. Il possèderait un château et un appartement en Suisse, ainsi que divers biens en Algérie, France, Maroc, Belgique, Espagne…

Son compatriote et complice Bouteflika n’hésite pas à l’honorer à chaque occasion, comme lors des funérailles nationales organisées à l’attention de son épouse Zohra Sellami, décédée le 23 mars 2010 à l’âge de 67 ans à Paris où elle se faisait soigner tout en résidant à l’hôtel Crillon aux frais de l’Etat algérien.

Aujourd’hui, Ahmed Ben Bella a 94 ans et réside en permanence à Alger, son état de santé ne lui permettant plus de voyager.

La stratégie d’infiltration de De Gaulle et la DST

Ben Bella n’était pas le seul infiltré manipulé par le système colonial. C’est Roger Wybot, patron de la DST, qui explique cette stratégie d’infiltration et la méthode qu’il a utilisée contre le FLN.
« Je développe mon système d’infiltration des réseaux du FLN par des agents à nous. Les hommes que nous glissons dans le dispositif adverse, souvent à des postes subalternes, nous les aidons à conquérir progressivement de l’importance au sein de la rébellion. Nous leur permettons par exemple de passer des armes, de l’argent pour le FLN.

Leurs convois clandestins sont protégés par la DST alors que les transports d’armement d’autres chefs fellagas sont bloqués, saisis. Avec notre accord et la complicité de l’armée française, nos agents FLN montent également des opérations bidon, de manière à se couvrir de gloire aux yeux de l’état-major du Caire et de Tunis. Chaque fois, nous organisons tout nous-mêmes pour rendre le coup de main rebelle totalement crédible.

Au fur et à mesure, nous déblayons le terrain devant eux. Leurs camarades se font prendre, leurs chefs jouent également de malchance. Ce qui leur permet de grimper dans la hiérarchie clandestine, de remplacer ceux que nous choisissons d’éliminer. Certains de ces agents doubles vont atteindre les plus hauts échelons dans l’état-major FLN. Il nous est arrivé de manipuler des chefs et des chefs adjoints de willayas. (…)

Grâce à ce noyautage de l’adversaire, j’ai pu tenir à jour, dès la première minute , tout l’organigramme de la rébellion, surtout en métropole. Dès qu’un attentat FLN est commis, je sais qui l’a perpétré. Si je veux en arrêter les auteurs, je n’ai qu’un signe à faire. (…)
Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas tellement d’appréhender quelques terroristes algériens. La plupart du temps, je les laisse courir un peu, en les surveillant discrètement, enregistrant leurs contacts, leurs cachettes. Ma tactique c’est de lancer, de temps à autre, de vastes coups de filet décapitant partiellement leur organisation. Volontairement, je laisse toujours échapper quelques proies que je fais filer.

J’attends que les willayas démantelées se reconstituent avec du sang neuf, puis je frappe à nouveau. Ce qui me permet, à tout moment, de contrôler l’état major ennemi, parfois d’en dresser les chefs les uns contre les autres. Par exemple, lors de certaines arrestations massives, j’épargne les éléments les plus durs, mais de manière à faire peser sur eux un climat de suspicion. Leurs amis se posent des questions, s’étonnent qu’ils aient pu s’échapper si facilement. Ils seront dénoncés comme indicateurs de police par les agents doubles que j’ai mis en place moi-même, et se feront éliminer comme traîtres…» (10)

Le fils du général de Gaulle avait rapporté dans son dernier livre « Mon père De Gaulle », une confidence étonnante et lourde de sens faite par son père : « Nous avons laissé 140.000 harkis infiltrés dans les rangs de l’ALN ».

Lakhdar Ben Tobbal confirme ce chiffre et la dégradation de la situation depuis le retour au pouvoir du général De Gaulle. Dans un chapitre inédit de ses Mémoires, non encore publiées intégralement, il révèle qu’à partir de 1958 « des djounoud faits prisonniers acceptaient de se joindre à l’ennemi. (…) On ne peut même pas dire qu’ils étaient l’objet de pressions directes puisque, pour des groupes de cinquante à soixante hommes armés, un seul Français suffisait pour en prendre la tête. (…) Vers les années 1959-1960, on comptait 160.000 Algériens armés, combattant du côté de l’armée française. (…) Cela se passait partout, dans les villes, les campagnes, les montagnes. Dans ces régions, l’ALN, avec ses djounoud et ses moussebiline, ne comptait pas plus de 30.000 hommes qui devaient faire face aux 500.000 soldats français et aux 160.000 auxiliaires algériens (…) Ceux qui quittaient les rangs étaient plus nombreux que ceux qui les rejoignaient. On assistait à des faits absolument nouveaux, des ralliements de groupes entiers de l’ALN à l’armée française… des unités de l’ALN finirent par se replier sur elles-mêmes. Les coups qu’elles recevaient et les pertes de plus en plus fréquentes qu’elles subissaient avaient fait que les hommes s’étaient mis à s’interroger sur eux-mêmes, sur ceux qui auraient pu s’infiltrer dans leurs rangs pour renseigner l’ennemi. Le doute et la suspicion avaient commencé à s’emparer des esprits. » (14)


Le devoir de mémoire

La facilité d’infiltration coloniale et des trahisons maghrébines ont en fait pris leurs racines durant les deux guerres mondiales lorsque des liens étroits de fureur, de sang et de baroud se sont noués entre les officiers français et les tirailleurs de l’Armée d’ Afrique.

Il faut remonter aux différentes campagnes, notamment la fameuse bataille de Monte Cassino, menée par le Corps Expéditionnaire Français, pour comprendre comment se sont forgés chez des soldats algériens, marocains, tunisiens, sénégalais,… l’amour du drapeau français, la fierté du devoir accompli, la loyauté et le dévouement à leurs chefs au détriment de leur propre pays.

Ils ont subi un véritable lavage de cerveau dans une époque trouble et complexe du 20e siècle dominée par le colonialisme, le nazisme, le fascisme, le stalinisme, l’impérialisme qui glorifiaient la supériorité de l’homme blanc et semaient la terreur.

Enrôlés de force ou engagés volontaires, les jeunes maghrébins et africains sortaient de leurs conditions de paysans pauvres et illettrés pour découvrir subitement le pouvoir des armes, de l’ordre et la discipline militaires.

Le réalisateur algérien Rachid Bouchareb a réveillé les consciences en réalisant un film exceptionnel, « Indigènes », sorti en 2006, qui retrace l’épopée des soldats indigènes de l’Armée d’Afrique. (15)
Les officiers français d’élite, qui ont commandés les goumiers et les tirailleurs seront ensuite versés dans les services secrets (DST, SDECE, Service Action, 11e choc,…). Ils n’avaient aucun mal à recruter ou retourner leurs compagnons d’armes maghrébins, leurs enfants ou leurs petits-enfants, et les convaincre de trahir leurs pays… en défendant « la mère-patrie de nos ancêtres les Gaulois ».
Par contre, les combattants qui ont manifesté un esprit rebelle intact et un attachement viscéral à la défense de leur terre lorsque leur véritable patrie les a appelés au devoir, seront vite neutralisés ou assassinés.

Cela explique aussi l’acharnement des services français à écarter sournoisement mais énergiquement la revendication berbériste, en encourageant le panarabisme nassérien, tout-venant idéologique où n’importe qui pouvait se fondre.

Que des Marocains et Tunisiens aient participé à la guerre de libération, c’est une excellente chose, tout comme les maghrébins l’ont fait pour combattre le nazisme durant la seconde guerre mondiale. Mais qu’ils accèdent aux plus hautes responsabilités de l’Etat algérien par l’imposture et le mensonge en cachant leur véritable identité dans les conditions que l’on sait, c’est une grave anomalie historique qui continue de persister en 2010.

Il est temps d’ouvrir les archives coloniales et militaires et que les cinéastes, universitaires, historiens ou non, se mettent au travail et au devoir de mémoire.

Saâd Lounès
7 septembre 2010
http://saadlounes.unblog.fr/
Notes :

(1) http://encyclopedie-afn.org/index.php/BEN_BELLA
(2) Alain Pecheral – La grande histoire de l’OM – Ed. Prolongations – 2007
http://www.om-passion.com/effectif_425_ben-bella.html
(3) http://www.edulyautey.org/~marocomb/articles.php?lng=fr&pg=74
(4) PV d’audition de Ben Bella du 12 mai 1950 publié par La Tribune le 21-11-2002 http://rouina.ifrance.com/repertoirehtml/benbella.html
(5) http://rouina.ifrance.com/repertoirehtml/origines1ernov.htm
(6) Sharon Elbaz – L’avocat et sa cause en milieu colonial. La défense politique dans le procès de l’Organisation spéciale du Mouvement pour le triomphe des libertés en Algérie (1950-1952)
(7) Belaid Abane «L’Algérie en guerre, Abane Ramdane et les fusils de la rébellion» L’Harmatan – Paris – 2008
(8) Yacef Saadi – Article publié par le quotidien Liberté du 11-11-2002 http://www.webzinemaker.com/admi/m9/page.php3?num_web=11154&rubr=2&id=61847
(9) http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Ben_Bella/98828
(10) Philippe Bernert, «Roger Wybot et la bataille pour la DST», Presse de la Cité, Paris 1975.
(11) Conférence de presse du Général de Gaulle du 11-04-1961
http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/autres-conflits/video/CAF09002063/conference-de-presse-du-general-de-gaulle.fr.html (pour écouter ce passage aller directement vers la fin de l’entretien 1h07 sur 1h31)
(12) Le putch de Ben Bella et le Clan d’Oujda sur le GPRA été 1962 http://www.youtube.com/watch?v=SWy_ivKPVHU
(13) Ferhat Abbas – L’indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, Paris, 1984
(14) http://forumdesdemocrates.over-blog.com/35-index.html
(15) Documentaire sur le film Indigènes


Par Yacine Kenzy, Liberté, 18 juin 2005
Au cours de cette émission, le patron du FFS, tout en évoquant les questions liées à l’actualité, a levé le voile des aspects méconnus de l’histoire de la Révolution.
Au titre double de dirigeant historique et politique, Hocine Aït Ahmed a été l’invité d’une émission de la chaîne BRTV au cours de laquelle il a fait une impitoyable analyse de la situation du pays, agrémentée de quelques révélations sur le mouvement national et la création en 1963 du FFS qui a fini par se mettre à table le 16 juin 1965 avec le président Ben Bella. Parmi les invités qui l’ont écouté “religieusement” pendant plus de deux heures se trouvent l’historien Mohamed Harbi, les anciens ministres “réformateurs” Ghazi Hidouci et Smaïl Goumeziane, ainsi que l’ancien patron de l’ex-PAGS, Saddek Hadjeres. À l’instar de nombreux analystes et historiens, le chef du FFS situe au 8 mai 1945 les racines de la guerre de Libération. “Le 8 Mai 45 a été le début d’une conscience révolutionnaire. Pour nous, c’était la fin de la politique”, a-t-il dit en analysant les effets des massacres commis par l’armée coloniale. Que faire cependant face à une puissance comme la France, parce qu’il ne suffisait pas de liquider les uns après les autres les auxiliaires de la France comme il le fit lui-même avec le chef de la milice dans la zone de Dellys et Bordj Ménaïel ? Inspirés, notamment par la révolution indonésienne contre l’occupation hollandaise, les pionniers de la lutte armée ont songé à former des élites pour encadrer le peuple dans les campagnes et à des opérations bien ciblées dans les centres urbains. D’où la création de l’Organisation spéciale qu’il a eu à diriger et dont, dit-il, il a eu à “planifier les opérations les plus difficiles” avant de se voir détrôné pour des raisons qui ne sont pourtant pas en harmonie avec les objectifs recherchés. Les luttes de clans ne cesseront pas lorsque sera déclenchée la Révolution avec son lot d’assassinats comme celui de Abane Ramdane décidé, a-t-il confirmé, par les chefs militaires dont Krim Belkacem. Aït Ahmed n’a pas pris de gants à l’endroit du chef de la IIIe wilaya historique en disant de lui que “ce n’est pas un politique mais un militariste”.
L’architecte du Congrès de la Soummam a été liquidé afin de briser son ascension qui paraissait naturelle au regard de son charisme. C’est d’ailleurs pour cela, dit Aït Ahmed, que n’a pas été mis en place le gouvernement provisoire dans la foulée du Congrès de la Soummam considéré par le chef du FFS comme plus important que le 1er Novembre 1954 qui a été “un choc psychologique” non suivi “d’actions militaires significatives”.

C’est par un avocat qu’Aït Ahmed, alors emprisonné, a appris l’assassinat de Abane. “Ce fut l’enfer dans ma tête.” Abane, a révélé Aït Ahmed, a été enterré dans une ferme appartenant à une de ses proches. Interrogé sur les accords passés entre le FFS et Ben Bella, Aït Ahmed a révélé avoir été contacté par le biais de ses avocats, alors qu’il venait d’être condamné à la peine capitale et emprisonné à Tazoult. Il a ensuite été transféré à El-Harrach dans la discrétion, alors que le ministre de la Défense Houari Boumediene se trouvait au Caire où il a été informé par le ministre des Affaires étrangères de ce transfert. Cette décision semble avoir précipité la rupture entre le chef de l’État et son ministre de la Défense, véritable détenteur du pouvoir, qui n’avait pas réussi à soudoyer Mohamed Boudiaf pour le mettre en avant. “Il m’est difficile de parler de Ben Bella”, dit Aït Ahmed. “Il a sa place, mais il n’aurait jamais du accéder aux fonctions de président de la République.” Sur ce climat, Aït Ahmed révèle que Houari Boumediene était tenu en suspicion par le guide égyptien Gamal Abdenasser.

Interrogé par ailleurs sur les questions d’actualité, Aït Ahmed s’est livré à une violente charge contre le président Bouteflika qu’il accuse, notamment de perpétuer le régime “militaro-policier” et de vouloir briser la Kabylie qui s’est toujours singularisée par sa sociologie. Les archs, comme d’habitude, ne sont perçus par lui que comme l’instrument d’une manipulation menée par un système dont la “longévité est sans équivalent” et qui a la particularité d’échapper au contrôle du parti, comme c’était le cas dans les anciens pays communistes. “Les archs n’existent que dans l’organigramme du pouvoir”, accuse-t-il. Aït Ahmed se gausse de prétendues divergences entre la hiérarchie de l’ANP et le président de la République. Pour lui, Bouteflika est aussi un militaire ayant contribué à la non-émergence d’un État en Algérie.
AÏt Ahmed s’amuse aussi de l’amélioration de l’image de l’Algérie induite par le rétablissement de la sécurité et la relance économique et va jusqu’à oser une comparaison avec la situation prévalant avant le déclenchement de la guerre d’indépendance. “Sous la colonisation aussi la situation était calme avant le déclenchement de la Révolution”, ironise-t-il. Sur la situation économique, il a surtout dénoncé comme une “véritable trahison” la nouvelle loi sur les hydrocarbures. S’agissant de ses relations avec le pouvoir depuis 1992, il a encore démenti avoir rencontré en Suisse le président Bouteflika. Au demeurant, a-t-il ajouté, il a toujours décliné les offres qui lui ont été faites. Il a seulement admis avoir rencontré plusieurs fois le général Touati. Sur la situation de son parti que de nombreux cadres et militants ont fui, Aït Ahmed s’est contenté de dire : “Le FFS se porte le mieux possible dans les conditions de répression actuelles.” Constant, par ailleurs, sur la question du “Qui tue qui ?”, Aït Ahmed a quand même révélé un épisode peu connu des péripéties du fameux contrat de Rome. Anouar Haddam revendiquait bien une “armée” du FIS…
Y. K.