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Annie Micilli

La direction du FFS a décidé de relancer le journal Libre Algérie, fondé par Ali Mécili. Que pensez-vous de cette initiative ?

Je salue cette initiative qui me touche beaucoup et qui, je n’en doute pas, saura répondre au devoir de vérité que s’était fixé Ali Mécili. Dès son premier éditorial d’août 1986, intitulé «Le devoir de vérité», il fixait en effet l’objectif du journal: «LIBRE ALGERIE se veut un carrefour de toutes les réflexions, de toutes les différences. Nous accueillerons toutes les opinions, fussent-elles les plus controversées, dussent-elles nous déranger et nous donnerons la parole à tous ceux qui n’ont jamais eu le droit de la prendre. Forum du libre débat, LIBRE ALGERIE entend prouver au monde que la confrontation d’idées n’est pas l’apanage des seules sociétés dites développées, mais qu’elle constitue au contraire la seule voie permettant à chaque citoyen de former son jugement politique en s’informant librement afin d’être mieux armé pour imposer le respect des libertés démocratiques et des droits de l’Homme».

Pouvez-vous nous rappelez dans quel contexte feu Mécili a-t-il créé ce journal ?

Ali Mécili a créé ce journal pour répondre à un besoin crucial d’information. Son ambition : «mettre à la disposition de ses lecteurs un journal tout simplement digne de ce nom.» Laissons-le décrire les circonstances de la création du journal : «Cet événement intervient à un moment où nos dirigeants sont contraints de mettre un terme au grand rêve pétrolier. Le modèle de développement algérien que les auteurs du coup d’état militaire du 19 juin 1965 proposaient avec arrogance à tous ceux qui tournaient leurs regards vers l’Algérie révolutionnaire, a désormais définitivement vécu. Sa mort était hier symbolisée par les persécutions subies par les créateurs de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme et, aujourd’hui par l’expulsion criminelle de milliers de Touaregs, victimes d’un ethnocide inauguré il y a longtemps déjà contre l’un des peuples les plus fiers de la planète. La vérité explose cependant chaque jour davantage. Les slogans creux n’arrivent plus à masquer la triste réalité économique et sociale et la Nomenklatura elle-même craint pour ses propres intérêts. LIBRE ALGERIE arrive à point nommé pour dénoncer ce scandale. Il le fera sans haine mais sans concession d’aucune sorte si ce n’est à son devoir de vérité».

Que gardez-vous de cette expérience ?

Je garde le souvenir de l’enthousiasme d’Ali et de son regard qui pétillait d’intelligence lorsqu’il me lisait les articles qu’il venait d’écrire, je garde aussi le souvenir de nos enfants qui, le dimanche après-midi, le tiraient par le bras et attendaient impatiemment la fin d’un éditorial pour qu’il les amène jouer au jardin du Luxembourg.

Si vous permettez, faisons un petit détour sur la personnalité de Maître Ali Mécili. Comment l’avez-vous connu ? Quels étaient sa meilleure qualité et son pire défaut ?

Nous nous sommes connus à Aix-en-Provence où nous faisions nos études de droit. Ce qui m’a séduit en lui, de prime abord, c’est son regard qui livrait tout de lui, son intelligence, son humanité, sa générosité et aussi son humour.

Sa plus grande qualité, c’était le don de soi, mais c’était aussi son plus grand défaut car en se donnant entièrement aux autres et à son combat, il s’oubliait lui-même.

Comment se comportait-il avec vous et ses enfants, vu son occupation par la vie professionnelle et surtout militante trop chargée ?

C’est vrai qu’il était très pris et, souvent, même quand il était avec nous, je le sentais absent, préoccupé, tout à son combat que ce soit pour la défense de ses clients, je rappelle qu’il était avocat, ou pour la démocratie en Algérie. Il essayait néanmoins de préserver un espace de paix et de trouver le temps de s’occuper de ses enfants.

Vous qui ne connaissez pas vraiment l’Algérie. Quelle image gardez-vous de ce pays, telle que présentée par votre époux ?

J’ai une immense tendresse pour ce pays et pour son peuple. A travers Ali et l’amour qu’il portait à l’Algérie, je garde l’image d’un peuple fier et courageux, très attachant. J’ai toujours une immense tristesse lorsque je repense aux joies de l’Indépendance et aux déceptions qui ont suivi.

Que disait-il sur son choix après l’indépendance de soutenir Aït Ahmed, avec lequel il sera arrêté en 1964, alors qu’il a été l’un des officiers les plus respectés de l’ancienne sécurité militaire ?

Ali est devenu agent des services de renseignement du FLN pendant la guerre de libération, par hasard, je tiens à le souligner, et non par choix ou inclination naturelle. Il s’y est trouvé affecté, sans même avoir été consulté, après avoir subi une sorte de test qui s’est révélé sans doute trop concluant sur son intelligence et son engagement au service de la Révolution. Cette expérience lui a en tout cas permis d’acquérir une parfaite connaissance des services de renseignement et de percevoir très tôt les dérives à venir. Il a compris que cette machine deviendrait «un monstre qui allait dévorer le pays…», et confisquer les acquis de la Révolution. Dès le lendemain de l’Indépendance, il a rompu avec les services et s’est engagé aux côtés de Hocine Aït Ahmed dans le combat démocratique.

Justement, qu’est-ce que représentaient, pour lui, Aït Ahmed et le FFS ?

Sa rencontre avec Hocine Aït-Ahmed est la rencontre de sa vie. Leur amitié n’a cessé de se renforcer au cours des années et cette rencontre de deux êtres exceptionnels était une vraie chance pour l’Algérie: l’émulation entre ces deux intelligences politiques totalement complémentaires, leur tolérance et leur sens de l’ouverture au monde, leur honnêteté intellectuelle, leur probité et leur courage permettaient tous les espoirs.

Ali Mécili a été connu comme celui qui a voulu unifier tous les courants de l’opposition algérienne contre le parti unique. Il était l’artisan des accords de Londres 1985. Pour beaucoup d’observateurs, ces accords ont été l’une des raisons principales de sa liquidation physique. Êtes-vous d’accord avec cette thèse ?

Je dirais que cette thèse est un raccourci simplificateur comme tous les raccourcis d’ailleurs. Il y a, à l’assassinat d’Ali, des raisons profondes qui ont fait de lui une cible privilégiée. Il y a tout d’abord sa conduite subversive, sa volonté inébranlable de servir l’idéal révolutionnaire et le combat démocratique comme le montrent les choix qu’il a faits tout au long de sa vie. N’oublions pas qu’il a démissionné des services de renseignement dès l’Indépendance et que cet acte n’a pu qu’être considéré comme une trahison qui ne lui sera jamais pardonnée. Il y a surtout son engagement aux côtés de Hocine Aït-Ahmed dans le combat démocratique. Ali n’a de cesse de dénoncer l’omnipotence de l’armée dans la vie politique du pays et les violations des droits de l’Homme en Algérie alors qu’à cette époque, comme il le dit dans un discours prononcé à Alicante en 1986, les observateurs tout à leur admiration pour le combat du peuple algérien n’osent pas l’admettre. Ali rompt la loi du silence et casse le tabou. Il est d’autant plus dangereux pour le pouvoir qu’il a un grand charisme et une force de conviction peu commune suscitant l’adhésion. Voilà ce qui explique avant tout l’élimination physique d’Ali.

A ces raisons de fond, s’ajoutent des raisons conjoncturelles qui l’amènent à occuper le devant de la scène et à le désigner comme la cible à atteindre pour «casser ce couple redoutable»: Aït-Ahmed – Mécili. C’est là qu’interviennent les accords de Londres de 1985 qui scellent le rapprochement de Ben Bella et d’Aït Ahmed, mais également la création du journal LIBRE ALGERIE et le succès qu’Ali remporte en faisant échouer l’expulsion par le gouvernement français de treize opposants benbelistes. Autant d’éléments qui vont conduire à son élimination.

A ce moment donné, est-ce qu’il a senti que sa vie était en danger ?

Oui, il était inquiet car il avait reçu des menaces à son cabinet et il les prenait au sérieux.

Certes, c’est un épisode douloureux. Mais vous rappelez-vous des derniers moments de sa vie ? La dernière fois que vous l’avez vu, ses derniers mots…

Oui, je m’en souviens très bien. Le matin du 7 avril 1987, nous avons ensemble traversé le jardin du Luxembourg, il allait à son cabinet et les enfants à l’école. Le ciel était gris, il avait l’air soucieux, il a plaisanté avec Yalhane et Léa, puis nous nous sommes séparés. Je lui ai parlé une fois encore le soir même au téléphone, la dernière. Il me disait qu’il allait rentrer tard…

Où en est l’enquête de la justice ? Avez-vous des nouvelles informations à communiquer sur son assassin et ses commanditaires ?

Non, à ce jour, je n’ai pas de nouvelles informations.

Faites-vous confiance à la justice française qui tarde à régler cette affaire?

Je fais confiance et je veille. Je rappelle qu’en 1992, nous avons échappé de peu à un non-lieu dans cette affaire.

Est-ce que les autorités algériennes ont essayé de prendre contact avec vous depuis le lâche assassinat de votre mari ?

Non et elles n’ont pas répondu favorablement à la commission rogatoire internationale qui leur avait été adressée en 1988 en vue notamment d’entendre Abdelmalek Amellou, principal suspect dans cette affaire.

Quel message adressez-vous à l’Etat algérien ?

Je pourrais demander à l’Etat algérien de collaborer avec la justice française pour que toute la vérité soit faite sur l’affaire Mécili.

Ce sept avril, nous célébrons le 27e anniversaire de sa disparition, mais aussi 27 ans d’impunité dont bénéficient ses assassins. Croyez-vous qu’un jour la justice sera rendue ?

Je l’espère en tout cas et nous continuerons à réclamer justice. C’est une question d’honneur et de respect pour la mémoire d’Ali et pour nos deux pays.

* Doctorant en communication et journaliste


da ali

Affaire Mecili, 26 ans de quête de la vérité

«La raison d’Etat a primé sur la justice», selon Ali Laskri

Avocat au barreau de Paris, membre fondateur du Front des forces socialistes (FFS) et militant acharné de la démocratie, Ali Mecili est assassiné devant l’entrée de son immeuble de trois balles dans la tête. 26 années sont passées depuis ce lâche assassinat et l’affaire Mecili demeure une plaie ouverte.

Lorsqu’on ouvrira cette lettre, se sera accomplie une destinée qui, depuis ma plus tendre enfance, n’aura jamais cessé d’hanter mon esprit… Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie… Je meurs seul, dans un pays d’indifférence et de racisme… Je meurs pour avoir vu mourir l’Algérie au lendemain même de sa naissance et pour avoir bâillonné l’un des peuples de la Terre qui a payé le plus lourd tribut pour affirmer son droit à l’existence.» Ce sont quelques phrases écrites par le martyr de la démocratie, Ali Mecili, qui faisait l’objet de nombreuses menaces.

Des menaces qui passèrent à la phase de l’exécution un triste 7 avril 1987, à 22h35, à Paris. Avocat au barreau de Paris, membre fondateur du Front des forces socialistes (FFS), militant acharné de la démocratie, Ali Mecili est assassiné devant l’entrée de son immeuble de trois balles dans la tête. 26 années sont passées depuis ce lâche assassinat et l’affaire Mecili demeure une plaie ouverte. La famille et les compagnons de Mecili s’opposeront à toute fermeture du dossier tant que la justice n’a pas suivi son cours normal et que l’auteur et les commanditaires de cette liquidation d’une grande figure de l’opposition algérienne n’ont pas été jugés. «Il est toujours de notre devoir de rappeler que des militants épris de justice et de démocratie ont créé le FFS pour contrecarrer la dérive autoritaire du régime post-indépendance. Parmi ces hommes qui ont œuvré à sensibiliser les Algériens sur une autre manière de gouverner, il y avait Ali Mecili.

Considéré comme une véritable menace au régime autoritaire, sa liquidation physique a été programmée pour mettre fin au travail politique qui pouvait amener le changement en Algérie», note le premier secrétaire national du FFS, Ali Laskri, dans un message lu, hier, lors d’une journée hommage à Ali Mecili organisée par ce parti. Pour que le crime ne reste pas impuni et pour que la raison d’Etat cède enfin devant la justice, le Front des forces socialistes tient à rappeler continuellement que la vérité finira par triompher. «Depuis avril 1987, la raison d’Etat a primé sur la justice et la vérité. Le crime politique est resté jusqu’à ce jour impuni… Cette date consacrée journée du militant nous amène à œuvrer sans cesse pour que la lumière soit faite, que justice soit rendue à toutes les victimes et aussi pour faire vivre lors de cette journée les principes politiques, démocratiques et rassembleurs qui furent ceux d’Ali Mecili…», note Laskri.

L’hommage rendu à Mecili hier par le FFS s’est décliné en une journé

e de formation au profit des jeunes. Une manière de nourrir cette jeunesse aux mamelles du combat pacifique pour la démocratie et les droits de l’homme, dont se réclamait Ali Mecili. Ce dernier, œuvrait avant sa mort à unir les forces démocratiques algériennes afin d’imposer une alternative démocratique et voir enfin se construire l’Algérie pour laquelle il a milité sa vie durant. Né en 1940 à Koléa, Mecili s’est très tôt engagé dans la lutte pour la libération du pays. A l’indépendance, il continua son combat pour une Algérie libre et démocratique en fondant, avec Hocine Aït Ahmed, le FFS. Il connut les geôles de Ben Bella puis à sa libération en 1965, il part en France où il devint avocat.

Il n’a jamais cessé, aux côtés d’Aït Ahmed, de militer pour une Algérie

démocratique. Dans une conférence donnée quelques jours avant sa mort, Ali Mecili évoquait la fameuse raison d’Etat. «Il
y a la raison d’Etat qui fait que les états indépendants ont entre eux des relations diplomatiques, politiques, économiques qu’ils font passer au-dessus de toute autre revendication démocratique», disait-il. Sur une note de dépit, Mecili ajoute : «La Charte des Nations unies appuie la supériorité des droits de l’homme sur toute autre considération. Pourtant, la raison d’Etat triomphe sur tout l’échiquier politique international.» Il en sera victime quelques jours plus tard et 26 ans après, son assassin n’a pas goûté un seul jour d’emprisonnement.

Nadjia Bouaricha