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MAMMERI

Les défis de la littérature contre les dénis de l’Histoire

            L’entretien accordé par Mouloud Mammeri au journaliste et écrivain Tahar Djaout[1] est le lieu d’une joute amicale où se confrontent et se rejoignent deux visions de la littérature. Pour Mouloud Mammeri,  la littérature doit avoir un lien direct avec la réalité pour n’être pas une pratique exclusivement intéressée par le travail sur les mots, ce qui en ferait un art autotélique rebutant les foules :« … certaines banalités sont aussi bonnes à dire… parce que si la littérature n’était que de l’enfilage de façons de dire… sans rien derrière… ou au dessous… il y a beau temps que les hommes auraient cessé d’en faire. » (p. 12). En disant cela, Mammeri ne refuse pas que l’artiste soit un forgeron du verbe et que chaque livre soit porteur d’un style particulier, surprenant : « Je crois même que le nœud de la question est là : dans le rapport, toujours unique, imprévisible, qu’un livre établit entre ce qu’il dit et la manière dont il le dit. » La littérature n’est « [p]as seulement [des styles différents], insiste Djaout, mais des comportements différents. Si l’on croit qu’il ne faut écrire que quand on a vraiment quelque chose à dire, on s’expose à d’éventuelles longues traversées du désert. » (p. 22-23)

 

La fonction révélatrice de la littérature

            Sans être complètement opposé à la vision que Mouloud Mammeri a de la littérature, Tahar Djaout s’interroge : « Est-ce que ce n’est pas d’une certaine façon ravaler la littérature que de la réduire à ce rôle d’instrument ? Est-ce qu’il n’y a pas aussi une fonction [de] révélation de la littérature ? » (p. 24). Et de donner sa propre réponse qui illustre en même temps le projet littéraire de L’Exproprié ou encore du chef d’œuvre L’Invention du désert.  

–   Briser les moules convenus, pousser la forme jusqu’aux limites de ses possibilités… de ses impossibilités… la faire en quelque sorte exploser, n’est-ce pas une manière de briser des contraintes et donc d’aider à la création de quelque chose d’autre ?

–   Maintenant, c’est toi qui fais de la littérature.

–   C’est pour tenter de rendre une idée que je crois vraie. En contraignant les mots et leurs agencements à des usages insolites, on brise des chaînes, on habitue les hommes à prendre avec l’ordre… l’ordre, ce vilain mot… des libertés… la liberté, ce beau mot… et si je peux encore faire de la littérature, à faire concurrence à Dieu. Je crois que les Grecs avaient un mot pour cela ; ils disaient : un démiurge. Est-ce qu’un écrivain n’est pas, d’une certaine façon, un démiurge ?

–   Je pense que nous voilà ramenés à notre propos du début. Je pense comme toi que l’écrivain est d’abord un créateur … le créateur d’un monde plus conforme à nos exigences profondes… Dans la mesure où celui que nous vivons nous heurte. Cela devient une question de définition. Le monde que le poète crée n’est crédible, n’est souhaitable, que s’il n’est pas absolument gratuit, s’il garde avec le monde réel des rapports tels qu’il emporte notre conviction. Quelqu’un… je ne sais pas exactement qui… a dit qu’écrire un roman ça consistait à mentir vrai.

Histoire et fiction

          Dans cet entretien, Djaout ne pouvait manquer de demander à Mammeri la symbolique de son œuvre romanesque. Mammeri précise alors : « “La Colline oubliée”, c’est le tuf ancestral, celui sur lequel tout le reste allait pousser. “Le Sommeil du Juste”, c’est le lieu des situations bloquées et qui appellent d’en sortir. “L’Opium et le Bâton”, c’est l’épreuve de la libération, et “La Traversée”, les lendemains de fêtes. » (p. 26).

Ces symboliques sont largement déterminées par le destin historique de l’Algérie, un destin qui fut à son tour déterminé, au moins en partie, par l’engagement de Mammeri qui a été le secrétaire du FLN – pour cela, il était recherché par l’armée française – et l’icône des militants berbères dans l’Algérie post-indépendante qui, pendant longtemps, a nié le pan amazigh de l’histoire et de l’identité du pays[2].

Cependant, Mouloud Mammeri n’est pas un fanatique de l’engagement. Il reste méfiant car, pour lui, l’engagement« … continue chez nous de servir à tout crin, d’ailleurs plus comme recette que comme source vivante de réflexion. » (p. 27). Il relève aussi la perversion d’un concept fait à l’origine pour défendre les sans-voix : « En tout cas, c’est ce qui se passe pour l’engagement ; nous l’avons pris à l’Occident comme nous prenons ses usines : clefs en mains. Après il n’y a plus qu’à laisser fonctionner la machine. On a trouvé le sésame. La formule tient lieu de réflexion, à la limite elle en dispense. L’engagement, ainsi, utilisé, n’est pas seulement un instrument commode, c’est aussi un bon instrument de terrorisme intellectuel : il permet de condamner ceux qui pensent différemment. » (p. 28-29) Aussi, pour Mammeri en parlant de La Colline oubliée et du procès d’intention qui lui a été fait, le « véritable engagement consistait à présenter cette société telle qu’elle était dans la réalité et non pas telle que l’aurait reconstruite un choix de héros dits positifs ou retraduite [dans] un discours idéologique, c’est-à-dire un mythe. Le premier devoir d’un romancier est le devoir de vérité. » (p. 32).

Djaout relève immédiatement la limite de l’idée de son interlocuteur :

Ainsi formulée, la proposition a presque l’air d’une évidence. Mais est-ce que tu ne crois pas que les vrais problèmes commencent à partir du moment où l’on veut définir ce qu’il faut entendre par ce mot de “vérité”. S’il n’y en avait qu’une, valable pour tous, il n’y aurait presque plus de problème du tout. Mais la vérité d’un roman (ou dans un roman), dans une pièce de théâtre, une nouvelle, enfin dans toute œuvre de fiction, qu’est-ce que c’est ? L’exacte reproduction de la réalité derrière la trame inventée ? Alors le meilleur des peintres c’est un bon photographe et il n’y aurait plus besoin de Raphaël. Une réalité triée, peignée, retraduite ? Où sont alors les critères de vérité ou seulement de pertinence et, en ce cas, ne faut-il pas se résigner à une sorte de liberté d’indifférence : “A chacun sa vérité” ? Et qu’il puisse y avoir une œuvre entièrement détachée de tout souci de référence au réel, une sorte de création absolue ? Plus de bouée, plus de repère terrestre, à peine une boussole… et le grand large…  (p. 32)

 

« Plus loin que redire… créer »

Le personnage littéraire est aussi l’objet d’un échange entre les deux hommes. Faisant référence à l’aspect autobiographique des personnages de Mammeri, Djaout demande si cela peut s’expliquer par une tendance au « narcissisme » chez l’auteur de La Colline oubliée :

Je ne crois pas. D’une part mon expérience personnelle est encore celle que je connais le mieux, évidemment. Et puis ce héros récurrent n’est même pas partout le héros du livre, il est seulement le lieu de référence, la surface sur laquelle les événements se projettent, mais autour de lui c’est toute la société qui vit, aime, rit, pleure, rêve et meurt. Celle-là, j’ai tenté de la lester de la vérité la plus dense. Les événements que je n’ai pas vécus, souvent je les ai vus vivre par d’autres ou on me les a racontés. Je ne veux pas du tout dire que c’est là un gage infaillible de vérité, mais que cela diminue les risques d’une gratuité vaine. Et si quelquefois le vrai n’est pas vraisemblable, tant pis pour la vraisemblance.

Pour Djaout, qui s’inspire beaucoup de son enfance pour donner une coloration poétique à ses romans, la littérature ne doit pas

redire les choses telles exactement qu’elles sont, en particulier pour mieux agir sur elles. Mais je crois différente la fonction du poète (si je prends le mot au sens originel, je crois qu’il veut dire : créateur). Je crois que parce que nous sommes des hommes, nous traînons, au fond du cœur une part irrépressible d’insatisfaction devant l’expérience. Nous la voulons plus humaine, plus juste, plus belle. Nous n’avons pas toujours le pouvoir de la remodeler selon nos vœux… Sans vouloir forcer la note, je crois même que c’est là le tragique de notre condition. Quand certains d’entre nous recréent dans le Verbe et le Mythe le monde tel que nous le voulons, nous adhérons, je crois, volontiers à leur entreprise. (p. 45-46)

Le mouvement pendulaire des personnages

            Tahar Djaout n’a pas été qu’un romancier ou un poète. Il a aussi été un critique littéraire qui, dans ses articles journalistiques, a toujours proposé des lectures fines et justes. Cela se vérifie dans cette analyse des personnages de Mouloud Mammeri :

–          On peut, je crois, facilement voir qu’il y a un leitmotiv qui revient souvent dans tes romans ; c’est cette sorte de mouvement, je ne sais pas s’il faut dire pendulaire, qui balance tes personnages entre le village jamais réellement oublié et un extérieur jamais réellement assumé. (Arezki n’est qu’un passage à la limite ; presque tous les autres vivent de la même aventure). Si l’on prend le premier de tes romans, “La Colline Oubliée”, publié il y a maintenant plus de 30 ans, on peut dire que c’est celui qui présente le plus un cachet… osons le mot, où les échos du dehors arrivent estompés, défromés, étrangers. Dans les romans qui ont suivi au contraire le personnage principal sort – toujours – du groupe pour aller vivre ailleurs, dans un dehors presque toujours hostile mais apparemment inévitable. Est-ce là l’image des destins obligés des hommes de ta génération ? Autrement dit est-ce que pour vous il était nécessaire de sortir du groupe pour s’en sortir ? (p. 41-42)

–          “La Colline Oubliée” est le roman de la vie heureuse dans le groupe et mes autres romans ceux de l’insertion douloureuse dans la rigueur des choses, car hélas, il ne suffit pas de sortir du groupe, pour s’en sortir. Ce serait même plutôt l’inverse, mais voilà…on n’a pas le choix – et c’est dans ce choix obligé que le drame réside.  (p. 43).

« Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr »

            L’échange entre Djaout et Mammeri ne néglige pas l’évolution de la situation politique en Algérie. Mammeri, qui a « la certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que [son] peuple ira », dit sa satisfaction d’appartenir à une culture qui a agrégé en elle toutes les cultures du bassin méditerranéen : « Les tenants d’un chauvinisme souffreteux peuvent aller déplorant la trop grande ouverture de l’éventail : Hannibal a conçu sa stratégie en punique ; c’est en latin qu’Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu’Ibn Khaldoun a exposé les lois des révolutions des hommes. Personnellement, il me plait de constater dès les débuts de l’histoire cette ample faculté d’accueil. Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr. » (p. 58).

Source : http://www.la-kabylie.com/biographie-30-Mouloud-Mammeri.html

          L’ouvrage se termine par une nouvelle contre-utopique présentée comme une « sottie en trois tableaux » de Mouloud Mammeri, « La Cité du Soleil » où « Corps unique, monstre à deux têtes, celle du poète et celle du général, “Le Conseil” concentre et préserve son énergie en se cantonnant dans sa fonctionnalité, autrement dit l’exercice de sa pleine autorité, et “en refusant les adjectifs qu’il jugeait inutiles”. Et pour cause ! Le pouvoir est et doit demeurer un signifiant absolu. L’énergétique, au sens freudien, est concentration dans un signifiant unique.[3] »

[1] Mouloud Mammeri. Entretien avec Tahar Djaout, Alger, La Phomic, 1987, p. 12. Nous gardons la transcription en gras des propos de Tahar Djaout.

[2] Lire notre article « Mouloud Mammeri, les mots exhumés »

[3] Beida Chikhi, Littérature Algérienne. Désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 100.

Posté par La Plume Francophone ⋅ 14 mai 2014

par Ali Chibani



Par Salima Ghezali.
Mardi 26 Avril 2011

Il ya plusieurs façons de faire fausse route. Continuer dans la même voie pour le régime. Et appeler à un coup d’Etat pour l’opposition.

Que le Président Bouteflika soit malade cela ne constitue qu’un facteur aggravant de la crise. Cette dernière était déjà là quand le public sortait les chaises sur les trottoirs pour écouter aux terrasses des cafés le Bouteflika du premier mandat discourir à l’infini. Sur l’Algérie et sur le monde. Sur le passé et sur l’avenir. Sur le peuple et sur le pouvoir. Sur le président et sur les généraux.

Mais sur toutes ces questions Bouteflika comme tous ses prédécesseurs- et ceux qui les ont fait- n’a eu que des discours.

La réalité n’a jamais été abordée sérieusement. Par les actes. Ce n’était pas le but du jeu. Même si les discours se sont multipliés, tantôt se répétant. Tantôt se contredisant. Tantôt dans le style du sketche de Ramadan. Tantôt dans le savant babillage des experts. Et tantôt dans les roucoulements de quelques courtisans. Ou les rugissements de quelques opposants. La plupart en service commandé. Ou même pas. Ce qui est presque pire dans l’évaluation de l’état d’avilissement politique d’une société.

Bouteflika est malade et Ali yahia Abdennour demande sa destitution légale par recours à l’article 88 de la constitution.

A la tête d’une CNDC politiquement aussi malade que le Président lui-même, le vieux routier des Droits de l’Homme veut confier à un « conseil national de transition » désigné par un clan (fût-il de l’opposition !) la mission de tracer la feuille de route pour la sortie de crise.

On devine que cela ne va pas plaire aux autres clans. Ceux dans l’opposition. Pas plus que ceux déjà au pouvoir. Mais quel bonheur pour la crise !

Enfin ! Il ya là de la vraie matière pour continuer à faire comme avant en ayant l’air de changer. Et en changeant juste les figurants. Pour juste un épisode.

Et ce n’est pas le pire ! Le pire est que le pays, sa crise multiforme, sa société déstructurée, sa morale en putréfaction avancée, ses équilibres précaires, ses élites sous influence, traumatisées ou au bord de la crise de nerfs, ne seront pas en mesure de supporter le choc d’une autre issue illusoire.

Encore une porte ouverte sur le vide et tout le monde descend !

Ou plutôt tombe.

Qu’il est doux à demander Iskat ennidham ! Quand on est persuadé que le Nidham c’est l’Autre !

Quand on oublie, ou ne sait même pas, de combien d’autres on est l’Autre !

Et qu’on est le Nidham de tous ceux pour qui on est l’Autre.

On croit un certain nombre de choses assez curieuses chez nous.

Que seul le pouvoir est porteur de fausses solutions.

Que seul le pouvoir est concerné par le changement.

Que seul le pouvoir doit mettre ses actes en conformité avec ses paroles.

Et quand ça tourne mal on appelle l’armée à un redressement révolutionnaire.

Ou les jeunes à prendre les maquis.

Le problème est qu’on se trompe lourdement à demander aux militaires de prendre partie dans cette affaire.

Qu’ils n’ont plus les moyens, combien même en auraient-ils l’envie, de redistribuer les cartes comme ils l’ont toujours fait jusqu’ici.

Le problème est que les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus envie de mourir pour les multiples « opiums »des idéologies. Même pas celles d’Internet.

Tant qu’à faire avec la violence. Les maquis des narco- trafiquants et du trafic d’armes sont un horizon stratégique ouvrant bien plus de perspectives de promotion sociale qu’un statut de martyr pour une révolution « par et pour les autres »

Dans sa faillite, le Pouvoir algérien a réussi à entrainer la faillite de l’opposition. Et la faillite de la société. C’est là le drame. Et c’est à ce drame qu’il faut trouver une solution.

C’est en cela que l’Algérie n’est pas concernée de la même manière que les autres par le « Printemps arabe ».

La révolution, si elle devait avoir lieu ici, sera consensuelle, négociée et pacifique !

A tous les autres programmes ce sera NON !

Elle a déjà donné l’Algérie !

Aux illusionnistes, aux génies du changement par décret, aux révolutionnaires de palais, aux relais d’ambassades, aux imbéciles impénitents, aux prédateurs à dents longues, aux assassins, aux calomniateurs, aux fanfarons, aux traitres, aux criminels et aux mercenaires de toutes obédiences !

Elle a donné les plus naïfs de ses enfants. Les plus irremplaçables. Par ce qu’on mettra longtemps avant de faire pousser à nouveau sur cette terre de cette sorte d’enfants qui meurent pour des idées.

On ne mourra plus désormais que pour tuer. La nuance est de taille. Entre ces deux espèces de candidats au sacrifice.

Il ya une génération qui a été sacrifiée. Et une autre qui préfère vendre chèrement sa peau. Et tant qu’à l’offrir ce sera aux poissons. Au feu. A la corde. Au bitume. Mais pas pour vos figures.

Les réactions au discours prononcé par le président Bouteflika vendredi dernier révèlent au moins une chose. La fracture qui traverse la scène algérienne entre une société virtuelle qui dispose du pouvoir réel, dont celui de neutraliser les institutions, et une société réelle qui ne dispose que d’un pouvoir virtuel, celui de se mobiliser.

Il reste quelques chances de sortir le pays de ce jeu pervers qui consiste à faire se télescoper le virtuel et le réel Sans que jamais ils ne se rencontrent.

Il est temps 50 ans après l’indépendance de libérer la société et le pouvoir. De ce piège des apparences. Fausses institutions, fausses sociétés, fausses mobilisations, fausses solutions et des textes à profusion.

Une seule règle en amont : Pas d’exclusion. Une seule en aval : le respect de la règle. Et entre les deux se mettre d’accord sur la règle.

Par une curieuse ironie du sort, à l’époque où Bouteflika remplissait bien sa mission d’amuseur des foules, après le diner en s’installant pour rigoler un bon coup on allait écouter le président parler dans les chaumières et on disait faut pas rater Cassandra ! C’était le nom du feuilleton mexicain à la mode avant l’arrivée des concurrents turcs.

Pour rappel Cassandre est le nom de cette héroïne grecque qui annonce les catastrophes. Dont la destruction de Troie.

Pour rappel également, un homme averti de la chose politique algérienne avait dit de Bouteflika à son arrivée au pouvoir : il enterrera le système… ou le pays.

Ne l’aidons pas à enterrer le pays par de fausses solutions.
S.G.


L’obscur objet d’un débat interdit sur les lignes rouges
Par Ahmed Selmane . lanation.info
Mardi 26 Avril 2011

La lecture des journaux pour fastidieuse qu’elle soit est parfois édifiante. On peut au détour d’une « analyse » découvrir, clairement formulé, l’infini agacement des différentes déclinaisons du régime sur la question du «changement». L’un de ces écrits de l’agacement post-Bouazizi qui saisi le système algérien n’hésite pas à exiger un débat à pas cadencés et en ordre serré où les intervenants s’exprimeraient sur la base de « questions fermées qui n’autorisent pas les approximations, les longues digressions et les perversions qui vont avec ». Gare aux « déviateurs » et aux « déviants » qui se piqueraient d’essayer de franchir les sacro-saintes « lignes rouges » qui officiellement n’existent pas. Mais qui sont néanmoins présentes. « Le système algérien a toutes les apparences du pluralisme et toute la réalité du parti unique », observe M.Abdelhamid Mehri.

Apparences partisanes

Dans les apparences partisanes du système, il est dévolu à Ahmed Ouyahia, actuel premier ministre et chargé du RND, le rôle du rabat-joie. Le méchant qui refroidit les ardeurs, affirme que l’Algérie ne connaît pas de crise politique et qu’il n’y a rien à changer. Les autres apparences – ou apparitions – du système se chargent de nuancer sur le mode de « tout va bien » mais « améliorons » : changeons de gouvernement, allons vers un régime présidentiel dit l’un, parlementaire rétorque l’autre. Et pour que toutes les « questions fermées » soient énoncées, on aura, dans la fantomatique scène politique sous contrôle, des gens qui « oseront » poser la question du départ d’Abdelaziz Bouteflika comme étant la clé voire la finalité du changement. Une fois ces pistes lancées – et alors qu’à l’étranger les américains en particulier pressent les régimes amis de faire quelque chose pour leur éviter les contorsions auxquelles ils ont du se résoudre en Egypte -, le chef de l’Etat décide donc de lancer une réforme textuelle

Questions fermées

Changer quelques lois et la Constitution, voilà donc des questions « fermées » officiellement annoncées avant d’être énoncées. Les sujets sont « cadrés » pour reprendre l’analyse agacée d’un membre de la confrérie soucieux de l’ordre et de son maintien. Changer les lois et la Constitution n’est pas inutile. Des constitutionnalistes peuvent ressortir, dans les journaux, les arguments de débats qui n’ont rien de nouveau sous le soleil, des universitaires transformés en « néo-mouhafed » des temps « pluralistes » ont droit à la télévision pour décortiquer la parole officielle et, accessoirement, des étudiants en droit et sciences politiques peuvent rafraichir leurs connaissances. Mais en Algérie on change des textes – et parfois des têtes – pour que le régime ne change pas. On n’est pas sorti de cette configuration. C’est le premier constat à faire. L’Algérie n’a pas un problème de textes. Suggérer des discussions sur les imperfections d’une Constitution et de lois qui ne sont pas appliquées permet de déplacer le débat. Or, le seul débat pertinent en Algérie – et il n’a rien de subversif – porte sur la mise en conformité du pouvoir réel avec le pouvoir légal. Le vrai débat est bien celui qui porte précisément sur les « lignes rouges » elles-mêmes. C’est la « question ouverte » qui rend secondaire toutes les questions fermées. Il est clair que le régime qui se sent conforté par des recettes pétrolières conséquentes ne va pas se mettre en « débat » pour le plaisir des opposants. Il y a un combat à mener pour le changement qui, nécessairement, sera de longue haleine.

Évolutions inquiétantes

La Turquie progresse vers la démocratie dans un combat qui dure depuis des décennies entre une société qui tente de s’affirmer et un « Etat profond » informel qui, depuis Atatürk, exerce une tutelle sur elle. Le premier enjeu est donc de « déverrouiller » le débat sur le changement, de le définir clairement et de l’articuler au vécu des algériens. Comment créer le vrai débat malgré les écrans de fumée ? Il n’y a pas de réponse évidente. Il est certain cependant qu’il ne faut pas attendre que le régime le fasse. Le « débat textuel » qu’il annonce ne peut sortir des questions « fermées » auxquelles il a d’ailleurs déjà répondu. Il faut d’autant plus forcer ce débat que les évènements en cours dans l’aire arabe montrent qu’un changement qualitatif inquiétant est en train de s’opérer : des forces d’oppositions internes qui se sont pendant longtemps interdits, par instinct patriotique, toute accointance avec l’extérieur n’hésitent plus à jouer à cette carte. Raisonnablement, ces évolutions inquiétantes devraient amener les acteurs « intelligents » du régime à engager, avec la société, le changement démocratique différé depuis la fin des années 80. Mais les cas libyen et syrien sont là pour démontrer que la rationalité n’est pas le propre du système autoritaire. Ces mêmes cas montrent qu’à trop créer des « lignes rouges » censées être infranchissables, on pave le chemin vers le pire. « N’y a-t-il pas parmi vous un homme raisonnable ? ». La question ne se pose déjà plus dans certains pays arabes…
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27 avril 2011


Algérie: vers la fin du compromis social fondé sur la rente ?
23 Avril 2011 Par ahmed.dahmani
L’Algérie indépendante fut marquée par l’organisation de son économie autour de la rente pétrolière. Un compromis social, tacite, s’est établi autour de ce système, dans les années 1980. Constamment remis en cause, ce modèle survivra-t-il aujourd’hui dans un pays en pleine mutation ?

Ahmed DAHMANI, membre de la section LDH Val-de-Bièvre et du Collectif « Pour un Maghreb des droits de l’Homme »

Plusieurs faits marquants, dans l’Algérie de ces dernières années, attestent la dégradation de la situation économique et sociale et le rejet du pouvoir politique qui domine depuis l’indépendance en 1962. Tous les jours, depuis le début des années 2000, des populations poussées à bout (1) sortent dans la rue pour crier leur colère, sous forme d’émeutes, de saccages, d’incendies d’édifices publics, de barrages de routes, etc. (2) Des jeunes, et des moins jeunes, sortent dans les rues de leurs agglomérations, parfois de simples bourgades, pour crier leur désespoir et revendiquer, qui un travail, qui un logement, qui de l’eau potable, etc. D’autres faits, non moins dramatiques, concernent des hommes, des femmes – et pas seulement des chômeurs –, parfois des catégories sociales en principe établies (travailleurs, employés, voire fonctionnaires…). Ils tentent la traversée à la recherche de l’eldorado, au nord de la Méditerranée, et souvent se retrouvent au fond des mers, dans les prisons tunisiennes ou libyennes, soit, pour les plus chanceux, dans les centres de rétention (à Lampedusa ou ailleurs), avec l’espoir d’une libération hypothétique. Enfin, en écho aux révoltes de la Tunisie voisine, à l’acte désespéré de Mohammed Bouazizi, une vingtaine d’Algériens ont commis le même geste d’immolation, et quatre en sont morts.
Nous retrouvons en Algérie quasiment les effets des mêmes causes que dans les autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient (3) : chômage endémique, faiblesse du pouvoir d’achat et surtout absence de toute perspective, notamment pour les jeunes générations, en dépit de potentialités socio-économiques et culturelles importantes. La situation paraît cependant singulière, comparée à celle des pays de la région.

L’Algérie indépendante et l’Etat rentier

La spécialisation de l’Algérie dans la production et l’exportation des hydrocarbures date de la fin de l’ère coloniale, au milieu des années 1950. Toutes les stratégies de développement initiées par les gouvernements algériens successifs, de même que les programmes d’ajustement structurel, dictés par le FMI au milieu des années 1990, n’ont fait que renforcer cette tendance.
Ainsi, en douze ans, la part des hydrocarbures (pétrole et gaz) dans le produit intérieur brut a été multipliée par 1,65 : si, en 1995, les hydrocarbures représentaient 29 % du PIB, ils passent à 47,9 % en 2007. Quant à la fiscalité pétrolière, elle atteint 78 % en 2006, contre 62 % en 2002 ; et autour de 12 %, seulement, dans les années 1960. La part des hydrocarbures dans les exportations était de 69 % en 1970. Elle est aujourd’hui de 98 %. Même le Venezuela et l’Arabie saoudite sont en deçà. La branche des hydrocarbures, qui assure l’essentiel des exportations de l’Algérie, constitue le principal moteur de l’économie. Le prix du pétrole demeure la variable déterminante de la politique économique de l’Etat. Chaque année, le budget, le programme des importations, le volume des différentes subventions, etc., sont calculés en fonction du prix du pétrole. Ses fluctuations, notamment quand elles sont à la baisse, peuvent provoquer de graves problèmes économiques et sociaux.
Cette « rentisation » de l’économie s’étend aussi à la société. Elle a été un choix permanent de l’Etat algérien, plus précisément son groupe dominant (armée et services de sécurité), qui va privilégier un type d’intégration sociale financé par les ressources de la rente plutôt que fondé sur le travail et la production. S’établit alors un type de rapport singulier où l’Etat n’exige pas du citoyen-travailleur des devoirs mais ne lui reconnaît pas de droits : une sorte de « contrat » tacite, où l’absence d’efforts dans le travail et la production a pour contrepartie l’abstention de toute revendication sociale. Singulière configuration que ces rapports entre l’Etat et les citoyens !

L’illusion d’une prospérité sans limites

Dans la mesure où il centralise cette ressource, l’Etat se voit dans l’obligation de la redistribuer. Pour leur part, les citoyens vont considérer cette obligation morale de l’Etat comme un droit imprescriptible : les besoins sociaux se multiplient, les demandes sociales sont croissantes et insistantes. A cet effet, les entreprises étatiques et les administrations sont sommées d’employer des sureffectifs pour limiter la pression du chômage. La plupart des entreprises relevant de l’Etat sont maintenues en activité, alors que leur situation financière est catastrophique. Les prix des produits de consommation courante sont subventionnés par l’Etat pour soutenir le pouvoir d’achat des couches défavorisées, et éviter leur mécontentement.
La stabilité sociopolitique dépend dorénavant de ce nouveau « contrat ». Dans les faits, elle dépend moins des conditions internes du rapport direct de l’Etat aux citoyens que du lien avec le marché pétrolier international. D’où la capacité de l’Etat à négocier une part toujours plus importante de la rente pétrolière.
L’accès à la rente, l’inscription dans ses réseaux et ses circuits deviennent les préoccupations essentielles des différents agents économiques et sociaux. De nouvelles valeurs sociales marquent l’acte d’investissement, de production et de consommation. La croyance en une croissance sans limites, grâce au pétrole, est tenace (elle s’avérera illusoire). Le gaspillage et l’apparat deviennent des normes établies, au niveau des structures et des responsables étatiques. L’esprit de création, les capacités d’innovation ne sont pas encouragées. La culture de la rente s’impose à l’ensemble du corps social : perte du sens de l’effort, mépris du travail, développement de l’esprit de jouissance et de consommation, de l’illusion d’une prospérité sans limites. L’esprit civique disparaît et la corruption se généralise.

Une économie extrêmement fragile

En 1985-1986 l’Algérie subit un contre-choc pétrolier violent : les cours s’effondrent et se conjuguent avec la dévaluation du dollar (monnaie exclusive des transactions d’hydrocarbures). Pour l’Algérie, le choc va être particulièrement ressenti. Les importations sont réduites, l’approvisionnement des ménages et des entreprises chute. Tous secteurs confondus, la production baisse, le déficit des entreprises étatiques s’alourdit et leurs découverts bancaires s’aggravent. Le déficit budgétaire devient permanent et la dette extérieure empire. Ce retournement brutal du marché pétrolier va révéler l’extrême vulnérabilité d’une économie où la rente agit comme une variable exogène, déterminant le niveau d’activité économique, le niveau d’emploi et d’investissement, la politique économique.
Sur le plan social, les conditions de vie de la majorité de la population se dégradent dangereusement. Encouragé par les pénuries, le marché parallèle connaît un développement sans précédent. Plus grave encore, pour une société algérienne marquée par l’égalitarisme cultivé lors de la lutte de libération nationale, l’affairisme, la spéculation, l’étalage sans retenue de leurs richesses par les nouveaux nantis détonnent dangereusement avec l’austère décennie 1970. Conséquence logique, le mécontentement social se développe rapidement, jusqu’aux émeutes d’octobre 1988.
Entre 1988 et 1991, des réformes économiques et politiques sont engagées (4) : nouvelle Constitution instituant le multipartisme ; libéralisation de la presse écrite ; ratification des conventions internationales de protection des droits de l’Homme, etc. Mais ce processus de libéralisation politique n’a jamais été conçu par les tenants du pouvoir d’Etat comme un renoncement à l’exercice du monopole politique. Tout au plus est-il considéré comme un assouplissement des règles de son fonctionnement. L’essentiel est de maintenir à la source principale sinon exclusive du pouvoir politique les principaux généraux de l’armée et des services de sécurité, de préserver la même opacité dans la chaîne des décisions.

De la décennie de violences à Bouteflika

Cette volonté de ne pas se dessaisir du monopole politique explique l’interruption du processus électoral, qui devait assurer la victoire des islamistes aux législatives de décembre 1991. L’Algérie va alors connaître plus d’une décennie de violences meurtrières, causant des centaines de milliers de morts, de disparus, des blessures physiques et psychologiques profondes, à ce jour encore béantes.
L’atténuation des violences coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’A. Bouteflika. Coopté par les principaux cercles de décision, il est seul candidat à la présidentielle d’avril 1999, et bien sûr élu. Aujourd’hui, le Président en est à son troisième mandat (5). Dès son premier mandat, il profite de la nette amélioration de la situation économique, grâce au renchérissement des prix du pétrole.
Jamais, dans l’histoire de l’Algérie indépendante, le pays n’a disposé d’autant de ressources financières. Près de quatre cents milliards de dollars sont engrangés en une dizaine d’années. Une manne inattendue, qui servira à apurer la dette extérieure, à financer de grands chantiers d’infrastructures et à disposer de réserves de change (6). Néanmoins, l’horizon économique demeure peu lisible et l’Algérie cumule les dépendances de toutes natures : les chantiers d’infrastructures et de logement sont confiés à des entreprises étrangères (asiatiques, turques, égyptiennes, etc.), qui recrutent une partie de leur main d’œuvre dans leur pays d’origine. Le sous-développement agricole rend impérative l’importation de près de la moitié de la consommation alimentaire des Algériens. Et surtout, la prédation et la corruption, naguère contenues ou limitées, prennent des proportions colossales.

Un Algérie aujourd’hui en colère

Attisée par l’afflux de milliards de dollars dans les caisses de l’Etat, l’avidité des nouveaux riches est sans limites, l’étalage de leurs fortunes mal acquises indécente aux yeux de la majorité de la population, qui voit les inégalités sociales s’aggraver, les catégories populaires, et même les couches moyennes, se paupériser. Près de 40 % de la population ne dispose pas du seuil minimum (trois cent cinquante euros mensuels) pour vivre modestement. Le chômage est estimé à 10 % mais les rues algériennes sont bondées de jeunes vivant du « commerce informel », quand ils ne passent pas leurs journées dans l’oisiveté et l’ennui, sans espaces de loisirs ou de détente. Le logement est inaccessible pour la plupart des citoyens qui voient se multiplier les programmes de construction sans que la crise s’atténue.
Plus encore, à la différence des années 1980, où l’islamisme politique avait rayonné, la société a connu des mutations socioculturelles profondes. La population algérienne a doublé en trente ans : trente-six millions d’Algériens et d’Algériennes aujourd’hui, majoritairement jeunes, instruits et très urbanisés. Par ailleurs l’espace public n’est plus réservé aux seuls hommes ; la proportion des jeunes filles dans les universités est au moins égale à celle des garçons, l’emploi féminin a beaucoup progressé.
Fortement imprégnés par la révolution informationnelle en cours (7) (TV satellitaires, Internet, réseaux sociaux…), les Algériens sont à l’écoute du monde et leurs besoins se sont accrus et complexifiés.
Dans ce contexte, la tentation du pouvoir d’utiliser la rente pour « calmer la rue », en annonçant distribution de logements, soutien des prix, création d’emplois, etc., pourrait s’avérer être une grande erreur d’analyse et de jugement face aux mouvements populaires qui montent dans toute l’Algérie. Les diverses mobilisations sociales, les multiples tentatives d’organisation de la révolte sauront-elles conserver leur forte dimension morale et éthique ? Iront-elles jusqu’au bout de leur rejet du système rentier, corrompu et corrupteur ? C’est, aujourd’hui, tout l’enjeu en Algérie.

(1) Le pouvoir réprime systématiquement tous les mouvements de revendication organisés par les syndicats autonomes, ne laissant d’autre choix à l’expression sociale que la rue.
(2) Pour la seule année 2010, il a été relevé officiellement plus de neuf mille manifestations à travers le territoire national, soit plus d’un mouvement de révolte par heure.
(3) La lecture des rapports du Pnud sur le développement humain dans le monde arabe dans les années 2000 est particulièrement éclairante à ce sujet.
(4) Ahmed Dahmani, L’Algérie à l’épreuve, économie politique des réformes, 1980-1997, L’Harmattan, 1999.
(5) Après modification de la Constitution qui, à l’origine, limitait l’exercice à deux mandats.
(6) Estimées, par le FMI, à cent soixante-dix milliards de dollars en 2010.
(7) Ahmed Dahmani, « Economie politique de l’Internet au Maghreb », in La Démocratie à l’épreuve de la société numérique, Karthala, 2007.

QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Publié: 28 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Alger le 22 avril 2011

COMMUNICATION DE DJAMEL ZENATI

Les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitudes et à démystifier des clichés considérés jusque là comme définitivement établis.

En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée.

C’est dans cette conjoncture de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement.

La notion de changement

Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle.
La forme propositionnelle « changement dans la continuité » ou plus encore sa réplique populaire « changement de façade » l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale.

Depuis quelque temps la problématique du changement revient au devant de la scène et polarise le débat public.
La forme adjectivale « changement radical » avancée dans la foulée des récentes contestations vise à réinscrire cette notion dans la positivité.
Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tendent à diminuer de sa pertinence.

Pour cela il est impératif de définir le sens que recouvre cet objet complexe, de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visible les conditions de sa possibilité.

Pourquoi un changement radical

Le changement radical est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international.

En effet l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent de lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur.

Elle l’est aussi par les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée.
L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière enregistrée ces dernières années aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale. Jamais « le paradoxe de l’abondance » n’a eu une aussi parfaite illustration.
Qu’adviendrait-il de notre pays si la demande mondiale en énergie venait à baisser ou que le cours du pétrole chutait ?

Cette justification de la nécessité du changement par la menace ne relève aucunement de quelque idéologie sécuritaire, cette dernière consistant à user d’une menace virtuelle à des fins dissuasives

L’enjeu qui se pose à notre pays aujourd’hui transcende les clivages politiques traditionnels et dépasse largement la question du pouvoir.
Il s’agit de relever un double défi.
Le premier défi est celui de l’intégration nationale. Il passe par la reconnaissance de tous les droits à même de fonder une citoyenneté réelle et dynamique, base fondamentale de la démocratie.
Le second a trait au mode d’insertion à l’économie mondiale par la mobilisation rationnelle de toutes les ressources humaines, symboliques et matérielles au profit de tous et dans le souci de préserver notre indépendance.

Quel sens donner au changement

Le slogan «echaab yourid isqat ennidham » qui a fusé de la place etahrir a très vite franchi les frontières égyptiennes pour gagner l’ensemble des pays de la région. Voilà un exemple de mondialisation positive

Ce slogan traduit de la manière la plus forte l’exaspération qu’éprouvent les peuples du Maghreb et du Machreq. On y décèle même une envie de venger les humiliations subies.

Il est évident que penser le changement c’est aller au-delà du slogan et de la psychologie de masse du moment.
Pour ma part je le conçois comme un processus de rupture. Un processus global, ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé. Le processus doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits.

Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté. Il faut abandonner le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation.

Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits.
Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux
Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes.
Rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes.
Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception.


La famille ALGÉRIE doit être rassemblée. Pour cela il faut :

– réconcilier l’algérien avec son histoire, sa culture et son identité plurielle.
– réconcilier l’algérien avec les valeurs qui ont fait jadis sa grandeur comme la solidarité, la tolérance, le respect, l’honnêteté, l’hospitalité, la sagesse, le travail, etc.
– réconcilier l’algérien avec l’effort intellectuel.
– réconcilier l’algérien avec les institutions républicaines
– réconcilier l’algérien avec l’action politique.

De grandes réformes doivent d’ores et déjà être retenues et je pense particulièrement à l’école et à l’Etat.
L’impartialité de l’administration, par d’exemple, mérite la consécration constitutionnelle au même titre que le principe de l’indépendance de la justice.

Un grand débat national sur l’état du pays doit être organisé. Il ne doit occulter aucune question, notamment celles relatives à la violence et à la corruption, sans toutefois sombrer dans le règlement de compte ou dans la tentation d’un retour au passé.
L’ouverture des médias lourds est une urgence.

C’est une fois l’Algérie rassemblée, réconciliée, qu’elle pourra alors affronter le défi de la mondialisation par la construction de l’ensemble maghrébin. C’est le seul moyen pour mieux se faire entendre, négocier dans de meilleures conditions et bénéficier des avantages de la mondialisation. L’exemple Sud-américains dans ce domaine est à méditer.

Par devoir envers les générations montantes, la dimension stratégique doit imprégner toutes les décisions politiques et tous les aspects de la gestion des affaires de notre pays.

Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national.

Le changement est-il possible maintenant ?

La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale.
La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.

Pour cela les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé. Quant aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre. Est-il besoin de rappeler que l’ingérence résulte de l’entêtement des dirigeants à rester au pouvoir quitte à provoquer le chaos. Ils offrent ainsi aux puissances occidentales un motif précieux d’intervention. Ces dernières, sous le prétexte de l’assistance, déploient leurs stratégies de remodelage géopolitique pour mieux venir en aide à un capitalisme international en crise. L’exemple de l’Irak et plus récemment celui de la Lybie sont édifiants.

Les résistances au changement

Les résistances au changement se présentent sous divers aspects et à plusieurs niveaux.

Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique. La conflictualité croissante dans la sphère sociale est appréhendée en termes d’écart entre ce qui est et ce qui doit être. Ils feignent d’ignorer que cette situation découle directement de choix politiques délibérés. En fait les décideurs veulent à tout prix empêcher une jonction entre les forces sociales et les acteurs politiques militant pour le changement. L’argent public est mis à contribution pour calmer quelque peu cette contestation.

Le premier ministre a été jusqu’à soutenir que le système politique actuel est la seule modalité d’exercice politique et offre toutes les garanties d’une compétition politique démocratique. Il est vrai que des acteurs politiques existent et des élections se tiennent régulièrement. Mais il faut ajouter que ces dernières se caractérisent par un degré zéro d’incertitude et donc sans risque d’alternance. L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle « une dictature consultante ». La vox populi l’a déjà qualifié par l’expression « ellaab hmida erracham hmida ».

Ils usent par ailleurs de techniques de dissuasion comme par exemple celle qui consiste à présenter le changement comme une aventure vers l’incertain. Il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler les drames du passé pour susciter une peur annihilante. Le discours du président est à cet égard un exemple de perfection.

L’autre résistance est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988. Cette thèse repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire. Ce qui serait de mauvaise augure pour l’avenir de la Tunisie et de l’Egypte puisque, d’après cette théorie, la prochaine séquence qui attend ces deux pays est une décennie de violence.

La peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes.

Différer le changement serait offrir notre jeunesse aux aventuriers locaux et aux magnats de la mondialisation.
Le danger des dérives extrémistes est réel car le populisme se nourrit de l’exclusion et utilise le désarroi des populations pour emprisonner leur soif de liberté dans des perspectives étroites et régressives
Lorsqu’on fonde l’ordre politique sur un principe unificateur supérieur, on ne quitte pas la sphère de l’autoritarisme. On ne fait que le réinventer sous une autre forme.
Je pense ici à tous les communautarismes, religieux ou ethnique, qui imposent aux individus de se définir par ce qu’ils sont et non par la conception qu’ils ont de la vie collective. Le système politique n’est plus alors le produit d’un contrat social librement établi mais l’émanation d’une catégorie transcendantale dont les actes échappent à la critique et au contrôle.

Je terminerai cette communication par un message que j’adresse à partir de cette tribune au président de la république.

Monsieur le président,

J’ai écouté attentivement votre discours et j’ai relevé quelques points que je vais vous soumettre

Le premier a trait à votre état de santé. Vous paraissez très affaibli par la maladie. Je tiens à vous souhaiter sincèrement un rapide rétablissement.
Mais vous n’êtes pas sans savoir Monsieur le président que l’Algérie est tout aussi affaiblie que vous. Sa maladie à elle est due à la greffe d’un système autoritaire qu’elle ne cesse de rejeter depuis 1962.
Cette communauté de situation ne pourrait-elle pas provoquer chez vous une marque de solidarité à son égard ?

Le deuxième concerne le décalage flagrant entre le contenu de votre discours et les exigences de la situation. Etes-vous sûr d’être bien informé ? J’ai comme l’impression que vos collaborateurs usent du mensonge pour vous égarer.
Ils l’ont fait avec le président Zéroual et ça lui a valu d’écourter son mandat.
Ils l’ont fait avec le président Boudiaf et ça lui a couté la vie.

Réveillez-vous Monsieur le président et associez-vous à cette grande œuvre de renouvellement de la perspective historique en Algérie.
Le verdict de l’histoire est souvent sévère


Sadek Akrour. Militant du MCB, ancien animateur du comité populaire de Béjaïa

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Publie le : mercredi 21 avril 2010

Le parcours militant de Sadek Akrour a fait la jonction entre le printemps berbère de 1980 et les événements du printemps noir en 2001. Pour lui, l’un est le prolongement de l’autre. Il revient dans cet entretien sur l’évolution de la revendication amazighe et du combat pour la démocratie.

– La commémoration du double anniversaire du printemps berbère et du printemps noir ne connaît pas de mobilisation significative cette année. Selon vous, qu’est-ce qui fait défaut ?

– Il y a un cumul de raisons qui ne datent pas d’aujourd’hui. Le pouvoir n’a jamais cessé ses manœuvres pour disperser les forces populaires, sociales et démocratiques qui militent pour la remise en cause du fondement du système. La question de tamazight n’a jamais été neutre, c’est un combat politique et toute question politique évolue au gré des forces politiques autant dans l’opposition qu’au sein du pouvoir. Pendant les années 1980, il y a toujours eu des divergences à l’intérieur du mouvement entre les forces de gauche et celles de droite. Les premières considèrent qu’on ne peut dissocier le combat pour tamazight du combat global pour l’émancipation du peuple algérien en particulier et de l’Afrique du Nord en général, dans ses composantes arabophone et amazighophone.

L’arabe populaire était d’ailleurs opprimé au même titre que tamazight. Les deuxièmes, les forces de droite, étudiaient la question amazighe dans un vase clos. De ce fait, on nous disait militer pour tamazight et point. Or, la mouvance de gauche a fédéré les forces démocratiques et sociales au niveau national. Il y a bien eu parmi les détenus de 1980 des arabophones comme Ahmed Dahmani, Abderrezak Hamouda, fils de Si L’haouès, et plus tard M’hamed Rachedi en 1981. La troupe Debza, qui chantait en arabe, était née dans ce sillage, la troupe Dersa de Sétif également. Cette situation de divergences s’est répétée avec la naissance du RCD et avec l’ouverture politique en 1989. Il y a eu dispersion des rangs des porteurs de la revendication. Après la crise politique dans le pays au début des années 1990, il y a eu l’éclatement du MCB, puis sont apparues des divergences autour du boycott scolaire (1994-1995). La même logique a présidé aux divergences de 2001. On ne peut aller vers une citoyenneté sans un projet démocratique, laïque, social. Aujourd’hui, j’appelle à se référer au document final du séminaire de Yakouren afin d’y voir la façon avec laquelle a été posée la question amazighe. C’était tamazight qui posait le problème des libertés, de la démocratie… Le mouvement était aux côtés des actions d’Oran (1982), de La Casbah (1984), l’Est algérien (1986), mais aussi en 1988 où nous sommes sortis au nom du mouvement. Tout cela a amené les acquis démocratiques qui ont suivi.
– A qui profitent justement les acquis de tamazight aujourd’hui ?

– C’est vrai qu’avec l’ouverture, la création du HCA, etc., la question de la promotion de la langue est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Prenons l’exemple de la radio locale, il est vrai qu’elle participe au développement de la région, mais remarquez que les heures d’écoute profitent au mouvement islamiste. A la télévision nationale, avant on nous parlait de dictature en arabe ; aujourd’hui, on la sert en tamazight. Voilà ce qui a changé. Au nom de tamazight, le pouvoir a pu normaliser la Kabylie. Le discours officiel a changé dans la forme mais pas dans le fond. Ce sont ceux qui ne veulent pas le règlement définitif de la question amazighe qui se nourrissent aujourd’hui de sa revendication. Y compris les islamistes. Nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui disent que ‘‘nous sommes des Amazighs que l’Islam a arabisés’’. Ces gens-là sèment l’amalgame. Ceci dit, il y a eu des acquis malgré tout, mais est-ce que ces espaces travaillent pour tamazight ? Je dis que les véritables porteurs de la revendication ont été marginalisés, opprimés par le pouvoir. S’il y a une avancée sur le plan linguistique, sur les plans culturel et identitaire, la revendication demeure entière.

– Vous avez été l’un des animateurs du Comité populaire né dans la douleur des événements d’avril 2001 à Béjaïa. Avec du recul, comment jugez-vous l’expérience de ce comité ?

– S’il y a une mémoire de ce qui s’est passé en 2001, je pense que les chômeurs et les couches opprimées vont reprendre le flambeau de la dynamique du Comité populaire, du mouvement populaire. Je ne regrette rien, sauf peut-être les divisions. C’était en tout cas dans la logique des choses. Le pouvoir a activé tous ses services et sa clientèle en Kabylie pour réduire le mouvement à la simple revendication de tamazight, langue nationale et officielle, et à l’espace kabylo-kabyle. Or, les premières heures du mouvement ont constitué un immense espoir pour tous les opprimés à l’échelle nationale. Le mouvement a atteint Chlef, El Tarf, Béchar, Djanet, les Aurès, Khenchela où une femme a été tuée mais qui n’a pas été comptabilisée parmi les victimes. Le caractère fondamentalement social imprimé au mouvement par le Comité populaire a ébranlé toutes les forces conservatrices au sein et à l’extérieur du pouvoir. C’est dommage que cette énergie ait fini en gâchis, dont les auteurs qui se réclamaient porte-parole du peuple sont aujourd’hui connus, ils ont fait la campagne pour Bouteflika. Ceci dit, ce mouvement a ouvert des brèches et chassé la peur à l’échelle nationale.

– Le président Bouteflika avait proposé, lors de ses sorties électorales en Kabylie, une sorte de réconciliation en proposant de tourner la page…

– On tourne la page quand les auteurs des crimes et responsables des massacres se repentissent. Par contre, Bouteflika propose aux victimes de se repentir. On ne peut pas tourner la page, car les causes qui ont conduit aux événements de 2001 se sont encore multipliées : misère sociale, fermeture du champ politique, répression des mouvements sociaux, des syndicats…Tout cela continue. Le système éducatif n’a jamais été plus arabiste que maintenant, y compris tamazight qui est entrée dans ce cadre. Ils ont appauvri les gens qui ne pensent plus à la revendication identitaire. On veut domestiquer le petit bastion qui reste comme espoir pour l’Algérie. La Kabylie a eu la responsabilité historique de reconstruire le mouvement culturel dans le rassemblement et l’unité et dans le sens d’enfanter une dynamique qui permettra l’émancipation réelle des masses populaires algériennes.

Par Kamel Medjdoub – El Watan


26 juin 1980

Chronologie du Printemps berbère 1980

Par Rachid Chaker – Revue Tafsut n° 80
En deux années et demie d’existence, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou a déjà connu trois grandes grèves dont la dernière en date, très dure, s’est déroulée du 17 octobre au 13 novembre 79 ; elle posait le problème de la représentation authentique des étudiants dans l’instance universitaire. Le FLN avait accusé les meneurs d’être des berbéristes, voire des bébéro-marxistes (ou plus prosaïquement des Bougiots).

On avait alors supprimé la venue des étudiants bougiots sur Tizi-Ouzou, ceux-ci étant désormais orientés sur Sétif. De même les enseignants algériens ayant accompli leurs études en France, furent particulièrement surveillés, parfois intimidés. De nombreuses atteintes à la liberté des manifestations culturelles berbères se sont déjà produites à Tizi-Ouzou. Interdiction d’Aït Menguellet et d’Idir ; ou de la pièce de théâtre la Guerre de 2000 ans adaptée en kabyle. En rétorsion, une salle de prière aurait été alors mise à sac par les étudiants.

La venue le 10 mars 1980 de Mouloud Mammeri avait été annoncée par voie d’affiches depuis plusieurs jours déjà. Le recteur, bien qu’hostile à cette présence a toléré l’organisation de la conférence par le comité de cité d’Oued Aïssi (comité reconnue par l’administration). Toutefois, plusieurs affiches avaient été arrachées. Dans la nuit du dimanche au lundi à minuit, un mystérieux appel téléphonique de quelqu’un se faisant passer pour le recteur de Tizi-Ouzou prévient Mammeri de l’annulation de sa conférence.

Lundi 10 mars 1980.

Renseignement pris le matin, M. Mammeri s’est entendu démentir au téléphone, par M. Arab, lui-même, toute interdiction ou report de la conférence. Vers 12 heures Mammeri, en compagnie de S. Chaker et d’un chauffeur du CRAPE se dirige en direction de Tizi-Ouzou. Parvenu à 14 heures à Dra Ben Khedda, ils sont interceptés par un barrage de police. (Un second barrage était d’ailleurs prévu à Boukhalfa.)
Conduit chez le Wali après vérification d’identité, M. Mammeri se voit signifier oralement, l’interdiction de sa conférence sur la » poésie kabyle ancienne « , sous prétexte de » risques de troubles de l’ordre public « . Il est également convié à quitter la wilaya immédiatement. Auparavant, il prend soin de se rendre chez le recteur pour s’enquérir de cette interdiction. Le Wali a en effet » lâché le morceau » en trahissant son exécuteur des basses œuvres, puisqu’il avait charge, le directeur du COUS, M. Mérabtène, de téléphoner « l’annulation » à Mammeri, la veille à minuit.

Le recteur et le secrétaire général de l’Université sont effondrés et déclarent être soumis à des pressions intolérables. Aux environs de 16 h 30, à Hasnaoua lorsque la nouvelle de l’interdiction parvient à la nombreuse foule attendant impatiemment (plus de 1 000 personnes !) c’est l’effervescence qui succède à l’indignation. Une A.G. des étudiants est convoquée pour le lendemain mardi 11 mars à 9 heures.

Mardi 11 mars 1980.

Première manifestation de rue à Tizi-Ouzou. Cette manifestation est rapidement décidée par l’A.G. de 9 heures. De l0hl5 à l2hl5, soit durant deux heures, ce sont 500 à 600 personnes puis à la fin 700 environ qui ont défilé en faisant deux fois le tour de la ville par les principales artères. Le cortège a marqué des temps d’arrêt devant le CNP du FLN, devant la Wilaya et enfin devant les lycées de la ville.
Les banderoles proclamaient :
» Culture berbère : culture populaire »
» Wali, CNP, Conférence de M. Mammeri interdite ? »
» Halte à la répression culturelle ! »
Les slogans en français étaient : » A bas la répression » – » Wali, CNP, assassins « .
En kabyle, c’étaient :
» Tamazight t-tameslayt ennegh : le berbère est notre langue »
» anerrez wala aneknu ! : nous briserons mais ne plierons pas ! »
» ‘naâya di lbat’el ! : nous en avons marre de l’injustice ! »
Le service de répression était très important : police, gendarmerie et pompiers, mais il n’a pas osé intervenir. L’activité dans la ville était paralysée et l’ensemble de la population était aux fenêtres. Il y avait certes une grande approbation tacite, mais pas de manifestations très nettes d’appui ; seules quelques vieilles ont osé pousser des » vouyous » de leurs balcons.
L’après-midi, une réunion des enseignants algériens du Centre universitaire de Tizi-Ouzou met au point le texte d’une pétition sous forme de lettre ouverte au ministre de l’Enseignement supérieur, texte dénonçant (dans ses deux versions finalement proches l’une de l’autre), l’interdiction dont avait été victime un collègue universitaire, insistant également sur le nécessaire respect des franchises universitaires (présence de flics en civil dénoncée…), et revendiquant la liberté d’expression notamment au plan culturel et précisément en ce qui concerne la langue berbère. La lettre recueillera plus de 40 signatures (soit les 4/5 des enseignants algériens).

Mercredi 12 mars 1980.

Rédaction en assemblée générale par les étudiants de Tizi-Ouzou, d’une » lettre ouverte au président de la République » qui sera tirée plus tard à des milliers d’exemplaires et largement diffusée (Alger, Boumerdès, etc.). Cette lettre relativement modérée, s’appuie sur la Charte nationale dont elle cite de larges extraits. Elle rappelle les événements et revendique le droit au développement de la langue et de la culture berbères proposant l’adoption du berbère comme seconde langue nationale.
A Alger, les personnes mises au courant de ce qui se passait à Tizi-Ouzou, se sont montrées souvent très mitigées certaines mettaient même en doute la véracité des informations ou la personnalité de M. Mammeri. Quelques rares personnes étaient enthousiasmées par la manifestation de rue !

Jeudi 13 mars 1980.

Les enseignants de l’Institut des Sciences économiques d’Alger, informés des événements, ont pris l’initiative d’une pétition adressée au ministère protestant contre l’interdiction dont avait été victime l’universitaire Mammeri. Ce texte recueillera une bonne quarantaine de signatures, soit les 3/4 des enseignants algériens (y compris les gens du PAGS et la direction…). Dans la nuit du 12 au 13 mars, entre Boudouaou et Tizi-Ouzou, la plupart des pancartes routières et des abris d’arrêts de bus, ont été recouverts d’inscriptions à la peinture noire portant : » Démocratie « , » Aït Ahmed au pays ! « , » Halte au génocide culturel ! « , » néo-FLN-Fascîste « , » Tous opposants ! »
Des inscriptions ont aussi été signalées dans Tizi-Ouzou et sur les routes de la haute Kabylie. Toutes ont été recouvertes précipitamment par les autorités avec plus ou moins d’efficacité, à la peinture blanche ou rosé, et ce, dans la journée du jeudi 13. C’est à cette date aussi, que paraît le premier article de la presse étrangère, faisant état des événements de Tizî-Ouzou. Il s’agit d’un court article de Libération, lequel relate honnêtement la manifestation du 11. (C’est sans doute ce qui éveillera l’intérêt du Monde !)

Vendredi 14 mars 1980.

Les gens commentent abondamment (et différemment) les inscriptions. Les avis sont plutôt partagés.
Samedi 15 mars 1980.
Première visite à la présidence de la République d’une délégation d’étudiants de Tizi-Ouzou qui lui remettront la lettre ouverte. Ils sont reçus par A. Benhabyles le secrétaire général qui se montre quelque peu surpris et réservé, mais néanmoins pas trop hostile. Les étudiants lui font une démonstration d’écriture en berbère (Tifinagh) qu’il dit avoir transmise au Président ( ?). En fait il précisera ses positions lors de la seconde rencontre.

Dimanche 16 mars 1980.

A Alger, on signale qu’un tract du FFS circule en milieu estudiantin (c’est le troisième depuis six mois), il informe sur les événements de Tizi-Ouzou tout en exagérant quelque peu le nombre des manifestants (2000 prétend-il).
En Kabylie, les dimanche 16, lundi 17 et mardi 18, Larbaa Naît Irathen puis Azazga et Aïn El Hammam ont connu trois journées de manifestations (à Larbaa, trois jours consécutifs). Les manifestants sont surtout de nombreux jeunes (lycéens, etc.) mais aussi des très jeunes et des femmes (en général des vieilles). Des actions spectaculaires sont signalées.
A Larbaa Naît Irathen, les manifestants entrent dans la caserne et obligent les djounouds à sortir (alors qu’ils étaient en tenue de sport, en train de faire de la gymnastique), pour manifester en faveur de la langue berbère. Le même sort atteint le président de l’APC qui se voit contraint de défiler en tête en scandant : » Vive les Berbères. »
Partout des vitres et des enseignes des édifices publics sont brisées, souvent elles sont repeintes en caractères » tifinagh « . A Azazga, un officier de police venu protester contre la dégradation d’une enseigne du FLN, se voit déverser sur lui un pot de peinture rouge, etc. Les commerçants (certains diront qu’ils y ont été forcés) ont bien évidemment baissé tous les rideaux.

Lundi 17 mars 1980.

Daniel Junqua, correspondant du Monde, se rend à Tizi-Ouzou, où il enquête auprès d’étudiants, d’enseignants et tente vainement d’obtenir la version des responsables (recteur absent, etc.). Un premier article honnête va paraître dans le Monde, daté du mercredi 19 mars.
A l’université de Tizi-Ouzou, on commente bien sûr tous les événements. Les partisans d’une prise de position pour dénoncer les » partis d’opposition suspects de chercher à manipuler » sont mis en minorité et le projet est abandonné. Le soir, un gala du chanteur d’Imazighen Imula, Ferhat, a lieu au foyer de Hasnaoua devant près de mille spectateurs dont le directeur du COUS, Merabtène,
complètement ivre, qui se prête aux demandes loufoques des étudiants qui le ridiculisent. Ce gala tourne en une espèce de meeting d’opposition à la politique répressive du pouvoir et il a beaucoup de succès car des thèmes politiques sont ouvertement débattus, comme par exemple, le retour d’opposants comme Aït Ahmed et Boudiaf. Le laborantin About Arezki parle imprudemment d’un tract du FUAA qu’il aurait reçu sous sa porte.

Mardi 18 mars 1980.

On nous confirme les manifestations de Larba, Azazga et Aïn El Hammam. Les gens sont parfois assez circonspects (particulièrement les hommes adultes), » on risque de s’acheminer vers une guerre civile » redoutent-ils.

Mercredi 19 mars 1980.

Mammeri est reçu une première fois par Bererhi (le ministre de l’Enseignement supérieur) qui s’est montré tout plein d’excuses » mielleuses » mais vagues. Une seconde fois il le contacte pour lui déconseiller fortement de participer à un cycle de conférences organisées à la Cité universitaire de jeunes filles de Ben Aknoun, sur le thème de la Culture nationale. La même démarche semble avoir été faite auprès de M. Labîdi ainsi qu’auprès de Rachid Boudjedra également pressenti pour ce cycle.
Mammeri s’excusera » diplomatiquement » auprès des jeunes filles venues le relancer. Certaines filles de l’UNJA tenteront même de reprendre l’affaire en main.

Jeudi 20 mars 1980.

On relève un billet plutôt » ordurier » signé K.B. (sans doute Kamel Beikacem, le rédacteur en chef) paru dans la page culturelle de El Moudjahid. Mammeri y est attaqué (sans être nommé) comme un véritable collaborateur du colonialisme. On note aussi un éditorial très confus mais dont la fin dénonce nettement les fauteurs de trouble de Tizi-Ouzou dans ‘Révolution africaine.
Algérie Actualité, quant à lui, souligne bien que le départ de Chadiy pour le Moyen-Orient était prévu de longue date et n’a donc rien de conjoncturel. En fait une venue de Chadly à Tizi-Ouzou était bel et bien prévue pour le 15 ou le 16 mars. En témoignent les nombreux (et précipités) travaux d’embellissement dans toute la ville.
A Dra El Mizan, une première tentative de manifestation a eu lieu alors que les lycées étaient en vacances, avec environ deux cents lycéens. A Tizi-Ouzou, les étudiants tiennent une A.G. assez houleuse, au cours de laquelle certains dénoncent les manipulations des partis d’opposition, FFS, FUAA et PRS ; certains y ajoutent le PAGS (qui effectivement manipulerait au moins un ou deux des » meneurs » estudiantins). Par ailleurs l’AG prend la décision d’aller au-devant des manifestants lycéens des villes de Larba, Azazga, etc. qui s’apprêtent à descendre en cortège sur Tizi-Ouzou, afin de les dissuader de faire le regroupement. La manifestation dont la rumeur était connue depuis plusieurs jours, même à Alger, est difficilement contenue. En fait les forces de l’ordre étaient sur les dents.

Samedi 22 mars 1980.

Au niveau des enseignements de Tizi-Ouzou, on parle d’une nouvelle initiative à prendre suite à l’article injurieux d’El Moudjahid, qui met en cause également la communauté universitaire de Tizi-Ouzou de façon indirecte. A Alger, certains universitaires tentent avec peu de succès, de faire signer une pétition demandant à El Moudjahid de garantir le droit de réponse à Mammeri.
La pétition recueille difficilement des signatures, même parmi le personnel du CRAPE dont Mammeri avait été directeur.

Lundi 24 mars 1980.

On note de nombreuses tergiversations en milieu enseignant à Tizi-Ouzou sur les initiatives à prendre. La lettre ouverte au ministre tarde à être envoyée. A l’Institut des Sciences économiques, le recteur Arab vient d’installer la commission pédagogique. Les enseignants décident à propos du problème des polycopies et du tirage d’adresser une lettre-ultimatum à l’administration pour la date limite du samedi 29 mars, au-delà de laquelle ce serait la grève.

Mardi 25 mars 1980.

L’Institut des Sciences économiques d’Alger se met en grève pour trois jours à propos principalement de leur comité d’institut non reconnu par l’administration.
Mammeri a été reçu par le ministre de l’Information, Mehri, qui, tout en lui présentant des excuses polies, s’oppose à la publication de sa réponse par El Moudjahid. Mammeri semble plutôt résigné à ne pas pousser plus loin, mais à sonder du côté d’Algérie-Actualité… Entre-temps, le directeur de la Recherche scientifique au ministère, Benbouzid, ainsi que des gens de l’ONRS se mon- trent plutôt favorables à l’idée de l’ouverture d’une chaire de berbère et de filières de recherches dans le domaine.
Les pétitions de protestation affluent chez les autorités.

26 mars 1980

Nouvelle manifestation à Tizi-Ouzou des près d’un millier d’étudiants. La police n’intervient pas.
30 mars 1980
Récital d’Aït-Menguellet à la porte de Pantin. Le comité de défense des droits culturels appelle à un rassemblement silencieux devant l’ambassade d’Algérie en France.

6 avril 1980

Assemblée générale des étudiants à Ihesnawen (Tizi-Ouzou) décidant l’occupation de la salle de reprographie de l’université et appelle à une manifestation pour le 7 avril à Alger.

7 avril 1980

10 h du matin. Alger, place du 1er Mai, cinq cents manifestants dont des étudiants et des enseignants se regroupent en milieu de matinée pour réclamer le droit à l’existence pour la culture berbère. Leurs banderoles sont « culture populaire », « liberté d’expression », « le berbère n’est-il pas une langue algérienne ? », « démocratie culturelle ». La police intervient dès le départ du cortège qui entonne alors le chant des maquisards « Min djibalina » (de nos montagnes s’est élevée la voix de la liberté). La police réprime sauvagement les manifestants. Près de 200 sont embarqués dans les fourgons à coups de matraque. Parmi les manifestants, on dénombre plusieurs blessés et cinq personnes sont dans le coma. Un manifestant est mort sous les coups de matraque. Une grève est votée à l’université d’Alger. L’université de Tizi-Ouzou est en grève et occupée par les étudiants.
11 h 30. Meeting à la faculté centrale d’Alger pour décider d’autres marches sur le commissariat central pour protester contre la répression.
3:00 PM. Rassemblement silencieux devant l’ambassade d’Algérie en France à l’appui du CDDA regroupant un millier de personnes. Une motion devait être remise à l’ambassade. L’ambassadeur a refusé de recevoir la délégation les traitant de non Algériens. Une lettre ouverte au président Chadli a été lancée pour recueillir des signatures.
Soir. Assemblée générale des étudiants décidant une grève générale illimitée avec occupation des locaux de l’université.

8 avril 1980

A Alger, plus d’un millier d’étudiants manifestent aux cris de « A bas la répression », « police assassin », « libérez les détenus », « culture populaire algérienne ». Ils entonnent aussi des chants patriotiques. Ils sont énergiquement refoulés par la police dans l’enceinte universitaire. La manifestation se prolonge pendant plus de deux heures. La plupart des interpellés sont libérés.
En Kabylie, plusieurs milliers de paysans de Aïn El Hammam et Larbâa Nat Yiraten marchent sur Tizi-Ouzou. L’armée bloque les routes et leur fait rebrousser chemin. La plupart des interpellés de la veille ont étés libérés. Les étudiants de Boumerdès se mettent en grève. Motion de soutien des étudiants et travailleurs de la Fac centrale aux étudiants de Tizi-Ouzou. Mise en place d’un bureau de coordination pour Alger.

9 avril 1980

Le mouvement s’étend en Kabylie. Les manifestations de jeunes revendiquant le droit à l’existence pour la culture berbère se multiplient aux Ouadhias, Aït-Yanni, Djemâa-Saaridj, Dellys, Bordj Menaïel, Sidi Aïch, etc. A Sidi Aïch, 9 avril, un concert donné par le chanteur Ferhat (groupe Imazighen Imula) est interdit. Le chanteur est interpellé par la police.

10 avril 1980

Contre-manifestation organisée par le parti FLN à Tizi-Ouzou.

9-15 avril 1980

Constitution de comités de vigilance et de soutien aux étudiants en grève dans tous les villages de Kabylie.

11 avril 1980

Réponse de Mouloud Mammeri à El Moudjahid à propos des « donneurs de leçons » refusée par ce même journal, reprise par le journal Le Matin. Ronéotypé et distribué par les étudiants à la population en Algérie et en France.

13 avril 1980

Une délégation d’enseignants de Tizi-Ouzou a été reçue par le ministre de l’enseignement supérieur. Les élèves du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou se mettent en grève et occupent l’établissement. Les travailleurs de l’hôpital envoient une motion de soutien aux étudiants grévistes et une lettre au président Chadli demandant l’arrêt de la répression. Un tract attribué au FFS appelle à une grève générale pour le 16 avril.

15 avril 1980

Le CDDCA à Paris appelle à une marche pacifique pour le 26 avril devant l’ambassade d’Algérie et le 1er mai à la rue des filles du clavaire à la Bastille. Occupation de l’hôpital de Tizi-Ouzou.

16 avril 1980

Grève générale totale en Kabylie. Le chanteur Ferhat du groupe Imazighen Imula est enlevé à Dar El Beida à 14 h 30. Le ministère de l’Enseignement supérieur lance un ultimatum aux étudiants de Tizi-Ouzou pour reprendre les cours le 19 avril. Le soir, réunion conjointe entre travailleurs de la Sonelec, Sonelgaz, hôpital, étudiants, enseignants, lycéens, Sonitex, et Casoral condamnant la répression et mettant sur pied un comité populaire de coordination.

18 avril 1980

Rassemblement devant l’ambassade d’Algérie à Ottawa et marche symbolique devant le parlement canadien.

20 avril 1980

1 h du matin. L’opération Mizrana est déclenchée. Les forces de répression envahissent tous les lieux occupés (université, hôpital, usines). Les étudiants surpris dans leur sommeil sont assommées dans leur lit. Les chiens sont lâchés sur les fuyards. Des étudiants sautent des étages de la cité universitaire en slip. Des professeurs sont arrêtés à leur domicile. Tout le personnel de l’hôpital, médecins et infirmiers, est arrêté et remplacé par des médecins militaires. Des rumeurs font état de 32 morts et plusieurs centaines de blessés. Une grève générale spontanée a été déclenchée par la population de Tizi-Ouzou, plus aucune enseigne en arabe ne subsiste, ni plaque de rues.
La Kabylie était coupée du monde. Interdiction d’accès à tout le monde et aux journalistes en particulier.

21 avril 1980

Condamnation des 21 d’El-Kseur. Des barricades commencent à s’édifier dans la haute ville et à la gare. Les forces de répression circulent baïonnette au canon. Les nouvelles galeries sont pillées (par provocation ?). Le centre artisanal saccagé, ainsi que la gare routière et la villa de Kharroubi. La population des villages environnants marche sur la ville pour protester contre la répression et les morts.

22 avril 1980

Trois journées de grève générale. Des barricades continuent à s’édifier dans la haute ville. Des manifestants parcourent la ville avec des banderoles pour la libération des détenus et l’arrêt de la répression, d’autres proclamant « Imazighen » sont déployées. Les CNS chargent les manifestants dans le dos. De durs combats ont lieu partout dans la ville. Les montagnards redescendent dans la ville et dressent des barricades. Pillage du bureau de l’APS, la SAA, la maison de l’artisanat, le siège du parti, l’hôtel le Balloua, le cinéma Mondial. Grève de solidarité déclenchée à l’hôpital Mustapha (Alger) par le personnel soignant.

23 avril 1980

4 ème journée de la grève générale. Des arrestations massives ont lieu partout. Des manifestants venant de Tigzirt-sur-mer affrontent les forces de répression à l’entrée de la ville. De violents affrontements ont lieu également à Draâ Ben Khedda.

24 avril 1980

Retour au « calme » progressif, les magasins d’alimentation rouvrent dans l’après-midi. Des affrontements très violents ont lieu entre manifestants (des Ouadhias, de Larbaâ et de Aîn El Hammam) et les forces de répression. Les nouvelles galeries croulent sous l’abondance des marchandises.

25 avril 1980

La ville est quadrillée par les forces de répression. La RTA filme les endroits saccagés. 17 h, l’ambassadeur d’Algérie est reçu au quai d’Orsay. 17 h 50 le préfet de police signifie au comité de défense des droits culturels en Algérie, l’interdiction de la marche prévue pour le lendemain.

26 avril 1980

Malgré l’interdiction de la manifestation par le préfet, et pour le « risque de troubles de l’ordre public » le contre-ordre est lancé par le CDDCA par voie de presse et audiovisuelle, près de 500 personnes sont venues. 400 personnes ont été interpellées par la police et conduites à Vincennes où elles furent fouillées, photographiées et fichées. L’Amicale des Algériens avait « délégué » 200 provocateurs emmenés à Paris par cars et payés à la journée.

29 avril 1980

Le préfet de Paris interdit la manifestation silencieuse du CDDCA prévue pour le 1er mai pour « risque de trouble de l’ordre public.

10 mai 1980

Gala de Matoub Lounès à l’Olympia. Une minute de silence fut observée en signe de solidarité avec le mouvement populaire en Algérie.

12 mai 1980

Grève à la Fac d’Alger.

16 mai 1980

Une liste de 24 détenus est publiée par El Moudjahid et annonce leur traduction devant la cour de sûreté de l’Etat siégeant à Médéa.

18 mai 1980

Grève générale à Tizi-Ouzou suivie massivement par la population à l’exception des Nouvelles Galeries Algériennes.

19 mai 1980

Manifestation de protestation contre la répression à Alger.

24 mai 1980

Assemblée générale à la Fac centrale d’Alger agressée par les agents du pouvoir.

25 mai 1980

Le CDDCA publie la « lettre ouverte à Chadli » qui a recueilli 3522 signatures.

3 juin 1980

Publication de la pétition du Comité international de soutien aux victimes de la répression en Algérie. Mise sur pied par le CDDCA et qui a recueilli 140 signatures de personnalités universitaires et artistiques.

21 juin 1980

14 h. Meeting de soutien aux détenus en Algérie, tenu à la Bourse du travail à Paris organisé par le CDDCA et le comité international contre la répression sur les mots d’ordre suivants : -Halte à la répression.
Libération inconditionnelle et immédiate de tous les détenus.
Langues populaires (arabe algérien et berbère) comme langues nationales. Ont été invités à participer au meeting toutes les organisations et personnalités algériennes et françaises. Ont participé celles qui ont souscrit à ces principes.

Le CDDCA, l’ASEP, UNEF, LCR, FEN, FO, OCI, FFS, ligues internationales des droits de l’homme. Quant à Djamel Allam et le groupe Djurdura ils ont refusé de répondre à l’appel du CDDCA, Ferhat et Aït Menguelet ont été retenus en Algérie.

25 juin 1980

Journée de soutien aux détenus organisée à Tizi-Ouzou. 20 h. L’APS annonce la mise en liberté provisoire des 24 détenus de Berrouaghia pour le lendemain.

Une délégation avec plusieurs voitures part de Tizi-Ouzou pour chercher les détenus qui sont accueillis par Tizi-Ouzou en fête
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Liste des 24 détenus
1- ABBOUT Arezki
2- CHEMIME Mokrane
3- AGGOUN Ahmed
4- HALET Rachid
5- AHMED ZAID Idir
6- KHELLIL Saïd
7- AIT OUAKLI Rachid
8- LAMARI Idriss
9- AIT LARBI Arezki
10- LOUNAOUSSI Mouloud
11- ALI CHEIKH Oubraham
12- NAIT ABDELLAH Mohamed
13- BACHA Mustapha
14- RACHIDI Mohamed
15- BEN AMOUN Kamel
16- SAADI Mouloud
17- BELGHEZLI Achour
18- SAADI Saïd
19- BERDOUS Mammar
20- STIET Mohamed
21- BOURRIF Salah
22- TARI Laziz
23- BRAHIMI Ali
24- ZENATI Djamel