Articles Tagués ‘proxinitisme’


Expéditions punitives contre des «prostituées» à M’sila

La chasse aux sorcières est ouverte

M’sila. De notre envoyé spécial, El Watan, 7 juillet 2011

Si les prostituées reviennent ici», dit l’un des nombreux jeunes qui nous entourent en désignant les appartements calcinés du troisième étage, «cette fois-ci on va les brûler vives».

 

Il y a autant de détermination que de colère dans les propos de ces voisins d’immeuble de la cité Chebilia, à M’sila, chef-lieu de wilaya d’un Hodna qui respire la misère et la mal-vie. Chebilia est une cité populeuse, crasseuse, plantée au cœur même de la ville de M’sila. Une cité comme il y en a tant en Algérie. C’est dans ce décor de béton et de poussière qu’un effroyable drame a failli se produire il y a cinq jours.
D’abord, les faits. Selon les témoignages que nous avons recueillis auprès des habitants de ce quartier, c’est en fin d’après-midi du samedi 2 juillet que des centaines de jeunes, en provenance de toutes les cités environnantes, se sont rassemblés au bas d’un immeuble situé sur la principale artère de la ville de M’sila. Ils veulent chasser la dénommée R., habitant le troisième étage. Son appartement est connu pour être un lieu de rendez-vous un peu plus que galants. R. roule en 4×4 de luxe et fait travailler plusieurs filles. «Tous les quinze jours, il y a une relève. Des filles nouvelles arrivent, les anciennes partent», dit un habitant de l’immeuble. Les voisins et les riverains sont écœurés par ce commerce indigne qui se fait sous les yeux de leurs épouses et de leurs enfants. La dénommée R. est décrite comme une maquerelle arrogante, tellement sûre de ses appuis dans les hautes sphères locales qu’elle ne cherche même pas à cacher qu’elle pratique le plus vieux métier du monde. Les rendez-vous se font par téléphone. Le client arrive au bas de l’immeuble où l’attend le fils aîné qui l’escorte jusqu’au troisième étage, comme s’il s’agissait d’un membre de la famille. Toutefois, le manège ne dupe personne. Dans l’appartement, ce sont quatre à cinq filles aux mœurs aussi légères que leurs tenues qui s’occupent des désirs des clients de cette Madame Claude du Hodna.

Ce samedi soir, la foule est déterminée à en finir avec ce lieu de débauche au milieu de leur cité. Un ultimatum est donné à la dame au 4×4. Elle a 24 heures pour plier bagage et vider les lieux. R. ne l’entend pas de cette oreille. «Je ne pars pas, je fais ce que je veux, allez vous faire f…», telle est sa réponse suivie d’un chapelet d’injures et d’insanités, selon des témoins présents sur les lieux.
Dans un immeuble voisin, une autre femme, de la même vieille corporation que madame R. a reçu le même ultimatum. Elle a plié bagage et s’est éclipsée discrètement. Sous la pression de la foule qui n’a cessé de grossir, la maquerelle du 3e étage finira par partir dans la nuit. L’assaut est alors donné. L’appartement est brûlé, mais les flammes menacent de s’étendre aux étages supérieurs qu’elles lèchent allégrement. «J’étais au cinquième étage avec mes enfants, mais on a réussi à nous faire sortir», dit un père de famille visiblement marqué par l’épreuve. Le pire a été évité de justesse. Après les témoignages des uns et des autres, nous décidons de monter au troisième étage. La cage d’escalier est dans un état indescriptible. «Elle a toujours été ainsi. Cela ne date pas de l’incendie», dit l’un des résidants. Les murs sont noirs de fumée et le sol de l’appartement est jonché de vêtements et d’objets. Même les cadres des portes sont calcinés.

Cette chasse aux sorcières qui s’est ouverte à M’sila n’en est pas à son premier épisode. Nous nous rendons dans une autre cité, à quelques blocs de là, où un drame s’est produit il n’y a pas si longtemps. La cité des 500 Logements est mitoyenne de l’université. Nous sommes au tout début du mois de juin. Le dénommé Ali, qui habite la cité, est ennuyé par un chahut créé par une bande de voyous rassemblés en bas d’un immeuble qui passe pour abriter des femmes de petite vertu. Il sort voir de quoi il en retourne et s’accroche verbalement avec le groupe de voyous. L’altercation s’envenime rapidement et le malheureux reçoit un bloc de pierre sur la tête qui l’envoie directement à l’hôpital dans un état semi-comateux. Il décédera au bout de deux jours passés au service de réanimation. La nouvelle de sa mort se répand comme une traînée de poudre. Des émeutes éclatent aussitôt et c’est la maison de rendez-vous, accusée d’attirer tous les voyous du coin, qui est le principal objet de la vindicte populaire. Des centaines de personnes sont rassemblées devant l’immeuble avant de le prendre d’assaut, tentant de l’escalader et d’arracher les barreaux qui protègent les fenêtres, mais en vain. D’autres tentent de mettre le feu à la conduite de gaz sans plus de succès. Dans le petit immeuble de deux étages, quatre femmes sont prises au piège et courent le risque d’être lynchées si une porte ou une fenêtre cède. Il n’y a pas de voisins. Ils ont tous fui cette promiscuité honteuse.

Quelques personnes de bonne volonté, dont l’imam du quartier, esayent de faire entendre raison à la foule en délire. En vain. La police tente une maigre protection avec une dizaine d’éléments antiémeute, mais le risque de les voir réduits en charpie par les milliers de personnes qui encerclent l’immeuble est tel qu’on leur conseille de se retirer vivement.
Au petit matin, les quatre prisonnières finissent par être évacuées discrètement, lorsque les esprits se sont enfin calmés. Aujourd’hui, l’immeuble est fermé et la porte d’entrée garde encore des traces de l’incendie. L’événement passé, les autorités locales sont venues mettre un ralentisseur sur la chaussée, en face de l’immeuble, et une plaque de sens interdit. Comprenne qui voudra. Autre cité, toujours à M’sila. Des immeubles lépreux plantés au milieu de terrains vagues crasseux, jonchés d’immondices. Au fond de la cité, un immeuble porte des traces d’incendie sur toute sa façade. La vue d’un journaliste qui prend des notes et des photos attire la curiosité d’une dame qui hasarde la tête à sa fenêtre. Nous apprenons bientôt que l’immeuble a été brûlé dans la nuit du 5 juillet après le départ des locataires, des femmes aux mœurs légères qui attiraient des dizaines de clients au point que beaucoup d’habitants ont fini par déménager, excédés par une pratique contraire à leur morale et à leurs valeurs familiales.

Un peu plus loin, des jeunes sont assis sur des blocs de pierre, face à des locaux commerciaux saccagés, vandalisés. Ces commerces sont «les locaux de Bouteflika», nous apprennent les jeunes oisifs. 78 locaux érigés au beau milieu d’un terrain vague jonché d’ordures, loin de tout. «Ils ne servent à rien ! Pourquoi s’étonner ? Ils ont même donné un local de vulcanisateur à quelqu’un au premier étage», dit l’un d’entre eux. Questionnés sur les femmes qui ont quitté l’immeuble incendié, les jeunes affirment qu’elles avaient fini par salir la réputation du quartier : «Elles étaient arrogantes. Elles ne cherchaient pas à passer inaperçues. Elles étaient protégées par qui vous savez…»
Retour à la cité Chebilia par une autre rue. Un marché informel s’est installé au beau milieu de la chaussée à double voie. Des cabanes de haillons et de chiffons qui défigurent le paysage, si tant est qu’il reste encore une quelconque beauté à ces cités champignons qui n’ont aucune honte à étaler leur laideur et leur saleté.
Des cités déshumanisées, sans le moindre espace vert, sans banc public, sans aucune infrastructure de culture ou de loisirs. Il y a longtemps que les résidants de ces immeubles difformes ont perdu le sens du civisme. Ils ne s’entendent plus pour nettoyer, reverdir et embellir leur environnement. Ils ne sont plus d’accord que pour défendre un dernier acquis : leur dignité.
Hypocrisie morale des pouvoirs publics :

On pensait tout connaître des émeutes, mais voilà qu’on découvre des Algériens capables de trouver des raisons originales de se révolter. Le phénomène de la prostitution, qui se propage dans les milieux populaires (cités, quartiers et villages) est en train de pousser à bout les couches sociales qui y sont directement exposées.

C’était le cas à Tichy, dans la wilaya de Béjaïa et c’est également le cas à M’sila. Nous n’avons trouvé aucun prédicateur zélé, aucun prêche incendiaire derrière ces chasses aux sorcières.
Depuis la fermeture des maisons closes, la prostitution s’est incrustée peu à peu dans des niches sociales qui sont loin d’être siennes. Elle a fini par s’y installer durablement, au mépris de valeurs ancestrales qui ont volé en éclats.

Nul besoin d’étude ou de statistiques pour savoir que pratiquement toutes les villes d’Algérie sont touchées par la prostitution. Les réseaux de traite des femmes, soutenus par des complicités bien placées dans les rouages de la police, de la justice et des milieux d’affaires et d’argent, opèrent au vu et au su de tous. Dans les salons de coiffure, les pizzerias, les discothèques, les hôtels, les universités et bien d’autres milieux.

Chassées des cabarets où elles officiaient, les prostituées ont investi les cités et les quartiers résidentiels où elles tentent de se faire une petite place. Dans certains quartiers bien connus, les habitants qui ne pratiquent pas le plus vieux métier du monde sont obligés d’afficher un panneau sur leur porte : maison honnête. Chassez le naturel, il revient au galop : depuis que les maisons closes l’ont été définitivement au nom d’une morale à quatre sous, c’est toute la société qui a commencé à être gangrenée.

D. A.



Plus de 1500 prostituées travaillent dans la région de Béjaïa

Tichy mène la guerre au tourisme sexuel


“Halte au tourisme sexuel et au pourrissement de notre ville.” Ce mot d’ordre barrant une banderole accrochée à l’entrée-est de Tichy en dit long sur l’étendue de l’exaspération de ses habitants face à la propagation remarquable du phénomène de la prostitution. Beaucoup d’habitants de cette station balnéaire la plus prisée de la wilaya de Béjaïa ne veulent plus de la présence de ces femmes qui viennent ici vendre leurs charmes. Misogynie ? Accès de puritanisme ? Xénophobie ? Jalousie ?

Rien de tout cela, jurent les membres de la coordination des comités de 3 villages (Baccaro, Maâdhen et Tichy-centre), mise en place dans la foulée du mouvement de protestation lancé en mars dernier. Ils ne nourrissent aucune animosité envers les étrangers ou les propriétaires des hôtels, assurent-ils, surtout que le tourisme est le gagne-pain de bon nombre d’entre eux.
“Nous ne sommes pas contre X ou Y. On n’a aucun problème avec les bars, les hôtels et même les lieux de divertissement. Les familles et les touristes sont les bienvenus à Tichy. Mais le tourisme sexuel et la débauche, non”, explique Boubekeur, un des animateurs de la coordination. “Notre objectif est simple : nous voulons zéro prostitution à Tichy. C’est impossible de vivre ici. On a trop supporté. Le phénomène doit s’arrêter”, lance son ami Mourad, un restaurateur. Il faut dire que, pendant la saison des chaleurs, Tichy reçoit un flux de plus de 80 000 touristes qui y viennent gouter aux plaisirs de la mer. Une belle aubaine pour les amateurs du gain facile : une faune de proxénètes de différentes régions du pays s’amènent ici pour louer des appartements dans lesquels officient leurs prostituées.
Un bon filon pour certaines vieilles originaires de l’ouest du pays qui, elles aussi, y ramènent leurs filles pour s’adonner au plus vieux métier du monde. Et comme elles ne rechignent pas à la dépense, des habitants n’hésitent pas à leur céder leurs appartements sans se soucier de l’usage qui en sera fait ni du profil des locatrices. Même les agences immobilières en profitent de cette manne puisqu’une bonne moitié d’entre elles travaillent avec ces très particulières clientes. Révélation d’une personne très introduite dans le milieu de la nuit : quelque 1500 prostituées “sévissent” dans la région de Béjaïa. “Les prostituées viennent de Annaba, de Batna, de Constantine, de Djelfa, etc. Mais 90% d’entre elles sont de l’ouest du pays, essentiellement de Sidi Bel-Abbès. C’est une véritable filière. On envoie là-bas des gens spécialement pour s’ ‘approvisionner’. Des tas de filles leur sont présentées pour sélectionner celles qui seront du voyage vers le paradis bougiote”, affirme-t-il.

Les Tychiotes se sentent touchés dans leur dignité
Et cette grande concentration de filles de joie dans une petite ville de 17 000 habitants à peine ne peut pas ne pas attirer les regards. Les rancœurs, aussi, car elle n’est pas sans conséquences. La prostitution se pratiquait partout, dans des maisons comme à la plage.
Perspicaces, nombre de prostituées se sont mariées avec de jeunes chômeurs de la région, histoire de s’assurer une résidence et bien sûr une protection. En contrepartie d’une somme d’argent, certains Tychiotes n’hésitent pas à reconnaître leur paternité sur des enfants qui ne sont même pas les leurs. “Elles ont infesté notre ville. Leur rythme de vie ne cadre pas avec nos valeurs culturelles”, déplore Rachid, un enseignant très pondéré et surtout très respecté. Et parce qu’elles ne se sont particulièrement pas appréciées par la population, ces femmes sont accusées de tous les maux du monde. La propagation de la drogue et de la délinquance ? Elles. Les familles qui désertent la région ? C’est encore, elles. Les nouveaux modes comportementaux et vestimentaires adoptés par la jeunesse locale? Le fruit amer de leur influence négative. Et comme le sexe et l’alcool ont toujours fait bon ménage, Tichy a vu les établissements où l’on consomme de l’alcool pousser comme des champignons. Elle compte une quinzaine de bars et une autre quinzaine de débits de boissons sans parler des 8 discothèques.
Mais ce qui touche le plus les habitants de Tichy est que leur ville soit perçue comme symbole de la dépravation.
“Certains se laissent aller à des actes d’incivisme et quand tu essaies de rappeler quelqu’un à l’ordre, il te rétorque : on est à Tichy non. Une zone affranchie quoi”, s’offusque Rachid. “Nous avons honte de dire que nous sommes les habitants de Tichy. Je préfère perdre une saison que de perdre mon honneur. Je n’ai pas où aller sinon je l’aurais fait”, peste Mourad, un restaurateur qui assure : “On est un mouvement citoyen décidé à nettoyer Tichy et à restaurer notre dignité.” Rétablir l’honneur et la dignité de la région, voici donc la grande cause des révoltés de Tichy. Pour certains, cela passe inévitablement par le départ des prostituées. Mais la revendication ne date pas d’aujourd’hui. Depuis 1993, la population locale n’a pas cessé d’interpeller les autorités sur le phénomène de la prostitution. “Par le passé, on fait une action de protestation, des rafles sont entreprises dans le milieu de la prostitution et dès que la pression populaire baisse, on relâche les prostituées et le phénomène repart de plus belle”, explique Fatseh, un diplômé en psychologie de Baccaro reconverti en agriculteur.

Actions citoyennes contre la prostitution

Mais à partir de mars dernier la donne a radicalement changé. Les habitants de trois villages ont décidé alors de se réunir au sein d’une coordination. Et ce n’est plus les feux de paille des années précédentes mais une protesta inscrite dans la durée que menait ce nouveau venu de la scène locale. Et, depuis trois ans, elle a à son actif toute une panoplie d’actions de protestation. Plusieurs sit-in ont été tenus devant le siège de l’APC et ceux du commissariat de police et de la gendarmerie. La RN9 a été coupée à plusieurs reprises.
Des marches sont organisées pour exiger le départ des intrus. Toutes les autorités, civiles et militaires, ont été saisies. En vain. La nuit du 5 mai un énième sit-in est organisé devant le commissariat de police. L’action de protestation ayant échappé au contrôle de ses initiateurs, de jeunes excités et vindicatifs ont décidé de faire des descentes punitives dans plusieurs établissements hôteliers (Club Aloui, le Syphax, le Golf, l’Albatros, La Grande terrasse, Saphyr bleu et Villa d’est). Mais l’établissement le plus endommagé est le Saphir bleu.
Son propriétaire, M.Kaabache, témoigne :  » 16 voitures, dont 13 appartenant à des clients, sont saccagées et 68 vitres cassées. Coût des dégâts : 400 millions de centimes. On a fait appel à un expert pour constater les dégâts et une plainte a été déposée contre 26 personnes ». De son point de vue,  » la solution est simple si les protestataires avaient privilégié la voie du dialogue. Oui, j’ai une douzaine d’entraineuses qui mangent et dorment ici. Mieux, elles sont déclarées et fichées par la police. Les hôtels n’y sont pour rien dans la propagation de la prostitution et le problème est ailleurs », explique-t-il.  » J’avais quelques projets mais maintenant je suis indécis « , confie cet ancien émigré revenu au bercail en 1993 pour investir l’argent amassé pendant son exil parisien de 46 ans.
Parti de rien pour bâtir un petit empire, Hocine Mercel, le propriétaire de ‘’ Villa d’est’’ et enfant de Tichy, ne veut pas trop remuer le couteau dans la plaie même si son établissement a été pris pour cible.  » On m’a cassé quelques vitres sans plus. Ils ont tenté de s’introduire à l’intérieur et on s’est interposés », lâche-t-il. Prenant à témoin un de ses employés, il assure avoir pris la décision, bien avant les derniers événements, de fermer la discothèque ce mois d’août. Mais il compte inaugurer, à la mi-juillet, un nouvel hôtel de 36 chambres et 3 studios qu’il a baptisés ‘’Les Deux rochers’’.
« On m’a causé une perte de plus 50 millions de centimes. C’est une catastrophe. On est à la mi-juin et pas un seul estivant. Les clients ont peur « , déplore le gérant d’une autre discothèque.  » J’ai 40 ans et je n’ai jamais vu de prostitution dans la rue. C’est du sabotage. Il y a des jeunes de 15-16 ans qui ont été payés . On a peur et l’Etat doit faire son travail sinon on sera dans l’obligation de nous défendre », ajoute-t-il.

Le laxisme de la police est désigné du doigt

Il faut dire que l’attitude des agents de l’Etat, les policiers en tête, a mécontenté les deux camps.
Les animateurs de la Coordination ne comprennent pas le peu d’empressement mis par les policiers pour s’attaquer aux milieux de la prostitution.  » On leur a donné la carte de tous les lieux de débauche. Ils sont toujours en activité. Il a fallu qu’on décide d’organiser un sit-in pour jeudi 9 juin pour que les policiers fassent, la veille, une rafle « , déplore une figure de proue de la Coordination. Les protestataires assurent que depuis deux décennies ils n’ont pas cessé de saisir toutes les autorités, civiles et militaires, de la wilaya pour mettre fin à ce phénomène qui, aujourd’hui encore, il est toujours là.  » Comment se fait-il que dans un village reculé les policiers savent ce que fait un clandestin et, dans la ville de Tichy, ils ignorent tout du phénomène de la prostitution ? « , s’interroge Boubekeur.  » Il y a de la complicité et du laxisme chez les autorités. Elles ferment les yeux sur ce qui se passe dans notre ville car il y a à boire et à manger « , explique Rachid. Des jeunes n’hésitent pas à accuser les policiers d’être  » complices avec les propriétaires des discothèques  » et de  » toucher des enveloppes « . Il se dit aussi que, la nuit du 5 mai, les policiers ont conseillé aux protestataires d’aller régler le problème eux-mêmes. Accusations gratuites ? Approché pour avoir sa version des faits, le commissaire nous renvoie à la cellule de communication de la sureté de wilaya. Le souhait des membres de la coordination est que le général Hamel fasse une tournée à Béjaîa comme il l’a fait à Tizi-Ouzou. Pour leur part, les propriétaires des discothèques ne s’expliquaient pas la passivité de la police la nuit du 5 mai. Certains d’entre eux assurent avoir appelé la police mais  » elle a refusé d’intervenir  » au motif qu’  » elle a reçu l’ordre de ne pas toucher à la population « .  » Comme si nous ne faisons pas partie de cette population « , maugrée l’un d’entre eux avant d’ajouter :  » Avec ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, ils ont certainement peur de la contagion « .

Divergences sur le départ des prostituées et désapprobation de la violence

À se fier à certaines indiscrétions, la revendication du départ des prostituées ne semble pas faire l’unanimité à Tichy. Selon un membre de la coordination, l’opinion locale est partagée en deux tendances : La première est représentée par des “radicaux” qui exigent le départ immédiat et définitif de toutes les prostituées de la ville. La seconde est constituée par des “modérés” qui veulent en finir seulement avec la prostitution illégale et la présence des prostituées dans les rues de la ville.
Cette divergence est confirmée par un propriétaire d’agence immobilière qui se défend de travailler avec ces femmes et dit militer pacifiquement pour leur départ. Certaines mauvaises langues susurrent que ce sont “ceux qui se sont marié avec les prostituées qui poussent vers cette solution radicale pour pouvoir se débarrasser de leurs compagnes d’infortune”. Vrai ou faux ? Une chose est sûre : le mécontentement populaire face à la propagation inquiétante du phénomène est bien réel.
Autre chose qui ne fait pas l’unanimité au sein de la population : le recours à la casse. Beaucoup désapprouvent les dérapages de la nuit du 5 mai à commencer par les animateurs de la Coordination qui, pour éviter d’autres violences, ont décidé de décaler l’horaire de la tenue des sit-in. “Les événements de la nuit du 5 mai ne sont pas prémédités. La Coordination a été débordée par un groupe de jeunes. La cause des protestataires est juste mais on est contre la casse”, assure un employé d’agence immobilière avant d’ajouter : “Cela fait 20 ans que le phénomène existe. Certains veulent le régler immédiatement. Ce ne sera pas facile de le faire en une semaine ou un mois. Il faut laisser le temps au temps”. “La violence n’a jamais été une solution. On est contre la casse. On ne peut pas faire disparaître une activité exercée depuis 40 ans. Il faut y aller doucement”, ajoute un commerçant.

L’activité commerciale touchée, la saison touristique non compromise

Il faut dire que les derniers événements ont eu des répercussions négatives sur l’activité commerciale qui, par le passé à cette période, battait son plein. Les propriétaires des hôtels Grande terrasse, Saphir Bleu et Villa d’Este déplorent la fuite des clients. “La bonne clientèle est partie. Elle a peur. On m’appelle de partout et même de France pour savoir si les choses se sont tassées. Mais c’est le restaurant qui est le plus touché. Pendant toute la journée du 11 on n’a servi que 05 couverts. Certes, on ne travaille pas à perte, mais la marge bénéficiaire est nulle”. Envisage-t-il de recourir au licenciement ? “Pour le moment non. Mais par le passé, chaque été, on embauche 5 à 6 employés. Cette année on ne le fera pas”, répond-t-il avant de s’interroger : “Veulent-ils faire de Tichy une ville morte ?”.
Les plus touchés sont les petits commerçants. Un vendeur de poterie et un tenant d’une agence immobilière assurent que l’activité a baissé de 90%. “À cette période de l’année, nous enregistrons une soixantaine de réservations. Cette année, on n’a que six”, regrette un responsable d’agence immobilière. La saison est-elle alors compromise ? “Non, il n’y a aucun indice qui permet de le dire. C’est à partir du 15 juin qu’on commence à recevoir des réservations”, rectifie son collègue. Les membres de la Coordination refusent eux aussi d’entendre parler d’une saison touristique gâchée. “Ce sont les gens qui sont contre le mouvement qui font circuler ce genre de ragots. La saison estivale n’est pas du tout compromise et les estivants sont les bienvenus. Les familles ne se sentiront jamais en plus grande sécurité que cette année. Il y aura moins de délinquance et moins de consommation d’alcool dans les plages”, affirme Rachid. Même s’ils regrettent la tournure prise par l’action du 5 mai, nombre d’animateurs de la Coordination et de citoyens estiment qu’elle a aussi quelques résultats positifs. Les prostituées ne s’exhibent plus dans les ruelles de la ville et une grande partie d’entre elles s’est refugiée à Boulimat, à l’ouest de Béjaïa, le temps que la tempête passe. La voix de la population est plus écoutée.
Lors d’une réunion tenue à la mi-mai entres les autorités civiles et militaires, les élus, les propriétaires d’hôtels et les membres de la Coordination, les services de sécurité se sont engagés à prendre en charge le problème. Il semble qu’un renfort de 90 policiers ait été acheminé depuis vers Tichy. Et cet été, Tichy sera touché par le plan Delphine de la Gendarmerie alors qu’elle ne l’a jamais été par le passé.
La guerre contre la prostitution a-t-elle donc pris fin? “Nous avons décidé d’observer une pause pendant la saison estivale mais nous resterons vigilants. La deuxième mi-temps, ce sera pendant le mois de Ramadhan et nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout”, promet Rachid. Et un de ses amis d’avertir : “Si le problème n’est pas pris en charge, il risque d’y avoir d’autres dérapages”. La balle est plus que jamais dans le camp des autorités.


Par : Arab Chih, Liberté, 25 juin 2011