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L’obscur objet d’un débat interdit sur les lignes rouges
Par Ahmed Selmane . lanation.info
Mardi 26 Avril 2011

La lecture des journaux pour fastidieuse qu’elle soit est parfois édifiante. On peut au détour d’une « analyse » découvrir, clairement formulé, l’infini agacement des différentes déclinaisons du régime sur la question du «changement». L’un de ces écrits de l’agacement post-Bouazizi qui saisi le système algérien n’hésite pas à exiger un débat à pas cadencés et en ordre serré où les intervenants s’exprimeraient sur la base de « questions fermées qui n’autorisent pas les approximations, les longues digressions et les perversions qui vont avec ». Gare aux « déviateurs » et aux « déviants » qui se piqueraient d’essayer de franchir les sacro-saintes « lignes rouges » qui officiellement n’existent pas. Mais qui sont néanmoins présentes. « Le système algérien a toutes les apparences du pluralisme et toute la réalité du parti unique », observe M.Abdelhamid Mehri.

Apparences partisanes

Dans les apparences partisanes du système, il est dévolu à Ahmed Ouyahia, actuel premier ministre et chargé du RND, le rôle du rabat-joie. Le méchant qui refroidit les ardeurs, affirme que l’Algérie ne connaît pas de crise politique et qu’il n’y a rien à changer. Les autres apparences – ou apparitions – du système se chargent de nuancer sur le mode de « tout va bien » mais « améliorons » : changeons de gouvernement, allons vers un régime présidentiel dit l’un, parlementaire rétorque l’autre. Et pour que toutes les « questions fermées » soient énoncées, on aura, dans la fantomatique scène politique sous contrôle, des gens qui « oseront » poser la question du départ d’Abdelaziz Bouteflika comme étant la clé voire la finalité du changement. Une fois ces pistes lancées – et alors qu’à l’étranger les américains en particulier pressent les régimes amis de faire quelque chose pour leur éviter les contorsions auxquelles ils ont du se résoudre en Egypte -, le chef de l’Etat décide donc de lancer une réforme textuelle

Questions fermées

Changer quelques lois et la Constitution, voilà donc des questions « fermées » officiellement annoncées avant d’être énoncées. Les sujets sont « cadrés » pour reprendre l’analyse agacée d’un membre de la confrérie soucieux de l’ordre et de son maintien. Changer les lois et la Constitution n’est pas inutile. Des constitutionnalistes peuvent ressortir, dans les journaux, les arguments de débats qui n’ont rien de nouveau sous le soleil, des universitaires transformés en « néo-mouhafed » des temps « pluralistes » ont droit à la télévision pour décortiquer la parole officielle et, accessoirement, des étudiants en droit et sciences politiques peuvent rafraichir leurs connaissances. Mais en Algérie on change des textes – et parfois des têtes – pour que le régime ne change pas. On n’est pas sorti de cette configuration. C’est le premier constat à faire. L’Algérie n’a pas un problème de textes. Suggérer des discussions sur les imperfections d’une Constitution et de lois qui ne sont pas appliquées permet de déplacer le débat. Or, le seul débat pertinent en Algérie – et il n’a rien de subversif – porte sur la mise en conformité du pouvoir réel avec le pouvoir légal. Le vrai débat est bien celui qui porte précisément sur les « lignes rouges » elles-mêmes. C’est la « question ouverte » qui rend secondaire toutes les questions fermées. Il est clair que le régime qui se sent conforté par des recettes pétrolières conséquentes ne va pas se mettre en « débat » pour le plaisir des opposants. Il y a un combat à mener pour le changement qui, nécessairement, sera de longue haleine.

Évolutions inquiétantes

La Turquie progresse vers la démocratie dans un combat qui dure depuis des décennies entre une société qui tente de s’affirmer et un « Etat profond » informel qui, depuis Atatürk, exerce une tutelle sur elle. Le premier enjeu est donc de « déverrouiller » le débat sur le changement, de le définir clairement et de l’articuler au vécu des algériens. Comment créer le vrai débat malgré les écrans de fumée ? Il n’y a pas de réponse évidente. Il est certain cependant qu’il ne faut pas attendre que le régime le fasse. Le « débat textuel » qu’il annonce ne peut sortir des questions « fermées » auxquelles il a d’ailleurs déjà répondu. Il faut d’autant plus forcer ce débat que les évènements en cours dans l’aire arabe montrent qu’un changement qualitatif inquiétant est en train de s’opérer : des forces d’oppositions internes qui se sont pendant longtemps interdits, par instinct patriotique, toute accointance avec l’extérieur n’hésitent plus à jouer à cette carte. Raisonnablement, ces évolutions inquiétantes devraient amener les acteurs « intelligents » du régime à engager, avec la société, le changement démocratique différé depuis la fin des années 80. Mais les cas libyen et syrien sont là pour démontrer que la rationalité n’est pas le propre du système autoritaire. Ces mêmes cas montrent qu’à trop créer des « lignes rouges » censées être infranchissables, on pave le chemin vers le pire. « N’y a-t-il pas parmi vous un homme raisonnable ? ». La question ne se pose déjà plus dans certains pays arabes…
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27 avril 2011


Algérie: vers la fin du compromis social fondé sur la rente ?
23 Avril 2011 Par ahmed.dahmani
L’Algérie indépendante fut marquée par l’organisation de son économie autour de la rente pétrolière. Un compromis social, tacite, s’est établi autour de ce système, dans les années 1980. Constamment remis en cause, ce modèle survivra-t-il aujourd’hui dans un pays en pleine mutation ?

Ahmed DAHMANI, membre de la section LDH Val-de-Bièvre et du Collectif « Pour un Maghreb des droits de l’Homme »

Plusieurs faits marquants, dans l’Algérie de ces dernières années, attestent la dégradation de la situation économique et sociale et le rejet du pouvoir politique qui domine depuis l’indépendance en 1962. Tous les jours, depuis le début des années 2000, des populations poussées à bout (1) sortent dans la rue pour crier leur colère, sous forme d’émeutes, de saccages, d’incendies d’édifices publics, de barrages de routes, etc. (2) Des jeunes, et des moins jeunes, sortent dans les rues de leurs agglomérations, parfois de simples bourgades, pour crier leur désespoir et revendiquer, qui un travail, qui un logement, qui de l’eau potable, etc. D’autres faits, non moins dramatiques, concernent des hommes, des femmes – et pas seulement des chômeurs –, parfois des catégories sociales en principe établies (travailleurs, employés, voire fonctionnaires…). Ils tentent la traversée à la recherche de l’eldorado, au nord de la Méditerranée, et souvent se retrouvent au fond des mers, dans les prisons tunisiennes ou libyennes, soit, pour les plus chanceux, dans les centres de rétention (à Lampedusa ou ailleurs), avec l’espoir d’une libération hypothétique. Enfin, en écho aux révoltes de la Tunisie voisine, à l’acte désespéré de Mohammed Bouazizi, une vingtaine d’Algériens ont commis le même geste d’immolation, et quatre en sont morts.
Nous retrouvons en Algérie quasiment les effets des mêmes causes que dans les autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient (3) : chômage endémique, faiblesse du pouvoir d’achat et surtout absence de toute perspective, notamment pour les jeunes générations, en dépit de potentialités socio-économiques et culturelles importantes. La situation paraît cependant singulière, comparée à celle des pays de la région.

L’Algérie indépendante et l’Etat rentier

La spécialisation de l’Algérie dans la production et l’exportation des hydrocarbures date de la fin de l’ère coloniale, au milieu des années 1950. Toutes les stratégies de développement initiées par les gouvernements algériens successifs, de même que les programmes d’ajustement structurel, dictés par le FMI au milieu des années 1990, n’ont fait que renforcer cette tendance.
Ainsi, en douze ans, la part des hydrocarbures (pétrole et gaz) dans le produit intérieur brut a été multipliée par 1,65 : si, en 1995, les hydrocarbures représentaient 29 % du PIB, ils passent à 47,9 % en 2007. Quant à la fiscalité pétrolière, elle atteint 78 % en 2006, contre 62 % en 2002 ; et autour de 12 %, seulement, dans les années 1960. La part des hydrocarbures dans les exportations était de 69 % en 1970. Elle est aujourd’hui de 98 %. Même le Venezuela et l’Arabie saoudite sont en deçà. La branche des hydrocarbures, qui assure l’essentiel des exportations de l’Algérie, constitue le principal moteur de l’économie. Le prix du pétrole demeure la variable déterminante de la politique économique de l’Etat. Chaque année, le budget, le programme des importations, le volume des différentes subventions, etc., sont calculés en fonction du prix du pétrole. Ses fluctuations, notamment quand elles sont à la baisse, peuvent provoquer de graves problèmes économiques et sociaux.
Cette « rentisation » de l’économie s’étend aussi à la société. Elle a été un choix permanent de l’Etat algérien, plus précisément son groupe dominant (armée et services de sécurité), qui va privilégier un type d’intégration sociale financé par les ressources de la rente plutôt que fondé sur le travail et la production. S’établit alors un type de rapport singulier où l’Etat n’exige pas du citoyen-travailleur des devoirs mais ne lui reconnaît pas de droits : une sorte de « contrat » tacite, où l’absence d’efforts dans le travail et la production a pour contrepartie l’abstention de toute revendication sociale. Singulière configuration que ces rapports entre l’Etat et les citoyens !

L’illusion d’une prospérité sans limites

Dans la mesure où il centralise cette ressource, l’Etat se voit dans l’obligation de la redistribuer. Pour leur part, les citoyens vont considérer cette obligation morale de l’Etat comme un droit imprescriptible : les besoins sociaux se multiplient, les demandes sociales sont croissantes et insistantes. A cet effet, les entreprises étatiques et les administrations sont sommées d’employer des sureffectifs pour limiter la pression du chômage. La plupart des entreprises relevant de l’Etat sont maintenues en activité, alors que leur situation financière est catastrophique. Les prix des produits de consommation courante sont subventionnés par l’Etat pour soutenir le pouvoir d’achat des couches défavorisées, et éviter leur mécontentement.
La stabilité sociopolitique dépend dorénavant de ce nouveau « contrat ». Dans les faits, elle dépend moins des conditions internes du rapport direct de l’Etat aux citoyens que du lien avec le marché pétrolier international. D’où la capacité de l’Etat à négocier une part toujours plus importante de la rente pétrolière.
L’accès à la rente, l’inscription dans ses réseaux et ses circuits deviennent les préoccupations essentielles des différents agents économiques et sociaux. De nouvelles valeurs sociales marquent l’acte d’investissement, de production et de consommation. La croyance en une croissance sans limites, grâce au pétrole, est tenace (elle s’avérera illusoire). Le gaspillage et l’apparat deviennent des normes établies, au niveau des structures et des responsables étatiques. L’esprit de création, les capacités d’innovation ne sont pas encouragées. La culture de la rente s’impose à l’ensemble du corps social : perte du sens de l’effort, mépris du travail, développement de l’esprit de jouissance et de consommation, de l’illusion d’une prospérité sans limites. L’esprit civique disparaît et la corruption se généralise.

Une économie extrêmement fragile

En 1985-1986 l’Algérie subit un contre-choc pétrolier violent : les cours s’effondrent et se conjuguent avec la dévaluation du dollar (monnaie exclusive des transactions d’hydrocarbures). Pour l’Algérie, le choc va être particulièrement ressenti. Les importations sont réduites, l’approvisionnement des ménages et des entreprises chute. Tous secteurs confondus, la production baisse, le déficit des entreprises étatiques s’alourdit et leurs découverts bancaires s’aggravent. Le déficit budgétaire devient permanent et la dette extérieure empire. Ce retournement brutal du marché pétrolier va révéler l’extrême vulnérabilité d’une économie où la rente agit comme une variable exogène, déterminant le niveau d’activité économique, le niveau d’emploi et d’investissement, la politique économique.
Sur le plan social, les conditions de vie de la majorité de la population se dégradent dangereusement. Encouragé par les pénuries, le marché parallèle connaît un développement sans précédent. Plus grave encore, pour une société algérienne marquée par l’égalitarisme cultivé lors de la lutte de libération nationale, l’affairisme, la spéculation, l’étalage sans retenue de leurs richesses par les nouveaux nantis détonnent dangereusement avec l’austère décennie 1970. Conséquence logique, le mécontentement social se développe rapidement, jusqu’aux émeutes d’octobre 1988.
Entre 1988 et 1991, des réformes économiques et politiques sont engagées (4) : nouvelle Constitution instituant le multipartisme ; libéralisation de la presse écrite ; ratification des conventions internationales de protection des droits de l’Homme, etc. Mais ce processus de libéralisation politique n’a jamais été conçu par les tenants du pouvoir d’Etat comme un renoncement à l’exercice du monopole politique. Tout au plus est-il considéré comme un assouplissement des règles de son fonctionnement. L’essentiel est de maintenir à la source principale sinon exclusive du pouvoir politique les principaux généraux de l’armée et des services de sécurité, de préserver la même opacité dans la chaîne des décisions.

De la décennie de violences à Bouteflika

Cette volonté de ne pas se dessaisir du monopole politique explique l’interruption du processus électoral, qui devait assurer la victoire des islamistes aux législatives de décembre 1991. L’Algérie va alors connaître plus d’une décennie de violences meurtrières, causant des centaines de milliers de morts, de disparus, des blessures physiques et psychologiques profondes, à ce jour encore béantes.
L’atténuation des violences coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’A. Bouteflika. Coopté par les principaux cercles de décision, il est seul candidat à la présidentielle d’avril 1999, et bien sûr élu. Aujourd’hui, le Président en est à son troisième mandat (5). Dès son premier mandat, il profite de la nette amélioration de la situation économique, grâce au renchérissement des prix du pétrole.
Jamais, dans l’histoire de l’Algérie indépendante, le pays n’a disposé d’autant de ressources financières. Près de quatre cents milliards de dollars sont engrangés en une dizaine d’années. Une manne inattendue, qui servira à apurer la dette extérieure, à financer de grands chantiers d’infrastructures et à disposer de réserves de change (6). Néanmoins, l’horizon économique demeure peu lisible et l’Algérie cumule les dépendances de toutes natures : les chantiers d’infrastructures et de logement sont confiés à des entreprises étrangères (asiatiques, turques, égyptiennes, etc.), qui recrutent une partie de leur main d’œuvre dans leur pays d’origine. Le sous-développement agricole rend impérative l’importation de près de la moitié de la consommation alimentaire des Algériens. Et surtout, la prédation et la corruption, naguère contenues ou limitées, prennent des proportions colossales.

Un Algérie aujourd’hui en colère

Attisée par l’afflux de milliards de dollars dans les caisses de l’Etat, l’avidité des nouveaux riches est sans limites, l’étalage de leurs fortunes mal acquises indécente aux yeux de la majorité de la population, qui voit les inégalités sociales s’aggraver, les catégories populaires, et même les couches moyennes, se paupériser. Près de 40 % de la population ne dispose pas du seuil minimum (trois cent cinquante euros mensuels) pour vivre modestement. Le chômage est estimé à 10 % mais les rues algériennes sont bondées de jeunes vivant du « commerce informel », quand ils ne passent pas leurs journées dans l’oisiveté et l’ennui, sans espaces de loisirs ou de détente. Le logement est inaccessible pour la plupart des citoyens qui voient se multiplier les programmes de construction sans que la crise s’atténue.
Plus encore, à la différence des années 1980, où l’islamisme politique avait rayonné, la société a connu des mutations socioculturelles profondes. La population algérienne a doublé en trente ans : trente-six millions d’Algériens et d’Algériennes aujourd’hui, majoritairement jeunes, instruits et très urbanisés. Par ailleurs l’espace public n’est plus réservé aux seuls hommes ; la proportion des jeunes filles dans les universités est au moins égale à celle des garçons, l’emploi féminin a beaucoup progressé.
Fortement imprégnés par la révolution informationnelle en cours (7) (TV satellitaires, Internet, réseaux sociaux…), les Algériens sont à l’écoute du monde et leurs besoins se sont accrus et complexifiés.
Dans ce contexte, la tentation du pouvoir d’utiliser la rente pour « calmer la rue », en annonçant distribution de logements, soutien des prix, création d’emplois, etc., pourrait s’avérer être une grande erreur d’analyse et de jugement face aux mouvements populaires qui montent dans toute l’Algérie. Les diverses mobilisations sociales, les multiples tentatives d’organisation de la révolte sauront-elles conserver leur forte dimension morale et éthique ? Iront-elles jusqu’au bout de leur rejet du système rentier, corrompu et corrupteur ? C’est, aujourd’hui, tout l’enjeu en Algérie.

(1) Le pouvoir réprime systématiquement tous les mouvements de revendication organisés par les syndicats autonomes, ne laissant d’autre choix à l’expression sociale que la rue.
(2) Pour la seule année 2010, il a été relevé officiellement plus de neuf mille manifestations à travers le territoire national, soit plus d’un mouvement de révolte par heure.
(3) La lecture des rapports du Pnud sur le développement humain dans le monde arabe dans les années 2000 est particulièrement éclairante à ce sujet.
(4) Ahmed Dahmani, L’Algérie à l’épreuve, économie politique des réformes, 1980-1997, L’Harmattan, 1999.
(5) Après modification de la Constitution qui, à l’origine, limitait l’exercice à deux mandats.
(6) Estimées, par le FMI, à cent soixante-dix milliards de dollars en 2010.
(7) Ahmed Dahmani, « Economie politique de l’Internet au Maghreb », in La Démocratie à l’épreuve de la société numérique, Karthala, 2007.

QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Publié: 28 avril 2011 dans actualité, analyse & opinion
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QUEL CHANGEMENT POUR QUELLE ALGÉRIE

Alger le 22 avril 2011

COMMUNICATION DE DJAMEL ZENATI

Les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitudes et à démystifier des clichés considérés jusque là comme définitivement établis.

En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée.

C’est dans cette conjoncture de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement.

La notion de changement

Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle.
La forme propositionnelle « changement dans la continuité » ou plus encore sa réplique populaire « changement de façade » l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale.

Depuis quelque temps la problématique du changement revient au devant de la scène et polarise le débat public.
La forme adjectivale « changement radical » avancée dans la foulée des récentes contestations vise à réinscrire cette notion dans la positivité.
Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tendent à diminuer de sa pertinence.

Pour cela il est impératif de définir le sens que recouvre cet objet complexe, de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visible les conditions de sa possibilité.

Pourquoi un changement radical

Le changement radical est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international.

En effet l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent de lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur.

Elle l’est aussi par les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée.
L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière enregistrée ces dernières années aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale. Jamais « le paradoxe de l’abondance » n’a eu une aussi parfaite illustration.
Qu’adviendrait-il de notre pays si la demande mondiale en énergie venait à baisser ou que le cours du pétrole chutait ?

Cette justification de la nécessité du changement par la menace ne relève aucunement de quelque idéologie sécuritaire, cette dernière consistant à user d’une menace virtuelle à des fins dissuasives

L’enjeu qui se pose à notre pays aujourd’hui transcende les clivages politiques traditionnels et dépasse largement la question du pouvoir.
Il s’agit de relever un double défi.
Le premier défi est celui de l’intégration nationale. Il passe par la reconnaissance de tous les droits à même de fonder une citoyenneté réelle et dynamique, base fondamentale de la démocratie.
Le second a trait au mode d’insertion à l’économie mondiale par la mobilisation rationnelle de toutes les ressources humaines, symboliques et matérielles au profit de tous et dans le souci de préserver notre indépendance.

Quel sens donner au changement

Le slogan «echaab yourid isqat ennidham » qui a fusé de la place etahrir a très vite franchi les frontières égyptiennes pour gagner l’ensemble des pays de la région. Voilà un exemple de mondialisation positive

Ce slogan traduit de la manière la plus forte l’exaspération qu’éprouvent les peuples du Maghreb et du Machreq. On y décèle même une envie de venger les humiliations subies.

Il est évident que penser le changement c’est aller au-delà du slogan et de la psychologie de masse du moment.
Pour ma part je le conçois comme un processus de rupture. Un processus global, ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé. Le processus doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits.

Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté. Il faut abandonner le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation.

Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits.
Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux
Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes.
Rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes.
Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception.


La famille ALGÉRIE doit être rassemblée. Pour cela il faut :

– réconcilier l’algérien avec son histoire, sa culture et son identité plurielle.
– réconcilier l’algérien avec les valeurs qui ont fait jadis sa grandeur comme la solidarité, la tolérance, le respect, l’honnêteté, l’hospitalité, la sagesse, le travail, etc.
– réconcilier l’algérien avec l’effort intellectuel.
– réconcilier l’algérien avec les institutions républicaines
– réconcilier l’algérien avec l’action politique.

De grandes réformes doivent d’ores et déjà être retenues et je pense particulièrement à l’école et à l’Etat.
L’impartialité de l’administration, par d’exemple, mérite la consécration constitutionnelle au même titre que le principe de l’indépendance de la justice.

Un grand débat national sur l’état du pays doit être organisé. Il ne doit occulter aucune question, notamment celles relatives à la violence et à la corruption, sans toutefois sombrer dans le règlement de compte ou dans la tentation d’un retour au passé.
L’ouverture des médias lourds est une urgence.

C’est une fois l’Algérie rassemblée, réconciliée, qu’elle pourra alors affronter le défi de la mondialisation par la construction de l’ensemble maghrébin. C’est le seul moyen pour mieux se faire entendre, négocier dans de meilleures conditions et bénéficier des avantages de la mondialisation. L’exemple Sud-américains dans ce domaine est à méditer.

Par devoir envers les générations montantes, la dimension stratégique doit imprégner toutes les décisions politiques et tous les aspects de la gestion des affaires de notre pays.

Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national.

Le changement est-il possible maintenant ?

La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale.
La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.

Pour cela les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé. Quant aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre. Est-il besoin de rappeler que l’ingérence résulte de l’entêtement des dirigeants à rester au pouvoir quitte à provoquer le chaos. Ils offrent ainsi aux puissances occidentales un motif précieux d’intervention. Ces dernières, sous le prétexte de l’assistance, déploient leurs stratégies de remodelage géopolitique pour mieux venir en aide à un capitalisme international en crise. L’exemple de l’Irak et plus récemment celui de la Lybie sont édifiants.

Les résistances au changement

Les résistances au changement se présentent sous divers aspects et à plusieurs niveaux.

Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique. La conflictualité croissante dans la sphère sociale est appréhendée en termes d’écart entre ce qui est et ce qui doit être. Ils feignent d’ignorer que cette situation découle directement de choix politiques délibérés. En fait les décideurs veulent à tout prix empêcher une jonction entre les forces sociales et les acteurs politiques militant pour le changement. L’argent public est mis à contribution pour calmer quelque peu cette contestation.

Le premier ministre a été jusqu’à soutenir que le système politique actuel est la seule modalité d’exercice politique et offre toutes les garanties d’une compétition politique démocratique. Il est vrai que des acteurs politiques existent et des élections se tiennent régulièrement. Mais il faut ajouter que ces dernières se caractérisent par un degré zéro d’incertitude et donc sans risque d’alternance. L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle « une dictature consultante ». La vox populi l’a déjà qualifié par l’expression « ellaab hmida erracham hmida ».

Ils usent par ailleurs de techniques de dissuasion comme par exemple celle qui consiste à présenter le changement comme une aventure vers l’incertain. Il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler les drames du passé pour susciter une peur annihilante. Le discours du président est à cet égard un exemple de perfection.

L’autre résistance est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988. Cette thèse repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire. Ce qui serait de mauvaise augure pour l’avenir de la Tunisie et de l’Egypte puisque, d’après cette théorie, la prochaine séquence qui attend ces deux pays est une décennie de violence.

La peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes.

Différer le changement serait offrir notre jeunesse aux aventuriers locaux et aux magnats de la mondialisation.
Le danger des dérives extrémistes est réel car le populisme se nourrit de l’exclusion et utilise le désarroi des populations pour emprisonner leur soif de liberté dans des perspectives étroites et régressives
Lorsqu’on fonde l’ordre politique sur un principe unificateur supérieur, on ne quitte pas la sphère de l’autoritarisme. On ne fait que le réinventer sous une autre forme.
Je pense ici à tous les communautarismes, religieux ou ethnique, qui imposent aux individus de se définir par ce qu’ils sont et non par la conception qu’ils ont de la vie collective. Le système politique n’est plus alors le produit d’un contrat social librement établi mais l’émanation d’une catégorie transcendantale dont les actes échappent à la critique et au contrôle.

Je terminerai cette communication par un message que j’adresse à partir de cette tribune au président de la république.

Monsieur le président,

J’ai écouté attentivement votre discours et j’ai relevé quelques points que je vais vous soumettre

Le premier a trait à votre état de santé. Vous paraissez très affaibli par la maladie. Je tiens à vous souhaiter sincèrement un rapide rétablissement.
Mais vous n’êtes pas sans savoir Monsieur le président que l’Algérie est tout aussi affaiblie que vous. Sa maladie à elle est due à la greffe d’un système autoritaire qu’elle ne cesse de rejeter depuis 1962.
Cette communauté de situation ne pourrait-elle pas provoquer chez vous une marque de solidarité à son égard ?

Le deuxième concerne le décalage flagrant entre le contenu de votre discours et les exigences de la situation. Etes-vous sûr d’être bien informé ? J’ai comme l’impression que vos collaborateurs usent du mensonge pour vous égarer.
Ils l’ont fait avec le président Zéroual et ça lui a valu d’écourter son mandat.
Ils l’ont fait avec le président Boudiaf et ça lui a couté la vie.

Réveillez-vous Monsieur le président et associez-vous à cette grande œuvre de renouvellement de la perspective historique en Algérie.
Le verdict de l’histoire est souvent sévère


Ce que proposent Mehri, Rahabi et Zenati
Consensus pour changer le système politique

Abdelhamid Mehri, Abdelaziz Rahabi et Djamel Zenati ont appelé à l’unisson, vendredi, lors d’une conférence animée conjointement dans le cadre des Débats d’El Watan, à un changement de régime. En dépit de leurs parcours très différents et de leurs divergences de vue sur la crise des années 1990, les trois intervenants se sont néanmoins accordés sur la nécessité de jeter les bases d’un pacte ou d’un consensus politique national. Ce consensus est présenté par chacun d’eux comme une condition sine qua non pour réussir le changement auquel aspire la société et mettre le pays sur la voie d’un développement durable.

Abdelaziz Rahabi : «La diplomatie est une affaire de professionnels»
Autre figure du trio de conférenciers invités aux débats d’El Watan, et qui héritèrent de la lourde tâche de penser le changement en Algérie : Abdelaziz Rahabi. Ancien ministre de la Communication dans le gouvernement de Smaïl Hamdani (1998-1999) et ancien ambassadeur en Amérique centrale et en Espagne, et qui se consacre actuellement à l’enseignement universitaire, Abdelaziz Rahabi étrenne son exposé en s’attaquant à la sacro-sainte «légitimité historique» qu’il confronte à d’autres formes de légitimité, en particulier «la légitimité du savoir et celle des urnes». Il dira de prime abord : «Dans notre rapport aux légitimités, nous nous sommes retrouvés otages de la légitimité historique de sorte qu’il nous est difficile de nous projeter dans l’avenir. Nous n’arrivons pas à appréhender notre destin avec des outils modernes, au lieu de quoi nous privilégions l’approche historiciste de nos problèmes aussi bien que de nos solutions.» «Nul ne nie l’héritage de la guerre de Libération nationale. C’est l’acte fondateur et le socle doctrinal de l’Algérie moderne.» «Mais la guerre de Libération a eu ses héros et a eu ses commerçants. Et c’est dans cette dernière catégorie que se recrutent ceux qui en ont tiré profit», déplore le conférencier avant d’asséner : «Défendre le pays ne donne pas de priorité pour s’emparer du pouvoir et accaparer ses richesses.» «La situation post-révolutionnaire a provoqué une grosse fracture entre hommes d’Etat et hommes de pouvoir. C’est toute la différence entre Ben Bella et Ferhat Abbas. Entre Mandela et Mugabe.»

En finir avec «l’idéologie de la souffrance»

Disséquant les rhétoriques adossées à l’hagiographie révolutionnaire et le culte des martyrs comme source de légitimité, Rahabi regrette la trop grande place prise dans le discours officiel parce qu’il appelle «l’idéologie de la souffrance». Et de marteler : «Réformer, c’est arrêter de faire de la souffrance le fondement de notre identité. On n’a pas que les traumatismes comme socle de l’unité nationale. Il y a aussi des joies et des espoirs à partager.»
Pour Abdelaziz Rahabi, l’aspiration des Algériens au changement trouve ses racines dans des valeurs consensuelles fortes et, somme toute, universelles, comme la justice et la liberté. «C’est le déni de justice et de liberté qui a motivé le soulèvement des Algériens contre le système colonial. Donc, la convergence des Algériens vers les valeurs de la justice et de la liberté n’est pas nouvelle», appuie-t-il. Saluant les récentes révoltes de la jeunesse algérienne, il ajoute : «Les jeunes de 2011 ont compris le sens de ces valeurs. Ils ont transcendé toutes les idéologies, tous les clivages et les régionalismes. C’est la plus grande victoire de notre jeunesse.» Il insiste encore : «Réformer, c’est ne pas laisser le fait de guerre s’installer comme seule source de légitimité.» Fervent défenseur de la «légitimité du savoir», Abdelaziz Rahabi plaide ardemment pour une réhabilitation des élites dans notre société. «On ne parle pas beaucoup des élites. D’ailleurs, on n’aime pas le terme ’’élites’’, car le populisme est dominant dans la société», constate-t-il.
Le conférencier se désole cependant du délitement d’une grande partie de notre intelligentsia : «Terrassées par le terrorisme et le chantage alimentaire, une partie de nos élites a développé des logiques d’appareil. Déconnectées du monde, elles ont abandonné leur mission de veille et avec elle la responsabilité de remettre le pays dans le temps réel», argue-t-il. Dans la foulée, Rahabi dénonce «la dépréciation de la fonction intellectuelle et la désaffection vis-à-vis du savoir et des sciences». «Les élites doivent accompagner les mutations sociopolitiques», poursuit-il. «Le rapport à la religion doit être clarifié afin d’expliquer que l’Islam n’est pas responsable de l’image qui en est faite. Il leur incombe également d’alerter sur la situation des femmes ainsi que sur la place de l’argent dans la société.» «Réformer, c’est aussi rompre avec l’informel politique et économique qui ont pris place au détriment des valeurs du travail et de l’effort et surclassé les compétences.»

Proposition-clé de sa conception du changement, Abdelaziz Rahabi préconise de «promouvoir une culture du pacte» en vue d’imaginer un nouveau contrat social. Et d’attirer l’attention de l’auditoire sur le fait que «la terminologie en usage» est dépouillée de mots comme «fraternité», «dialogue», «échange», «négociation», «compromis». «Aujourd’hui, il est très difficile de forger un consensus entre tous les Algériens à court terme en raison de la complexité de la crise et de la rupture de confiance entre le pouvoir et le peuple. Réformer, c’est substituer le dialogue au rapport de forces et aux ruptures violentes.» Dans son exposé, Abdelaziz Rahabi n’a pas manqué de glisser quelques mots sur le secteur audiovisuel, faisant ainsi écho au dernier discours du président Bouteflika où aucune intention d’ouverture n’a été annoncée à l’endroit des médias lourds. «Nous assistons à une privatisation de l’audiovisuel qui ne dit pas son nom», souligne l’ancien ministre de la Communication, allusion au statut ambigu de l’ENTV qui est quasiment devenue la «propriété exclusive» de Bouteflika et consorts. «Nous assistons à un schéma d’infantilisation médiatique comme en Tunisie et en Egypte avant les révoltes», ajoute Rahabi en révélant qu’il existe 800 chaînes arabes.

«Le contre-modèle libyen me fait peur»

Pour ce qui est de la presse privée, il observe : «La presse s’accommode d’une relation de schizophrénie avec le pouvoir politique selon la règle : nous faisons ce que nous voulons, écrivez ce que vous voulez !» Revenant à la charge quant à l’urgence de réformer le paysage audiovisuel national, il lance : «On confie ainsi le façonnage de l’esprit des Algériens aux non-Algériens. On a livré l’âme de nos enfants à des productions étrangères, loin de la matrice identitaire nationale. On ne donne pas des ordres à l’esprit, on le nourrit. 75% de la nourriture provient de l’importation. Alors que dire de la dépendance immatérielle qui est bien supérieure !»
Dernier volet de son intervention : Abdelaziz Rahabi décortique la situation politique régionale et le vent de révolte qui souffle sur le monde arabe en s’attardant sur le conflit libyen. «Pour n’avoir pas engagé des réformes à temps, nous voici acculés à subir l’agenda international dont même les grandes puissances ne maîtrisent ni le rythme ni l’intensité. On va vers une situation complètement imprévue, dans l’improvisation la plus totale», dénonce-t-il, avant de confier : «Le contre-modèle libyen me fait peur.» L’orateur relève qu’en Libye comme en Algérie, «la rente nourrit des prédispositions à l’autoritarisme». En diplomate aguerri, il conseille : «Il faut veiller à ce que notre politique extérieure tienne compte de la synergie entre la défense nationale, les intérêts économiques et la diplomatie.» «Et la diplomatie est un métier. C’est l’affaire de professionnels», conclut-il dans un clin d’œil à peine voilé aux «ratages» de Medelci.

Abdelhamid Mehri : «La société civile doit se réveiller»

L’ancien secrétaire général du FLN, Abdelhamid Mehri, a appelé vendredi l’ensemble des forces politiques qui militent actuellement en faveur d’un changement de régime à unir leurs forces pour construire un «projet national consensuel» et jeter les bases d’une «Algérie démocratique, authentique et consensuelle». «A mon sens, le véritable changement commence par un projet consensuel. Celui-ci (le projet, ndlr) doit englober toutes les forces politiques qui aspirent au changement et se construire par la voie du dialogue et de la concertation», a soutenu M. Mehri dans une conférence-débat animée conjointement avec Abdelaziz Rahabi et Djamel Zenati lors de la dernière édition des Débats d’El Watan retenue sous l’intitulé «Quel changement pour quelle Algérie ?».
Pour rendre le changement possible, l’ancien cadre de la Révolution a estimé important d’admettre l’existence, sur le terrain, de dynamiques multiples. Pourquoi ? Il s’est dit croire dur comme fer que «l’on doit admettre des dynamiques multiples pour faire admettre le changement». «Si nous arrivons à nous entendre sur un projet national et consensuel de changement et les voies, les moyens et les actions pour le faire aboutir, à ce moment-là je pense que la société aura franchi un pas important», a ajouté le conférencier. Il a indiqué, par ailleurs, que la question théorique consistant à savoir si le changement doit avoir lieu avec ou sans le régime n’est pas d’une grande importance pour lui. Le plus important, a-t-il insisté, «est de savoir clairement ce que nous (acteurs sociaux et politiques, ndlr), nous voulons».

Abdelhamid Mehri – qui a pris soin tout au long de son intervention d’expliquer en quoi le changement de régime était une nécessité pour le pays – a prévenu que le projet consensuel qu’il souhaite voir se réaliser n’a aucune chance d’aboutir s’il est le résultat d’un accord d’appareils. Dans son analyse du système en place, il a justement défendu l’idée que le régime actuel se distingue uniquement de celui en place, du temps du parti unique par le fait qu’il s’est doté d’une vitrine démocratique. Au-delà de cette différence, somme toute formelle, Abdelhamid Mehri a expliqué que les pratiques n’ont pas changé avec celles en usage dans le passé dans la mesure où d’abord «la partie occulte ou non écrite a autant d’importance» que la partie visible ou «écrite» du pouvoir. Il citera encore les difficultés rencontrées par les élus, les partis ou les militants associatifs pour activer ou faire leur travail. Cette situation fait d’ailleurs que ce sont toujours les options «venues d’en haut qui passent». L’ancien secrétaire général du FLN n’a pas omis également d’énumérer les pressions auxquelles fait face la presse quotidiennement.

Le système actuel est le produit de l’échec de l’ouverture de 1988

Ce n’est pas tout. Abdelhamid Mehri a expliqué que le système actuel qui s’illustre par son caractère autoritaire est le produit de l’échec de l’ouverture démocratique engagée en 1989. Et cet échec, il l’impute «à tous ceux qui voulaient maintenir le statu quo et ainsi qu’à tous ceux qui estimaient que cette ouverture n’était pas suffisante». Selon lui, cette ouverture démocratique, «peut-être pas suffisamment préparée», a été aussi «insuffisamment soutenue à l’intérieur du système comme à l’extérieur». «Ce sont les réactions multiples à cette ouverture qui ont donné naissance au régime actuel», dira-t-il in fine. M. Mehri – qui a par ailleurs saisi l’occasion pour rejeter toute responsabilité personnelle dans l’assassinat de Ali Mécili – a rendu nécessaire le changement eu égard au fait notamment que les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance à nos jours ont été incapables d’assurer la stabilité et de doter le pays d’une économie (alternative) qui ne soit pas dépendante des hydrocarbures. «Le changement est demandé parce que le régime choisi ou subi par l’Algérie a fait son temps. Il a démontré qu’il ne pouvait garantir ni la stabilité (allusion faite aux nombreux mouvements de révoltes connues par l’Algérie depuis 1962) ni l’efficacité et encore moins la prise en charge des grands défis qui attendent notre pays», a-t-il déclaré. A ce propos, M. Mehri précisera que la crise de 1990 n’est toujours pas réglée.

Revenant au thème du débat, – non sans avoir au préalable défendu le contrat de Rome et mis au défi le pouvoir de le publier et de dire en quoi ce texte est contraire aux valeurs nationales (il s’ensuivra d’ailleurs une petite polémique avec Abdelaziz Rahabi. Voir à ce sujet l’article de Mustapha Benfodil) —, il s’est montré convaincu que «le moment est venu pour que la jeunesse et la société civile de se réveiller et de s’organiser chacun dans son secteur pour apporter leur contribution à l’élaboration et à la réalisation du changement». Mais s’il s’est montré favorable à un «changement pacifique», Abdelhamid Mehri a néanmoins averti qu’«il faut admettre que lorsque l’on parle de changement pacifique, cela ne veut pas dire un changement facile, un changement sans peine et encore moins un changement sans lutte». Il a en outre souligné la nécessité que le projet alternatif qui doit émaner de ce consensus «soit perçu par la société algérienne tout entière comme meilleur à ce qui existe maintenant». A l’occasion, l’ancien secrétaire général du FLN a révélé que la lettre qu’il a récemment adressée au président de la République «par respect» est en fait destinée surtout à «tous ceux qui veulent participer et qui veulent opérer un changement réel du régime». «(…) C’est à la société et surtout aux cadres algériens auxquels je m’adresse pour leur demander de s’organiser quelles que soient leurs tendances, quels que soient leurs points de vue et quelles que soient leurs opinions sur ce changement. Il faut qu’ils apportent leurs contributions d’une manière organisée et durable», a encore insisté M. Mehri.
Toutefois, il ne s’empêchera pas d’inviter «les responsables actuels de prendre conscience de la nécessité d’opérer un changement». «Ce que nous leur demandons (aux responsables, ndlr), c’est de permettre à la société de se prendre en charge et de participer à l’élaboration et à la réalisation de ce changement», a-t-il précisé. Au-delà, l’ancien ministre du GPRA a appelé «la classe politique, les faiseurs d’opinion, l’élite de ce pays à ne pas attendre de recevoir le feu vert pour se réunir et mettre en place les instruments de ce changement». Pour lui, c’est grâce à la conjonction des efforts des responsables en place, de la société et des élites de ce pays que l’on peut aboutir à un changement. «Il ne suffit pas de dire il faut que le régime parte. C’est maintenant qu’on doit préparer le changement et la relève. Je parle d’un changement dynamique qui va démarrer de plusieurs pôles et qui aboutira le jour des conjonctions de toutes les forces», a-t-il soutenu. Avant de terminer son intervention, l’ancien secrétaire général du FLN a réitéré son opposition à l’instauration d’une République théocratique et a invité l’assistance à se méfier du discours sur la promotion des jeunes.
D’après lui, il pourrait y avoir là «une volonté d’imposer une fausse relève». «Il faut défendre des idées jeunes comme la démocratie et non la démocratie de façade qui est une idée vieille», a-t-il lancé en guise de conclusion.

Djamel Zenati : «Un changement comme processus de rupture globale»

C’est un Djamel Zenati des grands jours, haranguant les foules, qui est venu exposer, aux Débats d’El Watan, sa vision du changement de régime politique et l’instauration d’un système démocratique. L’assistance, très nombreuse, a eu l’occasion de redécouvrir la fougue rebelle au discours politique radical et très élaboré de celui qui, depuis le début des années 1980, fut un des acteurs des luttes démocratiques dans le pays. Lorsque Zenati a pris la parole après avoir jusque-là écouté attentivement les interventions de Abdelhamid Mehri et de Abdelaziz Rahabi, ajustant son discours, il se transforme en orateur puissant, suscitant de vifs applaudissements dans la salle. «Confier les réformes politiques au ministère de l’Intérieur c’est les mettre en garde à vue», assène Djamel Zenati, annonçant la couleur de son propos.

La conviction profonde et sans ambages qu’il a affirmé que les récentes révoltes au Maghreb et au Machreq «ont fait naître un grand espoir chez tous les peuples de la région. Elles ont réussi par ailleurs à ébranler beaucoup de certitude et à démystifier des clichés considérés jusque-là comme définitivement établis. En effet, le mythe de l’invincibilité des autoritarismes de la région s’est effondré et le paradigme de l’incompatibilité de l’Islam avec la démocratie invalidé. La thèse de l’incapacité génétique des peuples de la région à construire un Etat moderne est écartée et l’idée que ces autoritarismes sont un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme est désormais abandonnée». C’est dans cette conjoncture «de grande intensité politique que ressurgit le thème du changement» en Algérie, a-t-il fait remarquer.
Alternant envolée lyrique et pédagogie, l’orateur est revenu sur la notion du changement avant de défendre l’idée d’un changement radical. «Le changement a longtemps été attribué par la mémoire collective à la thématique officielle». La forme propositionnelle, «changement dans la continuité» ou plus encore sa réplique populaire «changement de façade» l’ont très vite marqué d’une charge suspicieuse et caricaturale. Depuis quelque temps, la problématique du changement revient au-devant de la scène et polarise le débat public. La forme adjectivale «changement radical», avancée dans la foulée des récentes contestations, vise à réinscrire cette notion dans la positivité. Il faut toutefois préciser que le degré de généralité de cette expression et l’unanimité qu’elle suscite tend à diminuer de sa pertinence. D’où l’impératif de définir le sens que recouvre cet «objet complexe», de mettre en évidence sa nécessité et enfin de rendre visibles les conditions de sa possibilité, a expliqué Zenati.

Pourquoi un changement radical et maintenant ?

«Il est dicté tant par le contexte national que par l’environnement international» a-t-il estimé. Car, selon Djamel Zenati, «l’Algérie est doublement menacée. Elle l’est d’abord par la persistance d’un système politique autoritaire qui ne cesse de produire échec et régression. Le sentiment d’exclusion qui gagne de plus en plus de couches sociales et la paralysie flagrante des institutions légales augurent des lendemains incertains. L’affaiblissement de l’identification à la communauté nationale et le repli dans des structures à solidarité primordiale fragilisent les fondements même de notre nation. L’émergence d’utopies communautaristes, latentes ou dominées, est un signe révélateur». L’autre menace qui guette le pays, de l’avis du conférencier, réside dans «les effets pervers et ravageurs d’une mondialisation effrénée. L’option d’un développement basé exclusivement sur l’industrie extractive a imprimé un caractère rentier à notre économie. Ce qui a engendré une dépendance structurelle de plus en plus accrue. L’embellie financière, enregistrée ces dernières années, aurait pu être exploitée pour réengager notre pays dans la voie de la reconstruction. Hélas, elle n’a servi qu’à grossir les fortunes mal acquises, à entretenir les clientèles, à corrompre les consciences et à tenter d’acheter la paix sociale», a analysé l’ancien dirigeant du Mouvement culturel berbère (MCB).

Convaincu et convaincant, Djamel Zenati dont les débats d’El Watan ont marqué son spectaculaire come-back, perçoit le changement comme «un processus de rupture globale et ordonné, mettant en mouvement l’ensemble de la société et intervenant dans un climat serein et apaisé». Un processus qui doit s’accompagner d’une révolution des comportements et des esprits, estime Zenati. Il énumère à cet effet une série de ruptures à faire. «Rupture avec le néo-patrimonialisme par la reconnaissance du peuple comme détenteur exclusif de la souveraineté en abandonnant le fallacieux postulat selon lequel le peuple est incapable d’être l’agent de sa propre émancipation. Rupture avec l’exclusion par la reconnaissance effective de tous les droits. Rupture avec l’idée que la violence est le moteur de l’histoire et son utilisation comme mode de traitement des conflits politiques et sociaux. Rupture avec la gestion militaro-policière de la société par la dissolution de la police politique sous toutes ses formes». Un tonnerre d’applaudissements fuse de la salle comme signe d’approbation. Et enfin «rupture avec l’économie rentière et démantèlement de tous les réseaux maffieux et clientélistes. Rupture avec l’ensemble des dispositifs d’exception». Après ce processus de rupture global, Djamel Zenati préconise «un grand débat national sur l’état du pays», pouvant permettre une Algérie réconciliée. Un débat qui ne devrait occulter aucune question, «notamment celles relatives à la violence et à la corruption», a-t-il noté.
L’Assemblée constituante serait la traduction juridique de ce processus, prône Zenati. «Ces options fondamentales vont constituer le socle sur lequel va reposer le nouveau contrat historique dont la traduction juridique se fera par une Assemblée constituante. Une manière de restituer au peuple son pouvoir constituant et de réaliser du même coup l’une des revendications symboles du peuple algérien depuis le mouvement national», défend l’orateur.
Avec ardeur et la force des arguments, Zenati tranche : «Le changement est possible et maintenant.» «La possibilité d’un changement radical et pacifique est subordonnée à une convergence des volontés patriotiques conscientes des enjeux et s’inscrivant dans une perspective nationale. La mobilisation par le bas doit rencontrer l’expression d’une disponibilité par le haut.» Forgé dans les luttes politiques les plus âpres, Zenati sait bien que cela passe par la jonction entre les forces sociales et politiques. «Les forces sociales doivent briser les barrières du corporatisme. Les forces politiques pour leur part doivent se hisser à la hauteur des enjeux et des attentes, et se libérer des rancœurs stérilisantes du passé.» «Aux décideurs, il leur revient la plus grande des responsabilités, celle d’éviter le chaos et l’ingérence, l’un favorisant l’autre (…)», préconise-t-il.

Si dans la société, le courant dominant est au changement, il n’en demeure pas moins que des résistances demeurent. Elles se présentent, selon Zenati, sous divers aspects et à plusieurs niveaux. «Le pouvoir et ses constellations rejettent catégoriquement l’idée de changement radical sous le prétexte que le pays ne connaît pas de crise politique (…) L’autoritarisme s’est en effet doté d’un régime très particulier puisqu’il présente tous les traits de la démocratie sans avoir les attributs. Ce que j’appelle une dictature consultante», dit-il. L’autre résistance «est beaucoup plus insidieuse puisque adossée à l’idée que la contagion est impossible car ce qui se passe en Tunisie et en Egypte s’est déjà produit en Algérie en 1988». Une thèse qui «repose sur un présupposé évolutionniste et tend à faire croire à l’existence d’un ordre nécessaire de déroulement de l’histoire», analyse l’intervenant, en disant que «la peur de la chute des uns et la quête de sièges et de sinécures des autres expliquent ces postures différentes mais convergentes».


Monsieur le Président,

J’ai écouté attentivement votre discours et j’ai relevé quelques points que je vais vous soumettre.

Le premier a trait à votre état de santé.
Vous paraissez très affaibli par la maladie. Je tiens à vous souhaiter sincèrement un rapide rétablissement.
Mais vous n’êtes pas sans savoir Monsieur le Président que l’Algérie est tout aussi affaiblie que vous. Sa maladie, à elle, est due à la greffe d’un système autoritaire qu’elle ne cesse de rejeter depuis 1962. Cette communauté de situation ne pourrait-elle pas provoquer chez vous une marque de solidarité à son égard ?
Le deuxième concerne le décalage flagrant entre le contenu de votre discours et les exigences de la situation. Etes-vous sûr d’être bien informé ?
J’ai comme l’impression que vos collaborateurs usent du mensonge pour vous égarer. Ils l’ont fait avec le président Zeroual et ça lui a valu d’écourter son mandat. Ils l’ont fait avec le président Boudiaf et ça lui a coûté la vie. Réveillez-vous Monsieur le Président et associez-vous à cette grande œuvre de renouvellement de la perspective historique en Algérie. Le verdict de l’histoire est souvent sévère.
Djamel Zenati