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L’étincelle allumée par Mohamed Bouazizi en Tunisie au mois de décembre 2010 a enflammé les masses arabes opprimées du Maroc à Bahreïn, de l’Egypte au Yémen en passant par l’Irak, la Syrie et la Jordanie. Aucun pays n’a véritablement échappé à cette vague de révoltes qui a déferlé sur le monde arabe. Une profonde aspiration à la démocratie et à la dignité s’est emparée des peuples de cette région du monde. Deux dictateurs sont déjà tombés. Le troisième, Ali Abdallah Saleh restera probablement en Arabie Saoudite en compagnie de Ben Ali. En tout cas le peuple du Yémen considère que son départ est sans retour. Mais les révolutions et les contre-révolutions vont de pair. La révolution arabe n’a pas échappé à cette dialectique de la lutte des classes.

Les classes dirigeantes arabes, avec l’aide de l’impérialisme américain, font tout pour se maintenir au pouvoir, et celles qui l’ont déjà perdu, n’aspirent qu’à le reprendre. Surpris par la rapidité avec laquelle les régimes tunisien et égyptien sont tombés, l’impérialisme américain et son caniche européen tentent de sauver les autres despotes de la colère de leurs peuples. Ainsi ils ont envoyé le 14 mars 2011 l’armée saoudienne à Bahreïn, dans le cadre du Conseil de Coopération du Golfe(CCG), pour briser la révolte du peuple de ce petit royaume et sauver la dynastie des Al Khalifa dont les jours étaient comptés. La place de la Perle, haut lieu de la résistance populaire a été évacuée dans le sang le 16 mars et son monument a été détruit comme l’ont été également plusieurs mosquées. «Tous les moyens, dont les plus abjects et les plus infâmes, sont utilisés pour briser cette magnifique volonté de changement du peuple de Bahreïn»(1). La répression sauvage contre un mouvement pacifique reste la seule arme dont dispose la classe dirigeante et ses alliés extérieurs pour se maintenir au pouvoir. Le 22 juin 2011, un tribunal spécial a condamné à perpétuité huit personnalités, figures emblématiques de la contestation du Royaume. La famille Al-Khalifa poursuit également devant ses tribunaux 48 chirurgiens, médecins, infirmières les accusant de vouloir renverser la monarchie, alors qu’ils ne faisaient que soigner les manifestants pacifiques blessés par les balles de la police du régime. Le silence complice des bourgeoisies américaine et européenne sur les condamnations à mort, les tortures, les assassinats et la répression féroce des manifestations pacifiques, la poursuite devant les tribunaux des médecins etc. montre à quel point l’impérialisme est l’ennemi des peuples, de la démocratie et du progrès.

Au Yémen, malgré un puissant mouvement populaire de protestation, Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 1978 n’a pu se maintenir à la tête de l’État que grâce, entre autres, au soutien de Washington. Le dictateur du Yémen est considéré par les américains comme un allié dans ce qu’ils appellent «la lutte contre le terrorisme». Si le peuple du Yémen a enregistré sa première victoire avec le départ de Saleh en Arabie Saoudite pour se faire soigner, le régime et ses institutions sont toujours en place. La contre-révolution menée par les États-Unis et l’Arabie Saoudite vont utiliser la situation chaotique que connaît le Yémen, les divisions qui déchirent les différents acteurs et opposants d’Ali Saleh, la révolte des Houthis au Nord, les sécessionnistes au Sud etc. pour détourner les objectifs de la révolution au profit d’un nouveau régime qui servira leurs intérêts. Selon le New York Times du 8 juin 2011, Washington intensifie ses frappes aériennes au Yémen (2). Encore une fois, la lutte contre Al Qaida sert de prétexte pour s’immiscer dans les affaires intérieures des pays souverains. En fait ce qui intéresse surtout les États-Unis, c’est la situation géostratégique du Yémen. Ce n’est pas la lutte contre le terrorisme qui pousse la bourgeoisie américaine à s’installer dans cette région, mais c’est bel et bien le détroit de Bāb al-Mandab et le Golfe d’Aden, deux voies maritimes par lesquelles transite une partie importante du commerce mondial dont une bonne part de pétrole à destination de la Chine et de l’Europe.

La France, qui a toujours soutenu Ali Abdallah Saleh, n’a pas de présence véritable dans cette région. En échange de quelques contrats liés à la vente du matériel de défense et de sécurité notamment, elle a décoré de la légion d’honneur en 2010 Amar Saleh, neveu du président et directeur-adjoint de la sécurité nationale, qui s’est illustré par sa cruauté dans la répression des manifestants.

De ce chaos yéménite, émerge le mouvement des jeunes révolutionnaires dont le but est de construire un Yémen uni, démocratique et moderne(3). Leur ennemi est le régime d’Ali Saleh qu’ils veulent renverser pacifiquement. La contre-révolution intérieure et extérieure mobilisera tous les moyens dont elle dispose pour contrecarrer et anéantir ce projet révolutionnaire. Seul le temps nous dira si la révolution triomphera de l’ensemble de ses ennemis et mettra le Yémen sur la voie de la démocratie et des réformes sociales progressistes.

La situation en Libye est différente de celle de Bahreïn et du Yémen. La fuite de Ben Ali vers l’Arabie Saoudite le 14 janvier 2011 a soulevé un immense espoir de changement dans tout le monde arabe. S’adressant au peuple tunisien non pas pour le féliciter, mais pour regretter le départ de son ami dictateur, Kadhafi déclarait avec beaucoup de mépris et d’arrogance : «Vous avez subi une grande perte (…) Il n’y a pas mieux que Zine(El Abidine Ben Ali) pour gouverner la Tunisie,(…) Je n’espère pas seulement qu’il reste jusqu’à 2014, mais à vie» (4). Ainsi parlait Kadhafi de la révolution tunisienne. Pour lui comme pour tous les dictateurs, le pouvoir n’est pas un moyen mais une fin en soi; le pouvoir pour le pouvoir. Après 42 ans de règne sans partage, la Libye de Kadhafi est encore une société archaïque et tribale alors que le pays regorge de pétrole et de gaz naturel. Kadhafi comme l’écrivait à juste titre Samir Amin «n’a jamais été qu’un polichinelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux «Livre vert» »(5). Tantôt socialiste, tantôt nationaliste, Kadhafi n’a réellement jamais été ni l’un ni l’autre. Bien avant les révoltes des peuples arabes, il avait engagé la Libye sur la voie du libéralisme en ouvrant l’exploitation de sa richesse pétrolière et gazière aux compagnies américaines et européennes. Commence alors une période marquée par les privatisations, les réductions des dépenses publiques et l’explosion du chômage. Ces difficultés économiques et sociales, conséquences des politiques libérales, combinées aux soulèvements populaires qui ont chassé Ben Ali et Moubarak dans la Tunisie et l’Égypte voisines ont probablement entraîné l’explosion de février 2011. Ces événements traduisent en même temps la volonté du peuple libyen, comme les autres peuples de la région, d’un changement profond. Mais la Libye n’est ni la Tunisie ni l’Égypte. Dès le départ, cette aspiration au changement du peuple libyen a été confisquée par des groupes armés qui veulent prendre la place de Kadhafi. Le contraste est saisissant entre les masses tunisiennes et égyptiennes qui ont renversé les deux dictateurs pacifiquement, et le Conseil National de Transition libyen (CNT) livrant une véritable guerre au régime de Khadafi pour s’emparer du pouvoir. Le monde entier a vu ces images d’hommes et de femmes scander à l’unisson «Ben Ali dégage» sur l’avenue Bourguiba, ou sur la désormais célèbre place Tahrir des centaines de milliers d’égyptiens exiger pacifiquement le départ de Moubarak. De la Libye, nous avons surtout vu, avant l’intervention de l’OTAN, des hommes en treillis surarmés, des pick-up équipés d’armes antiaériennes, des ruines, des cadavres, bref des images d’une véritable guerre civile entre l’armée d’un despote et un gouvernement provisoire autoproclamé qui parle au nom des libyens et téléguidé par l’impérialisme américain et européen. Car le CNT n’a pas tardé à faire appel à l’OTAN pour renverser le régime de Kadhafi. Et c’est le Conseil de Coopération du Golfe qui a demandé une réunion extraordinaire de la Ligue arabe et a invité «le Conseil de sécurité de l’ONU à protéger les civils libyens, notamment à l’aide d’une zone d’exclusion aérienne».Ce sont ceux-là mêmes qui massacrent des manifestants pacifiques à Bahreïn et qui exigent la protection des civils en Libye!! Le CCG, instrument de l’impérialisme américain, joue de plus en plus le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe.

Depuis son intervention en Libye, combien de victimes civiles innocentes sont tombées sous les bombes de l’OTAN ? Dans la nuit du samedi 18 juin, l’OTAN a mené un raid aérien sur un quartier populaire de Tripoli faisant plusieurs morts dont deux enfants. Les corps ont été retirés des décombres devant la presse mondiale. Il ne s’agit là que d’un crime en plus parmi les innombrables massacres de la bourgeoisie occidentale commis à travers le monde, loin des États-Unis et de l’Europe. En guise de protéger les civils, on les massacre!!

La volonté de l’impérialisme de pomper, à l’instar d’un vampire, le pétrole libyen est sans limite. Il est prêt à sacrifier autant de vies humaines que nécessaire pour assouvir sa soif de l’or noir dont il a besoin pour faire tourner sa machine économique, base matérielle de sa domination (6).

En Syrie, le parti Baath est confronté à son tour à cette formidable volonté de changement qui secoue le monde arabe. Le peuple syrien, à l’instar des autres peuples arabes, aspire profondément lui aussi au changement, à la liberté et à la démocratie. Même Bachar Al Assad a reconnu dans son discours du 20 juin 2011 la nécessité des réformes :«le processus de réformes est une conviction totale dans l’intérêt de la patrie et aucune personne raisonnable ne peut aller à l’encontre de la volonté du peuple» disait-il. Mais le parti Baath au pouvoir depuis 1963 peut-il répondre à cette aspiration vusa base sociale petite bourgeoise et sa nature policière dont les deux piliers restent l’armée et les services secrets, les fameuses et redoutables «Moukhabarat»? C’est ce qui explique, entre autres, le nombre important de victimes.

Le Baath syrien s’est éloigné lui-même de sa propre idéologie nationaliste panarabe (une espèce de foi mystique dans la nation arabe) et laïque. La renaissance arabe(baath signifie en arabe renaissance, résurrection) a été abandonnée. Le parti Baath qui était au pouvoir en Syrie et en Irak n’a jamais réussi à unir ces deux pays. La laïcité est restée un concept creux, vide de tout sens et le parti est devenu un instrument entre les mains de militaires assoiffés de pouvoir. Hafez Al Assad est le principal bénéficiaire de cette dégénérescence du parti. La Syrie est devenue la propriété privée du clan Al Assad. La priorité des priorités est de garder le pouvoir non pas pour transformer la société et sortir la Syrie du sous développement en menant des réformes sociales progressistes, mais pour le pouvoir lui-même. La rhétorique anti-sioniste du régime contraste cruellement avec sa passivité face à l’occupation du plateau du Golan par Israël. Le statu quo reste le meilleur garant de l’hégémonie de l’État sioniste dans la région et la négation des droits du peuple palestinien.

Pour Israël, qui semble regretter quelque peu cette remarquable stabilité, l’affaiblissement du régime syrien risquerait de précipiter celui-ci dans les bras de l’Iran, son principal ennemi dans la région.

Mais l’opposition actuelle représente-t-elle vraiment le peuple syrien? Quel est son programme ?

Quelle est l’influence des Frères musulmans, des hommes d’affaires et de la réaction en général au sein de cette opposition? Quel est le rôle de la Turquie dans ce mouvement de protestation? Pour l’instant l’opposition se contente de slogans et de vouloir renverser le régime. La conférence d’Antalya, financée par la riche famille Wassim Sanqar, qui a réuni du 31 mai au 3 juin 2011 quelques centaines d’opposants n’a pas vraiment apporté de réponses à ces interrogations. Toutefois la déclaration finale des participants affirme «le rejet sans équivoque d’une intervention militaire étrangère» (7).

La manipulation de l’opposition par l’impérialisme pour casser l’axe Syrie/ Iran / Hezbollah / Hamas n’est pas à exclure non plus.

Au Maroc, le Mouvement du 20 février exige une monarchie parlementaire où le roi règne mais ne gouverne pas. C’est une véritable révolution pour un pays habitué à être gouverné par des rois depuis des siècles.

A la suite des manifestations pacifiques, Mohamed VI est intervenu à la télévision le 9 mars pour annoncer un ensemble de réformes constitutionnelles importantes comme le «renforcement du statut du Premier ministre en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif», la «consolidation du principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs», ou encore «l’élargissement du champ des libertés individuelles et collectives» etc. Il a désigné une commission ad hoc pour la révision de la constitution. Le 17 juin le roi du Maroc a présenté le projet de la nouvelle constitution qui sera soumis au référendum le premier juillet 2011. La plupart des partis politiques plus ou moins liés au pouvoir, la Confédération générale des entreprises du Maroc(patronat) ont applaudi chaleureusement ce projet comme d’ailleurs l’Union européenne, l’Administration Obama, l’ONU, le FMI etc.

Par contre, le Mouvement du 20 février estime que ni le discours, ni le projet de la nouvelle constitution ne répondent aux aspirations profondes du peuple marocain à un véritable changement. Pour le Mouvement, la constitution doit être votée par une assemblée constituante elle-même élue démocratiquement. Le Mouvement du 20 février appelle le peuple marocain à poursuivre le combat «historique et pacifique contre l’oppression, la corruption et pour la liberté, la dignité et la justice sociale» par des marches pacifiques dans tout le pays et à boycotter le référendum. Il faut préciser par ailleurs que si la direction de l’Union Socialistes des Forces Populaires (USFP) a appelé à voter pour le projet, sa base notamment sa jeunesse appelle, elle, à voter contre.

De son côté, le pouvoir mobilise tous les moyens dont il dispose y compris le recours au lumpenproletariat pour casser la dynamique créée par le Mouvement et faire voter le projet de la nouvelle constitution.

La résistance au changement est menée sur le plan intérieur, pour simplifier au maximum, par la bourgeoisie marocaine tant industrielle que financière très liée au Makhzen (appareil du pouvoir au Maroc), les grands propriétaires terriens, les partis politiques qui depuis de longues décennies ont accepté les règles du jeu politique tracées par le pouvoir. Sur le plan extérieur, nous retrouvons, comme dans tous les pays arabes, l’impérialisme américain et européen qui sont farouchement contre tout changement aussi minime soit-il. Car le processus de changement en cours est fondamentalement en contradiction avec l’immobilisme et le statu quo garants de leurs intérêts. Face à ce bloc réactionnaire se dresse l’ensemble des couches populaires et même la classe moyenne laminée par la mondialisation capitaliste. Les jeunes issus de ces deux classes dont une bonne partie d’entre eux souffrent du chômage ou survivent avec des petits boulots, sont à la pointe de la contestation. Leur maîtrise de la technologie de l’information et de la communication les a aidés à dépasser l’idéologie dominante véhiculée notamment par les grands médias au service du pouvoir.

En Égypte, la contre-révolution est menée par la bourgeoisie (avec toutes ses fractions civiles, militaires, religieuses etc.) et les grands propriétaires terriens. Ces deux composantes de la réaction sont intimement liées à l’impérialisme américain et ses institutions internationales comme le FMI, La Banque mondiale etc. La contre-révolution ne cherche pas à «ressusciter» l’ancien régime qui a fait son temps, mais à limiter l’ampleur des changements démocratiques et surtout détourner les objectifs de la révolution pour sauvegarder ses propres intérêts. Ce bloc réactionnaire utilise non seulement l’État et son appareil, mais également les organisations politiques notamment la confrérie des Frères musulmans pour atteindre ses objectifs. Rappelons que ce courant politique conservateur était le dernier à rejoindre le soulèvement populaire et le premier à le quitter pour aller «dialoguer» avec le vice-président Omar Souleiman qui, dans une ultime tentative de sauver le régime de Moubarak, avait appelé au dialogue national. La révolution égyptienne du 25 janvier est démocratique et non religieuse. Les États-Unis peuvent jouer la carte des Frères musulmans pour éviter une Égypte démocratique qui remettrait en cause les intérêts de l’impérialisme et d’Israël dans la région.

L’Administration Obama ne se contente pas seulement de déverser directement des milliards de dollars sur le nouveau pouvoir égyptien pour le maintenir dans sa dépendance, mais elle utilise également le FMI, ennemi de tous les peuples, pour ancrer l’économie égyptienne dans le libéralisme à travers ses programmes d’ajustement structurel (PAS) condition essentielle de sa dépendance vis à vis de la mondialisation capitaliste. C’est ce qui explique cette précipitation du FMI à accorder 3 milliards de dollars début juin 2011 au gouvernement égyptien. Les monarchies du Golfe, qui jouent le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe, ne sont pas en reste. L’Arabie Saoudite et le Qatar veulent également «aider» au redressement de l’économie égyptienne en investissant 14 milliards de dollars notamment dans le secteur de la presse pour mieux contrôler les médias égyptiens et propager leur idéologie réactionnaire. Au sommet du G8 à Deauville, les dirigeants ont évoqué un «partenariat durable» avec les nouveaux régimes tunisien et égyptien.

Conscient des dangers qui guettent la révolution, le peuple d’Égypte descend régulièrement dans la rue pour rappeler au Conseil suprême des forces armées(CSFA), qui dirige la transition, et à la contre-révolution, son attachement aux objectifs de la révolution et qu’il est prêt à se mobiliser massivement à nouveau pour les réaliser. Ainsi une immense manifestation a réuni plusieurs millions d’égyptiens dans tout le pays le vendredi 27 mai. Le 8 juillet 2011, les jeunes révolutionnaires appellent les citoyens à manifester massivement «pour protéger la révolution». Le combat du peuple égyptien pour la démocratie et la justice sociale est un combat permanent.

En Tunisie, d’où est partie l’étincelle qui a embrasé tout le monde arabe (8), la contre-révolution est partout. Car si la tête du régime est tombée, son corps est toujours là. Les figures familières de l’ancien régime sont omniprésentes, à commencer par Fouad Mebazaâ l’actuel président par intérim de la Tunisie.Les difficultés économiques constituent un obstacle de taille que la contre-révolution n’hésitera pas à exploiter, d’une manière ou d’une autre, pour briser la jeune révolution tunisienne. C’est aussi un prétexte supplémentaire pour les États-Unis et la France en collaboration avec la bourgeoisie locale d’ enfermer la Tunisie dans des stratégies économiques ultra-libérales à travers notamment les prêts du FMI et de la Banque mondiale.

Mais le véritable danger qui guette la révolution tunisienne, et toutes les révolutions en général, est la déception des classes populaires qui voulaient révolutionner leur condition d’existence, et qui constatent que celles-ci n’ont pratiquement pas changé. Elles avaient mis tout leur espoir dans la révolution. Les chômeurs, qui se comptent par centaines de milliers, sont déçus. Beaucoup d’entre eux, tentés par une vie meilleure en Europe (qui les expulse sans scrupules), quittent la Tunisie. Les mesures prises par le gouvernement (allocations versées aux familles pauvres, titularisation d’une partie des précaires dans la fonction publique, subventions des produits de première nécessité, politique de réinsertion des jeunes diplômés à travers le programme Amal etc.)sont peu visibles, car sans effet réel sur les plus démunis. Trotsky avait raison lorsqu’il a écrit en 1926 que «La désillusion d’une partie considérable des masses opprimées dans les acquis immédiats de la révolution et le déclin de l’énergie et de l’activité révolutionnaire de classe engendre un regain de confiance parmi les classes contre-révolutionnaires»(9).

La révolution et la contre-révolution dans le monde arabe sont le produit de la lutte des classes. Ce sont les conditions matérielles d’existence inhumaines de larges fractions des couches populaires qui ont produit ces soulèvements. Le refus de la démocratie et la résistance à tout changement des bourgeoisies locales et de l’impérialisme, responsables de décennies entières d’exploitation et d’humiliation, montrent que la révolution est un combat de longue haleine. Mais la contre-révolution a également ses propres limites. Les États-Unis sont empêtrés dans une crise économique et financière dont ils n’arrivent pas à s’en sortir. La chambre des représentants a adopté le 13 juin 2011 un amendement interdisant d’utiliser les fonds pour financer l’intervention en Libye. Les États-Unis n’ont plus les moyens, comme il y a encore quelques années, de leurs ambitions. L’échec cuisant de leurs interventions en Irak et en Afghanistan sont des exemples de l’affaiblissement de l’impérialisme américain. L’Arabie Saoudite elle-même doit affronter le rejet du statu quo et la profonde aspiration au changement du peuple saoudien. Sur les réseaux sociaux, les jeunes s’expriment aussi et préparent l’avenir qui passera nécessairement par la contestation de la monarchie. La convergence des luttes des peuples du sud et du nord de la méditerranée peut ouvrir des perspectives plus lumineuses. Et comme l’écrivait le romancier et journaliste yéménite Ahmad Zein dans sa lettre à Mohamed Bouazizi :

«Plus rien n’est impossible depuis que tu as ouvert la route avec ton corps qui continue de brûler comme une torche de lumière dans l’esprit des peuples».

Mohamed Belaali

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(1) Voir «Répression et résistance à Bahreïn» balaali.over-blog.com

(2) http://www.nytimes.com/2011/06/09/world/middleeast/09intel.html?_r=1&hp

(3) Voir en arabe http://www.facebooom/media/set/?set=a.182693685113633.42241.169040416478960

(4) http://www.france24.com/fr/20110115-le-colonel-kadhafi-regrette

(5) http://www.comite-valmy.org/spip.php?article1536

(6) Des centaines d’hommes et de femmes notamment des travailleurs africains meurent également en méditerranée en tentant de fuir la Libye. Le Gisti va déposer plainte contre l’OTAN, l’Union européenne et les pays de la coalition en opération en Libye.

http://www.gisti.org/spip.php?article2304

Voir également le témoignage de Donatella Rovera conseillère spéciale d’Amnesty International qui accuse les «rebelles libyens» de commettre des crimes contre les migrants africains, Le Monde du 24 juin 2011 page 5.

(7) http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10793#01

(8) http://belaali.over-blog.com/article-que-l-etincelle-tunisienne-embrase-tout-le-monde-arabe

(9) http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1926/11/lt19261126.htm


 

par Manlio Dinucci

Le 13 septembre 2011

ilmanifesto.it

 

Au terme du G8 de Marseille, la néo-directrice du FMI, la française Christine Lagarde, a fait une annonce solennelle : « Le Fonds Monétaire International reconnaît le Conseil de transition comme gouvernement de la Libye et est prêt, en envoyant au plus tôt son staff sur le terrain, à lui fournir assistance technique, conseil politique et soutien financier pour reconstruire l’économie et commencer les réformes ».

Aucun doute, sur la base de l’expérience consolidée du Fmi, que les réformes signifieront ouvrir grand les portes aux multinationales, privatiser les propriétés publiques et endetter l’économie. A commencer par le secteur pétrolier, dans lequel le FMI aidera le nouveau gouvernement à « rétablir la production  pour générer un revenu et re-stabiliser un système de paiements ». Les réserves pétrolières libyennes -les plus grandes de l’Afrique, précieuses  pour leur qualité élevée et leur bas coût d’extraction- et celles du gaz naturel sont déjà au centre d’une âpre compétition entre les « amis de la Libye ». L’Eni a signé le 29 août un mémorandum avec le Cnt de Benghazi, dans le but de rester le premier opérateur international d’hydrocarbures en Libye. Mais son primat est l’objet de quelques embûches dressées par la France : le Cnt s’est engagé le 3 avril à lui concéder 35% du pétrole libyen. Et sont aussi dans la compétition les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et quelques autres. Leurs multinationales obtiendront les licences d’exploitation à des conditions beaucoup plus favorables que celles pratiquées jusqu’à maintenant, qui laissaient jusqu’à 90% du brut extrait à la compagnie nationale libyenne. Et il n’est pas exclu que celle-ci aussi ne finisse entre leurs mains, à travers une privatisation imposée par le FMI.

En plus de l’or noir, les multinationales européennes et étasuniennes visent l’or blanc libyen : l’immense réserve d’eau fossile de la nappe nubienne (estimée à 150mille km3), qui s’étend sous la Libye, l’Egypte, le Soudan et le Tchad. Les possibilités de développement qu’elle offre ont été démontrées par la Libye, qui a construit  un réseau d’aqueducs de 4mille Kms de long (qui a coûté 25 milliards de dollars) pour transporter l’eau, extraite en profondeur par 1.300 puits dans le désert, jusqu’aux villes côtières (Benghazi ayant été une des premières servies) et à l’oasis de Khufrah, en fertilisant les terres désertiques. Ce n’est pas un hasard si, en juillet, l’OTAN a bombardé l’aqueduc et détruit la fabrique, près de Brega, qui produisait les conduites nécessaires aux réparations. C’est sur ces réserves hydriques, en perspective plus précieuses encore que les pétrolifères, que veulent mettre la main -à travers les privatisations promues par le FMI- les multinationales de l’eau, surtout françaises (Suez, Veolia et autres) qui contrôlent presque la moitié du marché mondial de l’eau privatisée. Et pour réparer l’aqueduc et les infrastructures, les multinationales étasuniennes comme Kellogg Brown & Root, spécialisées dans la reconstruction de ce que les bombes USA/OTAN détruisent, sont prêtes à s’en occuper : en Irak et Afghanistan elles ont reçu en deux années des contrats d’un montant d’environ 10 milliards de dollars.

Pour les approvisionnements des nouvelles forces armées libyennes en armements, après que l’OTAN ait détruit la plus grande partie de ceux qui existaient, ce sont surtout les industries guerrières étasuniennes, britanniques, françaises et italiennes qui s’en occuperont. Les affaires ont le vent en poupe : les exportations britanniques d’armes en Afrique du Nord et Moyen-Orient ont augmenté de 30% dans les premiers mois de l’année, à cause de la demande accrue de la part de régimes comme ceux du Bahrein et de l’Arabie saoudite, engagés à réprimer leurs mouvements populaires.

L’entière « reconstruction », sous la régie du FMI, sera payée avec les fonds souverains libyens (environ 70 milliards de dollars plus d’autres investissements extérieurs pour un total de 150), une fois « décongelés », et avec les nouveaux revenus de l’export pétrolier (environ 30 milliards annuels avant la guerre). Ils seront gérés par la nouvelle « Central Bank of Libya », qui avec l’aide du FMI sera transformée en une filiale de HSBC (Londres), de Goldman Sachs (NEW York) et d’autres banques multinationales d’investissement. Elles pourront de cette façon pénétrer encore plus en Afrique, où  ces fonds sont investis dans plus de 25 pays, et miner les organismes financiers indépendants de l’Union africaine -la Banque centrale, la Banque d’investissement et le Fonds monétaire- nés surtout grâce aux investissements libyens. La « saine gestion financière publique », que le FMI s’engage à réaliser, sera garantie par le nouveau ministre des finances et du pétrole Ali Tarhouni, ancien enseignant de la Business School de l’Université de Washington, autrement dit nommé par la Maison Blanche.

 

Edition de mardi 13 septembre de il manifesto
http://www.ilmanifesto.it/areaabbonati/inedicola/manip2n1/20110913/manip2pg/08/manip2pz/309832/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 


Il y 55 ans, la tenue d’un congrès national était inéluctable 19 août, 2011 * Algérie politique Par Ait Benali Boubekeur La scission du principal parti nationaliste, le PPA-MTLD, hypothéqua un moment l’espoir de sortir de l’assujettissement colonial. A partir de là, le sort de l’Algérie fut entre les mains du courant activiste. Naturellement, cette troisième tendance croyait en l’action armée pour se débarrasser du joug colonial. Bien qu’ils aient été militants politiques avant le déclenchement de l’action armée, force est de reconnaitre que la violence générée par ces évènements éloigna « les durs » de la voie modérée. Dans le premier temps, leur influence se manifesta dans les villages. Avant qu’Abane ait ramené les centralistes au FLN, la ville, dans sa large proportion, fut réticente. Selon Mohamed Harbi, dans «FLN, mirage et réalité»: « Des attentats du 1er novembre 1954 au 5 juillet 1956, date de l’ordre de grève générale lancée par le FLN et massivement suivie, la situation en Algérie s’était profondément modifiée. Villageois à l’origine, le mouvement a jeté le trouble chez les notables ruraux, vivier où les autorités coloniales recrutaient les élus préfabriqués ». Toutefois, l’arrivée d’Abane au front changea l’approche. Dès son premier tract, il lança un appel invitant les Algériens à rejoindre sans complexe le FLN. Par conséquent, deux orientations s’affrontaient. Pour quelques-uns, l’ouverture devait être limitée. Bien que l’entreprise nécessite beaucoup d’efforts, tous les membres du FLN ne furent pas logés à la même enseigne. Majoritaires dans les organismes de la révolution, les anciens de l’OS (Organisation spéciale) déterminèrent la marche à suivre. La neutralisation, dès début 1955, de trois chefs de zones sur cinq envenima la crise. La réunion de janvier 1955 fut annulée et reportée sine die. Avant la tenue du congrès de la Soummam, l’absence de doctrine définie avait désorienté les militants. “L’absence de fondement politique clair personnalise les conflits et il faut dire que les chefs du FLN imposent, jusque dans la conscience de leurs rivaux, ce complexe du premier combattant et du rallié de la deuxième heure », écrit Mohamed Harbi. Cette conception freina toute velléité d’un rassemblement national. Faut-il aussi rappeler que même au sein de la révolution, bien que chaque chef se réclame du FLN, les méthodes purent différer d’une région à une autre. Du coup, les divergences furent légion. Selon Mohamed Harbi : « l’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord Constantinois est jugée inopportune à Alger. Ben Bella n’approuve pas les déclarations d’Ouamrane à France Observateur sur une solution par étape de la question nationale…En Kabylie, Krim prête à Boudiaf et Ben Bella l’intention de ne vouloir ravitailler en armes que les zones limitrophes de la Tunisie et du Maroc, plus aisément contrôlés de l’extérieur». Cependant, pour y remédier à cette situation alambiquée, deux hommes, Abane et Ben Mhidi, unirent leurs efforts pour faire de la révolution un large rassemblement de toutes les forces vives. En effet, celui-ci avait été ulcéré, lors de son court passage au Caire, par les querelles de personnes minant la délégation extérieure. Découvrant un Abane pragmatique, il décida de travailler, en étroite collaboration, avec lui. D’emblée, ils affichèrent leurs intentions : doter la révolution algérienne d’une direction nationale. Bien que Ben Bella tienne à l’idée d’un contrat moral entre les chefs historiques, ces deux organisateurs préparèrent un congrès unificateur. En tout cas, cette idée s’imposait en fait dès l’instant où les partis nationalistes modérés (UDMA, centralistes, ulémas) avaient accepté de rejoindre le FLN. Convaincu par Saad Dahlab, envoyé par Abane, Zighout Youcef ne s’y opposa pas à cette démarche. Par ailleurs, le but assigné au congrès était la coordination de la lutte armée à l’intérieur du pays. Le 20 août 1956, il y exactement 55 ans, les révolutionnaires tinrent les assises du premier congrès national. Depuis cette date, la révolution fut organisée en structures territoriales. Les Wilayas remplacèrent l’ancienne appellation de zones. Chacune d’elle fut pourvue d’un conseil. Ce dernier comporta un colonel et trois commandants. Le principe de la primauté du politique sur le militaire fut de nature à prémunir la révolution de toute tentation de coup de force. Ne voulant pas isoler la délégation extérieure, les congressistes adoptèrent le principe de codirection. En outre, le congrès affirma aussi sa représentation exclusive du peuple algérien. Il créa également deux organismes, le CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) et le CCE (Comité de Coordination et d’exécution). Celui était amené à jouer le rôle de l’exécutif et celui-là le rôle du législatif. Pour les congressistes, les accords de paix relevèrent uniquement de la compétence du CNRA.Cette organisation, hélas, ne plaisait pas à tout le monde. Agissant individuellement, c’est-à-dire sans aucune concertation avec ses collègues de la délégation extérieure, Ben Bella remit en cause les résolutions du congrès de la Soummam. Il reprocha aux congressistes la présence des anciens responsables de partis au sein des organismes dirigeants, la remise en cause « du caractère islamique de nos futures institutions » et surtout le caractère non représentatif du congrès. Ironie du sort : six ans plus tard, Ben Bella proclama, sans vote ni débat, la naissance du Bureau Politique remplaçant le GPRA. Toutefois, l’arrestation des membres de la délégation extérieure évita une certaine dislocation de la révolution. Car, des quatre chefs historiques arrêtés, le 22 octobre 1956, seul Aït-Ahmed soutint ouvertement les résolutions du congrès de la Soummam. Son témoignage est à ce titre capital: «Les divergences politique entre nous (Délégation extérieure) et Alger (CCE) ne sont pas l’essentiel. Ben Bella et Boudiaf contestent surtout les structures. Je me souviens même qu’au cours d’une conversation que j’aurais aimé rappeler en présence de Boudiaf, Ben Bella s’est défendu, contre le reproche d’Abane, de jouer au leader. Boudiaf lui a dit : « Il ne faut pas être modeste, le leader, c’est toi ». Moi, je donnais mon soutien aux décisions du congrès. Elles correspondaient à un besoin ressenti par tous. Je sentais que Ben Bella et Boudiaf donnaient à ma position un autre sens que celui qu’elle avait. Ben Bella ne m’a rien dit, mais Boudiaf m’a dit que je soutenais Abane parce qu’il était Kabyle ». Cependant, bien que la délégation extérieure ait été décapitée, Ben Bella continua son travail de sape. Désormais, son but fut de détacher Krim d’Abane. Pour ce faire, il ne cessa pas de lui rappeler qu’ « à la base de la révolution existe un contrat moral entre neuf hommes ». Toutefois, la disparition de Ben Mhidi priva Abane d’un appui de taille. Bien qu’Ait Ahmed ait proposé la formation d’un gouvernement en vue de dépasser les divergences entre le CCE et ses collègues de la délégation extérieure, le départ à l’extérieur du CCE l’affaiblit considérablement. Ainsi, à peine une année après l’adoption des résolutions de la Soummam, les dirigeants annulèrent ces décisions lors du second CNRA tenu au Caire en aout 1957. Du coup, la tentative d’Abane de rationaliser la lutte fut sans conséquence. Et l’émancipation du FLN de la tutelle de l’ALN fut éphémère. « Les noyaux armés ont existé préalablement à toute organisation politique. Ce sont eux qui ont créé les réseaux urbains, nommé les responsables syndicaux, organisé les masses. Les wilayas concentrent entre leurs mains toutes les activités de la révolution. Le congrès n’apporte pas de modification majeure à cette situation », argue Mohamed Harbi. Partant de ce constat, l’œuvre d’Abane et de Ben Mhidi avait une infime chance d’aboutir. L’élimination de ces deux têtes politiques condamna la révolution à suivre le schéma préalablement arrêté par les chefs tout puissants. Ce rapport de force changeait selon le soutien apporté à tel ou à tel dirigeant. Cinquante-cinq ans après, l’Algérie n’échappe pas à cette orientation.


Etat d’exception et modèle d’accès réduit : Mezrag, Khalifa, Gharbi et Beliardouh.

Salima GHEZALI
Mardi 19 Juillet 2011

Les émeutes de janvier dernier ont plongé l’Algérie dans un climat de tension qui a ouvert un nouveau cycle à l’intérieur de l’Etat d’exception imposé au pays depuis des décennies. Ce nouveau cycle prolonge l’ancien, fait de violences et de prédation, et tend à inscrire ces dernières comme les seules formes d’expression validées par le régime et reconnues au sein de la société.

Lutte dans les hautes sphères.

Rien de sérieux ne transpire des luttes  qui se mènent au sein des sphères directement impliquées dans le contrôle des institutions. Des luttes menées en vue de  la reconfiguration du pouvoir, avec comme forte probabilité le maintien de son caractère prédateur et fermé. Toutefois, certains faits mis sur la place publique tracent les contours de quelques uns des enjeux au cœur de ces luttes. Les affaires de corruption qui alimentent  la chronique judiciaire s’inscrivent en partie dans ce cadre conflictuel sans pour autant en épuiser toutes les dimensions.
Mohammed Hachemaoui,  qui soutient que la corruption colonise l’Etat,  montre, à travers l’analyse de l’affaire Khalifa,  la manière avec laquelle s’organise, de l’intérieur du système, la prédation économique et le pillage des richesses nationales. Pour autant, la mise en cause de l’autoritarisme si elle suffit à réunir les conditions propices à la prolifération de la corruption, ne permet pas, à elle  seule, de rendre compte de l’effondrement institutionnel à l’œuvre. Une situation qui peut sembler relever de l’acte irresponsable de quelqu’un qui scie la branche sur laquelle il est assis.

Un effondrement institutionnel organisé.

Un tel effondrement, nié par le discours officiel, est largement illustré par les formes de plus en plus radicales que prend la protestation sociale. Violence des émeutes, multiplication des suicides de protestation, banalisation de la criminalité sous toutes ses formes et face à cela une impuissance quasi-totale des pouvoirs publics. Une autre violence se tient, elle, en amont et en aval de ce qui ressemble à un long processus de redistribution des cartes.
Pensé  en amont par les « sorciers blancs » des réajustements institutionnels ou induit par la seule logique de la corruption, le contournement du fonctionnement économique et administratif légal avait besoin du contournement de l’exercice légal de la violence pour achever sa domination des institutions de l’Etat et de la société (tous deux nés- dans leur forme contemporaine- de la lutte pour l’Indépendance nationale).

Redistribution des monopoles.

En matière de violence, la guerre a permit de redistribuer les monopoles et de les  mettre en concurrence. Porté massivement et continuellement sur la place publique selon le formatage voulu par la sale guerre des années 90 (résistance versus djihad) le volet relatif à la redéfinition de la légitimité en matière de violence est une partie intégrante de la lutte pour le pouvoir.

Inaugurée par l’islamisme radical la contestation du monopole de l’exercice de la violence par l’Etat, a trouvé, derrière les discours patriotiques antiterroristes, dans les notables locaux ses principaux bénéficiaires directs. Ces derniers, s’ils ne sont pas tous membres de la caste prédatrice des seigneurs de la guerre, le sont quand même assez souvent pour poser un problème structurel à l’existence d’un Etat de droit où les citoyens seraient tous égaux devant la loi.

Avec ce paradoxe qu’aujourd’hui ce sont des  « terroristes islamistes repentis » qui réclament l’arbitrage légal qu’ils combattaient hier les armes à la main et des « défenseurs de la république » qui revendiquent la dépénalisation de l’assassinat politique. Du point de vue d’une opinion publique, toujours aussi divisée, il ya des « terroristes repentis » et d’autres qui veulent faire de la terreur des années 90 un instrument de  domination sociale et politique. Et ces derniers se recrutent dans les deux camps.

L’affaire Gharbi qui occupe les devants de la scène depuis de nombreuses années, et qui a donné l’occasion cette semaine à Madani Mezrag d’interpeler directement le président Bouteflika,  reflète un fonctionnement politique dans lequel, depuis 20 ans, la conjugaison de l’extrémisme idéologique et de la violence physique entrave la constitution d’un espace public pacifié
Par delà l’affaire elle-même, qui consacre le recours individuel à la violence pour « faire justice », ce qui est fondamentalement remis en cause est le principe de l’arbitrage légal égal pour tous. Le fonctionnement institutionnel républicain qui a été combattu par l’islamisme au nom de la chariaa se trouve de fait  récusé par les partisans de Gharbi au nom du patriotisme aujourd’hui anti islamiste et demain ? Dans le sillage de ces contestations d’un ordre légal déjà malmené, on assiste à l’expression plus ou moins « spontanée » de la revendication d’un retour au droit coutumier1 tribal en lieu et place de la législation nationale.

L’affaire Beliardouh et l’ordre nouveau.

Parmi les innombrables affaires de violences à l’actif de certains notables locaux ,aux mœurs féodales les plus brutales, l’affaire Beliardouh2, du nom de ce journaliste poussé au suicide, bien avant Bouazizi, par les méthodes du pouvoir réel est bien plus symptomatique des forces au profit desquelles travaille la renégociation du monopole sur la violence que l’affaire Gharbi  elle-même. En plus de l’héritage de « la sale guerre » qui n’a toujours pas été apuré c’est de la place et de la forme qu’est en train de prendre la violence au sein de la société algérienne qu’il s’agit. Ni les groupes armés islamistes ni les milices armées par le pouvoir ni les forces de sécurité n’ont été en mesure d’empêcher la prolifération de toutes sortes de maffias. Qui se sont curieusement multipliées alors que le pays connaissait une  mobilisation sans précédent du nombre d’hommes armés et injectés dans le sauvetage  de l’Etat, de la religion ou de la république. Force est de reconnaitre que les trois sont sortis éreintés d’un exercice qui n’a profité qu’à la résurgence assumée de rapports sociaux marqués par l’archaïsme.

La mort publique de l’affaire Beliardouh, avec la mort physique de Beliardouh lui même et le triomphe politico-juridique de Garboussi  dessinent bien plus clairement les vainqueurs et les vaincus de l’ère  nouvelle que l’Affaire Gharbi.

Par ce que l’affaire Beliardouh illustre bien le type d’ordre qui règne dans un pays une fois que la violence a été entérinée comme mode de régulation  des contentieux. Qu’un notable local s’autorise à kidnapper un citoyen , qu’il s’autorise à le séquestrer et à le brutaliser en toute impunité au vu et au su de tous,  à l’humilier et à le pousser au suicide comme ce fût le cas de Belliardouh  n’a été  possible que par la remise en cause du monopole légal sur la violence. Revendiqué dans le cadre de la « défense de la République » le recrutement de nouveaux agents de la violence a surtout bénéficié aux barons locaux.

D’autres notables dans d’autres régions du pays ont eux aussi en toute impunité enlevé, séquestré et tué des citoyens désarmés et ont été mis à l’abri de toute poursuite judiciaire. Parfois les plaignants se sont même retrouvés sur le banc des accusés. Il ya dans la manière dont certains cercles ont voulu faire de l’affaire Gherbi un symbole de l’héroïsme et du patriotisme  les ingrédients d’une autre guerre en gestation. Mais si certains, aveuglés par la haine ou par l’idéologie, n’obéissent qu’à un besoin de vengeance, d’autres veulent ainsi se positionner dans la reconfiguration des rapports de force au sein du pouvoir et de la société.

Coloniser l’Etat par la corruption en colonisant la politique par la violence. 

Pour que la corruption puisse aisément coloniser l’Etat il est de la plus haute importance que la violence colonise la politique et son prolongement naturel qu’est l’espace public.
« Le totalitarisme moderne peut-être défini comme l’instauration,  par l’état d’exception, d’une guerre civile légale, qui permet l’élimination physique non seulement des adversaires politiques, mais de catégories entières de citoyens qui, pour une raison ou une autre, semblent non intégrables dans le système politique…Devant l’irrésistible progression de ce qui a été défini comme une « guerre civile mondiale », l’état d’exception tend toujours plus à se présenter comme le paradigme dominant dans la politique contemporaine. Ce passage d’une mesure provisoire et exceptionnelle à une technique de gouvernement menace de transformer radicalement-et a déjà en fait sensiblement transformé- la structure et le sens de la distinction traditionnelle entre les différentes sortes de constitution. L’Etat d’exception se présente dans cette perspective comme un seuil d’indétermination entre démocratie et absolutisme. »3

Mohammed Gharbi  d’une part et  Madani Mezrag d’autre part constituent de manière emblématique les composants politico-militaires de cet état d’exception consacré  par le pouvoir au sein de la société. Alors que l’Etat voulu par le 1er Novembre, la plate-forme de la Soummam et le sacrifice de millions d’algériens révoltés  par l’injustice coloniale et engagés pour l’abolition des privilèges de caste se voulait l’Etat de  la justice et de l’égalité de tous devant la loi.

La lecture attentive de l’interview accordée aux journaux4par Mohammed Gharbi et celle de la lettre de Madani Mezrag5 laisse clairement voir que les deux sont dans un rapport de connivence avec les pouvoirs publics et qu’ils estiment trahis les termes d’une négociation politico-militaire dont le public ne sait rien.

Que le politique ait été réduit ici à l’exacerbation extrême des tensions idéologiques qui travaillent le corps social et que le militaire se résume à l’acte de prendre les armes pour éliminer par la violence un adversaire  est moins un dérapage que l’aboutissement logique d’une conception de l’organisation politico-économique de la société fondée sur la suspension du droit et la manipulation d’un pouvoir de destruction.

Douglass North chez les indigènes

Douglass North, prix Nobel d’économie et grand gourou de la Banque mondiale, de l’Agence française pour le développement et par ricochet d’une large partie des élites sous influence décrit ainsi le type d’Etat que nous voyons se mettre en place : « Les Etats naturels partagent quatre éléments qui les caractérisent comme un « modèle d’accès limité’’. Ce modèle se définit par : 1)- Une économie à croissance lente, vulnérable aux chocs. 2)-  Des régimes politiques sans consentement généralisé des administrés. 3)- Un Etat plus réduit et plus centralisé. 4)- Une prédominance des relations sociales organisées sur un mode personnel reposant sur des privilèges, une hiérarchie sociale, des lois appliquées au cas par cas, des droits de propriété fragiles et le présupposé que tous les individus ne sont pas égaux. »6

Cette inégalité entre citoyens réclamée ouvertement aujourd’hui a profité en le manipulant et en l’exacerbant d’un clivage de la société algérienne  que décrit par Djamel Guerid : « … En Algérie, ce sont deux sociétés différentes appartenant à deux cultures différentes qui se font face et chacune, par l’intermédiaire de son élite, s’efforce d’asseoir son hégémonie sur l’ensemble social tout entier. Ce qui distingue cet effort est qu’il vise l’effacement de l’autre, son « éradication »(…) La question qui est aujourd’hui la nôtre, est la question de la dualité et de l’opposition des deux tendances qui travaillent en profondeur la société algérienne et son élite.»7 Loin de tout essentialisme Guerid rappelle les conditions historiques qui ont présidé à cette fracture et cite Harbi : «  L’Algérie est entrée au XIXème siècle sous l’égide de la colonisation  dans un processus de modernisation forcée. Ce n’est donc pas sous l’effet d’une évolution interne, par développement naturel, que la société s’est modifiée. Ce changement était d’autant plus douloureusement ressenti qu’il s’est accompli rapidement dans l’assujettissement et la violence. L’unité du socle culturel est brisée. Le traumatisme qui en est résulté perdure encore. Le passé est toujours présent(…) parce que nombre d’algériens ont perdu leurs repères et sont encore trop ébranlés pour examiner objectivement leur histoire. Ils continuent à s’affronter autour des enjeux de mémoire et opposent les ruptures politiques et sociales intervenues, à la continuité du pays ».8

Après 20 ans de guerre, de pertes humaines inestimables et de destruction innombrables on débouche sur une reconfiguration de la scène politique, non au profit de l’une ou l’autre des élites en conflit, mais au profit de leur insertion dans un cadre global où la violence joue un rôle déterminant et permanent.

Derrière l’hostilité caricaturale au changement politique, le choix opéré par le pouvoir en faveur de la gestion du politique par la violence a concouru à sa généralisation.
Ne pouvant mettre ‘’un soldat derrière chaque citoyen pour assurer l’ordre’’, comme s’en était plaint un responsable militaire, le système, en rusant avec l’histoire, peut aujourd’hui mettre derrière chaque citoyen, armé ou non, un autre citoyen armé. Que ce dernier soit un « terroriste repenti » un «patriote armé » un «notable intouchable» ou un délinquant. La recomposition violente de l’espace public débouche sur un état de guerre civile latente après des années d’horreurs de grande ampleur. Et qui ne demande qu’à être réveillée faute de solution sérieuse à des problèmes de fond.
___________________________

1 Article paru dans El Watan 31 Août 2008, et déclaration de la LADH.
2 Journaliste d’El Watan Abdelhaï Beliardouh qui s’était opposé à Saâd Garboussi ( à l’époque président de la Chambre de commerce et d’industrie de Nemmenchas, englobant deux wilayas, Tébessa et Souk Ahras.)
3 Réf : Giorgio Agemben : ETAT D’EXCEPTION, homo sacer, Paris, éditions du seuil, 2003.
4 Interview publié par les quotidiens le soir d’Algerie et El Watan en date du 9 Juillet 2011
5 Communiqué de Madani Mezrag en date du 15 Juillet 2011.
6 Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weigast, Violence et orders sociaux, Paris, editions Gallimard, 2010.
7 Djamel Guerrid : L’exception algérienne, la modernisation à l’épreuve de la société, Alger, Casbah Edition, 2007
8 Harbi Mohammed, Préface à Perville G. Les étudiants algériens de l’université française 1880-1962, Alger, Casbah Edition, 1997.


آيت أحمد في حوار مع لاناسيون

 

أحمد سلمان
Lundi 11 Juillet 2011

http://www.lanation.info

 

حتى لو حدث، مع أنه لا يشك بأن النظام يناور وهو يحرك موضوع الإصلاح لا يوجد أثر للتشاؤم عند حسين آيت أحمد فهو يبجل في هذا الحوار عودة كلمة الحرية مع الربيع العربي وبداية تحرر من استعباد طويل للضمائر الذي تلا الاستقلال وهو لا يشك أن الجزائريين الذين قاوموا التدمير الاستعماري سيعرفون كيف يخلقون البديل الديمقراطي لنظام ينكر ويُعنّف. وهو يشيد بالجزائريين وبالمناضلين السياسيين الذين لا يكسبون هذه الصفة بشكل نهائي ويتعلمون كل يوم ضد الصعاب والمحن وضد القمع واليأس كيف يصبحون مناضلين سياسيين ويبقون كذلك.

س ـ يأتي عيد الاستقلال هذه السنة في ظرف وطني ودولي تميزه فكرة الإصلاحات من جهة والربيع العربي من جهة أخرى. ماذا يوحي لكم ذلك؟

 ج ـ في الأول العودة الكبيرة لكلمة الحرية، وبداية التفكيك (أخيرا ! ) لفكرة عبثية أثقلت رؤوس الملايين من النساء والرجال لعشرات السنين، فكرة كانت تزعم أن الشعوب بعد أن نالت استقلالها لم يعد لديها ما تصبو إليه، اللهم إلا بعض المطالب ذات الطابع المادي. وبدلا من أن يكون بداية لمسار التحرر، تحول إعلان الاستقلال، باستعمال القوة والمكر والابتزاز، إلى استعباد طويل للضمائر. إن أول وأعظم انتصار لانتفاضة المجتمعات يكمن في التأكيد على فكرة كانت ممنوعة حتى الآن: على القادة أن ينالوا استحسان الشعوب وليس العكس، على القادة تقديم الدليل على أنهم يحبون أوطانهم ويستحقون ثقة شعوبهم، وليس على الشعوب أن تقدم كل صباح الدليل على وطنيتها بوقوفها في حالة استعداد أمام المستبدين. إن ربيع تونس والتجند الرائع للشعب المصري أعطيا للعالم العربي هذه الهدية التي لا تقدر بثمن.

س ـ وماذا عن عيد الاستقلال؟

 ج ـ هل لاحظتم بهجة المتظاهرين في ساحة التحرير؟ بالرغم من الخوف والوعي بخطورة الرهانات فإن الشعوب تبتهج عندما تناضل من أجل مستقبل أفضل حتى لو لم تكن الأمور مربوحة سلفا. لقد عرفنا هذا النوع من البهجة عندما كانت الحرية تبدو قريبة المنال، وسنسترجع هذا الإحساس البهيج بالنضال عندما يبدو المستقبل أقل قلقا للشباب. إن الجروح التي تم فرضها على هذا البلد من العمق بحيث لا يمكن حصرها في جدول أعمال تبسيطي، واستقلال بدون حرية هو ليس استقلالا في الحقيقة…

س ـ هناك كلام عن إصلاحات سياسية في الجزائر، عن التغيير…

 ج ـ أعرف. يتكلم عنهما في كل مرة لا نعرف فيها ما نفعل. عندما كانت هناك إصلاحات حقيقية فقد افتعلوا حربا لتوقيفها. أبقى متشككا في قدرات النظام على أن يفعل أفضل من المعتاد.

س ـ أهذا كل شيء؟

ج ـ هل تظنون أنها مسألة اقتراحات وأفكار جديدة وبرامج طموحة؟ لقد قدمنا اقتراحات وأصدرنا تصريحات وأرسلنا رسائل ومذكرات. ..

س ـ إذا عما نتحدث؟

 ج ـ عن الإرادة السياسية، هناك انعدام إرادة في فعل الأمور بجدية، هناك الكثير من الأكاذيب والمراوغات والألاعيب المشبوهة، إن هذا البلد مثقل بالخدع والحيل القذرة ووسط كل ذلك هناك استخفاف لا يصدق في تسيير هذا الغضب الهادر، كأن السلطة لم تعد قادرة على تقدير كل ما تم إهداره. إن أصحاب القرار الحقيقيين فرضوا دوما مهارة السلطة السياسية كما لا يمكن أن ننسى الدور والتجربة الطويلة لبوتفليقة في فن إفشال كل إمكانية للتحول الديمقراطي بالحيلة والعنف. عندما لا تكون هناك ثقة يجب البدء باستعادة الثقة. ولا يمكن تصور حوار دون هذا الشرط المسبق.

س ـ استجاب السيد عبد الحميد مهري للجنة بن صالح في الوقت الذي رفضتم فيه الدعوة. كان يبدو أن هناك تقارب بينكما خلال السنوات القليلة الماضية. ما رأيكم في اقتراحاته للخروج من الأزمة؟

 ج ـ أعربت له عن تأييدي بصفة علنية وبصفة خاصة، لِمَا يحاول القيام به ببيداغوجية رفيعة نحو السلطة وكل الذين مازالوا لا يعرفون معنى الديمقراطية وشروط تطبيقها وبناء الثقة في مسعى جدي من أجل التغيير.

س ـ وأنتم ألا تفكرون في « عمل بيداغوجي » اتجاه السلطة؟

 ج ـ لكل منهجه. عندما يكون هناك شيء جديد سأتكلم، أما الآن فأنا لا أرى ذلك.  وتبقى الأولوية بالنسبة إلي هي بناء الحزب واسترجاع الروابط بين المناضلين والمواطنين والقوى الاجتماعية ومواصلة الحوار مع الشركاء الملتزمين في جهد جدي ومثابر من أجل الديمقراطية وتغيير نظام الحكم. إن النضال السياسي في ظل نظام استبدادي هو إعادة تعلم دائم للممارسة السياسية. لا يصبح المرء أبدا مناضلا سياسيا بصفة نهائية، نتعلم يوميا أن نكون كذلك وكي نبقى كذلك.

س ـ قيل كلام كثير خلال الأشهر الأخيرة عن التاريخ، لن أقلل من شأنكم بالطلب منكم الجواب عما قيل، ولكن أتظنون أن الصمت كاف؟

 ج ـ أي صمت؟ التاريخ نصنعه أولا، ثم نكتبه بعد ذلك. أعمل منذ عدة أشهر مع مجموعة من المؤرخين فرنسيين وجزائريين شبابا وأقل شبابا حول ما أعرفه وما شاركت فيه في كتابة الثورة وحرب الاستقلال، وأنا مدين بذلك لكل الوطنيين ورفقاء الكفاح، كما أنني مدين أيضا بذلك للأجيال الشابة. وأترك الثرثرة للمثرثرين.

س ـ لنعد إلى الحاضر. إن الوضع الأمني الذي عرف تهدئة في باقي البلاد يبقى غير صحي في منطقة القبائل.

 ج ـ كيف يمكن أن يكون هناك جو أمني صحي في بلد جوه السياسي، وأستسمحكم في العبارة، فاسد تماما، إن الوضع الأمني هو غير صحي إجمالا في كل البلاد مع بعض الخصوصيات المحلية هنا وهناك. عرف بالطبع العنف « الإرهابي » انحسارا في بعض الأماكن وليس في أخرى ولكننا لا نعرف بالتدقيق من الذي يغذي الممارسة البغيضة في الاختطاف وهناك أشكال أخرى للعنف ظهرت وتعرف تطورات مقلقة.

س ـ ماهي؟

ج ـ إنها عديدة، ولكن كلها لها علاقة بالرشوة في الإدارة والمصالح التي لها علاقة بأمن المواطنين. الجريمة الكبيرة والمخدرات واللصوصية في كل شيء لا تنمو في بلد مؤطر بصفة صحية، فالبطالة المكثفة عند الشباب تجر المجتمع إلى أن يكون أقل حرصا على الأخلاق اليومية. بعد ذلك يكفي أن حالة من عشرة تسقط في شباك تنظيم إجرامي لتدخل في دوامة جهنمية وهنا نلتقي بطبيعة نظام الحكم، إن الرشوة ظاهرة معقدة، ويعيش المواطن الذي يرتكب مخالفة بسيطة في خطر كبير إذ قد يصبح في أمد قصير، نوعا ما، بين أيادي شبكة إجرامية على مستوى الحي حيث يوجد اللص والشرطي الفاسد ومنتخب « الشكارة » والبيروقراطي الفاسد، الذين يشكلون « النخب الجديدة للنظام » والتي تتكفل « بتأطير الشباب ».

س ـ ولكن ماذا تفعل الأحزاب السياسية؟ 

 ج ـ مناضلو الأحزاب السياسية ليسوا أبطالا خارقين للعادة قادرين على مكافحة، في نفس الوقت وبصفة مستمرة، القمع البوليسي والمافيات التي تمثل الأرضية الاجتماعية الحقيقية للنظام ! مع أنهم يفعلون أو يحاولون فعل ذلك، ويحاولون تجاوز التفكك العام، التعب والغضب، في حين أن كل الجهاز الإيديولوجي للنظام يشجع التجهيل السياسي ! تأطير المواطنين عمل جبار عندما يكون هناك عمل تقويضي مقابل يقدم الاختلافات بين الأحزاب السياسية والمناضلين والمنتخبين كمجرد مسائل غيرة وحسد ! بالطبع هذا موجود ولكن هناك في الأساس خط الفصل بين المناضلين النزهاء وأولئك الذين يتعاطون مع الشرطة السياسية أو مع أوساط الرشوة، ولأنه ليس في إمكان المواطنين رؤية الأمور بصفة موضوعية نتيجة لتبعية الإدارة للفاسدين فإنهم يبقون بعيدا بين عمل شغب وآخر، لأنهم يخشون الخطأ وأيضا لأنهم يخشون الانتقامات من كل الأنواع. هذا « الإرهاب » أصبح أكثر قوة، وهو يُغذَّى ويُشجَّع من طرف نظام الحكم. ولكم مثال في قصة قضية خليفة فمن مومن خليفة إلى السارق البسيط في الحي هناك « سلسلة للقيادة » تنطلق من المكاتب الفخمة للنومونكلاتورا للدولة أو بارونات النظام حتى الأحياء الشعبية أو الأحياء القصديرية، إنهم مواطنون بلا قدرة على الطعن كما هم ممنوعون من كل الوسائط « العادية »، يعطون جحافل من الضحايا والمذنبين. بالأمس كانت تغذي الجبال وهي اليوم تغذي جنود الإجرام. هذا ما نحن عليه بعد خمسين سنة من الاستقلال. تحت الاستعمار كان الشباب الجزائري الفقير يجند بالقوة في الجيش الاستعماري واليوم يتم تسليمه إلى المافيا.

س ـ حتى في منطقة القبائل؟

 ج ـ في القبائل لا تكتفي السلطة بالتسيير عن طريق القمع الوحشي والرشوة كما تفعل ذلك في جهات أخرى. في القبائل وحتى يتم تكسير هذه المنطقة، التي كانت تاريخيا متمردة ومسيسة بقوة، بصفة أحسن، تعمل السلطة على الترويج للبدائل الكاذبة. إن التجهيل السياسي تحت وصاية السلطة والذي يقوده بارونات محلية والتي مع أنها مخلوقات خالصة للنظام تمارس خطابا معارضا ليس لنظام الحكم وإنما لباقي الجزائر. والأدهى في هذه القصة أن نفس الدوائر التي تعمل على الترويج لخطاب معاد وعنيف للقبائل في بعض وسائل الإعلام والدوائر هي نفسها التي وراء المجموعات الصغيرة التي تنمي خطابا معاد للعرب في منطقة القبائل. والنتيجة هي هذا التجهيل السياسي المتنامي. إن أثمن ما قدمته القبائل للجزائر هو رأس مالها السياسي. وعندما يتم استبدال السياسة بالتقوقع الشوفيني المقصود هو حرمان الجزائر من عطاء القبائل حتى تحرم منطقة القبائل من الجزائر. إن الناس المسؤولين والجديين لا يمكنهم أن يقولوا أن القبائل هي سويسرا عندما تكون كل البلاد تحت النار والدم ثم يقولون بعد عشر سنوات أن القبائل هي وحدها المستهدفة بالعنف. إلى حد الآن فإن المواطنين في منطقة القبائل وخارج منطقة القبائل يقاومون هذه المناورات وهذه المقاومة تأتي مما تبقى من إرث الحركة الوطنية. وفي هذا الخامس من جويلية علينا أن نحتفل بما تمكن إصرار الجزائريين من المحافظة عليه وإنقاذه من المناورات التدميرية للنظام. وهذا الإصرار العنيد الذي قاوم التدمير الاستعماري سيكون برغم كل الصعاب قادرا على بناء بديل ديمقراطي لهذا النظام الذي لا يطاق


Ahmed Selmane

Lundi 27 Juin 2011

 

 

Le dernier entretien de La Nation avec vous remonte à 15 ans…. Une occasion de vous demander ce qui a changé depuis ce temps là…

Le changement essentiel a consisté durant ces années en l’arrêt des réformes entamées en 1989 avec l’annonce de la constitution et de certaines mesures économiques totalement liées aux réformes politiques. L’action du régime a été, quelque soient ses apparences, entièrement tendue vers l’arrêt de ces réformes. Pour des raisons extérieures sans doute, il était difficile de se contenter seulement d’annuler ce qui a été fait. L’effort a consisté aussi à tendre vers la mise en place d’une démocratie formelle avec le maintien d’un multipartisme formel, une constitution acceptable, des élections et une séparation théorique des pouvoirs.  Donc du point de vue théorique  et des textes, on se donne l’allure d’un régime acceptable. Dans la réalité, les choses sont tout autre et cela ne tient pas  seulement à une non-application, épisodique, comme il a été dit.
C’est, en fait, un système parallèle entier qui est mis en place et qui ruine ce qui est énoncé dans les textes. En matière de multipartisme, on encourage la création des micro-partis qui s’opposent à l’opposition, on exerce des pressions sur les partis d’opposition existant, on interdit, par une décision occulte, la création de nouveaux partis. Et on mène des actions destinées à imposer par tous les moyens, les changements que l’on veut au sein des partis… Quand on agence toutes ces choses, c’est la notion même de multipartisme qui est vidée de son sens. On procède ensuite au regroupement de certains partis dans une alliance gouvernementale qui les vide de leurs programmes propres et les transforme en laudateurs du programme du pouvoir. Toutes ces mesures vident le multipartisme de son contenu. La démocratie formelle, les élections et les assemblées élues sont minées par d’autres moyens : la fraude électorale,  les pressions pour que seuls les personnes agréées par le régime soient candidates,  la mise de ces assemblées élues sous une direction occulte qui dicte ses volontés aux élus. Depuis le début de la crise de 92 à ce jour, nous sommes devant un régime (système de pouvoir) ayant un aspect visible acceptable à travers les textes. Mais il a également une réalité autre, celle d’être un système occulte global qui dirige le pays. Quand on revendique le changement et que l’on nous donne les textes à discuter et à changer, à améliorer ou à amender, cela signifie qu’on limite les changements à la forme et que l’on ne touche pas au fondement du régime.

C’est ce que vous avez dit au membre de la Commission Bensalah ?

J’ai expliqué aux membres de la Commission que leur mission porte sur les apparences alors que le régime que l’on veut changer n’est pas soumis aux textes. J’ai cité des exemples. La fraude électorale n’est autorisée par aucun texte et ne peut être banni, réellement, par un simple texte. J’ai évoqué les manœuvres contre les partis. J’ai cité l’exemple que j’ai vécu personnellement. Il y a eu un hold-up violent de la part de  services de sécurité de l’Etat contre le FLN pour changer sa direction et sa ligne. Une décision a été prise depuis dix ans de ne plus autoriser d’autres  partis politiques. On ne sait pas qui a pris la décision : est-ce une institution, un parti ou une personne ?
Donc la question de la vie politique, du multipartisme ne relève pas des textes. Dans le domaine des libertés publiques, j’ai personnellement subit l’interdit. On m’a interdit d’organiser une rencontre historique sur la Conférence de Tanger. J’ai dit à la Commission que l’éventuel changement des textes ou leur amélioration peut-être l’aboutissement d’une démarche, il ne peut être son commencement. Ce qu’il faut préalablement corriger, c’est de sortir de la démocratie de pure forme. Cela ne peut venir d’un changement dans les textes mais par un accord politique fruit d’un dialogue national entre l’ensemble des forces politiques. Je leur ai dit que la mission de leur commission commence d’emblée par une exclusion. Des forces politiques ont décliné l’invitation mais il n’y a pas d’efforts pour essayer d’en comprendre les raisons. D’autres forces politiques ont été exclues, injustement à mon avis. On me dit qu’il s’agit des gens qui ont appelé à la violence et des islamistes, je réponds simplement : combien sont-ils ? Un nombre réduit d’individus, une catégorie entière du peuple algérien ? Qu’on ne me dise pas que le peuple a décidé. Le peuple peut-il décider d’approuver, par référendum, d’infliger une punition collective à une partie de lui-même ? S’il s’agit d’exprimer une divergence politique avec une démarche, oui ! Je suis contre l’utilisation de la violence et je suis contre une théocratie… Mais dire qu’un tel citoyen n’a plus de droits parce qu’il a pensé ou pense de telle manière, qu’il ne peut être candidat ou qu’il peut être interné au Sahara, cela n’est pas acceptable. On recrée tout simplement l’indigénat.

Comment voyez-vous le fonctionnement de cette commission ?

Dans la lettre que la Commission a envoyée, il est dit que les résultats seront conformes aux avis de majorité. Je leur ai fait remarquer que cette majorité est ainsi créée par la confection de la liste des invités. Donc le contenu de la mission de la Commission commence par l’exclusion et se termine par une présumée majorité. La notion de majorité est-elle de mise sur ces questions ? Non, à mon avis, car il ne s’agit pas d’une gestion ordinaire de l’Etat. Il s’agit d’une réforme qui touche le fondement de l’Etat, de la construction de la maison commune. Et on ne peut en exclure aucune catégorie d’algériens…

Pourquoi un pouvoir occulte accepterait-il de se mettre en débat et d’accepter une situation normale de correspondance entre l’Etat légal et le pouvoir effectif ? 

Poser la question ainsi veut dire qu’il n’existe aucune contrainte pour aller à la réforme. Or, la demande de changement existe dans la société. Elle va crescendo. Le choix est entre une réforme consentie avec l’accord de tout le monde ou une réforme imposée par le développement de la société et des forces qui demandent le changement.  J’ai aussi expliqué qu’en 1989,  et bien que la Constitution constitue une ouverture, j’avais des réserves sur la manière de procéder. J’ai dit au président Chadli Bendjedid : ne faites pas  la réforme seul, il faut organiser un débat large, il faut passer par une assemblée élue. Peu de gens étaient au courant de cette position que j’ai exprimée clairement au président Chadli. Ce que j’ai dit à Chadli en 1989, je le dis à Bouteflika : ne faites pas seul une réforme qui touche les fondements de l’Etat ! Faites là avec les autres. Une véritable réforme digne de ce nom, une réforme pour un changement de régime, requiert une conférence nationale sans exclusion politique, une plateforme consensuelle qui détermine les objectifs à atteindre, les étapes et les moyens d’exécution. A ce moment-là, on pourra commencer à travailler ensemble à asseoir cette réforme. De toute façon, le débat approfondi qui permet à chacun de donner son avis et l’approche consensuelle sont à mon avis des étapes nécessaires pour une approche sérieuse du changement. S’il y a velléité d’imposer le fait accompli, ce n’est pas la réforme, c’est la continuation.

Ce qui se passe dans le monde arabe n’incite-t-il à un accord entre le pouvoir et la société pour aller de l’avant.

Je le souhaite ardemment. Malheureusement certaines déclarations tentent, du moins en apparence, de marteler que ce que l’on veut faire  n’a rien à avoir avec ce qui se passe autour de nous et ce qui se dit chez les forces qui nous sont opposée. C’est une erreur. Une démarche sérieuse, pour qu’elle ait une chance de réussir, doit prendre en compte ce qui se passe dans notre région et ce que disent les autres et surtout les opposants. Répéter constamment que les réformes que l’on veut faire n’ont rien à avoir avec le contexte et que c’est une volonté spécifique du régime, n’est pas tenable.

La Libye a-t-elle montré que l’auto-frein de la société contre les  alliances avec l’extérieur est entrain de sauter…

Oui, dans certaines mesures. Etes les régimes arabes en sont les premiers responsables. Leur obstination, leur docilité à l’égard de puissances occidentales dans le passé et leur outrance dans la répression ont fourni à l’occident et aux puissances intéressées tous les alibis pour se blanchir et se présenter à une partie de l’opinion comme des libérateurs. L’intervention occidentale était bien présente avant le printemps arabe. Elle était tellement présente que les arabes étaient pratiquement absents de la scène internationale où leur sort se décidait… Quand Kadhafi réprime son peuple de façon atroce et le proclame, il fournit tous les alibis aux puissances occidentales pour intervenir avec l’appui de leurs opinions qui étaient réticentes. Des régimes arabes continuent à appeler l’occident à intervenir. Ce n’est pas pour aider le changement mais pour le freiner. Je ne crois pas que l’intervention en Libye, malgré les apparences, avait pour objectif d’aider au changement. En réalité, elle a poussé les masses libyennes à entrer dans une lutte armée mal préparée et ils (les occidentaux) sont parvenus à s’emparer du nœud de la situation et à le moduler à leur guise.

Ces évolutions sont inquiétantes en termes de sécurité nationale…


L’aspect sécurité est évidement présent dans tout changement important qui touche les structures d’un état. Mais ce qu’on appelle le printemps arabe nous révèle, aussi, l’ampleur de méfaits des régimes arabes autoritaires que nous soupçonnions mais qu’on ne voyait pas concrètement. Le fait de faire le lit à l’intervention des occidentaux, qui se présentent maintenant, sous le visage de libérateurs, en est un. Il révèle, également, l’abime qui existe entre les régimes et les masses révoltées qui défendent le changement malgré l’ handicap  de leur passage par un désert politique qui  les a mal préparé… Même les pays arabes les mieux lotis sur le plan social en termes d’élites n’arrivent pas à dégager des forces alternatives…. Cela démontre que la désertification du champ politique a été pleinement réussie par les régimes, en Algérie et ailleurs… Ces forces jeunes qui protestent auraient pu être  investies autrement pour le développement du pays… Dans un régime démocratique, cela aurait été le cas… Ce sursaut des masses arabes nous livre beaucoup d’enseignements.

Ce sursaut intervient, c’est un symbole, 50 ans après l’indépendance algérienne… est-ce la fin d’un cycle ?

C’est ceque j’ai dit, en d’autres termes, également à la Commission. Le changement est inéluctable. Quels que soient les méfaits du régime, il est arrivé à une situation d’incapacité totale. L’Algérie vit sur les hydrocarbures depuis l’indépendance et durant 50 ans rien n’a été fait pour en sortir. Le régime est incapable de lancer une politique économique qui prenne le relais. Dans le domaine économique, l’instabilité a été manifeste au cours de ces dernières années où on a changé plusieurs fois de cap. Le régime est incapable d’avoir une politique économique à long terme. On a vu le président de la république déclarer que la politique économique a échoué, qu’elle elle nous a mené à l’enfer au lieu du paradis promis. Après cette déclaration,  il n’y a pas eu de débat sur les raisons de l’échec de cette politique, sur ce qu’il faut faire à la place…

Pourquoi ?

Le régime ne se sentait pas redevable d’un quelconque compte-rendu ou d’un débat sur le problème. Si actuellement on paye pour calmer la demande sociale qu’en sera-t-il dans 20-30 ans, quand les générations actuelles assisteront à la fin du pétrole… ?

Le régime semble plus craindre des manœuvres en son sein

C’est possible. C’est dans la nature même du régime. Mais, en plus,  la vision des responsables actuels de l’avenir est étriquée. Il n’y a aucune vision capable de mettre le pays sur les rails. Pourquoi ? Parce que le régime n’est tout simplement pas viable. On trouve parfois des intentions louables et des velléités de réformes mais dans une démarche autoritaire.  Les réformes qui ont été initiées dans le secteur bancaire, l’administration, ou l’éducation, ont toutes connu des échecs ou des résultats limités car elles ont été menées avec la même mentalité. On a empêché le débat, on a négligé d’associer les intéressés et on a travaillé sans une perspective générale. En fait, il n’y a jamais eu de politique économique, mais des velléités très changeantes depuis 20 ans. Cela ne permet pas de construire l’avenir… Le changement s’impose car le régime est incapable d’aller plus loin. Quelles que soient les bonnes intentions de certains responsables.  Avec l’instrument (ce système de pouvoir) qu’on a entre les mains on est incapables d’aller plus loin.

Pourquoi n’arrivent-ils pas à faire ce diagnostic qui semble évident?

Certains responsables ne sont pas conscients de la cause de leur propre incapacité, ils ne comprennent pas pourquoi cela ne marche pas. On doit leur dire que ce n’est pas une question de personnes mais de système de gouvernement. Et que quelle que soit leur bonne volonté ils seront toujours incapables si le système ne change pas. Et le système a ses règles de fonctionnement qui sont connues : injonctions d’en haut, absence de débat, la non-responsabilité de ceux qui prennent des décisions capitales parfois, l’anonymat… Il y a un certain nombre de choses auxquelles il faut s’attaquer. Si on ne le fait pas, on risque d’avoir demain un changement de façade avec le maintien de la même culture et des mêmes pratiques, c’est pour cela que le débat est impératif.


Mais M. Ouyahia dit que l’on n’est pas en crise  

S’il croit réellement à ce qu’il a dit, le champ de sa vision du monde est tellement limité qu’il ne voit pas de crise. Il a également essayé de montrer l’inutilité d’une conférence nationale, parce on en a connu cela en 1991… Dans la même logique, on a connu aussi des « dialogues nationaux », qui n’ont rien donné, des « élections » qui ont mal tourné… on ne doit pas refaire tout ce qui a été fait… ? La conférence nationale des années 90 a été organisée par le régime pour des objectifs différents dans un autre contexte… Il n’est pas impératif  que tout ce qui s’appelle conférence découle de la même logique.

Les opposants ont-ils une idée du changement à faire ?

Certains dans l’opposition pensent que changer le régime, c’est changer des responsables… Un ou deux responsables et c’est réglé dans leur esprit… Le débat est nécessaire parce qu’on ne peut pas se contenter d’appeler à la chute du régime ni au changement de régime. Il faut s’entendre sur ce qu’il faut changer et comment. Le débat national doit vaincre  certaines pratiques et même une certaine culture qui déteignent sur certains opposants et rejoignent la démarche générale du régime : l’exclusion de l’autre !
Le débat national est nécessaire pour analyser le fonctionnement du régime et ses pratiques courantes à tous les niveaux : l’injonction verbale et l’injonction d’en haut qui priment sur les règles et les lois. La pratique de l’injonction est une question très importante du fonctionnement du système. Il faut en débattre pour y mettre fin. Le fait que les décisions qui touchent l’intérêt général doivent être absolument authentifiées signées par une institution ou un homme, est une chose très importante. On a besoin de cela pour changer le régime.

Est-ce qu’il y a une mesure par excellence à prendre ?

Le changement doit se faire à partir d’un ensemble de mesures, il n’y a pas une mesure qui peut couvrir le besoin de changement. Pour revenir aux fausses pistes de changement, en 1989, il y avait une campagne aussi bien chez les politiques que les militaires qui estimaient que le changement réel était de changer de président. Beaucoup de responsables militaires et des responsables au sein du FLN plaidaient pour ça. Le président de la république a été changé, la suite on la connaît. Donc il faut se méfier des changements d’apparences qui ne traitent pas les vrais problèmes vécus par l’expérience de 50 ans.

Comment comprendre la démarche du système qui parait si irrationnelle ?

Vue de l’extérieur, la démarche générale du pouvoir est d’empêcher toute possibilité d’alternance. C’est cela l’axe. A partir de là, on œuvre à tuer dans l’œuf ou à neutraliser toutes les velléités, forces et noyaux qui peuvent concrétiser ou cristalliser cette alternance. C’est pour cela qu’on aime avoir des partis bidon avec, des alliances bidon que l’on peut manipuler comme on veut… Le résultat est qu’ils ont nourri le mécontentement, ils ont nourri le rejet et la méfiance sans que les masses arrivent à faire   l’apprentissage de l’action politique. On n’a pas empêché le mécontentement de surgir. On a un mécontentement diminué de l’expérience politique, ce qui est plus dangereux pour le pays…

N’est-on pas entrain de recréer les conditions de la colonisabilité évoquée par de Malek Benabi

C’est peut-être une situation qui offre un exemple  de concrétisation de cette théorie.  Il y a, actuellement, des libyens qui attendent la libération de l’étranger. Beaucoup de nationalistes arabes qui ont passé leur vie à militer contre l’intervention étrangère se sont retrouvés dans une situation perplexe : accepter cette intervention pour éviter un massacre à Benghazi ou non ? Moi, j’impute la responsabilité au régime libyen. La position  contre l’intervention étrangère est juste, mais l’intervention étrangère est déjà concrétisée par la soumission des régimes arabes. La position de l’Algérie aurait gagné en sens si elle avait mis la pression sur Kadhafi en lui demandant d’arrêter les frais….

L’Algérie a peut-être oublié que la Libye  n’est pas une affaire étrangère

La position de l’Algérie sur le problème libyen est assez confuse. Il y a d’abord une solidarité naturelle entre les régimes : on n’ose pas remettre en cause un régime arabe car on est ses semblables. En outre, Kadhafi a dit dans un de ses discours que l’Algérie à utilisé son armée pour mater ses intégristes, donc on se sentait complexé sur ce terrain là. Et troisièmement, et c’est un faux calcul, on minimise la vague qui déferle sur le monde arabe. On se dit que peut-être le gagnant n’est pas celui qu’on croit. Quand l’intervention étrangère a été décidée par la ligue arabe, on a mis l’accent sur cela. Or, je l’ai dit, j’aurais aimé voir le président algérien ou au moins son représentant aller chez Kadhafi pour lui dire d’arrêter les massacres… Cet  effort n’est pas fait jusqu’à maintenant. On demande à l’occident de s’arrêter mais on ne dit pas à Kadhafi de s’arrêter… Ce qui se passe n’est plus une affaire intérieure… Se réfugier derrière le principe de non-ingérence n’est pas convaincant… Les voisins, Algérie, Tunisie, Egypte, auraient pu demander à Kadhafi d’arrêter les frais…

Comment voyez-vous la gestion du printemps arabe par les Etats-Unis ?

Il est difficile d’émettre un jugement définitif ou fini. Je pense que l’occident a perçu l’importance du changement qui s’opère. Il a vite saisi la nécessité pour lui de s’adapter au contexte sans changer fondamentalement de politique dans la région. Il a compris que les régimes qu’il a soutenu jusqu’à présent et qui ont fait le lit des menées antioccidentales ne sont plus valables. Il les change utilement en soutenant en théorie la vague de changement et en maintenant sa présence dans la région. Il change utilement de masque en se présentant avec un visage avenant. Mais c’est un changement de façade pas de politique.

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49 ans après un 5 Juillet.

Salima GHEZALI
Lundi 4 Juillet 2011
Une bavure militaire à quelques jours de la célébration du 5 juillet n’est pas pour rendre les choses plus festives qu’elles ne l’étaient. Des émeutes à chaque liste d’attribution de logements. Des examens de fin d’année dans un climat d’urgence nationale. Et une série de dysfonctionnements qu’il serait fastidieux et inutile de répertorier. C’est, depuis des années, devenu une banalité de pointer du doigt tout ce qui ne va pas. Et de faire  de la dénonciation l’œuvre ultime de l’acte citoyen. Entre l’immolation individuelle, l’émeute collective et les multiples formes de violence auxquelles conduit le désespoir il ne manque pas d’arguments pour noircir le tableau. En face, une vieille habitude a consisté pour les défenseurs du régime de répondre à tous les mécontents : c’était pire sous colonisation ! Et effectivement, c’était pire. Pour les algériens. Et c’est pour cela que le peuple s’est soulevé. Mouloud Mammeri illustre dans  sa Lettre à un français la valeur de la parole engagée dans un combat salvateur. Nous la reproduisons  dans les deux langues dans ce numéro où nous introduisons des articles en langue arabe.

Mais, aujourd’hui, 49 ans après l’Indépendance, le soulèvement est-il encore la seule forme de lutte que l’on veut concéder aux algériens ? Y acculer la population est peut-être la solution de ceux qui n’ont jamais cru aux vertus de la politique. Et cela est en soi une politique. Que la France coloniale a appliquée avec constance et que l’armée française a recommandée sur tous les théâtres où elle a eu à pratiquer le savoir-faire acquis lors de la Guerre d’Algérie. Même s’il n’était pas attendu de l’Indépendance qu’elle règle tous  les problèmes d’un coup de baguette magique, il est terrible de vouloir limiter de la sorte le champ des possibles. En ce 5 juillet où pour la première fois depuis l’indépendance nationale nous assistons à un redéploiement militaire français dans l’espace maghrébin, la voix de ceux qui ont fait de la construction politique de la société algérienne une option stratégique gagne à être entendue. Hocine Aït Ahmed, Abdelhamid Mehri ou Lakhdar Bouragaa qui soutiennent, chacun à sa manière et avec ses propres mots, que l’alternative à ce régime en déliquescence se fera par et dans la reconstruction de l’encadrement politique de la société algérienne sont les invités de ce numéro. Et par ce que le monde arabe bouge Bassma Kodmani nous donne un éclairage sur le lien entre Souveraineté et Démocratie. Deux termes d’une équation que Derguini Arezki interroge dans un long papier sur lequel nous reviendrons dans un prochain numéro dans le cadre d’un débat contradictoire.