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La diplomatie-missile d’Erdogan

21 sept 2011

par Philippe Grasset pour Dedefensa

 

Le rythme de la diplomatie du gouvernement turc et de son Premier ministre Erdogan devra-t-il être inscrit comme un des facteurs fondamentaux du “printemps arabe”, au même titre, par exemple, que la place Tahrir au Caire ? Poser la question, c’est y répondre. Les Turcs sont à l’offensive sur absolument tous les fronts, avec un objectif de facto, qu’on doit constater comme évident s’il n’est à aucun moment énoncé comme tel ; il s’agit de la destruction de l’“ordre” du bloc BAO, essentiellement tenu par Israël et son “tuteur” US, – l’un et l’autre désormais privés de soutiens de taille, comme celui de l’Egyptien Moubarak.

Les derniers développements sont particulièrement remarquables, en ce qu’ils haussent le niveau de l’offensive turque au plus haut, avec la question de l’attitude turque vis-à-vis de l’affaire palestinienne à l’ONU et l’affaire des forages en Méditerranée orientale, qu’on connaît bien ; mais surtout, affaire nouvelle venue dans sa dimension polémique, celle de l’engagement turc dans le réseau anti-missiles de l’OTAN (BMDE, pour Ballistic Defense Missile Europe – dénomination initiale US qu’on peut aussi bien garder, pour réumer les explications et les réalités de la chose). Il s’agit désormais, avec le réseau BMDE dans la forme que prend cette affaire, de questions stratégiques majeures impliquant la Turquie et l’OTAN, c’est-à-dire les USA, et les autres qui vont avec. Voyons les nouvelles…

• Le quotidien d’Ankara Hurriyet Daily News donne plusieurs informations exclusives, ce 19 septembre 2011. D’une part, le journal annonce que le cabinet turc ne prendra pas de décision définitive sur l’installation de la base de détection radar du réseau BMDE en Turquie, avant le retour du Premier ministre Erdogan, en visite aux USA, notamment pour la séance plénière annuelle de l’Assemblée des Nations-Unies. Erdogan rencontre Obama aujourd’hui. Puis l’ONU doit se prononcer sur la demande palestinienne de reconnaître l’Etat palestinien. La décision turque de retarder sa décision sur la base du réseau BMDE en Turquie intervient alors que Washington avait d’abord demandé à Ankara d’accélérer sa décision (selon DEBKAFiles, voir plus loin), et la chronologie désormais établie ressemble fort à une conditionnalité implicite ; tout se passant comme si Erdogan laissait entendre que cette décision turque dépendrait de l’attitude US dans la question palestienne à l’ONU. Cette position n’est pas à prendre comme telle, mais elle représente un acte de défiance des Turcs vis-à-vis des USA, au moins affirmé du point de vue de la communication.

Hurriyet Daily News va plus loin, au rythme de la diplomatie turque, en dévoilant que l’acceptation possible/probable de déploiement de la base du réseau BMDE sera accompagnée, très rapidement, d’une mission d’information auprès de l’Iran. Un comble, du point de vue du bloc BAO, puisque le réseau BMDE est déployé théoriquement contre une menace future possible de l’Iran (ainsi va le narrative du complexe militaro-industriel, donc il faut bien la rapporter) ; pire encore, si c’est possible, la rencontre entre Erdogan et Mahmoud Ahmadinejad, jeudi à l’ONU, à New York, avec la question du réseau BMDE au menu des conversations. … Pourquoi ne pas faire participer l’Iran au réseau, se demanderaient certains, pour protéger ce pays contre ses propres futurs missiles ? (Tout cela, après l’annonce par le ministre turc des Affaires étrangères Davutoglu que la Turquie refusera le partage avec Israël des informations obtenues par la station radar sur son sol…)

« The agreement envisions the deployment of a U.S. AN/TPY-2 (X-band) early warning radar system at a military installation at Kürecik in the Central Anatolian province of Malatya as part of the NATO missile-defense project. Obama and Erdogan will likely discuss the fate of the agreement, which has been described by anonymous U.S. officials as the most strategic deal between the two allies in the last 15 to 20 years.

»A swift approval of the deal is needed to carry out the technical phases of the radar system’s deployment before the end of this year, as suggested by the U.S. Department of Defense. U.S. warships carrying anti-ballistic missiles are expected to take up position in the eastern Mediterranean Sea in the upcoming months, U.S. media outlets have reported. As part of the project, missile shield interceptors and their launching system will be deployed in Romanian and Polish territory, in 2015 and 2018, respectively.

»Senior Turkish officials who are planning to visit Tehran in the coming weeks will seek to diffuse growing Iranian concerns about the deployment of the radar system on Turkish soil. Hakan Fichan, chief of the National Intelligence Organization, or MIT, is expected to be the first visitor, followed by Erdogan. »

• DEBKAFiles annonce effectivement, ce 19 septembre 2011, qu’un envoyé spécial du président Obama, le directeur du renseignement national (coordination et supervision de toutes les agences de renseignement US) James Clapper, se trouvait en visite surprise et d’urgence, samedi soir à Ankara. Clapper venait presser Erdogan de réduire son soutien au Palestinien Abbas, d’adopter un ton moins menaçant dans l’affaire des forages en Méditerranée orientale, impliquant Chypre et Israël, etc. Clapper venait aussi demander une accélération de la réponse turque concernant la base radar du réseau BMDE ; puis, devant les déclarations du ministre des Affaires étrangères Davutoglu dimanche, il avertissait la Turquie que le partage des informations avec Israël était une condition sine qua non de l’installation de la base en Turquie…

« Following Davutoglu’s statement on the X-band radar, Clapper was authorized to warn the Erdogan government that if it barred the sharing of information with Israel, the plan for its installation in Turkey would have to be abandoned. The entire missile shield system is based on a network of advanced radar stations scattered across the Middle East, including the Israeli Negev, and Israel’s highly-developed ability to intercept Iranian ballistic missiles. »

• On signalera également l’article du New York Times du 18 septembre 2011, où le ministre Davutoglu annonce un “ordre nouveau” au Moyen-Orient avec l’axe entre la Turquie et l’Egypte. La dynamique de la diplomatie turque prend une forme de plus en plus structurée, et de plus en plus officiellement affirmée.

• On signalera également (suite) la forme extraordinairement agressive, anti-turque, que prennent certaines interventions de commentateurs proches d’Israël par divers liens, y compris ceux de l’idéologie de l’“idéal de puissance”. L’un d’entre eux est certainement David P. Goldman (dit “Spengler” pour ATimes.com), qui publie un virulent article anti-turc (anti-Erdogan) sur le site Pajamas Media, le 18 septembre 2011 ; et un autre article dans sa chronique “Spengler” de ATimes.com, le 20 septembre 2011, où il fait un procès véritablement “spenglérien” de l’état social et culturel de l’Egypte, particulièrement méprisant pour la valeur intellectuelle et économique de ce pays et de ses habitants. Il s’agit de discréditer autant les ambitions turques que l’alliance égyptienne, exprimant en cela une frustration peu ordinaire d’Israël et du bloc BAO, appuyés sur cet “idéal de puissance” cité plus haut. (Cet “idéal” forme le tronc idéologique et darwinien commun aux diverses entités du bloc, toutes autant les unes que les autres attachées aux conceptions de puissance, – en général des frustrations psychologiques anglo-saxonnes aux visions caricaturales diverses de “la volonté de puissance” nietzschéenne.) Nous ne sommes pas loin des néocons, des ambitions impériales américanistes et des arrières pensées eschatologiques du Likoud. Cette soupe, rescapée de la première décennie du XXIème siècle, se concentre pour l’instant en une appréciation absolument toxique de ce qui est considéré par le noyau dur du bloc BAO comme une trahison de la Turquie d’Ataturk “kidnappée” par les islamistes d’Erdogan. Dans ce cas, les durs israéliens sont évidemment particulièrement concernés, avec leurs alliés neocons qui furent des auxiliaires attentifs, au niveau du lobbying bien rétribué, de l’ancien régime turc. (Richard Perle était l’un des principaux lobbyistes des Turcs à Washington dans les années 1990, appuyé sur les ventes d’armement à la Turquie, notamment de Lockheed Martin, qui finance les même néocons. C’est un aspect important des réseaux américanistes et pro-israéliens, et pseudo “spenglériens” pour le cas qui nous occupe, qui est en train de s’effondrer avec l’énorme défection turque.)

… Tout cela commençant à signifier clairement qu’en quelques semaines, depuis la mi-août pratiquement, la Turquie a complètement basculé pour se retrouver au rang de premier adversaire du bloc BAO (Pentagone + Israël, principalement) au Moyen-Orient, – à la place de l’Iran, et dans une position infiniment plus puissante que celle de l’Iran. Le renversement est fantastique, tout comme l’est potentiellement cette affaire du réseau BMDE qui implique les intérêts stratégiques de tous les acteurs au plus haut niveau. Pour le Pentagone, l’accord turc sur la station radar à installer dans la base de Kurecik, en Anatolie centrale, est présenté d’abord comme “le plus important accord stratégique entre les deux pays depuis 15 à 20 ans” ; puis il s’avère, cet accord, tellement chargé de conditions turques, comme le refus de partager les informations avec Israël, que le Pentagone doit envisager d’annuler son offre (pardon, celle de l’OTAN) ; ce qui nous permet au passage de nous interroger pour savoir qui contrôle quoi dans le réseau OTAN si les Turcs estiment avoir un droit de veto sur la disposition des radars qui seraient installés à Kurecik… Cela, jusqu’à l’annonce des assurances et des informations données à l’Iran, ce qui ne doit pas entrer dans les plans généraux du Pentagone ni de l’OTAN, ni de nombre de membres de l’OTAN qui cultivent dans leur arrière-cour la narrative de la menace iranienne.

En plus des diverses querelles et crises en développement dans l’énorme chamboulement du Moyen-Orient, l’affaire du réseau BMDE de l’OTAN, et de la Turquie, nous est précieuse parce qu’elle permet l’intégration potentielle de plusieurs crises, bien dans la logique de la Grande Crise de la Contre-Civilisation (GCCC, ou GC3). A un moment ou l’autre, la Russie ne va-t-elle pas se manifester, elle qui déteste le réseau BMDE et qui prétend avoir des relations très moyennes avec l’OTAN, et plutôt bonnes avec la Turquie ? On aura alors un lien très ferme établi avec la question de la sécurité européenne, et de l’engagement européen dans des réseaux stratégiques contrôlés par la puissance en cours d’effondrement des USA… Et que va donner cette affaire du partage avec Israël d’informations stratégiques du réseau BMDE, alors que les Turcs le refusent, alors que les Turcs ont mis leur veto à l’installation d’une délégation de liaison d’Israël à l’OTAN…

D’une façon générale, avec cet élargissement de la crise et le passage à la dimension stratégique fondamentale, on comprend alors que la Turquie est de plus en plus orientée pour tenir le rôle que la France gaullienne tenait en d’autres temps. Face à cela, la France, qui n’a réussi qu’à placer son président-poster un jour avant la visite d’Erdogan en Libye, apparaît sous la lumière impitoyable d’une dissolution totale ; son ministre des affaires étrangères, qui fut en son époque “le plus intelligent de sa génération”, s’emploie actuellement à la tâche hautement louable et profitable de faire en sorte que les USA n’apparaissent pas trop isolés lors de leur vote à l’ONU contre la reconnaissance de l’Etat palestinien…. Il est temps que les Français aillent aux urnes, pour s’occuper, puisque la Turquie s’occupe de tout. (Ce qui est effectivement et concrètement le cas : d’une façon générale, les journalistes français de “politique étrangère” des organes-Système les plus réputés, lorsqu’ils sont sollicités par des organismes internationaux pour des visites, des conférences, des rencontre, etc. répondent depuis septembre qu’ils sont totalement mobilisés par l’élection présidentielle. C’est effectivement là que se passent les choses…)

Philippe Grasset

À lire/voir également sur la crise turco-israélienne :

Turquie versus Israël, ou le poids des armes (US)

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Source : Dedefensa


Libye : guerre secrète

par Léon Camus pour Geopolintel

Les journalistes, fortiches en lapsus révélateurs, ne se gênent plus pour annoncer l’assaut imminent de l’OTAN sur les derniers bastions loyalistes libyens. Comme si la référence obligée à la vaillante rébellion – entre parenthèse dotée d’un coup de baguette magique de gilets pare-balles, de casques, de matériels offensifs lourds et d’une impressionnante puissance de feu, équipements qui apparemment ne sortent pas tous du seul pillage des arsenaux de la Jamahiriya – était maintenant devenue superfétatoire !

Il y a encore un mois à peine on évoquait, avec consternation ou ironie c’est selon, l’enlisement du conflit et l’impuissance des frappes combinées des aviations franco-anglaises (1). Chacun, sans beaucoup d’effort pourra à ce propos se remémorer les images des rebelles avançant en tiraillant au petit bonheur la chance puis repartant en sens inverse, se débandant dans des nuages de poussières et l’emballement des moteurs de leurs pick-up… Un mois après… succès sur toute la ligne. Les francs-tireurs brouillons se sont miraculeusement mués en combattants efficaces évoluant de manière ordonnée en tacticiens chevronnés !

Que s’est-il passé entre le moment d’un quasi enlisement et l’offensive fulgurante sur Tripoli ? L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’une intervention au sol des forces spéciales de l’OTAN qui en amont ont évidemment formé, entraîné et conseillé les rebelles et en aval les ont encadrés au combat. Enfin ce qu’il convient de nommer rebelles relève de la composition classique du fameux pâté d’alouette dans lequel la proportion est d’un oiseau pour un cheval ! Six cents hommes environ ont livré la bataille de Tripoli du 21 au 24 août. Venus pour les uns par mer depuis l’enclave côtière de Misrata, pour d’autres à partir du Djebel Nefoussa au Nord de la capitale où un aérodrome a été spécialement aménagé… Toutes choses qui supposent un plan tactique élaboré et une parfaite coordination opérationnelle dépassant de loin les compétences dont la rébellion avait fait preuve jusque là…

Six cents combattants dont la majeure partie était des bi-nationaux (bien préparés apparemment !),vivant à l’étranger (2) ! Que faut-il entendre par bi-nationaux : des Sépharades israélo-libyens (rappelons que la grand-mère de Mouammar Kadhafi était juive) à l’instar de ces Irakiens qui ont combattus sous l’uniforme américain en Irak et dont les corps de certains ont été rapatriés aux États-Unis enveloppés dans un drapeau frappé de l’Étoile de David ? Ou bien des djihadistes anciens des fronts afghans comme Abdelhakim Belhadj (3), chef du Conseil militaire de Tripoli mais peut-être aussi relai ou cheville ouvrière de la CIA comme l’a été en son temps Ben Laden en Afghanistan ?

Cocasse lorsque l’on sait les liens entretenus par Kadhafi avec la CIA et le MI-6 notamment dans la lutte anti-salafiste. Les Anglo-Américains avaient entre autres trouvé l’expédient de livrer des terroristes présumés à la Libye – idem pour l’Égypte ou le Pakistan – afin qu’ils y soient interrogés selon des méthodes non conventionnelles (chacun saisira de quoi il s’agit). Des documents prélevés dans les archives l’Agence de la sécurité extérieure libyenne par l’ONG américaine Human Rights Watch l’attesteraient sans équivoque, aucune (4). Les révélations se multiplient d’ailleurs à ce sujet, et jusqu’au plus grotesque… ainsi l’ex-Premier ministre anglais Tony Blair aurait lui-même mis la main à la pâte pour la confection d’une thèse de doctorat de London School of Economics au profit du fils aimé du Raïs libyen, Saïf al Islam (Cf. The Sunday Times 04/09/11) !

Plus modestement, les Français, pour leur part et selon le Wall Street Journal (5), avaient en 2008 équipé le renseignement libyen avec le logiciel de surveillance électronique Eagle… dont une version est opérationnelle en France depuis 2009 ! Mis au point conjointement par l’armée et par la filiale Amesys du Groupe informatique Bull, Eagle conférait aux services de sécurité libyens la capacité de placer sous surveillance simultanément les 8 millions de personnes composant la population libyenne. Excusez du peu ! Sur ce chantier, militaires français et ingénieurs de Bull ont œuvré en relation directe avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et patron redouté des services de renseignement libyens. Un personnage connu pour avoir été condamné par contumace en raison de son implication dans la destruction au-dessus du Niger, en 1989, au moyen d’un missile, du vol 772 d’UTA. Acte de guerre qui fit 170 victimes !

Aujourd’hui, à rebours des amours d’hier, la rumeur médiatique – au Pakistan en tout cas – veut que la CIA ait recruté 1500 hommes aguerris pour combattre en Libye (6). Le chiffre est considérable et serait certainement plus vraisemblable divisé par dix. Au demeurant le fait n’aurait rien d’invraisemblable sachant que la même procédure a déjà été utilisée durant les guerres balkaniques, notamment en Bosnie. Reste qu’un mensonge franc et massif peut en cacher beaucoup d’autres, surtout par omission.

Ainsi lorsque la main sur le cœur M. Longuet jure mordicus au cours du 7/9 de Patrick Cohen du 23 août que la France n’a pas d’ « hommes au sol », le ministre de la Défense (mieux vaudrait dire de la Guerre ?) prend à l’évidence les auditeurs de France Inter pour ce qu’ils ne sont pas forcément, à savoir de fieffés imbéciles. Reste qu’en mentant comme un arracheur de dent M. Longuet masque des strates beaucoup plus troubles de la guerre subversive néocoloniale que livre en Libye les États-Unis et ses alliés euroméditerranéens, Israël, le Royaume-Uni, la France sarkozienne et l’Italie berlusconienne. Polariser l’attention sur un mensonge grossier et l’essentiel passera à l’as tant la presse ne se préoccupe au mieux que des verrues poussant sur les longs nez de nos Pinocchio politiques…

Parce qu’enfin, qui peut ignorer ce sur quoi toute la presse bien-pensante glose depuis des semaines en tentant maladroitement de faire la part du feu, c’est-à-dire de minimiser au moyen de semi aveux le rôle réel des troupes alliées au sol ? Le 25 août Le Point.fr titre « Paris confirme la présence de militaires français (et britanniques) en civil auprès de l’état-major des rebelles »… « Ces agents sont installés dans l’enceinte de la raffinerie à l’arrêt de Zuwaytinah, centre de commandement rebelle pour le front est, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Benghazi, siège du CNT ». Le 26 août, les services de communication de l’armée lâchaient également un peu de lest reconnaissant la présence en Libye d’une trentaine de militaires du Commandement des Opérations Spéciales (COS) tout en faisant attribuer le mérite de cette révélation à une indiscrétion de l’ineffable et détestable B.H. Lévy, l’homme de toutes les haines et de tous les fronts de guerre.

Au détour de ces timides aveux l’on voit donc se confirmer ce que nous écrivions en début d’article : début juin les insurgés se trouvaient en mauvaise posture à telle enseigne que l’armée de l’air (française) du procéder à des largages dans le secteur du Djebel Nefoussa déjà mentionné, au sud-ouest de Tripoli. Parachutages principalement constitués de médicaments et d’armes légères fournies par le Qatar ! En tout état de cause l’on voit mal comment des gens si mal lotis auraient pu remporter deux mois plus tard, et de haute main, la victoire sur les troupes organisées de Tripoli ?!

Il est incontestable que l’arbuste ne doit pas cacher la forêt : les rebelles ont lancé leur assaut le 20 août contre la capitale libyenne sous le nom de code « Opération aube de la sirène »… Un nom bien peu bédouin s’il en est ! Un assaut qui rappelait furieusement – mais en plus grand – la prise de la résidence de Laurent Gbagbo à Cocody, laquelle s’est effectuée sous le feu de des hélicoptères de combat français et onusiens et avec la participation au sol des forces spéciales tricolores… Celles-ci s’étant effacées à temps pour laisser parader une poignée d’exubérants assaillants locaux…. Ici l’on peut supposer – car nous n’y étions point et par conséquent nous sommes condamnés aux recoupements – que le matraquage par les chars volants de l’OTAN et l’artillerie de marine de nos bâtiments de guerre tirant à feu roulant, ont fait les trois quarts du travail… Néanmoins, les communiqués triomphalistes omettent de dire qu’à ce jour dix pour cent de la ville ne sont toujours pas tombés et 10% cela fait quand même, au bout de quinze jours une grosse poche de résistance !

Nous ne pourrions pas clore ce chapitre de nos guerres aventureuses qui commencent si bien et finissent généralement si mal – comme en Afghanistan et en Irak – sans une dose (minimale) de prospective géopolitique… Car il apparaît, gros comme le nez au milieu du visage, que l’affaire libyenne devrait rapidemententraîner des changement substantiels chez le grand voisin algérien, autre pion important sur l’échiquier pétrolier africain, et dirigé par un homme, Bouteflika, en complète fin de partie, et aussi par une armée qui semble avoir perdu foi en sa mission. La question qui s’impose alors : savoir dans quelle mesure la guerre subversive conduite contre la Libye – un cauchemar géopolitique potentiellement pire que celui de la Yougoslavie, l’Irak et l’Afghanistan réunis ? (LEAP 6/7/11) – pourrait constituer un facteur aggravant au processus de dislocation régionale ayant démarré l’hiver dernier avec les révoltes arabes ? Convulsions qui ne sont au fond que des manifestations périphériques de la crise systémique globale que nous traversons et subissons… À ceci près que ces crises ne sont pas tout à fait le fruit du hasard et que certains apprentis sorciers les planifient depuis près de soixante ans au risque de nous engloutir avec eux… (7) de la subversion à la submersion ? Mais désormais aujourd’hui plus aucun bastingage ne nous sépare plus de Charybde et de Scylla !

Léon Camus

Notes

(1) AFP/le Figaro 04/08/2011. Alain Juppé se contredisant : « Ça fait cinq mois que nous intervenons, personne n’a jamais parlé de guerre éclair… Sans doute avons-nous sous-estimé la résistance des forces de Kadhafi mais il n’y a pas enlisement. » En mars, le ministre des Affaires étrangères affirmait cependant que l’appui aérien aux insurgés ne devait durer que quelques semaines et « sûrement pas des mois »

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Second…

(3) Belhadj, alias Abou Abdellah Assadak, né en 1966 en Libye, ingénieur de formation, membre du Groupe islamique de combat libyen, il a participé au djihad en Afghanistan, Tchétchénie et Irak. Arrêté en 2004, il passe entre les mains de la CIA en Malaisie avant d’être remis aux services libyens, époque où la « Cie » s’était assurée « d’une présence permanente » dans sa succursale libyenne. Belhadj sera libéré avec 170 autres salafistes, suite à un accord négocié entre Saïf Al Islam Kadhafi et le GIC. L’émir du GICL – le premier à avoir pénétré dans l’enceinte du palais de Bab al-Aziza – aurait été le possible instigateur le 29 juillet de l’assassinat d’Abdelfattah Younès, alors commandant des forces rebelles mais ancien ministre de l’Intérieur libyen, autrement dit un autre grand démocrate devant l’Éternel. Aujourd’hui Belhadj voudrait engager des poursuites contre ses probables commanditaires de la CIA et du MI-6, sans doute pour effacer de la sorte son « retournement » ou son instrumentation par iceux ?

(4) Wall Street Journal http://online.wsj.com/article/SB100…

(5) Firms Aided Libyan Spies – WSJ Middle East 30 août 11

(6) http://www.nation.com.pk/pakistan-n…

(7) « Kivounim » Jérusalem février 1982. Pages 49 à 59. « En tant que corps centralisé, l’Égypte est déjà un cadavre…Sa division en provinces géographiques distinctes doit être notre objectif politique pour les années 1990, sur le front occidental. Une fois l’Égypte ainsi disloquée et privée de pouvoir central, des pays comme la Libye, le Soudan, et d’autres plus éloignés, connaîtront la même dissolution… La partition du Liban en cinq provinces… préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe ».

Source : Geopolintel


Les Etats-Unis en voie d’exiger l’éviction d’Assad hors de Syrie

18 août

par Bill Van Auken pour WSWS

Le gouvernement Obama est en voie d’exiger explicitement la chute du président Bachar al-Assad de Syrie alors que des puissances régionales rivales intriguent pour se positionner dans le pays déchiré par la crise.

Des responsables gouvernementaux, s’exprimant anonymement, ont déclaré à certains milieux médiatiques qu’Obama publierait un communiqué dès cette semaine pour appeler, au bout de cinq mois d’affrontements sanglants entre les forces de sécurité et les adversaires du régime, à la fin des 11 années de règne d’Assad. Certains avaient prédit que l’annonce paraîtrait jeudi.

Au lieu de cela, la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, s’est montrée prudente, refusant de se laisser induire à exiger le retrait du président syrien. A une question posée lors d’une interview jeudi à la chaîne de télévision CBS News sur les raisons pour lesquelles Washington n’avait pas « fait un demi pas de plus » pour dire « Il doit partir », Clinton a hésité.

« Et bien, je pense que nous avons été très clair dans ce que nous avons dit sur sa perte de légitimité, » a-t-elle dit. « Mais, il est important qu’il ne s’agisse pas seulement de la seule voix américaine. Et nous voulons veiller à ce que ces voix émanent du monde entier. »

Clinton a alors adressé requête non pas à Assad, mais aux puissances de l’Europe occidentale : « Ce que nous devons vraiment faire pour mettre la pression sur Assad c’est sanctionner l’industrie pétrolière et gazière. Et nous voulons voir l’Europe faire plus d’avancées dans cette direction. »

Entre-temps, la Maison Blanche d’Obama a diffusé son propre communiqué jeudi et qui s’est aussi abstenu de réclamer un « changement de régime » syrien. A la place, le communiqué décrit la conversation qui a eu lieu jeudi sur la Syrie entre Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Ergodan. « Les deux dirigeants ont souligné l’urgence de la situation en réitérant leur profonde préoccupation concernant l’usage de la violence par le gouvernement syrien contre les civils et leur conviction de la nécessité de répondre à l’exigence légitime d’une transition démocratique du peuple syrien, » précise le communiqué de la Maison Blanche.

Mercredi, Washington a annoncé une légère augmentation des sanctions américaines contre la Syrie, visant la banque commerciale d’Etat de la Syrie (Commercial Bank of Syria) et le premier opérateur de téléphonie mobile syrien, Syriatel.

Le communiqué diffusé jeudi par la Maison Blanche se fait l’écho du contenu de ce que les médias turcs ont appelé un « ultimatum » lancé par le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, qui était en déplacement mardi à Damas où il a eu un entretien de six heures avec Assad.

L’ambassadeur turc s’est ensuite rendu dans la ville de Hama qui avait été occupée par les forces de sécurité syriennes, et qui auraient utilisé des chars contre les détracteurs du régime, tuant un grand nombre de personnes. S’exprimant à Ankara, Davutoglu a dit que la visite avait confirmé le retrait des unités militaires et des chars syriens de la ville. Hama, un point chaud central dans l’actuelle série de troubles, avait été le théâtre en 1982 de la répression sanglante d’une révolte islamiste. Dirigée contre le père de l’actuel président et son prédécesseur, Hafez al-Assad, la répression avait provoqué la mort de 10.000 à 20.000 personnes.

Le premier ministre Erdogan a qualifié le retrait de victoire de l’intervention diplomatique turque. « Notre ambassadeur est allé à Hama et a dit que les chars et les forces de sécurité avaient commencé à quitter Hama, » a-t-il dit lors d’une intervention télévisée. « C’est extrêmement important pour montrer que nos initiatives ont eu des résultats positifs. »

Même après l’intervention turque, des reportages ont fait état de nouveaux actes de répression militaire, y compris dans des villes situées près de la frontière turque.

Davutoglu a toutefois semblé minimiser ces actions en refusant de les interpréter comme un défi des exigences de la Turquie. « Il est difficile de s’attendre à un retrait dans de telles conditions lorsque la tension s’est tellement exacerbée, » a dit aux journalistes le ministre des Affaires étrangères à Ankara.

L’intervention de la Turquie a fait suite aux dénonciations dimanche dernier de la répression du régime d’Assad par le roi Abdallah d’Arabie saoudite dans ce qui a été décrit comme un discours public sans précédent au peuple syrien.

Abdallah a qualifié les actions du régime d’Assad d’« inacceptables » et a exigé la fin de « la machine de mort et de l’effusion de sang. » Il a aussi demandé au régime syrien d’accorder des « réformes étendues rapidement. »A la fin de ses remarques, le roi saoudien a annoncé qu’il rappelait l’ambassadeur saoudien de Damas. Le Koweït et Bahreïn ont rapidement fait de même.

Le discours et les initiatives diplomatiques de la part des émirats ont été salués publiquement par Washington qui a probablement encouragé ces actions. Les Etats-Unis ne se soucient visiblement pas de la franche ironie de ces trois puissances qui ont collaboré dans la répression sanglante du mouvement de masse en faveur de réformes démocratiques au Barheïn, où est basée la Cinquième flotte américaine, et qui se présentent maintenant en  défenseurs de la démocratie en Syrie.

Alors que des groupes d’opposition syriens et des gouvernements occidentaux ont fait état de 1.600 à 2.000 Syriens tués – dont près d’un cinquième sont du personnel de sécurité – durant les cinq mois de répression et d’affrontements, ce n’est pas la souffrance du peuple syrien qui motive Washington et les autres pouvoirs régionaux à adopter une ligne plus dure contre Assad mais bien plutôt des intérêts stratégiques.

Avec 260 millions de dollars investis en Syrie en 2010, la Turquie détient des intérêts majeurs en Syrie qu’elle est déterminée à sauvegarder et à développer. Il existe aussi des préoccupations de longue date qui ont souvent dominé des relations turco-syriennes conflictuelles, notamment des préoccupations relatives au séparatisme kurde.

Selon le quotidien turc Zaman, Erdogan a tenu la semaine dernière une réunion consacrée à la sécurité avec sa hiérarchie militaire nouvellement nommée pour discuter du « terrorisme » et de la situation syrienne.

Le journal a cité un rapport secret préparé par l’Organisation nationale de renseignement turc, estimant que quelque 1.500 parmi les 3.800 combattants supposés du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) actifs dans le Sud-Est de la Turquie, près de la frontière syrienne, sont soit des Kurdes syriens soit sont basés en Syrie. Tout en reconnaissant que le régime d’Assad a mené sa propre répression du mouvement kurde, des responsables des services de sécurité turcs se sont plaints de ce que la Syrie a refusé d’extrader vers la Turquie des membres capturés du PKK.

Ils se sont aussi plaints de ce que l’Iran, tout en bombardant les bases de l’aile iranienne du PKK, le Parti pour une vie libre du Kurdistan (PJAK), dans le Nord de l’Irak, a refusé de pratiquer tout échange de renseignement avec la Turquie.

Les implications de ces plaintes sont que la Turquie considère l’instabilité en Syrie comme une menace pour sa sécurité nationale interne. Elle est également hostile à l’influence de l’Iran en Syrie qu’elle cherche à supplanter.

La monarchie saoudite qui est restée silencieuse des mois durant sur les événements en Syrie, même lorsqu’elle a aidé la monarchie de Bahreïn à organiser sa propre répression sanglante, regarde également les événements survenus en Syrie par le prisme de son hostilité à l’influence iranienne dans la région. Sa subite intervention publique peut être motivée par une combinaison de pression exercée par Washington et une tentative opportuniste de déplacer l’équilibre du pouvoir en sa faveur dans des conditions où Assad pourrait être contraint de partir.

L’Iran quant à lui a cherché à renforcer le régime d’Assad, son seul Etat allié dans le monde arabe, tout en cherchant à gagner un soutien arabe contre une intervention américaine dans la crise syrienne. Le président de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du parlement iranien Majlis, Alaeddin Boroujerdi, a rencontré jeudi au Caire le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil al-Arabi, et loué la déclaration de ce dernier appelant à un « dialogue sérieux » en Syrie.

Boroujerdi a aussi déconseillé à la Turquie d’adopter un ton menaçant vis-à-vis de la Syrie, en avertissant que les Etats-Unis étaient en train d’accroître leur intervention dans la région parce qu’ils avaient perdu leur « base » en Egypte après les soulèvements qui ont renversé le président Hosni Moubarak.

Dans sa réaction aux événements syriens, Washington est freiné par sa crainte que la chute d’Assad pourrait provoquer le chaos dans l’ensemble de la région et créer un régime moins inféodé aux intérêts des Etats-Unis. S’exprimant au terme d’une visite la semaine dernière en Irak, le chef d’état-major des armées des Etats-Unis, l’amiral Mike Mullen, a exclu toute intervention directe de l’armée américaine en Syrie.

« En ce qui concerne la Syrie, nous critiquons la violence et la violence doit cesser aussi rapidement que possible, » a dit Mullen aux journalistes. « Il n’y aucune indication de quelque sorte que ce soit que les Américains. seront impliqués directement dans cette affaire. »

Washington, tout comme les pouvoirs régionaux, tente d’exploiter la crise pour promouvoir ses propres intérêts dans la région. Les exigences que Clinton a adressées aux puissances européennes donnent un exemple de la diplomatie intéressée de Washington. Alors que les investissements américains en Syrie sont négligeables, les entreprises pétrolières européennes détiennent des intérêts significatifs dans le pays qui exporte environ 150.000 barils par jour vers l’Europe. Les exportations pétrolières comptent pour près de 30 pour cent des revenus du régime d’Assad.

C’est en raison des intérêts de profit des groupes énergétiques européens, comme Total en France et le géant anglo-hollandais Royal Dutch Shell, que l’Union européenne traîne des pieds pour imposer des sanctions majeures contre le régime syrien.

A l’occasion d’une réunion la semaine passée des ambassadeurs européens en Allemagne, Reuters a rapporté qu’une décision avait été prise pour l’élaboration d’un texte présentant plusieurs options pour « entamer le processus d’examen de la question » des sanctions. Il doit être présenté lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne le 2 et 3 septembre prochain en Pologne, a dit un responsable de l’UE à l’agence de presse.

Bill Van Auken

(Article original paru le 12 août 2011)

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Source : WSWS


lundi 6 juin 2011, 08:26

Le « 89 » arabe, dialogue d’un historien et d’un journaliste

« Le 89 arabe » (Ed Stock) est un dialogue entre un historien (B.Stora), et un journaliste (E.Plenel). Un journaliste y questionne un historien sur une actualité qui recouvre ce que deux professions ont en commun: l’événement, ses surprises et ses énigmes, son histoire immédiate et sa longue durée. En avant-première (le livre est en librairie à partir du lundi 6 juin), voici l’introduction à deux voix de cette conversation.

L’histoire en marche

La première vertu des révolutions, c’est d’ouvrir l’horizon des possibles. Pour les conservateurs, tenants des désordres établis et des ordres injustes, l’histoire est toujours écrite par avance, pavée de fatalités et de déterminismes, de pesanteurs économiques et de sujétions politiques. Quand, à la faveur de l’événement révolutionnaire, les peuples surgissent sans prévenir sur la scène, c’en est soudain fini de ces fausses évidences et de ces illusoires certitudes. L’histoire s’ouvre alors sur d’infinies possibilités et variantes où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise.

Telle est, en cette année 2011, la portée universelle de la bonne nouvelle annoncée par le peuple tunisien avant que tous les peuples arabes s’en emparent, de l’Egypte au Yémen, du Maroc à la Syrie. Nous ne sommes qu’aux prémices d’un cycle historique sans précédent qui, en faisant surgir les aspirations démocratiques et sociales dans le monde arabe et, plus largement, le monde musulman, ébranle aussi nos propres pays. Entre fraternisation des peuples ou réactivation des peurs, nous ne savons pas encore quelle direction prendra cet écho européen et, plus particulièrement, français de l’événement arabe. Mais nous vivons déjà son impact.

L’évaluer, l’analyser, l’expliquer et l’interroger est la raison d’être de ce dialogue où un journaliste, Edwy Plenel, questionne un historien, Benjamin Stora. Nos deux professions ont en commun l’événement, ses surprises et ses énigmes (1). A priori, leurs impératifs s’opposent : quand le journalisme s’attache à décrypter l’immédiateté, l’histoire cherche la longue durée qui la traverse. Mais il y a longtemps que nos disciplines ont convenu qu’aucune de ces deux temporalités n’épuise l’événement où s’invente sans programme préétabli du possible, de l’improbable et de l’inédit qui, en même temps, sont pétris d’anciennes histoires oubliées, blessées ou meurtries.

« Il n’y a d’histoire que du présent », aimait à dire Lucien Febvre, l’un des fondateurs de l’école historique des Annales (2). Confronter les interrogations d’une histoire au présent dont témoigne le journalisme aux savoirs de l’histoire du passé que détient l’historien professionnel est une démarche non seulement logique mais absolument nécessaire si l’on ne veut pas se retrouver face à l’événement, à son tourbillon et à sa cavalcade, aussi démuni et tétanisé qu’un lapin pris dans des phares dont le faisceau lumineux l’aveugle.

Chercher à comprendre, trouver des repères, ébaucher des hypothèses : c’est ce que nous avons tenté de faire, en partant du constat posé par l’un d’entre nous d’un « 89 » arabe qui évoquait aussi bien le 1989 européen de la chute du mur de Berlin que le 1789 de la Révolution française (3). Ici, les curiosités généralistes du journaliste, qui n’est pas spécialiste du monde arabe et s’interroge comme le ferait tout citoyen informé, vont à la rencontre des réponses documentées de l’historien du contemporain dont le terrain de recherche est l’histoire politique du Maghreb et, plus généralement, celle du nationalisme arabe, des régimes qui en sont issus et des sociétés qui les ont subis.

A l’origine de cette envie commune d’échange et de discussion se trouve le refus de l’indifférence qui fut la première attitude officielle vis-à-vis des révolutions arabes, partagée dans tous les cercles de pouvoir français. Au lieu de fêter l’événement, d’afficher les solidarités, de mobiliser les fraternités, les méfiances et les défiances ont tenu le haut de l’affiche politique. Aussi notre souci de comprendre est-il d’abord une déclaration d’empathie : ces révolutions sont aussi les nôtres.

Rien de fortuit donc à cette rencontre. De plus, au-delà des métiers qui nous définissent, une longue complicité amicale et intellectuelle anime notre conversation. Elle est liée à des parcours sinon communs, du moins voisins. Benjamin Stora est né en Algérie, qu’il dut quitter en 1962 (4), tandis que Edwy Plenel y a vécu après l’indépendance. Tous deux ont placé la question coloniale, l’actualité de son passé et la critique de ses héritages, au cœur d’engagements de jeunesse qu’ils ne renient pas et qui les ont aussi faits ce qu’ils sont devenus (5).

Entre ses lecteurs et ses auteurs, ce dialogue voudrait faire lien afin de rompre la spirale infernale des divisions et des stigmatisations, des discriminations et des exclusions, des peurs et des haines. Quand les peuples se divisent en identités, communautés, religions, origines, nationalités, etc., ils font toujours le jeu de leurs oppresseurs et le lit de leurs détresses. C’est une vieille recette de domination, hélas aujourd’hui de retour en Europe alors qu’elle en a connu, autrefois, le prix élevé.

Les tenants de l’émancipation, du droit et de la justice, lui opposeront ce qui rapproche les hommes, par-delà leurs itinéraires divers et leurs chemins différents : leurs conditions sociales partagées, leurs aspirations démocratiques communes. Autrement dit, ce qu’ils vivent et ce qu’ils espèrent. Cet horizon des possibles qu’en se relevant, tous ensemble, ils peuvent dégager et ouvrir, remettant en marche leurs humanités, réinventant leurs histoires futures. C’est le chemin que nous indique le « 89 » arabe.

E. P. et B. S.

Paris, le 21 avril 2011