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Le Temps d’Algérie : Est-il envisageable que la Russie intervienne militairement en Libye après son intervention en Syrie ?

Mouloud Idir : Une chose est sûre, le chaos libyen actuel découle en large partie de l’expédition punitive de l’OTAN de 2011. Une expédition justifiée au nom d’un principe qui est celui de la responsabilité de protéger qui a été largement décrédibilisé depuis et qui s’est avéré, si la preuve était à faire, être un énième subterfuge de l’axe de l’OTAN. Même la juriste canadienne Louise Arbour a été récemment jusqu’à dire que ce principe moral et humanitaire qui préside au droit d’ingérence a été un échec. C’est donc dire à quel point le sens commun a compris et a pris acte des véritables motivations derrière cette intervention qui a envoyé ce pays dans le chaos. Cela est criminel. Ce pays est désormais dans une sorte de partition de fait. Le problème actuellement est que tout bombardement n’arrangera rien. De plus, il n’y a pas de gouvernement avec une légitimité forte en Libye. Le récent marchandage en vue d’aboutir à un gouvernement d’union nationale peut être l’objet d’une longue analyse critique. On est aux prises avec une logique de privatisation de la guerre et la prolifération de milices et de compagnies de sécurité privée. Nous sommes dans le capitalisme du désastre si bien analysé par Naomi Klein. Cette logique d’État failli (Failed state en anglais) est à inscrire au compte de la sociologie des conflits dans la phase néolibérale actuelle.
Pour aller vite et pour revenir à votre question, il faut dire que ladite «communauté internationale», euphémisme pour ne pas parler des pays dominants de l’OTAN, a enfin réussi à se positionner de fait dans une posture de patronage politique d’une autorité «légale» qui la sollicitera pour «intervenir» contre l’État islamique. Par ailleurs, le récent bombardement US de la ville de Sabrata est pour moi une violation de la souveraineté libyenne. Même le gouvernement libyen «reconnu» par l’Occident a condamné ce raid.
Quoi qu’il en soit, les bombardements et opérations auxquels se livrent les Occidentaux ont une légitimité assez faible sur le plan du droit international.
Il y a certes une sorte de consentement (arraché) de certaines franges du gouvernement en place, mais la logique de tutelle et de dépendance est éludée par cette lecture assez peu critique des rapports de pouvoir qui président à l’établissement du droit international.
Les assassinats ciblés, comme les interventions virtuellement téléguidées, cherchent à créer un état de fait et à faire accepter le consensus politique mondial qui existerait, soi-disant, en faveur de la guerre au terrorisme.
L’ordre humanitaire international qui en est tributaire place ainsi de nombreux pays, et les citoyens de ceux-ci, dans des logiques de tutelle, voire de protectorat.
Cela s’inscrit dans le registre de la survie. Cette logique désigne ses sujets non pas comme des porteurs de droits fondamentaux ou comme des agents actifs de leur émancipation, mais comme des bénéficiaires qu’il faudrait protéger. Plutôt qu’à des citoyens dotés de droits, les bénéficiaires de l’ordre humanitaire s’apparentent ainsi trop souvent à des victimes recevant des actes de charité.
Le thuriféraire du Pentagone Peter Cook disait que les récents bombardements en Libye respectent le droit international et ce que les USA appellent l’Autorisation du recours à la force militaire (AUMF) ratifiée par le Congrès peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001. Justification douteuse et boiteuse qui a donné une sorte de chèque en blanc à l’administration Bush et qu’Obama nous réchauffe actuellement. C’est donc la Russie qui est du côté de la légalité internationale sur ces questions, même si je ne perds pas de vue que cela est accessoire pour elle. Wikileaks a d’ailleurs révélé dans un câble datant de fin janvier des plans militaires européens en Libye au prétexte de contenir ce qu’ils appellent le contrôle de la vague migratoire. Je rappelle que la Libye dispose de riches réserves gazières et pétrolières.

Comment va agir la Russie dans la conjoncture actuelle ?
La Russie, pour sa part, ne dispose pas d’un interlocuteur crédible depuis la chute de la Jamahiriya et de Kadhafi. La Russie ne laissera pas le capital symbolique et le prétexte de la «lutte au terrorisme et à Daesh» en Libye au seul crédit d’une coalition occidentale.
La Russie et la Chine qui n’ont pas exercé leur veto au Conseil de sécurité en 2011 pour barrer la route au triumvirat Sarkozy, Cameron et Obama ne comptent pas regarder le train passer. Ces pays savent que l’Occident a beaucoup perdu de son autorité morale quant à l’établissement de la paix. La destruction de l’Irak en 2003 marque l’apogée de cet impérialisme de l’OTAN. Celle de la Libye en 2011, et de la Syrie et du Yémen en cours, en sont des sursauts désespérés.
Pour ma part, je crois qu’il est urgent de demander un cessez-le-feu, le retrait de l’OTAN et autres mercenaires de la Libye. Il importe d’exiger la transparence et le respect de la souveraineté nationale dans la gestion et l’exploitation des ressources pétrolières du pays. Le peuple libyen gagnerait à exiger qu’aucune base militaire étrangère ne s’installe dans ce pays. La rapacité de l’ordre dominant s’échine aussi à faire main basse sur le pétrole libyen, mais aussi à séquestrer des dizaines de milliards de dollars de fonds souverains libyens. Il faut faire la lumière sur cela aussi. En somme, un traquenard dans lequel l’Algérie doit refuser de se laisser entraîner. Car un marécage la guette.

Est-il encore possible de trouver des solutions politiques à la crise libyenne alors que Daech semble y avoir trouvé un terrain fertile ?
C’est une question sérieuse et profonde. La solution politique existe et existera toujours. elle doit toutefois découler d’un processus qui donne la parole à des acteurs qui soient en phase avec la société libyenne dans sa pluralité. Ce qui compte est d’éviter la polarisation entre islamistes et libéraux. L’accord entre les parties libyennes survenu à Tunis en décembre dernier est à suivre. C’est les bases d’une démocratie pluraliste et sans exclusive qu’il faut encourager. Il faut ouvrir des canaux d’expression aux composantes essentielles de la société libyenne. Les acteurs et forces politiques à soutenir ne doivent toutefois pas se limiter à des féodalités claniques régionalistes ou à des chefs de milices inféodés au Qatar, au régime d’Al Sissi ou à des acteurs issus des think tanks de Londres et de Washington.
Aussi, on ne dira jamais assez la perversité des décennies de règne autocratique de Kadhafi qui a réduit à néant l’exercice du pluralisme politique ou de tout antagonisme. Les emprisonnements et les assassinats ne sont pas à oublier. On paie aujourd’hui au prix fort les avatars de 42 ans d’un autoritarisme féroce et d’un étatisme apolitique et antidémocratique. Car sous prétexte d’incarner la souveraineté populaire dans son entièreté, le régime de la Jamahiriya s’opposait à toute forme d’expression politique et a interdit tout parti d’opposition ou toute association de la société civile le remettant en cause. L’absence de solution politique réside en partie dans ces considérations internes. Toutefois, des considérations externes pèsent lourdement. Pour ce qui est de la solution politique dont on parle actuellement, je me permets un petit pas en arrière. Je rappelle que dès 2011, des médiations politiques ont été rejetées par l’OTAN en vue d’essayer de trouver une solution sans recourir aux bombardements et pour épargner la voie armée. La première proposition de sortie de crise a été celle de février 2011 initiée par des pays d’Amérique du Sud : l’Alliance bolivarienne (AB) a offert une médiation pour une résolution pacifique en vue d’empêcher l’attaque des grandes puissances occidentales. Ils ont même suggéré d’envoyer une délégation internationale qui puisse être conduite par l’ex-président étasunien Jimmy Carter pour commencer un processus de négociation entre le gouvernement et les groupes armés coalisés derrière le Conseil national de transition (CNT). L’Espagne s’est dite intéressée par cette idée qui a été rejetée par Nicolas Sarkozy et David Cameron. Pour sa part, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Guido Westerwelle, a notamment exhorté la France à ne pas rejeter cette offre sans l’examiner. Sans succès.
Second exemple : en mai 2011, Jacob Zuma, le président sud-africain, a été chargé par l’Union africaine (UA) de négocier un accord de paix et ce, pour la deuxième fois, la précédente tentative d’avril 2011 n’ayant pas abouti. Jacob Zuma a réitéré son appel au cessez-le-feu, déplorant que les raids aériens de l’OTAN sapaient les efforts de l’UA. Le cessez-le-feu était le premier point d’une feuille de route qui prévoyait notamment une période de transition, suivie d’élections démocratiques. L’initiative a été acceptée par le régime de Kadhafi mais rejetée par le CNT, l’organe de direction desdits rebelles, et les pays dominants de l’OTAN. Voilà pour le rappel.

Quel est, selon vous, le défi de la Libye à la lumière de tout cela ?
Quoi qu’il en soit, le défi majeur actuellement en Libye tient en l’absence d’une structure nationale libyenne en mesure d’établir un minimum de contrôle sur l’immense territoire. L’absence d’une armée libyenne structurée inquiète aussi légitimement et à juste titre les États riverains comme la Tunisie et l’Algérie. Je vous rappelle que la plupart des armées des États africains ont été cooptées par les forces des États impérialistes et leurs milices privées et autres compagnies de sécurité. Ces forces, de surcroît, alimentent, directement ou indirectement, le péril terroriste qui prospère sur le terreau des effets destructeurs du néolibéralisme. Sinon, elles s’ingénient à freiner les avancées démocratiques comme en Afrique du Nord en fragilisant certains pays ou en soutenant par des pays alliés du Moyen-Orient des régimes rétrogrades. La mise sous tutelle de nos pays est très avancée, en raison de leur déstructuration par trois décennies d’ajustements structurels, de désengagement de l’État, de gouvernance managériale, de diversion démocratique et de dépolitisation.
Vigilance, vigilance et vigilance sont donc mes mots d’ordre. Ce qui arrive en Libye est à inscrire dans ce topo général, ce que les anglo-saxons appellent le bigpicture.

K. A. Les 29 et 30 FÉVRIER 2016

IN http://www.letempsdz.com/


La guerre, la Grande, comme “option”…

27 sept

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Dans ces temps de crise(s) déchaînée(s), les esprits sondent fiévreusement l’avenir. Selon la méthode habituelle de l’expertise prévisionniste qui est l’activité principale en cette matière, plutôt que l’analyse des possibilités restantes de cette dynamique de crise déchaînée et hors de nôtre contrôle, on parle en général d’“options” qui donnent l’illusion d’un reste d’un certain contrôle des choses par les directions politiques, même si c’est pour le pire.

 

Se référant en ceci au déroulement des événements des années 1930 (la Grande Dépression conduisant à la Deuxième Guerre mondiale), l’“option” de la guerre est souvent citée (la Guerre Mondiale, certes, ou Grande Guerre, avec tous les moyens armées déchaînés). C’est le cas de Jean-Michel Quatrepoint, dans son livre Mourir pour le yuan, dont Philippe Cohen, dans Marianne2, fait un compte-rendu ce 24 septembre 2011. (Le titre même indique que, dans ce scénario, la Chine a une place prépondérante, d’ailleurs en tant que nouvelle puissance dominante in being.)

« Dans un monde où chacun croit les nations dépassées et les frontières explosées, la guerre, nous rappelle Jean-Michel Quatrepoint, journaliste (il fut longtemps au Monde et à la Tribune) et économiste, est la continuation de la politique par d’autres moyens. Or, si l’on regarde les développement la crise économique et financière avec le recul de l’histoire, le temps des conflits affleure la diplomatie mondiale.

»En apparence, les dirigeants du monde sont acquis aux idéaux de paix et de prospérité. Mais nous ne sommes plus dirigés par des hommes ayant vécu dans leur enfance le traumatisme de la guerre mais par des leaders désaffiliés qui ne seront pas forcément en capacité de maîtriser les processus qu’ils ont déclenchés.

» La première dimension de la guerre qui nous menace repose selon Quatrepoint sur deux pays qui ont leur revanche à prendre sur l’histoire : l’Allemagne muselée à la sortie de la deuxième guerre mondiale et la Chine que la guerre de l’Opium a ramené à l’état de “petite nation” pendant plus d’un siècle, ont en commun une humiliation nationale et certaines similitudes que l’ouvrage souligne en les exagérant parfois. »

D’une façon paradoxale, ou qu’on jugera plutôt provocatrice c’est selon, on observera que cette option de la guerre est extrêmement “optimiste” sinon “utopique”. Elle l’est parce qu’elle s’appuie sur la proposition qu’il y a “un après”, – après la crise, puisque la guerre serait l’option qui dénouerait la crise, par le fer et par le feu, par ce que des esprits appuyés sur une raison subvertie jugeraient être comme une sorte de “Jugement de Dieu”. Notre conviction est au contraire qu’avec la crise, “il n’y a plus d’après” concevable et contrôlable par nos moyens et nos intentions. (La fameuse chanson, peut-être prémonitoire, qu’“A Saint Germain-des-Près, il n’y a plus d’après”.) Pour le cas de l’“option de la Grande Guerre”, des indications très précises montrent que nous approchons du degré de l’impossibilité industrielle et économique de cette Grande Guerre, aux moyens nécessairement considérables et au champ nécessairement mondial (projection de forces), qui est évoquée ici. Ce constat concerne les USA, qui sont, dans l’hypothèse d’un conflit de cette sorte, un acteur inévitable par ses structures de puissance traditionnelles et, dirions-nous, à cause de sa politique, potentiellement un acteur déclencheur…

Nous nous reportons, pour cette affirmation, à une nouvelle de DoDBuzz.com, ce 21 septembre 2011. Il y est rendu compte d’un rapport qui vient d’être publié, de Barry Watts et Todd Harrison, du Center for Strategic and Budgetary Assessments qui est le think tank actuellement considéré comme la meilleure et la plus précise référence dans les questions d’évaluation de la puissance militaire US, notamment dans ses aspects industriel, technologique, et de capacité de production.

« Wednesday’s brief by two of DC’s top defense analysts included another interesting element besides their endorsement of an “industrial strategy” to protect the defense sector: If the U.S. got into a desperate national pinch and needed to “surge” its stocks of weapons or equipment, it probably could not do it, they said. Barry Watts and Todd Harrison, of the Center for Strategic and Budgetary Assessments, explained that there are many reasons why the U.S. could not switch on a major industrial effort like the one that built the “arsenal of democracy” in World War II… »

Les conditions de la guerre telles que les envisagent les USA ont profondément changé, d’une part durant la Guerre Froide lorsque la perspective d’un échange nucléaire impliquait une guerre nécessairement courte, ne nécessitant aucune réserve, d’autre part durant la période depuis la fin de la Guerre Froide où les guerres n’ont nécessité, – du point de vue du matériel et de la philosophie d’emploi, – aucun effort nouveau des USA, et surtout pas la nécessité de constituer des réserves. Le résultat est que la base industrielle quantitative de production de guerre des USA est extrêmement faible, voire dérisoire par rapport à ce qui fut constitué durant la Seconde Guerre Mondiale ; sa reconstitution demanderait un effort industriel, technologique et financier qu’il est tout simplement impensable d’envisager aujourd’hui, d’autant qu’il s’agirait d’une base industrielle extrêmement sophistiquée, donc coûteuse et très longue à constituer, – si, même, les USA sont encore capables de la réaliser, hypothèse hautement incertaine.

Actuellement, les réserves US sont extraordinairement ténues. Watts-Harrison présentent le cas du missile de croisière, instrument principal d’une attaque conventionnelle de haut niveau, qui est ici exemplaire et nullement qu’execeptionnel…

« … In the event of a major conflict, analysts worry the Navy and Air Force could expend most or even all of their weapons in the opening days and then lose their initiative. Harrison said the Navy fired about 200 Tomahawk cruise missiles in the early days of the Libya intervention, which he said was about the same number the Pentagon buys in a year. Not only that, Navy warships’ Vertical Launch System tubes can’t be reloaded at sea, so if your cruiser fires all its weapons, it’s out of action until it can swing by a friendly port. »

La même situation est envisagée dans d’autres domaines, y compris ceux des effectifs eux-mêmes, complètement dépassés du point de vue quantitatif par des adversaires potentiels. Philip Ewing, l’auteur de l’article conclut : « Watts and Harrison did not take a position on that issue, but their analysis does raise the question about whether America’s arsenal is as ready for anything as we tend to think it is. »

(Dans une autre partie du rapport, examinée également par DoDBuzz.com le même 21 septembre 2011, Watts-Harrison envisage tout de même l’idée d’une mobilisation industrielle. S’ils estiment qu’elle serait en théorie possible, ils émettent l’argument qu’elle devrait s’appuyer sur une “politique industrielle” radicale, impliquant une nationalisation de facto de l’industrie de défense, – chose dont on était extrêmement loin, même durant la Seconde Guerre Mondiale aux USA. Ils concluent que “ce n’est pas une option”, dans le climat idéologique et populaire actuel, une telle orientation signifiant rien de moins qu’une économie quasiment de type socialiste. Impensable, d’autant plus que le pouvoir US est d’une faiblesse telle que même la considération théorique d’une telle option est au-dessus de ses forces.)

Dans ce contexte d’impasse complète, il faut ajouter le facteur aggravant du temps. Toute idée de reconstitution d’une base industrielle acceptable de mobilisation, outre la capacité de la réaliser, est quelque chose qui se compterait en années, en très, très longues années. Cela vaut pour les USA comme pour les autres, car cela constitue une nouvelle et implacable réalité de la situation militaire (et militaro-budgétaire). Cette idée n’est pas complètement nouvelle puisque, il y a quelques années, en 2007, une étude avait été faite sur l’hypothèse de l’attaque terrestre de l’Iran par les USA (conflit très limité, rien de la Grande Guerre envisagée). Il avait été conclu qu’un peu plus d’un million d’hommes serait nécessaire et que la seule préparation et mobilisation de cette force prendrait entre deux et trois ans. Cette fois, Watts-Harrison examinent la situation structurelle générale impliquant une restructuration, et non plus un cas structurel qui n’implique finalement qu’une extension et un renforcement de structures déjà existantes. Pour eux, il est totalement impossible d’envisager le renouvellement d’un effort semblable à celui de la Seconde Guerre Mondiale, même dans une mesure réduite. Outre la situation générale très spécifique, de quasi “désarmement” structurel avec l’absence de stock et de réserve, il existe des situations qu’on pourrait considérer comme des “goulots d’étranglement” (comme le détroit d’Ormuz, ndlr). Au contraire de la Seconde Guerre Mondiale où des usines produisant d’autres biens que de l’armement pouvaient aisément passer à la production d’armement (comme les usines Ford de production d’automobiles prenant en charge une portion importante de la production du bombardier B-24), la spécificité des produits, la très haute technologie de ces produits et des méthodes de production, rendent impossible une telle possibilité. La constitution d’unités de production demande, de la même façon, des travailleurs d’une si grande qualité et d’une si grande spécificité, des méthodes et des moyens technologiques à mesure, qu’il y a là également une situation de quasi impossibilité. Tout cela doit être d’autant mieux compris que, dans les circonstances actuelles, de telles mesures de renforcement se mesurent sur des longueurs de temps qui peuvent approcher ou dépasser la décennie, dans une situation devenue d’une extraordinaire complexité et d’une très grande tension si l’on se réfère aux difficultés, voire aux impasses de production expérimentées dans tous les grands programmes d’armement aux USA. Depuis la génération des années 1970 (F-15, F-16 et F-18), les USA ont été impuissants à conduire à terme un programme de production d’avions de combat. Le même Barry Watts qui a co-signé le rapport dont il est question observe que les USA ont eu quatre programmes d’avions de combat depuis la fin des années 1970, tous à technologies furtive (le F-117, le A-12, le B-2 et le F-22, – en excluant le F-35 dont on dirait qu’il est “en cours de difficultés” plutôt qu’“en cours de développement”) ; ces quatre programmes devaient aboutir à la production de 2.378 exemplaires, selon la programmation initiale ; la production totale des quatre a atteint 267 exemplaires, et dans des conditions d’une complète incertitude (exemple de l’immobilisation au sol des 187 F-22 qui serait sur le point de se terminer après une durée de quatre mois)…

Le cas US est évidemment le cas en pointe. Les autres puissances impliquées dans un scénario hypothétique de grand conflit connaissent de meilleures conditions d’une éventuelle mobilisation nécessaire, mais elles ont de très sévères limitations d’un autre type. (Ces puissances sont essentiellement la Russie et la Chine, mais certainement pas l’Allemagne citée par Quatrepoint, qui est un pays qui n’a plus aucune infrastructure d’armement pouvant lui permettre d’envisager quelque confit que ce soit, et n’étant plus du tout au niveau technologique adéquat, sans parler du soutien populaire.) D’une façon générale, leurs structures de force ne sont nullement orientées vers la projection de forces nécessaires à un grand conflit mais vers le contrôle de la sécurité de leurs zones régionales ; un changement radical, si même il était voulu, demanderait également un temps extrêmement long (bien au-delà de la décennie), sans nulle garantie de succès car les caractéristiques des matériels et l’infrastructure nécessaire, de très haute technologie, pour ce type de forces, pousseraient sans doute vers une situation de blocage “à l’américaine”. La situation porte donc sur un paradoxe qui contrecarre complètement le scénario envisagé : la seule puissance (les USA) qui peut porter une guerre à longue distance, – la Grande Guerre envisagée, – est en train de sombrer très rapidement dans l’impasse et l’impuissance, tandis que les autres sont dans une posture défensive.

Enfin, il y a une autre quasi impossibilité avec le facteur temps. On a vu que ces spéculations de réarmement ou de mobilisation se comptent presque en décennies, alors que les crises se précipitent à une vitesse stupéfiantes et se succèdent de semaine en semaine. Les conditions évoquées d’un conflit possible ne concernent pas une tendance longue, mais une tendance ultra-courte, incontrôlée, complètement erratique. On ne peut imaginer une disparité plus grande, avec l’idée implicite que la crise et la cause d’une éventuelle Grande Guerre seraient largement consommées dans une situation complètement nouvelle avant qu’on puisse commencer à planifier un tel conflit. Il s’agit en réalité d’une situation où le système du technologisme qui soutiendrait une Grande Guerre atteint lui-même une impasse qui est celle de notre civilisation. Encore n’envisage-t-on pas l’énorme puissance du facteur populaire, qui pourrait s’avérer comme une entrave insurmontable de plus à tout projet de Grande Guerre.

Dans cette situation extrême, et si l’on tient à conserver l’option d’une Grande Guerre, le seul moyen restant est, très simplement et radicalement, celui d’un échange nucléaire, où les moyens restent disponibles. Ce cas nous paraît très aléatoire, et dépendre essentiellement d’une instabilité psychologique poussée à son extrême. Mais ce cas, justement, peut paradoxalement bénéficier de la situation de blocage “de civilisation” décrite ci-dessus ; ce blocage est évidemment entretenu également par une paralysie et une pesanteur bureaucratiques extraordinaires, surtout dans les appareils militaires, et cette paralysie et cette pesanteur joueraient probablement contre l’option d’une guerre nucléaire, vu la prudence des bureaucraties. Cela a sans doute été le cas en 2007, selon Seymour Hersh, où la bureaucratie militaire aurait réussi, par une menace de quasi insubordination, d’envisager une attaque nucléaire contre l’Iran. (voir le 3 juillet 2006).

Observé brièvement, nous dirons que nous ne sommes dans une situation d’impossibilité structurelle d’une Grande Guerre. Il faut dire que nous n’avons absolument pas besoin de cela pour notre situation d’effondrement actuel, qui ne se fait pas selon des antagonismes humains classiques, mais par des processus internes au Système, hors de notre contrôle, et à une vitesse qui renvoie la possibilité d’une Grande Guerre à un univers dépassé, qui n’existe plus…

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa


30 sept

par Konstantin Bogdanov pour RIA Novosti

Les Chinois ont réussi à mettre en orbite le premier module de sa station spatiale non habitée Tiangong-1. Pékin a effectué un nouveau pas dans la conquête de l’espace en se préparant prochainement à marcher sur les talons du projet de Station spatiale internationale (ISS).

 

La longue route vers l’Espace

Le lancement de Tiangong était reporté depuis un an. Pour la finalisation de tous les systèmes la fusée porteuse avec le module spatial avait été déployée sur le pas de tir au printemps 2010. A l’époque, le lancement du Palais céleste (c’est ainsi que se traduit Tiangong) était prévu pour le début 2011.

Cependant, en janvier le lancement avait été reporté au second semestre de 2011. La préparation du lancement a commencé en août. Les premiers communiqués disaient que Tiangong (palais céleste) serait tiré avant septembre. Puis les délais ont été revus et la date a été fixée pour le 29 septembre 2011.

Le module Tiangong-1 a quatre objectifs à caractère expérimental :

  1. Durant le vol doit avoir lieu le rapprochement et l’arrimage avec le vaisseau non habité Shenzhou-8 (prévu pour fin novembre). Ensemble ils formeront le premier prototype de la station spatiale chinoise.
  2. Le fonctionnement du système de contrôle commun de ces deux vaisseaux sera vérifié. Tiangong jouera le rôle principal dans cette mission.
  3. Le test du système commun de support-vie à bord de la station, composée des deux éléments des vaisseaux arrimés.
  4. Il est également prévu de réaliser une série d’expériences techniques dans le cadre du programme de création de la future station habitée.

Après les missions réussies du vaisseau non habité Shenzhou-8, dans les deux prochaines années seront envoyés les vaisseaux habités Shenzhou-9 et Shenzhou-10. La construction et le lancement du module Tiangong-1, ainsi que les vols des trois vaisseaux coûteront près de 2,35 milliards de dollars.

La première femme « taïkonaute » devrait participer à l’expédition Shenzhou-10 : En 2013, Wang Yaping, 33 ans, s’envolera dans l’espace.

Un Saliout avec une touche chinoise

La Chine, qui rattrape rapidement la Russie et les Etats-Unis, n’a pas brûlé les étapes dans le développement de l’astronautique. Elle a décidé de passer par toutes les phases de la conception et du développement de l’industrie spatiale, franchies auparavant par l’URSS et les Etats-Unis. Et Pékin a décidé de le faire en solo, sans s’impliquer dans des programmes conjoints, mais en utilisant l’expérience étrangère.

A une époque, les deux superpuissances, en respirant un peu après la course serrée pour atteindre la Lune, se sont concentrées sur les projets de stations spatiales, en développant avec créativité les acquis militaires dans ce secteur.

L’URSS a créé la série des stations Saliout, puis a lancé dans l’espace son successeur, la station Mir. Les Etats-Unis ont recyclé les acquis du programme lunaire Apollo en créant l’analogue de Saliout, la station Skylab.

Mais le programme spatial américain n’a pas été développé. Après neuf mois de mission de la station Skylab en 1973, les Américains l’ont abandonnée en orbite, d’où elle a dérivé en juillet 1979 puis s’est désintégrée en entrant dans les couches denses de l’atmosphère. Dans les années 90, les deux programmes, russe et américain, se sont rejoints dans le projet de Station spatiale internationale.

 

En regardant la station Tiangong on peut distinguer une certaine similitude idéologique avec les projets soviétiques de stations spatiales basés sur Soïouz/Saliout. D’ailleurs, les concepteurs ne le nient pas.

Cependant, Tiangong-1 a une taille inférieure à Saliout. Il pèse 8,5 tonnes par rapport aux 18-19 tonnes des stations soviétiques. Cela s’explique également par l’absence en Chine de fusées porteuses capables de lancer en orbite des engins aussi lourds.

Comme leurs collègues soviétiques à l’époque, les Chinois prévoient initialement de créer une station spatiale avec une paire de vaisseaux arrimés : Tiangong et Shenzhou. Néanmoins, les ingénieurs chinois n’ont pas l’intention de tarder à lancer cette étape.

Pour l’instant, l’industrie spatiale chinoise  se familiarise avec les technologies avancées de la fin des années 60 – celles des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Cependant, à en juger par les « conceptions » présentées, d’ici quelques années les assemblages en tandem de Shenzhou et Tiangong céderont la place à des constructions bien plus complexes, comparables à Mir et idéologiquement très proche de l’ISS actuelle.

La vision à long terme de la Chine

L’éventuelle apparition à terme d’un avant-poste permanent chinois en orbite paraît d’autant plus remarquable dans le contexte de l’avenir incertain de la station spatiale internationale.

Les hôtes de la maison spatiale internationale (les Américains, les Européens, les Russes et les Japonais) n’arrivent pas à s’entendre sur l’entretien de la station dans 10 ans.

L’attitude de la Chine envers l’ISS paraît très controversée. Au début des années 90 la Chine était intéressée par l’adhésion à ce projet, mais à l’époque les Etats-Unis s’y sont opposés. Désormais, la Chine n’y est plus intéressée, car elle planche sur ses propres projets spatiaux.

Etant donné l’avenir incertain de l’ISS après 2020, qui dépend principalement de la position américaine, dans dix ans on pourrait assister à un événement surprenant. Une grande station spatiale continuerait de voler autour de la Terre. Et il s’agira du Palais céleste chinois.

Konstantin Bogdanov

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La Lune ou la guerre : un choix de civilisation

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Chine-USA : Vers une nouvelle guerre froide

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Source : RIA Novosti


La diplomatie-missile d’Erdogan

21 sept 2011

par Philippe Grasset pour Dedefensa

 

Le rythme de la diplomatie du gouvernement turc et de son Premier ministre Erdogan devra-t-il être inscrit comme un des facteurs fondamentaux du “printemps arabe”, au même titre, par exemple, que la place Tahrir au Caire ? Poser la question, c’est y répondre. Les Turcs sont à l’offensive sur absolument tous les fronts, avec un objectif de facto, qu’on doit constater comme évident s’il n’est à aucun moment énoncé comme tel ; il s’agit de la destruction de l’“ordre” du bloc BAO, essentiellement tenu par Israël et son “tuteur” US, – l’un et l’autre désormais privés de soutiens de taille, comme celui de l’Egyptien Moubarak.

Les derniers développements sont particulièrement remarquables, en ce qu’ils haussent le niveau de l’offensive turque au plus haut, avec la question de l’attitude turque vis-à-vis de l’affaire palestinienne à l’ONU et l’affaire des forages en Méditerranée orientale, qu’on connaît bien ; mais surtout, affaire nouvelle venue dans sa dimension polémique, celle de l’engagement turc dans le réseau anti-missiles de l’OTAN (BMDE, pour Ballistic Defense Missile Europe – dénomination initiale US qu’on peut aussi bien garder, pour réumer les explications et les réalités de la chose). Il s’agit désormais, avec le réseau BMDE dans la forme que prend cette affaire, de questions stratégiques majeures impliquant la Turquie et l’OTAN, c’est-à-dire les USA, et les autres qui vont avec. Voyons les nouvelles…

• Le quotidien d’Ankara Hurriyet Daily News donne plusieurs informations exclusives, ce 19 septembre 2011. D’une part, le journal annonce que le cabinet turc ne prendra pas de décision définitive sur l’installation de la base de détection radar du réseau BMDE en Turquie, avant le retour du Premier ministre Erdogan, en visite aux USA, notamment pour la séance plénière annuelle de l’Assemblée des Nations-Unies. Erdogan rencontre Obama aujourd’hui. Puis l’ONU doit se prononcer sur la demande palestinienne de reconnaître l’Etat palestinien. La décision turque de retarder sa décision sur la base du réseau BMDE en Turquie intervient alors que Washington avait d’abord demandé à Ankara d’accélérer sa décision (selon DEBKAFiles, voir plus loin), et la chronologie désormais établie ressemble fort à une conditionnalité implicite ; tout se passant comme si Erdogan laissait entendre que cette décision turque dépendrait de l’attitude US dans la question palestienne à l’ONU. Cette position n’est pas à prendre comme telle, mais elle représente un acte de défiance des Turcs vis-à-vis des USA, au moins affirmé du point de vue de la communication.

Hurriyet Daily News va plus loin, au rythme de la diplomatie turque, en dévoilant que l’acceptation possible/probable de déploiement de la base du réseau BMDE sera accompagnée, très rapidement, d’une mission d’information auprès de l’Iran. Un comble, du point de vue du bloc BAO, puisque le réseau BMDE est déployé théoriquement contre une menace future possible de l’Iran (ainsi va le narrative du complexe militaro-industriel, donc il faut bien la rapporter) ; pire encore, si c’est possible, la rencontre entre Erdogan et Mahmoud Ahmadinejad, jeudi à l’ONU, à New York, avec la question du réseau BMDE au menu des conversations. … Pourquoi ne pas faire participer l’Iran au réseau, se demanderaient certains, pour protéger ce pays contre ses propres futurs missiles ? (Tout cela, après l’annonce par le ministre turc des Affaires étrangères Davutoglu que la Turquie refusera le partage avec Israël des informations obtenues par la station radar sur son sol…)

« The agreement envisions the deployment of a U.S. AN/TPY-2 (X-band) early warning radar system at a military installation at Kürecik in the Central Anatolian province of Malatya as part of the NATO missile-defense project. Obama and Erdogan will likely discuss the fate of the agreement, which has been described by anonymous U.S. officials as the most strategic deal between the two allies in the last 15 to 20 years.

»A swift approval of the deal is needed to carry out the technical phases of the radar system’s deployment before the end of this year, as suggested by the U.S. Department of Defense. U.S. warships carrying anti-ballistic missiles are expected to take up position in the eastern Mediterranean Sea in the upcoming months, U.S. media outlets have reported. As part of the project, missile shield interceptors and their launching system will be deployed in Romanian and Polish territory, in 2015 and 2018, respectively.

»Senior Turkish officials who are planning to visit Tehran in the coming weeks will seek to diffuse growing Iranian concerns about the deployment of the radar system on Turkish soil. Hakan Fichan, chief of the National Intelligence Organization, or MIT, is expected to be the first visitor, followed by Erdogan. »

• DEBKAFiles annonce effectivement, ce 19 septembre 2011, qu’un envoyé spécial du président Obama, le directeur du renseignement national (coordination et supervision de toutes les agences de renseignement US) James Clapper, se trouvait en visite surprise et d’urgence, samedi soir à Ankara. Clapper venait presser Erdogan de réduire son soutien au Palestinien Abbas, d’adopter un ton moins menaçant dans l’affaire des forages en Méditerranée orientale, impliquant Chypre et Israël, etc. Clapper venait aussi demander une accélération de la réponse turque concernant la base radar du réseau BMDE ; puis, devant les déclarations du ministre des Affaires étrangères Davutoglu dimanche, il avertissait la Turquie que le partage des informations avec Israël était une condition sine qua non de l’installation de la base en Turquie…

« Following Davutoglu’s statement on the X-band radar, Clapper was authorized to warn the Erdogan government that if it barred the sharing of information with Israel, the plan for its installation in Turkey would have to be abandoned. The entire missile shield system is based on a network of advanced radar stations scattered across the Middle East, including the Israeli Negev, and Israel’s highly-developed ability to intercept Iranian ballistic missiles. »

• On signalera également l’article du New York Times du 18 septembre 2011, où le ministre Davutoglu annonce un “ordre nouveau” au Moyen-Orient avec l’axe entre la Turquie et l’Egypte. La dynamique de la diplomatie turque prend une forme de plus en plus structurée, et de plus en plus officiellement affirmée.

• On signalera également (suite) la forme extraordinairement agressive, anti-turque, que prennent certaines interventions de commentateurs proches d’Israël par divers liens, y compris ceux de l’idéologie de l’“idéal de puissance”. L’un d’entre eux est certainement David P. Goldman (dit “Spengler” pour ATimes.com), qui publie un virulent article anti-turc (anti-Erdogan) sur le site Pajamas Media, le 18 septembre 2011 ; et un autre article dans sa chronique “Spengler” de ATimes.com, le 20 septembre 2011, où il fait un procès véritablement “spenglérien” de l’état social et culturel de l’Egypte, particulièrement méprisant pour la valeur intellectuelle et économique de ce pays et de ses habitants. Il s’agit de discréditer autant les ambitions turques que l’alliance égyptienne, exprimant en cela une frustration peu ordinaire d’Israël et du bloc BAO, appuyés sur cet “idéal de puissance” cité plus haut. (Cet “idéal” forme le tronc idéologique et darwinien commun aux diverses entités du bloc, toutes autant les unes que les autres attachées aux conceptions de puissance, – en général des frustrations psychologiques anglo-saxonnes aux visions caricaturales diverses de “la volonté de puissance” nietzschéenne.) Nous ne sommes pas loin des néocons, des ambitions impériales américanistes et des arrières pensées eschatologiques du Likoud. Cette soupe, rescapée de la première décennie du XXIème siècle, se concentre pour l’instant en une appréciation absolument toxique de ce qui est considéré par le noyau dur du bloc BAO comme une trahison de la Turquie d’Ataturk “kidnappée” par les islamistes d’Erdogan. Dans ce cas, les durs israéliens sont évidemment particulièrement concernés, avec leurs alliés neocons qui furent des auxiliaires attentifs, au niveau du lobbying bien rétribué, de l’ancien régime turc. (Richard Perle était l’un des principaux lobbyistes des Turcs à Washington dans les années 1990, appuyé sur les ventes d’armement à la Turquie, notamment de Lockheed Martin, qui finance les même néocons. C’est un aspect important des réseaux américanistes et pro-israéliens, et pseudo “spenglériens” pour le cas qui nous occupe, qui est en train de s’effondrer avec l’énorme défection turque.)

… Tout cela commençant à signifier clairement qu’en quelques semaines, depuis la mi-août pratiquement, la Turquie a complètement basculé pour se retrouver au rang de premier adversaire du bloc BAO (Pentagone + Israël, principalement) au Moyen-Orient, – à la place de l’Iran, et dans une position infiniment plus puissante que celle de l’Iran. Le renversement est fantastique, tout comme l’est potentiellement cette affaire du réseau BMDE qui implique les intérêts stratégiques de tous les acteurs au plus haut niveau. Pour le Pentagone, l’accord turc sur la station radar à installer dans la base de Kurecik, en Anatolie centrale, est présenté d’abord comme “le plus important accord stratégique entre les deux pays depuis 15 à 20 ans” ; puis il s’avère, cet accord, tellement chargé de conditions turques, comme le refus de partager les informations avec Israël, que le Pentagone doit envisager d’annuler son offre (pardon, celle de l’OTAN) ; ce qui nous permet au passage de nous interroger pour savoir qui contrôle quoi dans le réseau OTAN si les Turcs estiment avoir un droit de veto sur la disposition des radars qui seraient installés à Kurecik… Cela, jusqu’à l’annonce des assurances et des informations données à l’Iran, ce qui ne doit pas entrer dans les plans généraux du Pentagone ni de l’OTAN, ni de nombre de membres de l’OTAN qui cultivent dans leur arrière-cour la narrative de la menace iranienne.

En plus des diverses querelles et crises en développement dans l’énorme chamboulement du Moyen-Orient, l’affaire du réseau BMDE de l’OTAN, et de la Turquie, nous est précieuse parce qu’elle permet l’intégration potentielle de plusieurs crises, bien dans la logique de la Grande Crise de la Contre-Civilisation (GCCC, ou GC3). A un moment ou l’autre, la Russie ne va-t-elle pas se manifester, elle qui déteste le réseau BMDE et qui prétend avoir des relations très moyennes avec l’OTAN, et plutôt bonnes avec la Turquie ? On aura alors un lien très ferme établi avec la question de la sécurité européenne, et de l’engagement européen dans des réseaux stratégiques contrôlés par la puissance en cours d’effondrement des USA… Et que va donner cette affaire du partage avec Israël d’informations stratégiques du réseau BMDE, alors que les Turcs le refusent, alors que les Turcs ont mis leur veto à l’installation d’une délégation de liaison d’Israël à l’OTAN…

D’une façon générale, avec cet élargissement de la crise et le passage à la dimension stratégique fondamentale, on comprend alors que la Turquie est de plus en plus orientée pour tenir le rôle que la France gaullienne tenait en d’autres temps. Face à cela, la France, qui n’a réussi qu’à placer son président-poster un jour avant la visite d’Erdogan en Libye, apparaît sous la lumière impitoyable d’une dissolution totale ; son ministre des affaires étrangères, qui fut en son époque “le plus intelligent de sa génération”, s’emploie actuellement à la tâche hautement louable et profitable de faire en sorte que les USA n’apparaissent pas trop isolés lors de leur vote à l’ONU contre la reconnaissance de l’Etat palestinien…. Il est temps que les Français aillent aux urnes, pour s’occuper, puisque la Turquie s’occupe de tout. (Ce qui est effectivement et concrètement le cas : d’une façon générale, les journalistes français de “politique étrangère” des organes-Système les plus réputés, lorsqu’ils sont sollicités par des organismes internationaux pour des visites, des conférences, des rencontre, etc. répondent depuis septembre qu’ils sont totalement mobilisés par l’élection présidentielle. C’est effectivement là que se passent les choses…)

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa