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Salima GHEZALI
Mardi 30 Août 2011

La khotba de Aïd el fitr aura été cette année comme à l’accoutumée bien plus audible, et plus suivie, que le communiqué du conseil des ministres. Les deux ont pourtant brossé la vision du monde selon l’élite au pouvoir en Algérie : Le changement est inéluctable et doit être positif. Il tient compte de l’argument de la science aussi bien que du jugement de l’Histoire, du développement économique autant que des lois de la bonne gouvernance, des énergies renouvelables non moins que de l’unité de la ouma. Allahou Akbar ! On peut s’embrasser.
La traditionnelle cérémonie des vœux qui suit la prière d’el Aïd s’inscrit elle aussi dans le ronronnement multiséculaire. Après un prêche exemplaire sur la guidance dans la voie juste vont un à un défiler les chiffres des gros scandales de corruption rendus publics ces derniers mois. Et en même temps que se tendent les lèvres ministérielles vers la joue présidentielle on entend résonner le son de la gabegie et des mensonges qui caractérisent la gestion des affaires publiques… Quatre bises brèves pour l’Autoroute est-ouest, quatre bises appuyées pour la gestion scandaleuse des hôpitaux et les pénuries de médicaments, deux brèves pour le chef du gouvernement des 10.000 émeutes, quatre nonchalantes pour le secrétaire-général du parti du redressement permanent à coup de barres de fer… et le reste à l’avenant. Puis aves les ambassadeurs des pays musulmans en poste à Alger c’est toute la grandeur de la politique étrangère arabo-islamique qui se met en scène. A coup de deux ou de quatre bises, en costume du golfe arabo-persique ou en veston, les génies du faux renseignement succèdent à ceux du coup de poignard dans le dos et les spécialistes de la guerre anti- subversive prennent le relais de ceux de la guerre de diversion entre quatre bises chaleureuses distribuées à quelques massacreurs de foules et un arrêt médiatique sur l’ambassadeur de Libye avec un mot de Bouteflika qui eût été bien plus utile s’il était venu plus tôt : Errahma ! Une prière qui eût gagné à être prononcée pour les algériens d’abord. Le président comme à son habitude n’a eu aucun mot à l’occasion de l’aïd pour les victimes de l’attentat de Cherchel, tout comme il n’avait eu aucun mot à l’occasion du 5 juillet pour les victimes de la bavure d’Azazga. Et le communiqué du ministère de la défense au lendemain de l’attentat aura du mal à faire oublier que les dignitaires militaires qui se sont déplacés sur les lieux de l’attentat l’ont fait en hélicoptères pendant que des ambulances déglinguées transportaient les blessés le long d’une autoroute bouchée par les encombrements. Nombreux sont ceux qui décéderont en cours de route. Morale de l’histoire : le président ne fait même pas mine de s’intéresser à son peuple et les autres ne font que semblant.
Un tel exercice, que l’on peut répéter à l’échelle de toute la »communauté islamique » a de quoi dégoûter les musulmans du mariage de complaisance entre la religion, l’argent, l’Etat et le pouvoir de vie et de mort sur les êtres. ‘’Mariage de complaisance’’ par ce que les liens entre ces différents pouvoirs ne sont ni conformes aux lois en vigueur ni le résultat d’un quelconque contrat social et politique discuté en tant que tel. Il est l’accommodement de forces en présence unies par une conjoncture aléatoire et un ordre du jour qu’elles n’ont pas rédigé ensemble. Exactement le programme qui est proposé aux oppositions qui se bousculent pour prendre la relève de régimes arrivés en bout de course.
La première grande fête musulmane depuis l’avènement du ‘’printemps arabe ‘’ souligne avec force la difficulté pour cette société particulière à concevoir en même temps la liberté et un ordre juste au sein d’un monde où tous les termes de l’équation politico-économique globale sont de nouveau bouleversés


Le temps des shérifs

Salima GHEZALI
Mardi 16 Août 2011
lanation.info

Dans le sillage de l’attentat commis à Tizi-ouzou ce dimanche, un colonel parmi le près d’un millier de colonels à la retraite, a donné son point de vue sur la situation sécuritaire en kabylie. Il y propose que la population soit mise à contribution pour ramener la sécurité. Un propos qui en vaut un autre. Mais qui ne peut en aucun cas tenir lieu d’évaluation officielle de la situation sécuritaire de la région. Ni de ce que les autorités envisagent comme solution. Ni dans quelles conditions se prennent les décisions. Ni sur quelles bases elles se prennent. Une situation propice à toutes les manipulations. A tous les dérapages. Pour informer correctement les citoyens algériens sur l’état des lieux sécuritaire du pays ou d’une région, il n’est plus possible de faire l’économie d’une parole officielle qui fournit des informations, assume une politique et prend des engagements pour l’avenir.

Depuis le début, cette « guerre contre le terrorisme » a surtout fait parler des militaires retraités ou des sources anonymes. On ne poussera pas la naïveté jusqu’à croire qu’un attentat de trop peut, chez nous, pousser à la démission le moindre responsable comme cela a été le cas ailleurs. Mais au bout de vingt ans « d’effort de guerre » où tout a été mis à contribution, sauf la clarté, pour « restaurer l’ordre et la sécurité », la somme cumulée des mensonges, des omissions, des affabulations, des approximations et des sottises a finit par faire de cette auberge espagnole qu’est l’information sécuritaire un véritable bourbier.

Après vingt ans d’errements sécuritaires qui ont coûté au pays  en vies humaines, en ressources multiples et en temps irrémédiablement perdu ce qu’il serait inhumain de quantifier, il faut peut-être importer la bonne vieille méthode des shérifs. Nul besoin de députés en kalashnikov ni de partis de miliciens ni de parlement pour y conclure des affaires douteuses et y acquérir l’immunité,  ni de chef patriote proxénète ni de terroristes repentis avec gardes du corps : Comme au far west naguère, il faudra peut-être en arriver à voter pour des shérifs qui tiendront leur pouvoir directement des citoyens auxquels ils devront rendre des comptes et qui seront tenus pour responsables de la sécurité de nos vies et de nos biens collectifs et privés. A défaut d’être en mesure d’assumer un fonctionnement institutionnel et d’Etat, restons à l’échelle du quartier pour être à  hauteur de notre génie stratégique. C’est la seule manière d’impliquer véritablement la population. Au lieu de faire seulement semblant de l’intéresser pendant que se mettent en place des dispositifs pour des guerres à venir. Aucune logique ne peut justifier que l’on dépossède les uns de simples fusils de chasse au moment où des armes de guerre sont distribuées à d’autres dont on ne sait ni à qui ils rendent des comptes ni dans quelle mesure leur action est sous contrôle. Après tout, les shérifs élus des pionniers américains ont fini par donner naissance à l’Otan alors que les services de sécurité pléthoriques des pays arabes se comportent au grand jour comme des milices au service d’une caste dominante anti populaire et corrompue. Dans un cas la sécurité nationale est une affaire politique et dans l’autre la politique est une affaire des services de sécurité.


Etat d’exception et modèle d’accès réduit : Mezrag, Khalifa, Gharbi et Beliardouh.

Salima GHEZALI
Mardi 19 Juillet 2011

Les émeutes de janvier dernier ont plongé l’Algérie dans un climat de tension qui a ouvert un nouveau cycle à l’intérieur de l’Etat d’exception imposé au pays depuis des décennies. Ce nouveau cycle prolonge l’ancien, fait de violences et de prédation, et tend à inscrire ces dernières comme les seules formes d’expression validées par le régime et reconnues au sein de la société.

Lutte dans les hautes sphères.

Rien de sérieux ne transpire des luttes  qui se mènent au sein des sphères directement impliquées dans le contrôle des institutions. Des luttes menées en vue de  la reconfiguration du pouvoir, avec comme forte probabilité le maintien de son caractère prédateur et fermé. Toutefois, certains faits mis sur la place publique tracent les contours de quelques uns des enjeux au cœur de ces luttes. Les affaires de corruption qui alimentent  la chronique judiciaire s’inscrivent en partie dans ce cadre conflictuel sans pour autant en épuiser toutes les dimensions.
Mohammed Hachemaoui,  qui soutient que la corruption colonise l’Etat,  montre, à travers l’analyse de l’affaire Khalifa,  la manière avec laquelle s’organise, de l’intérieur du système, la prédation économique et le pillage des richesses nationales. Pour autant, la mise en cause de l’autoritarisme si elle suffit à réunir les conditions propices à la prolifération de la corruption, ne permet pas, à elle  seule, de rendre compte de l’effondrement institutionnel à l’œuvre. Une situation qui peut sembler relever de l’acte irresponsable de quelqu’un qui scie la branche sur laquelle il est assis.

Un effondrement institutionnel organisé.

Un tel effondrement, nié par le discours officiel, est largement illustré par les formes de plus en plus radicales que prend la protestation sociale. Violence des émeutes, multiplication des suicides de protestation, banalisation de la criminalité sous toutes ses formes et face à cela une impuissance quasi-totale des pouvoirs publics. Une autre violence se tient, elle, en amont et en aval de ce qui ressemble à un long processus de redistribution des cartes.
Pensé  en amont par les « sorciers blancs » des réajustements institutionnels ou induit par la seule logique de la corruption, le contournement du fonctionnement économique et administratif légal avait besoin du contournement de l’exercice légal de la violence pour achever sa domination des institutions de l’Etat et de la société (tous deux nés- dans leur forme contemporaine- de la lutte pour l’Indépendance nationale).

Redistribution des monopoles.

En matière de violence, la guerre a permit de redistribuer les monopoles et de les  mettre en concurrence. Porté massivement et continuellement sur la place publique selon le formatage voulu par la sale guerre des années 90 (résistance versus djihad) le volet relatif à la redéfinition de la légitimité en matière de violence est une partie intégrante de la lutte pour le pouvoir.

Inaugurée par l’islamisme radical la contestation du monopole de l’exercice de la violence par l’Etat, a trouvé, derrière les discours patriotiques antiterroristes, dans les notables locaux ses principaux bénéficiaires directs. Ces derniers, s’ils ne sont pas tous membres de la caste prédatrice des seigneurs de la guerre, le sont quand même assez souvent pour poser un problème structurel à l’existence d’un Etat de droit où les citoyens seraient tous égaux devant la loi.

Avec ce paradoxe qu’aujourd’hui ce sont des  « terroristes islamistes repentis » qui réclament l’arbitrage légal qu’ils combattaient hier les armes à la main et des « défenseurs de la république » qui revendiquent la dépénalisation de l’assassinat politique. Du point de vue d’une opinion publique, toujours aussi divisée, il ya des « terroristes repentis » et d’autres qui veulent faire de la terreur des années 90 un instrument de  domination sociale et politique. Et ces derniers se recrutent dans les deux camps.

L’affaire Gharbi qui occupe les devants de la scène depuis de nombreuses années, et qui a donné l’occasion cette semaine à Madani Mezrag d’interpeler directement le président Bouteflika,  reflète un fonctionnement politique dans lequel, depuis 20 ans, la conjugaison de l’extrémisme idéologique et de la violence physique entrave la constitution d’un espace public pacifié
Par delà l’affaire elle-même, qui consacre le recours individuel à la violence pour « faire justice », ce qui est fondamentalement remis en cause est le principe de l’arbitrage légal égal pour tous. Le fonctionnement institutionnel républicain qui a été combattu par l’islamisme au nom de la chariaa se trouve de fait  récusé par les partisans de Gharbi au nom du patriotisme aujourd’hui anti islamiste et demain ? Dans le sillage de ces contestations d’un ordre légal déjà malmené, on assiste à l’expression plus ou moins « spontanée » de la revendication d’un retour au droit coutumier1 tribal en lieu et place de la législation nationale.

L’affaire Beliardouh et l’ordre nouveau.

Parmi les innombrables affaires de violences à l’actif de certains notables locaux ,aux mœurs féodales les plus brutales, l’affaire Beliardouh2, du nom de ce journaliste poussé au suicide, bien avant Bouazizi, par les méthodes du pouvoir réel est bien plus symptomatique des forces au profit desquelles travaille la renégociation du monopole sur la violence que l’affaire Gharbi  elle-même. En plus de l’héritage de « la sale guerre » qui n’a toujours pas été apuré c’est de la place et de la forme qu’est en train de prendre la violence au sein de la société algérienne qu’il s’agit. Ni les groupes armés islamistes ni les milices armées par le pouvoir ni les forces de sécurité n’ont été en mesure d’empêcher la prolifération de toutes sortes de maffias. Qui se sont curieusement multipliées alors que le pays connaissait une  mobilisation sans précédent du nombre d’hommes armés et injectés dans le sauvetage  de l’Etat, de la religion ou de la république. Force est de reconnaitre que les trois sont sortis éreintés d’un exercice qui n’a profité qu’à la résurgence assumée de rapports sociaux marqués par l’archaïsme.

La mort publique de l’affaire Beliardouh, avec la mort physique de Beliardouh lui même et le triomphe politico-juridique de Garboussi  dessinent bien plus clairement les vainqueurs et les vaincus de l’ère  nouvelle que l’Affaire Gharbi.

Par ce que l’affaire Beliardouh illustre bien le type d’ordre qui règne dans un pays une fois que la violence a été entérinée comme mode de régulation  des contentieux. Qu’un notable local s’autorise à kidnapper un citoyen , qu’il s’autorise à le séquestrer et à le brutaliser en toute impunité au vu et au su de tous,  à l’humilier et à le pousser au suicide comme ce fût le cas de Belliardouh  n’a été  possible que par la remise en cause du monopole légal sur la violence. Revendiqué dans le cadre de la « défense de la République » le recrutement de nouveaux agents de la violence a surtout bénéficié aux barons locaux.

D’autres notables dans d’autres régions du pays ont eux aussi en toute impunité enlevé, séquestré et tué des citoyens désarmés et ont été mis à l’abri de toute poursuite judiciaire. Parfois les plaignants se sont même retrouvés sur le banc des accusés. Il ya dans la manière dont certains cercles ont voulu faire de l’affaire Gherbi un symbole de l’héroïsme et du patriotisme  les ingrédients d’une autre guerre en gestation. Mais si certains, aveuglés par la haine ou par l’idéologie, n’obéissent qu’à un besoin de vengeance, d’autres veulent ainsi se positionner dans la reconfiguration des rapports de force au sein du pouvoir et de la société.

Coloniser l’Etat par la corruption en colonisant la politique par la violence. 

Pour que la corruption puisse aisément coloniser l’Etat il est de la plus haute importance que la violence colonise la politique et son prolongement naturel qu’est l’espace public.
« Le totalitarisme moderne peut-être défini comme l’instauration,  par l’état d’exception, d’une guerre civile légale, qui permet l’élimination physique non seulement des adversaires politiques, mais de catégories entières de citoyens qui, pour une raison ou une autre, semblent non intégrables dans le système politique…Devant l’irrésistible progression de ce qui a été défini comme une « guerre civile mondiale », l’état d’exception tend toujours plus à se présenter comme le paradigme dominant dans la politique contemporaine. Ce passage d’une mesure provisoire et exceptionnelle à une technique de gouvernement menace de transformer radicalement-et a déjà en fait sensiblement transformé- la structure et le sens de la distinction traditionnelle entre les différentes sortes de constitution. L’Etat d’exception se présente dans cette perspective comme un seuil d’indétermination entre démocratie et absolutisme. »3

Mohammed Gharbi  d’une part et  Madani Mezrag d’autre part constituent de manière emblématique les composants politico-militaires de cet état d’exception consacré  par le pouvoir au sein de la société. Alors que l’Etat voulu par le 1er Novembre, la plate-forme de la Soummam et le sacrifice de millions d’algériens révoltés  par l’injustice coloniale et engagés pour l’abolition des privilèges de caste se voulait l’Etat de  la justice et de l’égalité de tous devant la loi.

La lecture attentive de l’interview accordée aux journaux4par Mohammed Gharbi et celle de la lettre de Madani Mezrag5 laisse clairement voir que les deux sont dans un rapport de connivence avec les pouvoirs publics et qu’ils estiment trahis les termes d’une négociation politico-militaire dont le public ne sait rien.

Que le politique ait été réduit ici à l’exacerbation extrême des tensions idéologiques qui travaillent le corps social et que le militaire se résume à l’acte de prendre les armes pour éliminer par la violence un adversaire  est moins un dérapage que l’aboutissement logique d’une conception de l’organisation politico-économique de la société fondée sur la suspension du droit et la manipulation d’un pouvoir de destruction.

Douglass North chez les indigènes

Douglass North, prix Nobel d’économie et grand gourou de la Banque mondiale, de l’Agence française pour le développement et par ricochet d’une large partie des élites sous influence décrit ainsi le type d’Etat que nous voyons se mettre en place : « Les Etats naturels partagent quatre éléments qui les caractérisent comme un « modèle d’accès limité’’. Ce modèle se définit par : 1)- Une économie à croissance lente, vulnérable aux chocs. 2)-  Des régimes politiques sans consentement généralisé des administrés. 3)- Un Etat plus réduit et plus centralisé. 4)- Une prédominance des relations sociales organisées sur un mode personnel reposant sur des privilèges, une hiérarchie sociale, des lois appliquées au cas par cas, des droits de propriété fragiles et le présupposé que tous les individus ne sont pas égaux. »6

Cette inégalité entre citoyens réclamée ouvertement aujourd’hui a profité en le manipulant et en l’exacerbant d’un clivage de la société algérienne  que décrit par Djamel Guerid : « … En Algérie, ce sont deux sociétés différentes appartenant à deux cultures différentes qui se font face et chacune, par l’intermédiaire de son élite, s’efforce d’asseoir son hégémonie sur l’ensemble social tout entier. Ce qui distingue cet effort est qu’il vise l’effacement de l’autre, son « éradication »(…) La question qui est aujourd’hui la nôtre, est la question de la dualité et de l’opposition des deux tendances qui travaillent en profondeur la société algérienne et son élite.»7 Loin de tout essentialisme Guerid rappelle les conditions historiques qui ont présidé à cette fracture et cite Harbi : «  L’Algérie est entrée au XIXème siècle sous l’égide de la colonisation  dans un processus de modernisation forcée. Ce n’est donc pas sous l’effet d’une évolution interne, par développement naturel, que la société s’est modifiée. Ce changement était d’autant plus douloureusement ressenti qu’il s’est accompli rapidement dans l’assujettissement et la violence. L’unité du socle culturel est brisée. Le traumatisme qui en est résulté perdure encore. Le passé est toujours présent(…) parce que nombre d’algériens ont perdu leurs repères et sont encore trop ébranlés pour examiner objectivement leur histoire. Ils continuent à s’affronter autour des enjeux de mémoire et opposent les ruptures politiques et sociales intervenues, à la continuité du pays ».8

Après 20 ans de guerre, de pertes humaines inestimables et de destruction innombrables on débouche sur une reconfiguration de la scène politique, non au profit de l’une ou l’autre des élites en conflit, mais au profit de leur insertion dans un cadre global où la violence joue un rôle déterminant et permanent.

Derrière l’hostilité caricaturale au changement politique, le choix opéré par le pouvoir en faveur de la gestion du politique par la violence a concouru à sa généralisation.
Ne pouvant mettre ‘’un soldat derrière chaque citoyen pour assurer l’ordre’’, comme s’en était plaint un responsable militaire, le système, en rusant avec l’histoire, peut aujourd’hui mettre derrière chaque citoyen, armé ou non, un autre citoyen armé. Que ce dernier soit un « terroriste repenti » un «patriote armé » un «notable intouchable» ou un délinquant. La recomposition violente de l’espace public débouche sur un état de guerre civile latente après des années d’horreurs de grande ampleur. Et qui ne demande qu’à être réveillée faute de solution sérieuse à des problèmes de fond.
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1 Article paru dans El Watan 31 Août 2008, et déclaration de la LADH.
2 Journaliste d’El Watan Abdelhaï Beliardouh qui s’était opposé à Saâd Garboussi ( à l’époque président de la Chambre de commerce et d’industrie de Nemmenchas, englobant deux wilayas, Tébessa et Souk Ahras.)
3 Réf : Giorgio Agemben : ETAT D’EXCEPTION, homo sacer, Paris, éditions du seuil, 2003.
4 Interview publié par les quotidiens le soir d’Algerie et El Watan en date du 9 Juillet 2011
5 Communiqué de Madani Mezrag en date du 15 Juillet 2011.
6 Douglass C. North, John Joseph Wallis et Barry R. Weigast, Violence et orders sociaux, Paris, editions Gallimard, 2010.
7 Djamel Guerrid : L’exception algérienne, la modernisation à l’épreuve de la société, Alger, Casbah Edition, 2007
8 Harbi Mohammed, Préface à Perville G. Les étudiants algériens de l’université française 1880-1962, Alger, Casbah Edition, 1997.

49 ans après un 5 Juillet.

Salima GHEZALI
Lundi 4 Juillet 2011
Une bavure militaire à quelques jours de la célébration du 5 juillet n’est pas pour rendre les choses plus festives qu’elles ne l’étaient. Des émeutes à chaque liste d’attribution de logements. Des examens de fin d’année dans un climat d’urgence nationale. Et une série de dysfonctionnements qu’il serait fastidieux et inutile de répertorier. C’est, depuis des années, devenu une banalité de pointer du doigt tout ce qui ne va pas. Et de faire  de la dénonciation l’œuvre ultime de l’acte citoyen. Entre l’immolation individuelle, l’émeute collective et les multiples formes de violence auxquelles conduit le désespoir il ne manque pas d’arguments pour noircir le tableau. En face, une vieille habitude a consisté pour les défenseurs du régime de répondre à tous les mécontents : c’était pire sous colonisation ! Et effectivement, c’était pire. Pour les algériens. Et c’est pour cela que le peuple s’est soulevé. Mouloud Mammeri illustre dans  sa Lettre à un français la valeur de la parole engagée dans un combat salvateur. Nous la reproduisons  dans les deux langues dans ce numéro où nous introduisons des articles en langue arabe.

Mais, aujourd’hui, 49 ans après l’Indépendance, le soulèvement est-il encore la seule forme de lutte que l’on veut concéder aux algériens ? Y acculer la population est peut-être la solution de ceux qui n’ont jamais cru aux vertus de la politique. Et cela est en soi une politique. Que la France coloniale a appliquée avec constance et que l’armée française a recommandée sur tous les théâtres où elle a eu à pratiquer le savoir-faire acquis lors de la Guerre d’Algérie. Même s’il n’était pas attendu de l’Indépendance qu’elle règle tous  les problèmes d’un coup de baguette magique, il est terrible de vouloir limiter de la sorte le champ des possibles. En ce 5 juillet où pour la première fois depuis l’indépendance nationale nous assistons à un redéploiement militaire français dans l’espace maghrébin, la voix de ceux qui ont fait de la construction politique de la société algérienne une option stratégique gagne à être entendue. Hocine Aït Ahmed, Abdelhamid Mehri ou Lakhdar Bouragaa qui soutiennent, chacun à sa manière et avec ses propres mots, que l’alternative à ce régime en déliquescence se fera par et dans la reconstruction de l’encadrement politique de la société algérienne sont les invités de ce numéro. Et par ce que le monde arabe bouge Bassma Kodmani nous donne un éclairage sur le lien entre Souveraineté et Démocratie. Deux termes d’une équation que Derguini Arezki interroge dans un long papier sur lequel nous reviendrons dans un prochain numéro dans le cadre d’un débat contradictoire.


Impasses majeures et fenêtre de tir
Par Salima Ghezali
Mercredi 25 Mai 2011

Cette semaine ont débuté les consultations entre le Pouvoir, les partis politiques et la société civile autour des réformes annoncées par le Président de la République.

La multiplication des impasses.

Que pouvons-nous penser de cette démarche sachant ce que nous savons sur la manière avec laquelle le Pouvoir a conduit les affaires du pays depuis des décennies ?
Une conduite unilatérale. Brutale. Faisant peu de cas de la concertation. Ne procédant à aucune évaluation de sa démarche. Aucun bilan de la gestion de la séquence précédente. Sommant la société de s’aligner sur un agenda dont elle n’est pas convaincue et sur lequel elle n’a aucune prise. Aucun contrôle.

Qu’est-ce qui a changé pour que l’actuelle convocation du personnel politique et associatif soit différente des convocations antérieures ?

Depuis que des réformes ont été annoncées dans le sillage du « printemps arabe » rien dans l’attitude ni dans les déclarations publiques des dirigeants du pays ne laisse deviner une quelconque prise de conscience de la nature nouvelle de la séquence en cours.

Rien non plus pour ce qui est de l’esprit- radicalement nouveau- avec lequel il est essentiel que cette nouvelle phase de la crise nationale soit abordée.
Jusqu’ici, à chaque fois que sa gestion l’a conduit dans unes de ses impasses structurelles, le pouvoir a réagit de la même manière. En proposant d’entrer dans une autre impasse. Pour y rejouer la même vieille pièce.

Est-il possible, encore une fois, que le Pouvoir n’ait d’autre agenda que gagner du temps ?

Le Pouvoir a gagné

En vérité, le pays est usé jusqu’à la corde. Le Pouvoir a gagné. Il n’a plus d’adversaire en mesure d’affronter ses ruses et ses dribbles. Et ses menaces. Et ses fausses promesses.

Difficile à dire dans un pays où le machisme dominant consiste d’abord à se réfugier dans le déni de réalité. Le constat est pourtant là : Le pouvoir a gagné. Contre la politique qui ne mobilise plus. Contre la société qui ne s’organise plus. Contre le gouvernement qui ne gouverne plus. Contre la loi qui ne règne plus.
Il ne reste que deux acteurs majeurs : L’argent et la force. Deux acteurs qui se partagent le pays sur les deux modes selon lesquels ce dernier se décline. Un mode légal en déclin et un mode illégal en expansion croissante.

Dans une journée algérienne bien remplie, une fois que le ministre a fini la tournée de distribution de son quota de rente, c’est « le baron de l’Informel » qui prend le relais. Pour un puissant banditisme en col blanc. Qui reprend à son compte la rente injectée légalement dans une économie sans ressorts légaux efficaces. Le seul système qui permette de « salir » de l’argent propre.

Quand le policier a fini de réprimer les manifestants, de poursuivre les petits délinquants et de fignoler ses dossiers, c’est le voyou qui prend la main. Dans les quartiers populaires où la violence des bandes fait des incursions de plus en plus musclées et dans les bidonvilles où ne règne que la loi de la pègre.
Sans aller jusqu’à ce qui passe dans les maquis. Ni le long des frontières. Ni dans le grand sud transformé en échiquier grandeur nature pour la géopolitique globale. Avec ses narco- trafiquants. Ses contrebandiers. Ses tribus en manque d’Etat. Et tout ce beau monde lourdement armé.

Le pouvoir a gagné contre tout ce qui pouvait protéger la société. Des institutions crédibles. Une vie politique respectable. Une économie régie par des lois. Un Etat de Droit. Des libertés publiques. Une société civile puissante. Des élus reconnus par un véritable électorat. Un arbitrage légal et une justice au dessus de tout soupçon.
Et ce pouvoir ne semble même pas réaliser combien la faiblesse de la société finit par déboucher sur la faiblesse de l’Etat.

De coups de forces en coups de Jarnac. Et à force de coups, le Pouvoir a gagné le droit à un splendide isolement. Au dessus d’un champ de ruines. Et du désengagement civique d’une population en colère. Et meurtrie.

Changer d’approche

Dans le sillage du « printemps arabe », et même bien avant, les partenaires étrangers du pouvoir algérien, tout en lui apportant leur soutien, ont régulièrement souligné leur souci de voir émerger les instruments d’une bonne gouvernance, une société civile forte, des institutions démocratiques, un élargissement de la base sociale du régime… Et bien d’autres formules pour dire leur intérêt à voir les autorités garder le contrôle des populations.

Tant que ce contrôle pouvait se suffire de la lutte anti-terroriste comme cadre global de résolution, nulle insistance particulière ne s’est exprimée. Mais les turbulences que traversent le monde et la région rendent impérative une reprise en main des affaires de « monsieur tout le monde ». Celui justement qui a été jeté aux oubliettes, méprisé, humilié, torturé, menacé, licencié, appauvri…

Toutes ces choses qui rendent si semblables des régimes arabes trop enclins à se proclamer différents par delà la similitude de leurs pratiques. Et l’état de délabrement dans lequel ils laissent leurs sociétés respectives.

Ce n’est pourtant pas de cela que le Pouvoir veut discuter.

Le pouvoir veut recueillir des avis ou des propositions sur des amendements
constitutionnels et sur des lois. Deux choses qui ne déterminent en aucune manière, dans le système actuel, la nature des rapports entre le pouvoir et la société.

Comment changer la nature des rapports entre Pouvoir et société ? Comment arriver à rendre le Pouvoir aux lois ? Comment donner une puissance effective à la constitution du pays ? Comment confier la sauvegarde des institutions au jeu institutionnel lui-même ? Comment donner aux processus électoraux leur caractère démocratique et politique ? Comment mettre les élections à l’abri des puissances d’argent, des maffias et de la violence politique ? Et quels mécanismes fiables pour l’évaluation de tout cela ?

En un mot, comment assainir un climat politique pour y rendre à nouveau possible l’exercice de… la politique ?

Entre la colère émeutière, la violence mafieuse, les pressions externes et la faiblesse des forces sociales organisées il ne reste au pays qu’une mince « fenêtre de tir » pour lancer une véritable entreprise de réforme de son système de pouvoir.

La disponibilité à s’en saisir est le seul critère qui permette de différencier entre un despote patriote et un despote imbécile. Le premier acceptant de changer pour le bien de son pays et le deuxième entrainant son pays dans sa perte.

Le monde arabe a donné à voir quelques fameux spécimens de la deuxième catégorie de despotes. L’Algérie va-t-elle inaugurer le cycle des patriotes ? C’est en tous cas seulement à cette condition qu’elle pourra prétendre à la différence. De traitement.

lanation.info


Après plusieurs années d’absence, La Nation revient ! (www.lanation.info)

Très bonne nouvelle pour les partisans du changement et les militants de la démocratie en Algérie : l’hebdomadaire « La Nation » est de retour. Après de longues années d’absence en raison de la pression exercée par le pouvoir sur les journaux libres et réellement indépendants, La Nation revient dans une version électronique. http://www.lanation.info
«Nous nous sommes décidés à faire paraître la Nation parce que nous ne pouvons être ni loin ni indifférents à la dynamique enfantée par la jeunesse du monde arabe pour recouvrir la dignité, la liberté, toutes les libertés dans tous les domaines. Nous nous sommes décidés également d’être à nouveau sur la scène médiatique algérienne car nous ne pouvons être ni loin ni indifférents à tout ce qui se passe dans notre pays qui souffre de mille maux depuis tant d’années », a écrit Omar Attia dans une lettre publiée aujourd’hui http://www.lanation.info
Selon l’éditeur, «des changements sont annoncés dans le monde arabe et des voix de personnalités historiques en Algérie appellent au changement pacifique dont la réalisation est l’affaire de tous (…) C’est pour apporter notre contribution au débat que la Nation paraît fidèle à une ligne rédactionnelle indépendante, objective et responsable».